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Pour qui votent les vétérans ?

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Barack Obama et Mitt Romney ont au moins deux points en commun : d’abord, ils n’ont jamais fait leur service militaire, une première depuis l’élection présidentielle de 1944. Pourtant, le démocrate et le républicain adorent également les forces armées et les « Vets ». Le candidat Obama veut gagner les cœurs d’un électorat traditionnellement républicain ; Mitt Romney s’emploie à les conserver. Selon le dernier sondage Gallup[1. Sondage Gallup réalisé du 11 avril au 24 mai 2012 sur un échantillon de 7000 vétérans.], Romney bénéficie de 24 points d’avance parmi les vétérans : 58% pour Romney, 34% pour le président sortant.
Il n’est donc pas surprenant que les deux candidats à l’élection présidentielle de novembre se soient affrontés le 28 mai, à l’occasion du Memorial Day, date à laquelle le pays commémore les morts et les blessés des guerres américaines.

À San Diego, sur la côte Ouest, le républicain, faute de hauts faits d’armes, s’était adjoint la présence et l’aura de John McCain, candidat malheureux en 2008, certes, mais héros du Vietnam. Quant à Barack Obama, il a tenté d’infléchir la tendance en prononçant, devant le Mur du Vietnam à Washington, un discours rendant hommage aux combattants du Vietnam, que la gauche des années 1970 conspuait et rejetait comme les ennemis de la nation américaine.[access capability= »lire_inedits »] « Le traitement infligé aux vétérans du Vietnam est une honte nationale », a-t-il déclaré, au risque de causer des dégâts dans la frange ultragauchiste de son parti. Il est vrai que les vieux babas sont des démocrates convaincus, et de toute façon une poignée en comparaison des 23 millions de vétérans – auxquels s’ajoutent les hommes et les femmes qui portent aujourd’hui l’uniforme, soit 3 autres millions de voix.

Ce jour-là, le corps des Marines, l’Armée, l’US Air Force, la Marine, et la Garde nationale se sont donné rendez-vous sur les pelouses du National Mall de Washington D.C. pour le défilé. Sous une chaleur humide, les groupes attendent leur tour. « Obama essaye de nous acheter, et je ne tomberai pas dans le panneau », affirme le caporal Jessie M., 22 ans, qui a servi en Irak pour l’US Army. À côté de ce Blanc du Kentucky, une Afro-Américaine, sœur d’un soldat tué en Afghanistan en 2011 proteste: « Il ne faut pas dire ça, le Président est sincère, et il fait ce qu’il dit. »

En janvier 2011, Obama a lancé un programme − Joining Forces − destiné à aider les vétérans : ceux d’hier, qui sont majoritairement à droite, et les nouveaux héros qui retournent chez eux, en proie au désarroi physique et émotionnel, et en pleine crise économique. Une population politiquement souple. Les principaux ministères et agences américaines ont signé un engagement en 50 points visant à trouver un emploi à ceux qui rentrent chez eux, à assurer aux épouses la stabilité de leur travail malgré les déménagements d’une base militaire à l’autre, à assister les nouveaux vétérans qui tentent de se suicider à un rythme toujours plus effrayant chaque année, ou encore à réduire le nombre de vétérans sans abri. De grandes entreprises américaines ont déjà tenu leurs promesses d’engager des milliers de militaires, dont les compétences techniques sont prisées. Ce programme s’ajoute aux mesures déjà adoptées par l’Administration démocrate, notamment la résurrection du GI Bill, qui offre aux vétérans une éducation quasiment gratuite.

Mais sur le Mall de la capitale fédérale, la plupart des militaires et des vétérans refusent de parler politique. « D’ailleurs, s’empresse d’ajouter le capitaine Morgan, des Marines, avec un clin d’œil à ses subalternes, on n’en parle jamais entre nous. » En réalité, il suffit d’avoir visité des casernes ou des hôpitaux militaires pour savoir que dans les chambrées, il est courant d’entendre : « Ce mec [Obama], n’est pas fiable, il n’est pas mon président. » Beaucoup croient encore – sans doute parce qu’ils veulent le croire − que l’occupant actuel de la Maison Blanche n’est pas citoyen américain, mais un affabulateur qui a contrefait son certificat de naissance. Un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, navigateur sur B17, m’assure que « le Président est un musulman à la solde de ceux qui n’aiment pas l’Amérique ». Le major Cook est célèbre, non pour ces actions d’éclat sur le terrain, mais pour avoir refusé de servir sous les drapeaux, parce qu’il ne reconnaissait pas la légitimité du président.

« Dis-moi qui a eu Ben Laden, trouduc ? C’est Bush peut-être ? », lance un soldat à un autre, moins gradé, qui met en cause le bilan d’Obama. Les plus longues opérations que les États-Unis aient jamais menées (Afghanistan et Irak), même avec des troupes exclusivement composées de volontaires, ont généré pas mal de désillusions. « On a été formés pour tuer, et on a fait de nous des gendarmes, avec leurs idées de se faire copains avec la population. La paix, les talibans, y’a un truc qui colle pas, là ! Tout ça pour sauter sur un engin explosif. Moi, merci, c’est pas pour ça que je me suis engagé, enrage le lieutenant Ben Milfred, 27 ans. On se tire de ces pays pourris, on n’en parle plus, et je fais davantage confiance aux « dems » qu’aux « reps » pour ça. Bush, comme Romney, ne pensent qu’à l’argent. » La mère d’un adolescent qui participe à la parade sous la bannière des jeunes Marines brandit une petite Bannière étoilée en hurlant : « Vive Romney, Vive l’Amérique ! » « De quoi je me mêle ? », demande, en la suivant du regard, une femme soldat, le sergent Harris. Même en uniforme, les femmes sont plutôt favorables à Obama, comme on l’a vu lors de l’élection de 2008.

Quant aux homosexuels, Obama espère bien qu’ils le remercieront d’avoir mis fin à la discrimination qui leur fermait la porte des forces armées américaines – sans compter sa prise de position en faveur du mariage gay. Tout cela aidera sans doute le candidat démocrate à gagner quelques cœurs dans les rangs de l’US Army. Il n’est pas sûr que cela lui suffise pour emporter la victoire dans cette nouvelle « guerre du Vet ».[/access]

*Photo : 7th Surgical Hospital (MA) Vietnam

Est-il au test ?

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On le sait, depuis le 1er juillet, il est obligatoire de posséder deux éthylotests dans nos automobiles. La nation hygiéniste, dans son louable souci d’éviter les carnages sur la route et de faire travailler les fabricants du gadget qui, comme pour tellement de produits manufacturés est de toute façon fabriqué en Chine, veut nous responsabiliser et miser sur notre honte à rouler bourrés, si par hasard, sortant d’un dîner arrosé, il nous viendrait à l’idée de souffler dans du plastique plutôt que d’allumer l’autoradio et un Partagas dans le même mouvement. On sait bien, au demeurant, que le jour où l’on voudra vraiment empêcher un conducteur ivre de démarrer, il faudra coupler l’éthylotest au démarreur. On espère juste que Peugeot, par exemple, n’avait pas prévu d’expérimenter la chose sur son site d’Aulnay, auquel cas il nous faudra attendre plus longtemps que prévu cette merveille de la technologie totalitaire.

Mais que diable, n’attendons pas tout de l’Etat et demandons aux partenaires concernés de montrer l’exemple. Par exemple, les moniteurs d’auto-école. L’un d’entre eux, dans le Sud-Ouest, a ainsi décidé d’user de la célèbre pédagogie par le contre-exemple. Contrôlé par la police après avoir été responsable de quelques dégâts matériels, il a affiché un joli trois grammes d’alcool dans le sang. Il n’avait pas d’éthylotest dans sa voiture et il a précisé, pour rassurer les pandores, que son activité se limitait à des cours de code de la route mais qu’il s’abstenait de donner des leçons de conduite. Et ton ballon, toi, tu le bois ou tu souffles dedans ?

Traité de Bruxelles : Hollande copie Sarkozy

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« Je ne suis pas pour une règle d’or constitutionnelle » avait prévenu le candidat François Hollande le 18 avril, avant d’ajouter qu’il cantonnerait « à une loi organique » la nécessité du redressement des comptes publics. Érigée en dogme, cette dernière se voyait déjà consacrée par le traité européen de discipline budgétaire que Nicolas Sarkozy avait paraphé au mois de mars. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts au-dessus du Rhin et moyennant des appels incantatoires à la croissance et à la taxation des flux financiers, le traité de Bruxelles renégocié par Hollande et Merkel a réintroduit la règle d’or par la petite porte.

Vendredi, notre président normal a saisi le Conseil Constitutionnel pour que ce dernier statue si, oui ou non, la ratification du « traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’union économique et monétaire » du 2 mars nécessitait de réviser la Constitution. Une façon habile de refiler la patate chaude aux Sages en dissimulant le flou donc le loup[1. Comme dirait la grand-mère de Martine Aubry] qui se niche derrière cet énième échafaudage européen fait d’un double enrobage Sarkozy-Hollande. Le 14 juillet, durant le grand entretien présidentiel, rebelote : le chef de l’Etat confirme son refus d’inscrire la règle d’or dans la Constitution et ce, quelle que soit la décision du Conseil Constitutionnel. Chapeau ! Par cet habile pas de côté, le président préserve les apparences tout en rassurant agences de notation, Commission Européenne et marchés financiers : une loi organique servira bien de cache-sexe à la “rigueur de gauche” made in Hollande.

Dans la majorité parlementaire fraîchement élue, si l’on ne rue pas encore dans les brancards, révision constitutionnelle ou pas, on ne trouvera peut-être pas 350 godillots prêts à voter le traité de Bruxelles – reprenant les grandes lignes du pacte budgétaire Sarkozy-Merkel- comme un seul homme. Il semble même que les pommes de discorde européennes de 1992 (Maastricht) et 2005 (Traité Constitutionnel Européen) refassent surface, comme si la déesse Thétys se glissait à intervalles réguliers dans les pas d’une gauche française qui louvoie perpétuellement entre Tours et Bad-Godesberg.

Alors qu’une contribution commune Ayrault-Aubry est annoncée pour le congrès socialiste de Toulouse à l’automne, les rares voix dissonnantes à la gauche du PS sont priées de faire silence. Histoire de conjurer les tristes précédents de Rennes (1990) et Reims (2008), où la foire d’empoigne tourna au vaudeville, Solférino et Matignon ont conjointement décidé d’imiter l’UMP des années Chirac, lorsque pas un seul nuage ne se glissait entre l’exécutif et le Politburo. A la gauche du PS, malgré toutes les couleuvres avalées depuis deux mois, on est prié de la mettre en veilleuse, jusque dans le camp Montebourg qui hésite entre le la mineur et la crise complète d’aphasie pour accompagner l’enterrement de son programme protectionniste. Quant au sympathique ministre délégué à l’Economie solidaire Benoît Hamon, sa contribution sociale à ”l’effort juste” semble jusqu’ici se borner à vouloir “mettre du beurre dans les épinards”. Celui-ci répète (pour mieux s’en convaincre ?) : “C’est bien une autre politique que nous menons, et cela s’illustre de mille manières”. Bel exercice de solidarité gouvernementale pour l’ancien protégé d’Henri Emmanuelli, aujourd’hui coincé à Bercy entre les socdems assumés Moscovici et Cahuzac. En guise de lot de consolation, Hamon est laissé libre de mettre l’imagination au pouvoir et d’“illustrer ce que va être l’économie du changement, et qu’il existe une alternative à un modèle capitaliste classique”, dans la droite ligne de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, qui entame chacun de ses discours par la formule liminaire : “il y une alternative au capitalisme” avant de nous expliquer comment le faire fleurir par la dérégulation tous azimuts. Bref, pour la radicalité réelle, on repassera…

Ainsi, quel que soit le nom du prochain locataire de Solférino, Désir, Cambadélis ou… Aubry, motion de synthèse aidant, l’hôtel particulier du PS sera le dernier lieu où parler des questions qui fâchent : fédéralisation de la dette et de la rigueur, gestion de la crise de l’euro, politique industrielle, coupes drastiques dans la fonction publique, etc. Un voile pudique d’unanimisme sera posé sur la surface des choses, du moins jusqu’à ce que les décombres des espoirs déçus, les rivalités et les frustrations des uns et des autres ne resurgissent à la faveur des élections locales de 2014, loin d’être acquises à la majorité sortante.
Au fond, pour échapper aux faux-semblants du pouvoir et s’engager sur la pente raide des vrais débats de fond, sans doute faut-il bifurquer à la gauche de la gauche, là où on n’enterre pas (toutes) ses convictions sous les lambris dorés des ministères.

Bien qu’ébaubi par ses revers aux législatives, le Front de Gauche n’a pas de mots assez durs contre le traité budgétaire et exige la tenue d’un référendum. Cruel mais juste, l’ancien rival communiste de Jean-Luc Mélenchon André Chassaigne, aujourd’hui chef du groupe FDG à l’Assemblée, souligne le hiatus entre la politique nationale de Hollande et ses engagements bruxellois : “Les mesures fiscales positives (présentées mercredi dernier en Conseil des ministres) risquent de se heurter au mur du pacte budgétaire, voté dans la précipitation. »
Il n’est jusqu’au d’ordinaire très timoré Pierre Laurent, premier secrétaire du PCF, pour ne fustiger ce “super-Maastricht” et imputer à François Hollande la responsabilité de ne pas avoir véritablement renégocié le traité budgétaire Sarkozy-Merkel. Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus glorieuses de la gauche antilibérale, lorsqu’en 2005 Fabius, Mélenchon, Buffet et tant d’autres cherchaient à rallier la majorité des Français au NON contre le Traité Constitutionnel Européen. Leur victoire à la Pyrrhus, 55% le temps d’un printemps sans lendemain électoral qui chante, laisse espérer au Front de Gauche un mini-tsunami politique en sa faveur, si jamais le tandem Hollande-Ayrault se résignait à consulter les Français sur leur souveraineté budgétaire.

Mais ne rêvons pas. Pour la gauche de gouvernement, inscrire la règle d’or dans la Constitution ou soumettre le traité de stabilité budgétaire à référendum équivaudrait à un terrible aveu. Dans les deux cas, François Hollande s’appuierait sur les voix de l’opposition de droite et du centre. Les piliers de la gauche du PS feraient alors contre mauvaise fortune bon coeur et avaleraient leur chapeau social en attendant des jours meilleurs. Et l’UMP perdrait certainement à afficher sa collusion avec le PS, Fillon, Copé et Jacob devant enfin reconnaître que la France hollandiste n’est pas l’Albanie d’Enver Hodja. Bref, les seuls gagnants d’une révision constitutionnelle parlementaire ou d’une consultation populaire seraient les deux Fronts, national et de gauche. Autant dire que François Hollande ne leur fera pas ce cadeau inespéré : pour être désespérément normal, l’ancien premier secrétaire du PS n’en reste pas moins fin stratège.

*Photo : Nicolas SAL1

Cannes : la Palme du conformisme

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Le jury du 65e Festival de Cannes a décerné la Palme d’or à Amour, de Michael Haneke, qui réussit la gageure d’allier l’absence de style au conformisme moral le plus affligeant. Ce cinéaste nous donne, année après année, des films de facture lisse et morne, dépourvus de tout enjeu esthétique, au service de récits aigres qui tentent de manipuler le spectateur afin de lui donner une bonne leçon. Rien de très nouveau sous le soleil cannois : si l’on excepte la parenthèse enchantée 1976-1980, au cours de laquelle furent récompensées des œuvres majeure (Taxi Driver, Padre padrone, L’Arbre aux sabots, Apocalypse Now, Kagemusha), Cannes s’est pratiquement toujours trompé, honorant avec constance des œuvrettes à la mode qui furent promptement oubliées, et passant à côté des plus grands films.[access capability= »lire_inedits »]

En 1946, le premier Festival accorda la plus haute distinction, qu’on n’appelait pas encore « Palme d’or », à la besogneuse Bataille du rail de René Clément, et snoba trois films qui figurent parmi les plus beaux de l’immédiat après-guerre : le mythique Gilda, de Charles Vidor, l’enchanteur La Belle et la bête, de Jean Cocteau, ainsi que le plus troublant film d’amour d’Alfred Hitchcock, Les Enchaînés ! Le ton était donné. Le Festival devait, à quelques exceptions près, privilégier l’académique professoral ou le clinquant sans profondeur, se méfiant comme de la peste des insurrections poétiques.
En 1955, la Palme d’or (première du nom) est attribuée à Marty, de Delbert Mann, banale comédie romantique qui éclipse le romantisme noir du chef-d’œuvre de Mizoguchi, Les Amants crucifiés. En 1959, l’opérette filmée Orpheu Negro occulte l’un des premiers films emblématiques de la Nouvelle Vague, Les 400 coups de Truffaut.

En 1962, les poncifs de La Parole donnée, d’Anselmon Duarte, éclipsent le mystère de L’Éclipse d’Antonioni et la grâce du Procès de Jeanne d’Arc, de Bresson, tandis qu’en 1966, l’égrillard Ces Messieurs dames, de Pietro Germi, l’emporte sur le lyrisme du Docteur Jivago, de Lean, et sur l’épique Falstaff de Welles.
En 1973, La Méprise, d’Allan Bridges, pourtant très conventionnel, est préféré à l’iconoclaste Grande Bouffe, de Marco Ferreri, ce qui laisse penser qu’en ces années si fières de leur subversion, il valait mieux traiter de la lutte des classes à fleurets mouchetés qu’à coups de hachoir. Et durant les années 1980, qui voient l’exotisme érigé en valeur et l’histrionisme en mode d’expression, la précision et l’intensité de Nostalghia, de Tarkovski, et de Thérèse, d’Alain Cavalier, sont négligés au profit des mélodrames boursouflés de Shohei Imamura, La Ballade de Nayarama (1983), et de Roland Joffé, Mission (1986).
Le reste est à l’avenant : en 2004, Michael Moore, qui signe Fahrenheit 9/11, film de propagande relooké en documentaire citoyen, est préféré à des cinéastes de la trempe des frères Coen, de Wong Kar-wai, de Kusturica ; en 2008, le naturalisme médiocre d’Entre les murs, de Laurent Cantet, adapté de Bégaudeau, gagne contre Two Lovers, le chef-d’œuvre de James Gray, adapté de Dostoïevski ; en 2009, l’exécrable Ruban blanc, pensum sans risque d’Haneke, est préféré à des films aussi jouissifs et audacieux que Les Herbes folles, de Resnais, Inglourious Basterds, de Tarantino, ou Enter the Void, de Gaspar Noé…

Emmanuel Mounier disait que « le bourgeois est l’homme qui a perdu le sens de l’Être, qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère ». Cannes est un festival bourgeois qui commence par apprivoiser un Guépard (1963) pour finir par n’attraper qu’une Anguille (1997), un festival qui nous a, des décennies durant, prouvé qu’il se méprenait avec constance, ou plutôt qu’il restait fidèle à sa nature bourgeoise, c’est-à-dire craignant ce qui n’est pas confortable, homologué et prévisible. La cuvée 2012 ne fait que confirmer ce diagnostic, avec Carax et Cronenberg, grands créateurs de formes, oubliés par ce palmarès de l’entre-soi (la plupart des lauréats avaient déjà été fêtés les années précédentes), comme ils l’avaient d’ailleurs déjà été pour Pola X (1998) et History of Violence (2005).

Une telle constance dans l’erreur, la facilité, le mépris de l’art ne laisse pas d’inquiéter. Mais à ce stade d’incompétence, être oublié par le jury cannois est la plus belle consécration qui soit ![/access]

*Photo : buzzbuzz

À Rome avec Woody Allen

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Ce qu’il y a de plus surprenant avec Woody Allen, c’est qu’il ne nous déçoit jamais totalement. Juste un peu. Que ce soit à Barcelone, à Paris ou à Rome, il court au-devant des clichés de manière si primesautière qu’on le suit malgré nous en se disant :  » Mais le pauvre, à son âge, il finira quand même par faire un faux pas. » Eh bien non : ce qu’il a perdu en profondeur, il l’a gagné en virtuosité. Il nous offre du Woody Allen avec une telle fantaisie qu’on est subjugué. J’étais avec lui à Rome, je l’accompagnerai demain à Berlin ou à Vienne. Les souvenirs du Troisième Homme et la Grande Roue devraient l’inspirer.

Il est exceptionnel qu’on ne se lasse pas d’un compagnon de voyage aussi grincheux et ressassant. Il nous sert toujours le même plat, savamment dosé de coups de foudre foireux, de quiproquos cauchemardesques, de sarcasmes légers, le tout saupoudré de psychanalyse et relevé par une musique ad hoc. La méthode est éprouvée et elle n’est jamais éprouvante. Une forme de grâce. Je plains celles et ceux qui n’y sont pas sensibles. Sans doute n’aiment-ils ni les cartes postales, ni les situations incongrues et moins encore une désinvolture plus élégante qu’il n’y paraît. C’est pourtant ce qui donne tout son sel à l’existence. Et comment oublier cette requête géniale de Woody demandant à Freud de le rembourser ? Voilà au moins ce que je ne lui demanderai jamais.

L’engin furtif ultime

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L’Intrus de Paul Harper (Série Noire) est un exemple parfait de la manière dont le roman noir sait rendre compte des métamorphoses les plus inattendues de notre temps. Voilà décidément un genre qui témoigne aussi sûrement de son époque que le journalisme. D’ailleurs, Paul Harper est le pseudonyme de David Lindsey, une des plumes du New York Times. Mais la différence entre le journalisme et le roman noir s’appelle précisément la littérature. Toute la documentation du monde peut faire un grand article mais ne remplace pas l’intuition déployée dans le roman pour cerner de manière inédite les nouvelles lignes de fracture de notre monde.

Ici, il est question de manipulation mentale. Le sujet, apparemment, n’est pas neuf. Les amateurs du grand roman noir américain de l’après-guerre se souviennent sans doute des polars psychotiques d’Helen Mac Cloy avec La Vierge au sac d’or, de William Irish avec J’ai épousé une ombre ou encore du trop méconnu Puits de velours de John Gearon, un des titre phares de la collection Série Blême, éphémère petite sœur de la Série noire dans les années cinquante.

Mais Paul Harper, lui, écrit après le 11 septembre, après les guerres contre l’Empire du mal, le Patriot Act et la torture institutionnalisée et juridiquement excusée. Il écrit aussi après que la privatisation de la guerre est devenue une réalité. Depuis dix ans, on trouve sur les grands champs de bataille de l’Occident de plus en plus de mercenaires. On ne les appelle plus comme ça, bien entendu, puisque la planète entière s’est mise à parler avec les euphémismes propres aux conseils d’administration. On parle plutôt de « contractors ». Ils sont moins romanesques que les « affreux » de Bob Denard mais ils sont beaucoup mieux équipés, mieux en tout cas que les soldats des armées officielles.

Dans L’Intrus, qui se déroule à San Francisco, une psychanalyste de la haute société s’aperçoit que deux de ses patientes, sans le savoir, ont le même amant. Elle s’aperçoit aussi que ces deux femmes sont de plus en plus fascinées par cet homme qui semble devancer leurs désirs, leurs peurs, leurs fantasmes sexuels les plus précis. Le problème, c’est qu’à moins de bénéficier d’une formidable prescience, l’amant en question ne peut connaître les secrets de ces femmes sans avoir eu accès aux comptes-rendus des séances d’analyse. La psy, prise entre les nécessités du secret médical et la position sociale de ses clientes qui sont les épouses d’hommes importants, décide de faire appel à une agence privée de renseignement. Le patron de cette agence découvre assez vite qu’effectivement l’amant des deux femmes s’introduit régulièrement chez la psy et utilise les notes pour accroître la dépendance affective des deux femmes. Le tout est de savoir qui est cet homme et quel est exactement son but.

L’Intrus de Paul Harper est le récit de cette enquête parallèle qui se déroule sur moins d’une semaine et ressemble à un jeu du chat et de la souris avec des chausse-trappes psychiques qui sont bien plus dangereuses que les coups de feu. Oppressant, feutré, morbide, ce roman nous met sur la trace d’un ancien soldat, émargeant désormais dans une des armées privées les plus puissantes du monde, chargée de faire le sale boulot que les gouvernements ne veulent plus endosser officiellement.
Spécialisé dans les « interrogatoires poussés », il ne joue jamais sur la violence physique mais a un véritable don pour déstabiliser jusqu’au suicide ses proies à partir de la simple lecture de leur dossier : « Quand nous saurons retourner l’esprit d’un homme contre lui-même, utiliser son ombre pour l’amener à s’autodétruire, nous pourrons dire que nous maîtrisons les vrais pouvoirs de la psyché. Son potentiel en fait l’une des armes les plus meurtrières dont nous puissions disposer. L’engin furtif ultime. Avec des applications dont nous n’avons même pas idée. »

On laissera évidemment le lecteur découvrir le dénouement mais qu’il sache que le principal intérêt du roman de Paul Harper est dans la peinture terriblement convaincante d’un criminel d’un genre totalement nouveau.

Paul Harper, L’Intrus (Série Noire, Gallimard, 19, 50 euros)

*Photo : http://images1.wikia.nocookie.net

Quand le succès avait du talent

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On ne dira jamais assez le charme des bibliothèques désordonnées, dans les maisons de campagne. Non seulement les livres qu’on y trouve retracent les étés d’une rêveuse bourgeoisie assoupie à l’ombre des tilleuls, mais ils instruisent sur ce que fut le goût dominant d’une époque. Comme beaucoup d’autres, je crois, c’est dans une de ces bibliothèques qu’à l’adolescence, j’ai pioché mon premier Pierre Benoit. C’était L’Atlantide, dans la première édition de poche, qui ressort ces jours-ci en fac-similé[1. Trois titres ressortent avec leur couverture « vintage » au Livre de Poche : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark.]. Le livre sentait la poussière et l’encaustique, mais aussi le sable du désert et la peau épicée d’Antinéa. Le Sahara venait se superposer au Morbihan et l’on avait soudain des envies de carrière militaire, de s’appeler Morhange ou Saint-Avit, officiers perdus tombant sous le charme d’un royaume oublié et de sa souveraine.

Il est sûr que la lecture de Pierre Benoit, dont le cinquantenaire de la mort est célébré par une monumentale biographie de Gérard de Cortanze[2. Pierre Benoit, romancier paradoxal, de Gérard de Cortanze (Albin Michel).], ne conduira pas les jeunes gens romanesques à adopter une vision très progressiste du monde.[access capability= »lire_inedits »] L’univers de Pierre Benoit est celui d’un fieffé réactionnaire, fils de militaire né dans la France provinciale de 1886, assez dans la logique de son temps et de son milieu. De surcroît, Benoit se battit courageusement en 1914 avant de tomber malade à la bataille de Charleroi. Si ça se trouve, sans le savoir, il se battit aux côtés de Drieu La Rochelle qui se trouvait également dans les parages et qui fait aussi un retour remarqué dans les librairies en entrant dans la Pléiade.

Raphaël Sorin a cru bon d’écrire qu’il fallait « relire Benoit et oublier Drieu ». C’est tout de même discutable d’un point de vue littéraire. On a beau avoir rêvé sur Koenigsmark et La Châtelaine du Liban, les deux autres gigantesques succès de librairie de Benoit, Le Feu follet et Gilles datent moins que la littérature de Benoit, fabricant de best-sellers dont la première ambition fut avant tout de faire oublier les horreurs de la Première Guerre mondiale par un exotisme débridé. Tandis que Drieu s’obstina, lui, à renvoyer au visage de la France son reflet torturé et déplaisant.

Comme son ami Paul Morand, Pierre Benoit était doué pour le bonheur et le voyage, ce qui revient au même. Réactionnaire, oui, mais réactionnaire heureux : Gérard de Cortanze montre que l’homme ne fut jamais franchement tracassé par les idéologies, tout en restant convaincu qu’il fallait croire en la grandeur de la France, de son armée, de son empire et que Barrès avait à peu près tout dit sur la question. On lui fit payer cher cette désinvolture qui lui faisait, dans un même mouvement, aimer Charles Maurras et les fêtes où, pour célébrer son élection à l’Académie française, on douche au champagne une jolie fille nue en compagnie du ministre de l’Éducation.

À la Libération, il fut incarcéré à Fresnes. Cortanze démontre, sans complaisance, que c’était bien injuste. D’ailleurs, c’est Aragon le communiste, le procureur impitoyable du CNE[3. Comité national des écrivains : organisme qui se chargea de l’épuration du milieu littéraire à la Libération, de manière assez discutable par ailleurs.], qui dédouana lui-même Benoit de toute accusation de collaboration.

Pierre Benoit, bien avant Sartre, soutenait qu’un romancier devait être de son temps. C’est sans doute ce qui le perdit et lui fit connaître un purgatoire d’un bon demi-siècle. Pour Benoit, être de son temps signifiait d’abord savoir plaire au public de son temps. Il y réussit à merveille mais son public vieillit et disparut avec lui. Le hasard m’a ainsi, il y a quelques semaines, fait assister du côté de Saint-Céré, dans le Lot, à une conférence donnée par Bernard Vialatte, président des Amis de Pierre Benoit. Pourquoi Saint-Céré ? Tout simplement parce que le globe-trotteur infatigable aimait, entre deux voyages, se réfugier dans la chambre numéro 2 de l’Hôtel Terminus, qui existe toujours, pour écrire ses romans. Il y restait enfermé toute la journée, ne sortant que pour une promenade vespérale avec un ami pharmacien. Typiquement un rêve d’écrivain, ça : avoir une chambre d’hôtel dans un chef-lieu de canton élégant et endormi, pour recréer le monde avec une feuille, un encrier et un porte-plume, derrière des persiennes qui laissent passer le soleil et le rire des filles sur la place.

L’un des charmes d’une nation littéraire comme la France, c’est que les écrivains, même oubliés, même d’importance secondaire, ont des amateurs exclusifs qui se passent le flambeau de génération en génération, publient des cahiers et se réunissent, de temps à autre, comme des sociétés secrètes. Ce soir-là, à Saint-Céré, c’était la fête pour les Amis de Pierre Benoit : avec cette réédition, leur idole allait revenir à la mode, et eux sortir de la clandestinité. Pour célébrer l’événement, ils ont projeté Lunegarde, une rareté, un film de Marc Allégret datant de 1946, adaptation d’un des « romans du terroir » de Benoit, qui excellait aussi dans ce genre-là. Le scénario repose sur une ou deux coïncidences invraisemblables, mais enfin, un vrai charme onirique, presque aurevillien, traverse cette histoire se déroulant entre un château du Quercy et le canal de Suez avec, pour personnages, un père abusif, une mère indigne, un jeune ingénieur courageux, une jeune fille exaltée et un truand sympathique.

M’est alors apparu très clairement ce qui me rendait inexplicablement mélancolique dans ce retour éditorial de Pierre Benoit. C’est qu’il révélait, en négatif et dans toute sa cruauté, la médiocrité de ceux qui occupent, dans la république des lettres, la place qu’occupa jadis Pierre Benoit, à savoir celle de « romancier à succès ».

Les Pierre Benoit d’aujourd’hui s’appellent Marc Levy et Guillaume Musso. Le style de Benoit est démodé ? Le leur est indigent. Les histoires de Benoit sont invraisemblables ? Celles de Levy et Musso sont invraisemblables et inintéressantes. Et puis, allons plus loin : imagine-t-on Musso et Vincent Peillon inonder de champagne une muse d’arrondissement pour fêter une élection à l’Académie ? Imagine-t-on Levy démissionner de cette même Académie parce que le Président de la République met son veto à l’élection d’un ami, ce que fit Pierre Benoit quand Paul Morand fut retoqué par de Gaulle ?
Imagine-t-on, enfin, des associations des Amis de Musso et Levy pour préserver leurs œuvres jetables comme les rasoirs du même nom des outrages du temps ?

Mais le plus triste n’est-il pas de penser au jeune homme romanesque qui, dans cinq décennies, s’il existe encore des maisons de campagne et des bibliothèques à l’intérieur, n’y trouvera pour meubler son ennui que des fictions calibrées, un vocabulaire de communicant et un imaginaire de jeu vidéo transposé sur papier ?
Tout cela ne lui offrira pas un instant d’évasion, mais témoignera en revanche de l’étrange obscénité de notre temps où le succès commercial se conjugue à la nullité définitive. Pierre Benoit, qui avait le souci de son lecteur, disait que, pour écrire un bon roman qui plaise au plus grand nombre, il fallait « de l’expérience et de la rêverie ».[/access]

*Photo : Albin Michel

Dans la peau d’un réac

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Après son petit livre rose qui invitait les hommes et femmes de bonne volonté à découvrir les 10 (très) bonnes raisons de restaurer la monarchie, Renaud Dozoul revient sur scène et frappe encore plus fort avec un petit livre bleu : Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Un ouvrage léger et percutant qu’il fera bon dévorer l’été.

Avec un catalogue d’auteurs qui ont tous en commun une certaine sympathie pour la contre-révolution, qu’elle soit de la tradition libérale ou d’un traditionalisme antilibéral, le petit livre bleu offre plus de cinq cents fragments de pensées. Toutes plus croustillantes les unes que les autres, on méditera les nostalgiques en se remémorant Blondin, Daudet ou Nimier, les mystiques en relisant Thibon, Bernanos, Péguy ou Léon Bloy, les provocateurs en se gargarisant de Nabe, Maurras ou Céline. Goguenards, nous imaginerons les visages horrifiés des hérauts de la bien-pensance, s’ils osaient du coin de l’œil en lire quelques pages.

Le propre de la citation est moins de briller en société que de soumettre à sa réflexion une phrase simple qui met en lumière les complexités du monde et des hommes, leurs névroses mais surtout leurs contradictions et leurs mystères. Et des phrases, cet ouvrage en regorge autant qu’il sonne et résonne d’actualité. Jacques Bainville disait ainsi du nationalisme qu’il « est une attitude de défense rendue nécessaire par la faiblesse de l’Etat » : Jean-Luc et Marine, faites l’amour, pas la guerre. A Hirst, Koons, Soulages, Klein, Malevitch et Buren, « Notre réticence devant nombre d’artistes modernes n’est pas due au caractère insolite de leurs œuvres, mais au coté rebattu de leurs propositions », c’est Nicolas Gómez Dávila qui le dit ! Najat, touche pas à ma putain et relis plutôt Reagan : « La politique est censée être la seconde plus ancienne profession. J’ai réalisé qu’elle ressemble beaucoup à la première. » Bref.

A cinq cents aberrations du monde d’aujourd’hui, d’hier et pour les siècles des siècles, Renaud Dozoul oppose la parole de plus de cent trente auteurs qui ont choisi, comme Causeur, de ne surtout pas être d’accord. Ça fait du bien et ça se lira volontiers enduit de Monoï !

Renaud Dozoul, Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Muller Editions, 100 pages, 9,50 €.

Broca le Magnifique

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La sortie DVD chez Gaumont Classiques des deux premiers films de Philippe de Broca est l’occasion de replonger dans l’œuvre d’un réalisateur volontairement oublié par la critique. Trop populaire pour être estimable, tel fut son destin ! D’aucuns s’en contenteraient, lui non. Philippe de Broca (1933-2004) n’a jamais reçu l’imprimatur d’une profession aux mœurs claniques. Il en a réellement souffert durant toute sa carrière même si ses films sont aujourd’hui encore multidiffusés sur le câble, le satellite et la TNT. Pas une semaine ne se passe sans que l’on puisse revoir en famille Le Magnifique, Le Diable par la queue ou On a volé la cuisse de Jupiter.

On se rend compte, avec le recul, comment quelques énergumènes de la Nouvelle Vague ont sali le cinéma de qualité à coup de thèses foireuses et d’arrogance intellectuelle. Entre les années 60 et 80, Philippe de Broca a incarné la comédie sentimentale française, grand public, bourgeoise, subtile, intelligente, nostalgique et drôle. Comme le suggèrent les (très instructifs) suppléments des DVD, si de Broca n’a pas officiellement fait partie de la Bande des Cahiers du cinéma, il fut, sans conteste, l’une des figures de ce mouvement comme Louis Malle, Agnès Varda, Jacques Demy ou Alain Cavalier. Ses liens avec la Nouvelle Vague vont bien au-delà du phénomène générationnel. N’a-t-il pas été premier assistant-réalisateur sur Le Beau Serge de Claude Chabrol qui avait, lui-même, produit son premier film ? De plus, Jean-Claude Brialy avait été son sergent-chef à l’Armée ! Peut-on imaginer meilleur sauf-conduit ?

Contrairement à certains de ses collègues « visionnaires », artistes jusqu’au-boutistes de la pellicule, de Broca avait compris que, pour réaliser un bon film, il fallait de la technique, une structure narrative solide, des cadrages parfaits et respecter le public. Ses plans-séquence sont de véritables petits bijoux. Pas la peine d’être un spécialiste pour ressentir cet élan jouissif. On est loin de l’amateurisme décomplexé de certains pontes du septième art.
Les Jeux de l’amour (1959) et Le Farceur (1960) ont subi une restauration numérique de l’image et du son par les équipes des laboratoires Eclair et du studio Diapason. Ces films de jeunesse portent en eux toute la folie douce du réalisateur. Il nous expose, pêle-mêle, ses marottes : les sentiments éphémères, la course-poursuite effrénée vers un ailleurs fantasmé, l’horreur du quotidien, l’attrait des femmes (de toutes les femmes) et plus généralement, cette légèreté qui n’est qu’un masque. Ces deux films ont le charme suranné des cols Claudine et des plumes sergent major. Un grain d’une sensibilité extrême. Un Paris à l’odeur de pavé ressuscité. Ils offrent surtout l’immense plaisir de retrouver le double cinématographique du réalisateur, le sémillant Jean-Pierre Cassel qui virevolte, saute, court, chante, danse, nous épuise littéralement comme le fit plus tard Jean-Paul Belmondo dans L’homme de Rio.

Ce rythme, cette volonté de passer du coq à l’âne ne trompe personne. Ce sont là des manières de grand pudique. Chez de Broca, pas de psychologie lourdingue, d’explications de texte même si les dialogues de Daniel Boulanger virent au ping-pong verbal, pas non plus de ressort scénaristique à vous couper le souffle, ici, on travaille dans l’organdi, la fraîcheur et le friable. Qu’est-ce qui fait le charme des films de Philippe de Broca ? Le choix des acteurs principaux (Cassel, Montand, Belmondo, Rochefort, Noiret, Brasseur), des « seconds » rôles époustouflants (Georges Wilson, Hubert Deschamps, Roger Dumas, Jacques Jouanneau, Marc Dudicourt, etc…), des actrices qui vous inspirent une passion dévorante (Geneviève Cluny, Marthe Keller, Jacqueline Bisset, Geneviève Bujold, Catherine Alric, Nicole Garcia, Catherine Leprince, Annie Girardot, Claudia Cardinale, etc…) sans oublier la superbe musique de Georges Delerue. Dans ce cinéma-là, on rit, on se divertit, on suit les pitoyables aventures amoureuses des hommes avec délice et puis, au détour d’une image, on est saisi par des moments de grâce, fugaces, qui donnent à la comédie toute sa charge émotionnelle.

Dans Le Cavaleur (1978), il y a la voix émouvante de Nicole Garcia, ce break Volvo usé, cette Place des Victoires au petit matin et vers la fin, Rochefort qui parle de musique classique à son élève et lui dit : « Il y a une chaîne, tu comprends, une chaîne de Mozart à Ravel, c’est comme une tapisserie sans fin ». Dans Tendre Poulet (1977), Noiret lance, de son timbre caverneux, à une Girardot déjà conquise : « Et puis, c’est très bon pour les couples de marcher sur les plages ». Cette scène filmée dans le square Viviani, près de Notre-Dame semble anodine et pourtant, elle nous poursuit longtemps. Le talent de Philippe de Broca réside dans cette capacité à marquer les esprits. Ne boudez pas votre plaisir, je vous conseille vivement de revoir ses deux premiers films mais aussi ses succès populaires comme L’Africain (1983). Catherine Deneuve, chevelure blonde sur costume sombre, conduisant sa Mini entre l’Opéra et la Bourse. Un régal d’insouciance. Ou Jacqueline Bisset, étudiante en sociologie portant une mini-jupe en jean atrocement courte dans Le Magnifique. Vous avez déjà envie de vous réinscrire en faculté, n’est-ce pas ?

Pour un multiculturalisme tempéré

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Comment concilier la réalité sociale et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ? Comment la diversité culturelle ou religieuse peut-elle aller de pair avec l’unité du corps social ? Tel est le défi auquel sont aujourd’hui confrontés la plupart des gouvernements des États démocratiques, dont celui que la France vient de se donner.

Dans le monde entier, la question a été renouvelée, depuis les années 1960, par la poussée d’innombrables différences interpellant, d’une façon ou d’une autre, les États, et suscitant d’intenses discussions. Ces débats à haute teneur polémique rythment la vie politique française : souvent marqués par l’excès, ils révèlent l’incapacité des acteurs à situer les enjeux au bon niveau. Nous en avons fait l’expérience au cours d’une campagne présidentielle durant laquelle Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont fortement agité et dramatisé les thématiques de l’islam, de la laïcité, du multiculturalisme, de l’identité nationale ou de l’immigration, tandis que François Hollande se montrait bien peu disert ou explicite sur ces questions, vraisemblablement parce qu’elles divisent son propre électorat.[access capability= »lire_inedits »]

La surestimation des problèmes, souvent assortie de leur déformation, ou au contraire leur minimisation, allant jusqu’au silence pur et simple, définissent les termes d’une crise morale qui vient amplifier la crise économique et sociale : entre ces deux écueils, toute politique de redressement passe d’abord par l’appréciation la plus objective possible des obstacles et des enjeux.

Première difficulté : l’hétérogénéité des phénomènes que l’on présente de plus en plus sous le vocable mou, vague, et connoté positivement, de « diversité ». Chaque élément de cette « diversité », en effet, combine de façon plus ou moins stable des dimensions culturelles, religieuses, sociales, politiques, raciales ou racialisées. Celles-ci sont théoriquement distinctes mais, dans la pratique, elles se conjuguent et leur perception en est plus ou moins indifférenciée. La culture et la religion, par exemple, ne relèvent pas de la même analyse, mais sont vite entremêlées dans les représentations spontanées. La politique doit prendre en compte cette multiplicité/proximité des registres. Les différences religieuses, par exemple, imposent de réfléchir en termes de laïcité et de sécularisation, alors que les différences culturelles posent la question du multiculturalisme.
Or, le discours politique peine à distinguer ainsi les logiques. Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel ont utilisé, et à mauvais escient, le même registre sémantique en parlant d’échec du multiculturalisme, alors qu’ils visaient avant tout l’immigration et l’islam, sujets qui ne sont pas de nature purement culturelle.
On formulera donc une première recommandation : pour sortir de ce confusionnisme, les politiques doivent clairement définir leur champ d’intervention. Lutter contre le racisme et les discriminations ne signifie pas forcément reconnaître les identités culturelles en menant une politique expressément multiculturaliste ; de même, l’attention portée à la séparation des Églises et de l’État ne doit pas s’opposer à la volonté de garantir la liberté de culte et de conscience.

Deuxième difficulté : les logiques de production ou de reproduction des différences recoupent, sans se confondre avec elles, les logiques migratoires. De nombreuses identités culturelles ou historiques n’ont rien à voir avec l’immigration, elles sont inventées ou réaffirmées de l’intérieur même de notre société, ou bien importées sans être portées par des migrants, via Internet ou le cinéma : l’identité bretonne n’a rien à voir avec l’immigration, et si le rap est majoritairement pratiqué par des enfants issus de l’immigration, il ne faut pas oublier qu’il provient des États-Unis.

La référence à une couleur de peau, noire par exemple, souvent faite par les intéressés eux-mêmes, aboutit à confondre des Antillais, citoyens français de longue date, et des migrants récents venus d’Afrique subsaharienne. Et les phénomènes migratoires eux-mêmes sont d’une grande variété, non réductible à la seule immigration de peuplement : les migrants peuvent aussi aller et venir, ou bien ne faire que transiter en France. De plus, comme viennent de le mettre en lumière les récentes élections, de nombreux Français émigrent.
D’où une deuxième suggestion : éviter de confondre le traitement politique des flux migratoires avec celui des différences culturelles, religieuses ou autres.

Troisième difficulté : ces différences sont le plus souvent transnationales ou supranationales, autrement dit, elles débordent du cadre de l’État-nation, qui est celui des éventuelles politiques destinées à faire face aux problèmes qu’elles engendrent. La mondialisation façonne des diasporas complexes, denses, et capables de fonctionner en réseau, comme le montre le superbe e-Diasporas Atlas dirigé par Dana Diminescu (éd. FMSH, Paris, 2012), alors que le traitement institutionnel des différences relève avant tout des États.
Cela conduit à formuler une troisième recommandation, qui est de « penser global », et d’intégrer dans l’analyse, comme dans l’action politique, le niveau national, régional, (l’Europe), et mondial : comme le dit le sociologue Ulrich Beck, il est urgent d’en finir avec le « nationalisme méthodologique ».

Enfin, et surtout, s’il convient de distinguer les registres, il est indispensable de penser dans le même mouvement l’articulation des deux exigences contradictoires qui apparaissent presque systématiquement : d’une part, assurer en toutes circonstances le respect de valeurs universelles, qui sont en France associées à l’idéal républicain, et d’autre part prendre en compte des particularismes qui demandent à être reconnus. Le débat public a plutôt tendance à les opposer et, de ce fait, à caricaturer les positions. Les défenseurs exclusifs des valeurs universelles soupçonnent ou accusent l’autre camp de communautarisme, tandis que les avocats des différences dénoncent symétriquement un universalisme abstrait, un républicanisme incantatoire et répressif, manquant à ses promesses d’égalité et de fraternité.

Cette opposition stérile et aveugle aboutit à des absurdités : les partis politiques et les institutions investies d’un pouvoir, y compris les médias, sont sommés de reconnaître la diversité du pays, et de la représenter, sans qu’il soit possible de la mesurer ! On répète, et à raison, qu’il serait bon que des Noirs ou des Français originaires du Maghreb soient élus au Parlement, mais il demeure impensable de les qualifier ainsi et, plus encore, de mesurer leur présence par le biais de statistiques « ethniques ». La schizophrénie menace parfois, par exemple quand un intellectuel est un jour le chantre de la République une et indivisible et le lendemain l’icône d’une communauté particulière, ou quand le chef de l’État dénonce les communautés avant d’exprimer sa compassion pour l’une d’entre elles, durement frappée par le terrorisme.

Il est pourtant possible de tracer une voie réaliste et juste, conciliant les deux impératifs en exigeant de tous, y compris des membres de minorités ou communautés, le respect des valeurs universelles (le droit, la raison), tout en rendant possible, dans le même temps, la reconnaissance des particularismes. En matière culturelle, cela revient à adopter l’esprit de ce que le philosophe canadien Will Kymlicka définit comme un « liberal multiculturalism », un multiculturalisme bien tempéré, ou modéré, respectueux de l’idéal républicain. En matière religieuse, cela peut se traduire par la promotion d’une laïcité visant moins à séparer les Églises de l’État − la question est à peu près réglée − qu’à intégrer l’islam et les nouvelles formes de religiosité, protestantes notamment, de façon à leur assurer des conditions normales d’exercice de leur culte. Si on veut faire vivre ces exigences contradictoires seulement en apparence, il est en tout cas urgent de comprendre que la racialisation ou l’ethnicisation du discours de certains porte-parole de ces communautés sont la contrepartie de logiques racistes et discriminatoires contre lesquelles nous devons mener un combat résolu.[/access]

*Photo : HRC

Pour qui votent les vétérans ?

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Barack Obama et Mitt Romney ont au moins deux points en commun : d’abord, ils n’ont jamais fait leur service militaire, une première depuis l’élection présidentielle de 1944. Pourtant, le démocrate et le républicain adorent également les forces armées et les « Vets ». Le candidat Obama veut gagner les cœurs d’un électorat traditionnellement républicain ; Mitt Romney s’emploie à les conserver. Selon le dernier sondage Gallup[1. Sondage Gallup réalisé du 11 avril au 24 mai 2012 sur un échantillon de 7000 vétérans.], Romney bénéficie de 24 points d’avance parmi les vétérans : 58% pour Romney, 34% pour le président sortant.
Il n’est donc pas surprenant que les deux candidats à l’élection présidentielle de novembre se soient affrontés le 28 mai, à l’occasion du Memorial Day, date à laquelle le pays commémore les morts et les blessés des guerres américaines.

À San Diego, sur la côte Ouest, le républicain, faute de hauts faits d’armes, s’était adjoint la présence et l’aura de John McCain, candidat malheureux en 2008, certes, mais héros du Vietnam. Quant à Barack Obama, il a tenté d’infléchir la tendance en prononçant, devant le Mur du Vietnam à Washington, un discours rendant hommage aux combattants du Vietnam, que la gauche des années 1970 conspuait et rejetait comme les ennemis de la nation américaine.[access capability= »lire_inedits »] « Le traitement infligé aux vétérans du Vietnam est une honte nationale », a-t-il déclaré, au risque de causer des dégâts dans la frange ultragauchiste de son parti. Il est vrai que les vieux babas sont des démocrates convaincus, et de toute façon une poignée en comparaison des 23 millions de vétérans – auxquels s’ajoutent les hommes et les femmes qui portent aujourd’hui l’uniforme, soit 3 autres millions de voix.

Ce jour-là, le corps des Marines, l’Armée, l’US Air Force, la Marine, et la Garde nationale se sont donné rendez-vous sur les pelouses du National Mall de Washington D.C. pour le défilé. Sous une chaleur humide, les groupes attendent leur tour. « Obama essaye de nous acheter, et je ne tomberai pas dans le panneau », affirme le caporal Jessie M., 22 ans, qui a servi en Irak pour l’US Army. À côté de ce Blanc du Kentucky, une Afro-Américaine, sœur d’un soldat tué en Afghanistan en 2011 proteste: « Il ne faut pas dire ça, le Président est sincère, et il fait ce qu’il dit. »

En janvier 2011, Obama a lancé un programme − Joining Forces − destiné à aider les vétérans : ceux d’hier, qui sont majoritairement à droite, et les nouveaux héros qui retournent chez eux, en proie au désarroi physique et émotionnel, et en pleine crise économique. Une population politiquement souple. Les principaux ministères et agences américaines ont signé un engagement en 50 points visant à trouver un emploi à ceux qui rentrent chez eux, à assurer aux épouses la stabilité de leur travail malgré les déménagements d’une base militaire à l’autre, à assister les nouveaux vétérans qui tentent de se suicider à un rythme toujours plus effrayant chaque année, ou encore à réduire le nombre de vétérans sans abri. De grandes entreprises américaines ont déjà tenu leurs promesses d’engager des milliers de militaires, dont les compétences techniques sont prisées. Ce programme s’ajoute aux mesures déjà adoptées par l’Administration démocrate, notamment la résurrection du GI Bill, qui offre aux vétérans une éducation quasiment gratuite.

Mais sur le Mall de la capitale fédérale, la plupart des militaires et des vétérans refusent de parler politique. « D’ailleurs, s’empresse d’ajouter le capitaine Morgan, des Marines, avec un clin d’œil à ses subalternes, on n’en parle jamais entre nous. » En réalité, il suffit d’avoir visité des casernes ou des hôpitaux militaires pour savoir que dans les chambrées, il est courant d’entendre : « Ce mec [Obama], n’est pas fiable, il n’est pas mon président. » Beaucoup croient encore – sans doute parce qu’ils veulent le croire − que l’occupant actuel de la Maison Blanche n’est pas citoyen américain, mais un affabulateur qui a contrefait son certificat de naissance. Un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, navigateur sur B17, m’assure que « le Président est un musulman à la solde de ceux qui n’aiment pas l’Amérique ». Le major Cook est célèbre, non pour ces actions d’éclat sur le terrain, mais pour avoir refusé de servir sous les drapeaux, parce qu’il ne reconnaissait pas la légitimité du président.

« Dis-moi qui a eu Ben Laden, trouduc ? C’est Bush peut-être ? », lance un soldat à un autre, moins gradé, qui met en cause le bilan d’Obama. Les plus longues opérations que les États-Unis aient jamais menées (Afghanistan et Irak), même avec des troupes exclusivement composées de volontaires, ont généré pas mal de désillusions. « On a été formés pour tuer, et on a fait de nous des gendarmes, avec leurs idées de se faire copains avec la population. La paix, les talibans, y’a un truc qui colle pas, là ! Tout ça pour sauter sur un engin explosif. Moi, merci, c’est pas pour ça que je me suis engagé, enrage le lieutenant Ben Milfred, 27 ans. On se tire de ces pays pourris, on n’en parle plus, et je fais davantage confiance aux « dems » qu’aux « reps » pour ça. Bush, comme Romney, ne pensent qu’à l’argent. » La mère d’un adolescent qui participe à la parade sous la bannière des jeunes Marines brandit une petite Bannière étoilée en hurlant : « Vive Romney, Vive l’Amérique ! » « De quoi je me mêle ? », demande, en la suivant du regard, une femme soldat, le sergent Harris. Même en uniforme, les femmes sont plutôt favorables à Obama, comme on l’a vu lors de l’élection de 2008.

Quant aux homosexuels, Obama espère bien qu’ils le remercieront d’avoir mis fin à la discrimination qui leur fermait la porte des forces armées américaines – sans compter sa prise de position en faveur du mariage gay. Tout cela aidera sans doute le candidat démocrate à gagner quelques cœurs dans les rangs de l’US Army. Il n’est pas sûr que cela lui suffise pour emporter la victoire dans cette nouvelle « guerre du Vet ».[/access]

*Photo : 7th Surgical Hospital (MA) Vietnam

Est-il au test ?

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On le sait, depuis le 1er juillet, il est obligatoire de posséder deux éthylotests dans nos automobiles. La nation hygiéniste, dans son louable souci d’éviter les carnages sur la route et de faire travailler les fabricants du gadget qui, comme pour tellement de produits manufacturés est de toute façon fabriqué en Chine, veut nous responsabiliser et miser sur notre honte à rouler bourrés, si par hasard, sortant d’un dîner arrosé, il nous viendrait à l’idée de souffler dans du plastique plutôt que d’allumer l’autoradio et un Partagas dans le même mouvement. On sait bien, au demeurant, que le jour où l’on voudra vraiment empêcher un conducteur ivre de démarrer, il faudra coupler l’éthylotest au démarreur. On espère juste que Peugeot, par exemple, n’avait pas prévu d’expérimenter la chose sur son site d’Aulnay, auquel cas il nous faudra attendre plus longtemps que prévu cette merveille de la technologie totalitaire.

Mais que diable, n’attendons pas tout de l’Etat et demandons aux partenaires concernés de montrer l’exemple. Par exemple, les moniteurs d’auto-école. L’un d’entre eux, dans le Sud-Ouest, a ainsi décidé d’user de la célèbre pédagogie par le contre-exemple. Contrôlé par la police après avoir été responsable de quelques dégâts matériels, il a affiché un joli trois grammes d’alcool dans le sang. Il n’avait pas d’éthylotest dans sa voiture et il a précisé, pour rassurer les pandores, que son activité se limitait à des cours de code de la route mais qu’il s’abstenait de donner des leçons de conduite. Et ton ballon, toi, tu le bois ou tu souffles dedans ?

Traité de Bruxelles : Hollande copie Sarkozy

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« Je ne suis pas pour une règle d’or constitutionnelle » avait prévenu le candidat François Hollande le 18 avril, avant d’ajouter qu’il cantonnerait « à une loi organique » la nécessité du redressement des comptes publics. Érigée en dogme, cette dernière se voyait déjà consacrée par le traité européen de discipline budgétaire que Nicolas Sarkozy avait paraphé au mois de mars. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts au-dessus du Rhin et moyennant des appels incantatoires à la croissance et à la taxation des flux financiers, le traité de Bruxelles renégocié par Hollande et Merkel a réintroduit la règle d’or par la petite porte.

Vendredi, notre président normal a saisi le Conseil Constitutionnel pour que ce dernier statue si, oui ou non, la ratification du « traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’union économique et monétaire » du 2 mars nécessitait de réviser la Constitution. Une façon habile de refiler la patate chaude aux Sages en dissimulant le flou donc le loup[1. Comme dirait la grand-mère de Martine Aubry] qui se niche derrière cet énième échafaudage européen fait d’un double enrobage Sarkozy-Hollande. Le 14 juillet, durant le grand entretien présidentiel, rebelote : le chef de l’Etat confirme son refus d’inscrire la règle d’or dans la Constitution et ce, quelle que soit la décision du Conseil Constitutionnel. Chapeau ! Par cet habile pas de côté, le président préserve les apparences tout en rassurant agences de notation, Commission Européenne et marchés financiers : une loi organique servira bien de cache-sexe à la “rigueur de gauche” made in Hollande.

Dans la majorité parlementaire fraîchement élue, si l’on ne rue pas encore dans les brancards, révision constitutionnelle ou pas, on ne trouvera peut-être pas 350 godillots prêts à voter le traité de Bruxelles – reprenant les grandes lignes du pacte budgétaire Sarkozy-Merkel- comme un seul homme. Il semble même que les pommes de discorde européennes de 1992 (Maastricht) et 2005 (Traité Constitutionnel Européen) refassent surface, comme si la déesse Thétys se glissait à intervalles réguliers dans les pas d’une gauche française qui louvoie perpétuellement entre Tours et Bad-Godesberg.

Alors qu’une contribution commune Ayrault-Aubry est annoncée pour le congrès socialiste de Toulouse à l’automne, les rares voix dissonnantes à la gauche du PS sont priées de faire silence. Histoire de conjurer les tristes précédents de Rennes (1990) et Reims (2008), où la foire d’empoigne tourna au vaudeville, Solférino et Matignon ont conjointement décidé d’imiter l’UMP des années Chirac, lorsque pas un seul nuage ne se glissait entre l’exécutif et le Politburo. A la gauche du PS, malgré toutes les couleuvres avalées depuis deux mois, on est prié de la mettre en veilleuse, jusque dans le camp Montebourg qui hésite entre le la mineur et la crise complète d’aphasie pour accompagner l’enterrement de son programme protectionniste. Quant au sympathique ministre délégué à l’Economie solidaire Benoît Hamon, sa contribution sociale à ”l’effort juste” semble jusqu’ici se borner à vouloir “mettre du beurre dans les épinards”. Celui-ci répète (pour mieux s’en convaincre ?) : “C’est bien une autre politique que nous menons, et cela s’illustre de mille manières”. Bel exercice de solidarité gouvernementale pour l’ancien protégé d’Henri Emmanuelli, aujourd’hui coincé à Bercy entre les socdems assumés Moscovici et Cahuzac. En guise de lot de consolation, Hamon est laissé libre de mettre l’imagination au pouvoir et d’“illustrer ce que va être l’économie du changement, et qu’il existe une alternative à un modèle capitaliste classique”, dans la droite ligne de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, qui entame chacun de ses discours par la formule liminaire : “il y une alternative au capitalisme” avant de nous expliquer comment le faire fleurir par la dérégulation tous azimuts. Bref, pour la radicalité réelle, on repassera…

Ainsi, quel que soit le nom du prochain locataire de Solférino, Désir, Cambadélis ou… Aubry, motion de synthèse aidant, l’hôtel particulier du PS sera le dernier lieu où parler des questions qui fâchent : fédéralisation de la dette et de la rigueur, gestion de la crise de l’euro, politique industrielle, coupes drastiques dans la fonction publique, etc. Un voile pudique d’unanimisme sera posé sur la surface des choses, du moins jusqu’à ce que les décombres des espoirs déçus, les rivalités et les frustrations des uns et des autres ne resurgissent à la faveur des élections locales de 2014, loin d’être acquises à la majorité sortante.
Au fond, pour échapper aux faux-semblants du pouvoir et s’engager sur la pente raide des vrais débats de fond, sans doute faut-il bifurquer à la gauche de la gauche, là où on n’enterre pas (toutes) ses convictions sous les lambris dorés des ministères.

Bien qu’ébaubi par ses revers aux législatives, le Front de Gauche n’a pas de mots assez durs contre le traité budgétaire et exige la tenue d’un référendum. Cruel mais juste, l’ancien rival communiste de Jean-Luc Mélenchon André Chassaigne, aujourd’hui chef du groupe FDG à l’Assemblée, souligne le hiatus entre la politique nationale de Hollande et ses engagements bruxellois : “Les mesures fiscales positives (présentées mercredi dernier en Conseil des ministres) risquent de se heurter au mur du pacte budgétaire, voté dans la précipitation. »
Il n’est jusqu’au d’ordinaire très timoré Pierre Laurent, premier secrétaire du PCF, pour ne fustiger ce “super-Maastricht” et imputer à François Hollande la responsabilité de ne pas avoir véritablement renégocié le traité budgétaire Sarkozy-Merkel. Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus glorieuses de la gauche antilibérale, lorsqu’en 2005 Fabius, Mélenchon, Buffet et tant d’autres cherchaient à rallier la majorité des Français au NON contre le Traité Constitutionnel Européen. Leur victoire à la Pyrrhus, 55% le temps d’un printemps sans lendemain électoral qui chante, laisse espérer au Front de Gauche un mini-tsunami politique en sa faveur, si jamais le tandem Hollande-Ayrault se résignait à consulter les Français sur leur souveraineté budgétaire.

Mais ne rêvons pas. Pour la gauche de gouvernement, inscrire la règle d’or dans la Constitution ou soumettre le traité de stabilité budgétaire à référendum équivaudrait à un terrible aveu. Dans les deux cas, François Hollande s’appuierait sur les voix de l’opposition de droite et du centre. Les piliers de la gauche du PS feraient alors contre mauvaise fortune bon coeur et avaleraient leur chapeau social en attendant des jours meilleurs. Et l’UMP perdrait certainement à afficher sa collusion avec le PS, Fillon, Copé et Jacob devant enfin reconnaître que la France hollandiste n’est pas l’Albanie d’Enver Hodja. Bref, les seuls gagnants d’une révision constitutionnelle parlementaire ou d’une consultation populaire seraient les deux Fronts, national et de gauche. Autant dire que François Hollande ne leur fera pas ce cadeau inespéré : pour être désespérément normal, l’ancien premier secrétaire du PS n’en reste pas moins fin stratège.

*Photo : Nicolas SAL1

Cannes : la Palme du conformisme

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Le jury du 65e Festival de Cannes a décerné la Palme d’or à Amour, de Michael Haneke, qui réussit la gageure d’allier l’absence de style au conformisme moral le plus affligeant. Ce cinéaste nous donne, année après année, des films de facture lisse et morne, dépourvus de tout enjeu esthétique, au service de récits aigres qui tentent de manipuler le spectateur afin de lui donner une bonne leçon. Rien de très nouveau sous le soleil cannois : si l’on excepte la parenthèse enchantée 1976-1980, au cours de laquelle furent récompensées des œuvres majeure (Taxi Driver, Padre padrone, L’Arbre aux sabots, Apocalypse Now, Kagemusha), Cannes s’est pratiquement toujours trompé, honorant avec constance des œuvrettes à la mode qui furent promptement oubliées, et passant à côté des plus grands films.[access capability= »lire_inedits »]

En 1946, le premier Festival accorda la plus haute distinction, qu’on n’appelait pas encore « Palme d’or », à la besogneuse Bataille du rail de René Clément, et snoba trois films qui figurent parmi les plus beaux de l’immédiat après-guerre : le mythique Gilda, de Charles Vidor, l’enchanteur La Belle et la bête, de Jean Cocteau, ainsi que le plus troublant film d’amour d’Alfred Hitchcock, Les Enchaînés ! Le ton était donné. Le Festival devait, à quelques exceptions près, privilégier l’académique professoral ou le clinquant sans profondeur, se méfiant comme de la peste des insurrections poétiques.
En 1955, la Palme d’or (première du nom) est attribuée à Marty, de Delbert Mann, banale comédie romantique qui éclipse le romantisme noir du chef-d’œuvre de Mizoguchi, Les Amants crucifiés. En 1959, l’opérette filmée Orpheu Negro occulte l’un des premiers films emblématiques de la Nouvelle Vague, Les 400 coups de Truffaut.

En 1962, les poncifs de La Parole donnée, d’Anselmon Duarte, éclipsent le mystère de L’Éclipse d’Antonioni et la grâce du Procès de Jeanne d’Arc, de Bresson, tandis qu’en 1966, l’égrillard Ces Messieurs dames, de Pietro Germi, l’emporte sur le lyrisme du Docteur Jivago, de Lean, et sur l’épique Falstaff de Welles.
En 1973, La Méprise, d’Allan Bridges, pourtant très conventionnel, est préféré à l’iconoclaste Grande Bouffe, de Marco Ferreri, ce qui laisse penser qu’en ces années si fières de leur subversion, il valait mieux traiter de la lutte des classes à fleurets mouchetés qu’à coups de hachoir. Et durant les années 1980, qui voient l’exotisme érigé en valeur et l’histrionisme en mode d’expression, la précision et l’intensité de Nostalghia, de Tarkovski, et de Thérèse, d’Alain Cavalier, sont négligés au profit des mélodrames boursouflés de Shohei Imamura, La Ballade de Nayarama (1983), et de Roland Joffé, Mission (1986).
Le reste est à l’avenant : en 2004, Michael Moore, qui signe Fahrenheit 9/11, film de propagande relooké en documentaire citoyen, est préféré à des cinéastes de la trempe des frères Coen, de Wong Kar-wai, de Kusturica ; en 2008, le naturalisme médiocre d’Entre les murs, de Laurent Cantet, adapté de Bégaudeau, gagne contre Two Lovers, le chef-d’œuvre de James Gray, adapté de Dostoïevski ; en 2009, l’exécrable Ruban blanc, pensum sans risque d’Haneke, est préféré à des films aussi jouissifs et audacieux que Les Herbes folles, de Resnais, Inglourious Basterds, de Tarantino, ou Enter the Void, de Gaspar Noé…

Emmanuel Mounier disait que « le bourgeois est l’homme qui a perdu le sens de l’Être, qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère ». Cannes est un festival bourgeois qui commence par apprivoiser un Guépard (1963) pour finir par n’attraper qu’une Anguille (1997), un festival qui nous a, des décennies durant, prouvé qu’il se méprenait avec constance, ou plutôt qu’il restait fidèle à sa nature bourgeoise, c’est-à-dire craignant ce qui n’est pas confortable, homologué et prévisible. La cuvée 2012 ne fait que confirmer ce diagnostic, avec Carax et Cronenberg, grands créateurs de formes, oubliés par ce palmarès de l’entre-soi (la plupart des lauréats avaient déjà été fêtés les années précédentes), comme ils l’avaient d’ailleurs déjà été pour Pola X (1998) et History of Violence (2005).

Une telle constance dans l’erreur, la facilité, le mépris de l’art ne laisse pas d’inquiéter. Mais à ce stade d’incompétence, être oublié par le jury cannois est la plus belle consécration qui soit ![/access]

*Photo : buzzbuzz

À Rome avec Woody Allen

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Ce qu’il y a de plus surprenant avec Woody Allen, c’est qu’il ne nous déçoit jamais totalement. Juste un peu. Que ce soit à Barcelone, à Paris ou à Rome, il court au-devant des clichés de manière si primesautière qu’on le suit malgré nous en se disant :  » Mais le pauvre, à son âge, il finira quand même par faire un faux pas. » Eh bien non : ce qu’il a perdu en profondeur, il l’a gagné en virtuosité. Il nous offre du Woody Allen avec une telle fantaisie qu’on est subjugué. J’étais avec lui à Rome, je l’accompagnerai demain à Berlin ou à Vienne. Les souvenirs du Troisième Homme et la Grande Roue devraient l’inspirer.

Il est exceptionnel qu’on ne se lasse pas d’un compagnon de voyage aussi grincheux et ressassant. Il nous sert toujours le même plat, savamment dosé de coups de foudre foireux, de quiproquos cauchemardesques, de sarcasmes légers, le tout saupoudré de psychanalyse et relevé par une musique ad hoc. La méthode est éprouvée et elle n’est jamais éprouvante. Une forme de grâce. Je plains celles et ceux qui n’y sont pas sensibles. Sans doute n’aiment-ils ni les cartes postales, ni les situations incongrues et moins encore une désinvolture plus élégante qu’il n’y paraît. C’est pourtant ce qui donne tout son sel à l’existence. Et comment oublier cette requête géniale de Woody demandant à Freud de le rembourser ? Voilà au moins ce que je ne lui demanderai jamais.

L’engin furtif ultime

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L’Intrus de Paul Harper (Série Noire) est un exemple parfait de la manière dont le roman noir sait rendre compte des métamorphoses les plus inattendues de notre temps. Voilà décidément un genre qui témoigne aussi sûrement de son époque que le journalisme. D’ailleurs, Paul Harper est le pseudonyme de David Lindsey, une des plumes du New York Times. Mais la différence entre le journalisme et le roman noir s’appelle précisément la littérature. Toute la documentation du monde peut faire un grand article mais ne remplace pas l’intuition déployée dans le roman pour cerner de manière inédite les nouvelles lignes de fracture de notre monde.

Ici, il est question de manipulation mentale. Le sujet, apparemment, n’est pas neuf. Les amateurs du grand roman noir américain de l’après-guerre se souviennent sans doute des polars psychotiques d’Helen Mac Cloy avec La Vierge au sac d’or, de William Irish avec J’ai épousé une ombre ou encore du trop méconnu Puits de velours de John Gearon, un des titre phares de la collection Série Blême, éphémère petite sœur de la Série noire dans les années cinquante.

Mais Paul Harper, lui, écrit après le 11 septembre, après les guerres contre l’Empire du mal, le Patriot Act et la torture institutionnalisée et juridiquement excusée. Il écrit aussi après que la privatisation de la guerre est devenue une réalité. Depuis dix ans, on trouve sur les grands champs de bataille de l’Occident de plus en plus de mercenaires. On ne les appelle plus comme ça, bien entendu, puisque la planète entière s’est mise à parler avec les euphémismes propres aux conseils d’administration. On parle plutôt de « contractors ». Ils sont moins romanesques que les « affreux » de Bob Denard mais ils sont beaucoup mieux équipés, mieux en tout cas que les soldats des armées officielles.

Dans L’Intrus, qui se déroule à San Francisco, une psychanalyste de la haute société s’aperçoit que deux de ses patientes, sans le savoir, ont le même amant. Elle s’aperçoit aussi que ces deux femmes sont de plus en plus fascinées par cet homme qui semble devancer leurs désirs, leurs peurs, leurs fantasmes sexuels les plus précis. Le problème, c’est qu’à moins de bénéficier d’une formidable prescience, l’amant en question ne peut connaître les secrets de ces femmes sans avoir eu accès aux comptes-rendus des séances d’analyse. La psy, prise entre les nécessités du secret médical et la position sociale de ses clientes qui sont les épouses d’hommes importants, décide de faire appel à une agence privée de renseignement. Le patron de cette agence découvre assez vite qu’effectivement l’amant des deux femmes s’introduit régulièrement chez la psy et utilise les notes pour accroître la dépendance affective des deux femmes. Le tout est de savoir qui est cet homme et quel est exactement son but.

L’Intrus de Paul Harper est le récit de cette enquête parallèle qui se déroule sur moins d’une semaine et ressemble à un jeu du chat et de la souris avec des chausse-trappes psychiques qui sont bien plus dangereuses que les coups de feu. Oppressant, feutré, morbide, ce roman nous met sur la trace d’un ancien soldat, émargeant désormais dans une des armées privées les plus puissantes du monde, chargée de faire le sale boulot que les gouvernements ne veulent plus endosser officiellement.
Spécialisé dans les « interrogatoires poussés », il ne joue jamais sur la violence physique mais a un véritable don pour déstabiliser jusqu’au suicide ses proies à partir de la simple lecture de leur dossier : « Quand nous saurons retourner l’esprit d’un homme contre lui-même, utiliser son ombre pour l’amener à s’autodétruire, nous pourrons dire que nous maîtrisons les vrais pouvoirs de la psyché. Son potentiel en fait l’une des armes les plus meurtrières dont nous puissions disposer. L’engin furtif ultime. Avec des applications dont nous n’avons même pas idée. »

On laissera évidemment le lecteur découvrir le dénouement mais qu’il sache que le principal intérêt du roman de Paul Harper est dans la peinture terriblement convaincante d’un criminel d’un genre totalement nouveau.

Paul Harper, L’Intrus (Série Noire, Gallimard, 19, 50 euros)

*Photo : http://images1.wikia.nocookie.net

Quand le succès avait du talent

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On ne dira jamais assez le charme des bibliothèques désordonnées, dans les maisons de campagne. Non seulement les livres qu’on y trouve retracent les étés d’une rêveuse bourgeoisie assoupie à l’ombre des tilleuls, mais ils instruisent sur ce que fut le goût dominant d’une époque. Comme beaucoup d’autres, je crois, c’est dans une de ces bibliothèques qu’à l’adolescence, j’ai pioché mon premier Pierre Benoit. C’était L’Atlantide, dans la première édition de poche, qui ressort ces jours-ci en fac-similé[1. Trois titres ressortent avec leur couverture « vintage » au Livre de Poche : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark.]. Le livre sentait la poussière et l’encaustique, mais aussi le sable du désert et la peau épicée d’Antinéa. Le Sahara venait se superposer au Morbihan et l’on avait soudain des envies de carrière militaire, de s’appeler Morhange ou Saint-Avit, officiers perdus tombant sous le charme d’un royaume oublié et de sa souveraine.

Il est sûr que la lecture de Pierre Benoit, dont le cinquantenaire de la mort est célébré par une monumentale biographie de Gérard de Cortanze[2. Pierre Benoit, romancier paradoxal, de Gérard de Cortanze (Albin Michel).], ne conduira pas les jeunes gens romanesques à adopter une vision très progressiste du monde.[access capability= »lire_inedits »] L’univers de Pierre Benoit est celui d’un fieffé réactionnaire, fils de militaire né dans la France provinciale de 1886, assez dans la logique de son temps et de son milieu. De surcroît, Benoit se battit courageusement en 1914 avant de tomber malade à la bataille de Charleroi. Si ça se trouve, sans le savoir, il se battit aux côtés de Drieu La Rochelle qui se trouvait également dans les parages et qui fait aussi un retour remarqué dans les librairies en entrant dans la Pléiade.

Raphaël Sorin a cru bon d’écrire qu’il fallait « relire Benoit et oublier Drieu ». C’est tout de même discutable d’un point de vue littéraire. On a beau avoir rêvé sur Koenigsmark et La Châtelaine du Liban, les deux autres gigantesques succès de librairie de Benoit, Le Feu follet et Gilles datent moins que la littérature de Benoit, fabricant de best-sellers dont la première ambition fut avant tout de faire oublier les horreurs de la Première Guerre mondiale par un exotisme débridé. Tandis que Drieu s’obstina, lui, à renvoyer au visage de la France son reflet torturé et déplaisant.

Comme son ami Paul Morand, Pierre Benoit était doué pour le bonheur et le voyage, ce qui revient au même. Réactionnaire, oui, mais réactionnaire heureux : Gérard de Cortanze montre que l’homme ne fut jamais franchement tracassé par les idéologies, tout en restant convaincu qu’il fallait croire en la grandeur de la France, de son armée, de son empire et que Barrès avait à peu près tout dit sur la question. On lui fit payer cher cette désinvolture qui lui faisait, dans un même mouvement, aimer Charles Maurras et les fêtes où, pour célébrer son élection à l’Académie française, on douche au champagne une jolie fille nue en compagnie du ministre de l’Éducation.

À la Libération, il fut incarcéré à Fresnes. Cortanze démontre, sans complaisance, que c’était bien injuste. D’ailleurs, c’est Aragon le communiste, le procureur impitoyable du CNE[3. Comité national des écrivains : organisme qui se chargea de l’épuration du milieu littéraire à la Libération, de manière assez discutable par ailleurs.], qui dédouana lui-même Benoit de toute accusation de collaboration.

Pierre Benoit, bien avant Sartre, soutenait qu’un romancier devait être de son temps. C’est sans doute ce qui le perdit et lui fit connaître un purgatoire d’un bon demi-siècle. Pour Benoit, être de son temps signifiait d’abord savoir plaire au public de son temps. Il y réussit à merveille mais son public vieillit et disparut avec lui. Le hasard m’a ainsi, il y a quelques semaines, fait assister du côté de Saint-Céré, dans le Lot, à une conférence donnée par Bernard Vialatte, président des Amis de Pierre Benoit. Pourquoi Saint-Céré ? Tout simplement parce que le globe-trotteur infatigable aimait, entre deux voyages, se réfugier dans la chambre numéro 2 de l’Hôtel Terminus, qui existe toujours, pour écrire ses romans. Il y restait enfermé toute la journée, ne sortant que pour une promenade vespérale avec un ami pharmacien. Typiquement un rêve d’écrivain, ça : avoir une chambre d’hôtel dans un chef-lieu de canton élégant et endormi, pour recréer le monde avec une feuille, un encrier et un porte-plume, derrière des persiennes qui laissent passer le soleil et le rire des filles sur la place.

L’un des charmes d’une nation littéraire comme la France, c’est que les écrivains, même oubliés, même d’importance secondaire, ont des amateurs exclusifs qui se passent le flambeau de génération en génération, publient des cahiers et se réunissent, de temps à autre, comme des sociétés secrètes. Ce soir-là, à Saint-Céré, c’était la fête pour les Amis de Pierre Benoit : avec cette réédition, leur idole allait revenir à la mode, et eux sortir de la clandestinité. Pour célébrer l’événement, ils ont projeté Lunegarde, une rareté, un film de Marc Allégret datant de 1946, adaptation d’un des « romans du terroir » de Benoit, qui excellait aussi dans ce genre-là. Le scénario repose sur une ou deux coïncidences invraisemblables, mais enfin, un vrai charme onirique, presque aurevillien, traverse cette histoire se déroulant entre un château du Quercy et le canal de Suez avec, pour personnages, un père abusif, une mère indigne, un jeune ingénieur courageux, une jeune fille exaltée et un truand sympathique.

M’est alors apparu très clairement ce qui me rendait inexplicablement mélancolique dans ce retour éditorial de Pierre Benoit. C’est qu’il révélait, en négatif et dans toute sa cruauté, la médiocrité de ceux qui occupent, dans la république des lettres, la place qu’occupa jadis Pierre Benoit, à savoir celle de « romancier à succès ».

Les Pierre Benoit d’aujourd’hui s’appellent Marc Levy et Guillaume Musso. Le style de Benoit est démodé ? Le leur est indigent. Les histoires de Benoit sont invraisemblables ? Celles de Levy et Musso sont invraisemblables et inintéressantes. Et puis, allons plus loin : imagine-t-on Musso et Vincent Peillon inonder de champagne une muse d’arrondissement pour fêter une élection à l’Académie ? Imagine-t-on Levy démissionner de cette même Académie parce que le Président de la République met son veto à l’élection d’un ami, ce que fit Pierre Benoit quand Paul Morand fut retoqué par de Gaulle ?
Imagine-t-on, enfin, des associations des Amis de Musso et Levy pour préserver leurs œuvres jetables comme les rasoirs du même nom des outrages du temps ?

Mais le plus triste n’est-il pas de penser au jeune homme romanesque qui, dans cinq décennies, s’il existe encore des maisons de campagne et des bibliothèques à l’intérieur, n’y trouvera pour meubler son ennui que des fictions calibrées, un vocabulaire de communicant et un imaginaire de jeu vidéo transposé sur papier ?
Tout cela ne lui offrira pas un instant d’évasion, mais témoignera en revanche de l’étrange obscénité de notre temps où le succès commercial se conjugue à la nullité définitive. Pierre Benoit, qui avait le souci de son lecteur, disait que, pour écrire un bon roman qui plaise au plus grand nombre, il fallait « de l’expérience et de la rêverie ».[/access]

*Photo : Albin Michel

Dans la peau d’un réac

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Après son petit livre rose qui invitait les hommes et femmes de bonne volonté à découvrir les 10 (très) bonnes raisons de restaurer la monarchie, Renaud Dozoul revient sur scène et frappe encore plus fort avec un petit livre bleu : Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Un ouvrage léger et percutant qu’il fera bon dévorer l’été.

Avec un catalogue d’auteurs qui ont tous en commun une certaine sympathie pour la contre-révolution, qu’elle soit de la tradition libérale ou d’un traditionalisme antilibéral, le petit livre bleu offre plus de cinq cents fragments de pensées. Toutes plus croustillantes les unes que les autres, on méditera les nostalgiques en se remémorant Blondin, Daudet ou Nimier, les mystiques en relisant Thibon, Bernanos, Péguy ou Léon Bloy, les provocateurs en se gargarisant de Nabe, Maurras ou Céline. Goguenards, nous imaginerons les visages horrifiés des hérauts de la bien-pensance, s’ils osaient du coin de l’œil en lire quelques pages.

Le propre de la citation est moins de briller en société que de soumettre à sa réflexion une phrase simple qui met en lumière les complexités du monde et des hommes, leurs névroses mais surtout leurs contradictions et leurs mystères. Et des phrases, cet ouvrage en regorge autant qu’il sonne et résonne d’actualité. Jacques Bainville disait ainsi du nationalisme qu’il « est une attitude de défense rendue nécessaire par la faiblesse de l’Etat » : Jean-Luc et Marine, faites l’amour, pas la guerre. A Hirst, Koons, Soulages, Klein, Malevitch et Buren, « Notre réticence devant nombre d’artistes modernes n’est pas due au caractère insolite de leurs œuvres, mais au coté rebattu de leurs propositions », c’est Nicolas Gómez Dávila qui le dit ! Najat, touche pas à ma putain et relis plutôt Reagan : « La politique est censée être la seconde plus ancienne profession. J’ai réalisé qu’elle ressemble beaucoup à la première. » Bref.

A cinq cents aberrations du monde d’aujourd’hui, d’hier et pour les siècles des siècles, Renaud Dozoul oppose la parole de plus de cent trente auteurs qui ont choisi, comme Causeur, de ne surtout pas être d’accord. Ça fait du bien et ça se lira volontiers enduit de Monoï !

Renaud Dozoul, Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Muller Editions, 100 pages, 9,50 €.

Broca le Magnifique

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La sortie DVD chez Gaumont Classiques des deux premiers films de Philippe de Broca est l’occasion de replonger dans l’œuvre d’un réalisateur volontairement oublié par la critique. Trop populaire pour être estimable, tel fut son destin ! D’aucuns s’en contenteraient, lui non. Philippe de Broca (1933-2004) n’a jamais reçu l’imprimatur d’une profession aux mœurs claniques. Il en a réellement souffert durant toute sa carrière même si ses films sont aujourd’hui encore multidiffusés sur le câble, le satellite et la TNT. Pas une semaine ne se passe sans que l’on puisse revoir en famille Le Magnifique, Le Diable par la queue ou On a volé la cuisse de Jupiter.

On se rend compte, avec le recul, comment quelques énergumènes de la Nouvelle Vague ont sali le cinéma de qualité à coup de thèses foireuses et d’arrogance intellectuelle. Entre les années 60 et 80, Philippe de Broca a incarné la comédie sentimentale française, grand public, bourgeoise, subtile, intelligente, nostalgique et drôle. Comme le suggèrent les (très instructifs) suppléments des DVD, si de Broca n’a pas officiellement fait partie de la Bande des Cahiers du cinéma, il fut, sans conteste, l’une des figures de ce mouvement comme Louis Malle, Agnès Varda, Jacques Demy ou Alain Cavalier. Ses liens avec la Nouvelle Vague vont bien au-delà du phénomène générationnel. N’a-t-il pas été premier assistant-réalisateur sur Le Beau Serge de Claude Chabrol qui avait, lui-même, produit son premier film ? De plus, Jean-Claude Brialy avait été son sergent-chef à l’Armée ! Peut-on imaginer meilleur sauf-conduit ?

Contrairement à certains de ses collègues « visionnaires », artistes jusqu’au-boutistes de la pellicule, de Broca avait compris que, pour réaliser un bon film, il fallait de la technique, une structure narrative solide, des cadrages parfaits et respecter le public. Ses plans-séquence sont de véritables petits bijoux. Pas la peine d’être un spécialiste pour ressentir cet élan jouissif. On est loin de l’amateurisme décomplexé de certains pontes du septième art.
Les Jeux de l’amour (1959) et Le Farceur (1960) ont subi une restauration numérique de l’image et du son par les équipes des laboratoires Eclair et du studio Diapason. Ces films de jeunesse portent en eux toute la folie douce du réalisateur. Il nous expose, pêle-mêle, ses marottes : les sentiments éphémères, la course-poursuite effrénée vers un ailleurs fantasmé, l’horreur du quotidien, l’attrait des femmes (de toutes les femmes) et plus généralement, cette légèreté qui n’est qu’un masque. Ces deux films ont le charme suranné des cols Claudine et des plumes sergent major. Un grain d’une sensibilité extrême. Un Paris à l’odeur de pavé ressuscité. Ils offrent surtout l’immense plaisir de retrouver le double cinématographique du réalisateur, le sémillant Jean-Pierre Cassel qui virevolte, saute, court, chante, danse, nous épuise littéralement comme le fit plus tard Jean-Paul Belmondo dans L’homme de Rio.

Ce rythme, cette volonté de passer du coq à l’âne ne trompe personne. Ce sont là des manières de grand pudique. Chez de Broca, pas de psychologie lourdingue, d’explications de texte même si les dialogues de Daniel Boulanger virent au ping-pong verbal, pas non plus de ressort scénaristique à vous couper le souffle, ici, on travaille dans l’organdi, la fraîcheur et le friable. Qu’est-ce qui fait le charme des films de Philippe de Broca ? Le choix des acteurs principaux (Cassel, Montand, Belmondo, Rochefort, Noiret, Brasseur), des « seconds » rôles époustouflants (Georges Wilson, Hubert Deschamps, Roger Dumas, Jacques Jouanneau, Marc Dudicourt, etc…), des actrices qui vous inspirent une passion dévorante (Geneviève Cluny, Marthe Keller, Jacqueline Bisset, Geneviève Bujold, Catherine Alric, Nicole Garcia, Catherine Leprince, Annie Girardot, Claudia Cardinale, etc…) sans oublier la superbe musique de Georges Delerue. Dans ce cinéma-là, on rit, on se divertit, on suit les pitoyables aventures amoureuses des hommes avec délice et puis, au détour d’une image, on est saisi par des moments de grâce, fugaces, qui donnent à la comédie toute sa charge émotionnelle.

Dans Le Cavaleur (1978), il y a la voix émouvante de Nicole Garcia, ce break Volvo usé, cette Place des Victoires au petit matin et vers la fin, Rochefort qui parle de musique classique à son élève et lui dit : « Il y a une chaîne, tu comprends, une chaîne de Mozart à Ravel, c’est comme une tapisserie sans fin ». Dans Tendre Poulet (1977), Noiret lance, de son timbre caverneux, à une Girardot déjà conquise : « Et puis, c’est très bon pour les couples de marcher sur les plages ». Cette scène filmée dans le square Viviani, près de Notre-Dame semble anodine et pourtant, elle nous poursuit longtemps. Le talent de Philippe de Broca réside dans cette capacité à marquer les esprits. Ne boudez pas votre plaisir, je vous conseille vivement de revoir ses deux premiers films mais aussi ses succès populaires comme L’Africain (1983). Catherine Deneuve, chevelure blonde sur costume sombre, conduisant sa Mini entre l’Opéra et la Bourse. Un régal d’insouciance. Ou Jacqueline Bisset, étudiante en sociologie portant une mini-jupe en jean atrocement courte dans Le Magnifique. Vous avez déjà envie de vous réinscrire en faculté, n’est-ce pas ?

Pour un multiculturalisme tempéré

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Comment concilier la réalité sociale et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ? Comment la diversité culturelle ou religieuse peut-elle aller de pair avec l’unité du corps social ? Tel est le défi auquel sont aujourd’hui confrontés la plupart des gouvernements des États démocratiques, dont celui que la France vient de se donner.

Dans le monde entier, la question a été renouvelée, depuis les années 1960, par la poussée d’innombrables différences interpellant, d’une façon ou d’une autre, les États, et suscitant d’intenses discussions. Ces débats à haute teneur polémique rythment la vie politique française : souvent marqués par l’excès, ils révèlent l’incapacité des acteurs à situer les enjeux au bon niveau. Nous en avons fait l’expérience au cours d’une campagne présidentielle durant laquelle Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont fortement agité et dramatisé les thématiques de l’islam, de la laïcité, du multiculturalisme, de l’identité nationale ou de l’immigration, tandis que François Hollande se montrait bien peu disert ou explicite sur ces questions, vraisemblablement parce qu’elles divisent son propre électorat.[access capability= »lire_inedits »]

La surestimation des problèmes, souvent assortie de leur déformation, ou au contraire leur minimisation, allant jusqu’au silence pur et simple, définissent les termes d’une crise morale qui vient amplifier la crise économique et sociale : entre ces deux écueils, toute politique de redressement passe d’abord par l’appréciation la plus objective possible des obstacles et des enjeux.

Première difficulté : l’hétérogénéité des phénomènes que l’on présente de plus en plus sous le vocable mou, vague, et connoté positivement, de « diversité ». Chaque élément de cette « diversité », en effet, combine de façon plus ou moins stable des dimensions culturelles, religieuses, sociales, politiques, raciales ou racialisées. Celles-ci sont théoriquement distinctes mais, dans la pratique, elles se conjuguent et leur perception en est plus ou moins indifférenciée. La culture et la religion, par exemple, ne relèvent pas de la même analyse, mais sont vite entremêlées dans les représentations spontanées. La politique doit prendre en compte cette multiplicité/proximité des registres. Les différences religieuses, par exemple, imposent de réfléchir en termes de laïcité et de sécularisation, alors que les différences culturelles posent la question du multiculturalisme.
Or, le discours politique peine à distinguer ainsi les logiques. Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel ont utilisé, et à mauvais escient, le même registre sémantique en parlant d’échec du multiculturalisme, alors qu’ils visaient avant tout l’immigration et l’islam, sujets qui ne sont pas de nature purement culturelle.
On formulera donc une première recommandation : pour sortir de ce confusionnisme, les politiques doivent clairement définir leur champ d’intervention. Lutter contre le racisme et les discriminations ne signifie pas forcément reconnaître les identités culturelles en menant une politique expressément multiculturaliste ; de même, l’attention portée à la séparation des Églises et de l’État ne doit pas s’opposer à la volonté de garantir la liberté de culte et de conscience.

Deuxième difficulté : les logiques de production ou de reproduction des différences recoupent, sans se confondre avec elles, les logiques migratoires. De nombreuses identités culturelles ou historiques n’ont rien à voir avec l’immigration, elles sont inventées ou réaffirmées de l’intérieur même de notre société, ou bien importées sans être portées par des migrants, via Internet ou le cinéma : l’identité bretonne n’a rien à voir avec l’immigration, et si le rap est majoritairement pratiqué par des enfants issus de l’immigration, il ne faut pas oublier qu’il provient des États-Unis.

La référence à une couleur de peau, noire par exemple, souvent faite par les intéressés eux-mêmes, aboutit à confondre des Antillais, citoyens français de longue date, et des migrants récents venus d’Afrique subsaharienne. Et les phénomènes migratoires eux-mêmes sont d’une grande variété, non réductible à la seule immigration de peuplement : les migrants peuvent aussi aller et venir, ou bien ne faire que transiter en France. De plus, comme viennent de le mettre en lumière les récentes élections, de nombreux Français émigrent.
D’où une deuxième suggestion : éviter de confondre le traitement politique des flux migratoires avec celui des différences culturelles, religieuses ou autres.

Troisième difficulté : ces différences sont le plus souvent transnationales ou supranationales, autrement dit, elles débordent du cadre de l’État-nation, qui est celui des éventuelles politiques destinées à faire face aux problèmes qu’elles engendrent. La mondialisation façonne des diasporas complexes, denses, et capables de fonctionner en réseau, comme le montre le superbe e-Diasporas Atlas dirigé par Dana Diminescu (éd. FMSH, Paris, 2012), alors que le traitement institutionnel des différences relève avant tout des États.
Cela conduit à formuler une troisième recommandation, qui est de « penser global », et d’intégrer dans l’analyse, comme dans l’action politique, le niveau national, régional, (l’Europe), et mondial : comme le dit le sociologue Ulrich Beck, il est urgent d’en finir avec le « nationalisme méthodologique ».

Enfin, et surtout, s’il convient de distinguer les registres, il est indispensable de penser dans le même mouvement l’articulation des deux exigences contradictoires qui apparaissent presque systématiquement : d’une part, assurer en toutes circonstances le respect de valeurs universelles, qui sont en France associées à l’idéal républicain, et d’autre part prendre en compte des particularismes qui demandent à être reconnus. Le débat public a plutôt tendance à les opposer et, de ce fait, à caricaturer les positions. Les défenseurs exclusifs des valeurs universelles soupçonnent ou accusent l’autre camp de communautarisme, tandis que les avocats des différences dénoncent symétriquement un universalisme abstrait, un républicanisme incantatoire et répressif, manquant à ses promesses d’égalité et de fraternité.

Cette opposition stérile et aveugle aboutit à des absurdités : les partis politiques et les institutions investies d’un pouvoir, y compris les médias, sont sommés de reconnaître la diversité du pays, et de la représenter, sans qu’il soit possible de la mesurer ! On répète, et à raison, qu’il serait bon que des Noirs ou des Français originaires du Maghreb soient élus au Parlement, mais il demeure impensable de les qualifier ainsi et, plus encore, de mesurer leur présence par le biais de statistiques « ethniques ». La schizophrénie menace parfois, par exemple quand un intellectuel est un jour le chantre de la République une et indivisible et le lendemain l’icône d’une communauté particulière, ou quand le chef de l’État dénonce les communautés avant d’exprimer sa compassion pour l’une d’entre elles, durement frappée par le terrorisme.

Il est pourtant possible de tracer une voie réaliste et juste, conciliant les deux impératifs en exigeant de tous, y compris des membres de minorités ou communautés, le respect des valeurs universelles (le droit, la raison), tout en rendant possible, dans le même temps, la reconnaissance des particularismes. En matière culturelle, cela revient à adopter l’esprit de ce que le philosophe canadien Will Kymlicka définit comme un « liberal multiculturalism », un multiculturalisme bien tempéré, ou modéré, respectueux de l’idéal républicain. En matière religieuse, cela peut se traduire par la promotion d’une laïcité visant moins à séparer les Églises de l’État − la question est à peu près réglée − qu’à intégrer l’islam et les nouvelles formes de religiosité, protestantes notamment, de façon à leur assurer des conditions normales d’exercice de leur culte. Si on veut faire vivre ces exigences contradictoires seulement en apparence, il est en tout cas urgent de comprendre que la racialisation ou l’ethnicisation du discours de certains porte-parole de ces communautés sont la contrepartie de logiques racistes et discriminatoires contre lesquelles nous devons mener un combat résolu.[/access]

*Photo : HRC