Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…
Les routiers sont carrés
Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]
*Photo : DR.
En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000 abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978. En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue. À crise radicale, critique radicale !
*Photo : Alberto Garzon.
Suisse : Malaise dans la confédération

Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]
*Photo : hello nelly.
La leçon d’Arendt

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »
Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.
Combattre l’indifférence

« Être soldat n’est pas une profession comme les autres » déclarait François Hollande à Olivet le 9 janvier 2013. « C’est accepter d’emblée le sacrifice, y compris celui de sa vie pour la patrie ».
Dans ses vœux aux Armées, le président de la République a choisi de mettre en valeur la spécificité du métier de soldat, qui rend cette profession incomparable aux autres. En effet, la Nation autorise ses militaires à porter les armes en son nom et leur délègue le droit de tuer au risque d’être eux-mêmes tués ou blessés. Cela « mérite la reconnaissance de la Nation » tel que le précise l’article premier du Code de la défense.
L’Afghanistan est depuis la guerre d’Algérie le conflit le plus meurtrier qu’a connu l’armée française : 88 morts au combat, plus de 700 blessés. Derrière le débat autour du nombre de morts, toute la question est de savoir ce que représente pour la société la perte d’un de ses soldats. L’opinion publique ne perçoit pas la mort d’un soldat comme la « définition la plus exigeante du devoir des militaires »[1. Jean-Pierre Albert, « Du martyr à la star. Les métamorphoses des héros nationaux ».]. Les engagements de l’armée française semblent peu reconnus ou peu compris. Et c’est en partie pour cela que l’impression d’indifférence et de passivité, dont ont fait l’objet ces onze années d’engagement afghan, peine à se dissiper.
Si cette apathie détonne dans les rangs de la communauté militaire, elle frappe surtout les blessés dans ces opérations de guerre, qui la vivent au quotidien dans leur parcours de soins. Le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre prévoit dans ses articles L.115 et L.128 la gratuité des soins médicaux, de l’appareillage et des aides techniques. Or, dans les faits, ce sont les règles de prises en charge édictées par la sécurité sociale qui prévalent. Les frais ne sont donc pas pris en charge dans leur totalité par les acteurs sociaux institutionnels[2. AC : Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Mutuelle militaire UNEO.]. C’est le milieu associatif qui prend le relais de l’Etat en prenant à son compte la part restante du financement. Par exemple, les associations Solidarité Défense et Terre Fraternité ont participé en 2012 à l’achat de prothèses de dernière génération pour six blessés amputés. Réalisé aux Etats-Unis, le coût unitaire de cet appareillage est de l’ordre de 50 000 à 60 000 € et permet de recouvrer une mobilité convenable. C’est aussi le cas de l’UBFT[3. Union des blessés dela Faceet de la Tête] (Fondation des « Gueules Cassées ») qui dans le cas d’une blessure par balle au visage assume financièrement ce que la sécurité sociale et la mutuelle ne prennent pas en compte, soit près de 20 % des frais.
De là à comparer les blessures en opérations de guerre avec un handicap civil, il n’y a qu’un pas que l’administration franchit un peu trop rapidement. Certes pour le blessé et c’est bien là le principal, tous les frais sont couverts : la majeure partie par l’Etat, le reste par les associations. Cependant pour coller à l’esprit des textes votés par la représentation nationale, il ne semble pas déraisonnable de s’interroger sur la part totale et systématique que devrait consentir l’Etat dans ces différentes prises en charge. Car finalement, être soldat blessé en opérations, est-ce être un blessé comme tous les autres ?
Dès lors, comment l’Etat ainsi que la société pourraient-ils renvoyer une image un peu plus positive que celle recueillie actuellement ?
Tout d’abord exprimer sans fausse retenue le soutien à ses forces combattantes.
« Support our troops ! » lancent de gigantesques banderoles attachées dans les halls des centres commerciaux américains, sur les frontons des fast food ou encore devant les écoles. Si la comparaison avec d’autres pays est usuelle, il ne semble bien évidemment pas approprié de comparer notre situation à celle des Etats-Unis et d’espérer des témoignages de soutien équivalents. Cependant, des initiatives existantes en France au niveau local méritent d’être généralisées. Jumeler des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées avec des unités opérationnelles de leur municipalité offre un double avantage : réaffirmer le lien de proximité entre la défense et les citoyens tout en valorisant l’action des soldats de sa ville, de son canton ou de son département. Adresser à ses soldats des colis ou des dessins, afficher son soutien par le port de bracelet jaune ou dans l’animation des réseaux sociaux sont autant d’exemples fructueux qui vont dans ce sens.
Le correspondant défense[4. Réseau des correspondants de défense, élus locaux en charge de la diffusion des informations provenant du ministère de la défense.] des municipalités est à ce titre le personnage clef pour susciter l’adhésion et la réussite de ce type d’initiatives et plus largement pour expliquer les missions des armées. Seule l’implication des municipalités est déterminante car elles possèdent un savoir-faire et une résonnance redoutables d’efficacité. Il n’y a qu’à brandir une menace de fermetures ou de délocalisations d’emprises militaires par exemple pour s’en rendre compte…
Au-delà des discours officiels, c’est la vraie force d’une Nation, son peuple, qui donnera l’authentique mesure de cette reconnaissance dans la durée. Il s’agira de réussir le tour de force de guérir nos blessés. Dépasser la blessure physique, parvenir à réinsérer nos blessés constitue un problème d’ordre social qui demeure le vrai enjeu. Reprendre sa place, oui ! Mais laquelle ? Ni celle de victime, ni celle d’accidenté du travail. Celle d’un citoyen respectable et considéré, parce qu’il a consenti à risquer sa vie au nom de ses compatriotes. Il convient désormais de traduire la gratitude de la Nation en réalité concrète, c’est-à-dire en une réalité administrative et budgétaire.
C’est l’essence du programme Reconnaissance et réparation en faveur du monde combattant qui bénéficie de crédits à hauteur de 2,8 milliards d’euros pour 2013. La prise en compte totale et systématique des soins et appareillages s’inscrit pleinement dans ce programme. De plus, la diminution annuelle du nombre de prestations qui s’élève par année à 60 000 retraites du combattant et 15 000 pensions militaires d’invalidité, permet de dégager des marges de manœuvres suffisantes pour absorber le financement complet des soins. A la différence de celui d’’invalide de guerre, le statut du blessé en opérations de guerre n’existe pas. S’il on veut se prémunir de tout amalgame entre blessé en opération de guerre et handicapé civil, peut-être conviendrait-il de légiférer sur ce point.
Afin d’éviter un déni de reconnaissance, dont les prémices sont apparues durant le conflit en Afghanistan, il est urgent de fournir à l’ensemble des Français une bonne compréhension de leur armée et des missions qu’elle conduit. Conjointement à la sortie du nouveau Livre Blanc qui fixera le niveau d’ambition dela France pour sa défense, c’est le bon moment de lancer un débat national animé par les médias avec notre classe politique et nos élites civiles et militaires sur la place actuelle des armées dans la société. Ce pourrait être l’occasion d’offrir une résonance particulière à la reconnaissance que les soldats attendent et cela donnerait un excellent indicateur de la bonne santé de notre Nation.
*Photo : expertinfantry (blessés américains pendant la guerre du Vietnam).
Des jihadistes belges chez les rebelles syriens

Gros émoi en Belgique à la suite des révélations des journaux annonçant que de jeunes garçons issus de l’immigration sont partis combattre en Syrie. Incroyable ! La libre circulation des personnes et des biens inclurait donc aussi celle des combattants de Dieu ? On a connu des scoops plus surprenants…
La plupart de ces jeunes candidats au jihad sont originaires du nord du pays, de Flandre ou de Bruxelles. On parle d’un jeune de 17 ans, originaire de la petite ville de Vilvorde près de Bruxelles. Il s’est fait abattre comme un gibier par un sniper après deux petites semaines de présence en Syrie. Et les bonnes consciences de s’interroger : quelles sont les motivations de ces jeunes combattants ? Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’aller porter la bonne parole de la démocratie face à la dictature d’Assad mais de tenter d’installer un régime islamiste à Damas. Si l’étonnement qui a suivi ces révélations n’était pas feint, il faut reconnaître que les autorités du royaume pèchent au mieux par naïveté et au pire par aveuglement.
La ministre de l’intérieur, pourtant grande adepte du multiculturalisme, a tapé du poing sur la table afin que les compagnies aériennes contrôlent mieux les jeunes qui s’offrent des petites vacances au Moyen-Orient. Il faut dire qu’un reportage de la télévision publique a fait du bruit. Une équipe de journalistes a suivi deux mineurs de 14 et 16 ans qui se sont envolés vers la Turquie après avoir passé, sans l’ombre d’une difficulté, les contrôles de sécurité. Destination fétiche des agences de voyages vendeuses de soleil à bas coût, la Turquie ne constitue bien sûr qu’une étape sur le chemin de la Syrie. Selon les autorités, il s’agit désormais de vérifier si ces jeunes gens possèdent une autorisation parentale pour effectuer le voyage. Piquées au vif, les compagnies aériennes rétorquent qu’elles n’ont pas à remplir le rôle de la police. De là à imposer un contrôle systématique à tous les Belges, la décision est difficile à prendre. On imagine difficilement l’instauration aux frontières d’un contrôle au faciès ou au prénom susceptible de pousser au suicide au nom de Dieu.
Depuis ces révélations, la presse s’est enflammée, comme si elle découvrait que les prêches de certains imams pouvaient être teintés de haine et d’appels à la guerre sainte. Qui parlait de naïveté ? Chacun disserte en vain sur une jeunesse en panne de repères, prête à aller se sacrifier pour un idéal exaltant, loin de nos trop rassurantes démocraties. Les experts se déchirent sur le nombre exacts de guerriers partis combattre de l’autre côté de la Méditerranée. Les chiffres oscillent entre plusieurs dizaines et… quatre ! De son côté, la ministre a avancé le nombre de mille combattants européens sur le sol syrien. Un imam affirme que douze belges ont déjà été tués dans cette sale guerre. Compte tenu de sa superficie, la Belgique figurerait en première ligne parmi les pourvoyeurs de chair à canon du désert. Même si elle s’avère tardive, l’émotion ressemble quand même à un début de prise de conscience. On commence à découvrir l’existence d’une jeunesse en voie de radicalisation, non seulement par l’intermédiaire de sermons enfiévrés mais aussi à travers les télévisions satellitaires et Internet. Pour autant, le réveil risque d’être de courte durée. Après l’échauffement médiatique, une large frange de la classe politique a appelé au calme pour éviter toute dramatisation de la situation. Mais pourquoi ne pas plutôt crever l’abcès et tenter d’apporter des solutions de fond à un problème qui n’en est, de toute évidence, qu’à ses prémices ?
*Photo : BriYYZ.
Racaille : l’avenir du bourgeois ?

Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe. Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]
*Photo : La Haine.
Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère. Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux « mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir « sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.
*Photo : Capture d’écran France 3.
Les routiers sont carrés
Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…
Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]
*Photo : DR.
En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000 abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978. En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue. À crise radicale, critique radicale !
*Photo : Alberto Garzon.
Suisse : Malaise dans la confédération

Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]
*Photo : hello nelly.
La leçon d’Arendt

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »
Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.
Combattre l’indifférence

« Être soldat n’est pas une profession comme les autres » déclarait François Hollande à Olivet le 9 janvier 2013. « C’est accepter d’emblée le sacrifice, y compris celui de sa vie pour la patrie ».
Dans ses vœux aux Armées, le président de la République a choisi de mettre en valeur la spécificité du métier de soldat, qui rend cette profession incomparable aux autres. En effet, la Nation autorise ses militaires à porter les armes en son nom et leur délègue le droit de tuer au risque d’être eux-mêmes tués ou blessés. Cela « mérite la reconnaissance de la Nation » tel que le précise l’article premier du Code de la défense.
L’Afghanistan est depuis la guerre d’Algérie le conflit le plus meurtrier qu’a connu l’armée française : 88 morts au combat, plus de 700 blessés. Derrière le débat autour du nombre de morts, toute la question est de savoir ce que représente pour la société la perte d’un de ses soldats. L’opinion publique ne perçoit pas la mort d’un soldat comme la « définition la plus exigeante du devoir des militaires »[1. Jean-Pierre Albert, « Du martyr à la star. Les métamorphoses des héros nationaux ».]. Les engagements de l’armée française semblent peu reconnus ou peu compris. Et c’est en partie pour cela que l’impression d’indifférence et de passivité, dont ont fait l’objet ces onze années d’engagement afghan, peine à se dissiper.
Si cette apathie détonne dans les rangs de la communauté militaire, elle frappe surtout les blessés dans ces opérations de guerre, qui la vivent au quotidien dans leur parcours de soins. Le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre prévoit dans ses articles L.115 et L.128 la gratuité des soins médicaux, de l’appareillage et des aides techniques. Or, dans les faits, ce sont les règles de prises en charge édictées par la sécurité sociale qui prévalent. Les frais ne sont donc pas pris en charge dans leur totalité par les acteurs sociaux institutionnels[2. AC : Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Mutuelle militaire UNEO.]. C’est le milieu associatif qui prend le relais de l’Etat en prenant à son compte la part restante du financement. Par exemple, les associations Solidarité Défense et Terre Fraternité ont participé en 2012 à l’achat de prothèses de dernière génération pour six blessés amputés. Réalisé aux Etats-Unis, le coût unitaire de cet appareillage est de l’ordre de 50 000 à 60 000 € et permet de recouvrer une mobilité convenable. C’est aussi le cas de l’UBFT[3. Union des blessés dela Faceet de la Tête] (Fondation des « Gueules Cassées ») qui dans le cas d’une blessure par balle au visage assume financièrement ce que la sécurité sociale et la mutuelle ne prennent pas en compte, soit près de 20 % des frais.
De là à comparer les blessures en opérations de guerre avec un handicap civil, il n’y a qu’un pas que l’administration franchit un peu trop rapidement. Certes pour le blessé et c’est bien là le principal, tous les frais sont couverts : la majeure partie par l’Etat, le reste par les associations. Cependant pour coller à l’esprit des textes votés par la représentation nationale, il ne semble pas déraisonnable de s’interroger sur la part totale et systématique que devrait consentir l’Etat dans ces différentes prises en charge. Car finalement, être soldat blessé en opérations, est-ce être un blessé comme tous les autres ?
Dès lors, comment l’Etat ainsi que la société pourraient-ils renvoyer une image un peu plus positive que celle recueillie actuellement ?
Tout d’abord exprimer sans fausse retenue le soutien à ses forces combattantes.
« Support our troops ! » lancent de gigantesques banderoles attachées dans les halls des centres commerciaux américains, sur les frontons des fast food ou encore devant les écoles. Si la comparaison avec d’autres pays est usuelle, il ne semble bien évidemment pas approprié de comparer notre situation à celle des Etats-Unis et d’espérer des témoignages de soutien équivalents. Cependant, des initiatives existantes en France au niveau local méritent d’être généralisées. Jumeler des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées avec des unités opérationnelles de leur municipalité offre un double avantage : réaffirmer le lien de proximité entre la défense et les citoyens tout en valorisant l’action des soldats de sa ville, de son canton ou de son département. Adresser à ses soldats des colis ou des dessins, afficher son soutien par le port de bracelet jaune ou dans l’animation des réseaux sociaux sont autant d’exemples fructueux qui vont dans ce sens.
Le correspondant défense[4. Réseau des correspondants de défense, élus locaux en charge de la diffusion des informations provenant du ministère de la défense.] des municipalités est à ce titre le personnage clef pour susciter l’adhésion et la réussite de ce type d’initiatives et plus largement pour expliquer les missions des armées. Seule l’implication des municipalités est déterminante car elles possèdent un savoir-faire et une résonnance redoutables d’efficacité. Il n’y a qu’à brandir une menace de fermetures ou de délocalisations d’emprises militaires par exemple pour s’en rendre compte…
Au-delà des discours officiels, c’est la vraie force d’une Nation, son peuple, qui donnera l’authentique mesure de cette reconnaissance dans la durée. Il s’agira de réussir le tour de force de guérir nos blessés. Dépasser la blessure physique, parvenir à réinsérer nos blessés constitue un problème d’ordre social qui demeure le vrai enjeu. Reprendre sa place, oui ! Mais laquelle ? Ni celle de victime, ni celle d’accidenté du travail. Celle d’un citoyen respectable et considéré, parce qu’il a consenti à risquer sa vie au nom de ses compatriotes. Il convient désormais de traduire la gratitude de la Nation en réalité concrète, c’est-à-dire en une réalité administrative et budgétaire.
C’est l’essence du programme Reconnaissance et réparation en faveur du monde combattant qui bénéficie de crédits à hauteur de 2,8 milliards d’euros pour 2013. La prise en compte totale et systématique des soins et appareillages s’inscrit pleinement dans ce programme. De plus, la diminution annuelle du nombre de prestations qui s’élève par année à 60 000 retraites du combattant et 15 000 pensions militaires d’invalidité, permet de dégager des marges de manœuvres suffisantes pour absorber le financement complet des soins. A la différence de celui d’’invalide de guerre, le statut du blessé en opérations de guerre n’existe pas. S’il on veut se prémunir de tout amalgame entre blessé en opération de guerre et handicapé civil, peut-être conviendrait-il de légiférer sur ce point.
Afin d’éviter un déni de reconnaissance, dont les prémices sont apparues durant le conflit en Afghanistan, il est urgent de fournir à l’ensemble des Français une bonne compréhension de leur armée et des missions qu’elle conduit. Conjointement à la sortie du nouveau Livre Blanc qui fixera le niveau d’ambition dela France pour sa défense, c’est le bon moment de lancer un débat national animé par les médias avec notre classe politique et nos élites civiles et militaires sur la place actuelle des armées dans la société. Ce pourrait être l’occasion d’offrir une résonance particulière à la reconnaissance que les soldats attendent et cela donnerait un excellent indicateur de la bonne santé de notre Nation.
*Photo : expertinfantry (blessés américains pendant la guerre du Vietnam).
Des jihadistes belges chez les rebelles syriens

Gros émoi en Belgique à la suite des révélations des journaux annonçant que de jeunes garçons issus de l’immigration sont partis combattre en Syrie. Incroyable ! La libre circulation des personnes et des biens inclurait donc aussi celle des combattants de Dieu ? On a connu des scoops plus surprenants…
La plupart de ces jeunes candidats au jihad sont originaires du nord du pays, de Flandre ou de Bruxelles. On parle d’un jeune de 17 ans, originaire de la petite ville de Vilvorde près de Bruxelles. Il s’est fait abattre comme un gibier par un sniper après deux petites semaines de présence en Syrie. Et les bonnes consciences de s’interroger : quelles sont les motivations de ces jeunes combattants ? Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’aller porter la bonne parole de la démocratie face à la dictature d’Assad mais de tenter d’installer un régime islamiste à Damas. Si l’étonnement qui a suivi ces révélations n’était pas feint, il faut reconnaître que les autorités du royaume pèchent au mieux par naïveté et au pire par aveuglement.
La ministre de l’intérieur, pourtant grande adepte du multiculturalisme, a tapé du poing sur la table afin que les compagnies aériennes contrôlent mieux les jeunes qui s’offrent des petites vacances au Moyen-Orient. Il faut dire qu’un reportage de la télévision publique a fait du bruit. Une équipe de journalistes a suivi deux mineurs de 14 et 16 ans qui se sont envolés vers la Turquie après avoir passé, sans l’ombre d’une difficulté, les contrôles de sécurité. Destination fétiche des agences de voyages vendeuses de soleil à bas coût, la Turquie ne constitue bien sûr qu’une étape sur le chemin de la Syrie. Selon les autorités, il s’agit désormais de vérifier si ces jeunes gens possèdent une autorisation parentale pour effectuer le voyage. Piquées au vif, les compagnies aériennes rétorquent qu’elles n’ont pas à remplir le rôle de la police. De là à imposer un contrôle systématique à tous les Belges, la décision est difficile à prendre. On imagine difficilement l’instauration aux frontières d’un contrôle au faciès ou au prénom susceptible de pousser au suicide au nom de Dieu.
Depuis ces révélations, la presse s’est enflammée, comme si elle découvrait que les prêches de certains imams pouvaient être teintés de haine et d’appels à la guerre sainte. Qui parlait de naïveté ? Chacun disserte en vain sur une jeunesse en panne de repères, prête à aller se sacrifier pour un idéal exaltant, loin de nos trop rassurantes démocraties. Les experts se déchirent sur le nombre exacts de guerriers partis combattre de l’autre côté de la Méditerranée. Les chiffres oscillent entre plusieurs dizaines et… quatre ! De son côté, la ministre a avancé le nombre de mille combattants européens sur le sol syrien. Un imam affirme que douze belges ont déjà été tués dans cette sale guerre. Compte tenu de sa superficie, la Belgique figurerait en première ligne parmi les pourvoyeurs de chair à canon du désert. Même si elle s’avère tardive, l’émotion ressemble quand même à un début de prise de conscience. On commence à découvrir l’existence d’une jeunesse en voie de radicalisation, non seulement par l’intermédiaire de sermons enfiévrés mais aussi à travers les télévisions satellitaires et Internet. Pour autant, le réveil risque d’être de courte durée. Après l’échauffement médiatique, une large frange de la classe politique a appelé au calme pour éviter toute dramatisation de la situation. Mais pourquoi ne pas plutôt crever l’abcès et tenter d’apporter des solutions de fond à un problème qui n’en est, de toute évidence, qu’à ses prémices ?
*Photo : BriYYZ.
Racaille : l’avenir du bourgeois ?

Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe. Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]
*Photo : La Haine.
Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère. Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux « mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir « sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.
*Photo : Capture d’écran France 3.

