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Pourquoi je ne crois pas à la régulation durable et raisonnée des requins

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La mort par happement dans les profondeurs de la mer est l’une des pires que nous puissions imaginer. Nous pourrions consacrer de très nombreuses dépêches à la strangulation lente du python, qui, soit dit en passant, ne doit pas être beaucoup plus agréable, mais c’est vers le démembrement dans les profondeurs incommensurables de l’océan que notre regard se tourne le plus volontiers. Comment expliquer le prestige des abysses ? Nous pourrions avancer que la peur d’être happé par la mer reproduit la peur enfantine d’être happé par la mère, mais nous ne nous ne livrerons pas au ridicule de la psychanalysette, quoique Roland Jaccard prétende que la psychanalysette est justement la meilleure.

Contentons-nous de rester prudemment à la surface, et constatons que cette hantise est liée aux vacances. Un requin s’attaque au surfeur sur les lieux mêmes de son plaisir. Pour que cette attaque ait un sens véritablement épouvantable, il faut que le requin prenne le surfeur de dos, et c’est pourquoi les surfeurs restés sur la berge doivent le prévenir désespéremment. De même qu’un bon héros tragique doit être aveugle, un bon surfeur doit être sourd comme un pot. Il doit s’adonner entièrement à son insouciance, ce qui est normal, puisqu’il en est l’incarnation.

Mais avançons d’un pas vers la fatalité pour constater l’affreux malentendu qui préside au carnage. Ne dit-on pas que le requin en voulait à la planche, non au surfeur ? Voilà qui affine un peu plus la dimension tragique de la chose. Non seulement le surfeur n’était pas venu pour ça, mais le requin non plus. En somme, le requin est la représentation hallucinatoire qu’une société hédoniste se fait du destin. Il est normal que nous en ayons une peur bleue, à ceci près que, s’il s’agit d’une hantise, alors il est probable que nous ne parviendrons jamais au but que les responsables politiques se sont fixés : « une régulation durable et raisonnée des requins ».

Marie-France Garaud étrille les Sages

Dans son édition de mardi, Libération publie la tribune de Marie-France Garaud contre la dernière décision du Conseil Constitutionnel, qui a jugé inutile de réviser la constitution avant la ratification de la « règle d’or » budgétaire. Aux côtés de Pierre Juillet, cette grande figure du gaullisme fut l’éminence grise du jeune loup Chirac pendant ses années pompidoliennes, jusqu’à ce que le tonitruant appel de Cochin dirigé contre le « parti de l’Etranger » giscardien ne scelle leur rupture.

Si Garaud juge opportun de reprendre la plume dans Libé, c’est que l’heure est grave. Les Sages ont en effet donné quitus au président Hollande, pressé de faire voter la règle d’or au pas de charge pour mieux respecter sa promesse de campagne. Pour le candidat Hollande, il s’agissait de refuser l’inscription de la rigueur budgétaire prévue par le traité de Berlin pour mieux se dissocier du « président sortant » Sarkozy. Entre les deux finalistes de la présidentielle, la nuance avait l’épaisseur d’une feuille de papier berlinoise : si Hollande rejetait catégoriquement toute révision constitutionnelle, il s’engagea parallèlement à sanctuariser la règle d’or… dans une loi organique après renégociation du traité de Berlin. Une fois élu, après avoir cédé aux oukases de Merkel pour aboutir au fameux traité « renégocié », dont la gauche se pâme après avoir descendu en flèche son prédécesseur, le président normal demandait l’approbation du Conseil Constitutionnel pour asseoir son refus d’une révision constitutionnelle. L’enjeu était de taille : entre le vote en catimini d’une loi organique, moyennant quelques secousses dans la majorité et les cris des grognards du Front de gauche, et une révision constitutionnelle donnant lieu à une réunion des deux chambres en Congrès, donc à un débat public, voire à un référendum, le choix présidentielle fut vite vu. Plutôt convaincre les Sages que le peuple !

Depuis la semaine dernière, c’est chose faite. Rue de Montpensier, la séance du 9 août était présidée par le chiraquien Jean-Louis Debré en présence des centristes Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Barrot et du mitterrandien Michel Charasse, que Nicolas Sarkozy nomma juge constitutionnel au titre de l’ouverture. L’exposé des motifs de la délibération du Conseil illustre l’art du jonglage auquel s’adonnent les constitutionnalistes ; les paradoxes y sont légion et la conclusion, écrite dans le plus pur sabir juridique, s’avère tout sauf évidente. Le dixième motif a beau certifier que « lorsque des engagements (…) contiennent une clause contraire à la Constitution, remettent en cause les droits et libertés constitutionnellement garantis ou portent atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale, l’autorisation de les ratifier appelle une révision constitutionnelle », « considérant que la France est d’ores et déjà tenue de respecter les exigences résultant de l’article 126 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, relatif à la lutte contre les déficits excessifs des États, ainsi que du protocole n° 12, annexé aux traités sur l’Union européenne, sur la procédure concernant les déficits excessifs ; que ces exigences incluent une valeur de référence fixée à 3% pour le rapport entre le déficit public prévu ou effectif et le produit intérieur brut aux prix du marché », le Conseil a statué. Invoquant notamment le préambule de la Constitution de 1946, que les Sages ont officiellement intégré au bloc de constitutionnalité en juillet 1971, la décision du 9 août stipule en outre que « sous réserve de réciprocité, la France consent aux limitations de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix ».

Il n’en fallait pas plus pour irradier l’ADN gaulliste de Marie-France Garaud. Depuis trente ans, cette fringante souverainiste n’a jamais transigé : elle dit niet à Maastricht (1992), au Traité Constitutionnel Européen (2005), à Lisbonne (2008) puis aujourd’hui au Traité de Berlin renégocié. Dans sa tribune au style pamphlétaire enlevé, Garaud détricote méthodiquement la décision des « Ponce Pilate » du Conseil, arguant qu’« il s’agit bien d’un traité contraire à la Constitution, puisque, en l’état des textes en vigueur, celle-ci ne permet la participation de la République qu’en vertu du traité sur l’Union Européenne et du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne tels qu’ils résultent du traité signé à Lisbonne le 13 décembre 2007 ». La vigie MFG sort alors un argument massue de sa besace : si le cadre juridique de l’UE suffisait, pourquoi avoir établi un nouveau traité ? Réponse : cet aggiornamento rigoriste est d’abord voué « au repos du gouvernement allemand » qui a monnayé le « soutien » financier à la Grèce et à l’Espagne contre l’établissement « d’un réseau de contraintes directes et indirectes dépossédant les parlements nationaux (si l’on ose encore les nommer ainsi) des compétences budgétaires et financières qui constituent le centre de leurs attributions ». Avec comme but tacite de limiter le coût de la solidarité européenne, le traité de Berlin renégocié par le tandem Hollande-Merkel apparaît comme le codicille testamentaire d’une Union économique et monétaire en lambeaux. Gare au poids des mots : plutôt qu’une « règle d’or » censément vertueuse, Garaud évoque « une ceinture de chasteté faite de contraintes rigides et aliénantes qui n’existent sans doute dans aucun Etat fédéral ». Bien vu ! Il est vrai qu’un authentique fédéralisme respecterait la souveraineté des différents échelons de la démocratie, en vertu du salutaire principe de subsidiarité, que Bruxelles et les 27 piétinent à longueur de sommets européens.
Cruelle, Marie-France Garaud assortit sa démonstration de chiffres sonnants et trébuchants : en 2005, avant le choc référendaire qui accorda 55% au NON, « la révision (préalable à la ratification du TCE) avait été approuvée par 92% des députés » ! Comme signe flagrant de la déconnexion entre le peuple et ses élites politiques, difficile de trouver mieux.

Aujourd’hui, il se pourrait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Alors premier secrétaire d’un Parti Socialiste miné par les divisions, François Hollande garde un souvenir funeste du scrutin référendaire de 2005, qu’il remporta au sein du PS mais perdit sur le plan national. La « constitution Giscard » pour l’Europe était pourtant soutenue et approuvée par l’ensemble des partis de gouvernement, UMP, PS, Modem et Verts confondus, à l’exception de quelques réfractaires que l’on n’entend guère tempêter contre le traité renégocié : les ministres Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, Manuel Valls mais aussi Henri Guaino ou Jean Pierre-Chevènement.
Le 29 mai 2005, Chirac, Sarkozy, Giscard et Hollande, tous avocats zélés du Oui, s’étaient trouvés fort marris. Son intervention détonante dans Libé rappelle d’ailleurs à Marie-France Garaud combien les clivages politiques recoupent mal les oppositions idéologiques : Giscard vient de renvoyer l’ascenseur au président « socialiste » Hollande tandis que les « gaullistes » assermentés par l’UMP se taisent. Un peu comme si nous vivions l’éternel retour du giscardisme, avec réformes sociétales à la clé, MFG s’offre une cure de jouvence. La légalisation de l’IVG et la majorité à 18 ans, le mariage gay et l’homoparentalité, le discours sur la France « puissance moyenne » à raccrocher à l’Allemagne : en bon français, on dirait qu’Hollande is back to the seventies.

Au fait, qui a dit que notre président s’inspirait exclusivement de François Mitterrand ?

Et si on rendait hommage à Laure Manaudou ?

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Cruellement, la fiche wikipédia de la championne olympique du 400m nage libre (Athènes 2004) annonce déjà : 2012, le fiasco londonien. Sur le plan de ses résultats bruts -respectivement 22e et 30e temps aux séries des 100m et 200m dos- on ne peut guère donner tort au rédacteur de l’encyclopédie en ligne. Mais qu’on nous permette d’aller plus loin dans l’observation. Laure Manaudou, bien que revenue bredouille du royaume de Sa Gracieuse Majesté, mérite davantage d’égards que les quolibets dont certains ont bien voulu la gratifier.

En rapportant d’Athènes une médaille d’or il y a huit ans, la championne ambarroise avait mis fin à cinquante-deux ans de disette en termes de titres olympiques pour la natation française. Depuis Jean Boîteux aux olympiades d’Helsinki en 1952, la plus haute marche des podiums demeurait terre inconnue pour tous les nageurs français. Manaudou a donc permis à la natation française de se décomplexer. On peut même évoquer un dépucelage de la natation française moderne. Grâce à Laure Manaudou et son extraordinaire soif de vaincre, les nageuses et les nageurs français ont compris qu’ils ne concourraient pas forcément pour les médailles en chocolat. Grâce à elle, ils ont pu mettre à profit à Pékin en 2008, et plus encore à Londres cette année, l’extraordinaire travail de la direction technique nationale de la fédération française de natation. Dans chaque médaille remportée dans cette dernière quinzaine, il y avait un peu de Laure Manaudou. Et on peut voir comme un signe du destin que cette moisson se soit conclue par le titre de Florent, son jeune frère, sur le 50 mètres nage libre.

Certes, Laure Manaudou n’a pas été exemplaire les années qui ont suivi son titre à Athènes. Devenue star, elle a connu quelques difficultés à gérer son nouveau statut et elle a pu décevoir. La star était aussi une jeune fille fragile, avec les émotions de son âge. Ceux qui l’ont clouée au pilori manquent non seulement de mémoire mais aussi d’humanité. Elle n’a pas été aidée non plus, dans l’affaire qui l’a opposée aux Thénardier italiens Pellegrini-Marin[1. Luca Marin, ancien petit ami de la championne française, avait pris quelques photos de leur intimité. Devenu l’amant de Pellegrini, les clichés étaient parvenus sur les écrans d’ordinateur du monde entier.]. Perso, j’ai toujours eu du mal à avaler que la fédé française n’ait pas été plus vindicative pour défendre Manaudou contre les agissements de tels ignobles rivaux. Voir parader Pellegrini sur un podium pékinois était une insulte au fair-play et à l’esprit des Jeux.

Laure Manaudou ne gagnera peut-être plus de titre international. Mais elle restera la championne qui a remis la natation française sur le chemin des victoires et a fait de son pays l’un des meilleurs du monde dans les bassins. De cela, nous devons être reconnaissants. Elle est à la natation française ce que Pelé est au foot brésilien. Que cela plaise ou non.

*Photo : morshus

Les légionnaires de Cécile Duflot

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Cela restera comme une des images fortes de cet été politique : Cécile Duflot semblait aux anges, en ce matin du 14 juillet, dans la tribune officielle, derrière le président Hollande. On se plaît à imaginer que François II-le-facétieux aura recommandé au service du protocole de la placer dans l’axe des caméras, qui allaient le filmer pendant la durée de notre superproduction annuelle. Ainsi, toute la France « patriotique et militaro-industrielle » aura constaté combien le spectacle de ces beaux jeunes gens, qui défilent au pas et le menton fièrement dressé, réjouissaient son ministre de l’égalité des territoires (impudence et niaiserie du vocabulaire républicaniste !). On ignore ce qu’en a pensé Mme Joly, ébouriffante candidate d’Europe Écologie-Les Verts aux dernières élections présidentielles, qui déclarait, le 15 juillet 2011 : « Notre défilé militaire est suranné […] Quel sens cela a-t-il aujourd’hui de montrer nos chars ? Où sont nos ennemis qu’on peut atteindre avec nos chars ? ».

Mais qu’importe les jalousies, les médisances et les ricanements[1. Cécile Duflot, voilà déjà quelque temps, interrogée par BFM TV sur les risques de diffusion radioactive que la centrale nucléaire de Fukushima faisait peser sur la France, après avoir précisé qu’elle était « aussi allée à l’université en géographie » (sic), répondait, avec ce ton assuré de dame patronnesse qui ne la quitte pas, que le Japon se trouvant « dans l’hémisphère sud », il y avait peu de chance pour que nous fussions atteints pas l’effusion de fusion ! Anticipait-elle sur les effets combinés de la dérive des continents et du réchauffement climatique, pour justifier un tel renversement hémisphérique ? On craint le pire : lorsque notre ministre se déplacera dans le Gers, dira-t-elle, déboussolée, qu’elle se réjouit de rencontrer « des compatriotes de ce beau département d’Outre-mer » ?] : Mme Duflot a bien le droit de « voir et complimenter l’armée française » pour son mouvement de parade impeccable ! Mais Mme Duflot n’en avait pas terminé avec le 14 juillet…

Henri Torre, ancien ministre de Georges Pompidou dans le gouvernement dirigé par Pierre Messmer (1973-1974), ancien élu gaulliste de l’Ardèche, avait fait connaître, en 2008, son refus de recevoir la Légion d’honneur « très noble distinction, […] qu’on a bafouée en nommant n’importe qui ». Or, il apprit qu’il se trouvait sur la liste de la promotion du 1er janvier 2012. Il signifia alors son mécontentement, sur le mode de la colère contenue mais cinglante, précisant que cette décoration était souvent attribuée à des fins politiques, et, par surcroît, qu’il n’accordait plus qu’une confiance limitée au président Sarkozy! En 2009, les journalistes Françoise Fressoz (Le Monde) et Marie-Eve Malouines (France Info) avaient également rejeté la décoration, afin d’exercer librement leur métier.

Nos amis les Verts, quant à eux, depuis qu’ils ont envahi l’appareil de l’État, se bousculent au guichet des postes et des honneurs. Ah, le beau spectacle que constitua le rang des promus du 14 juillet 2012 – l’accorte Mme Voynet en tête de gondole -, tout sourire et parcouru de frissons d’impatience ! On les imagine, ces excellences vertes de la promotion Duflot, alignées comme un rang d’otaries en représentation, chacune réclamant sa récompense après avoir exécuté son tour de piste !

Dans un discours fleuve – genre qu’il pratiquait alors avec le sérieux d’un Fidel Castro du sillon rhodanien -, prononcé aux assises constituantes d’Europe écologie les verts, le 13 novembre 2010, sur le thème de la « bienvenue dans le monde de l’écologie politique », l’ineffable Philippe Meirieu, récemment renvoyé à ses rêveries pédagogistes par l’action conjuguée du maire et des électeurs de Lyon, prétendait que les écologistes avaient fait « de la question du bien commun leur pierre de touche ». On a vu ce qu’il en était : Mme Duflot et les siens, politiciens de seconde zone, prédateurs d’honorabilité, se font surtout du bien en commun.

Qu’est ce donc que l’écologie politique ? La passion triste de militants associatifs, dont la candeur est exploitée par une camarilla de despotes d’arrondissement !

Les cent jours de Nicolas Sarkozy

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Sans doute était-ce dû à la chaleur de la nuit, mais je viens de faire un cauchemar terrifiant.
J’ai rêvé que cela faisait cent jours que Nicolas Sarkozy avait été réélu, le 6 mai 2012 à vingt heures. C’était effrayant de réalisme. Juste après sa très courte victoire du second tour, trois ou quatre décimales au-dessus de 50%, il avait déclaré qu’il changerait de style et que l’hyperprésidence, c’était terminé.

Sarko réélu pensait que son challenger malheureux François Hollande n’avait finalement pas tort, qu’une présidence « normale » était sans doute le meilleur moyen de faire passer les réformes indispensables, forcément indispensables, pour rétablir les finances publiques dans la justice sociale.
Par ce blabla, les cent jours de Sarko II allaient d’ailleurs bien prouver que nous avions à faire à une politique de droite, libérale, vivant dans le culte délirant des équilibres budgétaires.

Pour commencer, Sarkozy avait commencé par aller voir Merkel et exigé qu’il y ait un volet croissance afin de relancer l’économie dans le prochain traité budgétaire européen.
Dans mon rêve, il l’avait obtenu, enfin au moins formellement. En fait, seule une manière d’état de grâce et une presse toujours aimable avec les vainqueurs, avaient réussi à faire croire à une réorientation de la politique européenne mais le talon de fer allemand régnait toujours sur l’Europe et ce n’était pas la petite visite à Mario Monti que Sarkozy s’était accordée pour faire le rebelle qui avait changé grand chose au problème.
Sur le plan du volontarisme industriel, c’était évidemment la même chose. Le traumatisme des 8000 suppressions d’emplois par PSA et la fermeture du site d’Aulnay avait vu Sarkozy reprendre ses manies du « tout-terrain » et affirmer fièrement devant une foule ouvrière houleuse qu’il promettait un plan de « redressement industriel » pour l’automobile.

L’expression avait beaucoup fait sourire et Arnaud Montebourg avait daubé sur les termes de manière presque grivoise. D’ailleurs, dans la foulée, Montebourg, soutenu par quelques socialistes de gauche et les vingt députés Front de Gauche, mit au défi le président de soumettre l’application de la règle d’or à référendum et de ne pas se contenter, avec un lâche soulagement, de la décision rendue par le Conseil Constitutionnel qui ne trouvait rien à y redire. Un Conseil Constitutionnel qui faisait ainsi de la France, à l’instar de la défunte URSS, un pays dont le système économique était inscrit dans le marbre et où le politique abdiquait volontairement toute possibilité d’agir en la matière sauf dans une stricte orthodoxie libérale ordonnée par Bruxelles et Berlin.
Dans la foulée, le ministre des finances, Didier Migaud, ancien président de la Cour des Comptes, annonça qu’il était impossible de doubler le plafond du Livret A pour financer le logement social, histoire de ne pas « déstabiliser les acteurs concernés ». Et qu’en plus, il fallait trouver 33 milliards pour le budget 2013, alors que ce n’était pas le moment de venir lui demander de faire du social.

Bien sûr, pour faire oublier ces problèmes, Sarkozy comme à son habitude depuis 2002, époque où il avait été nommé ministre de l’Intérieur, avait joué la diversion et avait remis le problème rom sur le tapis. Les expulsions de Lille et de Lyon furent applaudies par la majorité UMP et vivement critiquées par la gauche. Quand les émeutes d’Amiens ont éclaté à peu près au même moment, Sarkozy II n’a pas pu envoyer Claude Guéant qui avait été battu aux législatives mais c’est Manuel Valls, ministre d’ouverture qui avait accepté le poste de l’Intérieur au nom des 49, 8% d’électeurs de François Hollande, qui s’y est collé. Chahuté lors de sa visite sur place, il a néanmoins été très ferme : « Rien ne peut excuser qu’on tire sur des policiers, qu’on tire sur des forces de l’ordre et qu’on brûle des équipements publics ». Mais pour montrer qu’il avait son indépendance de ministre d’ouverture et que le style de la seconde présidence Sarkozy serait vraiment différent, il s’est permis une discrète allusion au passé en déclarant : « Je ne suis pas venu passer ce quartier au Kärcher ». Il pouvait d’autant plus se le permettre qu’il avait reçu le soutien ferme du Président quand il avait refusé le projet de loi Borloo du groupe centriste, qui dans un souci d’apaisement avec la jeunesse, avait proposé qu’un récépissé soit remis à chaque personne ayant subi un contrôle d’identité, afin d’éviter les acharnements au faciès.

Une tribune dans Le Monde de Christine Taubira avait justement fait d’elle la risée de la classe politique et de tous les média confondus ou presque. S’appuyant sur le très faible score de Nicolas Sarkozy, elle demandait sans trop d’espoir que l’on repense les questions de sécurité en tordant un peu la barre dans l’autre sens. Le tout répressif ayant échoué, pourquoi ne pas repenser la prévention ? Les tribunaux pour mineurs étaient-ils vraiment indispensables ? Les peines planchers étaient-elles vraiment dissuasives ? Enfin bref, quelque chose qui suintait le bisounoursisme, l’angélisme, la culture de l’excuse et la bêtise gauchiste.
« Vous imaginez, s’était exclamé Lionnel Luca de la Droite Populaire, que cette dame un peu dérangée aurait pu être ministre de la Justice si monsieur Hollande avait été élu ? »
Il avait fait beaucoup rire les députés, y compris les sur les bancs socialistes.

C’est alors que je me suis réveillé. J’avais le cœur qui battait à tout rompre et j’ai mis quelques secondes interminables à me rendre compte qu’il s’agissait d’un mauvais rêve. Rien de tout ça n’était réel. J’étais dans une France de gauche. On l’avait échappé belle, dites donc. Et je me suis rendormi.

Et voilà pourquoi votre « e » est muet

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Mille choses concrètes, dix mille trésors manifestes et une infinité de détails sensibles font la splendeur française. Mais à sa source se trouve aussi quelque chose d’à peine visible, une certaine tournure d’esprit qui préside aux œuvres et aux actes et dont on peut − quand bien même il s’agit d’une réalité volatile et abstraite − saisir des traces, notamment dans la langue, surtout dans la langue. Car une langue, finalement, est un programme spirituel, un logiciel d’appréhension du monde et de soi.[access capability= »lire_inedits »]

La nôtre recèle, à mon sens, un indice essentiel, cardinal, plus symptomatique qu’aucun autre : le « e » caduc (souvent, mais improprement, dit « e » muet, car il ne l’est pas toujours). « E » est la voyelle dont la fréquence est la plus haute en français (dans ce texte, déjà 114 occurrences), voyelle si envahissante que Perec tenta de la faire disparaître d’un roman − cela représentait la prouesse absolue. Or, cette voyelle omniprésente à l’œil est intermittente, malicieusement variable à l’oreille : caduque en fin de mot, elle reste ou tombe à l’oral, se déclinant en de subtiles nuances, allant d’un léger souffle à l’absence − selon ce qui suit et qui parle. D’ailleurs, plus le langage est relâché, plus elle devient fantomatique.

Eh bien, nous avons là une lettre magique, un joker phrastique tel qu’aucun autre peuple, je crois, n’en a dans les replis de sa langue. En effet, de ce détail découlent une kyrielle de conséquences : osons l’affirmer, ce « e » qui se dit ou se tait, se martèle ou se murmure, marque d’une empreinte décisive toute la morphologie de notre esprit. Sa souplesse particulière prédispose à la finesse, la légèreté, la vitesse, la grâce, l’estoc propres à un peuple qui a codifié et la danse et l’escrime. Son ambiguïté prépare l’esprit à la nuance, au second degré, à l’ironie, tous ces raffinements de l’esprit qui, tels notre voyelle, imprègnent ou engendrent un discours sans pour autant s’y exprimer directement. Le « e » caduc est là pour nous affranchir du cul-de-plomb et des semelles épaisses des logiques littérales. Il nous libère du premier degré.

À l’œil, et souvent à l’oreille, ce « e » à la présence si subtile s’apparente spontanément à la désinence du féminin, cette terminaison du mot qui signale son genre. Comparons cette manière avec celle dont usent nos voisins (et voisines). La nouvelle langue impériale de ce monde, l’anglaise, qui a succédé à la nôtre, si elle possède des genres, n’en a plus les désinences. Comment s’étonner alors qu’elle propage partout un principe uniformisateur ? Les autres langues latines en possèdent de très franches, qu’on songe au « a » italien, si sonore, mais si catégorique… Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin[1. Étienne Dolet, dans sa Manière de bien traduire d’une langue en aultre : d’aduantage de la punctuation de la langue Francoyse, plus des accents d’ycelle (1540), attribue un sexe différent au « e » caduc et au « e » tonique (syntaxe modernisée) : « La lettre appelée e a deux sons et une double prononciation en français. La première est dite masculine et l’autre féminine. La masculine est nommée ainsi parce que é masculin a le son plus viril, plus robuste et sonnant plus fort […] L’autre prononciation de cette lettre e est féminine, c’est-à-dire de peu de son et sans véhémence ».]. Les deux genres ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil. Et cela a produit nos mœurs : ni séparation, ni confusion : théâtre permanent. En témoigne la présence centrale de la femme dans la société française, et cela des siècles avant 68. Il y eut bien des lionnes avant les « Chiennes de garde ». Maîtresses des salons littéraires, épouses influentes, régentes, régulatrices du goût, voire pucelle sainte armée comme un homme : voici bien du féminin lové dans ce « e » caduc.

L’Universel classique

Mais ce « e » final est également la marque d’un autre phénomène expressément français : celui de la « désaccentuation » tonique. En effet, ce « e » est devenu caduc dans l’atténuation progressive jusqu’à la quasi-disparition (du moins dans le français officiel − littéraire ou institutionnel), de l’accent tonique, qui insistait sur l’avant-dernière syllabe, disparition ayant entraîné l’abrègement de la suivante. Or, cet abandon peut se lire comme une volonté de dépassement de l’émotion immédiate, orale, brute, une volonté de formalisation par le recours à l’implicite plutôt qu’au rappel criard, une sobriété majestueuse, moins chamarrée que moirée de nuances qui définit tant le classicisme que l’élégance française. Un classicisme qui exige le dépassement de soi, l’inhibition des reliefs superflus et la normalisation élitaire ; donc un universalisme, mais un universalisme très différent de l’universalisme anglo-saxon qui informe aujourd’hui la « mondialisation » et promeut les particularités les plus triviales, tout en prétendant neutraliser par le droit les facteurs conflictuels qu’elles sécrètent. Un universalisme bien à ras des races et des subjectivités individuelles qui devrait répugner comme une barbarie obscène à tout locuteur responsable de la langue aux « e » caducs.

S’il fait encore bon vivre en France aujourd’hui, c’est parce que, en dépit d’une dégradation manifeste et accélérée, profitant de l’inertie d’un génie presque bimillénaire, nous baignons encore dans le rayonnement de cette langue − de ce programme. Ensuite, il ne nous est pas interdit d’espérer, car tant que demeure cette langue, demeure le germe qui nous permettra peut-être d’actualiser demain à nouveau la tradition de grandeur qui fut la nôtre, laquelle diffère singulièrement du gigantisme américain, de l’arasement légaliste et conquérant de l’islam ou de la force de frappe du milliard de locuteurs chinois. Une grandeur qui ne tient ni au nombre ni à la force brute, mais à une certaine tenue. Notre langue exige, notre langue oblige, à travers ce « e » caduc qui nous garantit toujours un avantage décisif en termes de surprise, de finesse et d’élasticité, ce « e » qui s’efface devant une voyelle afin de l’embrasser totalement − french kiss − ou bien qui s’articule pour conférer à la consonne subséquente un élan plus terrible – furia francese.

C’est pourquoi, en cette ère où se propagent l’esprit binaire, l’émotion dupe d’elle-même, le segmenté ou l’uniforme, le massif ou le gluant, la lourdeur et le tapage inutile, et partout la simplification générale, nous devons, libres, souples, déliés, professer encore notre farouche fidélité à la caducité du « e ».[/access]

*Photo : K_E_A

  • Insécurité : Manuel Valls sème ses zones

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    Franchement je n’ai rien contre Manuel Valls, d’ailleurs je ne le connais pas personnellement et nous n’avons pas pêché l’anchois ensemble. Mais je l’aime bien Valls, d’abord il est catalan, quand j’étais petit j’allais en vacances au pied du Canigou chez la tante Rose, dans le pays de Casals au milieu des pêchers, une charmante communiste catalane qui n’était même pas de la famille mais peu importe c’était la tante Rose, son voisin était un tout vieil anar à béret qui ne parlait que le catalan.

    Valls, c’est l’autre coté, Barcelone, là-bas on n’y allait pas, mon père refusait catégoriquement de mettre les pieds chez Franco. Et puis Valls, il a commencé avec Rocard, j’aimais bien Rocard dans le temps comme Chevènement d’ailleurs, ils m’ont un peu déçu, surtout le Che. Bref, Valls il est un peu de droite sans y toucher, ça doit être inconfortable, surtout quand on est ministre de l’Intérieur : le ministre de l’Intérieur fait un duo dans un gouvernement avec le Garde des Sceaux. Comme les flics dans les romans noirs : un gentil et un méchant, ils font semblant, comme dans les films mais c’est bon pour l’image de la démocratie pluraliste, même si ça fait désordre de prôner la sécurité renforcée d’un coté et puis de l’autre vouloir limiter l’incarcération des délinquants comme le souhaite madame Taubira.

    Alors la nouvelle usine à gaz nommée « Zones de Sécurité Prioritaire » me laisse sceptique. Pour l’instant, n’ont été définies que les zones en question regroupant 24 villes, les missions et les moyens mis en œuvre restent flous, il faudra attendre la rentrée. L’accueil a déjà été chaleureux dans les quartiers nord d’Amiens où de joyeux Picards ont fêté à leur manière l’annonce de leur classement. Il est à noter que la mesure était incluse dans le pack programmatique du candidat Hollande, pour ce qui est des effectifs (police, gendarmerie) il s’agira de redéploiement : pourquoi pas; si les 1000 postes par an sont effectivement créés, il sera loisible de confier à des policiers ou à des gendarmes aguerris des missions de « pacification » dans les secteurs choisis. La liste devrait d’ailleurs s’allonger de manière significative.

    Chez moi, en Moselle, sont élues les communes de Fameck et Uckange. Fameck, je vous en ai déjà vaguement parlé; le maire Michel Liebgott est très impliqué dans la défense des Arcelor-Mittal. Uckange c’est juste à coté, au-delà de l’autoroute. Ancienne cité usinière (sidérurgie toujours), mélange de petites maisons et de blocs plus ou moins dégradés : c’est la plaque tournante du trafic de drogue dans le nord de la Lorraine. L’année passée, une tour réputée pour ses squatteurs albanophones a été évacuée, suite à un incendie: une tuile pour la commune qui va devoir payer la démolition et reloger les habitants, clandestins compris. Uckange a sa tour Eiffel sous la forme d’un haut-fourneau conservé comme relique et qu’on éclaire de temps à autre pour bien montrer qu’avant c’était réel …

    Trêve de nostalgies, transformer un haut-fourneau en parc d’attraction, en l’occurrence en « jardin d’art » avec interventions de créateurs, fête musicale et tout le bazar : une rave party au mausolée de Lénine et que la classe ouvrière qui vote FN aille se faire cuire un chapati à Calcutta. Et la sécurité prioritaire de Manuel dans tout ça ? Bizarrement elle me rappelle un sketch des Inconnus: « Manu »; il y a Légitimus et sa mob qui parle verlan et Campan à la fenêtre de l’immeuble: L: Eh Manu tu descends?
    C: Eh pourquoi faire?… bis repetita.

    La voix charnelle des fantômes

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    Imaginez d’abord que vous tombiez sous le charme envoûtant de quelques noms. Que la beauté de ces noms vous hypnotise comme une constellation proche et lointaine. Que le cheminement de ces noms dessine autour de vous une toile d’araignée dont vous voilà bientôt captif. Ce piège concerté et déconcertant, cette toile d’araignée romanesque tissée avec beaucoup d’art par Philippe Renonçay s’appelle Le défaut du ciel.

    Et maintenant, ouvrez vos oreilles : Pierre Damian, Roland Sastre, Clovis Bietel, Thomas Heller, Monique Heller, Linh, Trân Vĩnh Giang, Antoine Djuric, François Le Bart, Serge Aubray, Adama Sakho. Ces noms sont lâchés comme des bêtes fauves. Invisibles, ils se tiennent souplement à l’affût, ils vous observent et vous attendent. Ce sont vos frères : comme vous, ils sont faits de chair et de sang ; de vérité et de temps ; comme vous, ils ne sont qu’un tissu inconsistant d’impostures, un grossier artefact, un oignon dont les pelures sont autant de voiles d’illusion superposés ; comme vous, le vide qui les habite les voue inexorablement à la trouée fugace et bienfaitrice de la vérité.

    Le défaut du ciel est un passionnant roman policier. Le meilleur roman policier jamais écrit par Marguerite Duras. Je dis bien : jamais. Son intrigue historique et métaphysique se déroule hier en Indochine et aujourd’hui en France. En Occident dans le présent le plus contemporain, c’est-à-dire nulle part.
    Mais n’ayez crainte, le bref et lumineux ouvrage de Philippe Renonçay est plus intelligent qu’un roman intelligent : c’est un véritable roman, une histoire trouée et nécessaire. Un puzzle représentant l’image impossible de la guerre d’Indochine. Un effort pour laisser apparaître dans la langue française une image romanesque de cette guerre et de ses échos dans le vide et la violence du présent. Une tentative de l’appréhender concrètement, à fleur de corps et de destins singuliers.

    L’exploration résolue et sans désespoir des zones les plus noires de l’âme humaine puise ici ses forces vigoureuses dans le plaisir ludique du récit, dans la joie et le jeu de la forme qui offre un contrepoint permanent au tragique. Le défaut du ciel est un délectable labyrinthe d’énigmes et d’enquêtes enchâssées les unes dans les autres, une traversée du miroir aux alouettes des doubles scintillants.

    Et pour commencer il y a la mort de Pierre Damian, ce vieil homme torturé pendant une nuit entière. Celle-ci pourtant est loin de mettre fin à ses malheurs : voici que l’insatiable curiosité humaine – dont le pied néfaste et fourchu vient paraît-il de chatouiller héroïquement le sol de la planète Mars – s’abat sur sa vie pour en triturer tous les mystères. Le destin énigmatique de celui qui fut résistant à seize ans, partit deux fois se battre en Indochine et se métamorphosa ensuite inexplicablement et pour le restant de ses jours en un paisible gardien de square se trouve ainsi livré au féroce appétit des élucidateurs professionnels.
    La vie de Pierre Damian est dévorée par trois enquêtes. Celle de la police et de l’inspecteur Antoine Djuric. Mais surtout celle que mène bientôt avec ardeur le mystérieux Thomas Heller, son voisin de palier trentenaire, dont le patronyme avoue en allemand le ténébreux désir de rendre toutes choses « plus claires ».
    Lorsque le roman commence, Thomas Heller a pourtant déjà disparu, aspiré par le trou noir nommé Damian. Et c’est un troisième enquêteur, aussi étrange du reste que ses deux prédécesseurs, Clovis Bietel, le narrateur du roman, qui se voit confier par la mère de Thomas Heller la tâche de retrouver son fils en enquêtant à son tour sur Pierre Damian.

    Ici chaque nouvelle enquête ne semble faite que pour redoubler le mystère qu’elle espérait mettre à nu. Ceux qui croient qu’une lumière crue et directe peut révéler la vérité d’une existence humaine, qu’une main d’acier est propre à saisir l’insaisissable, s’y exposent à bien des déconvenues. Le cinquième roman de Philippe Renonçay est un piège tendu à ses enquêteurs, à ces brutaux hommes de main de la Métaphysique.
    Mais que représente l’image qui refuse d’apparaître, ce puzzle dont les pièces manquantes ne cessent d’accroître leur nombre ? La nuit du supplice de Pierre Damian ou une autre nuit, plus insoutenable encore, dont l’inoubliable douleur, ancrée dans les corps, refuse de s’inscrire dans la parole ? Le crime de la guerre coloniale française en Indochine et les monstruosités auxquelles il a donné naissance sont un puzzle interminable que la douleur efface.
    Mais la lacune et l’incertitude sont aussi logées au cœur même de la narration qui repose sur l’alternance de la première et la troisième personne du singulier. Clovis Bietel est le je-il tremblant et divisé qui en donne le la. Le récit subtil et fragmenté de Philippe Renonçay, qui rend un hommage explicite à Borges, fait également songer à l’art de Danilo Kiš.

    Je n’ai encore rien dit de sa plus singulière prouesse : parvenir à rendre ses personnages simultanément si réels et si irréels. Si étrangement irréels et en même temps si étrangement réels. Le défaut du ciel n’est jamais un jeu formel artificiel et gratuit : on y entend la voix charnelle des fantômes.
    La narration, si ironique et consciente d’elle-même, ne se regarde pourtant pas une seconde le nombril. Ses biais et ses contorsions et le crescendo final par lequel elle se précipite dans une irréalité toujours croissante, un vertige hypothétique, un chaos potentiel demeurent toujours au service de l’exploration délicate et tenace du réel. Quelles sont les justes doses d’oubli et de mémoire nécessaires à la vie humaine ? Les prises de conscience lucides suffisent-elles à libérer l’espèce humaine du Mal radical et de ses poussées historiques ? Le Mal une fois advenu peut-il être effacé, aboli, racheté, rédimé ? Le défaut du ciel déploie son jeu courageux à l’intersection de ces interrogations multiples.

    C’est le défaut du ciel qui en constitue la perfection même. L’imperfection est la manière d’être parfait propre au ciel et aux créatures.

    *Photo : Hryck.

    Bernard Herrmann, l’ombre derrière l’écran

    Nous sommes à New York, le soir du réveillon de Noël, en 1975. Sortant de l’une des dernières séances de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane) ou Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo), a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique…[access capability= »lire_inedits »] Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films : après lui, on écrira de la musique de films.

    Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi dans le Bronx. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School, que fréquentera également Léonard Bernstein, et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
    Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient?

    Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre dans la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées post-romantiques et d’ambiances sonores inquiétantes qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur ne cessera jamais d’écrire des œuvres « sérieuses » destinées au concert ou à l’enregistrement. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une symphonie (1941), et le superbe quatuor à cordes Echoe (1965).

    Taciturne, volontiers grognon, souvent méprisant, Bernard Herrmann n’était jamais si heureux que lorsqu’il pouvait consacrer du temps à une « grande œuvre », comme Wuthering Heights, opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 et dont l’unique enregistrement, dirigé par le compositeur dans les années 1960, était devenu introuvable. Un coffret de trois CD permet aujourd’hui aux mélomanes et cinéphiles de découvrir l’intégralité de cet opéra dans une version de concert donné en 2010 lors du Festival Radio-France de Montpellier. Sous la baguette du chef Alain Altinoglu, les différents solistes parviennent à rendre avec délicatesse tout le charme sombre et tourmenté d’une œuvre qui, avec le temps, devrait s’inscrire tout naturellement dans le répertoire. L’occasion d’explorer l’univers original d’un compositeur dont la musique a toujours produit des images, même lorsqu’elle n’était pas faite pour l’écran.[/access]

    Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heigths), Universal, 3 CD.

    Quelques lignes sur la morale (car elle ne vaut pas plus)

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    Kant, disait Freud, n’a rien compris à la morale. Il pense que le sentiment de culpabilité découle de la loi morale, alors que la loi morale découle de notre goût invétéré pour le malheur. Nous avons inventé la morale pour nous autopunir à loisir. Et ça marche.

    Non seulement l’exigence morale est impossible à atteindre (ce qui fait de nous des coupables avant la faute), mais la frustation qui s’ensuit, naturellement vouée à s’exprimer socialement, fait de la société un enfer.

    C’est la situation perdant-perdant qui fait merveille depuis des siècles.

    Pourquoi je ne crois pas à la régulation durable et raisonnée des requins

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    La mort par happement dans les profondeurs de la mer est l’une des pires que nous puissions imaginer. Nous pourrions consacrer de très nombreuses dépêches à la strangulation lente du python, qui, soit dit en passant, ne doit pas être beaucoup plus agréable, mais c’est vers le démembrement dans les profondeurs incommensurables de l’océan que notre regard se tourne le plus volontiers. Comment expliquer le prestige des abysses ? Nous pourrions avancer que la peur d’être happé par la mer reproduit la peur enfantine d’être happé par la mère, mais nous ne nous ne livrerons pas au ridicule de la psychanalysette, quoique Roland Jaccard prétende que la psychanalysette est justement la meilleure.

    Contentons-nous de rester prudemment à la surface, et constatons que cette hantise est liée aux vacances. Un requin s’attaque au surfeur sur les lieux mêmes de son plaisir. Pour que cette attaque ait un sens véritablement épouvantable, il faut que le requin prenne le surfeur de dos, et c’est pourquoi les surfeurs restés sur la berge doivent le prévenir désespéremment. De même qu’un bon héros tragique doit être aveugle, un bon surfeur doit être sourd comme un pot. Il doit s’adonner entièrement à son insouciance, ce qui est normal, puisqu’il en est l’incarnation.

    Mais avançons d’un pas vers la fatalité pour constater l’affreux malentendu qui préside au carnage. Ne dit-on pas que le requin en voulait à la planche, non au surfeur ? Voilà qui affine un peu plus la dimension tragique de la chose. Non seulement le surfeur n’était pas venu pour ça, mais le requin non plus. En somme, le requin est la représentation hallucinatoire qu’une société hédoniste se fait du destin. Il est normal que nous en ayons une peur bleue, à ceci près que, s’il s’agit d’une hantise, alors il est probable que nous ne parviendrons jamais au but que les responsables politiques se sont fixés : « une régulation durable et raisonnée des requins ».

    Marie-France Garaud étrille les Sages

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    Dans son édition de mardi, Libération publie la tribune de Marie-France Garaud contre la dernière décision du Conseil Constitutionnel, qui a jugé inutile de réviser la constitution avant la ratification de la « règle d’or » budgétaire. Aux côtés de Pierre Juillet, cette grande figure du gaullisme fut l’éminence grise du jeune loup Chirac pendant ses années pompidoliennes, jusqu’à ce que le tonitruant appel de Cochin dirigé contre le « parti de l’Etranger » giscardien ne scelle leur rupture.

    Si Garaud juge opportun de reprendre la plume dans Libé, c’est que l’heure est grave. Les Sages ont en effet donné quitus au président Hollande, pressé de faire voter la règle d’or au pas de charge pour mieux respecter sa promesse de campagne. Pour le candidat Hollande, il s’agissait de refuser l’inscription de la rigueur budgétaire prévue par le traité de Berlin pour mieux se dissocier du « président sortant » Sarkozy. Entre les deux finalistes de la présidentielle, la nuance avait l’épaisseur d’une feuille de papier berlinoise : si Hollande rejetait catégoriquement toute révision constitutionnelle, il s’engagea parallèlement à sanctuariser la règle d’or… dans une loi organique après renégociation du traité de Berlin. Une fois élu, après avoir cédé aux oukases de Merkel pour aboutir au fameux traité « renégocié », dont la gauche se pâme après avoir descendu en flèche son prédécesseur, le président normal demandait l’approbation du Conseil Constitutionnel pour asseoir son refus d’une révision constitutionnelle. L’enjeu était de taille : entre le vote en catimini d’une loi organique, moyennant quelques secousses dans la majorité et les cris des grognards du Front de gauche, et une révision constitutionnelle donnant lieu à une réunion des deux chambres en Congrès, donc à un débat public, voire à un référendum, le choix présidentielle fut vite vu. Plutôt convaincre les Sages que le peuple !

    Depuis la semaine dernière, c’est chose faite. Rue de Montpensier, la séance du 9 août était présidée par le chiraquien Jean-Louis Debré en présence des centristes Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Barrot et du mitterrandien Michel Charasse, que Nicolas Sarkozy nomma juge constitutionnel au titre de l’ouverture. L’exposé des motifs de la délibération du Conseil illustre l’art du jonglage auquel s’adonnent les constitutionnalistes ; les paradoxes y sont légion et la conclusion, écrite dans le plus pur sabir juridique, s’avère tout sauf évidente. Le dixième motif a beau certifier que « lorsque des engagements (…) contiennent une clause contraire à la Constitution, remettent en cause les droits et libertés constitutionnellement garantis ou portent atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale, l’autorisation de les ratifier appelle une révision constitutionnelle », « considérant que la France est d’ores et déjà tenue de respecter les exigences résultant de l’article 126 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, relatif à la lutte contre les déficits excessifs des États, ainsi que du protocole n° 12, annexé aux traités sur l’Union européenne, sur la procédure concernant les déficits excessifs ; que ces exigences incluent une valeur de référence fixée à 3% pour le rapport entre le déficit public prévu ou effectif et le produit intérieur brut aux prix du marché », le Conseil a statué. Invoquant notamment le préambule de la Constitution de 1946, que les Sages ont officiellement intégré au bloc de constitutionnalité en juillet 1971, la décision du 9 août stipule en outre que « sous réserve de réciprocité, la France consent aux limitations de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix ».

    Il n’en fallait pas plus pour irradier l’ADN gaulliste de Marie-France Garaud. Depuis trente ans, cette fringante souverainiste n’a jamais transigé : elle dit niet à Maastricht (1992), au Traité Constitutionnel Européen (2005), à Lisbonne (2008) puis aujourd’hui au Traité de Berlin renégocié. Dans sa tribune au style pamphlétaire enlevé, Garaud détricote méthodiquement la décision des « Ponce Pilate » du Conseil, arguant qu’« il s’agit bien d’un traité contraire à la Constitution, puisque, en l’état des textes en vigueur, celle-ci ne permet la participation de la République qu’en vertu du traité sur l’Union Européenne et du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne tels qu’ils résultent du traité signé à Lisbonne le 13 décembre 2007 ». La vigie MFG sort alors un argument massue de sa besace : si le cadre juridique de l’UE suffisait, pourquoi avoir établi un nouveau traité ? Réponse : cet aggiornamento rigoriste est d’abord voué « au repos du gouvernement allemand » qui a monnayé le « soutien » financier à la Grèce et à l’Espagne contre l’établissement « d’un réseau de contraintes directes et indirectes dépossédant les parlements nationaux (si l’on ose encore les nommer ainsi) des compétences budgétaires et financières qui constituent le centre de leurs attributions ». Avec comme but tacite de limiter le coût de la solidarité européenne, le traité de Berlin renégocié par le tandem Hollande-Merkel apparaît comme le codicille testamentaire d’une Union économique et monétaire en lambeaux. Gare au poids des mots : plutôt qu’une « règle d’or » censément vertueuse, Garaud évoque « une ceinture de chasteté faite de contraintes rigides et aliénantes qui n’existent sans doute dans aucun Etat fédéral ». Bien vu ! Il est vrai qu’un authentique fédéralisme respecterait la souveraineté des différents échelons de la démocratie, en vertu du salutaire principe de subsidiarité, que Bruxelles et les 27 piétinent à longueur de sommets européens.
    Cruelle, Marie-France Garaud assortit sa démonstration de chiffres sonnants et trébuchants : en 2005, avant le choc référendaire qui accorda 55% au NON, « la révision (préalable à la ratification du TCE) avait été approuvée par 92% des députés » ! Comme signe flagrant de la déconnexion entre le peuple et ses élites politiques, difficile de trouver mieux.

    Aujourd’hui, il se pourrait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Alors premier secrétaire d’un Parti Socialiste miné par les divisions, François Hollande garde un souvenir funeste du scrutin référendaire de 2005, qu’il remporta au sein du PS mais perdit sur le plan national. La « constitution Giscard » pour l’Europe était pourtant soutenue et approuvée par l’ensemble des partis de gouvernement, UMP, PS, Modem et Verts confondus, à l’exception de quelques réfractaires que l’on n’entend guère tempêter contre le traité renégocié : les ministres Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, Manuel Valls mais aussi Henri Guaino ou Jean Pierre-Chevènement.
    Le 29 mai 2005, Chirac, Sarkozy, Giscard et Hollande, tous avocats zélés du Oui, s’étaient trouvés fort marris. Son intervention détonante dans Libé rappelle d’ailleurs à Marie-France Garaud combien les clivages politiques recoupent mal les oppositions idéologiques : Giscard vient de renvoyer l’ascenseur au président « socialiste » Hollande tandis que les « gaullistes » assermentés par l’UMP se taisent. Un peu comme si nous vivions l’éternel retour du giscardisme, avec réformes sociétales à la clé, MFG s’offre une cure de jouvence. La légalisation de l’IVG et la majorité à 18 ans, le mariage gay et l’homoparentalité, le discours sur la France « puissance moyenne » à raccrocher à l’Allemagne : en bon français, on dirait qu’Hollande is back to the seventies.

    Au fait, qui a dit que notre président s’inspirait exclusivement de François Mitterrand ?

    Et si on rendait hommage à Laure Manaudou ?

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    Cruellement, la fiche wikipédia de la championne olympique du 400m nage libre (Athènes 2004) annonce déjà : 2012, le fiasco londonien. Sur le plan de ses résultats bruts -respectivement 22e et 30e temps aux séries des 100m et 200m dos- on ne peut guère donner tort au rédacteur de l’encyclopédie en ligne. Mais qu’on nous permette d’aller plus loin dans l’observation. Laure Manaudou, bien que revenue bredouille du royaume de Sa Gracieuse Majesté, mérite davantage d’égards que les quolibets dont certains ont bien voulu la gratifier.

    En rapportant d’Athènes une médaille d’or il y a huit ans, la championne ambarroise avait mis fin à cinquante-deux ans de disette en termes de titres olympiques pour la natation française. Depuis Jean Boîteux aux olympiades d’Helsinki en 1952, la plus haute marche des podiums demeurait terre inconnue pour tous les nageurs français. Manaudou a donc permis à la natation française de se décomplexer. On peut même évoquer un dépucelage de la natation française moderne. Grâce à Laure Manaudou et son extraordinaire soif de vaincre, les nageuses et les nageurs français ont compris qu’ils ne concourraient pas forcément pour les médailles en chocolat. Grâce à elle, ils ont pu mettre à profit à Pékin en 2008, et plus encore à Londres cette année, l’extraordinaire travail de la direction technique nationale de la fédération française de natation. Dans chaque médaille remportée dans cette dernière quinzaine, il y avait un peu de Laure Manaudou. Et on peut voir comme un signe du destin que cette moisson se soit conclue par le titre de Florent, son jeune frère, sur le 50 mètres nage libre.

    Certes, Laure Manaudou n’a pas été exemplaire les années qui ont suivi son titre à Athènes. Devenue star, elle a connu quelques difficultés à gérer son nouveau statut et elle a pu décevoir. La star était aussi une jeune fille fragile, avec les émotions de son âge. Ceux qui l’ont clouée au pilori manquent non seulement de mémoire mais aussi d’humanité. Elle n’a pas été aidée non plus, dans l’affaire qui l’a opposée aux Thénardier italiens Pellegrini-Marin[1. Luca Marin, ancien petit ami de la championne française, avait pris quelques photos de leur intimité. Devenu l’amant de Pellegrini, les clichés étaient parvenus sur les écrans d’ordinateur du monde entier.]. Perso, j’ai toujours eu du mal à avaler que la fédé française n’ait pas été plus vindicative pour défendre Manaudou contre les agissements de tels ignobles rivaux. Voir parader Pellegrini sur un podium pékinois était une insulte au fair-play et à l’esprit des Jeux.

    Laure Manaudou ne gagnera peut-être plus de titre international. Mais elle restera la championne qui a remis la natation française sur le chemin des victoires et a fait de son pays l’un des meilleurs du monde dans les bassins. De cela, nous devons être reconnaissants. Elle est à la natation française ce que Pelé est au foot brésilien. Que cela plaise ou non.

    *Photo : morshus

    Les légionnaires de Cécile Duflot

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    Cela restera comme une des images fortes de cet été politique : Cécile Duflot semblait aux anges, en ce matin du 14 juillet, dans la tribune officielle, derrière le président Hollande. On se plaît à imaginer que François II-le-facétieux aura recommandé au service du protocole de la placer dans l’axe des caméras, qui allaient le filmer pendant la durée de notre superproduction annuelle. Ainsi, toute la France « patriotique et militaro-industrielle » aura constaté combien le spectacle de ces beaux jeunes gens, qui défilent au pas et le menton fièrement dressé, réjouissaient son ministre de l’égalité des territoires (impudence et niaiserie du vocabulaire républicaniste !). On ignore ce qu’en a pensé Mme Joly, ébouriffante candidate d’Europe Écologie-Les Verts aux dernières élections présidentielles, qui déclarait, le 15 juillet 2011 : « Notre défilé militaire est suranné […] Quel sens cela a-t-il aujourd’hui de montrer nos chars ? Où sont nos ennemis qu’on peut atteindre avec nos chars ? ».

    Mais qu’importe les jalousies, les médisances et les ricanements[1. Cécile Duflot, voilà déjà quelque temps, interrogée par BFM TV sur les risques de diffusion radioactive que la centrale nucléaire de Fukushima faisait peser sur la France, après avoir précisé qu’elle était « aussi allée à l’université en géographie » (sic), répondait, avec ce ton assuré de dame patronnesse qui ne la quitte pas, que le Japon se trouvant « dans l’hémisphère sud », il y avait peu de chance pour que nous fussions atteints pas l’effusion de fusion ! Anticipait-elle sur les effets combinés de la dérive des continents et du réchauffement climatique, pour justifier un tel renversement hémisphérique ? On craint le pire : lorsque notre ministre se déplacera dans le Gers, dira-t-elle, déboussolée, qu’elle se réjouit de rencontrer « des compatriotes de ce beau département d’Outre-mer » ?] : Mme Duflot a bien le droit de « voir et complimenter l’armée française » pour son mouvement de parade impeccable ! Mais Mme Duflot n’en avait pas terminé avec le 14 juillet…

    Henri Torre, ancien ministre de Georges Pompidou dans le gouvernement dirigé par Pierre Messmer (1973-1974), ancien élu gaulliste de l’Ardèche, avait fait connaître, en 2008, son refus de recevoir la Légion d’honneur « très noble distinction, […] qu’on a bafouée en nommant n’importe qui ». Or, il apprit qu’il se trouvait sur la liste de la promotion du 1er janvier 2012. Il signifia alors son mécontentement, sur le mode de la colère contenue mais cinglante, précisant que cette décoration était souvent attribuée à des fins politiques, et, par surcroît, qu’il n’accordait plus qu’une confiance limitée au président Sarkozy! En 2009, les journalistes Françoise Fressoz (Le Monde) et Marie-Eve Malouines (France Info) avaient également rejeté la décoration, afin d’exercer librement leur métier.

    Nos amis les Verts, quant à eux, depuis qu’ils ont envahi l’appareil de l’État, se bousculent au guichet des postes et des honneurs. Ah, le beau spectacle que constitua le rang des promus du 14 juillet 2012 – l’accorte Mme Voynet en tête de gondole -, tout sourire et parcouru de frissons d’impatience ! On les imagine, ces excellences vertes de la promotion Duflot, alignées comme un rang d’otaries en représentation, chacune réclamant sa récompense après avoir exécuté son tour de piste !

    Dans un discours fleuve – genre qu’il pratiquait alors avec le sérieux d’un Fidel Castro du sillon rhodanien -, prononcé aux assises constituantes d’Europe écologie les verts, le 13 novembre 2010, sur le thème de la « bienvenue dans le monde de l’écologie politique », l’ineffable Philippe Meirieu, récemment renvoyé à ses rêveries pédagogistes par l’action conjuguée du maire et des électeurs de Lyon, prétendait que les écologistes avaient fait « de la question du bien commun leur pierre de touche ». On a vu ce qu’il en était : Mme Duflot et les siens, politiciens de seconde zone, prédateurs d’honorabilité, se font surtout du bien en commun.

    Qu’est ce donc que l’écologie politique ? La passion triste de militants associatifs, dont la candeur est exploitée par une camarilla de despotes d’arrondissement !

    Les cent jours de Nicolas Sarkozy

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    Sans doute était-ce dû à la chaleur de la nuit, mais je viens de faire un cauchemar terrifiant.
    J’ai rêvé que cela faisait cent jours que Nicolas Sarkozy avait été réélu, le 6 mai 2012 à vingt heures. C’était effrayant de réalisme. Juste après sa très courte victoire du second tour, trois ou quatre décimales au-dessus de 50%, il avait déclaré qu’il changerait de style et que l’hyperprésidence, c’était terminé.

    Sarko réélu pensait que son challenger malheureux François Hollande n’avait finalement pas tort, qu’une présidence « normale » était sans doute le meilleur moyen de faire passer les réformes indispensables, forcément indispensables, pour rétablir les finances publiques dans la justice sociale.
    Par ce blabla, les cent jours de Sarko II allaient d’ailleurs bien prouver que nous avions à faire à une politique de droite, libérale, vivant dans le culte délirant des équilibres budgétaires.

    Pour commencer, Sarkozy avait commencé par aller voir Merkel et exigé qu’il y ait un volet croissance afin de relancer l’économie dans le prochain traité budgétaire européen.
    Dans mon rêve, il l’avait obtenu, enfin au moins formellement. En fait, seule une manière d’état de grâce et une presse toujours aimable avec les vainqueurs, avaient réussi à faire croire à une réorientation de la politique européenne mais le talon de fer allemand régnait toujours sur l’Europe et ce n’était pas la petite visite à Mario Monti que Sarkozy s’était accordée pour faire le rebelle qui avait changé grand chose au problème.
    Sur le plan du volontarisme industriel, c’était évidemment la même chose. Le traumatisme des 8000 suppressions d’emplois par PSA et la fermeture du site d’Aulnay avait vu Sarkozy reprendre ses manies du « tout-terrain » et affirmer fièrement devant une foule ouvrière houleuse qu’il promettait un plan de « redressement industriel » pour l’automobile.

    L’expression avait beaucoup fait sourire et Arnaud Montebourg avait daubé sur les termes de manière presque grivoise. D’ailleurs, dans la foulée, Montebourg, soutenu par quelques socialistes de gauche et les vingt députés Front de Gauche, mit au défi le président de soumettre l’application de la règle d’or à référendum et de ne pas se contenter, avec un lâche soulagement, de la décision rendue par le Conseil Constitutionnel qui ne trouvait rien à y redire. Un Conseil Constitutionnel qui faisait ainsi de la France, à l’instar de la défunte URSS, un pays dont le système économique était inscrit dans le marbre et où le politique abdiquait volontairement toute possibilité d’agir en la matière sauf dans une stricte orthodoxie libérale ordonnée par Bruxelles et Berlin.
    Dans la foulée, le ministre des finances, Didier Migaud, ancien président de la Cour des Comptes, annonça qu’il était impossible de doubler le plafond du Livret A pour financer le logement social, histoire de ne pas « déstabiliser les acteurs concernés ». Et qu’en plus, il fallait trouver 33 milliards pour le budget 2013, alors que ce n’était pas le moment de venir lui demander de faire du social.

    Bien sûr, pour faire oublier ces problèmes, Sarkozy comme à son habitude depuis 2002, époque où il avait été nommé ministre de l’Intérieur, avait joué la diversion et avait remis le problème rom sur le tapis. Les expulsions de Lille et de Lyon furent applaudies par la majorité UMP et vivement critiquées par la gauche. Quand les émeutes d’Amiens ont éclaté à peu près au même moment, Sarkozy II n’a pas pu envoyer Claude Guéant qui avait été battu aux législatives mais c’est Manuel Valls, ministre d’ouverture qui avait accepté le poste de l’Intérieur au nom des 49, 8% d’électeurs de François Hollande, qui s’y est collé. Chahuté lors de sa visite sur place, il a néanmoins été très ferme : « Rien ne peut excuser qu’on tire sur des policiers, qu’on tire sur des forces de l’ordre et qu’on brûle des équipements publics ». Mais pour montrer qu’il avait son indépendance de ministre d’ouverture et que le style de la seconde présidence Sarkozy serait vraiment différent, il s’est permis une discrète allusion au passé en déclarant : « Je ne suis pas venu passer ce quartier au Kärcher ». Il pouvait d’autant plus se le permettre qu’il avait reçu le soutien ferme du Président quand il avait refusé le projet de loi Borloo du groupe centriste, qui dans un souci d’apaisement avec la jeunesse, avait proposé qu’un récépissé soit remis à chaque personne ayant subi un contrôle d’identité, afin d’éviter les acharnements au faciès.

    Une tribune dans Le Monde de Christine Taubira avait justement fait d’elle la risée de la classe politique et de tous les média confondus ou presque. S’appuyant sur le très faible score de Nicolas Sarkozy, elle demandait sans trop d’espoir que l’on repense les questions de sécurité en tordant un peu la barre dans l’autre sens. Le tout répressif ayant échoué, pourquoi ne pas repenser la prévention ? Les tribunaux pour mineurs étaient-ils vraiment indispensables ? Les peines planchers étaient-elles vraiment dissuasives ? Enfin bref, quelque chose qui suintait le bisounoursisme, l’angélisme, la culture de l’excuse et la bêtise gauchiste.
    « Vous imaginez, s’était exclamé Lionnel Luca de la Droite Populaire, que cette dame un peu dérangée aurait pu être ministre de la Justice si monsieur Hollande avait été élu ? »
    Il avait fait beaucoup rire les députés, y compris les sur les bancs socialistes.

    C’est alors que je me suis réveillé. J’avais le cœur qui battait à tout rompre et j’ai mis quelques secondes interminables à me rendre compte qu’il s’agissait d’un mauvais rêve. Rien de tout ça n’était réel. J’étais dans une France de gauche. On l’avait échappé belle, dites donc. Et je me suis rendormi.

    Et voilà pourquoi votre « e » est muet

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    Mille choses concrètes, dix mille trésors manifestes et une infinité de détails sensibles font la splendeur française. Mais à sa source se trouve aussi quelque chose d’à peine visible, une certaine tournure d’esprit qui préside aux œuvres et aux actes et dont on peut − quand bien même il s’agit d’une réalité volatile et abstraite − saisir des traces, notamment dans la langue, surtout dans la langue. Car une langue, finalement, est un programme spirituel, un logiciel d’appréhension du monde et de soi.[access capability= »lire_inedits »]

    La nôtre recèle, à mon sens, un indice essentiel, cardinal, plus symptomatique qu’aucun autre : le « e » caduc (souvent, mais improprement, dit « e » muet, car il ne l’est pas toujours). « E » est la voyelle dont la fréquence est la plus haute en français (dans ce texte, déjà 114 occurrences), voyelle si envahissante que Perec tenta de la faire disparaître d’un roman − cela représentait la prouesse absolue. Or, cette voyelle omniprésente à l’œil est intermittente, malicieusement variable à l’oreille : caduque en fin de mot, elle reste ou tombe à l’oral, se déclinant en de subtiles nuances, allant d’un léger souffle à l’absence − selon ce qui suit et qui parle. D’ailleurs, plus le langage est relâché, plus elle devient fantomatique.

    Eh bien, nous avons là une lettre magique, un joker phrastique tel qu’aucun autre peuple, je crois, n’en a dans les replis de sa langue. En effet, de ce détail découlent une kyrielle de conséquences : osons l’affirmer, ce « e » qui se dit ou se tait, se martèle ou se murmure, marque d’une empreinte décisive toute la morphologie de notre esprit. Sa souplesse particulière prédispose à la finesse, la légèreté, la vitesse, la grâce, l’estoc propres à un peuple qui a codifié et la danse et l’escrime. Son ambiguïté prépare l’esprit à la nuance, au second degré, à l’ironie, tous ces raffinements de l’esprit qui, tels notre voyelle, imprègnent ou engendrent un discours sans pour autant s’y exprimer directement. Le « e » caduc est là pour nous affranchir du cul-de-plomb et des semelles épaisses des logiques littérales. Il nous libère du premier degré.

    À l’œil, et souvent à l’oreille, ce « e » à la présence si subtile s’apparente spontanément à la désinence du féminin, cette terminaison du mot qui signale son genre. Comparons cette manière avec celle dont usent nos voisins (et voisines). La nouvelle langue impériale de ce monde, l’anglaise, qui a succédé à la nôtre, si elle possède des genres, n’en a plus les désinences. Comment s’étonner alors qu’elle propage partout un principe uniformisateur ? Les autres langues latines en possèdent de très franches, qu’on songe au « a » italien, si sonore, mais si catégorique… Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin[1. Étienne Dolet, dans sa Manière de bien traduire d’une langue en aultre : d’aduantage de la punctuation de la langue Francoyse, plus des accents d’ycelle (1540), attribue un sexe différent au « e » caduc et au « e » tonique (syntaxe modernisée) : « La lettre appelée e a deux sons et une double prononciation en français. La première est dite masculine et l’autre féminine. La masculine est nommée ainsi parce que é masculin a le son plus viril, plus robuste et sonnant plus fort […] L’autre prononciation de cette lettre e est féminine, c’est-à-dire de peu de son et sans véhémence ».]. Les deux genres ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil. Et cela a produit nos mœurs : ni séparation, ni confusion : théâtre permanent. En témoigne la présence centrale de la femme dans la société française, et cela des siècles avant 68. Il y eut bien des lionnes avant les « Chiennes de garde ». Maîtresses des salons littéraires, épouses influentes, régentes, régulatrices du goût, voire pucelle sainte armée comme un homme : voici bien du féminin lové dans ce « e » caduc.

    L’Universel classique

    Mais ce « e » final est également la marque d’un autre phénomène expressément français : celui de la « désaccentuation » tonique. En effet, ce « e » est devenu caduc dans l’atténuation progressive jusqu’à la quasi-disparition (du moins dans le français officiel − littéraire ou institutionnel), de l’accent tonique, qui insistait sur l’avant-dernière syllabe, disparition ayant entraîné l’abrègement de la suivante. Or, cet abandon peut se lire comme une volonté de dépassement de l’émotion immédiate, orale, brute, une volonté de formalisation par le recours à l’implicite plutôt qu’au rappel criard, une sobriété majestueuse, moins chamarrée que moirée de nuances qui définit tant le classicisme que l’élégance française. Un classicisme qui exige le dépassement de soi, l’inhibition des reliefs superflus et la normalisation élitaire ; donc un universalisme, mais un universalisme très différent de l’universalisme anglo-saxon qui informe aujourd’hui la « mondialisation » et promeut les particularités les plus triviales, tout en prétendant neutraliser par le droit les facteurs conflictuels qu’elles sécrètent. Un universalisme bien à ras des races et des subjectivités individuelles qui devrait répugner comme une barbarie obscène à tout locuteur responsable de la langue aux « e » caducs.

    S’il fait encore bon vivre en France aujourd’hui, c’est parce que, en dépit d’une dégradation manifeste et accélérée, profitant de l’inertie d’un génie presque bimillénaire, nous baignons encore dans le rayonnement de cette langue − de ce programme. Ensuite, il ne nous est pas interdit d’espérer, car tant que demeure cette langue, demeure le germe qui nous permettra peut-être d’actualiser demain à nouveau la tradition de grandeur qui fut la nôtre, laquelle diffère singulièrement du gigantisme américain, de l’arasement légaliste et conquérant de l’islam ou de la force de frappe du milliard de locuteurs chinois. Une grandeur qui ne tient ni au nombre ni à la force brute, mais à une certaine tenue. Notre langue exige, notre langue oblige, à travers ce « e » caduc qui nous garantit toujours un avantage décisif en termes de surprise, de finesse et d’élasticité, ce « e » qui s’efface devant une voyelle afin de l’embrasser totalement − french kiss − ou bien qui s’articule pour conférer à la consonne subséquente un élan plus terrible – furia francese.

    C’est pourquoi, en cette ère où se propagent l’esprit binaire, l’émotion dupe d’elle-même, le segmenté ou l’uniforme, le massif ou le gluant, la lourdeur et le tapage inutile, et partout la simplification générale, nous devons, libres, souples, déliés, professer encore notre farouche fidélité à la caducité du « e ».[/access]

    *Photo : K_E_A

  • Insécurité : Manuel Valls sème ses zones

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    Franchement je n’ai rien contre Manuel Valls, d’ailleurs je ne le connais pas personnellement et nous n’avons pas pêché l’anchois ensemble. Mais je l’aime bien Valls, d’abord il est catalan, quand j’étais petit j’allais en vacances au pied du Canigou chez la tante Rose, dans le pays de Casals au milieu des pêchers, une charmante communiste catalane qui n’était même pas de la famille mais peu importe c’était la tante Rose, son voisin était un tout vieil anar à béret qui ne parlait que le catalan.

    Valls, c’est l’autre coté, Barcelone, là-bas on n’y allait pas, mon père refusait catégoriquement de mettre les pieds chez Franco. Et puis Valls, il a commencé avec Rocard, j’aimais bien Rocard dans le temps comme Chevènement d’ailleurs, ils m’ont un peu déçu, surtout le Che. Bref, Valls il est un peu de droite sans y toucher, ça doit être inconfortable, surtout quand on est ministre de l’Intérieur : le ministre de l’Intérieur fait un duo dans un gouvernement avec le Garde des Sceaux. Comme les flics dans les romans noirs : un gentil et un méchant, ils font semblant, comme dans les films mais c’est bon pour l’image de la démocratie pluraliste, même si ça fait désordre de prôner la sécurité renforcée d’un coté et puis de l’autre vouloir limiter l’incarcération des délinquants comme le souhaite madame Taubira.

    Alors la nouvelle usine à gaz nommée « Zones de Sécurité Prioritaire » me laisse sceptique. Pour l’instant, n’ont été définies que les zones en question regroupant 24 villes, les missions et les moyens mis en œuvre restent flous, il faudra attendre la rentrée. L’accueil a déjà été chaleureux dans les quartiers nord d’Amiens où de joyeux Picards ont fêté à leur manière l’annonce de leur classement. Il est à noter que la mesure était incluse dans le pack programmatique du candidat Hollande, pour ce qui est des effectifs (police, gendarmerie) il s’agira de redéploiement : pourquoi pas; si les 1000 postes par an sont effectivement créés, il sera loisible de confier à des policiers ou à des gendarmes aguerris des missions de « pacification » dans les secteurs choisis. La liste devrait d’ailleurs s’allonger de manière significative.

    Chez moi, en Moselle, sont élues les communes de Fameck et Uckange. Fameck, je vous en ai déjà vaguement parlé; le maire Michel Liebgott est très impliqué dans la défense des Arcelor-Mittal. Uckange c’est juste à coté, au-delà de l’autoroute. Ancienne cité usinière (sidérurgie toujours), mélange de petites maisons et de blocs plus ou moins dégradés : c’est la plaque tournante du trafic de drogue dans le nord de la Lorraine. L’année passée, une tour réputée pour ses squatteurs albanophones a été évacuée, suite à un incendie: une tuile pour la commune qui va devoir payer la démolition et reloger les habitants, clandestins compris. Uckange a sa tour Eiffel sous la forme d’un haut-fourneau conservé comme relique et qu’on éclaire de temps à autre pour bien montrer qu’avant c’était réel …

    Trêve de nostalgies, transformer un haut-fourneau en parc d’attraction, en l’occurrence en « jardin d’art » avec interventions de créateurs, fête musicale et tout le bazar : une rave party au mausolée de Lénine et que la classe ouvrière qui vote FN aille se faire cuire un chapati à Calcutta. Et la sécurité prioritaire de Manuel dans tout ça ? Bizarrement elle me rappelle un sketch des Inconnus: « Manu »; il y a Légitimus et sa mob qui parle verlan et Campan à la fenêtre de l’immeuble: L: Eh Manu tu descends?
    C: Eh pourquoi faire?… bis repetita.

    La voix charnelle des fantômes

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    Imaginez d’abord que vous tombiez sous le charme envoûtant de quelques noms. Que la beauté de ces noms vous hypnotise comme une constellation proche et lointaine. Que le cheminement de ces noms dessine autour de vous une toile d’araignée dont vous voilà bientôt captif. Ce piège concerté et déconcertant, cette toile d’araignée romanesque tissée avec beaucoup d’art par Philippe Renonçay s’appelle Le défaut du ciel.

    Et maintenant, ouvrez vos oreilles : Pierre Damian, Roland Sastre, Clovis Bietel, Thomas Heller, Monique Heller, Linh, Trân Vĩnh Giang, Antoine Djuric, François Le Bart, Serge Aubray, Adama Sakho. Ces noms sont lâchés comme des bêtes fauves. Invisibles, ils se tiennent souplement à l’affût, ils vous observent et vous attendent. Ce sont vos frères : comme vous, ils sont faits de chair et de sang ; de vérité et de temps ; comme vous, ils ne sont qu’un tissu inconsistant d’impostures, un grossier artefact, un oignon dont les pelures sont autant de voiles d’illusion superposés ; comme vous, le vide qui les habite les voue inexorablement à la trouée fugace et bienfaitrice de la vérité.

    Le défaut du ciel est un passionnant roman policier. Le meilleur roman policier jamais écrit par Marguerite Duras. Je dis bien : jamais. Son intrigue historique et métaphysique se déroule hier en Indochine et aujourd’hui en France. En Occident dans le présent le plus contemporain, c’est-à-dire nulle part.
    Mais n’ayez crainte, le bref et lumineux ouvrage de Philippe Renonçay est plus intelligent qu’un roman intelligent : c’est un véritable roman, une histoire trouée et nécessaire. Un puzzle représentant l’image impossible de la guerre d’Indochine. Un effort pour laisser apparaître dans la langue française une image romanesque de cette guerre et de ses échos dans le vide et la violence du présent. Une tentative de l’appréhender concrètement, à fleur de corps et de destins singuliers.

    L’exploration résolue et sans désespoir des zones les plus noires de l’âme humaine puise ici ses forces vigoureuses dans le plaisir ludique du récit, dans la joie et le jeu de la forme qui offre un contrepoint permanent au tragique. Le défaut du ciel est un délectable labyrinthe d’énigmes et d’enquêtes enchâssées les unes dans les autres, une traversée du miroir aux alouettes des doubles scintillants.

    Et pour commencer il y a la mort de Pierre Damian, ce vieil homme torturé pendant une nuit entière. Celle-ci pourtant est loin de mettre fin à ses malheurs : voici que l’insatiable curiosité humaine – dont le pied néfaste et fourchu vient paraît-il de chatouiller héroïquement le sol de la planète Mars – s’abat sur sa vie pour en triturer tous les mystères. Le destin énigmatique de celui qui fut résistant à seize ans, partit deux fois se battre en Indochine et se métamorphosa ensuite inexplicablement et pour le restant de ses jours en un paisible gardien de square se trouve ainsi livré au féroce appétit des élucidateurs professionnels.
    La vie de Pierre Damian est dévorée par trois enquêtes. Celle de la police et de l’inspecteur Antoine Djuric. Mais surtout celle que mène bientôt avec ardeur le mystérieux Thomas Heller, son voisin de palier trentenaire, dont le patronyme avoue en allemand le ténébreux désir de rendre toutes choses « plus claires ».
    Lorsque le roman commence, Thomas Heller a pourtant déjà disparu, aspiré par le trou noir nommé Damian. Et c’est un troisième enquêteur, aussi étrange du reste que ses deux prédécesseurs, Clovis Bietel, le narrateur du roman, qui se voit confier par la mère de Thomas Heller la tâche de retrouver son fils en enquêtant à son tour sur Pierre Damian.

    Ici chaque nouvelle enquête ne semble faite que pour redoubler le mystère qu’elle espérait mettre à nu. Ceux qui croient qu’une lumière crue et directe peut révéler la vérité d’une existence humaine, qu’une main d’acier est propre à saisir l’insaisissable, s’y exposent à bien des déconvenues. Le cinquième roman de Philippe Renonçay est un piège tendu à ses enquêteurs, à ces brutaux hommes de main de la Métaphysique.
    Mais que représente l’image qui refuse d’apparaître, ce puzzle dont les pièces manquantes ne cessent d’accroître leur nombre ? La nuit du supplice de Pierre Damian ou une autre nuit, plus insoutenable encore, dont l’inoubliable douleur, ancrée dans les corps, refuse de s’inscrire dans la parole ? Le crime de la guerre coloniale française en Indochine et les monstruosités auxquelles il a donné naissance sont un puzzle interminable que la douleur efface.
    Mais la lacune et l’incertitude sont aussi logées au cœur même de la narration qui repose sur l’alternance de la première et la troisième personne du singulier. Clovis Bietel est le je-il tremblant et divisé qui en donne le la. Le récit subtil et fragmenté de Philippe Renonçay, qui rend un hommage explicite à Borges, fait également songer à l’art de Danilo Kiš.

    Je n’ai encore rien dit de sa plus singulière prouesse : parvenir à rendre ses personnages simultanément si réels et si irréels. Si étrangement irréels et en même temps si étrangement réels. Le défaut du ciel n’est jamais un jeu formel artificiel et gratuit : on y entend la voix charnelle des fantômes.
    La narration, si ironique et consciente d’elle-même, ne se regarde pourtant pas une seconde le nombril. Ses biais et ses contorsions et le crescendo final par lequel elle se précipite dans une irréalité toujours croissante, un vertige hypothétique, un chaos potentiel demeurent toujours au service de l’exploration délicate et tenace du réel. Quelles sont les justes doses d’oubli et de mémoire nécessaires à la vie humaine ? Les prises de conscience lucides suffisent-elles à libérer l’espèce humaine du Mal radical et de ses poussées historiques ? Le Mal une fois advenu peut-il être effacé, aboli, racheté, rédimé ? Le défaut du ciel déploie son jeu courageux à l’intersection de ces interrogations multiples.

    C’est le défaut du ciel qui en constitue la perfection même. L’imperfection est la manière d’être parfait propre au ciel et aux créatures.

    *Photo : Hryck.

    Bernard Herrmann, l’ombre derrière l’écran

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    Nous sommes à New York, le soir du réveillon de Noël, en 1975. Sortant de l’une des dernières séances de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane) ou Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo), a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique…[access capability= »lire_inedits »] Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films : après lui, on écrira de la musique de films.

    Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi dans le Bronx. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School, que fréquentera également Léonard Bernstein, et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
    Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient?

    Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre dans la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées post-romantiques et d’ambiances sonores inquiétantes qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur ne cessera jamais d’écrire des œuvres « sérieuses » destinées au concert ou à l’enregistrement. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une symphonie (1941), et le superbe quatuor à cordes Echoe (1965).

    Taciturne, volontiers grognon, souvent méprisant, Bernard Herrmann n’était jamais si heureux que lorsqu’il pouvait consacrer du temps à une « grande œuvre », comme Wuthering Heights, opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 et dont l’unique enregistrement, dirigé par le compositeur dans les années 1960, était devenu introuvable. Un coffret de trois CD permet aujourd’hui aux mélomanes et cinéphiles de découvrir l’intégralité de cet opéra dans une version de concert donné en 2010 lors du Festival Radio-France de Montpellier. Sous la baguette du chef Alain Altinoglu, les différents solistes parviennent à rendre avec délicatesse tout le charme sombre et tourmenté d’une œuvre qui, avec le temps, devrait s’inscrire tout naturellement dans le répertoire. L’occasion d’explorer l’univers original d’un compositeur dont la musique a toujours produit des images, même lorsqu’elle n’était pas faite pour l’écran.[/access]

    Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heigths), Universal, 3 CD.

    Quelques lignes sur la morale (car elle ne vaut pas plus)

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    Kant, disait Freud, n’a rien compris à la morale. Il pense que le sentiment de culpabilité découle de la loi morale, alors que la loi morale découle de notre goût invétéré pour le malheur. Nous avons inventé la morale pour nous autopunir à loisir. Et ça marche.

    Non seulement l’exigence morale est impossible à atteindre (ce qui fait de nous des coupables avant la faute), mais la frustation qui s’ensuit, naturellement vouée à s’exprimer socialement, fait de la société un enfer.

    C’est la situation perdant-perdant qui fait merveille depuis des siècles.