Imaginez d’abord que vous tombiez sous le charme envoûtant de quelques noms. Que la beauté de ces noms vous hypnotise comme une constellation proche et lointaine. Que le cheminement de ces noms dessine autour de vous une toile d’araignée dont vous voilà bientôt captif. Ce piège concerté et déconcertant, cette toile d’araignée romanesque tissée avec beaucoup d’art par Philippe Renonçay s’appelle Le défaut du ciel.

Et maintenant, ouvrez vos oreilles : Pierre Damian, Roland Sastre, Clovis Bietel, Thomas Heller, Monique Heller, Linh, Trân Vĩnh Giang, Antoine Djuric, François Le Bart, Serge Aubray, Adama Sakho. Ces noms sont lâchés comme des bêtes fauves. Invisibles, ils se tiennent souplement à l’affût, ils vous observent et vous attendent. Ce sont vos frères : comme vous, ils sont faits de chair et de sang ; de vérité et de temps ; comme vous, ils ne sont qu’un tissu inconsistant d’impostures, un grossier artefact, un oignon dont les pelures sont autant de voiles d’illusion superposés ; comme vous, le vide qui les habite les voue inexorablement à la trouée fugace et bienfaitrice de la vérité.

Le défaut du ciel est un passionnant roman policier. Le meilleur roman policier jamais écrit par Marguerite Duras. Je dis bien : jamais. Son intrigue historique et métaphysique se déroule hier en Indochine et aujourd’hui en France. En Occident dans le présent le plus contemporain, c’est-à-dire nulle part.
Mais n’ayez crainte, le bref et lumineux ouvrage de Philippe Renonçay est plus intelligent qu’un roman intelligent : c’est un véritable roman, une histoire trouée et nécessaire. Un puzzle représentant l’image impossible de la guerre d’Indochine. Un effort pour laisser apparaître dans la langue française une image romanesque de cette guerre et de ses échos dans le vide et la violence du présent. Une tentative de l’appréhender concrètement, à fleur de corps et de destins singuliers.

L’exploration résolue et sans désespoir des zones les plus noires de l’âme humaine puise ici ses forces vigoureuses dans le plaisir ludique du récit, dans la joie et le jeu de la forme qui offre un contrepoint permanent au tragique. Le défaut du ciel est un délectable labyrinthe d’énigmes et d’enquêtes enchâssées les unes dans les autres, une traversée du miroir aux alouettes des doubles scintillants.

Et pour commencer il y a la mort de Pierre Damian, ce vieil homme torturé pendant une nuit entière. Celle-ci pourtant est loin de mettre fin à ses malheurs : voici que l’insatiable curiosité humaine – dont le pied néfaste et fourchu vient paraît-il de chatouiller héroïquement le sol de la planète Mars – s’abat sur sa vie pour en triturer tous les mystères. Le destin énigmatique de celui qui fut résistant à seize ans, partit deux fois se battre en Indochine et se métamorphosa ensuite inexplicablement et pour le restant de ses jours en un paisible gardien de square se trouve ainsi livré au féroce appétit des élucidateurs professionnels.
La vie de Pierre Damian est dévorée par trois enquêtes. Celle de la police et de l’inspecteur Antoine Djuric. Mais surtout celle que mène bientôt avec ardeur le mystérieux Thomas Heller, son voisin de palier trentenaire, dont le patronyme avoue en allemand le ténébreux désir de rendre toutes choses « plus claires ».
Lorsque le roman commence, Thomas Heller a pourtant déjà disparu, aspiré par le trou noir nommé Damian. Et c’est un troisième enquêteur, aussi étrange du reste que ses deux prédécesseurs, Clovis Bietel, le narrateur du roman, qui se voit confier par la mère de Thomas Heller la tâche de retrouver son fils en enquêtant à son tour sur Pierre Damian.

Ici chaque nouvelle enquête ne semble faite que pour redoubler le mystère qu’elle espérait mettre à nu. Ceux qui croient qu’une lumière crue et directe peut révéler la vérité d’une existence humaine, qu’une main d’acier est propre à saisir l’insaisissable, s’y exposent à bien des déconvenues. Le cinquième roman de Philippe Renonçay est un piège tendu à ses enquêteurs, à ces brutaux hommes de main de la Métaphysique.
Mais que représente l’image qui refuse d’apparaître, ce puzzle dont les pièces manquantes ne cessent d’accroître leur nombre ? La nuit du supplice de Pierre Damian ou une autre nuit, plus insoutenable encore, dont l’inoubliable douleur, ancrée dans les corps, refuse de s’inscrire dans la parole ? Le crime de la guerre coloniale française en Indochine et les monstruosités auxquelles il a donné naissance sont un puzzle interminable que la douleur efface.
Mais la lacune et l’incertitude sont aussi logées au cœur même de la narration qui repose sur l’alternance de la première et la troisième personne du singulier. Clovis Bietel est le je-il tremblant et divisé qui en donne le la. Le récit subtil et fragmenté de Philippe Renonçay, qui rend un hommage explicite à Borges, fait également songer à l’art de Danilo Kiš.

Je n’ai encore rien dit de sa plus singulière prouesse : parvenir à rendre ses personnages simultanément si réels et si irréels. Si étrangement irréels et en même temps si étrangement réels. Le défaut du ciel n’est jamais un jeu formel artificiel et gratuit : on y entend la voix charnelle des fantômes.
La narration, si ironique et consciente d’elle-même, ne se regarde pourtant pas une seconde le nombril. Ses biais et ses contorsions et le crescendo final par lequel elle se précipite dans une irréalité toujours croissante, un vertige hypothétique, un chaos potentiel demeurent toujours au service de l’exploration délicate et tenace du réel. Quelles sont les justes doses d’oubli et de mémoire nécessaires à la vie humaine ? Les prises de conscience lucides suffisent-elles à libérer l’espèce humaine du Mal radical et de ses poussées historiques ? Le Mal une fois advenu peut-il être effacé, aboli, racheté, rédimé ? Le défaut du ciel déploie son jeu courageux à l’intersection de ces interrogations multiples.

C’est le défaut du ciel qui en constitue la perfection même. L’imperfection est la manière d’être parfait propre au ciel et aux créatures.

*Photo : Hryck.

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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