La mort par happement dans les profondeurs de la mer est l’une des pires que nous puissions imaginer. Nous pourrions consacrer de très nombreuses dépêches à la strangulation lente du python, qui, soit dit en passant, ne doit pas être beaucoup plus agréable, mais c’est vers le démembrement dans les profondeurs incommensurables de l’océan que notre regard se tourne le plus volontiers. Comment expliquer le prestige des abysses ? Nous pourrions avancer que la peur d’être happé par la mer reproduit la peur enfantine d’être happé par la mère, mais nous ne nous ne livrerons pas au ridicule de la psychanalysette, quoique Roland Jaccard prétende que la psychanalysette est justement la meilleure.

Contentons-nous de rester prudemment à la surface, et constatons que cette hantise est liée aux vacances. Un requin s’attaque au surfeur sur les lieux mêmes de son plaisir. Pour que cette attaque ait un sens véritablement épouvantable, il faut que le requin prenne le surfeur de dos, et c’est pourquoi les surfeurs restés sur la berge doivent le prévenir désespéremment. De même qu’un bon héros tragique doit être aveugle, un bon surfeur doit être sourd comme un pot. Il doit s’adonner entièrement à son insouciance, ce qui est normal, puisqu’il en est l’incarnation.

Mais avançons d’un pas vers la fatalité pour constater l’affreux malentendu qui préside au carnage. Ne dit-on pas que le requin en voulait à la planche, non au surfeur ? Voilà qui affine un peu plus la dimension tragique de la chose. Non seulement le surfeur n’était pas venu pour ça, mais le requin non plus. En somme, le requin est la représentation hallucinatoire qu’une société hédoniste se fait du destin. Il est normal que nous en ayons une peur bleue, à ceci près que, s’il s’agit d’une hantise, alors il est probable que nous ne parviendrons jamais au but que les responsables politiques se sont fixés : « une régulation durable et raisonnée des requins ».

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