Accueil Site Page 2664

2062, les cinquante ans de la viande artificielle

Ce soir-là, et contrairement à son habitude, Julia[1. À part ceux des deux principaux protagonistes et de leurs amis, aucun des noms propres de cette fable n’a été inventé, et aucun des faits ni des chiffres cités (antérieurs à juin 2012) n’est imaginaire, hélas.], rentrant de l’école, ne jeta pas même un regard distrait à son virtuel. Sitôt décontaminée, elle entra à grand fracas dans le bureau de son père, en pleine correction de copies, et, d’une voix blanche, lui débita d’un coup ce qui la tracassait depuis le matin :
– « Dade, selon le prof principal, il paraît que nous ne serions qu’une bande d’ignorants, vu qu’on ne savait même pas ce qui s’est passé de « fondamental », c’est le mot qu’il a utilisé, il y a tout juste cinquante ans, en août 2012. »[access capability= »lire_inedits »]

L’adolescente en était encore ulcérée. Jérôme se redressa, posa son crayon rouge et la fixa avec un demi-sourire ; décidément, les lacunes de sa fille en culture générale l’étonneraient toujours.

– « Et en fin de compte, il vous a révélé le pot-aux-roses, Monsieur… comment s’appelle-t-il, déjà ? Il vous a dit, pour 2012 ?

– Dupin ? Non, même pas. Figure-toi qu’il nous a demandé de faire une recherche pour demain, tu te rends compte ? Comme si on avait besoin de savoir ce qui a eu lieu, de soi-disant « fondamental », il y a si longtemps…

– Détrompe-toi, ma chérie. Il a raison, ton Monsieur Dupin. Il y a un demi-siècle, en 2012, donc, des savants ont inventé la viande artificielle − ce qu’on appelle maintenant la plastiviande. Je dirais presque, il y a seulement cinquante ans, tant cette découverte a changé la face du monde. Dis-moi, on vous a quand même expliqué, au collège, ce qui se passait avant ? Comment les gens, même… normaux, mangeaient des morceaux d’animal mort ?

– Tais-toi, Dade, j’arrive toujours pas à le croire. Oui, quand on nous en a parlé en CT 8, je me souviens que Marc a vomi en classe, et que Sido a été malade pendant trois jours. Manger des animaux morts !

– Tu sais, les hommes ont fait ça pendant des millénaires. Il est vrai qu’ils se sont aussi longtemps entre-dévorés, ce qui n’était pas très différent. Bref, vers le début du XXIe siècle, de grands scientifiques, des économistes, des responsables écologistes et des industriels se sont dit qu’il était temps d’en finir avec cet usage barbare.

– Barbare ? Monstrueux, oui ! Immonde ! Rien que d’y penser…

– Si tu veux. Ce sont eux qui, les premiers, ont mis la main à la pâte. Tous y avaient intérêt. Les écologistes soulignaient, en s’appuyant sur les travaux de chercheurs hollandais, que la viande artificielle, en mettant fin à l’élevage, réduirait du coup de 99 % la surface des sols occupés, et de 78 % l’émission de gaz à effet de serre. Ils citaient souvent un biochimiste de l’université de Stanford, Patrick Brown, pour qui l’élevage constituait « de loin la plus grande catastrophe environnementale en cours ». Les macro-économistes notaient qu’il faudrait bientôt nourrir 9 ou 10 milliards d’êtres humains, et que la production industrielle de nutriments était désormais un impératif absolu, une question vitale. Certains d’entre eux évoquaient ce qui s’était passé à la fin de la Préhistoire : le passage de la chasse et de la cueillette à la culture et à l’élevage, une mutation sans laquelle, disaient-ils, l’humanité aurait été condamnée à végéter puis à disparaître. Les magnats de l’agroalimentaire, de leur côté, y voyaient une mine d’or aussi fabuleuse qu’inépuisable, puisque ceux qui détiendraient les brevets, les laboratoires et le savoir-faire contrôleraient par là-même l’alimentation mondiale. Un hold-up légal qui ferait passer l’histoire des OGM et du maïs transgénique pour une simple rigolade, et Monsanto pour un petit joueur. Enfin, certains groupes d’amis des bêtes plus ou moins liés aux mouvements de l’écologie radicale, comme PETA − People for Ethical Treatment of Animals − déclaraient que cette opération serait en outre hautement morale, et parfaitement en phase avec la culture compassionnelle, puisque la viande in vitro mettrait « un terme à la souffrance de milliards d’animaux dans les élevages intensifs et les abattoirs[2. Isabelle Goetz, cité in I. Sorente, « La viande in vitro, cuisine cellulaire », Le Monde du 23 juin 2012, supplément Sciences et Techno, page 2.].

Grâce à cette révolution, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En 2008, année où l’Union européenne donna son accord pour la commercialisation de viande d’animaux clonés, PETA offrit une récompense de 1 million de dollars au laboratoire qui parviendrait à produire de la viande de poulet synthétique avant l’été 2012. En parallèle, plusieurs équipes de scientifiques hollandais tentaient de faire la course en tête. Alors que Bernard Roelen, un professeur de science vétérinaire de l’université d’Utrecht, essayait d’élaborer de la viande de porc artificielle, Mark Post, le futur prix Nobel, alors simple professeur de physiologie vasculaire à l’université de Maastricht, poursuivait ses recherches sur la fabrication de viande de bœuf. En octobre 2011, Post lança le fameux « In Vitro Meat Project », qui consistait à prélever par biopsie des cellules souches, à en accélérer la prolifération par stimulation électrique et chimique, puis à les transformer en fibres musculaires. La difficulté, c’était de faire se dupliquer les cellules sur un mode industriel, bref, de passer de l’éprouvette à l’usine, puis à l’hypermarché. Après 30 duplications cellulaires, expliquait Post, on a 1 milliard de cellules, soit environ 100 g de viande, l’équivalent d’un steak haché. Mais après 50 duplications, on en a 100 tonnes[3. Ibidem.] : un bifteck de plusieurs kilomètres de long, uniforme, sans défaut, sans nerf et sans gras, sans saveur ni odeur désagréable. Mark Post y parvint au cours de l’été 2012 et le 20 août, toutes les télévisions du monde étaient présentes lorsqu’il dévora en direct le premier hamburger à la plastiviande de l’histoire de l’humanité…

– Ben c’était pas trop tôt…

– Ensuite, tout est allé très vite. Les industriels de l’agroalimentaire ont mis la gomme, multiplié les labos, construit les usines ; la Bourse s’est emballée, les chercheurs ont bénéficié de crédits insensés et, dès 2015, ils sont parvenus à 60 duplications. Du coup, malgré les bénéfices colossaux engrangés au passage par les multinationales, le prix de la viande a littéralement dégringolé, et tous les éleveurs ont dû mettre la clé sous la porte. Au début, certains États comme la France ont bien essayé de soutenir leur agriculture et de subventionner massivement l’élevage. Mais ils ont aussitôt été condamnés par la Cour de justice de l’Union européenne pour pratiques anticoncurrentielles, et ils ont fini par comprendre que cela ne servait plus à rien. En Europe, l’élevage de bétail avait pratiquement disparu en 2020 − ne subsistaient plus que quelques rares exploitations qui, à prix d’or, fournissaient en viande naturelle les restaurants de grand luxe. Avec les éleveurs, disparurent aussi le bétail, les cultures destinées à son alimentation − et la plupart des espèces animales sauvages. Comme elles s’étaient mises à pulluler dans les anciennes prairies laissées en jachère, il a bien fallu les éradiquer; et puisqu’il n’était plus question de leur tirer dessus et de les faire souffrir, on a été contraint de répandre des virus artificiels du type myxomatose. Désormais, nos campagnes sont riantes, mais silencieuses. Elles sont enfin propres : plus de bouses, de déjections, de cadavres, plus de fumier ni de lisier. Hygiéniques comme des paillasses de laboratoire. Du reste, la faillite des éleveurs a permis aux labos-usines de s’installer à bon compte en dehors des villes, d’embaucher les anciens paysans comme laborantins et de produire à moindre coût la bonne plastiviande que nous mangeons tous les jours. Quant à la viande « naturelle », ne t’en fais pas, ma chérie, il y a aucun risque que tu en manges un jour, puisque sa consommation a été interdite par une Directive européenne en 2022, puis par la Charte internationale sur l’égalité de traitement entre humains et animaux de 2030.

– Pourtant, Sido prétend que certaines personnes en mangeraient encore…

– J’ai vaguement entendu parler de cette rumeur, et d’un groupuscule dénommé « Le bœuf clandestin » qui élèverait secrètement des animaux pour les manger, soi-disant parce que leur viande aurait du goût, alors que la plastiviande n’a que la saveur des arômes de synthèse qu’on y ajoute. Mais j’ai du mal à y croire. Et même si de tels monstres existent encore, je suis sûr qu’ils finiront par disparaître, ou par comprendre leur erreur. Que veux-tu, c’est le sens de l’Histoire. L’homme est appelé à progresser jusqu’à l’infini, et à devenir l’égal des dieux. Or, les dieux ne tuent pas des bêtes pour les manger. Allez, ma chérie, tout ça m’a donné faim. Tu t’es bien décontaminée en rentrant ? On va se régaler : pour le dîner, j’ai acheté du Soleil vert ! »[/access]

*Photo : BobPetUK

Quand les salafistes tunisiens agressent un tueur d’enfants anti-israélien

9

Jeudi dernier à Bizerte, station balnéaire du nord de la Tunisie, à l’occasion de la journée internationale de Jérusalem qu’organise chaque année l’Iran pour récupérer, pardon soutenir, la cause palestinienne, on a frôlé le bain de sang, mais pas celui qu’on aurait pu craindre a priori. Alors que le président iranien Ahmadinejad, le Guide suprême Khamenei et le secrétaire général du Hezbollah Nasrallah ont encore tout récemment traité Israël de « tumeur cancéreuse » censée constituer « le principal problème du monde musulman », l’affrontement bizertin du 16 août n’a pas pris la forme d’un pogrom antijuif, mais d’un carnage intra-islamiste.

Comment en est-on arrivé là ? Lors de la première commémoration de la « Journée Al-Qods » dans la Tunisie nouvellement islamiste d’Ennahda, un anti-israélien au pédigrée particulièrement prestigieux était l’invité-vedette des débats : Samir Kuntar. Ce dernier est mondialement célèbre pour un haut fait d’armes: avoir assassiné en 1980 un père de famille et sa petite fille de quatre ans, en fracassant le crâne de celle-ci contre un rocher. Ces crimes lui valurent près de trente ans de détention dans les prisons israéliennes -avant qu’un échange de prisonniers entre l’Etat juif et le Hezbollah ne lui rende la liberté en 2008. Dès lors, ce druze issu du Front de Libération de la Palestine est devenu l’égérie du Hezbollah, qui a même eu l’obligeance de lui trouver une jeune fille chiite à son goût pour mariage.

Hélas pour lui, ce jeudi, Kuntar ne s’est pas contenté de faire feu sur la politique israélienne, il s’est cru obligé de faire du zèle au bénéfice de ses employeurs. En pleine guerre civile syrienne, il a claironné son soutien indéfectible à Assad et s’en est pris aux parrains saoudo-qataris de la guérilla armée dont il a fustigé la « puanteur des pétrodollars ». C’en fut trop pour quelques nervis salafistes présents dans l’assistance qui, apparemment sûrs de leur impunité, attaquèrent la foule des spectateurs à coups de bâtons et de sabres. Prudent, Kuntar s’est enfui par une porte dérobée avant d’avoir à confronter d’homme à homme ses arguments avec ceux de ses contradicteurs.

On pourra constater l’efficacité des troupes de choc salafistes à l’examen des gueules cassées qu’ils laissent derrière eux. Mais malgré leur sauvagerie, ces fanatiques ont encore quelques progrès à faire pour égaler celle du tueur de la petite Einat Haran. Finalement, s’il y a une conclusion à trouver à cette fameuse journée Al-Qods, c’est bien que sunnites radicaux et extrémistes pro-chiites n’ont pas besoin d’Israël pour s’entretuer…

Attention aux cloportes armés !

Un récent papier de l’ami Bennasar nous faisait part du suicide par défenestration d’un homme excédé par les petits cons qui s’amusaient à faire hurler leur mobylette en bas de chez lui. Il était évident dans l’esprit de l’article que la cause directe de ce suicide était le comportement des jeunes comme il est évident dans l’esprit de la Justice, qui vient de mettre en examen son ancien pédégé Didier Lombard, que les suicidés de France Telecom sont morts à cause de méthodes managériales planifiées flirtant consciemment avec le sadisme moral.

Apparemment, en France, comme nous le signalait Cyril Bennasar, on a tendance à retourner la violence que l’on subit contre soi-même. L’homme de Roubaix qui s’est défenestré à cause des voyous a préféré mourir que de prendre une 22 et de faire un carton en bas de chez lui. Les salariés de France Telecom, pour leur part, ont préféré mourir plutôt que de séquestrer les responsables de leur malheur, voire de faire sauter leurs voitures ou de leur tirer dessus comme à l’époque des Brigades Rouges ou d’Action Directe. Reste à savoir si quelqu’un aura le courage, ou l’inconscience, de le déplorer.

Par exemple, a-t-il fait le bon choix, cet allocataire du RSA qui ne le touchait plus depuis le mois de mai pour d’obscures complications administratives et qui s’est immolé par le feu avec du white spirit dans les locaux de la Caisse d’Allocations familiales de Mantes-la-Jolie ? Il a été hospitalisé dans un état très grave avant de mourir à l’âge de 51 ans, il y a quelques jours. Son désespoir vaut bien celui du défenestré de Roubaix. Se foutre par la fenêtre ou s’imbiber de produit inflammable, c’est tout de même des symptômes d’un désespoir difficilement imaginable. Et étrangement similaire, non ?
Quelque chose me dit même que leur vie devait beaucoup se ressembler et que l’un aurait pu être à la place de l’autre, dans la grande déroute de l’Etat-Providence qui ne met plus de policiers de proximité dans les quartiers et d’employés derrière les guichets de la souffrance sociale.

A-t-il eu un comportement de cloporte, cet « assisté » comme disent les gens qui « travaillent » même s’ils touchent comme tout le monde des allocs, qu’elles soient familiales, ou qu’elles concernent l’âge qui vient, le logement, les transports, les rentrées scolaires de leurs enfants ou bénéficient de crédits d’impôts ?
C’est vrai, notre brûlé vif aurait pu faire comme certains étasuniens, très en forme cet été, dans les cinémas, les temples sikhs et les campus texans : revenir avec un flingue et nettoyer par le vide. Ca ne règle rien, il y a beaucoup de sang sur les murs mais apparemment, ça les soulage. Manifestement, dans le pays où l’on condamne à mort et exécute des hommes dont les experts reconnaissent unanimement qu’ils ont sept ans d’âge mental, c’est plutôt de l’ordre du réflexe psychotique que politique, à moins de considérer un survivaliste qui confond un sikh avec un musulman pour un penseur politique et non un gros con.

A mon avis, le problème est davantage de savoir ce qu’il faut accorder comme crédit à des sociétés qui ne laissent comme alternative à ses citoyens que la violence. Celles qu’ils vont exercer contre eux-mêmes à force d’inhibitions ou celles qu’ils pourraient exercer contre les autres, contre ceux qu’ils tiennent à tort ou à raison pour responsables de leurs conditions de vie souvent effroyables.
Et si on réfléchit froidement, c’est à ce genre de choses qu’on s’aperçoit qu’il faut changer de société. Vite. Et si possible pacifiquement.

*Photo : Gran Torino

Le sexe rapproche, le genre divise

Après plusieurs essais sur la politique des sexes, Sylviane Agacinski affronte, dans son dernier livre, la « théorie du genre » qui figure depuis peu au programme des SVT pour le secondaire. Défendue aux États-Unis par Judith Butler et Beatriz Preciado, et en France par Monique Wittig, cette théorie insiste sur les aspects sociaux et culturels de la « sexuation » au point de donner à ceux-ci un rôle déterminant dans la séparation de l’humanité entre hommes et femmes.

Femmes entre sexe et genre est donc, d’abord, une réfutation de cette théorie. Après une critique serrée des textes de Butler, Preciado et Wittig, elle conclut sans appel qu’analyser les contextes socio-culturels qui poussent les hommes et les femmes à observer les codes de leur genre est une chose, mais qu’avancer l’idée que nous sommes hommes et femmes par conditionnement social en est une tout autre.[access capability= »lire_inedits »] Le « genre » est la mise en scène de la différence sexuelle, il ne la crée pas : « S’il est possible de traverser les genres par des pratiques sexuelles qui transgressent les normes culturelles, il n’est pas possible de passer d’un sexe à l’autre en s’appropriant les propriétés organiques de l’autre (ses pouvoirs biologiques). »

Sylviane Agacinski montre ainsi les visions du monde qui structurent ces théories. Au départ, elles sont inspirées par la révolte contre les « assignations » où ont traditionnellement été enfermées les femmes en vertu de leur fonction procréatrice. D’où le postulat de base de la position « queer » : puisque la fonction procréatrice a été la prison des femmes, c’est avec cette association « naturelle » entre féminité et procréation qu’il faut en finir. Seulement, pour y parvenir, il faudrait non seulement supprimer le fondement culturel mais aussi le fondement naturel de la sexuation. Vaste entreprise qui produit bien moins des thèses précises qu’un horizon, des attentes, des aspirations, des mouvements, le but étant moins d’établir des faits précis que de changer les comportements collectifs.

Sylviane Agacinski choisit donc de confronter le « tout naturel » d’un côté et le « tout culturel » de l’autre. Elle refuse clairement les préjugés qui font de nos positions sexuelles respectives une fatalité, de l’homosexualité une anomalie ou, comme chez Freud, une immaturité − cette critique du « tout naturel » est devenue aisée ne serait-ce que parce que nous savons que de nombreuses cultures font un usage réglé de l’homosexualité. En revanche, il est devenu difficile de critiquer les thèses culturalistes qui semblent, dans leur supposée nouveauté, offrir un horizon infini : qui peut dire jusqu’où ira la mise en cause des évidences auxquelles nous sommes habitués ? Pour ébranler ce dogmatisme sournois, Sylvie Agacinski relie « l’idéalisme linguistique » qui perce sous les thèses queer à l’existentialisme d’Heidegger et de Sartre. Les existentialistes nous situent dans un vide entre la matière informe et la singularité que nous construisons en faisant usage de notre liberté.
Sylviane Agacinski leur oppose la réflexion de Husserl et de Bergson qui introduisent un troisième élément : la vie. Celle-ci n’est pas considérée comme une simple quantité. On ne la met pas en forme de l’extérieur parce qu’elle est par elle-même une organisation. « La vie, dit Bergson, travaille comme si elle avait elle-même des idées générales […] L’idée de genre correspond surtout à une réalité objective dans le domaine de la vie, où elle traduit un fait incontestable, l’hérédité. » Le biologique n’est donc pas un simple matériau que nous mettons en œuvre, nous ne sommes pas avec lui dans le rapport du menuisier à une pièce de bois, nous en sommes. Sylviane Agacinski affirme donc que les thèses queer, parce quelles ignorent la nature du vivant, sont aussi contraires aux sciences de la vie que le sont, symétriquement, les thèses créationnistes[1. La différence est qu’on mène des campagnes contre l’enseignement du créationnisme alors qu’on enseigne les théories du genre.].

Pratiquement, ces thèses débouchent sur une instrumentalisation du corps humain : « Si l’on occulte l’organisation des corps vivants pour ne retenir que leur matérialité, les corps deviennent façonnables […] Sur cette base, la théorie queer se trouvera nécessairement prise et dépassée par une conception intégralement biotechnologique du corps. » La réflexion de Sylviane Agacinski est aussi largement une critique de la fausse alliance entre homosexualité et féminisme qu’essaie de fonder la théorie du genre en reléguant au second plan l’orientation sexuelle qui devient une affaire personnelle. Le queer n’a rien à faire de nos perplexités devant le partage naturel du pouvoir d’engendrer.

Notre auteur ne porte aucun jugement sur l’homosexualité mais elle la cantonne à la marge, comme n’ouvrant sur la sexualité qu’une perspective incomplète (qui tend à être celle des modernes en général parce que nous tenons de plus de plus à un idéal de coïncidence avec nous-mêmes), une perspective qui privilégie le jeu sexuel, la poursuite du plaisir et de l’objet de plaisir en négligeant la fécondité et la dualité qu’elle suppose. Commentant Michel Foucault et ce qu’il dit de la sexualité antique, Sylviane Agacinski remarque qu’en l’occurrence, la différence sexuelle est remplacée par le rapport passivité/activité, donc par une séparation dont l’axe et le pouvoir.

Agacinski observe entre hétérosexualité et féminisme un lien inverse, qui se noue autour du désir de procréer commun aux deux sexes mais dont les femmes ont un sentiment et une expérience plus directs. Pour autant, elle ne s’arrête pas à ce qui pourrait paraître une opposition entre le désir brutal, superficiel, vite satisfait de l’homme et l’implication profonde de la femme. Au contraire, non sans générosité, elle réunit les deux moitiés de l’humanité dans le même sentiment d’être débordées par l’irruption de la sexualité, c’est-à-dire par une vitalité qui passe à travers nous.
Cette vision contraste avec le caractère polémique des idéologies du genre. En effet, celles-ci nous placent d’autant plus, hommes et femmes, en opposition qu’elles prétendent que nous sommes, dans une sorte de jeu à somme nulle, les seuls auteurs de notre condition et de celle des autres. Cette affirmation d’une radicale autonomie de nos volontés nous met en position d’adversaires alors que la reconnaissance d’une dépendance peut nous réunir et nous apprendre à partager, selon des modalités différentes, une même humanité.

Sylviane Agacinski n’élude pas, cependant, une question gênante : pourquoi ce qui est la source et l’assise du pouvoir féminin, l’enfantement et le pouvoir éducatif maternel, ont-t-il pu être considérés par des féministes comme un asservissement, une tâche sociale dont il fallait les exempter pour aligner leur sexualité sur celle des hommes ? Une réponse claire et convaincante est donnée à la fin du livre : « Aujourd’hui les femmes sont ingrates avec leur puissance parce qu’elle leur a été longtemps confisquée. » Cela nous amène à comprendre que la millénaire oppression masculine, le droit patriarcal des Romains, le soin d’initier les garçons à l’écart des femmes, la négation de l’apport génétique de celles-ci furent des réponses à la peur suscitée par le pouvoir féminin. Or, rien ne dit que nous en ayons fini avec cette peur.[/access]

Femmes entre sexe et genre, Sylviane Agacinski, Seuil 2012.

*Photo : Tinker*Tailor loves Lalka

Quand le roman noir raconte l’Histoire

6

Il va falloir s’y faire, non seulement ils font un tabac aux Jeux Olympiques mais en plus les Anglais donnent les meilleures séries télévisées (voir l’extraordinaire Luther ou encore Skins) et font jaillir de véritables monstres littéraires comme Tim Willocks. Les amateurs de roman noir, avant que son best-seller La Religion, n’en fasse un auteur mondialement connu, l’avaient repéré avec deux titres Bad City Blues et Les Rois écarlates[1. Publiés au Seuil/Noir] qui tranchaient sur la production courante anglo-saxonne par une certaine qualité de sadisme, un art de la psychologie des profondeurs et un génie méphitique dans l’horreur. Le tout absolument dépourvu de gratuité et de complaisance, ce qui redoublait le plaisir du vrai lecteur de polar, ce masochiste hypocrite qui n’aime rien tant qu’être déstabilisé et poursuivi de manière poisseuse par des personnages, flics psychopathes, femmes hantées par la vengeance, psychiatres toxicomanes qui devraient être de simples caricatures de roman populaire et qui deviennent aussi réels que ses voisins de paliers.

Maintenant, venons-en à La Religion. La Religion, qui vient de reparaître en poche, raconte sur mille pages les trois mois de siège que l’armée ottomane fit subir à Malte et aux chevaliers de l’Ordre des Hospitaliers dans des proportions numériques qui sont à peu près celle des rebelles texans contre les troupes du général Santa-Anna à Fort Alamo ou celle des légionnaires français de Camerone contre les soldats de Juarez. On est au printemps 1565. Les chevaliers, commandés par La Valette et soutenus par la population locale, vont tenir le choc dans des conditions inhumaines ou surhumaines, on ne sait plus trop car il y a là chez Willocks une certaine ambiguïté, un rapport à la violence héroïsée qui fait tout son charme pervers.

On pourra faire remarquer que La Religion n’est pas un roman noir mais un roman historique. Il se trouve que depuis un certain temps, c’est le roman noir qui renouvelle le roman historique comme il renouvelle le roman d’anticipation et le roman tout court. Il y a une capacité d’hybridation ou de métissage dans la littérature populaire qui assure sa vitalité et lui permet d’ailleurs de devenir avec le temps de la littérature tout court.
Ainsi commence-t-on à s’apercevoir que Dumas est de plein droit un des grands romanciers du XIXème siècle et il arrive ces temps-ci la même chose à Jules Verne. On peut ne pas aimer Jules Verne ou Dumas mais quand un écrivain crée une mythologie durable, peu importe qu’il ait écrit des feuilletons pour les journaux ou des romans pour la jeunesse, il devient une part de l’identité nationale. Je ne sais plus quel auteur, Nimier ou Laurent, avait longtemps refusé de lire la fin du Vicomte de Bragelonne pour ne pas avoir à subir le deuil de Porthos.

La Religion de Tim Willocks est-il un roman historique ? Si on s’en réfère à la précision de la reconstitution, il n’y a aucun doute. Les forces en présence, leurs uniformes, la topographie créent un effet de réel absolu qui n’exclut pas la poésie homérique comme cette énumération des unités navales et terrestre turques qui rappelle volontairement celle de L’Iliade.

La Religion de Tim Willocks est-il un roman noir ? En tout cas, c’est un roman willocksien. Il est occupé aux trois quarts par d’effroyables scènes de batailles, il sent l’arquebusade, la décapitation, l’étripage. Dans une autre vie, Willocks ne s’est pas contenté d’être l’amant de Madonna, il a aussi été chirurgien. La Religion ne se refuse donc pas une certaine précision dans les dégâts infligés aux corps et la manière dont on essaie de les réparer. Un siège de trois mois, avec des assauts quotidiens, ça suppose que l’on sente les chairs brûlées par le feu grégeois, les humeurs qui sortent des yeux crevés, l’odeur épouvantable des masses de corps entassés sous des remparts de plus en plus sapés par les mines, les fornications désespérées dans les maisons ébranlées par les tirs d’artillerie incessants.
Il y a même un usage assez fréquent de l’opium dans le roman qui montrent que même avec la Foi ancrée au corps, que l’on soit janissaire du Grand Turc ou hallebardier d’un tercio espagnol, il vaut mieux être défoncé quand il s’agit de se battre jusqu’à l’épuisement sous un soleil de plomb, en pataugeant dans des charniers.

La Religion de Tim Willocks est-elle un roman politique ? Evidemment, comme tous les grands romans. Aucun prêchi-prêcha mais simplement la peinture du choc des civilisations dans toute son horreur nue. Son personnage principal Mattias Tannhäuser est entre les deux cultures. Ancien janissaire, devenu un commerçant avisé, cynique et érudit, c’est un peu par hasard (ou par amour, ce qui revient au même) qu’il se retrouve à Malte. C’est à travers lui que l’on assiste aux événements. Mattias, comme on dirait aujourd’hui, est épouvantablement relativiste, voire multiculturaliste. Il pense d’abord aux affaires et tient une auberge à Messine avec deux amis, un ancien mercenaire anglais et un commerçant juif, tous les trois posant un regard un peu désabusé sur les mystérieuses raisons qui poussent les hommes à se massacrer pour des transcendances pour le moins hypothétiques.

Cela permet un intéressant va-et-vient pour le lecteur qui, à peu près toutes les cinquante pages, se demande où sont les bons et où sont les méchants. Ou s’aperçoit que les héros sont souvent des salauds et vice-versa. Que peut-être même, l’héroïsme est une belle saloperie parce que c’est l’affaire de gens absolument convaincus et que les gens absolument convaincus sont toujours des assassins en puissance. Nous décrit-on la douceur et le raffinement de la civilisation ottomane que l’on apprend que les souverains ont l’habitude de faire étrangler les enfants en bas âge de leurs familles pour éviter les problèmes de succession. Nous montre-t-on le courage poignant des Hospitaliers que les voilà exécutant froidement un émissaire ou procédant quotidiennement sur les remparts à la pendaison d’un prisonnier turc, histoire de marquer la durée du siège comme un calendrier macabre.

Et malgré tout ça, La Religion est-elle un roman poétique ? Evidemment puisque deux femmes, jusqu’au bout, joueront pour les deux camps du luth et de la viole de gambe dans les ruines du Borgo.
C’est que si la musique n’adoucit pas les mœurs, elle adoucit les morts.

La Religion de Tim Willocks (Presse Pocket)

Pour mieux connaître Willocks, on pourra lire aux éditions Allia une nouvelle intitulée La cavale de Billy Micklehurst, suivie d’un entretien remarquable avec Natalie Beunat.

Vient aussi de paraître un roman pour adolescents, Dog Lands aux éditions Syros.

*Photo : Siège de Malte, wikimedia

Confession d’un allemand du siècle

3

C’est un livre usé comme un grimoire. Une édition de 1953, confectionnée en papier de bois, lorsque le Plan Marshall commençait à peine à sortir l’Europe de l’ère des restrictions de guerre. Généreusement offert par le bouquiniste Marc Heintz, qui propose le plus bel étal de la rive gauche, à deux pas de l’Institut du Monde Arabe, ce précieux volume contient l’un des chefs d’œuvre littéraires du siècle écoulé, Le Questionnaire d’Ernst Von Salomon. Entendez chef d’œuvre au sens littéral du terme : il s’agit non seulement d’une des œuvres littéraires les plus abouties du XXe siècle, mais c’est aussi le monument qui vient parachever l’œuvre entière de son auteur, comme un ouvrage d’art donne sens et harmonie au travail de l’ébéniste.

En 648 pages, Ernst Von Salomon nous livre ses réponses détaillées au questionnaire que lui soumit le Gouvernement Militaire Allié – en fait les Américains – au sortir de la Seconde guerre mondiale. Ses 131 questions, des plus triviales (nom, lieu de naissance) aux plus insidieuses (« pour quel parti avez-vous voté aux élections de 1932 ? ») permettent à l’auteur des légendaires Réprouvés de revenir sur son parcours, son œuvre d’écrivain intimement liée à sa vie mouvementée, lui offrant l’occasion de lever toute ambiguïté sur son hostilité au nazisme, malgré les suspicions des Américains. Avec ironie, Von Salomon note l’absurdité de la démarche du libérateur yankee, ce renversement par l’absurde de la frénésie de renseignements totalitaire : « L’enregistrement est la forme parfaite dont découleront toutes les suites du régime de la terreur. Un homme dans un fichier est déjà un homme mort ».
Voilà qui pose l’homme Von Salomon. Rétif à toute forme de matérialisme, le mercenaire des Corps-Francs élevé dans une école de cadets militaire – lisez son roman de garçon Les Cadets – naquit en 1902 sur les bords de la Baltique, à Kiel, flanqué d’un patronyme à consonance israélite. Son frère Bruno, longtemps affilié au parti communiste, lève d’ailleurs le voile sur les origines aristocratiques françaises et vénitiennes de leur famille catholique venue s’installer en Allemagne après avoir mis un pied en Lorraine.

Le réprouvé

C’est sans doute une réminiscence de cet aristocratisme foncièrement attaché à l’honneur qui le fit s’engager dans l’aventure des Corps Francs, afin de combattre aux frontières d’un Empire amoindri par les traités successifs qui ont soldé la guerre de 1914-1918. D’un diktat l’autre, comme il le relatera plus tard dans Les Réprouvés, le jeune Ernst et ses camarades de l’Organisation Consul planifient l’assassinat de Rathenau, ministre patriote qu’ils rendirent néanmoins coupable des renoncements allemands aux frontières. Von Salomon paiera sa maladroite participation au complot d’années de prison. « Pendant six ans (…) j’avais tous les matins le même sentiment d’avoir devant moi la journée la plus triste, la plus désespérée et la plus sombre de ma vie » confie-t-il à l’infirmière du centre sanitaire qui l’accueille à sa sortie de détention et le convaincra de prendre la plume.
Par ses réponses méthodiques au questionnaire américain, Von Salomon purge et assume tout à la fois son passé au sein des cercles « révolutionnaires nationaux » et de la mouvance du « nouveau nationalisme » de l’entre-deux-guerres, qu’Hitler saura récupérer à son profit en en subvertissant les principes. « Nous viv(i)ons dans l’idée » résuma leur figure tutélaire Ernst Jünger dans son Journal, conscient d’offrir une direction bien davantage esthétique que politique, à l’image de ses provocations de chevalier moderne, lorsqu’au cocktail annuel de l’ambassade soviétique à Berlin, il traitait les officiers allemands de « sous-hommes ».

Au-delà de cet épisode cocasse, Von Salomon revient sur la fougue de ses jeunes années, lorsque la République de Weimar construite sur les décombres de la grande Allemagne offrait le terreau idéal aux instincts guerriers des jeunes gens traumatisés par l’humiliation de 1918. Dans sa fresque romanesque Le destin de A.D, on lit cette métaphore de l’atmosphère ambiante : « Le vin qui fermentait dans les cuves bourgeoises devait un jour être bu sous l’appellation de fascisme (…) Quand le vin bout, l’écume déborde ». Et pour déborder, cela déborda, tant ces hommes révoltés s’efforcèrent corps et âme de faire bouillir la marmite de la révolte.
A l’époque, on ne parlait pas encore d’indignation mais de l’ « ivresse comparable du sacrifice, l’autodestruction, le caractère grandiose de la tentative de « faire sauter la terre pour atteindre la lune. Bref, un très joli phénomène de la puberté » pour qui l’a vécu. En pleine effervescence, la République bourgeoise chancelante laisse l’opportunité aux nazis, « ce petit club risible qu’au fond, personne ne prenait au sérieux », de phagocyter le mouvement national, la révolte des paysans paupérisés par les indemnités de guerre, et les revendications du patronat, pour incarner la troisième voie entre conservateurs et sociaux-démocrates.

L’hostilité de droite au nazisme

Or, de son émergence à son apogée totalitaire, Von Salomon fut un opposant de droite au nazisme, dont la répulsion à l’égard d’Hitler n’est pas toujours bien entendue. Auréolé de son passé de prisonnier politique nationaliste, qui le dispensa de partir sur le front, scénariste d’une maison de production de films historiques, Von Salomon eut longtemps à répondre de ses supposés liens avec le régime nazi. Pourtant, nombre de ses camarades réprouvés participèrent à l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le Führer et il refusa mordicus d’adhérer au NSDAP, aux dépens de ses intérêts de carrière.
Mais c’est surtout sur la doctrine que la droite nationaliste-conservatrice divergeait avec Hitler, après avoir frayé un temps avec la SA. Comme son ancien mentor Ehrart, Von Salomon méprisait le tribun démagogue Hitler, dont il rejette avec le racisme biologique, l’esprit de parti et la politique plébiscitaire qui, en transférant la puissance de l’Etat au niveau des masses fanatisées, en vient à nier l’humanité et la singularité de chacun. A l’instar de Franz Neumann et avant les réflexions inspirées de Louis Dumont sur le totalitarisme, Von Salomon scrute avec acuité le fonctionnement du Béhémoth nazi qui atomise les individus pour les rassembler sous la forme de masses artificiellement recrées, niant à la fois l’individu et les solidarités communautaires.

Pas à pas, Le Questionnaire nous fait vivre l’incendie du Reichstag, les nuits de cristal et des longs couteaux, l’Anschluss, la déclaration de guerre, la défaite finale et le suicide du dictateur. La finesse psychologique de l’auteur donne parfois des scènes et des dialogues surréalistes, comme le discours que tient Plaas, ami de Von Salomon reconverti dans la SS : « Ce qui arrive aux Juifs va nous arriver à nous tous. Et par les mêmes gens, du reste. Cela commence en petit et cela finit en grand. »
Après une parenthèse enchantée au pays basque, le temps d’une délicieuse amourette au début des années 1930, Von Salomon revient au tragique de l’époque. Devant la barbarie totalitaire, cet homme qui confesse ne rien entendre à la poésie lyrique, à la musique et à la religion rend un bel hommage à la transcendance : « lorsque l’homme s’émancipa de Dieu, il ne pouvait guère soupçonner qu’un jour les choses s’émanciperaient de lui ».

Suspect, allemand patriote donc répréhensible, Ernest subit les affres de la libération avec sa fiancée Ille, certaines troupes américaines décidant de faire payer le prix fort à des Allemands forcément coupables. Instruit par l’Histoire et sa grande hache, Von Salomon nous enseigne que le Bien absolu n’existe pas. « L’homme n’est pas terrible de nature, il l’est seulement quand, esprit subalterne, il possède un certain pouvoir sur les autres hommes. La vraie souveraineté est toujours tolérante, c’est pourquoi elle est si rare ». Tout est dit.

Ernst Von Salomon, Le Questionnaire.

*Photo : Berlin bombardé, Nigel Cawthorne

Roms : Audrey Pulvar fâchée contre François Hollande

12

La toute nouvelle directrice du magazine Les Inrocks, Pulvar, a consacré cette semaine son premier édito à un sujet on ne peut plus chaud : les démantèlements de camps de Roms, une mesure gouvernementale dont il semblerait qu’elle ne sente pas exagérément solidaire : « Au rythme où la gauche au pouvoir expulse du Rom et démantèle du camp de fortune, jetant à la rue, sans réelle solution alternative, des centaines – et bientôt des milliers – de personnes, la gauche, toute la gauche (la vraie ?) serait vent debout comme une seule femme, non ? »

Histoire d’enfoncer le clou, l’ancienne chroniqueuse de Laurent Ruquier ne se contente pas d’assimiler la politique de Manuel Valls de celle de l’UMP : sans même passer par la case Ayrault, elle en tient l’actuel président pour moralement responsable : « Chasser les Roms, rouvrir les charters : cautère sur jambe de bois. On ne résout pas le problème, on le déplace. On soulage, momentanément, des riverains incommodés par le bidonville poussant sous leurs fenêtres, et après ? » écrit l’éditorialiste, avant de trancher dans le vif : « Cher François, on n’a pas voté pour ça. »

Ce n’est sûrement pas moi qui irai critiquer la nouvelle directrice des Inrocks pour avoir défendu la ligne historique du journal. Tout juste lui reprocherai-je un brin d’imprécision, si peu raccord avec son franc-parler: qui est ce mystérieux « on » qui n’a pas voté pour « ça » ? . Si « on », c’est Audrey, alors, elle aurait du dire « je », même s’il est peu probable qu’un camp rom s’installe un jour sous ses propres fenêtres.

Si ce « on » renvoie au lectorat des Inrocks, voire à toute la mouvance sociétaliste, un « nous » suivi d’un petit indice permettant l’identification des locuteurs, aurait été plus clair – et la mise en garde tout aussi efficace. Hélas, les traditions se perdent et le « D’où tu parles ?» si cher à la deuxième gauche semble avoir été aboli par les contempteurs postmodernes de Madame Dugenou.

Une chose est néanmoins certaine: ce « on » pulvarien ne recouvre ni le peuple dans son ensemble ni l’électorat de François Hollande dans sa majorité : selon un sondage publié mardi, huit Français sur dix approuveraient les démantèlements de campements illégaux de Roms…

Nicolas et Antonine

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711). Je me demandais pourquoi, depuis quelques semaines, je pensais à Boileau, relisais du Boileau. Pourquoi je le trouvais, en fin de compte, si indispensable, si central. Après tout, ce n’est pas un génie comme Jean de La Fontaine ou comme Jean Racine (qu’il admirait l’un et l’autre). Ce n’est pas un grand poète comme Baudelaire (qui cependant l’avait lu et relu, ça se sent à son phrasé, à sa frappe). C’est un pion de collège, c’est le type qui disait comment écrire de bonnes tragédies et qui n’en n’a jamais fait une. Qui expliquait en alexandrins la règle des trois unités. C’était l’ennuyeux de service, quand il y avait encore de l’histoire littéraire à l’École, l’écrivain qui avait fait des vers célèbres qu’on eût été coupable de ne point connaître[access capability= »lire_inedits »] (« Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire »). C’était le chéri du Lagarde et Michard.

Là-dessus se réunit à Québec, du 2 au 6 juillet, un « Forum mondial de la langue française ». Parfait, me dis-je, pour une fois qu’on parlera d’autre chose que du football ou de la dette ; j’ai donc tâché de suivre un peu les travaux de ce forum. Il y eut bien sûr, comme partout, des « événements » et des « temps forts », une « assemblée citoyenne », des « activités autour de thématiques », etc… On a parlé du nombre de locuteurs du français dans le monde, on a parlé de technologies numériques, on a parlé enseignement de notre langue à l’étranger, on a parlé business (la massive indifférence de nos élites industrielles et commerciales à cette question). Très bien.
Mais personne ne nous dit jamais ce que l’on défend quand on défend la langue française. Des parts de marché linguistique ? Certes, nos chercheurs et scientifiques sont effectivement marginalisés s’ils ne publient pas leurs travaux en anglais. Mais cela ne suffit pas. Si de jeunes Vietnamiens ou de jeunes Rwandais, issus de pays jadis francophones, trouvent aujourd’hui plus utile de savoir l’anglais, qui donc ira leur expliquer que c’est mal ?

Alors ? Alors Boileau. Ce discret génie, cet homme de bonne compagnie qui recevait ses amis à Auteuil et pouvait toute une nuit discuter d’un sonnet, cet homme qui ne chercha pas (ou guère) la gloire pour lui-même, sut plus que tout autre (certes Malherbe, Descartes étaient passés par là) proférer et établir non pas une idée de la langue française, non pas une idée du langage, mais une idée, je crois, de l’expression, celle qui rassemble la sagesse et le tact de la pensée, la rigueur et la grâce du dire, et tente de les accommoder à l’exigence d’un public pour qui cela compte. Boileau plaçait très haut la réaction de ce qu’il appelait le public. Il pensait en fin de compte que tout cela va ensemble, que l’écrit et la langue éduquent le public, et qu’un public éduqué, qui n’entend pas se laisser raconter des sornettes, c’est un public libre.

Pour prendre des exemples simplistes, Nicolas Boileau n’eût pas laissé dire à M. Ayrault que l’austérité n’est pas l’austérité. Il eût dit à ces messieurs-dames de l’UMP que leur débat sur leurs valeurs (déjà bien oublié) n’avait d’autre enjeu que de savoir s’il faudrait ou non faire alliance avec le FN. Il ne les eût pas laissés truquer les mots. Il aurait dit : « J’appelle un chat un chat. »
Et cela est valable dans toutes les langues.

Antonine Maillet, à l’occasion du Forum ci-dessus mentionné, s’est rendue « l’auteure » d’un slam[1. On ne résistera pas au plaisir d’en citer quelques vers: « Des mots, Cent mots, Cent mille mots, Encore chauds, Germés en terre de France. Mots de semence, Mots de semaine, mots du dimanche, Qui chantent et dansent, Puis se déhanchent, Cent mille mots, Rien que pour venir Nous dire Qu’il fait beau ! »] qui ressemble à peu près au palmarès d’un concours de poésie en CM1. Peu importe ; mais j’eusse apprécié qu’on lût aussi, en hommage, quelques vers de notre grand Boileau, architecte en chef de notre rapport collectif à la langue.[/access]

Hongrie : nos ancêtres les Mongols

10

Les Français qui se rendent en Hongrie sont toujours amusés d’y constater la fréquence du prénom Attila- particularité que les Hongrois partagent avec les Turcs. Démarche jusque-là bien inoffensive, lesdits Attila que je connais étant plutôt de tempérament pacifique. Une mode qui remonte au XIXème siècle où les Hongrois voulaient se forger des ancêtres guerriers avec les Huns. Une parenté depuis remise en cause par les linguistes au profit de l’origine finno-ougrienne des Hongrois. Il s’agit d’un groupe rassemblant quelque 22 millions de personnes parlant une quinzaine de langues dont les principales sont le finnois et l’estonien au Nord, et le hongrois au Centre de l’Europe. Peuples issus d’une longue migration entamée voici quelque 3000 à 4000 ans depuis les versants occidentaux de l’Oural pour une séparation en deux princiaples branches (Nord/Bassin des Carpathes) entre 2000 et 1000 ans avant notre ère.

Face à cette thèse, a prévalu un certain temps la théorie de l’appartenance des Hongrois à la grande famille pantouranienne directement apparentée aux peuples turcs de l’Asie centrale. Une théorie qui avait été largement diffusée entre les deux guerres par le régime Horthy. Son objectif : se détacher de l’Europe pour revenir dans l’orbite asiatique. L’amertume engendrée par le Traité de Trianon n’y était sans doute pas pour rien. Alors que l’Allemagne glorifiait la race aryenne, il s’agissait de célébrer une prestigieuse race touranienne opposée aux étrangers impurs: colons allemands, mais aussi (et surtout) Juifs et Tziganes. Dans sa thèse publiée en 1997, le professeur autrichien Heinrich Koch développe largement le sujet. Il cite notamment les propos du comte Pàl Teleki, plusieurs fois ministre et antisémite notoire : « Je suis un asiate et je suis fier de l’être ». Éloquent !

Tout cela relève aujourd’hui du folklore, me direz-vous, et n’a guère de conséquence. Si, jusqu’à présent, les manifestations de nostalgie vis-à-vis de ces pseudo ancêtres pouvaient faire sourire, elles ne le font plus depuis que le monde politique s’en mêle. Le premier ministre hongrois Viktor Orbán, dont on connaît les méthodes musclées et les propos virulents a récemment déclaré devant un parterre d’hommes d’affaires:« Nous autres Hongrois, sommes un peuple à demi-asiatique qui, à la différence des peuples du Nord, ne marche que par la force. C’est pourquoi, si besoin est pour sauver notre économie, nous devrons réfléchir à une nouvelle formule qui remplacerait la démocratie ». Sic, et il ne plaisantait pas.

Éloquents aussi ses propos flatteurs vis-à-vis de la Chine (« notre alliée ») ou des Etats d’Asie centrale (récente visite en Azerbaïdjan). Mais le plus grave n’est pas là. Ce discours trahit une volonté de récupérer les voix de l’extrême droite (Jobbik) à un moment où la popularité du parti au pouvoir, le Fidesz, régresse. C’est ainsi qu’a eu lieu ces derniers jours un grand rassemblement destiné à célébrer cette parenté Kurultáj (cavalcades, tirs à l’arc, lancer de faucons, etc.) en compagnie d’invités venus d’Asie centrale et de Mongolie, sous 19 bannières, des Ouzbeks aux Bouriates en passant par les Tchétchènes et autres Tatars[1. Je vous recommande vivement de consulter le site www.kurultaj.hu. Nul besoin de comprendre le hongrois, les illustrations parlent d’elles-mêmes. Un site rédigé en « bi-écriture » avec une version en cunéiforme. Cette manifestation n’est pas nouvelle, certes, mais cette année, elle prend une ampleur particulièrement importante (250 000 spectateurs), d’autant qu’elle est ouvertement encouragée par les pouvoirs publics.]. Y ont assisté le vice président du parlement hongrois (Sándor Lezsák), ainsi qu’un haut fonctionnaire des Affaires étrangères, et, fait nouveau, l’Etat y a contribué financièrement.

En parallèle, les comportements provocateurs se multiplient : inscriptions du nom de certaines communes en écriture cunéiforme, rites païens : un danseur s’est même contorsionné une heure durant dans une danse rituelle chamanique[2. Un dilemne pour les alliés chrétiens du gouvrenement (KDNP) qui, jusqu’à présent, font profil bas.] dans l’enceinte du parlement sans que personne ne bronche !

Au-delà du ridicule de ces clowneries, j’y vois un phénomène pour le moins inquiétant. Un pas de plus dans la xénophobie et la politique de dos tourné à l’Europe, mais aussi vers l’exécution de la menace que Viktor Orbán a lancée le 27 juillet en proposant de substituer un « nouveau système » à la démocratie.

Le plus comique dans l’histoire est que, parmi les quatre occupations dont a souffert le pays, deux (et des plus cruelles) venaient précisément de peuples aujourd’hui dits « frères”: les Mongols en 1242 et les Turcs – il est vrai que c’étaient des Ottomans – en 1526…

Le bonheur conjugal

14

Un rêve prémonitoire

À peine m’étais-je endormi que je fis ce rêve pour le moins troublant. Je me trouvais dans le salon de mes parents, morts depuis longtemps, décidé à leur expliquer que je voulais rompre avec ma femme.

– « Je veux divorcer, leur dis-je, parce que je ne suis pas heureux.
– Tu crois qu’on est heureux, ta mère et moi ? rétorqua mon père.
– Vous n’êtes pas heureux, maman et toi ? fis-je, interloqué.
– Non, répondirent-ils tous les deux d’une seule voix, sans la moindre hésitation.
– Alors, pourquoi êtes-vous restés ensemble ? demandai-je.[access capability= »lire_inedits »]
– On est contents comme ça, dit mon père.
-Oui, on est contents comme ça, surenchérit ma mère. »

Mon père se tourna alors vers sa femme et maugréa :
– « Ces gosses d’aujourd’hui, la seule chose qui les intéresse, c’est le bonheur. »

Et ma mère, dépitée, de se tourner vers moi pour conclure :
– « Ne cherche pas le bonheur, Roland, ça va juste te rendre encore plus malheureux. »

Avant de me rendormir, je songeai que le seul but de la vie est de se préparer à rester mort très longtemps. J’ignore pourquoi, mais cette idée me réconforta.

Féeries cinghalaises

La plus adorable des créatures perd beaucoup de son charme quand, assoupie à vos côtés, elle plonge dans le sommeil en émettant de légers grognements ou, pire encore, en ronflant. Proust aurait-il pris autant de plaisir à contempler Albertine endormie s’il avait dû subir ses râles ou ses sifflements, qui transforment l’être aimé en un serpent venimeux ?

J’y songeais en lisant La Féerie cinghalaise, parue en 1926 chez Grasset, que m’a dégottée Alain Bonnand, expert en curiosités littéraires. L’auteur de cette féerie est Francis de Croisset, dont seuls quelques rares proustiens se souviennent sans doute puisqu’il figure dans À la recherche du temps perdu sous le nom de Bloch. Issu d’une famille juive allemande, les Wiener, il n’eut de cesse de s’intégrer à la haute société parisienne, d’abord en se faisant baptiser, puis en prenant le nom de Croisset en hommage à Flaubert, enfin en publiant des romans légers chez Grasset. Le bougre, par ailleurs, n’était pas dénué de talent : le passage où il décrit les passagers du paquebot qui l’emmène à Ceylan est un morceau d’anthologie. Il m’avait tellement marqué qu’en regardant mon amie s’endormir et craignant le pire, je me saisis du livre et lui lus préventivement le passage suivant.

« Sur le pont transformé en dortoir, les dormeurs affalés découvrent à la lumière dure des lampes un visage animal que le sommeil démasque. Une dame, qui avant dîner était encore jolie, ronfle, véridique. Ses joues fardées tombent comme des stores. À côté d’elle, une Anglaise rigide a laissé choir ses pantoufles et, sous sa couverture retroussée, montre deux pieds de noyée. Ma voisine de table, qui avait l’air si bon, dort avec férocité. Son nez mince semble un bec ; ses lèvres pincées, déformées par un pli amer, mâchonnent dans un cauchemar des explications agressives. Son souffle même gronde, désapprobateur. L’on ne devrait jamais regarder dormir une femme qui ne respire pas par le nez.

Je m’éloigne honteux, comme si j’avais violé le secret d’une lettre, et je rejoins mes compagnons de dortoir qui, eux du moins, ont le droit d’être laids puisque ce sont des hommes. »

Est-ce l’effet de la fatigue ou la monotonie de ma voix, mon amie a de nouveau sombré dans le sommeil. Dieu merci, elle ne ronfle pas et son jeune âge la protège encore, comme Albertine, des disgrâces du temps. Mais elle n’échappera pas au sort commun : mâchonner dans ses cauchemars des exclamations agressives. Mon unique désir : n’être plus là pour les entendre. Je me borne pour l’instant à embrasser son nombril et à retourner dans ma chambre me régaler de ces fééries cinghalaises avant de m’embarquer pour la nuit comme l’on part pour un voyage.

Cher ange

« Assassin, espoir des femmes » , tel est le titre de la pièce qu’Oscar Kokoschka avait écrite et fait jouer à Vienne. Il avait alors 23 ans. Il y traitait de la relation entre les sexes comme d’un appel au meurtre. Quelques années plus tard, quand Alma Mahler l’abandonna, il demanda à un sculpteur de réaliser un mannequin à l’image de sa maîtresse. Il insista pour que sa Galatée ne soit pas une poupée figée, inexpressive, mais un être « ambigu, mort, mais vivant par l’esprit ». Puis, lors d’une soirée orgiaque, il décapita ce misérable pantin de chiffon et l’aspergea de vin rouge avant de l’immoler par le feu.
Oscar Kokoschka, comme tous les artistes viennois, avait été vivement impressionné par le suicide d’Otto Weininger, qui s’était tiré une balle dans le cœur dans la maison de Beethoven. Ce jeune philosophe venait de publier son opus magnum, Sexe et caractère, élu bible de la misogynie par les modernes. Il y jetait l’anathème sur la sexualité : « Si le coït est immoral, c’est qu’il n’est aucun homme qui, dans le coït, n’emploie la femme comme moyen. »

Comme Schopenhauer, il comparait l’acte sexuel à un acte criminel, viol ou meurtre, suggérant enfin que les aspects les plus insupportables de la femme sont une punition méritée par l’homme, cette dernière n’en finissant pas de se venger des violences qu’elle a subies. Seul le renoncement à la procréation, c’est-à-dire le suicide de l’humanité, serait à même de mettre un terme à cette immémoriale haine des sexes.
Même son de cloche chez Octave Mirbeau, si apprécié par Buñuel : « La femme n’est pas un cerveau, elle est un sexe, rien de plus. Elle n’a qu’un rôle dans l’univers : celui de faire l’amour. » Elle est l’instrument de l’inconscient ou de la volonté qui mène le monde. Son individualité s’efface derrière sa fonction, qui est de perpétuer l’espèce. Créature maléfique, fatale par sa beauté qui transforme les hommes en pourceaux ou en pantins, elle les attire comme l’araignée dans sa toile.
On comprend dès lors ce personnage de Maupassant qui, d’abord effrayé par le mariage, puis écœuré par le « souffle léger des pourritures humaines » qu’exhale pourtant sa fraîche épouse, renonce à la chair en faveur du végétal : « Oh ! la chair, s’écrie-t-il, fumier séduisant et vivant, putréfaction qui marche, qui pense, qui parle, qui regarde et qui sourit… Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bon ? »

Plus cynique, Baudelaire aimait raconter l’histoire de cet homme qui va au tir au pistolet, accompagné de son épouse. Il ajuste une poupée et souffle à sa compagne : « Je me figure que c’est toi. » Il ferme les yeux et abat la poupée. Puis il dit en baisant la main de sa femme : « Cher ange, que je te remercie de mon adresse. »
Un aveu qui ne me coûtera plus rien : ce dont je rêve avec les femmes, c’est de les empêcher de respirer. Mais, pour être franc, ce sont plutôt elles qui me pompent l’air.[/access]

*Image : Rose Sawyer Galerie

2062, les cinquante ans de la viande artificielle

3

Ce soir-là, et contrairement à son habitude, Julia[1. À part ceux des deux principaux protagonistes et de leurs amis, aucun des noms propres de cette fable n’a été inventé, et aucun des faits ni des chiffres cités (antérieurs à juin 2012) n’est imaginaire, hélas.], rentrant de l’école, ne jeta pas même un regard distrait à son virtuel. Sitôt décontaminée, elle entra à grand fracas dans le bureau de son père, en pleine correction de copies, et, d’une voix blanche, lui débita d’un coup ce qui la tracassait depuis le matin :
– « Dade, selon le prof principal, il paraît que nous ne serions qu’une bande d’ignorants, vu qu’on ne savait même pas ce qui s’est passé de « fondamental », c’est le mot qu’il a utilisé, il y a tout juste cinquante ans, en août 2012. »[access capability= »lire_inedits »]

L’adolescente en était encore ulcérée. Jérôme se redressa, posa son crayon rouge et la fixa avec un demi-sourire ; décidément, les lacunes de sa fille en culture générale l’étonneraient toujours.

– « Et en fin de compte, il vous a révélé le pot-aux-roses, Monsieur… comment s’appelle-t-il, déjà ? Il vous a dit, pour 2012 ?

– Dupin ? Non, même pas. Figure-toi qu’il nous a demandé de faire une recherche pour demain, tu te rends compte ? Comme si on avait besoin de savoir ce qui a eu lieu, de soi-disant « fondamental », il y a si longtemps…

– Détrompe-toi, ma chérie. Il a raison, ton Monsieur Dupin. Il y a un demi-siècle, en 2012, donc, des savants ont inventé la viande artificielle − ce qu’on appelle maintenant la plastiviande. Je dirais presque, il y a seulement cinquante ans, tant cette découverte a changé la face du monde. Dis-moi, on vous a quand même expliqué, au collège, ce qui se passait avant ? Comment les gens, même… normaux, mangeaient des morceaux d’animal mort ?

– Tais-toi, Dade, j’arrive toujours pas à le croire. Oui, quand on nous en a parlé en CT 8, je me souviens que Marc a vomi en classe, et que Sido a été malade pendant trois jours. Manger des animaux morts !

– Tu sais, les hommes ont fait ça pendant des millénaires. Il est vrai qu’ils se sont aussi longtemps entre-dévorés, ce qui n’était pas très différent. Bref, vers le début du XXIe siècle, de grands scientifiques, des économistes, des responsables écologistes et des industriels se sont dit qu’il était temps d’en finir avec cet usage barbare.

– Barbare ? Monstrueux, oui ! Immonde ! Rien que d’y penser…

– Si tu veux. Ce sont eux qui, les premiers, ont mis la main à la pâte. Tous y avaient intérêt. Les écologistes soulignaient, en s’appuyant sur les travaux de chercheurs hollandais, que la viande artificielle, en mettant fin à l’élevage, réduirait du coup de 99 % la surface des sols occupés, et de 78 % l’émission de gaz à effet de serre. Ils citaient souvent un biochimiste de l’université de Stanford, Patrick Brown, pour qui l’élevage constituait « de loin la plus grande catastrophe environnementale en cours ». Les macro-économistes notaient qu’il faudrait bientôt nourrir 9 ou 10 milliards d’êtres humains, et que la production industrielle de nutriments était désormais un impératif absolu, une question vitale. Certains d’entre eux évoquaient ce qui s’était passé à la fin de la Préhistoire : le passage de la chasse et de la cueillette à la culture et à l’élevage, une mutation sans laquelle, disaient-ils, l’humanité aurait été condamnée à végéter puis à disparaître. Les magnats de l’agroalimentaire, de leur côté, y voyaient une mine d’or aussi fabuleuse qu’inépuisable, puisque ceux qui détiendraient les brevets, les laboratoires et le savoir-faire contrôleraient par là-même l’alimentation mondiale. Un hold-up légal qui ferait passer l’histoire des OGM et du maïs transgénique pour une simple rigolade, et Monsanto pour un petit joueur. Enfin, certains groupes d’amis des bêtes plus ou moins liés aux mouvements de l’écologie radicale, comme PETA − People for Ethical Treatment of Animals − déclaraient que cette opération serait en outre hautement morale, et parfaitement en phase avec la culture compassionnelle, puisque la viande in vitro mettrait « un terme à la souffrance de milliards d’animaux dans les élevages intensifs et les abattoirs[2. Isabelle Goetz, cité in I. Sorente, « La viande in vitro, cuisine cellulaire », Le Monde du 23 juin 2012, supplément Sciences et Techno, page 2.].

Grâce à cette révolution, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En 2008, année où l’Union européenne donna son accord pour la commercialisation de viande d’animaux clonés, PETA offrit une récompense de 1 million de dollars au laboratoire qui parviendrait à produire de la viande de poulet synthétique avant l’été 2012. En parallèle, plusieurs équipes de scientifiques hollandais tentaient de faire la course en tête. Alors que Bernard Roelen, un professeur de science vétérinaire de l’université d’Utrecht, essayait d’élaborer de la viande de porc artificielle, Mark Post, le futur prix Nobel, alors simple professeur de physiologie vasculaire à l’université de Maastricht, poursuivait ses recherches sur la fabrication de viande de bœuf. En octobre 2011, Post lança le fameux « In Vitro Meat Project », qui consistait à prélever par biopsie des cellules souches, à en accélérer la prolifération par stimulation électrique et chimique, puis à les transformer en fibres musculaires. La difficulté, c’était de faire se dupliquer les cellules sur un mode industriel, bref, de passer de l’éprouvette à l’usine, puis à l’hypermarché. Après 30 duplications cellulaires, expliquait Post, on a 1 milliard de cellules, soit environ 100 g de viande, l’équivalent d’un steak haché. Mais après 50 duplications, on en a 100 tonnes[3. Ibidem.] : un bifteck de plusieurs kilomètres de long, uniforme, sans défaut, sans nerf et sans gras, sans saveur ni odeur désagréable. Mark Post y parvint au cours de l’été 2012 et le 20 août, toutes les télévisions du monde étaient présentes lorsqu’il dévora en direct le premier hamburger à la plastiviande de l’histoire de l’humanité…

– Ben c’était pas trop tôt…

– Ensuite, tout est allé très vite. Les industriels de l’agroalimentaire ont mis la gomme, multiplié les labos, construit les usines ; la Bourse s’est emballée, les chercheurs ont bénéficié de crédits insensés et, dès 2015, ils sont parvenus à 60 duplications. Du coup, malgré les bénéfices colossaux engrangés au passage par les multinationales, le prix de la viande a littéralement dégringolé, et tous les éleveurs ont dû mettre la clé sous la porte. Au début, certains États comme la France ont bien essayé de soutenir leur agriculture et de subventionner massivement l’élevage. Mais ils ont aussitôt été condamnés par la Cour de justice de l’Union européenne pour pratiques anticoncurrentielles, et ils ont fini par comprendre que cela ne servait plus à rien. En Europe, l’élevage de bétail avait pratiquement disparu en 2020 − ne subsistaient plus que quelques rares exploitations qui, à prix d’or, fournissaient en viande naturelle les restaurants de grand luxe. Avec les éleveurs, disparurent aussi le bétail, les cultures destinées à son alimentation − et la plupart des espèces animales sauvages. Comme elles s’étaient mises à pulluler dans les anciennes prairies laissées en jachère, il a bien fallu les éradiquer; et puisqu’il n’était plus question de leur tirer dessus et de les faire souffrir, on a été contraint de répandre des virus artificiels du type myxomatose. Désormais, nos campagnes sont riantes, mais silencieuses. Elles sont enfin propres : plus de bouses, de déjections, de cadavres, plus de fumier ni de lisier. Hygiéniques comme des paillasses de laboratoire. Du reste, la faillite des éleveurs a permis aux labos-usines de s’installer à bon compte en dehors des villes, d’embaucher les anciens paysans comme laborantins et de produire à moindre coût la bonne plastiviande que nous mangeons tous les jours. Quant à la viande « naturelle », ne t’en fais pas, ma chérie, il y a aucun risque que tu en manges un jour, puisque sa consommation a été interdite par une Directive européenne en 2022, puis par la Charte internationale sur l’égalité de traitement entre humains et animaux de 2030.

– Pourtant, Sido prétend que certaines personnes en mangeraient encore…

– J’ai vaguement entendu parler de cette rumeur, et d’un groupuscule dénommé « Le bœuf clandestin » qui élèverait secrètement des animaux pour les manger, soi-disant parce que leur viande aurait du goût, alors que la plastiviande n’a que la saveur des arômes de synthèse qu’on y ajoute. Mais j’ai du mal à y croire. Et même si de tels monstres existent encore, je suis sûr qu’ils finiront par disparaître, ou par comprendre leur erreur. Que veux-tu, c’est le sens de l’Histoire. L’homme est appelé à progresser jusqu’à l’infini, et à devenir l’égal des dieux. Or, les dieux ne tuent pas des bêtes pour les manger. Allez, ma chérie, tout ça m’a donné faim. Tu t’es bien décontaminée en rentrant ? On va se régaler : pour le dîner, j’ai acheté du Soleil vert ! »[/access]

*Photo : BobPetUK

Quand les salafistes tunisiens agressent un tueur d’enfants anti-israélien

9

Jeudi dernier à Bizerte, station balnéaire du nord de la Tunisie, à l’occasion de la journée internationale de Jérusalem qu’organise chaque année l’Iran pour récupérer, pardon soutenir, la cause palestinienne, on a frôlé le bain de sang, mais pas celui qu’on aurait pu craindre a priori. Alors que le président iranien Ahmadinejad, le Guide suprême Khamenei et le secrétaire général du Hezbollah Nasrallah ont encore tout récemment traité Israël de « tumeur cancéreuse » censée constituer « le principal problème du monde musulman », l’affrontement bizertin du 16 août n’a pas pris la forme d’un pogrom antijuif, mais d’un carnage intra-islamiste.

Comment en est-on arrivé là ? Lors de la première commémoration de la « Journée Al-Qods » dans la Tunisie nouvellement islamiste d’Ennahda, un anti-israélien au pédigrée particulièrement prestigieux était l’invité-vedette des débats : Samir Kuntar. Ce dernier est mondialement célèbre pour un haut fait d’armes: avoir assassiné en 1980 un père de famille et sa petite fille de quatre ans, en fracassant le crâne de celle-ci contre un rocher. Ces crimes lui valurent près de trente ans de détention dans les prisons israéliennes -avant qu’un échange de prisonniers entre l’Etat juif et le Hezbollah ne lui rende la liberté en 2008. Dès lors, ce druze issu du Front de Libération de la Palestine est devenu l’égérie du Hezbollah, qui a même eu l’obligeance de lui trouver une jeune fille chiite à son goût pour mariage.

Hélas pour lui, ce jeudi, Kuntar ne s’est pas contenté de faire feu sur la politique israélienne, il s’est cru obligé de faire du zèle au bénéfice de ses employeurs. En pleine guerre civile syrienne, il a claironné son soutien indéfectible à Assad et s’en est pris aux parrains saoudo-qataris de la guérilla armée dont il a fustigé la « puanteur des pétrodollars ». C’en fut trop pour quelques nervis salafistes présents dans l’assistance qui, apparemment sûrs de leur impunité, attaquèrent la foule des spectateurs à coups de bâtons et de sabres. Prudent, Kuntar s’est enfui par une porte dérobée avant d’avoir à confronter d’homme à homme ses arguments avec ceux de ses contradicteurs.

On pourra constater l’efficacité des troupes de choc salafistes à l’examen des gueules cassées qu’ils laissent derrière eux. Mais malgré leur sauvagerie, ces fanatiques ont encore quelques progrès à faire pour égaler celle du tueur de la petite Einat Haran. Finalement, s’il y a une conclusion à trouver à cette fameuse journée Al-Qods, c’est bien que sunnites radicaux et extrémistes pro-chiites n’ont pas besoin d’Israël pour s’entretuer…

Attention aux cloportes armés !

130

Un récent papier de l’ami Bennasar nous faisait part du suicide par défenestration d’un homme excédé par les petits cons qui s’amusaient à faire hurler leur mobylette en bas de chez lui. Il était évident dans l’esprit de l’article que la cause directe de ce suicide était le comportement des jeunes comme il est évident dans l’esprit de la Justice, qui vient de mettre en examen son ancien pédégé Didier Lombard, que les suicidés de France Telecom sont morts à cause de méthodes managériales planifiées flirtant consciemment avec le sadisme moral.

Apparemment, en France, comme nous le signalait Cyril Bennasar, on a tendance à retourner la violence que l’on subit contre soi-même. L’homme de Roubaix qui s’est défenestré à cause des voyous a préféré mourir que de prendre une 22 et de faire un carton en bas de chez lui. Les salariés de France Telecom, pour leur part, ont préféré mourir plutôt que de séquestrer les responsables de leur malheur, voire de faire sauter leurs voitures ou de leur tirer dessus comme à l’époque des Brigades Rouges ou d’Action Directe. Reste à savoir si quelqu’un aura le courage, ou l’inconscience, de le déplorer.

Par exemple, a-t-il fait le bon choix, cet allocataire du RSA qui ne le touchait plus depuis le mois de mai pour d’obscures complications administratives et qui s’est immolé par le feu avec du white spirit dans les locaux de la Caisse d’Allocations familiales de Mantes-la-Jolie ? Il a été hospitalisé dans un état très grave avant de mourir à l’âge de 51 ans, il y a quelques jours. Son désespoir vaut bien celui du défenestré de Roubaix. Se foutre par la fenêtre ou s’imbiber de produit inflammable, c’est tout de même des symptômes d’un désespoir difficilement imaginable. Et étrangement similaire, non ?
Quelque chose me dit même que leur vie devait beaucoup se ressembler et que l’un aurait pu être à la place de l’autre, dans la grande déroute de l’Etat-Providence qui ne met plus de policiers de proximité dans les quartiers et d’employés derrière les guichets de la souffrance sociale.

A-t-il eu un comportement de cloporte, cet « assisté » comme disent les gens qui « travaillent » même s’ils touchent comme tout le monde des allocs, qu’elles soient familiales, ou qu’elles concernent l’âge qui vient, le logement, les transports, les rentrées scolaires de leurs enfants ou bénéficient de crédits d’impôts ?
C’est vrai, notre brûlé vif aurait pu faire comme certains étasuniens, très en forme cet été, dans les cinémas, les temples sikhs et les campus texans : revenir avec un flingue et nettoyer par le vide. Ca ne règle rien, il y a beaucoup de sang sur les murs mais apparemment, ça les soulage. Manifestement, dans le pays où l’on condamne à mort et exécute des hommes dont les experts reconnaissent unanimement qu’ils ont sept ans d’âge mental, c’est plutôt de l’ordre du réflexe psychotique que politique, à moins de considérer un survivaliste qui confond un sikh avec un musulman pour un penseur politique et non un gros con.

A mon avis, le problème est davantage de savoir ce qu’il faut accorder comme crédit à des sociétés qui ne laissent comme alternative à ses citoyens que la violence. Celles qu’ils vont exercer contre eux-mêmes à force d’inhibitions ou celles qu’ils pourraient exercer contre les autres, contre ceux qu’ils tiennent à tort ou à raison pour responsables de leurs conditions de vie souvent effroyables.
Et si on réfléchit froidement, c’est à ce genre de choses qu’on s’aperçoit qu’il faut changer de société. Vite. Et si possible pacifiquement.

*Photo : Gran Torino

Le sexe rapproche, le genre divise

6

Après plusieurs essais sur la politique des sexes, Sylviane Agacinski affronte, dans son dernier livre, la « théorie du genre » qui figure depuis peu au programme des SVT pour le secondaire. Défendue aux États-Unis par Judith Butler et Beatriz Preciado, et en France par Monique Wittig, cette théorie insiste sur les aspects sociaux et culturels de la « sexuation » au point de donner à ceux-ci un rôle déterminant dans la séparation de l’humanité entre hommes et femmes.

Femmes entre sexe et genre est donc, d’abord, une réfutation de cette théorie. Après une critique serrée des textes de Butler, Preciado et Wittig, elle conclut sans appel qu’analyser les contextes socio-culturels qui poussent les hommes et les femmes à observer les codes de leur genre est une chose, mais qu’avancer l’idée que nous sommes hommes et femmes par conditionnement social en est une tout autre.[access capability= »lire_inedits »] Le « genre » est la mise en scène de la différence sexuelle, il ne la crée pas : « S’il est possible de traverser les genres par des pratiques sexuelles qui transgressent les normes culturelles, il n’est pas possible de passer d’un sexe à l’autre en s’appropriant les propriétés organiques de l’autre (ses pouvoirs biologiques). »

Sylviane Agacinski montre ainsi les visions du monde qui structurent ces théories. Au départ, elles sont inspirées par la révolte contre les « assignations » où ont traditionnellement été enfermées les femmes en vertu de leur fonction procréatrice. D’où le postulat de base de la position « queer » : puisque la fonction procréatrice a été la prison des femmes, c’est avec cette association « naturelle » entre féminité et procréation qu’il faut en finir. Seulement, pour y parvenir, il faudrait non seulement supprimer le fondement culturel mais aussi le fondement naturel de la sexuation. Vaste entreprise qui produit bien moins des thèses précises qu’un horizon, des attentes, des aspirations, des mouvements, le but étant moins d’établir des faits précis que de changer les comportements collectifs.

Sylviane Agacinski choisit donc de confronter le « tout naturel » d’un côté et le « tout culturel » de l’autre. Elle refuse clairement les préjugés qui font de nos positions sexuelles respectives une fatalité, de l’homosexualité une anomalie ou, comme chez Freud, une immaturité − cette critique du « tout naturel » est devenue aisée ne serait-ce que parce que nous savons que de nombreuses cultures font un usage réglé de l’homosexualité. En revanche, il est devenu difficile de critiquer les thèses culturalistes qui semblent, dans leur supposée nouveauté, offrir un horizon infini : qui peut dire jusqu’où ira la mise en cause des évidences auxquelles nous sommes habitués ? Pour ébranler ce dogmatisme sournois, Sylvie Agacinski relie « l’idéalisme linguistique » qui perce sous les thèses queer à l’existentialisme d’Heidegger et de Sartre. Les existentialistes nous situent dans un vide entre la matière informe et la singularité que nous construisons en faisant usage de notre liberté.
Sylviane Agacinski leur oppose la réflexion de Husserl et de Bergson qui introduisent un troisième élément : la vie. Celle-ci n’est pas considérée comme une simple quantité. On ne la met pas en forme de l’extérieur parce qu’elle est par elle-même une organisation. « La vie, dit Bergson, travaille comme si elle avait elle-même des idées générales […] L’idée de genre correspond surtout à une réalité objective dans le domaine de la vie, où elle traduit un fait incontestable, l’hérédité. » Le biologique n’est donc pas un simple matériau que nous mettons en œuvre, nous ne sommes pas avec lui dans le rapport du menuisier à une pièce de bois, nous en sommes. Sylviane Agacinski affirme donc que les thèses queer, parce quelles ignorent la nature du vivant, sont aussi contraires aux sciences de la vie que le sont, symétriquement, les thèses créationnistes[1. La différence est qu’on mène des campagnes contre l’enseignement du créationnisme alors qu’on enseigne les théories du genre.].

Pratiquement, ces thèses débouchent sur une instrumentalisation du corps humain : « Si l’on occulte l’organisation des corps vivants pour ne retenir que leur matérialité, les corps deviennent façonnables […] Sur cette base, la théorie queer se trouvera nécessairement prise et dépassée par une conception intégralement biotechnologique du corps. » La réflexion de Sylviane Agacinski est aussi largement une critique de la fausse alliance entre homosexualité et féminisme qu’essaie de fonder la théorie du genre en reléguant au second plan l’orientation sexuelle qui devient une affaire personnelle. Le queer n’a rien à faire de nos perplexités devant le partage naturel du pouvoir d’engendrer.

Notre auteur ne porte aucun jugement sur l’homosexualité mais elle la cantonne à la marge, comme n’ouvrant sur la sexualité qu’une perspective incomplète (qui tend à être celle des modernes en général parce que nous tenons de plus de plus à un idéal de coïncidence avec nous-mêmes), une perspective qui privilégie le jeu sexuel, la poursuite du plaisir et de l’objet de plaisir en négligeant la fécondité et la dualité qu’elle suppose. Commentant Michel Foucault et ce qu’il dit de la sexualité antique, Sylviane Agacinski remarque qu’en l’occurrence, la différence sexuelle est remplacée par le rapport passivité/activité, donc par une séparation dont l’axe et le pouvoir.

Agacinski observe entre hétérosexualité et féminisme un lien inverse, qui se noue autour du désir de procréer commun aux deux sexes mais dont les femmes ont un sentiment et une expérience plus directs. Pour autant, elle ne s’arrête pas à ce qui pourrait paraître une opposition entre le désir brutal, superficiel, vite satisfait de l’homme et l’implication profonde de la femme. Au contraire, non sans générosité, elle réunit les deux moitiés de l’humanité dans le même sentiment d’être débordées par l’irruption de la sexualité, c’est-à-dire par une vitalité qui passe à travers nous.
Cette vision contraste avec le caractère polémique des idéologies du genre. En effet, celles-ci nous placent d’autant plus, hommes et femmes, en opposition qu’elles prétendent que nous sommes, dans une sorte de jeu à somme nulle, les seuls auteurs de notre condition et de celle des autres. Cette affirmation d’une radicale autonomie de nos volontés nous met en position d’adversaires alors que la reconnaissance d’une dépendance peut nous réunir et nous apprendre à partager, selon des modalités différentes, une même humanité.

Sylviane Agacinski n’élude pas, cependant, une question gênante : pourquoi ce qui est la source et l’assise du pouvoir féminin, l’enfantement et le pouvoir éducatif maternel, ont-t-il pu être considérés par des féministes comme un asservissement, une tâche sociale dont il fallait les exempter pour aligner leur sexualité sur celle des hommes ? Une réponse claire et convaincante est donnée à la fin du livre : « Aujourd’hui les femmes sont ingrates avec leur puissance parce qu’elle leur a été longtemps confisquée. » Cela nous amène à comprendre que la millénaire oppression masculine, le droit patriarcal des Romains, le soin d’initier les garçons à l’écart des femmes, la négation de l’apport génétique de celles-ci furent des réponses à la peur suscitée par le pouvoir féminin. Or, rien ne dit que nous en ayons fini avec cette peur.[/access]

Femmes entre sexe et genre, Sylviane Agacinski, Seuil 2012.

*Photo : Tinker*Tailor loves Lalka

Quand le roman noir raconte l’Histoire

6

Il va falloir s’y faire, non seulement ils font un tabac aux Jeux Olympiques mais en plus les Anglais donnent les meilleures séries télévisées (voir l’extraordinaire Luther ou encore Skins) et font jaillir de véritables monstres littéraires comme Tim Willocks. Les amateurs de roman noir, avant que son best-seller La Religion, n’en fasse un auteur mondialement connu, l’avaient repéré avec deux titres Bad City Blues et Les Rois écarlates[1. Publiés au Seuil/Noir] qui tranchaient sur la production courante anglo-saxonne par une certaine qualité de sadisme, un art de la psychologie des profondeurs et un génie méphitique dans l’horreur. Le tout absolument dépourvu de gratuité et de complaisance, ce qui redoublait le plaisir du vrai lecteur de polar, ce masochiste hypocrite qui n’aime rien tant qu’être déstabilisé et poursuivi de manière poisseuse par des personnages, flics psychopathes, femmes hantées par la vengeance, psychiatres toxicomanes qui devraient être de simples caricatures de roman populaire et qui deviennent aussi réels que ses voisins de paliers.

Maintenant, venons-en à La Religion. La Religion, qui vient de reparaître en poche, raconte sur mille pages les trois mois de siège que l’armée ottomane fit subir à Malte et aux chevaliers de l’Ordre des Hospitaliers dans des proportions numériques qui sont à peu près celle des rebelles texans contre les troupes du général Santa-Anna à Fort Alamo ou celle des légionnaires français de Camerone contre les soldats de Juarez. On est au printemps 1565. Les chevaliers, commandés par La Valette et soutenus par la population locale, vont tenir le choc dans des conditions inhumaines ou surhumaines, on ne sait plus trop car il y a là chez Willocks une certaine ambiguïté, un rapport à la violence héroïsée qui fait tout son charme pervers.

On pourra faire remarquer que La Religion n’est pas un roman noir mais un roman historique. Il se trouve que depuis un certain temps, c’est le roman noir qui renouvelle le roman historique comme il renouvelle le roman d’anticipation et le roman tout court. Il y a une capacité d’hybridation ou de métissage dans la littérature populaire qui assure sa vitalité et lui permet d’ailleurs de devenir avec le temps de la littérature tout court.
Ainsi commence-t-on à s’apercevoir que Dumas est de plein droit un des grands romanciers du XIXème siècle et il arrive ces temps-ci la même chose à Jules Verne. On peut ne pas aimer Jules Verne ou Dumas mais quand un écrivain crée une mythologie durable, peu importe qu’il ait écrit des feuilletons pour les journaux ou des romans pour la jeunesse, il devient une part de l’identité nationale. Je ne sais plus quel auteur, Nimier ou Laurent, avait longtemps refusé de lire la fin du Vicomte de Bragelonne pour ne pas avoir à subir le deuil de Porthos.

La Religion de Tim Willocks est-il un roman historique ? Si on s’en réfère à la précision de la reconstitution, il n’y a aucun doute. Les forces en présence, leurs uniformes, la topographie créent un effet de réel absolu qui n’exclut pas la poésie homérique comme cette énumération des unités navales et terrestre turques qui rappelle volontairement celle de L’Iliade.

La Religion de Tim Willocks est-il un roman noir ? En tout cas, c’est un roman willocksien. Il est occupé aux trois quarts par d’effroyables scènes de batailles, il sent l’arquebusade, la décapitation, l’étripage. Dans une autre vie, Willocks ne s’est pas contenté d’être l’amant de Madonna, il a aussi été chirurgien. La Religion ne se refuse donc pas une certaine précision dans les dégâts infligés aux corps et la manière dont on essaie de les réparer. Un siège de trois mois, avec des assauts quotidiens, ça suppose que l’on sente les chairs brûlées par le feu grégeois, les humeurs qui sortent des yeux crevés, l’odeur épouvantable des masses de corps entassés sous des remparts de plus en plus sapés par les mines, les fornications désespérées dans les maisons ébranlées par les tirs d’artillerie incessants.
Il y a même un usage assez fréquent de l’opium dans le roman qui montrent que même avec la Foi ancrée au corps, que l’on soit janissaire du Grand Turc ou hallebardier d’un tercio espagnol, il vaut mieux être défoncé quand il s’agit de se battre jusqu’à l’épuisement sous un soleil de plomb, en pataugeant dans des charniers.

La Religion de Tim Willocks est-elle un roman politique ? Evidemment, comme tous les grands romans. Aucun prêchi-prêcha mais simplement la peinture du choc des civilisations dans toute son horreur nue. Son personnage principal Mattias Tannhäuser est entre les deux cultures. Ancien janissaire, devenu un commerçant avisé, cynique et érudit, c’est un peu par hasard (ou par amour, ce qui revient au même) qu’il se retrouve à Malte. C’est à travers lui que l’on assiste aux événements. Mattias, comme on dirait aujourd’hui, est épouvantablement relativiste, voire multiculturaliste. Il pense d’abord aux affaires et tient une auberge à Messine avec deux amis, un ancien mercenaire anglais et un commerçant juif, tous les trois posant un regard un peu désabusé sur les mystérieuses raisons qui poussent les hommes à se massacrer pour des transcendances pour le moins hypothétiques.

Cela permet un intéressant va-et-vient pour le lecteur qui, à peu près toutes les cinquante pages, se demande où sont les bons et où sont les méchants. Ou s’aperçoit que les héros sont souvent des salauds et vice-versa. Que peut-être même, l’héroïsme est une belle saloperie parce que c’est l’affaire de gens absolument convaincus et que les gens absolument convaincus sont toujours des assassins en puissance. Nous décrit-on la douceur et le raffinement de la civilisation ottomane que l’on apprend que les souverains ont l’habitude de faire étrangler les enfants en bas âge de leurs familles pour éviter les problèmes de succession. Nous montre-t-on le courage poignant des Hospitaliers que les voilà exécutant froidement un émissaire ou procédant quotidiennement sur les remparts à la pendaison d’un prisonnier turc, histoire de marquer la durée du siège comme un calendrier macabre.

Et malgré tout ça, La Religion est-elle un roman poétique ? Evidemment puisque deux femmes, jusqu’au bout, joueront pour les deux camps du luth et de la viole de gambe dans les ruines du Borgo.
C’est que si la musique n’adoucit pas les mœurs, elle adoucit les morts.

La Religion de Tim Willocks (Presse Pocket)

Pour mieux connaître Willocks, on pourra lire aux éditions Allia une nouvelle intitulée La cavale de Billy Micklehurst, suivie d’un entretien remarquable avec Natalie Beunat.

Vient aussi de paraître un roman pour adolescents, Dog Lands aux éditions Syros.

*Photo : Siège de Malte, wikimedia

Confession d’un allemand du siècle

3

C’est un livre usé comme un grimoire. Une édition de 1953, confectionnée en papier de bois, lorsque le Plan Marshall commençait à peine à sortir l’Europe de l’ère des restrictions de guerre. Généreusement offert par le bouquiniste Marc Heintz, qui propose le plus bel étal de la rive gauche, à deux pas de l’Institut du Monde Arabe, ce précieux volume contient l’un des chefs d’œuvre littéraires du siècle écoulé, Le Questionnaire d’Ernst Von Salomon. Entendez chef d’œuvre au sens littéral du terme : il s’agit non seulement d’une des œuvres littéraires les plus abouties du XXe siècle, mais c’est aussi le monument qui vient parachever l’œuvre entière de son auteur, comme un ouvrage d’art donne sens et harmonie au travail de l’ébéniste.

En 648 pages, Ernst Von Salomon nous livre ses réponses détaillées au questionnaire que lui soumit le Gouvernement Militaire Allié – en fait les Américains – au sortir de la Seconde guerre mondiale. Ses 131 questions, des plus triviales (nom, lieu de naissance) aux plus insidieuses (« pour quel parti avez-vous voté aux élections de 1932 ? ») permettent à l’auteur des légendaires Réprouvés de revenir sur son parcours, son œuvre d’écrivain intimement liée à sa vie mouvementée, lui offrant l’occasion de lever toute ambiguïté sur son hostilité au nazisme, malgré les suspicions des Américains. Avec ironie, Von Salomon note l’absurdité de la démarche du libérateur yankee, ce renversement par l’absurde de la frénésie de renseignements totalitaire : « L’enregistrement est la forme parfaite dont découleront toutes les suites du régime de la terreur. Un homme dans un fichier est déjà un homme mort ».
Voilà qui pose l’homme Von Salomon. Rétif à toute forme de matérialisme, le mercenaire des Corps-Francs élevé dans une école de cadets militaire – lisez son roman de garçon Les Cadets – naquit en 1902 sur les bords de la Baltique, à Kiel, flanqué d’un patronyme à consonance israélite. Son frère Bruno, longtemps affilié au parti communiste, lève d’ailleurs le voile sur les origines aristocratiques françaises et vénitiennes de leur famille catholique venue s’installer en Allemagne après avoir mis un pied en Lorraine.

Le réprouvé

C’est sans doute une réminiscence de cet aristocratisme foncièrement attaché à l’honneur qui le fit s’engager dans l’aventure des Corps Francs, afin de combattre aux frontières d’un Empire amoindri par les traités successifs qui ont soldé la guerre de 1914-1918. D’un diktat l’autre, comme il le relatera plus tard dans Les Réprouvés, le jeune Ernst et ses camarades de l’Organisation Consul planifient l’assassinat de Rathenau, ministre patriote qu’ils rendirent néanmoins coupable des renoncements allemands aux frontières. Von Salomon paiera sa maladroite participation au complot d’années de prison. « Pendant six ans (…) j’avais tous les matins le même sentiment d’avoir devant moi la journée la plus triste, la plus désespérée et la plus sombre de ma vie » confie-t-il à l’infirmière du centre sanitaire qui l’accueille à sa sortie de détention et le convaincra de prendre la plume.
Par ses réponses méthodiques au questionnaire américain, Von Salomon purge et assume tout à la fois son passé au sein des cercles « révolutionnaires nationaux » et de la mouvance du « nouveau nationalisme » de l’entre-deux-guerres, qu’Hitler saura récupérer à son profit en en subvertissant les principes. « Nous viv(i)ons dans l’idée » résuma leur figure tutélaire Ernst Jünger dans son Journal, conscient d’offrir une direction bien davantage esthétique que politique, à l’image de ses provocations de chevalier moderne, lorsqu’au cocktail annuel de l’ambassade soviétique à Berlin, il traitait les officiers allemands de « sous-hommes ».

Au-delà de cet épisode cocasse, Von Salomon revient sur la fougue de ses jeunes années, lorsque la République de Weimar construite sur les décombres de la grande Allemagne offrait le terreau idéal aux instincts guerriers des jeunes gens traumatisés par l’humiliation de 1918. Dans sa fresque romanesque Le destin de A.D, on lit cette métaphore de l’atmosphère ambiante : « Le vin qui fermentait dans les cuves bourgeoises devait un jour être bu sous l’appellation de fascisme (…) Quand le vin bout, l’écume déborde ». Et pour déborder, cela déborda, tant ces hommes révoltés s’efforcèrent corps et âme de faire bouillir la marmite de la révolte.
A l’époque, on ne parlait pas encore d’indignation mais de l’ « ivresse comparable du sacrifice, l’autodestruction, le caractère grandiose de la tentative de « faire sauter la terre pour atteindre la lune. Bref, un très joli phénomène de la puberté » pour qui l’a vécu. En pleine effervescence, la République bourgeoise chancelante laisse l’opportunité aux nazis, « ce petit club risible qu’au fond, personne ne prenait au sérieux », de phagocyter le mouvement national, la révolte des paysans paupérisés par les indemnités de guerre, et les revendications du patronat, pour incarner la troisième voie entre conservateurs et sociaux-démocrates.

L’hostilité de droite au nazisme

Or, de son émergence à son apogée totalitaire, Von Salomon fut un opposant de droite au nazisme, dont la répulsion à l’égard d’Hitler n’est pas toujours bien entendue. Auréolé de son passé de prisonnier politique nationaliste, qui le dispensa de partir sur le front, scénariste d’une maison de production de films historiques, Von Salomon eut longtemps à répondre de ses supposés liens avec le régime nazi. Pourtant, nombre de ses camarades réprouvés participèrent à l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le Führer et il refusa mordicus d’adhérer au NSDAP, aux dépens de ses intérêts de carrière.
Mais c’est surtout sur la doctrine que la droite nationaliste-conservatrice divergeait avec Hitler, après avoir frayé un temps avec la SA. Comme son ancien mentor Ehrart, Von Salomon méprisait le tribun démagogue Hitler, dont il rejette avec le racisme biologique, l’esprit de parti et la politique plébiscitaire qui, en transférant la puissance de l’Etat au niveau des masses fanatisées, en vient à nier l’humanité et la singularité de chacun. A l’instar de Franz Neumann et avant les réflexions inspirées de Louis Dumont sur le totalitarisme, Von Salomon scrute avec acuité le fonctionnement du Béhémoth nazi qui atomise les individus pour les rassembler sous la forme de masses artificiellement recrées, niant à la fois l’individu et les solidarités communautaires.

Pas à pas, Le Questionnaire nous fait vivre l’incendie du Reichstag, les nuits de cristal et des longs couteaux, l’Anschluss, la déclaration de guerre, la défaite finale et le suicide du dictateur. La finesse psychologique de l’auteur donne parfois des scènes et des dialogues surréalistes, comme le discours que tient Plaas, ami de Von Salomon reconverti dans la SS : « Ce qui arrive aux Juifs va nous arriver à nous tous. Et par les mêmes gens, du reste. Cela commence en petit et cela finit en grand. »
Après une parenthèse enchantée au pays basque, le temps d’une délicieuse amourette au début des années 1930, Von Salomon revient au tragique de l’époque. Devant la barbarie totalitaire, cet homme qui confesse ne rien entendre à la poésie lyrique, à la musique et à la religion rend un bel hommage à la transcendance : « lorsque l’homme s’émancipa de Dieu, il ne pouvait guère soupçonner qu’un jour les choses s’émanciperaient de lui ».

Suspect, allemand patriote donc répréhensible, Ernest subit les affres de la libération avec sa fiancée Ille, certaines troupes américaines décidant de faire payer le prix fort à des Allemands forcément coupables. Instruit par l’Histoire et sa grande hache, Von Salomon nous enseigne que le Bien absolu n’existe pas. « L’homme n’est pas terrible de nature, il l’est seulement quand, esprit subalterne, il possède un certain pouvoir sur les autres hommes. La vraie souveraineté est toujours tolérante, c’est pourquoi elle est si rare ». Tout est dit.

Ernst Von Salomon, Le Questionnaire.

*Photo : Berlin bombardé, Nigel Cawthorne

Roms : Audrey Pulvar fâchée contre François Hollande

12

La toute nouvelle directrice du magazine Les Inrocks, Pulvar, a consacré cette semaine son premier édito à un sujet on ne peut plus chaud : les démantèlements de camps de Roms, une mesure gouvernementale dont il semblerait qu’elle ne sente pas exagérément solidaire : « Au rythme où la gauche au pouvoir expulse du Rom et démantèle du camp de fortune, jetant à la rue, sans réelle solution alternative, des centaines – et bientôt des milliers – de personnes, la gauche, toute la gauche (la vraie ?) serait vent debout comme une seule femme, non ? »

Histoire d’enfoncer le clou, l’ancienne chroniqueuse de Laurent Ruquier ne se contente pas d’assimiler la politique de Manuel Valls de celle de l’UMP : sans même passer par la case Ayrault, elle en tient l’actuel président pour moralement responsable : « Chasser les Roms, rouvrir les charters : cautère sur jambe de bois. On ne résout pas le problème, on le déplace. On soulage, momentanément, des riverains incommodés par le bidonville poussant sous leurs fenêtres, et après ? » écrit l’éditorialiste, avant de trancher dans le vif : « Cher François, on n’a pas voté pour ça. »

Ce n’est sûrement pas moi qui irai critiquer la nouvelle directrice des Inrocks pour avoir défendu la ligne historique du journal. Tout juste lui reprocherai-je un brin d’imprécision, si peu raccord avec son franc-parler: qui est ce mystérieux « on » qui n’a pas voté pour « ça » ? . Si « on », c’est Audrey, alors, elle aurait du dire « je », même s’il est peu probable qu’un camp rom s’installe un jour sous ses propres fenêtres.

Si ce « on » renvoie au lectorat des Inrocks, voire à toute la mouvance sociétaliste, un « nous » suivi d’un petit indice permettant l’identification des locuteurs, aurait été plus clair – et la mise en garde tout aussi efficace. Hélas, les traditions se perdent et le « D’où tu parles ?» si cher à la deuxième gauche semble avoir été aboli par les contempteurs postmodernes de Madame Dugenou.

Une chose est néanmoins certaine: ce « on » pulvarien ne recouvre ni le peuple dans son ensemble ni l’électorat de François Hollande dans sa majorité : selon un sondage publié mardi, huit Français sur dix approuveraient les démantèlements de campements illégaux de Roms…

Nicolas et Antonine

1

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711). Je me demandais pourquoi, depuis quelques semaines, je pensais à Boileau, relisais du Boileau. Pourquoi je le trouvais, en fin de compte, si indispensable, si central. Après tout, ce n’est pas un génie comme Jean de La Fontaine ou comme Jean Racine (qu’il admirait l’un et l’autre). Ce n’est pas un grand poète comme Baudelaire (qui cependant l’avait lu et relu, ça se sent à son phrasé, à sa frappe). C’est un pion de collège, c’est le type qui disait comment écrire de bonnes tragédies et qui n’en n’a jamais fait une. Qui expliquait en alexandrins la règle des trois unités. C’était l’ennuyeux de service, quand il y avait encore de l’histoire littéraire à l’École, l’écrivain qui avait fait des vers célèbres qu’on eût été coupable de ne point connaître[access capability= »lire_inedits »] (« Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire »). C’était le chéri du Lagarde et Michard.

Là-dessus se réunit à Québec, du 2 au 6 juillet, un « Forum mondial de la langue française ». Parfait, me dis-je, pour une fois qu’on parlera d’autre chose que du football ou de la dette ; j’ai donc tâché de suivre un peu les travaux de ce forum. Il y eut bien sûr, comme partout, des « événements » et des « temps forts », une « assemblée citoyenne », des « activités autour de thématiques », etc… On a parlé du nombre de locuteurs du français dans le monde, on a parlé de technologies numériques, on a parlé enseignement de notre langue à l’étranger, on a parlé business (la massive indifférence de nos élites industrielles et commerciales à cette question). Très bien.
Mais personne ne nous dit jamais ce que l’on défend quand on défend la langue française. Des parts de marché linguistique ? Certes, nos chercheurs et scientifiques sont effectivement marginalisés s’ils ne publient pas leurs travaux en anglais. Mais cela ne suffit pas. Si de jeunes Vietnamiens ou de jeunes Rwandais, issus de pays jadis francophones, trouvent aujourd’hui plus utile de savoir l’anglais, qui donc ira leur expliquer que c’est mal ?

Alors ? Alors Boileau. Ce discret génie, cet homme de bonne compagnie qui recevait ses amis à Auteuil et pouvait toute une nuit discuter d’un sonnet, cet homme qui ne chercha pas (ou guère) la gloire pour lui-même, sut plus que tout autre (certes Malherbe, Descartes étaient passés par là) proférer et établir non pas une idée de la langue française, non pas une idée du langage, mais une idée, je crois, de l’expression, celle qui rassemble la sagesse et le tact de la pensée, la rigueur et la grâce du dire, et tente de les accommoder à l’exigence d’un public pour qui cela compte. Boileau plaçait très haut la réaction de ce qu’il appelait le public. Il pensait en fin de compte que tout cela va ensemble, que l’écrit et la langue éduquent le public, et qu’un public éduqué, qui n’entend pas se laisser raconter des sornettes, c’est un public libre.

Pour prendre des exemples simplistes, Nicolas Boileau n’eût pas laissé dire à M. Ayrault que l’austérité n’est pas l’austérité. Il eût dit à ces messieurs-dames de l’UMP que leur débat sur leurs valeurs (déjà bien oublié) n’avait d’autre enjeu que de savoir s’il faudrait ou non faire alliance avec le FN. Il ne les eût pas laissés truquer les mots. Il aurait dit : « J’appelle un chat un chat. »
Et cela est valable dans toutes les langues.

Antonine Maillet, à l’occasion du Forum ci-dessus mentionné, s’est rendue « l’auteure » d’un slam[1. On ne résistera pas au plaisir d’en citer quelques vers: « Des mots, Cent mots, Cent mille mots, Encore chauds, Germés en terre de France. Mots de semence, Mots de semaine, mots du dimanche, Qui chantent et dansent, Puis se déhanchent, Cent mille mots, Rien que pour venir Nous dire Qu’il fait beau ! »] qui ressemble à peu près au palmarès d’un concours de poésie en CM1. Peu importe ; mais j’eusse apprécié qu’on lût aussi, en hommage, quelques vers de notre grand Boileau, architecte en chef de notre rapport collectif à la langue.[/access]

Hongrie : nos ancêtres les Mongols

10

Les Français qui se rendent en Hongrie sont toujours amusés d’y constater la fréquence du prénom Attila- particularité que les Hongrois partagent avec les Turcs. Démarche jusque-là bien inoffensive, lesdits Attila que je connais étant plutôt de tempérament pacifique. Une mode qui remonte au XIXème siècle où les Hongrois voulaient se forger des ancêtres guerriers avec les Huns. Une parenté depuis remise en cause par les linguistes au profit de l’origine finno-ougrienne des Hongrois. Il s’agit d’un groupe rassemblant quelque 22 millions de personnes parlant une quinzaine de langues dont les principales sont le finnois et l’estonien au Nord, et le hongrois au Centre de l’Europe. Peuples issus d’une longue migration entamée voici quelque 3000 à 4000 ans depuis les versants occidentaux de l’Oural pour une séparation en deux princiaples branches (Nord/Bassin des Carpathes) entre 2000 et 1000 ans avant notre ère.

Face à cette thèse, a prévalu un certain temps la théorie de l’appartenance des Hongrois à la grande famille pantouranienne directement apparentée aux peuples turcs de l’Asie centrale. Une théorie qui avait été largement diffusée entre les deux guerres par le régime Horthy. Son objectif : se détacher de l’Europe pour revenir dans l’orbite asiatique. L’amertume engendrée par le Traité de Trianon n’y était sans doute pas pour rien. Alors que l’Allemagne glorifiait la race aryenne, il s’agissait de célébrer une prestigieuse race touranienne opposée aux étrangers impurs: colons allemands, mais aussi (et surtout) Juifs et Tziganes. Dans sa thèse publiée en 1997, le professeur autrichien Heinrich Koch développe largement le sujet. Il cite notamment les propos du comte Pàl Teleki, plusieurs fois ministre et antisémite notoire : « Je suis un asiate et je suis fier de l’être ». Éloquent !

Tout cela relève aujourd’hui du folklore, me direz-vous, et n’a guère de conséquence. Si, jusqu’à présent, les manifestations de nostalgie vis-à-vis de ces pseudo ancêtres pouvaient faire sourire, elles ne le font plus depuis que le monde politique s’en mêle. Le premier ministre hongrois Viktor Orbán, dont on connaît les méthodes musclées et les propos virulents a récemment déclaré devant un parterre d’hommes d’affaires:« Nous autres Hongrois, sommes un peuple à demi-asiatique qui, à la différence des peuples du Nord, ne marche que par la force. C’est pourquoi, si besoin est pour sauver notre économie, nous devrons réfléchir à une nouvelle formule qui remplacerait la démocratie ». Sic, et il ne plaisantait pas.

Éloquents aussi ses propos flatteurs vis-à-vis de la Chine (« notre alliée ») ou des Etats d’Asie centrale (récente visite en Azerbaïdjan). Mais le plus grave n’est pas là. Ce discours trahit une volonté de récupérer les voix de l’extrême droite (Jobbik) à un moment où la popularité du parti au pouvoir, le Fidesz, régresse. C’est ainsi qu’a eu lieu ces derniers jours un grand rassemblement destiné à célébrer cette parenté Kurultáj (cavalcades, tirs à l’arc, lancer de faucons, etc.) en compagnie d’invités venus d’Asie centrale et de Mongolie, sous 19 bannières, des Ouzbeks aux Bouriates en passant par les Tchétchènes et autres Tatars[1. Je vous recommande vivement de consulter le site www.kurultaj.hu. Nul besoin de comprendre le hongrois, les illustrations parlent d’elles-mêmes. Un site rédigé en « bi-écriture » avec une version en cunéiforme. Cette manifestation n’est pas nouvelle, certes, mais cette année, elle prend une ampleur particulièrement importante (250 000 spectateurs), d’autant qu’elle est ouvertement encouragée par les pouvoirs publics.]. Y ont assisté le vice président du parlement hongrois (Sándor Lezsák), ainsi qu’un haut fonctionnaire des Affaires étrangères, et, fait nouveau, l’Etat y a contribué financièrement.

En parallèle, les comportements provocateurs se multiplient : inscriptions du nom de certaines communes en écriture cunéiforme, rites païens : un danseur s’est même contorsionné une heure durant dans une danse rituelle chamanique[2. Un dilemne pour les alliés chrétiens du gouvrenement (KDNP) qui, jusqu’à présent, font profil bas.] dans l’enceinte du parlement sans que personne ne bronche !

Au-delà du ridicule de ces clowneries, j’y vois un phénomène pour le moins inquiétant. Un pas de plus dans la xénophobie et la politique de dos tourné à l’Europe, mais aussi vers l’exécution de la menace que Viktor Orbán a lancée le 27 juillet en proposant de substituer un « nouveau système » à la démocratie.

Le plus comique dans l’histoire est que, parmi les quatre occupations dont a souffert le pays, deux (et des plus cruelles) venaient précisément de peuples aujourd’hui dits « frères”: les Mongols en 1242 et les Turcs – il est vrai que c’étaient des Ottomans – en 1526…

Le bonheur conjugal

14

Un rêve prémonitoire

À peine m’étais-je endormi que je fis ce rêve pour le moins troublant. Je me trouvais dans le salon de mes parents, morts depuis longtemps, décidé à leur expliquer que je voulais rompre avec ma femme.

– « Je veux divorcer, leur dis-je, parce que je ne suis pas heureux.
– Tu crois qu’on est heureux, ta mère et moi ? rétorqua mon père.
– Vous n’êtes pas heureux, maman et toi ? fis-je, interloqué.
– Non, répondirent-ils tous les deux d’une seule voix, sans la moindre hésitation.
– Alors, pourquoi êtes-vous restés ensemble ? demandai-je.[access capability= »lire_inedits »]
– On est contents comme ça, dit mon père.
-Oui, on est contents comme ça, surenchérit ma mère. »

Mon père se tourna alors vers sa femme et maugréa :
– « Ces gosses d’aujourd’hui, la seule chose qui les intéresse, c’est le bonheur. »

Et ma mère, dépitée, de se tourner vers moi pour conclure :
– « Ne cherche pas le bonheur, Roland, ça va juste te rendre encore plus malheureux. »

Avant de me rendormir, je songeai que le seul but de la vie est de se préparer à rester mort très longtemps. J’ignore pourquoi, mais cette idée me réconforta.

Féeries cinghalaises

La plus adorable des créatures perd beaucoup de son charme quand, assoupie à vos côtés, elle plonge dans le sommeil en émettant de légers grognements ou, pire encore, en ronflant. Proust aurait-il pris autant de plaisir à contempler Albertine endormie s’il avait dû subir ses râles ou ses sifflements, qui transforment l’être aimé en un serpent venimeux ?

J’y songeais en lisant La Féerie cinghalaise, parue en 1926 chez Grasset, que m’a dégottée Alain Bonnand, expert en curiosités littéraires. L’auteur de cette féerie est Francis de Croisset, dont seuls quelques rares proustiens se souviennent sans doute puisqu’il figure dans À la recherche du temps perdu sous le nom de Bloch. Issu d’une famille juive allemande, les Wiener, il n’eut de cesse de s’intégrer à la haute société parisienne, d’abord en se faisant baptiser, puis en prenant le nom de Croisset en hommage à Flaubert, enfin en publiant des romans légers chez Grasset. Le bougre, par ailleurs, n’était pas dénué de talent : le passage où il décrit les passagers du paquebot qui l’emmène à Ceylan est un morceau d’anthologie. Il m’avait tellement marqué qu’en regardant mon amie s’endormir et craignant le pire, je me saisis du livre et lui lus préventivement le passage suivant.

« Sur le pont transformé en dortoir, les dormeurs affalés découvrent à la lumière dure des lampes un visage animal que le sommeil démasque. Une dame, qui avant dîner était encore jolie, ronfle, véridique. Ses joues fardées tombent comme des stores. À côté d’elle, une Anglaise rigide a laissé choir ses pantoufles et, sous sa couverture retroussée, montre deux pieds de noyée. Ma voisine de table, qui avait l’air si bon, dort avec férocité. Son nez mince semble un bec ; ses lèvres pincées, déformées par un pli amer, mâchonnent dans un cauchemar des explications agressives. Son souffle même gronde, désapprobateur. L’on ne devrait jamais regarder dormir une femme qui ne respire pas par le nez.

Je m’éloigne honteux, comme si j’avais violé le secret d’une lettre, et je rejoins mes compagnons de dortoir qui, eux du moins, ont le droit d’être laids puisque ce sont des hommes. »

Est-ce l’effet de la fatigue ou la monotonie de ma voix, mon amie a de nouveau sombré dans le sommeil. Dieu merci, elle ne ronfle pas et son jeune âge la protège encore, comme Albertine, des disgrâces du temps. Mais elle n’échappera pas au sort commun : mâchonner dans ses cauchemars des exclamations agressives. Mon unique désir : n’être plus là pour les entendre. Je me borne pour l’instant à embrasser son nombril et à retourner dans ma chambre me régaler de ces fééries cinghalaises avant de m’embarquer pour la nuit comme l’on part pour un voyage.

Cher ange

« Assassin, espoir des femmes » , tel est le titre de la pièce qu’Oscar Kokoschka avait écrite et fait jouer à Vienne. Il avait alors 23 ans. Il y traitait de la relation entre les sexes comme d’un appel au meurtre. Quelques années plus tard, quand Alma Mahler l’abandonna, il demanda à un sculpteur de réaliser un mannequin à l’image de sa maîtresse. Il insista pour que sa Galatée ne soit pas une poupée figée, inexpressive, mais un être « ambigu, mort, mais vivant par l’esprit ». Puis, lors d’une soirée orgiaque, il décapita ce misérable pantin de chiffon et l’aspergea de vin rouge avant de l’immoler par le feu.
Oscar Kokoschka, comme tous les artistes viennois, avait été vivement impressionné par le suicide d’Otto Weininger, qui s’était tiré une balle dans le cœur dans la maison de Beethoven. Ce jeune philosophe venait de publier son opus magnum, Sexe et caractère, élu bible de la misogynie par les modernes. Il y jetait l’anathème sur la sexualité : « Si le coït est immoral, c’est qu’il n’est aucun homme qui, dans le coït, n’emploie la femme comme moyen. »

Comme Schopenhauer, il comparait l’acte sexuel à un acte criminel, viol ou meurtre, suggérant enfin que les aspects les plus insupportables de la femme sont une punition méritée par l’homme, cette dernière n’en finissant pas de se venger des violences qu’elle a subies. Seul le renoncement à la procréation, c’est-à-dire le suicide de l’humanité, serait à même de mettre un terme à cette immémoriale haine des sexes.
Même son de cloche chez Octave Mirbeau, si apprécié par Buñuel : « La femme n’est pas un cerveau, elle est un sexe, rien de plus. Elle n’a qu’un rôle dans l’univers : celui de faire l’amour. » Elle est l’instrument de l’inconscient ou de la volonté qui mène le monde. Son individualité s’efface derrière sa fonction, qui est de perpétuer l’espèce. Créature maléfique, fatale par sa beauté qui transforme les hommes en pourceaux ou en pantins, elle les attire comme l’araignée dans sa toile.
On comprend dès lors ce personnage de Maupassant qui, d’abord effrayé par le mariage, puis écœuré par le « souffle léger des pourritures humaines » qu’exhale pourtant sa fraîche épouse, renonce à la chair en faveur du végétal : « Oh ! la chair, s’écrie-t-il, fumier séduisant et vivant, putréfaction qui marche, qui pense, qui parle, qui regarde et qui sourit… Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bon ? »

Plus cynique, Baudelaire aimait raconter l’histoire de cet homme qui va au tir au pistolet, accompagné de son épouse. Il ajuste une poupée et souffle à sa compagne : « Je me figure que c’est toi. » Il ferme les yeux et abat la poupée. Puis il dit en baisant la main de sa femme : « Cher ange, que je te remercie de mon adresse. »
Un aveu qui ne me coûtera plus rien : ce dont je rêve avec les femmes, c’est de les empêcher de respirer. Mais, pour être franc, ce sont plutôt elles qui me pompent l’air.[/access]

*Image : Rose Sawyer Galerie