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Et mon référendum, tu l’aimes mon référendum ?

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Alors voilà, ça a commencé comme ça : à gauche de la gauche, comme on dit, alors qu’il ne s’agit que de la gauche, la vraie et que le Parti Socialiste est devenu depuis longtemps bien plus à droite que l’UDF du temps de Giscard, on s’est avisé que François Hollande, l’air de rien, était en train de nous la faire à l’envers. On se doutait bien, du côté du Front de Gauche, que ce ne serait pas le grand soir qui commencerait le 6 mai ni même qu’il y aurait à manger et à boire mais d’habitude, quand les socialistes nous faisaient cocus, ils y mettaient les formes.

Là, on peut dire que les 11% de Mélenchon qui se sont repliés comme un seul homme ou presque sur François Hollande, n’ont pas été pris en compte une seule seconde. En même temps, contrairement aux écologistes, le Front de gauche n’avait rien demandé ni rien négocié, ce qui permet aujourd’hui une liberté de parole dont Mélenchon, mais aussi le PCF ne se privent pas. Le gros, le très gros problème du Front de Gauche, ce qui ne passe vraiment pas, c’est le TSCG, autrement dit le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, celui qui va imposer la règle d’or à tous les états, c’est-à-dire de respecter la règle des 0,5% de déficit à l’horizon 2016.

De fait, ce traité, plus encore que celui de Maastricht ou de Lisbonne est une atteinte sans précédent à l’indépendance nationale puisque la politique budgétaire sera désormais sous tutelle. D’autre part, ce texte suppose que le seul levier qui reste à un gouvernement soit une austérité féroce qui tranche dans le vif de ce qui restait de notre Etat-Providence. Qu’on ne nous fasse pas croire que le volet croissance obtenu par Hollande soit par ailleurs autre chose qu’un gadget aussi utile qu’une robe de bal à une bonne sœur. D’ailleurs, la presse allemande ne s’y trompe pas et d’après Der Spiegel, lors du prochain sommet européen, la chancelière Merkel a même l’intention de proposer à ses partenaires que la Cour européenne « puisse acquérir le droit de surveiller des Etats membres et de punir ceux qui créent du déficit. » Comment ? Avec des amendes ? Des chars ? Des bombardements ?

Comme la ratification du TSCG est prévue par voie parlementaire, le Front de gauche a décidé de lancer une campagne pour demander un référendum sur la question. Une pétition a déjà été initiée par le journal L’Humanité qui va bientôt tenir sa célèbre fête à la mi-septembre et il est question, assez rapidement, d’organiser une manifestation de masse à Paris. Somme toute, me direz-vous, ce sont des affaires internes à la gauche. Que Hollande se débrouille puisqu’en plus, il paraîtrait qu’une partie de la gauche du PS dont une petite vingtaine de députés et une bonne partie des écolos d’EELV soient assez peu décidés à voter le traité en question. Il y a même des symptômes inquiétants dans les exécutifs régionaux. Ainsi, dans une lettre ouverte datée du 29 août, une conseillère régionale socialiste du Nord-Pas de Calais, Marie Claude Marchand, annonce qu’elle rejoint le groupe communiste : « Comme beaucoup d’élus de gauche, verts et socialistes, je suis pour une renégociation du traité européen Merkel-Sarkozy, comme s’y était engagé le candidat François Hollande, reflétant ainsi la volonté des valenciennois qui avaient affirmés en grande majorité leur opposition à cette règlementation européenne en 2005. »

Le problème, c’est que ce n’est pas seulement la gauche de la gauche qui a des envies de référendum. Un récent sondage CSA-L’Humanité indique que 72% des français y sont favorables. Et, dieu protège la France, à ma connaissance, il n’y a pas 72% de communistes en France ou alors, cela se saurait. La surprise, enfin la fausse surprise, est que si 80% des sympathisants du FDG y sont favorables, 75% des sympathisants de droite aussi ! Même en admettant qu’une partie des 72% veuille un référendum pour dire oui et exprimer son bonheur de voir sombrer les vestiges de l’indépendance nationale tout en rognant pour l’éternité les os de vaches très maigres, on peut penser que la majorité des gens sont plutôt opposés à ce TSCG et au changement de civilisation, n’ayons pas peur des mots, qu’il induirait.

Si le gouvernement est si sûr de son fait, si sûr que c’est bon pour la France, pourquoi refuse-t-il le référendum ? Il suffirait, pour lui, de faire preuve de suffisamment de pédagogie et de montrer que 72% des français se trompent. Il le ferait avec le même esprit d’ouverture qu’en 2005 lors de la campagne pour le TCE où l’on avait vu les européistes expliquer avec patience et sans mépris aucun au peuple qu’il se trompait. Qu’on se souvienne de la courtoisie de la plupart des éditorialistes, des accents melliflus d’Alexandre Adler, Olivier Duhamel ou Bernard Guetta pour se dire que grâce à ceux-là, si on leur avait laissé quelques mois de plus, la tendance démagogique qui a permis au TCE d’être récusée avec 55% des voix aurait sûrement été inversée.

Plus sérieusement, on peut se demander si François Hollande n’aurait pas tout intérêt à accepter ce référendum, et à se retrouver à la table des négociations avec, quel que soit le résultat, une légitimité qu’il tiendrait directement du suffrage universel. Le suffrage universel, vous voyez ? C’est le truc qui lui a permis de devenir président…

*Photo : Un monde d’avance national

Le crépuscule des dieux françois

À Libération, les procès en sorcellerie lepéniste sont une rubrique à part entière. Tout récemment, c’est Laurent Bouvet qui s’est retrouvé sur le banc des accusés avec, dans le rôle de sous-procureur Pinard[1. Pinard était le procureur des procès de Baudelaire et de Flaubert. Mais Bourmeau ne porte pas l’accusation « au nom du peuple français ».], le directeur-adjoint du quotidien, Sylvain Bourmeau. Selon lui, l’« insécurité culturelle » serait « un concept d’extrême droite » issu de la dérive « lepéniste » de Bouvet[2. Twitter, 1er mai 2012.], dont le collectif socialiste républicain « Gauche populaire » s’avérerait « encore plus dangereux que le Front national ». Calmons-nous et buvons frais à Saint-Tropez, comme nous y invitait le grand Max Pécas.

Pourquoi tant de panique ? Parce que Libé a décidé d’être le propagandiste d’un multiculturalisme kitsch, optant pour le folklore sans le voile islamique (et même avec, chacun fait ce qui lui plaît, non ?), les soirées festives du ramadan sans l’ascèse du djihad intérieur.[access capability= »lire_inedits »] Avec, en guise de vision du monde, l’amour de l’autre et « l’immigration, c’est chouette ». Or, quoi qu’en disent les boutefeux du débat public, un travail scientifique sur la réception de l’immigration par les populations « autochtones » ne saurait être confondu avec un quelconque mouvement d’humeur xénophobe.

Pour sortir de la vision exclusivement compassionnelle qui interdit toute réflexion, il n’est pas inutile d’inverser la perspective et de s’arrêter sur le pendant immigré de l’« insécurité culturelle », en clair sur les affirmations identitaires que les médias taisent : en parler, ce serait céder à l’« amalgame » ou à la « stigmatisation » − substantifs moraux ou normatifs auxquels nos esprits sécularisés aimeraient pouvoir échapper.

Dans le consensus ambiant, les commentateurs ne se sont pas appesantis sur un événement fâcheux survenu l’an dernier : les citoyens tunisiens vivant en France, pour la plupart binationaux, ont davantage voté pour le parti islamiste Ennahda que leurs compatriotes restés au pays. Quelques mois plus tard, les mêmes ont contribué à porter François Hollande à l’Élysée, avant de participer à la grande valse des drapeaux du 6 mai. Le spectacle de la colonne de la Bastille chamarrée d’étendards algériens, tunisiens, marocains et ivoiriens a nourri les feux croisés des gazettes aux premiers jours du joli mois de mai. D’aucuns y ont vu la mainmise du parti de l’Étranger, d’autres ont préféré se voiler la face, ou plutôt recenser, loupe à la main, les quelques cocardes bleu-blanc-rouge perdues à travers la foule en liesse. Nous ne trancherons pas entre ces deux lectures hémiplégiques.
Que l’on se réjouisse, souvent un peu hypocritement, ou que l’on se désole du nombre croissant de nos concitoyens immigrés, le regard peine en effet à sortir du champ des sempiternels débats sur le communautarisme et le degré d’intégration pour observer le nœud gordien du problème : le déracinement. Devant un pied de vigne qui pourrit de l’intérieur, avant d’accuser le mildiou, on examine l’humus qui lui sert de terreau.

C’est là que le spectacle se gâte. De Kevin ou de Mohamed communiant dans la dégustation d’un Big Mac aux hormones, ou s’émerveillant devant l’image dégoulinante d’un kebab frites sauce ketchup, on ne sait lequel est le moins français des deux. Pour parler comme Renaud Camus, la « Grande Déculturation » hexagonale a sans aucun doute précédé le « Grand Remplacement ». La substitution progressive de population n’est possible que dans un pays qui a déjà renoncé à lui-même et jette ses armes usées aux pieds de la piétaille immigrée. Il serait inutile et vain de distinguer coupables (le gros beauf gaulois) et victimes (le pauvre hère sans-papier, misérable caporal de l’armée de réserve) désignés : la « fatigue du sens » (Richard Millet) nous hypnotise dans le même fleuve Léthé, sans qu’il soit besoin de déclencher des guerres civiles pour décrocher le gros lot victimaire.

Au crépuscule des années 1980, dans ses prodigieuses Notes sur la question des immigrés[3. Publiées dans l’ouvrage collectif de Mezioud Ouldamer, Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France, éditions Gérard Lebovici, 1986.], Guy Debord mettait déjà les pieds dans le plat de lentilles politique : « Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement […] Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés. […] La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains. »

Titulaires ou remplaçants (c’est-à-dire « de souche » ou « issus de »), les Français d’aujourd’hui communiquent dans la lingua franca américaine en grignotant de la junk food devant des séries californiennes. Nulle descente aux enfers ne les attend. Puisqu’ils sont déjà morts.[/access]

*Photo : t_bartherote

Divers, vous avez dit divers ?

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L’ennui avec les faux prophètes de la diversité, ce n’est pas seulement qu’ils confondent égalité réelle et saupoudrage ethnique, ni qu’ils agacent par leur moralisme compassé digne des pires dames-patronnesses. Le plus exaspérant chez eux, pour ne pas dire terrifiant, c’est leur manie d’établir des listes.

Nous ne rappellerons pas les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, ce couplet breveté par les fétichistes de la persécution convaincus du fait que l’histoire se répète. Mais dans l’éternel retour du biologisme ethnique, nos amis diversitaires ne sont pas en reste. Les célébrations bébêtes de la « France black-blanc-beur » révèlent ainsi la grille de lecture très particulière de la diversité made in France. Parmi les nouveaux députés « issus de la diversité », Razzy Hammadi est dit « d’origine tunisienne et algérienne », alors qu’il est né à Toulon.

Inversement, personne ne songerait à comptabiliser le député UMP et ancien ministre Pierre Lellouche dans les rangs de la diversité bien qu’il soit né à Tunis de parents « tunes » pure souche. Il semblerait que les lois non écrites de la diversité préconisent une ségrégation de mauvais aloi, proche de celle qui sévissait dans les dernières décennies de la présence française en Afrique du Nord et favorisa la résurgence de l’antisémitisme à l’époque des indépendances…

Suivant cette mystérieuse logique, Malek Boutih fut préféré à Julien Dray pour l’investiture socialiste au printemps, au nom de ladite diversité. Il faudrait nous expliquer en quoi Dray né à Oran serait moins divers que le natif de Neuilly-sur-Seine, par ailleurs exemplaire dans sa critique de la discrimination positive.

Le tout sans recourir à un seul argument ethno-religieux. Messieurs les antiracistes, vous avez quatre heures !

Ne m’appelez plus jamais « La France » ?

Les grandes vacances, lorsqu’on les passe entre Dinard et La Bourboule et que la douce bruine n’est entrecoupée que de fortes averses, ont cet avantage inestimable qu’elles permettent de dévorer les ouvrages majeurs (Guillaume Musso, Marc Lévy, Katherine Pankol, etc.) qu’on n’a pu lire au cours de l’année, et de prendre (enfin) le temps de réfléchir un peu. De s’arrêter sur des questions complexes que l’on avait prudemment laissées de côté jusque-là, comme celle du nominalisme politique développée il y a quelques semaines par Georges Kaplan, à propos du discours présidentiel prononcé lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. Dans son allocution, François Hollande déclarait en effet que ce crime avait été commis « par la France », que c’est « la France » qui avait alors accompli l’irréparable. Ce à quoi Georges Kaplan répliquait que le plus curieux de l’affaire, « c’est que personne, parmi nos politiciens ou dans la presse », n’ait « jugé bon de s’interroger sur la nature de ce que les uns comme les autres s’entendent à désigner sous le nom de « la France ». Car « ce n’est pas la France qui a commis un crime, ce n’est pas la France qui exporte et qui importe et ce n’est pas la France qui rase 20 millions de mentons chaque matin ; ce sont des français qui font ces choses-là, des individus. « La France » (…) est un concept. Et les concepts ne pensent pas, n’agissent pas : seuls les individus pensent; seuls les individus agissent ».

Or, accusait Kaplan, « ces invocations de « la France » traduisent un système de pensée totalitaire, subordonnant l’individu au corps social auquel il est supposé appartenir, concevant la société comme douée de conscience et capable d’agir, et confondant cette société « purement rhétorique avec l’État qui la gouverne ».
Par ces mots, Kaplan se ralliait à un nominalisme radical en vertu duquel n’existeraient que des réalités individuelles. Il n’y a pas de table ou de chaise en général, mais une infinité de tables et de chaises particulières, que l’on réunit artificiellement et malhabilement sous un seul et même vocable. De même, il n’existe pas de « France », en dehors de la « rhétorique », en dehors du mot que l’on utilise pour désigner la collection de ceux qu’à un moment donné, on qualifie de « Français ». Du reste, il n’y a pas non plus d’État, ainsi que l’affirmait un autre grand nominaliste, l’Autrichien Hans Kelsen, mais un ensemble de normes juridiques attribuant un certain nombre de prérogatives à des individus ou à des séries d’individus déterminés. À part cela, l’État n’existe pas : je n’ai jamais déjeuné avec une personne morale, affirmait Léon Duguit. Je n’ai jamais serré la main à l’État – mais simplement à une personne qui, en vertu de telle ou telle norme, a été chargée, sous certaines conditions et dans certaines circonstances, de le re-présenter. De rendre présent ce qui est absent. Il n’y a donc que des individus – et encore… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, affirmait Héraclite : mais si l’on poussait à son terme la réflexion de Kaplan, on pourrait dire qu’en réalité, on ne s’y baigne jamais, pas même seule une fois, ne serait-ce que parce qu’ « on » n’est plus « le même » avant, pendant et après y être entré, et au-delà encore, parce que cet « on » n’existe pas, n’étant jamais que l’addition artificielle, et purement nominale, d’une série d’identités successives qui changent à chaque instant. « Je » n’ai jamais le même âge, ni le même visage. Je est un autre, mais cet autre n’est personne.

Où l’on constate une fois de plus que l’enfer est pavé de bonnes intentions voire que ces bonnes intentions en constituent parfois les murs porteurs. Ici, la bonne intention est évidente. Il s’agit de s’opposer à une conception politique qui, postulant l’existence réelle et la supériorité morale du groupe sur l’individu, en viendrait à l’asservir. A le soumettre à des volontés et à des intérêts qui ne sont pas les siens. Pour un libéral absolu, ce résultat est inadmissible. Afin de sauver la liberté de l’individu, il va donc affirmer que seul ce dernier existe, que le groupe n’est jamais qu’une projection artificielle des vouloirs individuels, et qu’il ne saurait imposer quoi que ce soit aux individus contre leur gré. Même lorsque l’individu consent, par exemple, au principe majoritaire, rien ne l’empêche de sortir du groupe à tout instant, et de récupérer la totalité de ses droits naturels. Rien ne lui interdit de quitter un pays, celui où il vit, dès lors que la législation, la fiscalité, l’administration de celui-ci ne lui conviennent plus : il n’a de devoirs vis-à-vis du groupe que pour autant qu’il y consent, et qu’il y a intérêt.

Cette approche a pour conséquence de fragiliser, et en dernière analyse, d’anéantir la collectivité politique. Si cette dernière n’est fondée que sur la volonté momentanée de ses membres, elle perd en effet l’essentiel de sa consistance. Pourquoi diable accepterais-je de sacrifier mon confort, et plus encore, ma vie, pour défendre cet agrégat aléatoire, provisoire et substituable ? Parce que la Cité aurait d’autres fondements, la culture, l’Histoire, le sentiment d’identité ? Le nominaliste libéral nous regarde avec un demi-sourire de compassion : une fois de plus, nous avons tout faux. Le langage ? LE langage, alors qu’à moins d’être bilingue, on n’est plus rien, que le monde entier parle anglais, et que beaucoup de Français n’ânonnent qu’avec la plus grande difficulté les rudiments de la langue de Molière ? L’Histoire ? Mais quelle Histoire ? Et en quoi le passé de certains pourrait-il engager, si peu que ce soit, le présent et l’avenir d’autres individus ? l’identité ? Celle-ci, écrivait récemment un autre champion de cette cause, Alain-Gérard Slama, dans le Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine, est strictement individuelle, sans compter qu’elle change, pour chacun, à chaque instant de la vie : dans ces conditions, parler d’identité nationale relève de la blague. Conclusion : la cité n’est rien d’autre qu’une habitude, ou une illusion.

Et c’est ici que le discours nominaliste laisse entrevoir ses conséquences grinçantes. Si la cité n’est rien, si je ne dois rien au groupe (en tous cas, ni plus ni moins qu’à une entreprise qui me rendrait les mêmes services au tarif du marché), pourquoi devrais-je me montrer solidaire des autres membres de ce groupe, et notamment, de ceux qui sont moins bien lotis que moi ? Pourquoi devrais-je partager avec eux les miettes du gâteau, si je n’en ai pas envie ? Rien ne m’empêche, bien sûr, de m’associer librement à des causes humanitaires, d’envoyer mon argent à des malheureux que j’ai choisis à l’autre bout du monde. Mais on n’a pas à me contraindre, au nom de ma soi-disant appartenance à la « collectivité », à contribuer à la bonne santé de cette dernière, ni à l’entretien des membres incapables de subvenir à leurs besoins. Les pauvres n’ont qu’à s’enrichir en créant des start-up.

Allons plus loin : si le groupe social n’a aucune consistance, si les corps intermédiaires empiètent nécessairement sur l’autonomie des individus, comme le déclarait en 1791 la loi Le Chapelier, alors, les individus se retrouvent nus, dépouillés, isolés. Isolés face à qui ? Face au marché et à l’État, qui continuent de s’imposer comme des réalités incontournables. Et qui pourront dès lors, la protection des corps intermédiaires ayant disparu, faire de ces individus ce que bon leur semble. Et voilà pourquoi votre fille est muette : et voilà comment le nominalisme ultralibéral peut, en définitive, entrouvrir la porte à l’écrasement de l’homme.

*Photo : k~owl *still not back*

Cumul des mandats : Rebsamen a raison

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Le maire de Dijon fait de la résistance. Il ne veut pas démissionner de son mandat de sénateur ou de sa fonction de maire alors qu’il s’y était formellement engagé auprès du Parti Socialiste. De la rue de Solferino au studio du Grand Journal, on s’insurge, on crie à la trahison. Mais que pèse un engagement auprès d’un parti politique face au suffrage universel des grands électeurs de Côte d’Or et au vote des électeurs de la ville de Dijon ?

Certes, sur la forme, on pourra toujours reprocher à François Rebsamen d’avoir signé ce foutu papier sur lequel il s’engageait à ne plus cumuler à partir de septembre 2012. Mais penchons-nous sur le fond. Il n’y a pas, pour l’heure, de loi interdisant le cumul des mandats. Et l’adoption d’un projet de loi allant dans ce sens n’est pas encore voté. Non seulement Rebsamen ne souhaite pas se voir appliquer une loi non encore en vigueur mais il préconise que les sénateurs ne soient pas concernés par la mesure. Et son argumentation, n’en déplaise à Martine Aubry, tient la route. Le Sénat est la chambre représentant les collectivités locales. Il est donc logique d’y voir siéger des maires de grandes villes et des présidents de conseils généraux. La chambre des féodalités sans féodaux, je ne trouve pas ça logique. Le maire de Dijon, en bon successeur du chanoine Kir et de Robert Poujade[1. A ne pas confondre avec Pierre…], démontre un certaine intransigeance à défendre cette logique-là et on ne peut que lui donner raison. Autant un député représentant de la Nation toute entière n’a pas à cumuler son mandat avec une fonction exécutive locale, autant il est plutôt conseillé au sénateur de faire l’inverse.

Le projet de loi, sur lequel la commission Jospin doit plancher, n’est pas encore voté. Y a t-il seulement des majorités absolues pour voter un tel texte dans les deux chambres ? Pas sûr. En fait, plutôt que d’empêcher les sénateurs de faire ce pourquoi ils sont élus, ne faudrait-il pas s’interroger sur la composition, le mode d’élection et même la raison d’être d’une telle chambre ? C’est peu dire qu’il s’agit d’une mission difficile.

Souvenons-nous du référendum perdu de 1969. En outre, le PS est un parti d’élus locaux très heureux de bénéficier, à travers le Sénat, d’un relais pour défendre les intérêts de leurs collectivités. On peut effectivement rêver d’un Lionel Jospin qui se souviendrait qu’il a un jour traité le Sénat d’anomalie démocratique. On peut aussi rêver que le Président Hollande décide de le réformer et de soumettre le texte au référendum direct, à la gaulliste, avec l’article 11, en se passant de l’avis des assemblées. On peut rêver. Mais ce n’est que du rêve. Comme son prédécesseur, il n’aime pas beaucoup les référendums. C’est pourquoi, selon toute vraisemblance, le maire de Dijon pourrait bien, en bonne logique, gagner la partie.

*Photo : Webstern Socialiste/© Audrey Cerdan

Paralympiques : le service public hors-Jeux

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On allait voir ce qu’on allait voir : le service public, celui qu’on paye avec nos sous pour qu’il soit au service du public allait casser la baraque à l’occasion des Jeux Paralympiques : Solidarité nationale blabla, Onesttouspareil gnagnagna.

Résultat des courses ? Il y aura zéro heure, zéro minute de retransmission en direct des compétitions, seulement un résumé quotidien à pas d’heure sur France 3. Gérard Masson, président de la Fédération Française Handisport ne décolère pas, il l’a dit à nos confrères du Monde. « À Pékin, France Télévisions avait probablement consacré trois heures aux Paralympiques. Et surtout, c’était vraiment la rubrique des chiens écrasés. Il faut arrêter de sortir les violons et de nous parler du « courage exceptionnel » des athlètes. Il faut filmer de la performance. Les athlètes sont de haut niveau et réalisent des exploits sportifs ».

Même révolte chez les athlètes, comme l’a expliqué sur France-Inter le double médaillé Damien Seguin, porte-drapeau de la délégation: « Je ne comprends pas pourquoi les épreuves ne sont pas diffusées en direct sur France Télévision, (…) quand on voit la différence de traitement entre la médiatisation des Olympiques et paralympiques on peut quand même se poser des questions ».

On s’en doute à France Télévisions, on joue les grand offusqués. Voilà donc ce qu’a répondu à ces ingrats d’handicapés Daniel Bilalian, le patron des Sports du groupe, hier sur Europe1: « Je ne veux pas entendre que France Télévisions ne diffuse pas en direct, on nous parle toujours du réseau numérique comme étant la télévision de l’avenir, l’ensemble des épreuves seront diffusées dès demain« . Une petite précision, pour ceusses qui n’auraient pas compris la langue de bois bilalianesque, quand il parle de réseaux numériques, le directeur des sports veut dire que les Jeux Paralympiques seront diffusés en direct… sur internet !

Comme si cela ne suffisait pas, la direction de France Télévisions n’a même pas jugé indispensable de retransmettre en direct la cérémonie d’ouverture de ces Jeux, sur une de ses trois chaînes historiques. Et ce à une heure où pourtant, cette diffusion, et la supposée perte d’audience qu’elle pouvait entraîner, ne risquait pas d’affecter les recettes publicitaires : passé 20 heures, il n’y a pas plus de réclames sur France 2 que sur France 3 ou France 5. On n’ose croire que Rémy Pfimlin, qui sait que les annonceurs – et les politiques – mesurent aussi l’audimat en moyenne annuelle, n’a pas souhaiter écorner son bilan présidentiel de quelques millièmes de points d’audimat.

Le pire, c’est que la télé d’Etat, plutôt que d’afficher sa veulerie au grand jour, a déployé des trésors d’hypocrisie pour nous faire croire qu’elle n’avait pas piétiné son cahier des charges : elle a diffusé la cérémonie, certes, mais sur la plus petite de ses chaînes, à savoir France Ô, normalement dévolue aux DOM-TOM. De là à dire que pour France Télévisions, les ultramarins sont des handicapés comme les autres…

*Photo : samsungtomorrow

Les WC étaient filmés de l’intérieur

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Coup dur pour ceux qui prétendent que les fonctionnaires et autres bureaucrates assimilés passent leurs journées à ne rien faire. C’est Ouest-France qui nous l’apprend : à Caen, « un employé de la Chambre d’agriculture de Normandie aurait installé une caméra durant un an dans l’un des deux cabinets de toilettes pour dames de son service »

Comme le prévoient les lois en vigueur, l’article de nos confrères ne donne aucun indice susceptible de permettre l’identification du présumé délinquant. Tout juste peut-on imaginer, puisqu’on parle d’« employé » sans « e » muet final que le voyeur est de sexe supposément masculin, sans qu’on sache s’il s’agit d’un obscur rond-de-cuir, ou d’un responsable haut placé de l’organisme consulaire, voire d’un membre du cabinet.

Quoi qu’il en soit, les responsables bas-normands de la Chambre, n’ont pas – contrairement au travers que leur impute un préjugé raciste d’un autre âge – tergiversé quant aux mesures à prendre : avant même son éventuelle mise en examen, Monsieur X, c’est le cas de le dire, qui « fait l’objet d’une enquête préliminaire déclenchée par le parquet de Caen », s’est vu contraint de démissionner.

Ce que l’article de Ouest-France ne nous dit pas, hélas, c’est comment on a pu mettre hors d’état de nuire ce vicieux – comme on disait quand j’étais enfant. En l’absence d’éléments concrets, je me plais à imaginer qu’il a été piégé par une discrète caméra de vidéosurveillance…

Mort d’Arafat : la rumeur court (suite)

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C’est reparti ! L’annonce de l’ouverture d’une information judiciaire par le parquet de Paris, à la suite d’une plainte déposée par la veuve du leader palestinien Yasser Arafat, a remis en marche la machine à rumeurs impliquant Israël dans sa mort. Une « enquête » de la chaîne qatarie Al Jazeera laissait entendre, sur la foi d’une analyse des vêtements portés par Arafat à la veille de sa mort, que son décès pouvait être la conséquence d’un empoisonnement au polonium, une substance radio active létale. Nos confrères (et amis) du site slate.fr se sont procurés le rapport médical établi par les médecins militaires de l’hôpital Percy de Clamart ; d’où il ressort que cette histoire d’empoisonnement au polonium est totalement bidon.

Cela n’empêche pas l’excellent Dr Jean-Yves Nau, ancien patron de la rubrique médicale du Monde, de lancer une nouvelle hypothèse sur les causes du décès d’Arafat. Il s’appuie, pour ce faire, sur des déclarations du professeur de médecine Marcel-Francis Kahn : « L’hypothèse du polonium ne tient pas la route, a déclaré le Pr Marcel-Francis Kahn, ancien chef du service de rhumatologie de l’hôpital Bichat (Paris). Tous les spécialistes savent qu’une intoxication par un produit radioactif ne donne pas les symptômes constatés chez Arafat. Ce dernier ne présentait notamment ni perte de cheveux ni leucopénie profonde [chute massive des taux de la lignée blanche du sang] comme on le voit chez les personnes qui sont intoxiquées par les isotopes. En revanche, tout collerait très bien avec un empoisonnement par une des toxines de l’amanite phalloïde ou du cortinaire des montagnes. On y trouve la facilité d’administration, les premiers symptômes retardés, la CIVD, l’évolution prolongée (jusqu’à 30 jours pour le cortinaire et ses toxines) et la défaillance hépato-rénale avec troubles de coagulation terminaux. Ce type de toxine est étudié notamment dans le centre de Nes Ziona, pas très loin de Tel-Aviv.»

Ce que Jean-Yves Nau omet de mentionner, c’est que ce Marcel-Francis Kahn, outre son incompétence en toxicologie, est le président de l’Association France-Palestine Solidarité, officine à la solde de la propagande palestinienne. La preuve du crime ? C’est que l’institut de recherche biologique de Nes Siona travaille sur les toxines issues de ces champignons vénéneux. Qu’il s’en désintéresse serait une mauvaise nouvelle pour les cueilleurs de champignons imprudents de l’Etat juif. Peu importe : coupables, vous dis-je, forcément coupables…

*Photo : white ant

Marine Le Pen est totalement différente de son père

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Marine Le Pen a recueilli un peu moins de 18 % des voix au premier tour de la présidentielle. Avec un tel score, peut-on soutenir, comme on le fait au PS et à l’UMP, que le Front national est un parti légal mais illégitime ?
Je considère le FN comme un parti légitime. Et j’affirme qu’avec 18% à la présidentielle, résultat dont je me désole, il soit seulement représenté par deux ou trois députés, alors que EELV en a obtenu 18 malgré les 2,6% d’Eva Joly. Dans ces conditions, comment peut-on demander aux gens de croire à la démocratie, à la représentativité du Parlement, au pluralisme ?

Fillon, Copé et Nathalie Kosciuszko-Morizet ont pourtant refusé de serrer la main de Marion Le Pen-Maréchal.
Eh bien, ils ont eu tort ! Moi, je lui aurais serré la main. Je n’accepte pas ce clivage entre une soi-disant « droite républicaine » et une droite qui ne le serait pas.[access capability= »lire_inedits »] Que je sache, Marine Le Pen ne propose ni de renverser la République par un putsch ni d’instaurer une dictature ou une monarchie. Je ne vois donc pas en quoi elle ne serait pas républicaine. Encore une fois, un certain nombre de députés de la Droite populaire partagent les positions du FN sur les mœurs, l’immigration et la sécurité. Au nom de quoi décréterait-on qu’ils sont républicains et qu’un élu frontiste ne l’est pas ? Mlle Le Pen-Maréchal a été élue dans la 3e circonscription du Vaucluse contre une candidate du PS et un candidat de l’UMP qui s’appelle Jean-Michel Ferrand. La candidate socialiste a été sévèrement critiquée pour avoir refusé de se retirer, mais elle avait raison ! Quant au candidat de l’UMP, franchement, c’est un type pas très clair dont le discours est bien pire que celui de de la jeune Le Pen. Qu’on le veuille ou non, le FN fait partie du débat démocratique.

Selon vous, a-t-il radicalement changé depuis que Marine Le Pen a été élue à sa tête en janvier 2011 ?
Dire que Marine Le Pen est la même que son père est une idiotie ! C’est refuser de voir la réalité. Du reste, d’après des gens qui rencontrent souvent Jean-Marie Le Pen, il ne cache pas ses désaccords profonds et radicaux avec la ligne politique de sa fille ! Il était royaliste, elle est républicaine ; il était ultralibéral, elle est étatiste ; il était intégriste, elle est plutôt laïque. J’ajouterais qu’il est un homme et elle une femme… Bref, elle est totalement différente de son père !

Et comment expliquez-vous qu’elle ait battu Jean-Luc Mélenchon dans l’électorat populaire ?
Si on veut comprendre le bide de Mélenchon dans le Pas-de-Calais − où il a quand même été devancé par le PS et le FN − mais aussi en Moselle, il suffit d’imaginer quelqu’un qui a perdu un boulot stable et bien payé dans la métallurgie. Mélenchon lui propose de régulariser tous les sans-papiers, c’est-à-dire de faire venir des gens qui seront payés moins cher, sans avantages sociaux et prendront les emplois ! En réalité, il prône la même politique migratoire qu’Alain Madelin et les membres les plus réactionnaires du patronat. Le plus incroyable est qu’il le fasse au nom du Parti communiste ! Et après, il s’étonne de son score…

Entre le nouveau positionnement du FN, la Droite populaire et ceux qui, de NKM à Bachelot, réclament aujourd’hui un « droit d’inventaire » du quinquennat Sarkozy, comment voyez-vous l’avenir de l’UMP ?
À mon avis, l’UMP n’a jamais eu aucune cohérence idéologique et ne correspond à aucune réalité sociologique. Chaque pays a une histoire qui façonne sa culture politique et la façon dont elle s’exprime. En Angleterre, il y avait les whigs et les tories puis les travaillistes et les conservateurs, aux États-Unis il y a les démocrates et les républicains. En France, on sait au moins, depuis René Rémond, que la droite est plurielle. C’est la fameuse « théorie des trois droites » : historiquement il y avait des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes. Il est inepte de vouloir nier cette richesse en enfermant toutes ces droites dans le carcan d’un parti unique. Jean-François Copé tente bien d’instaurer un débat entre les différentes sensibilités, mais, outre le fait que Nicolas Sarkozy était très directif, la culture caporaliste des dirigeants de la droite n’est pas franchement propice aux débats. D’ailleurs, les électeurs et les adhérents de l’UMP n’aiment pas beaucoup ça. Bref, cette idée d’un dialogue entre courants ne marchera pas et c’est dommage !

Mais s’agit-il de débat ou de guerre des chefs ?
Quand j’entends les gens, et plus encore les médias, parler de « règlements de comptes » à droite, j’hallucine. C’est normal qu’il y ait des règlements de comptes, c’est la démocratie ! Ce qui n’était pas normal, c’était de les obliger à marcher comme un seul homme et d’approuver Sarkozy quand il disait noir et quand il disait blanc. En privé, les députés de l’UMP proféraient des horreurs sur lui et le soir même, sur un plateau-télé, ils le trouvaient formidable ! Ça, ce n’est pas normal !

Ah bon ? Vous croyez que tous les socialistes disent ce qu’ils pensent de Hollande ? Passons… Comment voyez-vous l’avenir de la droite ?
Je vois s’annoncer un combat entre une droite modérée, dite « humaniste », une droite plus dure, sarkozyste si vous voulez, et enfin le FN. À mon avis, la droite dure l’emportera et deviendra l’axe structurant de la droite.

Une nouvelle trinité composée d’un néo-RPR, d’une UDF relookée et du FN ?
Non, les étiquettes UDF et RPR sont aujourd’hui dépassées. L’UDF, c’était la droite qui n’acceptait pas le gaullisme, avec des durs comme Michel Poniatowski. Aujourd’hui, le gaullisme, donc son rejet, ne sont plus d’actualité et ne peuvent donc plus faire office de ciment politique. J’imagine plutôt une droite musclée, une « droite d’ordre », incarnée par Jean-François Copé, qui l’emportera sur la droite modérée que François Fillon va essayer de rassembler et de coordonner. Et cette droite dure nouera des alliances avec le FN.

Après tout, cette clarification n’aurait pas forcément que des inconvénients, même de votre point de vue. Si la question des alliances avec le FN fait exploser l’UMP, cela ouvrira peut-être une brèche dans la bipolarisation ?
Desserrer ce carcan serait salvateur pour la démocratie et la vie politique françaises. En effet, c’est la bipolarisation qui impose à notre vie publique une logique et un vocabulaire de guerre − pendant la campagne, on a parlé de « snipers de l’UMP » ! Ces mots ne sont pas innocents. Quand la politique devient une guerre, la première victime est la vérité. Seulement, je ne vois pas comment on sortira de la bipolarisation, car dans le système institutionnel actuel, tout est fait pour la faire perdurer.

D’où l’échec de Bayrou ?
Ce qui est arrivé à Bayrou est injuste, mais c’est surtout complètement dingue ! Imaginons le Persan de Montesquieu débarquant en France après les élections. Il se renseigne un peu et déduit du discours gouvernemental que Bayrou est président de la République ! En effet, la gauche va tout simplement faire ce qu’il proposait. D’ailleurs, nombre d’électeurs de gauche se sentent déjà trahis par la politique centriste de Hollande. Pour résumer, Bayrou a dit la vérité et n’a même pas été élu député, tandis la gauche va prendre des mesures qui lui auraient fait perdre les élections si elle les avait annoncées ! C’est à devenir fou…

Ce n’est pas tant la bipolarisation qui est responsable de cette situation que le refus des Français de voir la réalité en face au prétexte que ce serait une forme de résignation. De cela, nous parlerons une autre fois. Mais revenons au centre. Si Bayrou est plombé par sa défaite à la présidentielle, pourquoi Borloo ne réussirait-il pas à construire un parti au centre de l’échiquier politique ?
Parce qu’il se fera bouffer le nez ! Une force centriste autonome, telle que les Lib-Dems en Angleterre, n’a aucune chance de voir le jour dans le système actuel. Borloo lui-même dit que, pour les élections, ses troupes se battront aux côtés de l’UMP : autrement dit, il avoue par avance que son parti n’aura aucune autonomie. Admettez que cela fera une drôle de troisième force…

Si on vous suit, les institutions de la Ve République empêchent l’expression de la culture politique française. Faut-il en conclure que ce régime est une aberration par rapport à l’histoire et au caractère de la France ?
Absolument ! Ce régime ne correspond absolument pas à notre histoire politique. Il a été mis en place par un homme particulier, dans un moment particulier, pour résoudre des questions certes graves mais conjoncturelles − je pense évidemment à la guerre d’Algérie. Cette époque est révolue, nous devons maintenant renouer avec le fil de notre histoire.

Au-delà de la question des institutions, le terme même de « centre » pose problème. Que signifie-t-il au juste ?
Vous avez raison, il y a un problème. L’époque est à la radicalisation. Cette montée des extrêmes s’explique par des tendances planétaires lourdes, comme le creusement des inégalités ainsi que les crises économiques et sociales qui durent et frappent sans cesse de nouveaux pays. Qu’il s’agisse du populisme de gauche, du populisme de droite ou de l’islamisme, on observe une remise en cause radicale du discours libéral d’un côté et de la social-démocratie de l’autre. Le problème, c’est qu’on ne répond pas à deux erreurs symétriques en se situant au milieu, comme prétend le faire le « social-libéralisme » : au milieu de deux erreurs, se trouve une troisième erreur !

Mais alors où faut-il se situer ? « Que faire ? », comme disait Lénine ?
Nous sommes confrontés à un défi terrible. Pour commencer, nous devons dire clairement que deux systèmes ont fait faillite : le premier a mis l’État et le parti au cœur de tout ; le second a mis l’argent au centre de tout. Il n’y a pas de juste milieu entre ces deux échecs : nous devons imaginer, inventer quelque chose de différent, un système qui place l’humain au centre. Ce dépassement par l’innovation politique, le gaullisme a réussi à l’incarner à un moment de notre histoire. Ce que les gens attendent, c’est une alternative démocratique, tolérante et ouverte qui fasse des êtres humains la priorité. Voilà le centrisme que j’appelle de mes vœux. Si le centre n’a rien d’autre à proposer que l’équidistance entre la gauche et la droite, il n’a aucun sens.

En somme, la France a besoin d’un nouveau régime ?
En tout cas, d’un nouveau système électoral. L’idéal serait de s’inspirer du système allemand, qui est à moitié majoritaire et à moitié proportionnel, pour que les institutions soient composées de représentants des régions, des agglomérations territoriales ainsi que des représentants de la nation. À condition, bien sûr, que tous soient mobilisés pour défendre l’intérêt général.

C’est ce que Montesquieu appelait la « vertu », et ça ne dépend pas seulement des institutions. Mais dans les temps difficiles que nous connaissons, ne faudrait-il pas aller encore plus loin et imaginer une grande coalition UMP-PS ?
Je n’ai guère de sympathie pour ces gouvernements d’union nationale, sauf en cas de crise nationale majeure. En revanche, il faut faire sauter le verrou qui empêche les « convergences salvatrices ». On ne peut plus raisonner à partir d’un clivage obsolète et inopérant : à gauche comme à droite il y a des pro-européens et des anti-européens. Mélenchon et Moscovici sont tous les deux « de gauche », mais ils ne sont d’accord sur rien. Tout cela n’a plus de sens ! Nous devrions au contraire nous demander si, pour redresser le pays, il ne serait pas plus raisonnable de fédérer des forces et des personnes. C’est ce qu’ont fait Mendès-France et de Gaulle pour en finir avec la décolonisation, de l’Indochine pour l’un, de l’Algérie pour l’autre. Nous devons suivre leur exemple.
Qu’est-ce que le système bipolaire ? Des gens en désaccord sur tout ou presque qui gouvernent ensemble. La logique de convergence que j’appelle de mes vœux permettrait aux gens qui sont d’accord de gouverner ensemble. N’est-ce pas plus intelligent ?

Comment tout cela peut-il − ou non − s’inscrire à l’intérieur du projet européen ?
Pour des raisons historiques, la France est en position de porter un message. Aujourd’hui, elle doit prendre la tête de ceux qui essaient de mettre l’humain au cœur du projet politique, être celle qui ouvrira un nouveau chemin sur lequel l’Europe tout entière pourra avancer. L’Europe actuelle n’offre aucune perspective. Pis, nous ne retirons plus aucun avantage de l’intégration. En termes politiques, l’UE est ressentie comme répressive et anti-démocratique et, sur le plan économique, nous ne gagnons pas grand-chose au libre-échange. L’Europe est dans une impasse parce que nous n’avons pas choisi entre le fédéralisme et le souverainisme. Je suis moi-même fédéraliste, mais les deux options sont également légitimes. Ce qui n’est ni légitime ni même possible, c’est de rester au milieu du gué.[/access]

Canal + vote Berlusconi

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La rentrée est arrivée. Preuve en est, Le Grand Journal de Canal + a rouvert ses portes après huit saisons couronnées de succès. Vous savez, cette grand-messe télévisuelle où infotainment, politique-spectacle et tranches de ricanement se succèdent avec la rapidité d’une Mercedes fonçant dans le tunnel de l’Alma. Animée par le flegmatique Michel Denisot, l’émission a fait peau neuve en recyclant de vieilles recettes. La petite nouvelle Daphné Bürki a ainsi eu l’idée ingénieuse de démarrer l’émission complètement nue, un filon déjà épuisé par Michaël Youn, Cyril Hanouna ou encore Axelle Laffont, lorsqu’elle présentait la météo sur la chaîne cryptée.

L’ironie du PAF veut que ce soit Canal +, l’antenne du glamour, du chic et de la gauche morale, qui parodie les pires techniques racoleuses de la télévision de Berlusconi, lequel sévissait sur la défunte Cinq au tournant des années 1980-1990. Filles nues à peine floutées, clins d’œil égrillards de la caméra, regards amusés de l’animateur à qui on ne la fait pas : le cocktail est tellement connu qu’il en est devenu inoffensif.

Mais soyons beaux joueurs. Armés de cette confraternité qui fait si cruellement défaut dans la profession, nous ne pouvons souhaiter que succès à la nouvelle formule du Grand Journal qui, soyons-en sûrs, après ses errements pluralistes du printemps 2012, saura désormais se prémunir contre ce genre d’importuns.

Car finalement, quel meilleur remède au « populisme » que le strass et les paillettes de la dérision perpétuelle ?

Et mon référendum, tu l’aimes mon référendum ?

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Alors voilà, ça a commencé comme ça : à gauche de la gauche, comme on dit, alors qu’il ne s’agit que de la gauche, la vraie et que le Parti Socialiste est devenu depuis longtemps bien plus à droite que l’UDF du temps de Giscard, on s’est avisé que François Hollande, l’air de rien, était en train de nous la faire à l’envers. On se doutait bien, du côté du Front de Gauche, que ce ne serait pas le grand soir qui commencerait le 6 mai ni même qu’il y aurait à manger et à boire mais d’habitude, quand les socialistes nous faisaient cocus, ils y mettaient les formes.

Là, on peut dire que les 11% de Mélenchon qui se sont repliés comme un seul homme ou presque sur François Hollande, n’ont pas été pris en compte une seule seconde. En même temps, contrairement aux écologistes, le Front de gauche n’avait rien demandé ni rien négocié, ce qui permet aujourd’hui une liberté de parole dont Mélenchon, mais aussi le PCF ne se privent pas. Le gros, le très gros problème du Front de Gauche, ce qui ne passe vraiment pas, c’est le TSCG, autrement dit le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, celui qui va imposer la règle d’or à tous les états, c’est-à-dire de respecter la règle des 0,5% de déficit à l’horizon 2016.

De fait, ce traité, plus encore que celui de Maastricht ou de Lisbonne est une atteinte sans précédent à l’indépendance nationale puisque la politique budgétaire sera désormais sous tutelle. D’autre part, ce texte suppose que le seul levier qui reste à un gouvernement soit une austérité féroce qui tranche dans le vif de ce qui restait de notre Etat-Providence. Qu’on ne nous fasse pas croire que le volet croissance obtenu par Hollande soit par ailleurs autre chose qu’un gadget aussi utile qu’une robe de bal à une bonne sœur. D’ailleurs, la presse allemande ne s’y trompe pas et d’après Der Spiegel, lors du prochain sommet européen, la chancelière Merkel a même l’intention de proposer à ses partenaires que la Cour européenne « puisse acquérir le droit de surveiller des Etats membres et de punir ceux qui créent du déficit. » Comment ? Avec des amendes ? Des chars ? Des bombardements ?

Comme la ratification du TSCG est prévue par voie parlementaire, le Front de gauche a décidé de lancer une campagne pour demander un référendum sur la question. Une pétition a déjà été initiée par le journal L’Humanité qui va bientôt tenir sa célèbre fête à la mi-septembre et il est question, assez rapidement, d’organiser une manifestation de masse à Paris. Somme toute, me direz-vous, ce sont des affaires internes à la gauche. Que Hollande se débrouille puisqu’en plus, il paraîtrait qu’une partie de la gauche du PS dont une petite vingtaine de députés et une bonne partie des écolos d’EELV soient assez peu décidés à voter le traité en question. Il y a même des symptômes inquiétants dans les exécutifs régionaux. Ainsi, dans une lettre ouverte datée du 29 août, une conseillère régionale socialiste du Nord-Pas de Calais, Marie Claude Marchand, annonce qu’elle rejoint le groupe communiste : « Comme beaucoup d’élus de gauche, verts et socialistes, je suis pour une renégociation du traité européen Merkel-Sarkozy, comme s’y était engagé le candidat François Hollande, reflétant ainsi la volonté des valenciennois qui avaient affirmés en grande majorité leur opposition à cette règlementation européenne en 2005. »

Le problème, c’est que ce n’est pas seulement la gauche de la gauche qui a des envies de référendum. Un récent sondage CSA-L’Humanité indique que 72% des français y sont favorables. Et, dieu protège la France, à ma connaissance, il n’y a pas 72% de communistes en France ou alors, cela se saurait. La surprise, enfin la fausse surprise, est que si 80% des sympathisants du FDG y sont favorables, 75% des sympathisants de droite aussi ! Même en admettant qu’une partie des 72% veuille un référendum pour dire oui et exprimer son bonheur de voir sombrer les vestiges de l’indépendance nationale tout en rognant pour l’éternité les os de vaches très maigres, on peut penser que la majorité des gens sont plutôt opposés à ce TSCG et au changement de civilisation, n’ayons pas peur des mots, qu’il induirait.

Si le gouvernement est si sûr de son fait, si sûr que c’est bon pour la France, pourquoi refuse-t-il le référendum ? Il suffirait, pour lui, de faire preuve de suffisamment de pédagogie et de montrer que 72% des français se trompent. Il le ferait avec le même esprit d’ouverture qu’en 2005 lors de la campagne pour le TCE où l’on avait vu les européistes expliquer avec patience et sans mépris aucun au peuple qu’il se trompait. Qu’on se souvienne de la courtoisie de la plupart des éditorialistes, des accents melliflus d’Alexandre Adler, Olivier Duhamel ou Bernard Guetta pour se dire que grâce à ceux-là, si on leur avait laissé quelques mois de plus, la tendance démagogique qui a permis au TCE d’être récusée avec 55% des voix aurait sûrement été inversée.

Plus sérieusement, on peut se demander si François Hollande n’aurait pas tout intérêt à accepter ce référendum, et à se retrouver à la table des négociations avec, quel que soit le résultat, une légitimité qu’il tiendrait directement du suffrage universel. Le suffrage universel, vous voyez ? C’est le truc qui lui a permis de devenir président…

*Photo : Un monde d’avance national

Le crépuscule des dieux françois

13
Drapeau tricolore D.R.

À Libération, les procès en sorcellerie lepéniste sont une rubrique à part entière. Tout récemment, c’est Laurent Bouvet qui s’est retrouvé sur le banc des accusés avec, dans le rôle de sous-procureur Pinard[1. Pinard était le procureur des procès de Baudelaire et de Flaubert. Mais Bourmeau ne porte pas l’accusation « au nom du peuple français ».], le directeur-adjoint du quotidien, Sylvain Bourmeau. Selon lui, l’« insécurité culturelle » serait « un concept d’extrême droite » issu de la dérive « lepéniste » de Bouvet[2. Twitter, 1er mai 2012.], dont le collectif socialiste républicain « Gauche populaire » s’avérerait « encore plus dangereux que le Front national ». Calmons-nous et buvons frais à Saint-Tropez, comme nous y invitait le grand Max Pécas.

Pourquoi tant de panique ? Parce que Libé a décidé d’être le propagandiste d’un multiculturalisme kitsch, optant pour le folklore sans le voile islamique (et même avec, chacun fait ce qui lui plaît, non ?), les soirées festives du ramadan sans l’ascèse du djihad intérieur.[access capability= »lire_inedits »] Avec, en guise de vision du monde, l’amour de l’autre et « l’immigration, c’est chouette ». Or, quoi qu’en disent les boutefeux du débat public, un travail scientifique sur la réception de l’immigration par les populations « autochtones » ne saurait être confondu avec un quelconque mouvement d’humeur xénophobe.

Pour sortir de la vision exclusivement compassionnelle qui interdit toute réflexion, il n’est pas inutile d’inverser la perspective et de s’arrêter sur le pendant immigré de l’« insécurité culturelle », en clair sur les affirmations identitaires que les médias taisent : en parler, ce serait céder à l’« amalgame » ou à la « stigmatisation » − substantifs moraux ou normatifs auxquels nos esprits sécularisés aimeraient pouvoir échapper.

Dans le consensus ambiant, les commentateurs ne se sont pas appesantis sur un événement fâcheux survenu l’an dernier : les citoyens tunisiens vivant en France, pour la plupart binationaux, ont davantage voté pour le parti islamiste Ennahda que leurs compatriotes restés au pays. Quelques mois plus tard, les mêmes ont contribué à porter François Hollande à l’Élysée, avant de participer à la grande valse des drapeaux du 6 mai. Le spectacle de la colonne de la Bastille chamarrée d’étendards algériens, tunisiens, marocains et ivoiriens a nourri les feux croisés des gazettes aux premiers jours du joli mois de mai. D’aucuns y ont vu la mainmise du parti de l’Étranger, d’autres ont préféré se voiler la face, ou plutôt recenser, loupe à la main, les quelques cocardes bleu-blanc-rouge perdues à travers la foule en liesse. Nous ne trancherons pas entre ces deux lectures hémiplégiques.
Que l’on se réjouisse, souvent un peu hypocritement, ou que l’on se désole du nombre croissant de nos concitoyens immigrés, le regard peine en effet à sortir du champ des sempiternels débats sur le communautarisme et le degré d’intégration pour observer le nœud gordien du problème : le déracinement. Devant un pied de vigne qui pourrit de l’intérieur, avant d’accuser le mildiou, on examine l’humus qui lui sert de terreau.

C’est là que le spectacle se gâte. De Kevin ou de Mohamed communiant dans la dégustation d’un Big Mac aux hormones, ou s’émerveillant devant l’image dégoulinante d’un kebab frites sauce ketchup, on ne sait lequel est le moins français des deux. Pour parler comme Renaud Camus, la « Grande Déculturation » hexagonale a sans aucun doute précédé le « Grand Remplacement ». La substitution progressive de population n’est possible que dans un pays qui a déjà renoncé à lui-même et jette ses armes usées aux pieds de la piétaille immigrée. Il serait inutile et vain de distinguer coupables (le gros beauf gaulois) et victimes (le pauvre hère sans-papier, misérable caporal de l’armée de réserve) désignés : la « fatigue du sens » (Richard Millet) nous hypnotise dans le même fleuve Léthé, sans qu’il soit besoin de déclencher des guerres civiles pour décrocher le gros lot victimaire.

Au crépuscule des années 1980, dans ses prodigieuses Notes sur la question des immigrés[3. Publiées dans l’ouvrage collectif de Mezioud Ouldamer, Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France, éditions Gérard Lebovici, 1986.], Guy Debord mettait déjà les pieds dans le plat de lentilles politique : « Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement […] Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés. […] La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains. »

Titulaires ou remplaçants (c’est-à-dire « de souche » ou « issus de »), les Français d’aujourd’hui communiquent dans la lingua franca américaine en grignotant de la junk food devant des séries californiennes. Nulle descente aux enfers ne les attend. Puisqu’ils sont déjà morts.[/access]

*Photo : t_bartherote

Divers, vous avez dit divers ?

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L’ennui avec les faux prophètes de la diversité, ce n’est pas seulement qu’ils confondent égalité réelle et saupoudrage ethnique, ni qu’ils agacent par leur moralisme compassé digne des pires dames-patronnesses. Le plus exaspérant chez eux, pour ne pas dire terrifiant, c’est leur manie d’établir des listes.

Nous ne rappellerons pas les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, ce couplet breveté par les fétichistes de la persécution convaincus du fait que l’histoire se répète. Mais dans l’éternel retour du biologisme ethnique, nos amis diversitaires ne sont pas en reste. Les célébrations bébêtes de la « France black-blanc-beur » révèlent ainsi la grille de lecture très particulière de la diversité made in France. Parmi les nouveaux députés « issus de la diversité », Razzy Hammadi est dit « d’origine tunisienne et algérienne », alors qu’il est né à Toulon.

Inversement, personne ne songerait à comptabiliser le député UMP et ancien ministre Pierre Lellouche dans les rangs de la diversité bien qu’il soit né à Tunis de parents « tunes » pure souche. Il semblerait que les lois non écrites de la diversité préconisent une ségrégation de mauvais aloi, proche de celle qui sévissait dans les dernières décennies de la présence française en Afrique du Nord et favorisa la résurgence de l’antisémitisme à l’époque des indépendances…

Suivant cette mystérieuse logique, Malek Boutih fut préféré à Julien Dray pour l’investiture socialiste au printemps, au nom de ladite diversité. Il faudrait nous expliquer en quoi Dray né à Oran serait moins divers que le natif de Neuilly-sur-Seine, par ailleurs exemplaire dans sa critique de la discrimination positive.

Le tout sans recourir à un seul argument ethno-religieux. Messieurs les antiracistes, vous avez quatre heures !

Ne m’appelez plus jamais « La France » ?

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Les grandes vacances, lorsqu’on les passe entre Dinard et La Bourboule et que la douce bruine n’est entrecoupée que de fortes averses, ont cet avantage inestimable qu’elles permettent de dévorer les ouvrages majeurs (Guillaume Musso, Marc Lévy, Katherine Pankol, etc.) qu’on n’a pu lire au cours de l’année, et de prendre (enfin) le temps de réfléchir un peu. De s’arrêter sur des questions complexes que l’on avait prudemment laissées de côté jusque-là, comme celle du nominalisme politique développée il y a quelques semaines par Georges Kaplan, à propos du discours présidentiel prononcé lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. Dans son allocution, François Hollande déclarait en effet que ce crime avait été commis « par la France », que c’est « la France » qui avait alors accompli l’irréparable. Ce à quoi Georges Kaplan répliquait que le plus curieux de l’affaire, « c’est que personne, parmi nos politiciens ou dans la presse », n’ait « jugé bon de s’interroger sur la nature de ce que les uns comme les autres s’entendent à désigner sous le nom de « la France ». Car « ce n’est pas la France qui a commis un crime, ce n’est pas la France qui exporte et qui importe et ce n’est pas la France qui rase 20 millions de mentons chaque matin ; ce sont des français qui font ces choses-là, des individus. « La France » (…) est un concept. Et les concepts ne pensent pas, n’agissent pas : seuls les individus pensent; seuls les individus agissent ».

Or, accusait Kaplan, « ces invocations de « la France » traduisent un système de pensée totalitaire, subordonnant l’individu au corps social auquel il est supposé appartenir, concevant la société comme douée de conscience et capable d’agir, et confondant cette société « purement rhétorique avec l’État qui la gouverne ».
Par ces mots, Kaplan se ralliait à un nominalisme radical en vertu duquel n’existeraient que des réalités individuelles. Il n’y a pas de table ou de chaise en général, mais une infinité de tables et de chaises particulières, que l’on réunit artificiellement et malhabilement sous un seul et même vocable. De même, il n’existe pas de « France », en dehors de la « rhétorique », en dehors du mot que l’on utilise pour désigner la collection de ceux qu’à un moment donné, on qualifie de « Français ». Du reste, il n’y a pas non plus d’État, ainsi que l’affirmait un autre grand nominaliste, l’Autrichien Hans Kelsen, mais un ensemble de normes juridiques attribuant un certain nombre de prérogatives à des individus ou à des séries d’individus déterminés. À part cela, l’État n’existe pas : je n’ai jamais déjeuné avec une personne morale, affirmait Léon Duguit. Je n’ai jamais serré la main à l’État – mais simplement à une personne qui, en vertu de telle ou telle norme, a été chargée, sous certaines conditions et dans certaines circonstances, de le re-présenter. De rendre présent ce qui est absent. Il n’y a donc que des individus – et encore… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, affirmait Héraclite : mais si l’on poussait à son terme la réflexion de Kaplan, on pourrait dire qu’en réalité, on ne s’y baigne jamais, pas même seule une fois, ne serait-ce que parce qu’ « on » n’est plus « le même » avant, pendant et après y être entré, et au-delà encore, parce que cet « on » n’existe pas, n’étant jamais que l’addition artificielle, et purement nominale, d’une série d’identités successives qui changent à chaque instant. « Je » n’ai jamais le même âge, ni le même visage. Je est un autre, mais cet autre n’est personne.

Où l’on constate une fois de plus que l’enfer est pavé de bonnes intentions voire que ces bonnes intentions en constituent parfois les murs porteurs. Ici, la bonne intention est évidente. Il s’agit de s’opposer à une conception politique qui, postulant l’existence réelle et la supériorité morale du groupe sur l’individu, en viendrait à l’asservir. A le soumettre à des volontés et à des intérêts qui ne sont pas les siens. Pour un libéral absolu, ce résultat est inadmissible. Afin de sauver la liberté de l’individu, il va donc affirmer que seul ce dernier existe, que le groupe n’est jamais qu’une projection artificielle des vouloirs individuels, et qu’il ne saurait imposer quoi que ce soit aux individus contre leur gré. Même lorsque l’individu consent, par exemple, au principe majoritaire, rien ne l’empêche de sortir du groupe à tout instant, et de récupérer la totalité de ses droits naturels. Rien ne lui interdit de quitter un pays, celui où il vit, dès lors que la législation, la fiscalité, l’administration de celui-ci ne lui conviennent plus : il n’a de devoirs vis-à-vis du groupe que pour autant qu’il y consent, et qu’il y a intérêt.

Cette approche a pour conséquence de fragiliser, et en dernière analyse, d’anéantir la collectivité politique. Si cette dernière n’est fondée que sur la volonté momentanée de ses membres, elle perd en effet l’essentiel de sa consistance. Pourquoi diable accepterais-je de sacrifier mon confort, et plus encore, ma vie, pour défendre cet agrégat aléatoire, provisoire et substituable ? Parce que la Cité aurait d’autres fondements, la culture, l’Histoire, le sentiment d’identité ? Le nominaliste libéral nous regarde avec un demi-sourire de compassion : une fois de plus, nous avons tout faux. Le langage ? LE langage, alors qu’à moins d’être bilingue, on n’est plus rien, que le monde entier parle anglais, et que beaucoup de Français n’ânonnent qu’avec la plus grande difficulté les rudiments de la langue de Molière ? L’Histoire ? Mais quelle Histoire ? Et en quoi le passé de certains pourrait-il engager, si peu que ce soit, le présent et l’avenir d’autres individus ? l’identité ? Celle-ci, écrivait récemment un autre champion de cette cause, Alain-Gérard Slama, dans le Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine, est strictement individuelle, sans compter qu’elle change, pour chacun, à chaque instant de la vie : dans ces conditions, parler d’identité nationale relève de la blague. Conclusion : la cité n’est rien d’autre qu’une habitude, ou une illusion.

Et c’est ici que le discours nominaliste laisse entrevoir ses conséquences grinçantes. Si la cité n’est rien, si je ne dois rien au groupe (en tous cas, ni plus ni moins qu’à une entreprise qui me rendrait les mêmes services au tarif du marché), pourquoi devrais-je me montrer solidaire des autres membres de ce groupe, et notamment, de ceux qui sont moins bien lotis que moi ? Pourquoi devrais-je partager avec eux les miettes du gâteau, si je n’en ai pas envie ? Rien ne m’empêche, bien sûr, de m’associer librement à des causes humanitaires, d’envoyer mon argent à des malheureux que j’ai choisis à l’autre bout du monde. Mais on n’a pas à me contraindre, au nom de ma soi-disant appartenance à la « collectivité », à contribuer à la bonne santé de cette dernière, ni à l’entretien des membres incapables de subvenir à leurs besoins. Les pauvres n’ont qu’à s’enrichir en créant des start-up.

Allons plus loin : si le groupe social n’a aucune consistance, si les corps intermédiaires empiètent nécessairement sur l’autonomie des individus, comme le déclarait en 1791 la loi Le Chapelier, alors, les individus se retrouvent nus, dépouillés, isolés. Isolés face à qui ? Face au marché et à l’État, qui continuent de s’imposer comme des réalités incontournables. Et qui pourront dès lors, la protection des corps intermédiaires ayant disparu, faire de ces individus ce que bon leur semble. Et voilà pourquoi votre fille est muette : et voilà comment le nominalisme ultralibéral peut, en définitive, entrouvrir la porte à l’écrasement de l’homme.

*Photo : k~owl *still not back*

Cumul des mandats : Rebsamen a raison

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Le maire de Dijon fait de la résistance. Il ne veut pas démissionner de son mandat de sénateur ou de sa fonction de maire alors qu’il s’y était formellement engagé auprès du Parti Socialiste. De la rue de Solferino au studio du Grand Journal, on s’insurge, on crie à la trahison. Mais que pèse un engagement auprès d’un parti politique face au suffrage universel des grands électeurs de Côte d’Or et au vote des électeurs de la ville de Dijon ?

Certes, sur la forme, on pourra toujours reprocher à François Rebsamen d’avoir signé ce foutu papier sur lequel il s’engageait à ne plus cumuler à partir de septembre 2012. Mais penchons-nous sur le fond. Il n’y a pas, pour l’heure, de loi interdisant le cumul des mandats. Et l’adoption d’un projet de loi allant dans ce sens n’est pas encore voté. Non seulement Rebsamen ne souhaite pas se voir appliquer une loi non encore en vigueur mais il préconise que les sénateurs ne soient pas concernés par la mesure. Et son argumentation, n’en déplaise à Martine Aubry, tient la route. Le Sénat est la chambre représentant les collectivités locales. Il est donc logique d’y voir siéger des maires de grandes villes et des présidents de conseils généraux. La chambre des féodalités sans féodaux, je ne trouve pas ça logique. Le maire de Dijon, en bon successeur du chanoine Kir et de Robert Poujade[1. A ne pas confondre avec Pierre…], démontre un certaine intransigeance à défendre cette logique-là et on ne peut que lui donner raison. Autant un député représentant de la Nation toute entière n’a pas à cumuler son mandat avec une fonction exécutive locale, autant il est plutôt conseillé au sénateur de faire l’inverse.

Le projet de loi, sur lequel la commission Jospin doit plancher, n’est pas encore voté. Y a t-il seulement des majorités absolues pour voter un tel texte dans les deux chambres ? Pas sûr. En fait, plutôt que d’empêcher les sénateurs de faire ce pourquoi ils sont élus, ne faudrait-il pas s’interroger sur la composition, le mode d’élection et même la raison d’être d’une telle chambre ? C’est peu dire qu’il s’agit d’une mission difficile.

Souvenons-nous du référendum perdu de 1969. En outre, le PS est un parti d’élus locaux très heureux de bénéficier, à travers le Sénat, d’un relais pour défendre les intérêts de leurs collectivités. On peut effectivement rêver d’un Lionel Jospin qui se souviendrait qu’il a un jour traité le Sénat d’anomalie démocratique. On peut aussi rêver que le Président Hollande décide de le réformer et de soumettre le texte au référendum direct, à la gaulliste, avec l’article 11, en se passant de l’avis des assemblées. On peut rêver. Mais ce n’est que du rêve. Comme son prédécesseur, il n’aime pas beaucoup les référendums. C’est pourquoi, selon toute vraisemblance, le maire de Dijon pourrait bien, en bonne logique, gagner la partie.

*Photo : Webstern Socialiste/© Audrey Cerdan

Paralympiques : le service public hors-Jeux

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On allait voir ce qu’on allait voir : le service public, celui qu’on paye avec nos sous pour qu’il soit au service du public allait casser la baraque à l’occasion des Jeux Paralympiques : Solidarité nationale blabla, Onesttouspareil gnagnagna.

Résultat des courses ? Il y aura zéro heure, zéro minute de retransmission en direct des compétitions, seulement un résumé quotidien à pas d’heure sur France 3. Gérard Masson, président de la Fédération Française Handisport ne décolère pas, il l’a dit à nos confrères du Monde. « À Pékin, France Télévisions avait probablement consacré trois heures aux Paralympiques. Et surtout, c’était vraiment la rubrique des chiens écrasés. Il faut arrêter de sortir les violons et de nous parler du « courage exceptionnel » des athlètes. Il faut filmer de la performance. Les athlètes sont de haut niveau et réalisent des exploits sportifs ».

Même révolte chez les athlètes, comme l’a expliqué sur France-Inter le double médaillé Damien Seguin, porte-drapeau de la délégation: « Je ne comprends pas pourquoi les épreuves ne sont pas diffusées en direct sur France Télévision, (…) quand on voit la différence de traitement entre la médiatisation des Olympiques et paralympiques on peut quand même se poser des questions ».

On s’en doute à France Télévisions, on joue les grand offusqués. Voilà donc ce qu’a répondu à ces ingrats d’handicapés Daniel Bilalian, le patron des Sports du groupe, hier sur Europe1: « Je ne veux pas entendre que France Télévisions ne diffuse pas en direct, on nous parle toujours du réseau numérique comme étant la télévision de l’avenir, l’ensemble des épreuves seront diffusées dès demain« . Une petite précision, pour ceusses qui n’auraient pas compris la langue de bois bilalianesque, quand il parle de réseaux numériques, le directeur des sports veut dire que les Jeux Paralympiques seront diffusés en direct… sur internet !

Comme si cela ne suffisait pas, la direction de France Télévisions n’a même pas jugé indispensable de retransmettre en direct la cérémonie d’ouverture de ces Jeux, sur une de ses trois chaînes historiques. Et ce à une heure où pourtant, cette diffusion, et la supposée perte d’audience qu’elle pouvait entraîner, ne risquait pas d’affecter les recettes publicitaires : passé 20 heures, il n’y a pas plus de réclames sur France 2 que sur France 3 ou France 5. On n’ose croire que Rémy Pfimlin, qui sait que les annonceurs – et les politiques – mesurent aussi l’audimat en moyenne annuelle, n’a pas souhaiter écorner son bilan présidentiel de quelques millièmes de points d’audimat.

Le pire, c’est que la télé d’Etat, plutôt que d’afficher sa veulerie au grand jour, a déployé des trésors d’hypocrisie pour nous faire croire qu’elle n’avait pas piétiné son cahier des charges : elle a diffusé la cérémonie, certes, mais sur la plus petite de ses chaînes, à savoir France Ô, normalement dévolue aux DOM-TOM. De là à dire que pour France Télévisions, les ultramarins sont des handicapés comme les autres…

*Photo : samsungtomorrow

Les WC étaient filmés de l’intérieur

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Coup dur pour ceux qui prétendent que les fonctionnaires et autres bureaucrates assimilés passent leurs journées à ne rien faire. C’est Ouest-France qui nous l’apprend : à Caen, « un employé de la Chambre d’agriculture de Normandie aurait installé une caméra durant un an dans l’un des deux cabinets de toilettes pour dames de son service »

Comme le prévoient les lois en vigueur, l’article de nos confrères ne donne aucun indice susceptible de permettre l’identification du présumé délinquant. Tout juste peut-on imaginer, puisqu’on parle d’« employé » sans « e » muet final que le voyeur est de sexe supposément masculin, sans qu’on sache s’il s’agit d’un obscur rond-de-cuir, ou d’un responsable haut placé de l’organisme consulaire, voire d’un membre du cabinet.

Quoi qu’il en soit, les responsables bas-normands de la Chambre, n’ont pas – contrairement au travers que leur impute un préjugé raciste d’un autre âge – tergiversé quant aux mesures à prendre : avant même son éventuelle mise en examen, Monsieur X, c’est le cas de le dire, qui « fait l’objet d’une enquête préliminaire déclenchée par le parquet de Caen », s’est vu contraint de démissionner.

Ce que l’article de Ouest-France ne nous dit pas, hélas, c’est comment on a pu mettre hors d’état de nuire ce vicieux – comme on disait quand j’étais enfant. En l’absence d’éléments concrets, je me plais à imaginer qu’il a été piégé par une discrète caméra de vidéosurveillance…

Mort d’Arafat : la rumeur court (suite)

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C’est reparti ! L’annonce de l’ouverture d’une information judiciaire par le parquet de Paris, à la suite d’une plainte déposée par la veuve du leader palestinien Yasser Arafat, a remis en marche la machine à rumeurs impliquant Israël dans sa mort. Une « enquête » de la chaîne qatarie Al Jazeera laissait entendre, sur la foi d’une analyse des vêtements portés par Arafat à la veille de sa mort, que son décès pouvait être la conséquence d’un empoisonnement au polonium, une substance radio active létale. Nos confrères (et amis) du site slate.fr se sont procurés le rapport médical établi par les médecins militaires de l’hôpital Percy de Clamart ; d’où il ressort que cette histoire d’empoisonnement au polonium est totalement bidon.

Cela n’empêche pas l’excellent Dr Jean-Yves Nau, ancien patron de la rubrique médicale du Monde, de lancer une nouvelle hypothèse sur les causes du décès d’Arafat. Il s’appuie, pour ce faire, sur des déclarations du professeur de médecine Marcel-Francis Kahn : « L’hypothèse du polonium ne tient pas la route, a déclaré le Pr Marcel-Francis Kahn, ancien chef du service de rhumatologie de l’hôpital Bichat (Paris). Tous les spécialistes savent qu’une intoxication par un produit radioactif ne donne pas les symptômes constatés chez Arafat. Ce dernier ne présentait notamment ni perte de cheveux ni leucopénie profonde [chute massive des taux de la lignée blanche du sang] comme on le voit chez les personnes qui sont intoxiquées par les isotopes. En revanche, tout collerait très bien avec un empoisonnement par une des toxines de l’amanite phalloïde ou du cortinaire des montagnes. On y trouve la facilité d’administration, les premiers symptômes retardés, la CIVD, l’évolution prolongée (jusqu’à 30 jours pour le cortinaire et ses toxines) et la défaillance hépato-rénale avec troubles de coagulation terminaux. Ce type de toxine est étudié notamment dans le centre de Nes Ziona, pas très loin de Tel-Aviv.»

Ce que Jean-Yves Nau omet de mentionner, c’est que ce Marcel-Francis Kahn, outre son incompétence en toxicologie, est le président de l’Association France-Palestine Solidarité, officine à la solde de la propagande palestinienne. La preuve du crime ? C’est que l’institut de recherche biologique de Nes Siona travaille sur les toxines issues de ces champignons vénéneux. Qu’il s’en désintéresse serait une mauvaise nouvelle pour les cueilleurs de champignons imprudents de l’Etat juif. Peu importe : coupables, vous dis-je, forcément coupables…

*Photo : white ant

Marine Le Pen est totalement différente de son père

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Marine Le Pen a recueilli un peu moins de 18 % des voix au premier tour de la présidentielle. Avec un tel score, peut-on soutenir, comme on le fait au PS et à l’UMP, que le Front national est un parti légal mais illégitime ?
Je considère le FN comme un parti légitime. Et j’affirme qu’avec 18% à la présidentielle, résultat dont je me désole, il soit seulement représenté par deux ou trois députés, alors que EELV en a obtenu 18 malgré les 2,6% d’Eva Joly. Dans ces conditions, comment peut-on demander aux gens de croire à la démocratie, à la représentativité du Parlement, au pluralisme ?

Fillon, Copé et Nathalie Kosciuszko-Morizet ont pourtant refusé de serrer la main de Marion Le Pen-Maréchal.
Eh bien, ils ont eu tort ! Moi, je lui aurais serré la main. Je n’accepte pas ce clivage entre une soi-disant « droite républicaine » et une droite qui ne le serait pas.[access capability= »lire_inedits »] Que je sache, Marine Le Pen ne propose ni de renverser la République par un putsch ni d’instaurer une dictature ou une monarchie. Je ne vois donc pas en quoi elle ne serait pas républicaine. Encore une fois, un certain nombre de députés de la Droite populaire partagent les positions du FN sur les mœurs, l’immigration et la sécurité. Au nom de quoi décréterait-on qu’ils sont républicains et qu’un élu frontiste ne l’est pas ? Mlle Le Pen-Maréchal a été élue dans la 3e circonscription du Vaucluse contre une candidate du PS et un candidat de l’UMP qui s’appelle Jean-Michel Ferrand. La candidate socialiste a été sévèrement critiquée pour avoir refusé de se retirer, mais elle avait raison ! Quant au candidat de l’UMP, franchement, c’est un type pas très clair dont le discours est bien pire que celui de de la jeune Le Pen. Qu’on le veuille ou non, le FN fait partie du débat démocratique.

Selon vous, a-t-il radicalement changé depuis que Marine Le Pen a été élue à sa tête en janvier 2011 ?
Dire que Marine Le Pen est la même que son père est une idiotie ! C’est refuser de voir la réalité. Du reste, d’après des gens qui rencontrent souvent Jean-Marie Le Pen, il ne cache pas ses désaccords profonds et radicaux avec la ligne politique de sa fille ! Il était royaliste, elle est républicaine ; il était ultralibéral, elle est étatiste ; il était intégriste, elle est plutôt laïque. J’ajouterais qu’il est un homme et elle une femme… Bref, elle est totalement différente de son père !

Et comment expliquez-vous qu’elle ait battu Jean-Luc Mélenchon dans l’électorat populaire ?
Si on veut comprendre le bide de Mélenchon dans le Pas-de-Calais − où il a quand même été devancé par le PS et le FN − mais aussi en Moselle, il suffit d’imaginer quelqu’un qui a perdu un boulot stable et bien payé dans la métallurgie. Mélenchon lui propose de régulariser tous les sans-papiers, c’est-à-dire de faire venir des gens qui seront payés moins cher, sans avantages sociaux et prendront les emplois ! En réalité, il prône la même politique migratoire qu’Alain Madelin et les membres les plus réactionnaires du patronat. Le plus incroyable est qu’il le fasse au nom du Parti communiste ! Et après, il s’étonne de son score…

Entre le nouveau positionnement du FN, la Droite populaire et ceux qui, de NKM à Bachelot, réclament aujourd’hui un « droit d’inventaire » du quinquennat Sarkozy, comment voyez-vous l’avenir de l’UMP ?
À mon avis, l’UMP n’a jamais eu aucune cohérence idéologique et ne correspond à aucune réalité sociologique. Chaque pays a une histoire qui façonne sa culture politique et la façon dont elle s’exprime. En Angleterre, il y avait les whigs et les tories puis les travaillistes et les conservateurs, aux États-Unis il y a les démocrates et les républicains. En France, on sait au moins, depuis René Rémond, que la droite est plurielle. C’est la fameuse « théorie des trois droites » : historiquement il y avait des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes. Il est inepte de vouloir nier cette richesse en enfermant toutes ces droites dans le carcan d’un parti unique. Jean-François Copé tente bien d’instaurer un débat entre les différentes sensibilités, mais, outre le fait que Nicolas Sarkozy était très directif, la culture caporaliste des dirigeants de la droite n’est pas franchement propice aux débats. D’ailleurs, les électeurs et les adhérents de l’UMP n’aiment pas beaucoup ça. Bref, cette idée d’un dialogue entre courants ne marchera pas et c’est dommage !

Mais s’agit-il de débat ou de guerre des chefs ?
Quand j’entends les gens, et plus encore les médias, parler de « règlements de comptes » à droite, j’hallucine. C’est normal qu’il y ait des règlements de comptes, c’est la démocratie ! Ce qui n’était pas normal, c’était de les obliger à marcher comme un seul homme et d’approuver Sarkozy quand il disait noir et quand il disait blanc. En privé, les députés de l’UMP proféraient des horreurs sur lui et le soir même, sur un plateau-télé, ils le trouvaient formidable ! Ça, ce n’est pas normal !

Ah bon ? Vous croyez que tous les socialistes disent ce qu’ils pensent de Hollande ? Passons… Comment voyez-vous l’avenir de la droite ?
Je vois s’annoncer un combat entre une droite modérée, dite « humaniste », une droite plus dure, sarkozyste si vous voulez, et enfin le FN. À mon avis, la droite dure l’emportera et deviendra l’axe structurant de la droite.

Une nouvelle trinité composée d’un néo-RPR, d’une UDF relookée et du FN ?
Non, les étiquettes UDF et RPR sont aujourd’hui dépassées. L’UDF, c’était la droite qui n’acceptait pas le gaullisme, avec des durs comme Michel Poniatowski. Aujourd’hui, le gaullisme, donc son rejet, ne sont plus d’actualité et ne peuvent donc plus faire office de ciment politique. J’imagine plutôt une droite musclée, une « droite d’ordre », incarnée par Jean-François Copé, qui l’emportera sur la droite modérée que François Fillon va essayer de rassembler et de coordonner. Et cette droite dure nouera des alliances avec le FN.

Après tout, cette clarification n’aurait pas forcément que des inconvénients, même de votre point de vue. Si la question des alliances avec le FN fait exploser l’UMP, cela ouvrira peut-être une brèche dans la bipolarisation ?
Desserrer ce carcan serait salvateur pour la démocratie et la vie politique françaises. En effet, c’est la bipolarisation qui impose à notre vie publique une logique et un vocabulaire de guerre − pendant la campagne, on a parlé de « snipers de l’UMP » ! Ces mots ne sont pas innocents. Quand la politique devient une guerre, la première victime est la vérité. Seulement, je ne vois pas comment on sortira de la bipolarisation, car dans le système institutionnel actuel, tout est fait pour la faire perdurer.

D’où l’échec de Bayrou ?
Ce qui est arrivé à Bayrou est injuste, mais c’est surtout complètement dingue ! Imaginons le Persan de Montesquieu débarquant en France après les élections. Il se renseigne un peu et déduit du discours gouvernemental que Bayrou est président de la République ! En effet, la gauche va tout simplement faire ce qu’il proposait. D’ailleurs, nombre d’électeurs de gauche se sentent déjà trahis par la politique centriste de Hollande. Pour résumer, Bayrou a dit la vérité et n’a même pas été élu député, tandis la gauche va prendre des mesures qui lui auraient fait perdre les élections si elle les avait annoncées ! C’est à devenir fou…

Ce n’est pas tant la bipolarisation qui est responsable de cette situation que le refus des Français de voir la réalité en face au prétexte que ce serait une forme de résignation. De cela, nous parlerons une autre fois. Mais revenons au centre. Si Bayrou est plombé par sa défaite à la présidentielle, pourquoi Borloo ne réussirait-il pas à construire un parti au centre de l’échiquier politique ?
Parce qu’il se fera bouffer le nez ! Une force centriste autonome, telle que les Lib-Dems en Angleterre, n’a aucune chance de voir le jour dans le système actuel. Borloo lui-même dit que, pour les élections, ses troupes se battront aux côtés de l’UMP : autrement dit, il avoue par avance que son parti n’aura aucune autonomie. Admettez que cela fera une drôle de troisième force…

Si on vous suit, les institutions de la Ve République empêchent l’expression de la culture politique française. Faut-il en conclure que ce régime est une aberration par rapport à l’histoire et au caractère de la France ?
Absolument ! Ce régime ne correspond absolument pas à notre histoire politique. Il a été mis en place par un homme particulier, dans un moment particulier, pour résoudre des questions certes graves mais conjoncturelles − je pense évidemment à la guerre d’Algérie. Cette époque est révolue, nous devons maintenant renouer avec le fil de notre histoire.

Au-delà de la question des institutions, le terme même de « centre » pose problème. Que signifie-t-il au juste ?
Vous avez raison, il y a un problème. L’époque est à la radicalisation. Cette montée des extrêmes s’explique par des tendances planétaires lourdes, comme le creusement des inégalités ainsi que les crises économiques et sociales qui durent et frappent sans cesse de nouveaux pays. Qu’il s’agisse du populisme de gauche, du populisme de droite ou de l’islamisme, on observe une remise en cause radicale du discours libéral d’un côté et de la social-démocratie de l’autre. Le problème, c’est qu’on ne répond pas à deux erreurs symétriques en se situant au milieu, comme prétend le faire le « social-libéralisme » : au milieu de deux erreurs, se trouve une troisième erreur !

Mais alors où faut-il se situer ? « Que faire ? », comme disait Lénine ?
Nous sommes confrontés à un défi terrible. Pour commencer, nous devons dire clairement que deux systèmes ont fait faillite : le premier a mis l’État et le parti au cœur de tout ; le second a mis l’argent au centre de tout. Il n’y a pas de juste milieu entre ces deux échecs : nous devons imaginer, inventer quelque chose de différent, un système qui place l’humain au centre. Ce dépassement par l’innovation politique, le gaullisme a réussi à l’incarner à un moment de notre histoire. Ce que les gens attendent, c’est une alternative démocratique, tolérante et ouverte qui fasse des êtres humains la priorité. Voilà le centrisme que j’appelle de mes vœux. Si le centre n’a rien d’autre à proposer que l’équidistance entre la gauche et la droite, il n’a aucun sens.

En somme, la France a besoin d’un nouveau régime ?
En tout cas, d’un nouveau système électoral. L’idéal serait de s’inspirer du système allemand, qui est à moitié majoritaire et à moitié proportionnel, pour que les institutions soient composées de représentants des régions, des agglomérations territoriales ainsi que des représentants de la nation. À condition, bien sûr, que tous soient mobilisés pour défendre l’intérêt général.

C’est ce que Montesquieu appelait la « vertu », et ça ne dépend pas seulement des institutions. Mais dans les temps difficiles que nous connaissons, ne faudrait-il pas aller encore plus loin et imaginer une grande coalition UMP-PS ?
Je n’ai guère de sympathie pour ces gouvernements d’union nationale, sauf en cas de crise nationale majeure. En revanche, il faut faire sauter le verrou qui empêche les « convergences salvatrices ». On ne peut plus raisonner à partir d’un clivage obsolète et inopérant : à gauche comme à droite il y a des pro-européens et des anti-européens. Mélenchon et Moscovici sont tous les deux « de gauche », mais ils ne sont d’accord sur rien. Tout cela n’a plus de sens ! Nous devrions au contraire nous demander si, pour redresser le pays, il ne serait pas plus raisonnable de fédérer des forces et des personnes. C’est ce qu’ont fait Mendès-France et de Gaulle pour en finir avec la décolonisation, de l’Indochine pour l’un, de l’Algérie pour l’autre. Nous devons suivre leur exemple.
Qu’est-ce que le système bipolaire ? Des gens en désaccord sur tout ou presque qui gouvernent ensemble. La logique de convergence que j’appelle de mes vœux permettrait aux gens qui sont d’accord de gouverner ensemble. N’est-ce pas plus intelligent ?

Comment tout cela peut-il − ou non − s’inscrire à l’intérieur du projet européen ?
Pour des raisons historiques, la France est en position de porter un message. Aujourd’hui, elle doit prendre la tête de ceux qui essaient de mettre l’humain au cœur du projet politique, être celle qui ouvrira un nouveau chemin sur lequel l’Europe tout entière pourra avancer. L’Europe actuelle n’offre aucune perspective. Pis, nous ne retirons plus aucun avantage de l’intégration. En termes politiques, l’UE est ressentie comme répressive et anti-démocratique et, sur le plan économique, nous ne gagnons pas grand-chose au libre-échange. L’Europe est dans une impasse parce que nous n’avons pas choisi entre le fédéralisme et le souverainisme. Je suis moi-même fédéraliste, mais les deux options sont également légitimes. Ce qui n’est ni légitime ni même possible, c’est de rester au milieu du gué.[/access]

Canal + vote Berlusconi

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La rentrée est arrivée. Preuve en est, Le Grand Journal de Canal + a rouvert ses portes après huit saisons couronnées de succès. Vous savez, cette grand-messe télévisuelle où infotainment, politique-spectacle et tranches de ricanement se succèdent avec la rapidité d’une Mercedes fonçant dans le tunnel de l’Alma. Animée par le flegmatique Michel Denisot, l’émission a fait peau neuve en recyclant de vieilles recettes. La petite nouvelle Daphné Bürki a ainsi eu l’idée ingénieuse de démarrer l’émission complètement nue, un filon déjà épuisé par Michaël Youn, Cyril Hanouna ou encore Axelle Laffont, lorsqu’elle présentait la météo sur la chaîne cryptée.

L’ironie du PAF veut que ce soit Canal +, l’antenne du glamour, du chic et de la gauche morale, qui parodie les pires techniques racoleuses de la télévision de Berlusconi, lequel sévissait sur la défunte Cinq au tournant des années 1980-1990. Filles nues à peine floutées, clins d’œil égrillards de la caméra, regards amusés de l’animateur à qui on ne la fait pas : le cocktail est tellement connu qu’il en est devenu inoffensif.

Mais soyons beaux joueurs. Armés de cette confraternité qui fait si cruellement défaut dans la profession, nous ne pouvons souhaiter que succès à la nouvelle formule du Grand Journal qui, soyons-en sûrs, après ses errements pluralistes du printemps 2012, saura désormais se prémunir contre ce genre d’importuns.

Car finalement, quel meilleur remède au « populisme » que le strass et les paillettes de la dérision perpétuelle ?