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Moralisme partout, justice nulle part

boutin royal orelsan

La « séquence », comme on dit dans la novlangue des communicants, des politiques et des médias, a commencé il y a une dizaine de jours avec Christine Boutin. L’ancienne égérie de la croisade anti-PACS a déclaré : « On est envahi par les gays ! » lors d’une interview où elle a pris une position clairement antisaphiste après l’attribution de la dernière Palme d’Or à la Vie d’Adèle, film lesbien nécessaire. La présidente du parti chrétien-démocrate qui sait pourtant à l’occasion prendre des positions courageuses sur les conditions inhumaines faite aux détenus, dénonçait la « mode » gay qui se serait emparée de la fiction contemporaine.
On aurait beau jeu de lui faire remarquer que cet envahissement des gays dans l’art, la littérature ou même le cinéma ne date pas d’hier et qu’un examen rapide des rayons d’une bonne bibliothèque montre qu’il n’y a pas eu besoin d’attendre ces dernières années pour que l’homosexualité ait été le thème majeur de quelques chefs d’œuvres de notre littérature. Je ne citerai que la Recherche du Temps perdu que l’on peut aussi lire comme une enquête policière où un narrateur comprend au bout de quelques milliers de pages que ce qui agit en secret la société de son temps, c’est que le violoniste comme le duc, l’officier courageux comme le concierge, la jeune fille en fleur comme la courtisane sont tous des ressortissants de Sodome et Gomorrhe. On oubliera Gide, Genet, Wilde, Colette ou Marguerite Yourcenar. Mais pour le coup, cela semble un peu plus important qu’une mode.
Ou il faudrait également résumer l’antiquité gréco-romaine, qui est largement aussi prégnante dans notre héritage culturel que le christianisme, à une simple mode. Les historiens romains, toujours un peu ragoteurs, nous rappellent assez souvent que la bisexualité était la chose du monde la mieux partagée dans les élites avec par exemple le jeune César décrit par Suétone comme « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris ». Ne parlons pas des Grecs. Bien avant qu’ils soient connus comme première nation martyre des politiques austéritaires de la troïka, ils avaient érigé, si je puis dire, la pédérastie en mode de transmission. On pourra renvoyer au Banquet ou à l’Iliade, à la figure du bel Alcibiade ou au désespoir amoureux d’Achille qui reprendra le combat contre les Troyens seulement après la mort de Patrocle, son amant mort au front à sa place en revêtant ses propres armes. On pourrait aussi évoquer la mythologie qui, elle, sombre franchement dans le transgenre : on change de sexe comme Tirésias, on fait l’amour avec des animaux qui sont en fait des dieux, on a le droit à des orgies furieuses et fondatrices à chaque retour de Pan ou de Dionysos. Oui, décidément on est envahi par les gays.
Mais s‘il n’y avait que ça : voilà qu’après Christine Boutin, c’est Ségolène Royal qui s’en prend à la ministre de la culture Aurélie Filippetti. Cette dernière aurait trouvé inssuffisante une interdiction au moins de douze ans pour un le film ultraviolent Only god forgives de Nicolas Winding Refn, le metteur en scène remarqué de l’excellent Drive. Pour Ségolène Royal : «  Si les producteurs veulent des films vus par toutes familles, qu’ils fassent des films visibles par toutes les familles » C’est intéressant, comme remarque. Cela signifie pour Ségolène Royal que la famille est l’unité de mesure première pour juger ce qui fait qu’une œuvre est bonne ou non.
Retour à la case Boutin, en quelque sorte. Cela présuppose donc qu’un film se regarde forcément en famille, perspective assez cauchemardesque et pas seulement pour les cinéphiles. À moins d’être une famille particulièrement inconséquente, nous ne voyons pas  papa, maman, la bonne et un enfant de douze ans ou même papa, papa, la bonne et une fille de douze regarder un film de Nicolas Winding Refn ou de Michael Haneke ou même de Sam Peckinpah.
Mais non, un film, dans l’imaginaire de Ségolène Royal et de Christine Boutin doit être un spectacle familial, forcément familial. On invite donc les futurs metteurs en scène à se concentrer sur l’élaboration d’œuvres répondant aux critères boutino-royalistes : pas de violence, pas de représentation explicite de la sexualité, pas de comportements déviants.
Si par lassitude, vous renoncez et décider d’aller fumer sur le balcon votre nouvelle e-cigarette, faites attention. Vous pourriez être dénoncé par votre progéniture, Marisol Touraine ayant indiqué qu’elle prenait pour argent comptant le dernier rapport sur la question recommandant que la e-cigarette soit considérée comme aussi monstrueuse que la bonne vieille clope à l’ancienne.
N’espérez même pas vous défouler en écoutant Orelsan. Le rappeur vient d’être condamné à 1000 euros d’amende et les féministes ont parlé d’une « avancée historique ». Orelsan n’est pas Baudelaire, oh non, mais trouver que condamner un artiste est une avancée historique est aussi rassurant que de trouver que le procureur Pinard qui attaqua Baudelaire (et aussi Flaubert) pour immoralité avait lui aussi fait une avancée historique.

« Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses’

Oui, c’est de Baudelaire, ce fumeur de shit sans cigarette électronique. Il prend quoi, à votre avis aujourd’hui ? Une remarque de Christine Boutin : « On est envahi par les lesbiennes », une autre de Ségolène Royal, « Si les poètes veulent être lus par toute la famille, qu’ils écrivent des poèmes pour toute la famille » ou mille euros d’amende ?
Tiens, ça me désespère tellement que je vais aller me faire une côte de bœuf bien saignante.
En attendant qu’Aymeric Caron soit ministre de l’alimentation végétarienne.
Ce qui, au rythme où on va, ne saurait tarder.

*Photo : Raïssa B.

Les mille chapelles du mariage gay

Dans les pro-mariage gay, il y en a qui sont anti-adoption simple. D’autres sont pour le mariage gay et pour l’adoption simple, mais contre l’adoption plénière. D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière, mais contre la PMA pour les lesbiennes. D’autres encore sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes, mais pas pour les gays.[access capability= »lire_inedits »]
D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes et pour les gays. D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes et pour les gays et pour la GPA. Et parmi ceux-là, il y a même des cathos. Et il y a des laïcards qui sont anti-mariage pour tous. Et même des gays cathos qui sont anti-mariage gay. C’est vous dire si c’est simple. Le seul point commun entre tous ces joyeux lurons, c’est qu’ils font beaucoup de bruit et occupent à foison l’espace médiatique et le pavé parisien. C’est très chouette et bien dans l’air du temps. De Frigide Barjot à Caroline Fourest, tout le monde fait son fitness, tous ensemble, tous ensemble !
Tandis qu’on vire les pique-niqueurs des jardins du Luxembourg, Karl Zéro écrit à sa belle-sœur. Pas avec une lettre et un timbre, non, dans la presse, ça va plus vite. Le Net s’affole. Les conversations de salon de tous ceux qui s’en foutaient encore il y a six mois se chargent d’électricité.
Chacun est sommé de prendre parti et de justifier sa position – pourquoi le mariage, mais pas la PMA, hein, pourquoi ? Explique-toi !
Il y a une remarquable expo sur Watteau aux Beaux-Arts. Sans compter le dernier Harlan Coben qui donne à frissonner et à réfléchir. Il y a le printemps qui arrive enfin…
Est-ce qu’on pourrait baiser tranquille ?.[/access]

*Photo : naiveartist.

Des CDD pour nos députés !

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depute cahuzac hollande

Un seul être vous ment et tout est dévasté : pour tenter d’endiguer l’« effet Cahuzac », notre Président a sorti l’arme fatale, quoique verbale, de la « transparence ». On aurait pu croire que son appel à la moralisation de la vie publique recueillerait l’adhésion pleine et entière du pays réel et de son lointain cousin légal. Las, le peuple a ricané et les élites ont hurlé.
Ainsi le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, a-t-il aussitôt fait connaître, sous les applaudissements unanimes de tout l’Hémicycle, son désaccord profond avec l’obligation de déclaration de patrimoine des élus, mesure conduisant, selon lui, à une République « paparazzi ». Bigre ! Voilà qu’après les ministres, les députés allaient devoir entrer dans le Loft pour s’offrir aux regards de tous et susciter l’envie et la haine mêlées des sans-culottes, qu’à l’occasion on appelle « électeurs ». En employant le mot « paparazzi », Claude Bartolone a vendu la mèche : le personnel politique se situe, à l’instar des people, au-dessus du vulgum pecus… [access capability= »lire_inedits »]
Ce mépris affiché recouvre une réalité : si la transparence est si opaque, c’est parce que notre République est encore imprégnée de féodalité. Les élus se voient comme des seigneurs, et leurs électeurs agissent trop souvent en serfs.
Les élus se comportent comme s’ils étaient titulaires à vie d’un fief ou d’une charge. Ces carrières au long cours sont source de clientélisme, de conflits d’intérêts, et dans certains cas d’abus. Depuis des années, je dénonce, en vain, le « moulisme », la propension de ceux qui nous gouvernent à s’accrocher au pouvoir comme le mollusque à son rocher. Quel pays peut se targuer d’avoir élu tant de présidents battus aux scrutins précédents ? Aux États-Unis, par exemple, la règle, c’est vae victis ! et place aux jeunes !
Cet irrédentisme est hélas cautionné par le citoyen qui voit dans l’acharnement électoral une figure de style romanesque. Combien de fois entend-on de braves gens dire, avec un soupçon d’admiration dans la voix, qu’« en politique, on n’est jamais mort ». Le pouvoir est aphrodisiaque, y compris pour le peuple.
La transparence, la vraie, commencerait donc par dissocier à la tronçonneuse pouvoir et privilèges. La res publica ne serait plus un fromage, mais un devoir civique puisqu’on ne pourrait plus en faire une carrière. Or, le mandat politique comporte, comme tout mandat, une obligation essentielle qui pèse sur son récipiendaire : rendre des comptes à ceux qui le lui ont confié. On en est encore loin.
L’erreur de François Hollande est d’avoir confondu l’édition des comptes avec la reddition des comptes. D’où l’intérêt de réformes lourdes : interdiction du cumul, limitation des mandats dans la durée, réduction du nombre de députés qui seraient élus sur des listes dissociées des territoires, mandat présidentiel de sept ans non renouvelable, etc. Toutes dispositions qui, mécaniquement, provoqueront un renouvellement de la classe politique.
Dans cette République sans aristocrates élus, la publication du patrimoine ne sera plus extravagante et ne suscitera aucun commentaire. On m’objectera que cette vision manque de panache et que nous nous promettons une médiocrité moyenne sans personnalités ni talents. Cela revient à penser qu’il ne se trouvera pas, parmi 65 millions de Français, quelques centaines de citoyens passionnés, compétents et incorruptibles pour vouloir remplir un unique et seul mandat au nom du bien public et de l’intérêt général.
Nous avons besoin d’une vraie révolution des mentalités. La seule transparence qui vaille est celle qui rendra le personnel politique invisible, aussi banal qu’un député danois. Et puisque nous avons commencé cet article en massacrant honteusement Lamartine, finissons- le en beauté avec Musset en clamant haut et fort que les choix les plus beaux sont les plus désintéressés.[/access]

*Photo : sarahstierch.

Discriminations sexuelles: Drôle de genre à la Chancellerie

On n’a pas bougé le procureur et le procureur général de Paris.
Le procureur général de Bordeaux a fait modifier, en réquisitions de non-lieu, celles initiales renvoyant Eric Woerth et Patrice de Maistre devant le tribunal correctionnel.
On pourrait penser qu’aucune chasse aux sorcières n’est opérée et que la hiérarchie judiciaire, avec le pouvoir socialiste, n’a rien à craindre.
Au ministère de la Justice, il y a cependant des changements effectifs ou programmés d’autant plus significatifs que l’inspiration politique vient du garde des Sceaux et des Directions qui, derrière une apparence technique, habillent idéologiquement ce qui leur est commandé.
Aussi, le changement annoncé à la tête de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) est préoccupant : Jean-Louis Daumas, d’une sensibilité de gauche dit-on, sous la pression du Syndicat des juges des enfants, annexe du Syndicat de la magistrature, aurait pour successeur Catherine Sultan dont toutes les prises de position sont marquées par un sulpicianisme dogmatique et volontiers donneur de leçons à ceux qui bêtement considèrent qu’à l’encontre des coupables, jeunes ou moins jeunes, la sanction n’est pas la mesure la moins appropriée. Donc sans doute un peu plus « progressiste » que Daumas, elle va amplifier le mouvement constituant la PJJ comme le lieu de toutes les mansuétudes et l’incarnation de l’humanisme faible (Le Figaro).
Là n’est pas l’essentiel.
Beaucoup de juridictions manquent de moyens au point que la justice au quotidien en est affectée et que des actions immédiates et urgentes devraient être menées.
C’est sans doute en pleine conscience de ces dysfonctionnements que deux cents procureurs et membres de leurs équipes sont convoqués au ministère de la Justice pour entendre la parole ministérielle et, ensuite, participer à un stage de deux jours à l’Ecole nationale de la magistrature.
Sur la politique pénale, les pratiques judiciaires, les prisons, l’exécution des peines ou les lenteurs insupportables du service public de la Justice ?
Non, pour débattre d’un sujet bien plus capital à la suite de la loi sur le mariage pour tous : sur les violences et discriminations à raison de l’orientation sexuelle.
Citoyen favorablement influencé par Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem, je comprends bien pourquoi il fallait, toutes affaires cessantes, mettre en train un appareil aussi somptuaire et important pour un thème évidemment prioritaire par rapport à l’ensemble des blocages et des misères judiciaires !
Les prisons, sur lesquelles le garde des Sceaux a presque autant parlé que sur le mariage pour tous, demeurent, pour beaucoup, dans un état indécent et appelleraient des mesures de restauration matérielle et humaine drastiques.
Attentif à la déréliction pénitentiaire, le gouvernement, avec nos deux ministres comme fer de lance de cette contribution impérative, après avoir vanté la loi sur le mariage pour tous, reconnaît qu’elle ne fera pas « reculer du jour au lendemain les expressions de peur, de rejet, d’intolérance et de violence vis-à-vis de la différence relative à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre qui continuent de se manifester dans la société française » et a éprouvé le besoin de cette manifestation d’envergure et de ce stage pour mettre dans la tête des parquets que les homosexuels pouvaient dorénavant s’unir et que c’était merveilleux mais pas encore décisif.
Qui ne rendrait pas les armes devant une démonstration aussi éclatante de l’extraordinaire nécessité de ces charges supplémentaires imposées aux procureurs ? Pas un, je l’espère pour leur clairvoyance politique, ne songerait à remettre en cause l’immense progrès démocratique d’une telle massive convocation. Pas un, j’en suis sûr, n’oserait se prévaloir de tâches plus impérieuses et d’un temps à mieux exploiter face à l’incroyable évidence de « l’orientation sexuelle et de l’identité de genre » à explorer. Qu’on ne sache pas ce qu’est cette dernière notion et qu’on s’en moque ne doit pas arrêter les bonnes volontés : à force d’en parler, on finira bien par trouver le moyen de créer un problème !
Les mauvais esprits rétorqueraient que l’insécurité, la lutte contre la délinquance et la criminalité et les problèmes criants de la Justice ne seront pas concernés ni touchés mais ils auraient tort parce qu’ils manqueraient de cette utile lucidité idéologique qui fait comprendre que le dérisoire et l’inutile apparents sont profondément productifs. Ils occultent et, en même temps, distraient.
Dans le lot des protestataires rétifs, il y a encore Christophe Régnard, avec son caractère ronchon et indépendant, qui trouve que tout cela au fond est une mascarade chère en temps de crise et mobilisant trop de monde. Mais il ne préside que l’USM et il n’a pas eu l’habileté de fabriquer un « Mur des cons » seulement avec des personnalités de droite. Un U de trop. Un très mauvais point pour le garde des Sceaux.
Il y a surtout cet insupportable André Vallini qui, dans un entretien inséré dans une double page consacrée à l’absence de politique de Christiane Taubira, s’est permis, grâce à des réponses claires, nettes, cohérentes et équilibrées, acceptables par une gauche et une droite réalistes et humaines à la fois, de donner son avis sur des questions insignifiantes comme les prisons, l’utilité de la sanction, la philosophie pénale et l’état de la Justice (Le Figaro). S’il avait su ce qui se préparait sur « l’identité de genre », il ne se serait pas esclaffé, non, mais évidemment attristé! Ainsi le pire était donc sûr.
Trêve de plaisanteries !
Ce « drôle de genre » à la Chancellerie est une catastrophe. On n’a pas mieux à penser, à réparer et à accomplir ?

*Photo: campagne FIDL

29 mai 2005, le dernier des référendums

non referendum europe

Souvenez-vous, c’était il y a huit ans, les Français étaient appelés à se prononcer par référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Dès 2004, ce texte avait recueilli la signature de l’ensemble des ministres des Affaires étrangères et devait entrer en vigueur le 1er novembre 2006, sous réserve que tous les Etats membres le ratifient. A cette époque, la droite était au pouvoir et le président Chirac faisait alors vaillamment campagne pour l’adoption de ce texte, véritable catéchisme néolibéral d’une complexité étonnante (448 articles et 440 pages d’annexes) qui réduisait les fonctions essentielles des Etats à celles sécuritaires et subordonnait toutes les politiques sociales aux lois du marché. De son côté, le Parti socialiste organisait un référendum interne pour déterminer sa position officielle et obtenait un « oui » massif en faveur du texte, notamment grâce à l’appui de hiérarques tels que François Hollande (à l’époque premier secrétaire), Jean-Marc Ayrault, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal, François Rebsamen, Harlem Désir. Quelques irréductibles s’élevaient alors contre cette tangente sociale-démocrate que prenait le Parti socialiste. On y retrouvait l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon, Laurent Fabius ou encore Henri Emmanuelli…
Le soir du 29 mai 2005, le couperet tombe. Pas loin de 55% des Français refusent ce texte qu’on leur vend pourtant comme la panacée. Trois jours plus tard, les Pays-Bas emboîtent le pas à la France et le traité est renvoyé aux oubliettes, pour longtemps croit-on alors. Pour les deux principaux partis politiques français, c’est la douche froide. Jusqu’au bout ils y ont cru oubliant peut-être la bonne formule d’Ernest Renan qui disait de la France qu’elle excellait dans l’exquis mais qu’elle était médiocre dans le commun. Mais plus que cela, les Français ont enfin compris qu’avec l’Europe, cache-sexe de l’impéritie et du libéralisme de leurs dirigeants, on ne les y prendrait plus.
Mais en 2007, Nicolas Sarkozy est élu et remet sur la table le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Si le texte est moins long, la dénomination différente, il n’en demeure pas moins extrêmement technique et reprend en substance la plupart des dispositions contenues dans le traité rejeté par référendum. Une révision de la Constitution française, effectuée par la voie du Congrès le 4 février 2008 permet la ratification du traité lui-même par la voie parlementaire le 8 février de la même année. A ceux qui hurlent au déni du choix du peuple français deux ans plus tôt, le message du Président Sarkozy est clair : « C’était une promesse de campagne ». Et à l’exception de quelques nonistes, l’ensemble du parti socialiste approuve le traité de Lisbonne.
Depuis le 29 mai 2005, aucun appel à l’expression de la souveraineté nationale n’est revenu solliciter les Français, excepté quelques référendums locaux sans enjeux réels. Subsistent dans les deux partis majoritaires du pays des syndromes post-traumatiques, une certaine angoisse référendaire, qui semblent donner raison au professeur Jacques Robert lorsqu’il affirmait au lendemain du référendum en question : « Sans risquer de se tromper beaucoup, d’aucuns affirment, non sans arguments, que le référendum est mort en France, le 29 mai 2005 « . L’enfermement de la classe politique semble être devenu une réalité sans cesse justifiée. Au référendum, on oppose désormais l’argument imparable selon lequel  l’abolition de la peine de mort n’aurait jamais été votée par voie référendaire. Et alors on croit entendre en écho les paroles  de Bertolt Brecht : « Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple ». Et on voudrait en appeler à Pasolini lorsqu’il note dans ses Ecrits corsaires : « Il ne faut jamais, en aucun cas, craindre l’immaturité des électeurs : cela est brutalement paternaliste ; c’est le même raisonnement que font les censeurs et les magistrats quand ils considèrent que le public n’est pas « mûr » pour voir certaines œuvres ».
Dernièrement, la question du référendum a ressurgi, à l’occasion du projet de loi du mariage pour tous. Mais y croire un seul instant, c’était oublier le soir du 29 mai 2005 qui avait sonné le glas du référendum et c’était oublier que le mariage homosexuel « constituait une promesse de campagne ».

*Photo: Ben-Romberg

Après Orelsan, des artistes enfin responsables ?

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Vendredi, le tribunal correctionnel de Paris a rendu un verdict ouvrant une jurisprudence aux lourdes conséquences sur la liberté de création. Le chanteur Orelsan, alors qu’il avait été relaxé l’an dernier suite à la plainte d’une association féministe pour « provocation au crime », a  été cette fois-ci condamné, après trois ans de procédures, à 1000 euros d’amende avec sursis pour injure publique et pour incitation à la violence contre un groupe de personnes. « Mais ferme ta gueule ou tu vas t’faire marie-trintigner » et « les meufs c’est des putes » étaient les passages cités par les associations plaignantes. Orelsan a beau expliquer que cette chanson, comme la plupart des chansons, est une fiction, que le personnage « monstre » ne représente pas son avis personnel, un tribunal de la République lui a donné tort. Najat Vallaud-Belkacem a dit sa satisfaction à l’annonce de ce verdict et l’un de ses conseillers, répondant à ceux qui s’inquiétaient pour la liberté d’expression a twitté :  « #Orelsan facile d’invoquer la fiction ou le second degré, et oublier la responsabilité sociale des artistes ». Si l’on reste seulement sur le plan de la chansonnette, la Justice de notre pays, auquel il faut dire sa confiance, peut avoir du boulot dans les semaines à venir. Au gnouf, Michel Sardou, s’il se laisse aller à inclure Les villes de grande solitude dans son tour de chant. Le personnage de la chanson y confie son « envie de violer des femmes ». Un tenancier de bar de nuit se devra également d’appeler la police lorsque l’équipe de rugby locale, à la fin d’une troisième mi-temps forcément arrosée, chantera à tue-tête « Jeanneton et sa faucille », où il est tout de même question, larirette, larirette, d’un viol en réunion. Mais pourquoi, après tout, s’arrêterait-on à la chanson ? La mise aux arrêts de Jean-Marie Bigard, auteur du «  lâcher de salopes », constituerait un exemple pour ceux qui stigmatisent honteusement, au prétexte de provoquer des rires gras, l’ensemble des femmes. Après le temps des comiques devrait venir celui de la littérature, du théâtre et du cinéma. Et là, nous réglerons définitivement les problèmes d’emploi dans ce pays. Entre les postes de juges, de greffiers, de policiers, de surveillants pénitentiaires, et tous les métiers du bâtiment créés pour construire tribunaux, postes de polices et prisons, la courbe du chômage pourrait prendre de manière vertigineuse la direction descendante souhaitée par le président de la République. Le tribunal correctionnel de Paris a trouvé la solution ! Chouette !

Trotskiste un jour, trotskiste toujours ?

plenel trotski journalisme

Comment et pourquoi Edwy Plenel est-il devenu journaliste ? Cette question n’a rien de futile ni d’anecdotique : l’explication par la biographie nous est d’ailleurs suggérée par l’intéressé, qui a exposé son itinéraire dans Secrets de jeunesse, paru en 2001. À la fin des années 1960, la vocation du jeune Edwy Plenel était de devenir un« révolutionnaire professionnel » à l’ancienne, à l’image de ceux qui peuplent la légende historique et littéraire de la première moitié du XXe siècle. Malraux, Victor Serge, Jan Valtin[1. Jan Valtin (1905-1951) : communiste allemand devenu agent du Komintern, il effectua plusieurs missions en Europe en en Asie dans les années 1920 et 1930. Après avoir déserté l’URSS en 1938, il écrivit ses Mémoires de révolutionnaire professionnel, Sans patrie ni frontières, republiés chez J.C. Lattès en 1975.]enflamment l’imagination adolescente de ce fils d’un haut cadre de l’Éducation nationale, vice-recteur en Martinique, qui mettra sa carrière en danger en prenant fait et cause pour les émeutiers « anticolonialistes » antillais. Plenel est néanmoins trop jeune pour s’engager dans les luttes étudiantes contre la guerre d’Algérie, qui furent le creuset de cette « génération 68 », celle qui allait investir les appareils de pouvoir (politique, culturel, médiatique) à partir des années 1980. En 1970, âgé de 18 ans, il s’engage dans l’organisation trotskiste la plus proche de son idéal de révolutionnaire « sans patrie ni frontières », la Ligue communiste révolutionnaire d’Alain Krivine. Ce dernier, s’il remarque le talent d’organisateur et d’agitateur du jeune militant, au point d’en faire un « permanent », a suffisamment de perspicacité pour s’opposer à son désir d’aller mettre le feu révolutionnaire dans les champs de canne à sucre antillais. Son champ d’action sera l’université où ses activités, essentiellement militantes, ne lui laissent pas le temps de passer le moindre examen, puis la presse de l’organisation comme rédacteur à Rouge, l’hebdomadaire de la LCR, de 1976 à 1980, date à laquelle il entre au Monde comme journaliste spécialisé en éducation.[access capability= »lire_inedits »]
Son changement de statut social – de permanent politique à journaliste professionnel dans un grand quotidien d’information générale – est-il le résultat d’une prise de distance avec la LCR, ou au contraire la conséquence d’une stratégie d’entrisme délibéré dans un lieu de pouvoir pour le compte de cette organisation ? Seuls l’intéressé, quelques hiérarques de la LCR de l’époque, et certains ex-proches, comme Georges Marion qui a été son coéquipier à Rouge et au Monde, sont en mesure de répondre à cette question. Sauf à utiliser des méthodes musclées d’interrogatoire, on a peu de chances de connaître le fin mot de l’histoire, car dans ces milieux l’omerta est la règle, même si ceux qui savent se sont éloignés de « l’orga ». Contrairement à d’autres trotskistes, explicitement ralliés à la social-démocratie, et même, pour certains, au social-libéralisme, comme Henri Weber, Jean-Christophe Cambadélis, et last but not least Lionel Jospin[2. Après les révélations de Claude Askolovitch sur le passé politique caché du Premier ministre, c’est un quarteron de « trotskistes culturels » infiltrés au Monde (Edwy Plenel, Laurent Mauduit, Jean-Paul Besset, Sylvain Cypel) qui apporta la preuve que Lionel Jospin avait, dans les années 1960, pratiqué l’entrisme au PS à la demande de la direction de la branche « lambertiste » du mouvement trotskiste. Nos courageux camarades masquèrent leur forfait en signant leur papier « Enquête du service politique du Monde ».], jamais Edwy Plenel n’actera publiquement sa conversion au réformisme social-démocrate. Certes, à la différence de ceux de ses camarades qui avaient choisi de rester des politiciens professionnels après avoir quitté la LCR ou une autre chapelle trotskiste, rien ne l’obligeait à faire état de son positionnement sur l’échiquier politique national.
Son intégration au Monde le plaçait automatiquement dans la catégorie des journalistes de haut vol que nul ne songeait, à l’époque, à soupçonner d’utiliser le crédit du journal pour mener des combats politiques partisans. En matière d’engagement politique actif, la règle non écrite en vigueur au sein de la communauté des journalistes du Monde de la rue des Italiens était « Don’t ask, don’t tell », et on jouissait d’une paix royale si l’on s’abstenait de signer des pétitions et de s’afficher ès qualités dans des manifestations partisanes.
Dans la grande tradition léniniste, puis trotskiste, Edwy Plenel s’est alors appliqué à atteindre l’excellence technique dans la profession qu’il avait choisie (ou qu’on avait choisie pour lui) pour prolonger sa vie militante par d’autres moyens. Il faut reconnaître que dans ce domaine, sa réussite fut éclatante : bourreau de travail, doté d’un flair journalistique hors pair, il était de surcroît capable de cultiver des réseaux dans des milieux aussi divers que l’éducation (sa première spécialité journalistique), la haute hiérarchie policière (sa passion), et les cabinets ministériels, où le nouveau pouvoir de gauche avait fait entrer quelques-uns de ses anciens camarades de la Ligue. Ce n’est que lorsque ses exploits journalistiques (et son habileté manoeuvrière dans les crises de succession à la direction du Monde) l’eurent propulsé à la direction de la rédaction qu’il révéla publiquement le lieu d’où il parlait : « Le trotskisme comme expérience et comme héritage fait à jamais partie de mon identité, non pas comme un programme ou un projet, mais comme un état d’esprit, une veille critique faite de décalage et d’acuité, de défaites et de fidélités », écrit-il dans Secrets de jeunesse.
Ces « fidélités » et cet « état d’esprit » ne sont pas simplement une posture intellectuelle dépourvue de conséquences pratiques. D’excellents auteurs[3. Bernard Poulet : Quand un journal veut changer la France, La Découverte, 2003. Philippe Cohen et Pierre Péan : La Face cachée du « Monde », Mille et une nuits, 2003. Laurent Huberson : Enquête sur Edwy Plenel. De la légende noire du complot trotskiste au chevalier blanc de l’investigation. Le Cherche-Midi, 2008.], analysant les pratiques de Plenel journaliste, puis directeur de la rédaction du Monde, ont mis en lumière les méthodes indécrottablement trotskistes qui lui ont permis de prendre le contrôle d’une institution : alliances de circonstance avec des personnalités idéologiquement éloignées (Jean-Marie Colombani, Dominique de Villepin), placement de gens « sûrs » aux postes clés du journal, etc.
Contrairement à la brutale tactique stalinienne qui consiste à renforcer le Parti par tous les moyens jusqu’à ce qu’on ait acquis la force suffisante pour s’emparer du pouvoir par la violence révolutionnaire ou les urnes, l’objectif du « trotskiste extra-muros » n’est pas d’amener le leader de la LCR à l’Élysée, mais de diffuser dans le corps social les dogmes de son obédience : rejet de la « démocratie bourgeoise », de la droite libérale jugée à peine moins abjecte que le fascisme, de la social-démocratie éternellement traître à la classe ouvrière, de la nation considérée comme la pire ennemie de la conscience de classe internationaliste des « damnés de la terre ». Le missionnaire trotskiste en terre étrangère sera bien plus subtil que le révolutionnaire brandissant le drapeau rouge, clamant publiquement sa haine de la démocratie et son aspiration à l’instauration de la dictature du prolétariat. Il se présentera, au contraire, comme le plus fervent défenseur de cette démocratie, en mettant en lumière les outrages que lui font subir des dirigeants indignes.
Prenons l’affaire du Rainbow Warrior, qui allait devenir le tremplin de la carrière de Plenel : au départ, il s’agit des ratés techniques d’une opération somme toute banale de services spéciaux chargés d’empêcher un navire de Greenpeace de saboter une campagne d’essais nucléaires dans le Pacifique. Elle sera exploitée pour disqualifier la politique de dissuasion nucléaire qui fait l’objet d’un large consensus national. Le journaliste ne se contente pas de livrer au public le résultat de ses investigations, il fournit pour le même prix leur interprétation politico-éthique, qui va toujours dans le même sens : notre démocratie est malade, sinon à l’agonie, à cause des turpitudes répétées de la droite libérale et de la gauche sociale-démocrate. Autant le savoir : cette démocratie forcément imparfaite ne sera jamais assez morale aux yeux d’Edwy Plenel : cela fait maintenant trois décennies qu’il en traque les vices, débusquant les scandales et démasquant les corrompus. Mais alors, ne faudrait-il pas essayer autre chose que ce régime qui oscille entre l’impuissance et la corruption en passant par la trahison des beaux idéaux de la gauche ? Tel est bien le message subliminal que notre trotskiste culturel, paré de ses habits de vertu, tente, dans ses multiples interventions publiques, de faire passer, avec l’éternel sourire emmoustaché qu’il darde sur les impudents s’aventurant à le contester.
Certes, il lui arrive de s’embrouiller quand il se drape dans le passé pour fustiger le présent : ainsi a-t-il récemment glorifié les vertus supposées de la IIIe République des débuts pour mieux dénoncer les fautes et les crimes de la Ve. Cette réécriture de l’Histoire a fait bondir Michel Winock, spécialiste reconnu de cette période, qui n’a pas manqué de rappeler les nombreux scandales l’ayant marquée : l’affaire de Panama, le trafic de décorations du gendre de Jules Grévy, et quelques autres qui faisaient les délices d’une presse de l’époque – dont la corruption et les pratiques de chantage étaient de notoriété publique. La démocratie selon Edwy est peut-être merveilleuse : elle est surtout introuvable, sinon dans un passé mythique ou dans un ailleurs fantasmé. On laissera donc le mot de la fin à Marcel Gauchet, qui qualifie lapidairement mais justement Edwy Plenel de « néo-bolchévique moins soucieux de prendre le pouvoir que de le détruire ».
On comprend mieux pourquoi l’homme qui prétend incarner l’intégrité journalistique fait peur. Pas aux puissants : à tous les démocrates.[/access]

*Photo: Wikipedia commons

Primaire UMP : la gagnante s’appelle… Anne Hidalgo

nkm ump paris

NKM désignée au premier tour à 58% des suffrages exprimés, la primaire UMP terminée, il est temps de panser les plaies. Ces éléments de langage, vous les entendez en boucle depuis hier soir et l’annonce des résultats.  Pour panser des plaies à vif qui suppurent, après l’hémorragie générale de novembre dernier, il faudra tout le talent des médecins chefs de l’UMP, experts en irénisme depuis les années Chirac, Madelin, Séguin et Pasqua. Pas besoin des talents d’anthropologue de Maurice Szafran pour comprendre que l’habitus de la droite française la porte naturellement au césarisme. Ceux qui s’égosillent à répéter que les héritiers du RPR doivent renouer avec l’esprit du 18 juin mais fustigent la culture du chef composent un drôle de bréviaire gaulliste : le gaullisme sans les godillots, c’est un peu comme le bolchévisme sans la Tcheka, ça laisse un goût d’inachevé… Mais passons.  Il paraît que la gouvernance contemporaine s’accommode mal des prises à la hussarde. Que le temps des motions contrôlées à la virgule près, des salles chauffées à blanc et des Politburos tenus par le grand manitou du parti bien-aimé est révolu. Disons-le tout net : faute de charisme, les bébés Chirac et Sarkozy volent de leurs propres ailes balbutiantes et misent sur la démocratie interne. On a vu le brillant résultat que cela a donné à l’automne dernier, avec une élection à la présidence de l’UMP tournant au fiasco, des tripatouillages entre les voix des Dom-Tom, l’inénarrable Cocoe et tout ce qui s’ensuit… Un tel amateurisme post-électoral relativise la thèse du « stalinisme démocratique » défendue par Szafran. Un Staline élu à quelques dizaines de voix près, cela aurait fait désordre. Si la tête de l’UMP lui a probablement été volée, François Fillon n’a quand même pas hérité du sort de Boukharine et Trotski. Avec sa légion de vice-présidents et de secrétaires nationaux mi-Fillon mi-Copé, l’UMP officiellement réconciliée ressemble plutôt à une armée mexicaine en quête de général.
Rebelote pour la primaire parisienne. En attendant le dénouement du feuilleton à Copé/Fillon, l’ancien premier ministre ayant déclaré forfait dans la foulée de son frère ennemi Jean-Louis Borloo, NKM partait unique favorite. Mais voilà, la maire de Longjumeau, naguère vouée à cors et à cris à ses administrés, craignait les accusations de parachutage lancées par ses concurrents. Pierres-Yves Bournazel, élu depuis… 2008 – une paie pour le troisième de la compétition, atteint péniblement la barre des 10%, talonné par le chrétien-démocrate Franck Margain ! Le vétéran Jean-François Legaret, siégeant au conseil de Paris depuis trente ans, pouvait se targuer d’une implantation de longue date et d’une opposition constante au mariage gay mais son passif d’adjoint aux finances de Tiberi lui a collé aux basques pendant toute la campagne. Ce qui ne l’a pas empêché de se hisser au-dessus des 20%, dans une position de Poulidor très honorable. Sans vouloir dénigrer la qualité de tous ces aspirants à l’Hôtel de Ville, il est certain qu’aucun d’entre eux ne comptait le CV ministériel et médiatique de NKM.
Quelle mouche avait donc piqué la sémillante Kosciusko-Morizet et les instances de l’UMP ? L’idée n’était pas seulement d’élargir le corps électoral en le boboïsant (belle erreur d’analyse en période de manif pour tous !) mais bien d’imposer une révolution culturelle terra-noviste à une UMP qui tremble sur ses bases idéologiques. Imaginez : NKM plébiscitée par des foules de sympathisants en délire, galvanisés par les chances d’alternance après dix ans d’ère glaciaire socialiste à Paris… De quoi faire frémir Anne Hildalgo, l’éternel second couteau de Delanoë, ointe par le fait du prince. Un duel à fronts renversés par rapport à la présidentielle, où Hollande concourait flanqué du vote de millions d’électeurs aux primaires socialistes, là où Sarkozy écrasait de sa figure charismatique les moindres velléités de démocratie interne à l’UMP.
C’est justement là que le bât blesse. Parce qu’une primaire est tout sauf une partie de plaisir. François Hollande, élu sur un malentendu en mai (l’anti-Sarkozy en gestes, sinon en fait), un an après son triomphe, sait à quoi s’en tenir avec le miracle des primaires. Triompher d’Aubry, Montebourg, Royal et Valls vous légitime un printemps puis, une fois l’élection passée, vous encombre de ministres ou d’opposants de l’intérieur renforcés par le suffrage militant. Bref, La primaire ne confère pas assez de légitimité au gagnant mais en donne sans doute trop aux vaincus magnifiques qui ont encore leur vie politique devant eux (Montebourg, Valls). À Nathalie Kosciusko-Morizet de nous prouver le contraire.

Transparence : qu’aurait fait Robespierre ?

cioran robespierre plenel

Longtemps, j’ai rêvé d’une République incorruptible. Mes modèles de jeune homme étaient Saint-Just et Robespierre, avec une pointe de Che Guevara. J’aimais l’idée que Guevara ait quitté Cuba – « les honneurs, ça m’emmerde ! » pour exporter la révolution cubaine dans une improbable guérilla où il trouva la mort, alors qu’il aurait pu vieillir en paix au côté de Castro.  Sans doute avait-il deviné, au plus secret de lui-même, que toute espérance révolutionnaire se corrompt, à tous les sens du terme, quand elle s’incarne dans un appareil d’État. À moins que l’État ne soit incorruptible, vertueux, pur. C’est ce que voulait Robespierre, c’est ce que je voulais. Il faut m’excuser, j’avais 17 ans et, contrairement à ce que dit Rimbaud, on est beaucoup trop sérieux quand on a 17 ans.
Je vibrais aux exploits de la Convention, du Comité de salut public, rien ne me semblait plus beau que les discours de Robespierre : « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent. »[1. « Sur les principes de la morale politique », 5 février 1794, cité dans Robespierre : entre vertu et terreur, Slavoj Zizek présente les plus beaux discours de Robespierre, Stock, 2008.][access capability= »lire_inedits »]Robespierre détruisait les vieilles valeurs aristocratiques, mais c’était au nom de la pureté que l’on appelle aujourd’hui « transparence ».
Les propos de Mélenchon, dernier homme politique à avoir Robespierre pour référence, sur une vie République débarrassée des faquins et des coquins ont, pourquoi le nier, des accents qui me plaisent, comme me plaisent les accents de Robespierre s’adressant aux riches dans son discours « Sur les subsistances » du 2 décembre 1792 : « Apprenez à goûter les charmes de l’égalité et les délices de la vertu ; ou du moins contentez-vous des avantages que la fortune vous donne, et laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. »
Mais, dans une manière de schizophrénie douce, il se trouve que j’ai aussi lu, un peu plus tard, vers 20 ans, Cioran, et qu’il n’a plus jamais quitté ma table de chevet. Quand je sens que mes pulsions robespierristes me reprennent – et comment nier qu’elles me reprennent en ces temps de comptes cachés à l’étranger et d’évasion fiscale spectaculaire, alors que le pays réel souffre de plus en plus de la rigueur économique –, je me jette sur Cioran. C’est un antidote très sûr aux envies de Terreur. J’aimerais tellement que l’exigence de pureté aille sans le désir de meurtre, mais Cioran nous apprend que cela est très difficile, voire impossible.
Au début de son Précis de décomposition, il remarque : « On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l’Histoire ; ne croyant en rien, ils ne fouillent pas vos coeurs, ni vos arrière-pensées ; l’humanité leur doit le peu de moments de prospérité qu’elle connut : ce sont eux qui sauvent les peuples que les fanatiques torturent et les “idéalistes” ruinent. »
Robespierre et Cioran s’opposent presque terme à terme, on le voit. À une époque, j’aurais préféré avoir tort avec Robespierre que raison avec Cioran.
Aujourd’hui, je ne sais plus. Pour Stendhal, le régime idéal était la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ; peut-être que le mien serait celui d’un incorruptible avocat d’Arras tempéré par l’ironie sceptique d’un philosophe roumain.[/access]

Mur des cons, une broutille ?

syndicat magistrature gauche

Le Conseil Supérieur de la Magistrature, par un communiqué long et juridiquement charpenté, a refusé de se saisir du problème du « mur des cons », ne donnant pas suite à ce que lui avait demandé Christiane Taubira. La patate chaude est retournée place Vendôme. Peu probable qu’elle en ressorte. On peut comprendre cette circonspection à la lecture de la tribune libre publiée dans le journal Le Monde sous la signature de Nicolas Blot (juge d’instruction, ancien secrétaire général de l’Union syndicale des magistrats) et d’Evelyne Sire-Marin (Vice-présidente, ancienne présidente du Syndicat de la magistrature). Intitulé « Mur des cons, les raisons d’un affichage » cet article est passé relativement inaperçu. C’est dommage, au-delà de l’habituel plaidoyer pro domo, nous avions là un assez joli collier de perles, dont certaines méritaient vraiment enchâssement. Assez savoureuses, elles expriment assez bien un état d’esprit dont aujourd’hui encore, la plainte déposée par Fabrice Burgaud contre Bertrand Tavernier est un symptôme[1. Fabrice Burgaud est ce juge d’instruction qui fut à l’origine d’une des plus grandes catastrophes judiciaires qu’ait connu la France (Outreau). Il fit l’objet d’un étonnant soutien chez les magistrats y compris chez les élèves de l’ENM qui avaient voté pour que l’on donne son nom à une de leur promotion !]. Nos amis magistrats, qui officient quand même au nom du Peuple français, sont trop souvent, au travers d’une certaine suffisance, et de leur corporatisme obstiné, un peu « hors-sol ». Notons d’abord, que les deux signataires de la tribune du Monde s’expriment non pas au nom de leurs organisations syndicales respectives, mais en tant que magistrats en exercice.
On retrouve, pour commencer, la mise en cause habituelle, quasi-routinière, de l’activité législative du Parlement. Montesquieu ? Connais pas !
« Une vingtaine de lois s’empilent ainsi jusqu’en 2012 : à chaque fait divers sa loi, à chaque problème de société sa sanction pénale, sans réflexion. »  C’est vrai ça ! Ces parlementaires de la République élus au suffrage universel pour élaborer et voter la loi, ils ne réfléchissent pas !
Et puis, la justification de l’existence du totem : « Ce « mur des cons » n’est-il pas la réaction affective, hystérique, magique, d’une partie de ce corps social en danger, celui des magistrats ? N’est-il pas une sorte de maraboutage de l’ennemi, un peu comme on enfonce des aiguilles dans la photo de son adversaire ? » Un corps social en danger ? Certes, tout est relatif, mais il semble pourtant qu’il en est, dans ce pays, d’autres qui sont, nettement, nettement plus menacés. Les magistrats céderaient-ils à la concurrence victimaire ? Ensuite, il s’agirait d’une réaction : affective, hystérique et magique. Houlà, on est carrément dans le syndrome. J’ai connu (il y a longtemps) un magistrat qui, présidant une chambre correctionnelle, tirait le thème astral des gens qu’il allait juger. Je croyais qu’il était très minoritaire. Je constate que ce n’est pas le cas. Il y aurait donc des cours de vaudou à l’ENM ? Des marabouts sénégalais comme enseignants ? Et avec ça l’exécutif, le législatif et les justiciables, tous présents sur le mur, sont des adversaires ?
« Une fois de plus, cette affaire va servir à défendre une conception abstraite et surannée de l’impartialité du juge, que sous-tend le code de déontologie des magistrats publié en 2010 par le CSM (Conseil supérieur de la magistrature) : le juge doit être transparent, sans sexe, sans opinion et sans engagement. » L’impartialité serait donc à géométrie variable ? Mais chers amis magistrats, nous ne vous demandons pas d’être personnellement transparents, asexués, sans opinions politiques. Mais que vos décisions le soient ! Vous ne les rendez pas à titre personnel, en tant que femmes (ou hommes), en tant qu’électeurs, en tant que militants, mais au nom du Peuple français. Une paille. Cela fait quand même une petite différence, non ? Cette revendication de la subjectivité et de la partialité est particulièrement inquiétante, autant qu’elle est révélatrice.
Enfin, il y a le dernier bijou qui, derrière la désinvolture d’expression, est quand même assez effarant.
« Bien sûr, les plaintes en diffamation, injure publique ou privée des malheureux nominés du « mur des cons » n’aboutiront à aucune condamnation pénale du SM, car il n’avait nulle intention de diffuser ces images strictement privées. » Circulez, il n’y a plus rien à voir ? Le droit de la presse (puisque c’est de lui qu’il s’agit) est particulièrement délicat à manier et à interpréter. Les spécialistes de cette matière sont partagés sur son application à ce cas d’espèce. Diffamation ou injure ? Bonne ou mauvaise foi ? Diffusion publique ou privée ? Sachant que la diffusion privée est également pénalement répréhensible, il y a quand même matière à discussion judiciaire, et il appartiendrait au juge de trancher. Eh bien non, c’est tout vu. Deux éminents magistrats, qui se revendiquent de leur précédentes responsabilités syndicales, vous donnent déjà la décision. Il n’y aura pas de condamnation pénale. « Bien sûr ! » Parce qu’il ne doit pas y en avoir ? C’est vrai ça, à quoi bon un débat judiciaire contradictoire !?
Ce qui est quand même un peu étonnant, c’est cette constance dans l’expression de telles énormités. Il faut faire confiance à la justice d’un pays démocratique. On comprendrait que les « épinglés » soient un peu hésitants.
Il y a neuf ans,  j’avais publié dans Libération après l’affaire d’Outreau, un article pour déplorer « la tentation autiste des magistrats ».[2. Lors de la publication de cet article en 2004, il y avait eu assez peu de commentaires. Simplement la protestation d’une association d’aides aux parents d’enfants autistes, qui avait déploré une assimilation jugée péjorative…. pour les autistes. Je jure que c’est vrai.]
« La tentation de l’autisme est pourtant une stratégie risquée pour le corps lui-même. Est-il sûr que l’opinion publique française s’en contente, alors qu’elle se méfie désormais de sa propre justice ? »
Même si les responsabilités sont partagées, il n’est pas sûr que nous ayons progressé.

Moralisme partout, justice nulle part

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boutin royal orelsan

boutin royal orelsan

La « séquence », comme on dit dans la novlangue des communicants, des politiques et des médias, a commencé il y a une dizaine de jours avec Christine Boutin. L’ancienne égérie de la croisade anti-PACS a déclaré : « On est envahi par les gays ! » lors d’une interview où elle a pris une position clairement antisaphiste après l’attribution de la dernière Palme d’Or à la Vie d’Adèle, film lesbien nécessaire. La présidente du parti chrétien-démocrate qui sait pourtant à l’occasion prendre des positions courageuses sur les conditions inhumaines faite aux détenus, dénonçait la « mode » gay qui se serait emparée de la fiction contemporaine.
On aurait beau jeu de lui faire remarquer que cet envahissement des gays dans l’art, la littérature ou même le cinéma ne date pas d’hier et qu’un examen rapide des rayons d’une bonne bibliothèque montre qu’il n’y a pas eu besoin d’attendre ces dernières années pour que l’homosexualité ait été le thème majeur de quelques chefs d’œuvres de notre littérature. Je ne citerai que la Recherche du Temps perdu que l’on peut aussi lire comme une enquête policière où un narrateur comprend au bout de quelques milliers de pages que ce qui agit en secret la société de son temps, c’est que le violoniste comme le duc, l’officier courageux comme le concierge, la jeune fille en fleur comme la courtisane sont tous des ressortissants de Sodome et Gomorrhe. On oubliera Gide, Genet, Wilde, Colette ou Marguerite Yourcenar. Mais pour le coup, cela semble un peu plus important qu’une mode.
Ou il faudrait également résumer l’antiquité gréco-romaine, qui est largement aussi prégnante dans notre héritage culturel que le christianisme, à une simple mode. Les historiens romains, toujours un peu ragoteurs, nous rappellent assez souvent que la bisexualité était la chose du monde la mieux partagée dans les élites avec par exemple le jeune César décrit par Suétone comme « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris ». Ne parlons pas des Grecs. Bien avant qu’ils soient connus comme première nation martyre des politiques austéritaires de la troïka, ils avaient érigé, si je puis dire, la pédérastie en mode de transmission. On pourra renvoyer au Banquet ou à l’Iliade, à la figure du bel Alcibiade ou au désespoir amoureux d’Achille qui reprendra le combat contre les Troyens seulement après la mort de Patrocle, son amant mort au front à sa place en revêtant ses propres armes. On pourrait aussi évoquer la mythologie qui, elle, sombre franchement dans le transgenre : on change de sexe comme Tirésias, on fait l’amour avec des animaux qui sont en fait des dieux, on a le droit à des orgies furieuses et fondatrices à chaque retour de Pan ou de Dionysos. Oui, décidément on est envahi par les gays.
Mais s‘il n’y avait que ça : voilà qu’après Christine Boutin, c’est Ségolène Royal qui s’en prend à la ministre de la culture Aurélie Filippetti. Cette dernière aurait trouvé inssuffisante une interdiction au moins de douze ans pour un le film ultraviolent Only god forgives de Nicolas Winding Refn, le metteur en scène remarqué de l’excellent Drive. Pour Ségolène Royal : «  Si les producteurs veulent des films vus par toutes familles, qu’ils fassent des films visibles par toutes les familles » C’est intéressant, comme remarque. Cela signifie pour Ségolène Royal que la famille est l’unité de mesure première pour juger ce qui fait qu’une œuvre est bonne ou non.
Retour à la case Boutin, en quelque sorte. Cela présuppose donc qu’un film se regarde forcément en famille, perspective assez cauchemardesque et pas seulement pour les cinéphiles. À moins d’être une famille particulièrement inconséquente, nous ne voyons pas  papa, maman, la bonne et un enfant de douze ans ou même papa, papa, la bonne et une fille de douze regarder un film de Nicolas Winding Refn ou de Michael Haneke ou même de Sam Peckinpah.
Mais non, un film, dans l’imaginaire de Ségolène Royal et de Christine Boutin doit être un spectacle familial, forcément familial. On invite donc les futurs metteurs en scène à se concentrer sur l’élaboration d’œuvres répondant aux critères boutino-royalistes : pas de violence, pas de représentation explicite de la sexualité, pas de comportements déviants.
Si par lassitude, vous renoncez et décider d’aller fumer sur le balcon votre nouvelle e-cigarette, faites attention. Vous pourriez être dénoncé par votre progéniture, Marisol Touraine ayant indiqué qu’elle prenait pour argent comptant le dernier rapport sur la question recommandant que la e-cigarette soit considérée comme aussi monstrueuse que la bonne vieille clope à l’ancienne.
N’espérez même pas vous défouler en écoutant Orelsan. Le rappeur vient d’être condamné à 1000 euros d’amende et les féministes ont parlé d’une « avancée historique ». Orelsan n’est pas Baudelaire, oh non, mais trouver que condamner un artiste est une avancée historique est aussi rassurant que de trouver que le procureur Pinard qui attaqua Baudelaire (et aussi Flaubert) pour immoralité avait lui aussi fait une avancée historique.

« Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses’

Oui, c’est de Baudelaire, ce fumeur de shit sans cigarette électronique. Il prend quoi, à votre avis aujourd’hui ? Une remarque de Christine Boutin : « On est envahi par les lesbiennes », une autre de Ségolène Royal, « Si les poètes veulent être lus par toute la famille, qu’ils écrivent des poèmes pour toute la famille » ou mille euros d’amende ?
Tiens, ça me désespère tellement que je vais aller me faire une côte de bœuf bien saignante.
En attendant qu’Aymeric Caron soit ministre de l’alimentation végétarienne.
Ce qui, au rythme où on va, ne saurait tarder.

*Photo : Raïssa B.

Les mille chapelles du mariage gay

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Dans les pro-mariage gay, il y en a qui sont anti-adoption simple. D’autres sont pour le mariage gay et pour l’adoption simple, mais contre l’adoption plénière. D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière, mais contre la PMA pour les lesbiennes. D’autres encore sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes, mais pas pour les gays.[access capability= »lire_inedits »]
D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes et pour les gays. D’autres sont pour le mariage gay et l’adoption plénière et la PMA pour les lesbiennes et pour les gays et pour la GPA. Et parmi ceux-là, il y a même des cathos. Et il y a des laïcards qui sont anti-mariage pour tous. Et même des gays cathos qui sont anti-mariage gay. C’est vous dire si c’est simple. Le seul point commun entre tous ces joyeux lurons, c’est qu’ils font beaucoup de bruit et occupent à foison l’espace médiatique et le pavé parisien. C’est très chouette et bien dans l’air du temps. De Frigide Barjot à Caroline Fourest, tout le monde fait son fitness, tous ensemble, tous ensemble !
Tandis qu’on vire les pique-niqueurs des jardins du Luxembourg, Karl Zéro écrit à sa belle-sœur. Pas avec une lettre et un timbre, non, dans la presse, ça va plus vite. Le Net s’affole. Les conversations de salon de tous ceux qui s’en foutaient encore il y a six mois se chargent d’électricité.
Chacun est sommé de prendre parti et de justifier sa position – pourquoi le mariage, mais pas la PMA, hein, pourquoi ? Explique-toi !
Il y a une remarquable expo sur Watteau aux Beaux-Arts. Sans compter le dernier Harlan Coben qui donne à frissonner et à réfléchir. Il y a le printemps qui arrive enfin…
Est-ce qu’on pourrait baiser tranquille ?.[/access]

*Photo : naiveartist.

Des CDD pour nos députés !

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depute cahuzac hollande

depute cahuzac hollande

Un seul être vous ment et tout est dévasté : pour tenter d’endiguer l’« effet Cahuzac », notre Président a sorti l’arme fatale, quoique verbale, de la « transparence ». On aurait pu croire que son appel à la moralisation de la vie publique recueillerait l’adhésion pleine et entière du pays réel et de son lointain cousin légal. Las, le peuple a ricané et les élites ont hurlé.
Ainsi le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, a-t-il aussitôt fait connaître, sous les applaudissements unanimes de tout l’Hémicycle, son désaccord profond avec l’obligation de déclaration de patrimoine des élus, mesure conduisant, selon lui, à une République « paparazzi ». Bigre ! Voilà qu’après les ministres, les députés allaient devoir entrer dans le Loft pour s’offrir aux regards de tous et susciter l’envie et la haine mêlées des sans-culottes, qu’à l’occasion on appelle « électeurs ». En employant le mot « paparazzi », Claude Bartolone a vendu la mèche : le personnel politique se situe, à l’instar des people, au-dessus du vulgum pecus… [access capability= »lire_inedits »]
Ce mépris affiché recouvre une réalité : si la transparence est si opaque, c’est parce que notre République est encore imprégnée de féodalité. Les élus se voient comme des seigneurs, et leurs électeurs agissent trop souvent en serfs.
Les élus se comportent comme s’ils étaient titulaires à vie d’un fief ou d’une charge. Ces carrières au long cours sont source de clientélisme, de conflits d’intérêts, et dans certains cas d’abus. Depuis des années, je dénonce, en vain, le « moulisme », la propension de ceux qui nous gouvernent à s’accrocher au pouvoir comme le mollusque à son rocher. Quel pays peut se targuer d’avoir élu tant de présidents battus aux scrutins précédents ? Aux États-Unis, par exemple, la règle, c’est vae victis ! et place aux jeunes !
Cet irrédentisme est hélas cautionné par le citoyen qui voit dans l’acharnement électoral une figure de style romanesque. Combien de fois entend-on de braves gens dire, avec un soupçon d’admiration dans la voix, qu’« en politique, on n’est jamais mort ». Le pouvoir est aphrodisiaque, y compris pour le peuple.
La transparence, la vraie, commencerait donc par dissocier à la tronçonneuse pouvoir et privilèges. La res publica ne serait plus un fromage, mais un devoir civique puisqu’on ne pourrait plus en faire une carrière. Or, le mandat politique comporte, comme tout mandat, une obligation essentielle qui pèse sur son récipiendaire : rendre des comptes à ceux qui le lui ont confié. On en est encore loin.
L’erreur de François Hollande est d’avoir confondu l’édition des comptes avec la reddition des comptes. D’où l’intérêt de réformes lourdes : interdiction du cumul, limitation des mandats dans la durée, réduction du nombre de députés qui seraient élus sur des listes dissociées des territoires, mandat présidentiel de sept ans non renouvelable, etc. Toutes dispositions qui, mécaniquement, provoqueront un renouvellement de la classe politique.
Dans cette République sans aristocrates élus, la publication du patrimoine ne sera plus extravagante et ne suscitera aucun commentaire. On m’objectera que cette vision manque de panache et que nous nous promettons une médiocrité moyenne sans personnalités ni talents. Cela revient à penser qu’il ne se trouvera pas, parmi 65 millions de Français, quelques centaines de citoyens passionnés, compétents et incorruptibles pour vouloir remplir un unique et seul mandat au nom du bien public et de l’intérêt général.
Nous avons besoin d’une vraie révolution des mentalités. La seule transparence qui vaille est celle qui rendra le personnel politique invisible, aussi banal qu’un député danois. Et puisque nous avons commencé cet article en massacrant honteusement Lamartine, finissons- le en beauté avec Musset en clamant haut et fort que les choix les plus beaux sont les plus désintéressés.[/access]

*Photo : sarahstierch.

Discriminations sexuelles: Drôle de genre à la Chancellerie

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On n’a pas bougé le procureur et le procureur général de Paris.
Le procureur général de Bordeaux a fait modifier, en réquisitions de non-lieu, celles initiales renvoyant Eric Woerth et Patrice de Maistre devant le tribunal correctionnel.
On pourrait penser qu’aucune chasse aux sorcières n’est opérée et que la hiérarchie judiciaire, avec le pouvoir socialiste, n’a rien à craindre.
Au ministère de la Justice, il y a cependant des changements effectifs ou programmés d’autant plus significatifs que l’inspiration politique vient du garde des Sceaux et des Directions qui, derrière une apparence technique, habillent idéologiquement ce qui leur est commandé.
Aussi, le changement annoncé à la tête de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) est préoccupant : Jean-Louis Daumas, d’une sensibilité de gauche dit-on, sous la pression du Syndicat des juges des enfants, annexe du Syndicat de la magistrature, aurait pour successeur Catherine Sultan dont toutes les prises de position sont marquées par un sulpicianisme dogmatique et volontiers donneur de leçons à ceux qui bêtement considèrent qu’à l’encontre des coupables, jeunes ou moins jeunes, la sanction n’est pas la mesure la moins appropriée. Donc sans doute un peu plus « progressiste » que Daumas, elle va amplifier le mouvement constituant la PJJ comme le lieu de toutes les mansuétudes et l’incarnation de l’humanisme faible (Le Figaro).
Là n’est pas l’essentiel.
Beaucoup de juridictions manquent de moyens au point que la justice au quotidien en est affectée et que des actions immédiates et urgentes devraient être menées.
C’est sans doute en pleine conscience de ces dysfonctionnements que deux cents procureurs et membres de leurs équipes sont convoqués au ministère de la Justice pour entendre la parole ministérielle et, ensuite, participer à un stage de deux jours à l’Ecole nationale de la magistrature.
Sur la politique pénale, les pratiques judiciaires, les prisons, l’exécution des peines ou les lenteurs insupportables du service public de la Justice ?
Non, pour débattre d’un sujet bien plus capital à la suite de la loi sur le mariage pour tous : sur les violences et discriminations à raison de l’orientation sexuelle.
Citoyen favorablement influencé par Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem, je comprends bien pourquoi il fallait, toutes affaires cessantes, mettre en train un appareil aussi somptuaire et important pour un thème évidemment prioritaire par rapport à l’ensemble des blocages et des misères judiciaires !
Les prisons, sur lesquelles le garde des Sceaux a presque autant parlé que sur le mariage pour tous, demeurent, pour beaucoup, dans un état indécent et appelleraient des mesures de restauration matérielle et humaine drastiques.
Attentif à la déréliction pénitentiaire, le gouvernement, avec nos deux ministres comme fer de lance de cette contribution impérative, après avoir vanté la loi sur le mariage pour tous, reconnaît qu’elle ne fera pas « reculer du jour au lendemain les expressions de peur, de rejet, d’intolérance et de violence vis-à-vis de la différence relative à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre qui continuent de se manifester dans la société française » et a éprouvé le besoin de cette manifestation d’envergure et de ce stage pour mettre dans la tête des parquets que les homosexuels pouvaient dorénavant s’unir et que c’était merveilleux mais pas encore décisif.
Qui ne rendrait pas les armes devant une démonstration aussi éclatante de l’extraordinaire nécessité de ces charges supplémentaires imposées aux procureurs ? Pas un, je l’espère pour leur clairvoyance politique, ne songerait à remettre en cause l’immense progrès démocratique d’une telle massive convocation. Pas un, j’en suis sûr, n’oserait se prévaloir de tâches plus impérieuses et d’un temps à mieux exploiter face à l’incroyable évidence de « l’orientation sexuelle et de l’identité de genre » à explorer. Qu’on ne sache pas ce qu’est cette dernière notion et qu’on s’en moque ne doit pas arrêter les bonnes volontés : à force d’en parler, on finira bien par trouver le moyen de créer un problème !
Les mauvais esprits rétorqueraient que l’insécurité, la lutte contre la délinquance et la criminalité et les problèmes criants de la Justice ne seront pas concernés ni touchés mais ils auraient tort parce qu’ils manqueraient de cette utile lucidité idéologique qui fait comprendre que le dérisoire et l’inutile apparents sont profondément productifs. Ils occultent et, en même temps, distraient.
Dans le lot des protestataires rétifs, il y a encore Christophe Régnard, avec son caractère ronchon et indépendant, qui trouve que tout cela au fond est une mascarade chère en temps de crise et mobilisant trop de monde. Mais il ne préside que l’USM et il n’a pas eu l’habileté de fabriquer un « Mur des cons » seulement avec des personnalités de droite. Un U de trop. Un très mauvais point pour le garde des Sceaux.
Il y a surtout cet insupportable André Vallini qui, dans un entretien inséré dans une double page consacrée à l’absence de politique de Christiane Taubira, s’est permis, grâce à des réponses claires, nettes, cohérentes et équilibrées, acceptables par une gauche et une droite réalistes et humaines à la fois, de donner son avis sur des questions insignifiantes comme les prisons, l’utilité de la sanction, la philosophie pénale et l’état de la Justice (Le Figaro). S’il avait su ce qui se préparait sur « l’identité de genre », il ne se serait pas esclaffé, non, mais évidemment attristé! Ainsi le pire était donc sûr.
Trêve de plaisanteries !
Ce « drôle de genre » à la Chancellerie est une catastrophe. On n’a pas mieux à penser, à réparer et à accomplir ?

*Photo: campagne FIDL

29 mai 2005, le dernier des référendums

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non referendum europe

non referendum europe

Souvenez-vous, c’était il y a huit ans, les Français étaient appelés à se prononcer par référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Dès 2004, ce texte avait recueilli la signature de l’ensemble des ministres des Affaires étrangères et devait entrer en vigueur le 1er novembre 2006, sous réserve que tous les Etats membres le ratifient. A cette époque, la droite était au pouvoir et le président Chirac faisait alors vaillamment campagne pour l’adoption de ce texte, véritable catéchisme néolibéral d’une complexité étonnante (448 articles et 440 pages d’annexes) qui réduisait les fonctions essentielles des Etats à celles sécuritaires et subordonnait toutes les politiques sociales aux lois du marché. De son côté, le Parti socialiste organisait un référendum interne pour déterminer sa position officielle et obtenait un « oui » massif en faveur du texte, notamment grâce à l’appui de hiérarques tels que François Hollande (à l’époque premier secrétaire), Jean-Marc Ayrault, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal, François Rebsamen, Harlem Désir. Quelques irréductibles s’élevaient alors contre cette tangente sociale-démocrate que prenait le Parti socialiste. On y retrouvait l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon, Laurent Fabius ou encore Henri Emmanuelli…
Le soir du 29 mai 2005, le couperet tombe. Pas loin de 55% des Français refusent ce texte qu’on leur vend pourtant comme la panacée. Trois jours plus tard, les Pays-Bas emboîtent le pas à la France et le traité est renvoyé aux oubliettes, pour longtemps croit-on alors. Pour les deux principaux partis politiques français, c’est la douche froide. Jusqu’au bout ils y ont cru oubliant peut-être la bonne formule d’Ernest Renan qui disait de la France qu’elle excellait dans l’exquis mais qu’elle était médiocre dans le commun. Mais plus que cela, les Français ont enfin compris qu’avec l’Europe, cache-sexe de l’impéritie et du libéralisme de leurs dirigeants, on ne les y prendrait plus.
Mais en 2007, Nicolas Sarkozy est élu et remet sur la table le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Si le texte est moins long, la dénomination différente, il n’en demeure pas moins extrêmement technique et reprend en substance la plupart des dispositions contenues dans le traité rejeté par référendum. Une révision de la Constitution française, effectuée par la voie du Congrès le 4 février 2008 permet la ratification du traité lui-même par la voie parlementaire le 8 février de la même année. A ceux qui hurlent au déni du choix du peuple français deux ans plus tôt, le message du Président Sarkozy est clair : « C’était une promesse de campagne ». Et à l’exception de quelques nonistes, l’ensemble du parti socialiste approuve le traité de Lisbonne.
Depuis le 29 mai 2005, aucun appel à l’expression de la souveraineté nationale n’est revenu solliciter les Français, excepté quelques référendums locaux sans enjeux réels. Subsistent dans les deux partis majoritaires du pays des syndromes post-traumatiques, une certaine angoisse référendaire, qui semblent donner raison au professeur Jacques Robert lorsqu’il affirmait au lendemain du référendum en question : « Sans risquer de se tromper beaucoup, d’aucuns affirment, non sans arguments, que le référendum est mort en France, le 29 mai 2005 « . L’enfermement de la classe politique semble être devenu une réalité sans cesse justifiée. Au référendum, on oppose désormais l’argument imparable selon lequel  l’abolition de la peine de mort n’aurait jamais été votée par voie référendaire. Et alors on croit entendre en écho les paroles  de Bertolt Brecht : « Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple ». Et on voudrait en appeler à Pasolini lorsqu’il note dans ses Ecrits corsaires : « Il ne faut jamais, en aucun cas, craindre l’immaturité des électeurs : cela est brutalement paternaliste ; c’est le même raisonnement que font les censeurs et les magistrats quand ils considèrent que le public n’est pas « mûr » pour voir certaines œuvres ».
Dernièrement, la question du référendum a ressurgi, à l’occasion du projet de loi du mariage pour tous. Mais y croire un seul instant, c’était oublier le soir du 29 mai 2005 qui avait sonné le glas du référendum et c’était oublier que le mariage homosexuel « constituait une promesse de campagne ».

*Photo: Ben-Romberg

Après Orelsan, des artistes enfin responsables ?

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Vendredi, le tribunal correctionnel de Paris a rendu un verdict ouvrant une jurisprudence aux lourdes conséquences sur la liberté de création. Le chanteur Orelsan, alors qu’il avait été relaxé l’an dernier suite à la plainte d’une association féministe pour « provocation au crime », a  été cette fois-ci condamné, après trois ans de procédures, à 1000 euros d’amende avec sursis pour injure publique et pour incitation à la violence contre un groupe de personnes. « Mais ferme ta gueule ou tu vas t’faire marie-trintigner » et « les meufs c’est des putes » étaient les passages cités par les associations plaignantes. Orelsan a beau expliquer que cette chanson, comme la plupart des chansons, est une fiction, que le personnage « monstre » ne représente pas son avis personnel, un tribunal de la République lui a donné tort. Najat Vallaud-Belkacem a dit sa satisfaction à l’annonce de ce verdict et l’un de ses conseillers, répondant à ceux qui s’inquiétaient pour la liberté d’expression a twitté :  « #Orelsan facile d’invoquer la fiction ou le second degré, et oublier la responsabilité sociale des artistes ». Si l’on reste seulement sur le plan de la chansonnette, la Justice de notre pays, auquel il faut dire sa confiance, peut avoir du boulot dans les semaines à venir. Au gnouf, Michel Sardou, s’il se laisse aller à inclure Les villes de grande solitude dans son tour de chant. Le personnage de la chanson y confie son « envie de violer des femmes ». Un tenancier de bar de nuit se devra également d’appeler la police lorsque l’équipe de rugby locale, à la fin d’une troisième mi-temps forcément arrosée, chantera à tue-tête « Jeanneton et sa faucille », où il est tout de même question, larirette, larirette, d’un viol en réunion. Mais pourquoi, après tout, s’arrêterait-on à la chanson ? La mise aux arrêts de Jean-Marie Bigard, auteur du «  lâcher de salopes », constituerait un exemple pour ceux qui stigmatisent honteusement, au prétexte de provoquer des rires gras, l’ensemble des femmes. Après le temps des comiques devrait venir celui de la littérature, du théâtre et du cinéma. Et là, nous réglerons définitivement les problèmes d’emploi dans ce pays. Entre les postes de juges, de greffiers, de policiers, de surveillants pénitentiaires, et tous les métiers du bâtiment créés pour construire tribunaux, postes de polices et prisons, la courbe du chômage pourrait prendre de manière vertigineuse la direction descendante souhaitée par le président de la République. Le tribunal correctionnel de Paris a trouvé la solution ! Chouette !

Trotskiste un jour, trotskiste toujours ?

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plenel trotski journalisme

plenel trotski journalisme

Comment et pourquoi Edwy Plenel est-il devenu journaliste ? Cette question n’a rien de futile ni d’anecdotique : l’explication par la biographie nous est d’ailleurs suggérée par l’intéressé, qui a exposé son itinéraire dans Secrets de jeunesse, paru en 2001. À la fin des années 1960, la vocation du jeune Edwy Plenel était de devenir un« révolutionnaire professionnel » à l’ancienne, à l’image de ceux qui peuplent la légende historique et littéraire de la première moitié du XXe siècle. Malraux, Victor Serge, Jan Valtin[1. Jan Valtin (1905-1951) : communiste allemand devenu agent du Komintern, il effectua plusieurs missions en Europe en en Asie dans les années 1920 et 1930. Après avoir déserté l’URSS en 1938, il écrivit ses Mémoires de révolutionnaire professionnel, Sans patrie ni frontières, republiés chez J.C. Lattès en 1975.]enflamment l’imagination adolescente de ce fils d’un haut cadre de l’Éducation nationale, vice-recteur en Martinique, qui mettra sa carrière en danger en prenant fait et cause pour les émeutiers « anticolonialistes » antillais. Plenel est néanmoins trop jeune pour s’engager dans les luttes étudiantes contre la guerre d’Algérie, qui furent le creuset de cette « génération 68 », celle qui allait investir les appareils de pouvoir (politique, culturel, médiatique) à partir des années 1980. En 1970, âgé de 18 ans, il s’engage dans l’organisation trotskiste la plus proche de son idéal de révolutionnaire « sans patrie ni frontières », la Ligue communiste révolutionnaire d’Alain Krivine. Ce dernier, s’il remarque le talent d’organisateur et d’agitateur du jeune militant, au point d’en faire un « permanent », a suffisamment de perspicacité pour s’opposer à son désir d’aller mettre le feu révolutionnaire dans les champs de canne à sucre antillais. Son champ d’action sera l’université où ses activités, essentiellement militantes, ne lui laissent pas le temps de passer le moindre examen, puis la presse de l’organisation comme rédacteur à Rouge, l’hebdomadaire de la LCR, de 1976 à 1980, date à laquelle il entre au Monde comme journaliste spécialisé en éducation.[access capability= »lire_inedits »]
Son changement de statut social – de permanent politique à journaliste professionnel dans un grand quotidien d’information générale – est-il le résultat d’une prise de distance avec la LCR, ou au contraire la conséquence d’une stratégie d’entrisme délibéré dans un lieu de pouvoir pour le compte de cette organisation ? Seuls l’intéressé, quelques hiérarques de la LCR de l’époque, et certains ex-proches, comme Georges Marion qui a été son coéquipier à Rouge et au Monde, sont en mesure de répondre à cette question. Sauf à utiliser des méthodes musclées d’interrogatoire, on a peu de chances de connaître le fin mot de l’histoire, car dans ces milieux l’omerta est la règle, même si ceux qui savent se sont éloignés de « l’orga ». Contrairement à d’autres trotskistes, explicitement ralliés à la social-démocratie, et même, pour certains, au social-libéralisme, comme Henri Weber, Jean-Christophe Cambadélis, et last but not least Lionel Jospin[2. Après les révélations de Claude Askolovitch sur le passé politique caché du Premier ministre, c’est un quarteron de « trotskistes culturels » infiltrés au Monde (Edwy Plenel, Laurent Mauduit, Jean-Paul Besset, Sylvain Cypel) qui apporta la preuve que Lionel Jospin avait, dans les années 1960, pratiqué l’entrisme au PS à la demande de la direction de la branche « lambertiste » du mouvement trotskiste. Nos courageux camarades masquèrent leur forfait en signant leur papier « Enquête du service politique du Monde ».], jamais Edwy Plenel n’actera publiquement sa conversion au réformisme social-démocrate. Certes, à la différence de ceux de ses camarades qui avaient choisi de rester des politiciens professionnels après avoir quitté la LCR ou une autre chapelle trotskiste, rien ne l’obligeait à faire état de son positionnement sur l’échiquier politique national.
Son intégration au Monde le plaçait automatiquement dans la catégorie des journalistes de haut vol que nul ne songeait, à l’époque, à soupçonner d’utiliser le crédit du journal pour mener des combats politiques partisans. En matière d’engagement politique actif, la règle non écrite en vigueur au sein de la communauté des journalistes du Monde de la rue des Italiens était « Don’t ask, don’t tell », et on jouissait d’une paix royale si l’on s’abstenait de signer des pétitions et de s’afficher ès qualités dans des manifestations partisanes.
Dans la grande tradition léniniste, puis trotskiste, Edwy Plenel s’est alors appliqué à atteindre l’excellence technique dans la profession qu’il avait choisie (ou qu’on avait choisie pour lui) pour prolonger sa vie militante par d’autres moyens. Il faut reconnaître que dans ce domaine, sa réussite fut éclatante : bourreau de travail, doté d’un flair journalistique hors pair, il était de surcroît capable de cultiver des réseaux dans des milieux aussi divers que l’éducation (sa première spécialité journalistique), la haute hiérarchie policière (sa passion), et les cabinets ministériels, où le nouveau pouvoir de gauche avait fait entrer quelques-uns de ses anciens camarades de la Ligue. Ce n’est que lorsque ses exploits journalistiques (et son habileté manoeuvrière dans les crises de succession à la direction du Monde) l’eurent propulsé à la direction de la rédaction qu’il révéla publiquement le lieu d’où il parlait : « Le trotskisme comme expérience et comme héritage fait à jamais partie de mon identité, non pas comme un programme ou un projet, mais comme un état d’esprit, une veille critique faite de décalage et d’acuité, de défaites et de fidélités », écrit-il dans Secrets de jeunesse.
Ces « fidélités » et cet « état d’esprit » ne sont pas simplement une posture intellectuelle dépourvue de conséquences pratiques. D’excellents auteurs[3. Bernard Poulet : Quand un journal veut changer la France, La Découverte, 2003. Philippe Cohen et Pierre Péan : La Face cachée du « Monde », Mille et une nuits, 2003. Laurent Huberson : Enquête sur Edwy Plenel. De la légende noire du complot trotskiste au chevalier blanc de l’investigation. Le Cherche-Midi, 2008.], analysant les pratiques de Plenel journaliste, puis directeur de la rédaction du Monde, ont mis en lumière les méthodes indécrottablement trotskistes qui lui ont permis de prendre le contrôle d’une institution : alliances de circonstance avec des personnalités idéologiquement éloignées (Jean-Marie Colombani, Dominique de Villepin), placement de gens « sûrs » aux postes clés du journal, etc.
Contrairement à la brutale tactique stalinienne qui consiste à renforcer le Parti par tous les moyens jusqu’à ce qu’on ait acquis la force suffisante pour s’emparer du pouvoir par la violence révolutionnaire ou les urnes, l’objectif du « trotskiste extra-muros » n’est pas d’amener le leader de la LCR à l’Élysée, mais de diffuser dans le corps social les dogmes de son obédience : rejet de la « démocratie bourgeoise », de la droite libérale jugée à peine moins abjecte que le fascisme, de la social-démocratie éternellement traître à la classe ouvrière, de la nation considérée comme la pire ennemie de la conscience de classe internationaliste des « damnés de la terre ». Le missionnaire trotskiste en terre étrangère sera bien plus subtil que le révolutionnaire brandissant le drapeau rouge, clamant publiquement sa haine de la démocratie et son aspiration à l’instauration de la dictature du prolétariat. Il se présentera, au contraire, comme le plus fervent défenseur de cette démocratie, en mettant en lumière les outrages que lui font subir des dirigeants indignes.
Prenons l’affaire du Rainbow Warrior, qui allait devenir le tremplin de la carrière de Plenel : au départ, il s’agit des ratés techniques d’une opération somme toute banale de services spéciaux chargés d’empêcher un navire de Greenpeace de saboter une campagne d’essais nucléaires dans le Pacifique. Elle sera exploitée pour disqualifier la politique de dissuasion nucléaire qui fait l’objet d’un large consensus national. Le journaliste ne se contente pas de livrer au public le résultat de ses investigations, il fournit pour le même prix leur interprétation politico-éthique, qui va toujours dans le même sens : notre démocratie est malade, sinon à l’agonie, à cause des turpitudes répétées de la droite libérale et de la gauche sociale-démocrate. Autant le savoir : cette démocratie forcément imparfaite ne sera jamais assez morale aux yeux d’Edwy Plenel : cela fait maintenant trois décennies qu’il en traque les vices, débusquant les scandales et démasquant les corrompus. Mais alors, ne faudrait-il pas essayer autre chose que ce régime qui oscille entre l’impuissance et la corruption en passant par la trahison des beaux idéaux de la gauche ? Tel est bien le message subliminal que notre trotskiste culturel, paré de ses habits de vertu, tente, dans ses multiples interventions publiques, de faire passer, avec l’éternel sourire emmoustaché qu’il darde sur les impudents s’aventurant à le contester.
Certes, il lui arrive de s’embrouiller quand il se drape dans le passé pour fustiger le présent : ainsi a-t-il récemment glorifié les vertus supposées de la IIIe République des débuts pour mieux dénoncer les fautes et les crimes de la Ve. Cette réécriture de l’Histoire a fait bondir Michel Winock, spécialiste reconnu de cette période, qui n’a pas manqué de rappeler les nombreux scandales l’ayant marquée : l’affaire de Panama, le trafic de décorations du gendre de Jules Grévy, et quelques autres qui faisaient les délices d’une presse de l’époque – dont la corruption et les pratiques de chantage étaient de notoriété publique. La démocratie selon Edwy est peut-être merveilleuse : elle est surtout introuvable, sinon dans un passé mythique ou dans un ailleurs fantasmé. On laissera donc le mot de la fin à Marcel Gauchet, qui qualifie lapidairement mais justement Edwy Plenel de « néo-bolchévique moins soucieux de prendre le pouvoir que de le détruire ».
On comprend mieux pourquoi l’homme qui prétend incarner l’intégrité journalistique fait peur. Pas aux puissants : à tous les démocrates.[/access]

*Photo: Wikipedia commons

Primaire UMP : la gagnante s’appelle… Anne Hidalgo

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nkm ump paris

nkm ump paris

NKM désignée au premier tour à 58% des suffrages exprimés, la primaire UMP terminée, il est temps de panser les plaies. Ces éléments de langage, vous les entendez en boucle depuis hier soir et l’annonce des résultats.  Pour panser des plaies à vif qui suppurent, après l’hémorragie générale de novembre dernier, il faudra tout le talent des médecins chefs de l’UMP, experts en irénisme depuis les années Chirac, Madelin, Séguin et Pasqua. Pas besoin des talents d’anthropologue de Maurice Szafran pour comprendre que l’habitus de la droite française la porte naturellement au césarisme. Ceux qui s’égosillent à répéter que les héritiers du RPR doivent renouer avec l’esprit du 18 juin mais fustigent la culture du chef composent un drôle de bréviaire gaulliste : le gaullisme sans les godillots, c’est un peu comme le bolchévisme sans la Tcheka, ça laisse un goût d’inachevé… Mais passons.  Il paraît que la gouvernance contemporaine s’accommode mal des prises à la hussarde. Que le temps des motions contrôlées à la virgule près, des salles chauffées à blanc et des Politburos tenus par le grand manitou du parti bien-aimé est révolu. Disons-le tout net : faute de charisme, les bébés Chirac et Sarkozy volent de leurs propres ailes balbutiantes et misent sur la démocratie interne. On a vu le brillant résultat que cela a donné à l’automne dernier, avec une élection à la présidence de l’UMP tournant au fiasco, des tripatouillages entre les voix des Dom-Tom, l’inénarrable Cocoe et tout ce qui s’ensuit… Un tel amateurisme post-électoral relativise la thèse du « stalinisme démocratique » défendue par Szafran. Un Staline élu à quelques dizaines de voix près, cela aurait fait désordre. Si la tête de l’UMP lui a probablement été volée, François Fillon n’a quand même pas hérité du sort de Boukharine et Trotski. Avec sa légion de vice-présidents et de secrétaires nationaux mi-Fillon mi-Copé, l’UMP officiellement réconciliée ressemble plutôt à une armée mexicaine en quête de général.
Rebelote pour la primaire parisienne. En attendant le dénouement du feuilleton à Copé/Fillon, l’ancien premier ministre ayant déclaré forfait dans la foulée de son frère ennemi Jean-Louis Borloo, NKM partait unique favorite. Mais voilà, la maire de Longjumeau, naguère vouée à cors et à cris à ses administrés, craignait les accusations de parachutage lancées par ses concurrents. Pierres-Yves Bournazel, élu depuis… 2008 – une paie pour le troisième de la compétition, atteint péniblement la barre des 10%, talonné par le chrétien-démocrate Franck Margain ! Le vétéran Jean-François Legaret, siégeant au conseil de Paris depuis trente ans, pouvait se targuer d’une implantation de longue date et d’une opposition constante au mariage gay mais son passif d’adjoint aux finances de Tiberi lui a collé aux basques pendant toute la campagne. Ce qui ne l’a pas empêché de se hisser au-dessus des 20%, dans une position de Poulidor très honorable. Sans vouloir dénigrer la qualité de tous ces aspirants à l’Hôtel de Ville, il est certain qu’aucun d’entre eux ne comptait le CV ministériel et médiatique de NKM.
Quelle mouche avait donc piqué la sémillante Kosciusko-Morizet et les instances de l’UMP ? L’idée n’était pas seulement d’élargir le corps électoral en le boboïsant (belle erreur d’analyse en période de manif pour tous !) mais bien d’imposer une révolution culturelle terra-noviste à une UMP qui tremble sur ses bases idéologiques. Imaginez : NKM plébiscitée par des foules de sympathisants en délire, galvanisés par les chances d’alternance après dix ans d’ère glaciaire socialiste à Paris… De quoi faire frémir Anne Hildalgo, l’éternel second couteau de Delanoë, ointe par le fait du prince. Un duel à fronts renversés par rapport à la présidentielle, où Hollande concourait flanqué du vote de millions d’électeurs aux primaires socialistes, là où Sarkozy écrasait de sa figure charismatique les moindres velléités de démocratie interne à l’UMP.
C’est justement là que le bât blesse. Parce qu’une primaire est tout sauf une partie de plaisir. François Hollande, élu sur un malentendu en mai (l’anti-Sarkozy en gestes, sinon en fait), un an après son triomphe, sait à quoi s’en tenir avec le miracle des primaires. Triompher d’Aubry, Montebourg, Royal et Valls vous légitime un printemps puis, une fois l’élection passée, vous encombre de ministres ou d’opposants de l’intérieur renforcés par le suffrage militant. Bref, La primaire ne confère pas assez de légitimité au gagnant mais en donne sans doute trop aux vaincus magnifiques qui ont encore leur vie politique devant eux (Montebourg, Valls). À Nathalie Kosciusko-Morizet de nous prouver le contraire.

Transparence : qu’aurait fait Robespierre ?

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cioran robespierre plenel

cioran robespierre plenel

Longtemps, j’ai rêvé d’une République incorruptible. Mes modèles de jeune homme étaient Saint-Just et Robespierre, avec une pointe de Che Guevara. J’aimais l’idée que Guevara ait quitté Cuba – « les honneurs, ça m’emmerde ! » pour exporter la révolution cubaine dans une improbable guérilla où il trouva la mort, alors qu’il aurait pu vieillir en paix au côté de Castro.  Sans doute avait-il deviné, au plus secret de lui-même, que toute espérance révolutionnaire se corrompt, à tous les sens du terme, quand elle s’incarne dans un appareil d’État. À moins que l’État ne soit incorruptible, vertueux, pur. C’est ce que voulait Robespierre, c’est ce que je voulais. Il faut m’excuser, j’avais 17 ans et, contrairement à ce que dit Rimbaud, on est beaucoup trop sérieux quand on a 17 ans.
Je vibrais aux exploits de la Convention, du Comité de salut public, rien ne me semblait plus beau que les discours de Robespierre : « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent. »[1. « Sur les principes de la morale politique », 5 février 1794, cité dans Robespierre : entre vertu et terreur, Slavoj Zizek présente les plus beaux discours de Robespierre, Stock, 2008.][access capability= »lire_inedits »]Robespierre détruisait les vieilles valeurs aristocratiques, mais c’était au nom de la pureté que l’on appelle aujourd’hui « transparence ».
Les propos de Mélenchon, dernier homme politique à avoir Robespierre pour référence, sur une vie République débarrassée des faquins et des coquins ont, pourquoi le nier, des accents qui me plaisent, comme me plaisent les accents de Robespierre s’adressant aux riches dans son discours « Sur les subsistances » du 2 décembre 1792 : « Apprenez à goûter les charmes de l’égalité et les délices de la vertu ; ou du moins contentez-vous des avantages que la fortune vous donne, et laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. »
Mais, dans une manière de schizophrénie douce, il se trouve que j’ai aussi lu, un peu plus tard, vers 20 ans, Cioran, et qu’il n’a plus jamais quitté ma table de chevet. Quand je sens que mes pulsions robespierristes me reprennent – et comment nier qu’elles me reprennent en ces temps de comptes cachés à l’étranger et d’évasion fiscale spectaculaire, alors que le pays réel souffre de plus en plus de la rigueur économique –, je me jette sur Cioran. C’est un antidote très sûr aux envies de Terreur. J’aimerais tellement que l’exigence de pureté aille sans le désir de meurtre, mais Cioran nous apprend que cela est très difficile, voire impossible.
Au début de son Précis de décomposition, il remarque : « On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l’Histoire ; ne croyant en rien, ils ne fouillent pas vos coeurs, ni vos arrière-pensées ; l’humanité leur doit le peu de moments de prospérité qu’elle connut : ce sont eux qui sauvent les peuples que les fanatiques torturent et les “idéalistes” ruinent. »
Robespierre et Cioran s’opposent presque terme à terme, on le voit. À une époque, j’aurais préféré avoir tort avec Robespierre que raison avec Cioran.
Aujourd’hui, je ne sais plus. Pour Stendhal, le régime idéal était la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ; peut-être que le mien serait celui d’un incorruptible avocat d’Arras tempéré par l’ironie sceptique d’un philosophe roumain.[/access]

Mur des cons, une broutille ?

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syndicat magistrature gauche

syndicat magistrature gauche

Le Conseil Supérieur de la Magistrature, par un communiqué long et juridiquement charpenté, a refusé de se saisir du problème du « mur des cons », ne donnant pas suite à ce que lui avait demandé Christiane Taubira. La patate chaude est retournée place Vendôme. Peu probable qu’elle en ressorte. On peut comprendre cette circonspection à la lecture de la tribune libre publiée dans le journal Le Monde sous la signature de Nicolas Blot (juge d’instruction, ancien secrétaire général de l’Union syndicale des magistrats) et d’Evelyne Sire-Marin (Vice-présidente, ancienne présidente du Syndicat de la magistrature). Intitulé « Mur des cons, les raisons d’un affichage » cet article est passé relativement inaperçu. C’est dommage, au-delà de l’habituel plaidoyer pro domo, nous avions là un assez joli collier de perles, dont certaines méritaient vraiment enchâssement. Assez savoureuses, elles expriment assez bien un état d’esprit dont aujourd’hui encore, la plainte déposée par Fabrice Burgaud contre Bertrand Tavernier est un symptôme[1. Fabrice Burgaud est ce juge d’instruction qui fut à l’origine d’une des plus grandes catastrophes judiciaires qu’ait connu la France (Outreau). Il fit l’objet d’un étonnant soutien chez les magistrats y compris chez les élèves de l’ENM qui avaient voté pour que l’on donne son nom à une de leur promotion !]. Nos amis magistrats, qui officient quand même au nom du Peuple français, sont trop souvent, au travers d’une certaine suffisance, et de leur corporatisme obstiné, un peu « hors-sol ». Notons d’abord, que les deux signataires de la tribune du Monde s’expriment non pas au nom de leurs organisations syndicales respectives, mais en tant que magistrats en exercice.
On retrouve, pour commencer, la mise en cause habituelle, quasi-routinière, de l’activité législative du Parlement. Montesquieu ? Connais pas !
« Une vingtaine de lois s’empilent ainsi jusqu’en 2012 : à chaque fait divers sa loi, à chaque problème de société sa sanction pénale, sans réflexion. »  C’est vrai ça ! Ces parlementaires de la République élus au suffrage universel pour élaborer et voter la loi, ils ne réfléchissent pas !
Et puis, la justification de l’existence du totem : « Ce « mur des cons » n’est-il pas la réaction affective, hystérique, magique, d’une partie de ce corps social en danger, celui des magistrats ? N’est-il pas une sorte de maraboutage de l’ennemi, un peu comme on enfonce des aiguilles dans la photo de son adversaire ? » Un corps social en danger ? Certes, tout est relatif, mais il semble pourtant qu’il en est, dans ce pays, d’autres qui sont, nettement, nettement plus menacés. Les magistrats céderaient-ils à la concurrence victimaire ? Ensuite, il s’agirait d’une réaction : affective, hystérique et magique. Houlà, on est carrément dans le syndrome. J’ai connu (il y a longtemps) un magistrat qui, présidant une chambre correctionnelle, tirait le thème astral des gens qu’il allait juger. Je croyais qu’il était très minoritaire. Je constate que ce n’est pas le cas. Il y aurait donc des cours de vaudou à l’ENM ? Des marabouts sénégalais comme enseignants ? Et avec ça l’exécutif, le législatif et les justiciables, tous présents sur le mur, sont des adversaires ?
« Une fois de plus, cette affaire va servir à défendre une conception abstraite et surannée de l’impartialité du juge, que sous-tend le code de déontologie des magistrats publié en 2010 par le CSM (Conseil supérieur de la magistrature) : le juge doit être transparent, sans sexe, sans opinion et sans engagement. » L’impartialité serait donc à géométrie variable ? Mais chers amis magistrats, nous ne vous demandons pas d’être personnellement transparents, asexués, sans opinions politiques. Mais que vos décisions le soient ! Vous ne les rendez pas à titre personnel, en tant que femmes (ou hommes), en tant qu’électeurs, en tant que militants, mais au nom du Peuple français. Une paille. Cela fait quand même une petite différence, non ? Cette revendication de la subjectivité et de la partialité est particulièrement inquiétante, autant qu’elle est révélatrice.
Enfin, il y a le dernier bijou qui, derrière la désinvolture d’expression, est quand même assez effarant.
« Bien sûr, les plaintes en diffamation, injure publique ou privée des malheureux nominés du « mur des cons » n’aboutiront à aucune condamnation pénale du SM, car il n’avait nulle intention de diffuser ces images strictement privées. » Circulez, il n’y a plus rien à voir ? Le droit de la presse (puisque c’est de lui qu’il s’agit) est particulièrement délicat à manier et à interpréter. Les spécialistes de cette matière sont partagés sur son application à ce cas d’espèce. Diffamation ou injure ? Bonne ou mauvaise foi ? Diffusion publique ou privée ? Sachant que la diffusion privée est également pénalement répréhensible, il y a quand même matière à discussion judiciaire, et il appartiendrait au juge de trancher. Eh bien non, c’est tout vu. Deux éminents magistrats, qui se revendiquent de leur précédentes responsabilités syndicales, vous donnent déjà la décision. Il n’y aura pas de condamnation pénale. « Bien sûr ! » Parce qu’il ne doit pas y en avoir ? C’est vrai ça, à quoi bon un débat judiciaire contradictoire !?
Ce qui est quand même un peu étonnant, c’est cette constance dans l’expression de telles énormités. Il faut faire confiance à la justice d’un pays démocratique. On comprendrait que les « épinglés » soient un peu hésitants.
Il y a neuf ans,  j’avais publié dans Libération après l’affaire d’Outreau, un article pour déplorer « la tentation autiste des magistrats ».[2. Lors de la publication de cet article en 2004, il y avait eu assez peu de commentaires. Simplement la protestation d’une association d’aides aux parents d’enfants autistes, qui avait déploré une assimilation jugée péjorative…. pour les autistes. Je jure que c’est vrai.]
« La tentation de l’autisme est pourtant une stratégie risquée pour le corps lui-même. Est-il sûr que l’opinion publique française s’en contente, alors qu’elle se méfie désormais de sa propre justice ? »
Même si les responsabilités sont partagées, il n’est pas sûr que nous ayons progressé.