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Circoncision : les Allemands font de la résistance

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Théophane Le Mené, dans ces colonnes, avait exprimé tout le mal qu’il pensait d’un jugement du tribunal de Cologne, qui assimilait la circoncision rituelle des garçons juifs et musulmans à une « mutilation opérée sur des enfants dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Cet acte jurisprudentiel avait eu pour conséquence la suspension de l’ablation du prépuce pour raison religieuse pratiquée dans les hôpitaux et les cliniques. Ce jugement avait suscité de vives protestations en Allemagne et dans le monde par les représentants de toutes les confessions (y compris celles qui ne pratiquent pas la circoncision). Shimon Pérès, président de l’Etat d’Israël, circoncis depuis 89 ans, s’était à ce propos fendu d’une lettre à son homologue allemand Joachim Gauck lui rappelant que : « la circoncision est un rituel juif au coeur de l’identité juive depuis des milliers d’années et qui définit le peuple juif, depuis le premier commandement donné par Dieu à Abraham ». Gauck, ancien pasteur protestant, a humblement accepté ce rappel théologique venant d’un homme dont la pratique rituelle est, disons, modérée.
Si l’on fait abstraction des réactions hyperboliques, comme celle d’Ariel Musicant, président de la communauté juive de Vienne, qui interprète ce jugement comme une volonté de « perpétuer la Shoah avec les armes de la loi », on peut constater que ces protestations ont eu un effet immédiat sur l’Allemagne officielle. Avant de se séparer pour l’été, les députés du Bundestag avaient, à une très forte majorité, adopté une résolution demandant l’inscription à l’ordre du jour de la session d’automne d’un projet de loi autorisant la circoncision rituelle sur le territoire de la République Fédérale. La chancelière Angela Merkel, de son côté, rassurait les institutions juives internationales en affirmant, dans une lettre au président de l’European Jewish Association, le rabbin Menahem Margolin : « Je suis heureuse que le peuple juif ait de nouveau, trouvé une maison en Allemagne. La liberté de religion est un élément essentiel dans notre société démocratique et il devrait n’y avoir aucun doute à ce sujet ».

Ces prises de positions officielles, qui font l’objet d’un consensus quasi général, à l’exception de quelques députés Verts et de Die Linke (extrême gauche), auraient dû mettre un terme à cette polémique issue d’un dérapage juridique de quelques robins qui avaient dû confondre l’eau de Cologne avec de la vodka. Or il n’en a rien été. En attendant le vote de la nouvelle loi, c’est l’interprétation du tribunal rhénan qui s’impose. Depuis deux mois, les circoncisions juives et musulmanes en Allemagne se pratiquent soit dans la clandestinité, soit en allant à l’étranger. Le procureur de la ville de Hof, en Bavière, a ouvert une procédure judiciaire contre David Goldberg, rabbin et mohel[1. Le mohel est l’officiant qui pratique la circoncision du nourrisson allongé sur les genoux du sandaq (parrain)], au motif qu’il avait, depuis un temps non prescrit, pratiqué quelques trois mille ablations de prépuce sur le territoire allemand. La société civile n’est pas sur la même longueur d’onde que la classe politique. En témoigne cette « Lettre ouverte à la chancelière, à la ministre de la santé et aux députés du Bundestag » signée par sept cents médecins, juristes et universitaires, publiée par le grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ces éminent(e)s Herr ou Frau Doktor affirment que « le respect de liberté religieuse ne doit pas être un blanc seing pour l’utilisation de la violence envers de jeunes garçons dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Les signataires s’émeuvent en outre de « l’attitude de déni et de refus d’empathie pour de très jeunes garçons ayant subi des douleurs importantes lors de cette mutilation génitale ». Ils rejettent aussi l’argument qui voudrait que le pays à l’origine de la Shoah ne saurait aujourd’hui faire obstacle à la pratique religieuse juive en Allemagne. « En tant qu’héritiers des Lumières, nous devons enfin ouvrir les yeux : on ne touche pas aux enfants !». Ben voyons ! Tous les traumatisés de la circoncision rituelle vont devoir une fière chandelle à la fine fleur du monde académique d’outre-Rhin, dont on n’attendait pas moins. La réponse la plus adéquate à ce tissu d’âneries a été formulée par le journaliste et essayiste juif allemand Henryk Broder qui fait dire à un pourfendeur de la circoncision : « Comment pouviez vous imaginer, chers amis juifs que, nous les Allemands, après tous ce que nous avons fait subir dans le passé, nous vous laisserions encore vous infliger à vous-mêmes cette blessure barbare ! »

*Photo : Walwyn

France de droite, vote à gauche

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Après avoir été le premier, le plus constant et le plus farouche des opposants à Nicolas Sarkozy, Jean-François Kahn affirme dans son dernier livre[1. La Catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn, Plon.] que le 6 mai 2012 a été une « catastrophe ». En effet, selon lui, au moment où la gauche a politiquement tout raflé, du canton à l’Élysée, elle a perdu son hégémonie culturelle et idéologique.

Gil Mihaely. Selon vous, la gauche a arithmétiquement gagné les élections, mais la France reste ancrée à droite…
Jean-François Kahn. C’est simple : après le premier tour de l’élection présidentielle, les gauches avaient recueilli 44% des suffrages et les droites 48% !

S’agissait-il d’adhésion à des visions politiques ou à des personnalités ?
Cette élection traduit incontestablement le rejet de Sarkozy plus qu’une adhésion au projet politique de la gauche. Et malgré ce rejet massif, Hollande n’a gagné que sur le fil du rasoir.[access capability= »lire_inedits »] Si Marine Le Pen avait voulu choisir entre la peste et le choléra, en choisissant de faire barrage à la gauche malgré tout le mal qu’elle pense de Sarkozy, et si Bayrou s’était abstenu ou avait voté blanc, Sarkozy aurait incontestablement pu gagner.

La « catastrophe », à vous lire, est que la gauche croit avoir gagné sur le fond…
Si les socialistes pensent vraiment que leurs idées ont été plébiscitées, ils se trompent lourdement. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que la gauche a perdu son hégémonie culturelle et idéologique au moment même où, politiquement parlant, elle a tout raflé : du canton jusqu’à l’Élysée en passant par les mairies, les départements, le Sénat et l’Assemblée nationale, toutes les institutions sont entre ses mains !

Mais alors, qu’est-ce qui vous fait dire qu’idéologiquement et culturellement, la France est passée de gauche à droite ?
Sur les questions économiques et sociales, la France est majoritairement à gauche. Pour aller vite, les Français restent profondément attachés à un modèle social égalitaire fondé sur un État fort et des services publics développés. En revanche, pour tout ce qui concerne les mœurs et ce qu’on appelle les « valeurs », c’est-à-dire le travail, la famille, l’assistanat, les frontières, la nation, l’immigration et les traditions, le basculement à droite est tout à fait net. Autrement dit, la France a rompu avec ce qu’on peut appeler l’« esprit 68 », qui avait été ultra-dominant pendant des décennies − domination excessive qui explique en partie le retour de balancier. La gauche doit reconnaître cette formidable transformation psychologique et culturelle. Si elle refuse de regarder cette réalité en face, ce sera effectivement une catastrophe.

En ce cas, pourquoi la prétendue droitisation de la campagne de Sarkozy a-t-elle fait problème ?
D’abord, il faut reconnaître cette droitisation, patente pendant l’entre-deux tours, que certains ont pourtant niée. Aujourd’hui, c’est un fait incontestable au sein même de l’UMP.

Ce que vous appelez « droitisation » ne consiste-t-il pas à prendre en compte les angoisses identitaires des Français ?
Cela va bien au-delà de ça : Sarkozy avait érigé la frontière en principe. Dans son discours de Toulouse, il voulait en mettre partout : entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le beau et le laid.

Il critiquait le relativisme, et alors ?
Entre le relativisme et le stalinisme, il y a quand même de la marge ! Pour moi, la logique binaire que Sarkozy a introduite dans le débat, c’est du stalinisme pur. Mais on n’a pas à choisir entre la démocratie et l’anarchie, le relativisme et le stalinisme, moi et l’ennemi… La réalité est toujours plus complexe. La décrire en noir et blanc, c’est se condamner à ne jamais la voir.

« Stalinien » et « pétainiste », comme vous l’avez déclaré durant la campagne ?
Oui, j’ai qualifié la rhétorique sarkozyste, notamment dans l’entre-deux tours, de « pétainiste », et ceci malgré mon exaspération devant la multiplication des références aux années 1930, au fascisme et à Hitler pour diaboliser l’adversaire. La reductio ad hitlerum est un procédé absurde et insupportable, un authentique terrorisme intellectuel dont j’ai moi aussi été victime. Dans Le Voyou de la République, j’écrivais que Sarkozy n’était ni pétainiste, ni raciste, que ce n’était qu’un voyou, un homme capable de dire n’importe quoi pour gagner ! Pour autant, il ne faut pas s’interdire de parler de pétainisme quand on pense que c’est vrai ! J’ai le droit d’appeler un communiste « communiste », un trotskiste « trotskiste » et un stalinien « stalinien ». Dans les thèmes qui ont resurgi pendant la campagne, en particulier pendant l’entre-deux tours, on reconnaissait clairement l’influence rhétorique de Patrick Buisson, inspiré par l’idéologie maurassienne, donc par une forme de pétainisme ! Je ne vois pas au nom de quel terrorisme intellectuel je n’aurais pas le droit de le dire. Je précise qu’il ne s’agit que de rhétorique : évidemment, Sarkozy ne pense pas un mot de ce qu’il disait alors.

Bien sûr, vous avez le droit de le penser et de le dire, mais on aimerait que vous le démontriez. Quels sont précisément les propos du président qui relèvent de l’accusation de « pétainisme » ? Vous n’allez tout de même pas lui reprocher d’avoir parlé de travail, de famille et de patrie ? Pas vous !
On a parfaitement le droit de se réclamer du travail, de la famille et de la patrie, ce que je fais d’ailleurs, et plus vigoureusement que lui. Pour répondre à votre question, je dirai d’abord que, contrairement à certains, je ne crois pas que Sarkozy, entre les deux tours, se soit aligné sur le FN, et cela pour deux raisons : d’abord, le discours de Marine Le Pen inclut une dimension sociale et étatiste que ni Sarkozy ni l’UMP n’ont reprise à leur compte ; mais surtout, Sarkozy a remis en cause les corps intermédiaires, notamment les assemblées locales élues et les syndicats. Et ça, Marine Le Pen n’a jamais osé faire ! Et elle n’a pas non plus eu l’audace d’opposer le « vrai travail » au faux ! Enfin, quand Sarkozy en appelle à la vérité et à l’authenticité des terroirs contre les villes et les intellectuels pervertis − un discours pour le coup vraiment pétainiste −, Marine Le Pen n’y est pour rien ! Elle le pense peut-être − je n’en sais rien − mais elle ne l’a jamais dit.

Dans ces conditions, il est absurde d’accuser Sarkozy d’avoir fait le lit de Marine Le Pen et du FN …
C’est tout à fait juste. Et j’ajoute que, si les députés de la Droite populaire sont sur la même ligne que le FN sur les questions d’immigration, de sécurité et de valeurs, voire − comme Jacques Myard et Lionnel Luca − sur l’Europe et l’euro, ils s’opposent aux positions économiques et sociales du FN mariniste, dont le positionnement est bien trop à gauche à leur goût. Disons les choses comme elles sont : la Droite populaire est tout simplement à la droite du FN !

Est-ce pour cette raison qu’un certain nombre de ses députés ont perdu leur siège, comme on l’a entendu dire, y compris à l’UMP ?
Ceux qui croient cela se trompent. L’échec de plusieurs députés de la Droite populaire n’a rien à voir avec un quelconque rejet de leurs idées par les électeurs. J’irai plus loin : je ne m’y attendais pas, mais le discours que je qualifie de « pétainiste », non seulement n’a pas nui à Nicolas Sarkozy, mais lui a en fait permis de gagner 3 points entre les deux tours de la présidentielle. C’est un fait incontestable. J’ajoute qu’au premier tour des législatives, alors que la logique était de donner une majorité au président fraîchement élu, la droite a une nouvelle fois devancé la gauche ! La représentation nationale ne reflète pas cet état de fait à cause de notre mode de scrutin, mais c’est ainsi.

Si la France est plutôt à droite sur le plan des valeurs, pourquoi était-il condamnable de faire campagne à droite ?
La fin justifie-t-elle tous les moyens ? Que ce discours très droitier ait permis à Nicolas Sarkozy de remonter presque jusqu’à la victoire ne le rend pas plus acceptable à mes yeux. Or, pour Sarkozy, l’efficacité est le seul critère qui vaille. Sans faire de comparaison simpliste, je vous rappelle qu’Hitler a obtenu 43% des voix en 1932, car il avait trouvé le bon discours. Quand un responsable politique a comme seule ligne de conduite politique de s’adapter à ce que les électeurs veulent entendre, il y a danger !

Je vous abandonne volontiers cette comparaison que vous ne faites pas… Mais si Sarkozy ne pensait pas ce qu’il disait, que pense-t-il ? Il est de gauche, peut-être ?
En tout cas, il n’a jamais été ni de droite, ni vichyste, ni pétainiste, ni libéral. D’un point de vue purement utilitariste, son discours marchait, donc il était bon. Mais si on raisonne ainsi, que fait-on après ? Quelle politique mène-t-on ? Il me semble que la politique consiste tout de même à se demander ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.

En 2007, Sarkozy était franchement libéral : il parlait de valeurs, mais aussi de bonne gestion et d’efficacité. Et il a gagné !
Exactement ! C’est bien la preuve qu’il est un excellent acteur capable de porter plusieurs discours différents. Cela dit, pendant cette campagne, il était le seul qui pouvait paraître crédible en défendant la ligne droitière que nous avons décrite. Les mêmes mots, mais prononcés par Fillon par exemple, auraient eu beaucoup moins d’impact. Cela dit, au-delà même de la question de ce qui est juste ou non, un discours utilitariste, électoraliste pose un autre problème, qui est que dire n’est pas faire. En 2007, Sarkozy a promis une autre politique migratoire et une autre politique sécuritaire. Résultat : il augmente l’immigration !

Ah bon, et d’où sortez-vous ça ? Je croyais que la France menait une politique inhumaine d’expulsions…
Je parle de l’immigration légale. En 2002, à la fin de l’ère Jospin, il y avait 120 000 entrées légales par an. Une décennie plus tard, il y en a 230 000. Quand Brice Hortefeux était ministre de l’immigration, il a établi, sous la pression de l’aile la plus conservatrice du patronat, une liste de 60 ou 70 métiers dans lesquels la France, paraît-il, avait besoin d’immigrés. Et bien sûr, cela se sait en Afrique et ailleurs. Du coup les gens tentent leur chance. À l’arrivée, on encourage l’immigration clandestine.

Prétendez-vous qu’Hortefeux a sciemment encouragé l’immigration clandestine ?
Mais non ! Pour le coup, Hortefeux a fait ce que Nicolas Sarkozy avait annoncé : une immigration choisie, donc une immigration de travail. Sauf que les gens qui ont voté pour lui avaient entendu autre chose : ils adhéraient à son discours anti-immigrationniste.

Et sur la sécurité, son bilan est-il aussi nul qu’on le dit ?
C’est un peu la même histoire. Attention, il ne s’agit pas d’être dans un anti-sarkozysme systématique….

C’est mal imité !
Mais non ! Nicolas Sarkozy a fait certaines choses avec lesquelles je suis en désaccord, mais je ne lui ai pas reproché de mettre en œuvre ses idées ou ses promesses, puisqu’il avait été élu pour ça. Et j’ai même approuvé l’instauration de l’autonomie des universités et la réforme des régimes spéciaux de retraite. Mais je reviens à la sécurité : la suppression de la police de proximité a été une grave erreur. Il fallait sûrement la réformer, peut-être la muscler, mais certainement pas la supprimer pour la remplacer par des corps d’intervention qui viennent de loin en faisant beaucoup de bruit une fois que la situation sur le terrain est déjà dégradée. En réalité, l’immigration et la sécurité sont les deux échecs majeurs de Nicolas Sarkozy. Et s’ils n’expliquent pas sa défaite à eux seuls, ils y ont grandement contribué.

Pourtant, la gauche a surtout attaqué son bilan économique et social…
Oui, et elle a eu tort de rendre Sarkozy responsable de la casse sociale. Il n’a pas opprimé la classe ouvrière, ni fait reculer le pouvoir d’achat − qui a d’ailleurs, modestement, augmenté pendant son quinquennat. Il n’a pas mené de politique d’austérité, ce qu’on peut d’ailleurs lui reprocher. En revanche, il a porté atteinte aux PME, aux artisans et aux petits commerçants. Si on ajoute l’immigration et la sécurité, déjà évoqués, la conclusion est qu’il s’est planté sur tous les sujets importants pour sa base électorale. C’est cela, pas la droitisation en tant que telle, qui a ouvert un boulevard à Marine Le Pen.[/access]

La suite demain…

*Photo : fondapol

Mohamed Morsi discrimine les queer

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Traditionnellement, après une élection, la distribution des postes offre une double opportunité : remercier les fidèles et donner dans le symbole, histoire de corriger une image forcément imparfaite. Et la règle ne vaut pas qu’entre Solferino et le faubourg Saint-Honoré. En Egypte, lorsque vous êtes un président issu des rangs des Frères Musulmans, déchiré entre la nécessité de donner des gages aux Etats-Unis et à l’opinion publique occidentale, et la volonté de resserrer les rangs islamistes, le grand écart vous guette. C’est ainsi que Mohamed Morsi, élu de justesse face au dernier Premier ministre de Moubarak, était attendu au tournant.

Après avoir nommé un gouvernement islamiste pur sucre, la liste de ses « assistants présidentiels » dévoilée hier corrige largement le tir et ne lésine pas sur les symboles. Au menu, une tambouille présidentielle fort éclectique. Admirez plutôt : sont donc promus assistants présidentiels le Frère Essam al-Haddad (jusqu’ici, tout va bien…), le salafiste Emad Abdel Ghafour (en charge des « relations avec la société civile », on ne ménage jamais trop son aile droite) et… l’intellectuel copte libéral Samir Morcos, au titre d’ « assistant pour la transition démocratique » flanqué de Pakinam al-Charkaoui, dont le principal mérite affiché est d’être une femme.

Les apôtres de la diversité pourront se féliciter de voir la politique des quotas strictement appliquée par le chef d’Etat égyptien. Mais les moins optimistes d’entre eux déploreront la bouteille à moitié vide : Morsi a en effet discriminé le courant queer, conscient que les homosexuels restent les parfaits boucs émissaires de la vindicte populaire égyptienne. Le jour où Le Caire nommera un conseiller présidentiel homosexuel stakhanoviste des soirées libertines, la cause de la tolérance aura sérieusement avancé au pays du Sphinx…

De quoi Julian Assange est-il le nom ?

Rendons au César du journalisme ce qui lui appartient. Je dois à Luc Rosenzweig d’avoir découvert cette sortie édifiante d’Edwy Plenel : « WikiLeaks, c’est même plus qu’un média, c’est un engagement, une bataille. Ils utilisent le terrain de l’information comme un levier démocratique. »

A ceux qui l’ignorent encore, rappelons que Julian Assange, le fondateur de cette entreprise altruiste et philanthropique vit reclus dans l’ambassade d’Equateur à Londres pour échapper à la justice, puisqu’il est sous le coup d’un mandat arrêt international pour une affaire de viol en Suède. J’ignore tout de cette sombre histoire de mœurs et de la réalité des méfaits dont Assange reste présumé innocent. Mais, quelle que soit la véracité des accusations portées contre lui, celles-ci pourraient permettre son extradition ultérieure aux Etats-Unis, pays qui le recherche pour atteinte à la sécurité nationale, un crime passible de la peine capitale.

Il n’en fallait pas plus pour faire d’Assange un saint. Que dis-je, un martyr de la liberté d’information. Il faut dire que depuis 2010, la publication de milliers de câbles diplomatiques dans la presse – et pas la plus sale, nous parlons du New York Times et du Monde, qui l’ont élu « personnalité de l’année » – en a fait le saint patron de la liberté d’expression absolue et inconditionnelle. Ne jetons pas la pierre à Edwy Plenel, qui ne fait qu’adouber ce qui est déjà partout sanctifié. « Un véritable levier démocratique » conclut-il : il est vrai que Wikileaks nous informe quasiment en temps réel des petits secrets diplomatiques les mieux gardés. Ainsi, nous savons tout des relations pas toujours simples que l’ancien président Sarkozy entretenait avec ses homologues, nous disposons de preuves sonnantes et trébuchantes de la haine du roi d’Arabie Saoudite à l’encontre de son ennemi iranien, nous connaissons les premiers préparatifs d’un grand conflit moyen-oriental entre Téhéran et l’Occident.

Merveilleuse transparence. Wikileaks, c’est l’Histoire vue par les valets puis relayée par des journalistes sans peur et sans reproche. Par le génie du verbe d’Assange, les citoyens de nos chères démocraties spectaculaires ont instantanément accès à l’information qui leur faisait cruellement défaut, y compris aux petits secrets d’alcôve des puissants. Plus de secret des dieux, de réunion du Divan princier, le quidam est désormais mêlé aux décideurs dont il devine jusqu’au plus inavouable penchant. Durant les premiers mois de la révolution tunisienne, certains membres du gouvernement intérimaire s’évertuaient à « twitter » les propos échangés en conseil des ministres, comme si la transparence absolue tenait lieu de vertu démocratique apte à conjurer le retour du tyran renversé.
Grâces soient rendues à Julian Assange : nous sommes dorénavant tous transparents les uns aux autres, ce qui devrait raffermir les ressorts démocratiques de cette société qui aurait aboli les hiérarchies. Une vie collective sans quant-à-soi, extérieure à elle-même, où la plus petite intention cérébrale peut se transformer en motif public d’opprobre : Staline en rêvait, Assange l’a fait devenir réalité.

Dans La Transparence du Mal (1990), Jean Baudrillard discernait le développement d’un « processus viral d’indistinction » commandant tous les événements contemporains. Au cœur d’un monde où la vitesse de production de flux financiers dépasse les capacités humaines de calcul, Baudrillard pressentait que « partout ce qui a été libéré l’a été pour passer à la circulation pure (…) l’aboutissement inéluctable de toute libération est de fomenter et d’alimenter les réseaux ».

On ne sait ce que Wikileaks fomente. Probablement rien, en dehors de son flux d’informations autoréférentiel, sans autres justification que lui-même. Nous devons être informés pour être informés ; l’injonction démocratique ne se discute plus. Elle s’exécute et se consomme.
Personnellement, moyennant quelques accommodements raisonnables, je préfère vivre sous la férule d’un tyran que dans cette démocratie-là.

*Photo : watchingfrogsboil

Les cent jours vides de Hollande vont-ils durer cinq ans ?

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François Hollande avait prévenu. Avec lui, l’ambiance serait « apaisée ». La césarienne normalité des cent premiers jours de retour au calme au sommet de l’Etat après cinq années de bougisme mâtiné de vulgarité friquée est désormais bien imprimée dans les esprits. Et après ?
Le monde est en pleine tempête mais tout là-haut, dans l’Olympe du socialisme technocratique et pragmatique de la France du changement, on a l’impression qu’aucun souffle ne viendra perturber la béatitude du nouveau pouvoir. Il est « au travail », nous font savoir les « éléments de langage » livrés par tout un tas d’automates ventriloquant la parole officielle de colonnes en écrans.

« Au travail » à Berlin. C’est là que se trouve la résidence principale du couple franco-allemand et il faut bien le faire vivre, puisque, quoi qu’il arrive, la nécessité de son maintien ne se discute pas. A une époque, c’était l’Empire qu’il fallait maintenir et un peu auparavant l’alliance du Trône et de l’Autel qu’on devait garder scellé. A chaque époque ses certitudes. Celle-là nous trimballe dans l’élaboration absurde et sans fin de traités qui emmènent les pays européens toujours plus loin dans un libéralisme autoritaire dont personne ne se satisfait publiquement en dehors de la droite allemande et du Parti Communiste Chinois. Hollande et Merkel causent donc du traité au qualificatif presque honteux de « budgétaire », comme si aucune ville n’avait voulu l’assumer en y accolant son nom. Il sera voté, sans doute appliqué, il rajoutera un peu d’austérité à celle qui fait tant de bien à la Grèce ou à l’Espagne, mais tout ça au nom de la bonne entente du couple, et toute la famille européenne est priée de suivre. Car l’entente franco-allemande, c’est notre acte de foi à nous. Et la vraie foi, comme tout le monde le sait, est imperméable à la raison et à la preuve empirique. Lesquelles sont réservées aux cyniques et aux mécréants. Faut s’entendre, alors on va ratifier. C’est « normal », et c’est défendu avec le ton de ceux qui pensent qu’en admettant quelque chose ils échappent automatiquement aux conséquences de cet aveu. A croire que la récession est une vue de l’esprit, un vilain mot répété en boucle par les cyniques et les mécréants qui avaient pris les martiales déclarations du discours du Bourget – « mon ennemi, c’est la finance » – pour argent comptant.

Le chef berlinise, les seconds rôles rochellisent, à chacun sa rentrée. Le studieux week-end socialiste a été d’un intérêt médiatique et politique totalement nul, mais ça occupe. Aubry restera, restera pas à la tête du Parti ? Qui pour la remplacer ? Haletant. Le congrès socialiste est déjà plié, en dépit de la floraison anarchique des contributions (une cinquantaine !) que personne ou presque ne lira vraiment, même si beaucoup (je les ai parcourues) sont porteuses d’une singulière richesse programmatique qui prouve que la victoire de mai n’a pas anesthésié tous les esprits socialistes. Mais soyons aussi juste que nous pouvons être sévère. L’opposition de la gauche du Parti socialiste à la ratification du budgétaire traité apporte un léger relief à cette rentrée politique. Sur les questions fondamentales qui engagent la souveraineté du pays, et ce qu’on appelait autrefois la lutte des classes, le camp du Président est loin d’être monolithique. Cette impatience fait désordre au moment où il apparaît de plus en plus clairement que le « normalisme » n’est qu’une énième déclinaison du « Wait and see ».

Cela dit, rendons à Hollande ce qui lui appartient. Les cent premiers jours furent consacrés à ne rien faire qui puisse laisser espérer quoi que ce soit de flamboyant, et ces trois jours de rentrée risquent fort de confirmer l’effondrement de l’esprit de transformation sociale qui anima un jour la gauche, quand celle-ci savait feindre le marxiste résilient qui était en elle. Hollande n’avait rien promis, c’était la meilleure façon de ne susciter aucune désillusion. Il rabotera bien quelques niches fiscales et laissera les petits épargnants mettre trois sous de plus sur leur livret A, moulinera dans le sociétal jusqu’à plus soif, continuera de créer des commissions et de se montrer affable en toute circonstance. Un peu comme s’il avait entériné que la politique ne pouvait plus qu’être l’exercice d’un pouvoir qui n’en est plus vraiment un. Attitude frustrante, rageante, certainement imbécile. Qui frise le déni de réalité.

Que le mythe européen se désagrégeât, que la France continuât son lent recul là où hier elle pouvait encore prétendre briller, que la République n’incarnât plus vraiment ce rêve universaliste, que la gauche ne fût plus une promesse de transformation sociale radicale, c’est entériné depuis quelque temps.

Alors soyons juste – encore une fois – avec Hollande et les socialistes. C’est moins la gauche le problème, que la politique et les hommes qui l’incarnent dans son exercice. Le pouvoir s’est échappé dans d’autres mains, dans toutes ces petites mains invisibles qui se sont appliquées à dénuder la politique. Notre roi nu ne semble pas pouvoir, si ce n’est vouloir, changer la donne. Les quelques velléités d’un Montebourg à établir un rapport de force avec les stratosphériques puissances qui déchaînent la misère risquent de ne pas suffire. Reste à savoir si Hollande voudra profiter de son mandat pour rhabiller le pouvoir politique et le réhabiliter dans sa puissance. Wait and see.

*Photo : Robin Hood Tax

Les oreilles de l’été : une vague de chaleur signée Richard Anthony

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En 1959, Johnny Hallyday se donne beaucoup de mal pour se faire connaître : il se roule par terre, bat l’air de ses jambes et prétend être américain d’origine. En 1959, la France ignore Johnny Hallyday. En revanche, elle a reconnu dans la petite personne, déjà un peu replète, de Richard Anthony, un interprète vraiment neuf. Grâce à leurs frères aînés, les jeunes garçons, désespérés pour la plupart d’entre eux, et bien près de lancer la mode du suicide chez les prépubères, tels des baby-Werther en pantalon de flanelle, découvrent avec stupeur le titre Nouvelle vague :
« Une p’tite MG et trois compères
Assis dans leur bagnole souou z’un réverbère
C’est la Nouououvelle vague… »

Il se produit alors chez ces boutonneux un triple effet : bouche bée, syncope et ravissement ! Richard est porteur de la bonne nouvelle : les temps changent, et les représentations du monde aussi !

Nous ne savons pas exactement pourquoi nous avons des boutons sur la figure, mais nous pressentons que cette disgrâce physique disparaîtra bientôt, et plus vite encore si nous suivons l’exemple que nous suggère « Nouvelle Vague » : la décapotable anglaise, les filles qui passent, le flirt, la frime ! Voilà bien le modèle absolu, indépassable, la dolce vita au rond-point des Champs-Élysées ! Grâce à Richard Anthony, nous ne succomberons pas, un peu plus tard, aux postures fabriquées de Johnny Hallyday, et nous accueillerons tout aussi favorablement la néo-folk de Bob Dylan (dont Anthony adapta joliment « Blowin in the wind ») que la pop anglaise, et nous balancerons entre les mods et les rockers[1. Dans le film « A hard day’s night » (Richard Lester, 1964), où l’on voit la beatlemania s’emparer de l’Angleterre, à la question d’une journaliste, « Are you a mod or a rocker », Ringo Starr répond sobrement : « I’m a mocker ! »].

Nous serons éternellement reconnaissants au roi Richard de nous avoir préparés à accueillir la révolution londonienne. Et nous nous souviendrons – tant que l’infâme cambrioleur de mémoire, ce voyou nommé Al Zheimer, nous laissera quelques neurones – que nous lui devons de belles et troublantes séances de frotti-frotta, qui rendaient agréablement encombrant notre très intime corps caverneux… Pionnier, en France, du slow symphonique (« Jamais je ne vivrai sans toi »), qui libère sur une mélodie simple une nappe de violons câlins, soutenue par le rythme binaire d’une batterie, il nous a tout à la fois permis d’exprimer tendrement nos brusqueries hormonales et notre sentimentalité primitive.

Richard Anthony a connu des hauts et des bas, des redressements fiscaux sévères, des déboires sentimentaux, un surpoids considérable, un cancer. Il a vendu des millions de disques, il a été follement riche, il a failli devenir pauvre. Aujourd’hui, il chante toujours, et il vit dans le midi, jovial et doux.

Congrès UMP : faut-il choisir Sarkozy ou Sarkozy ?

La guerre des chefs se prépare à l’UMP. Le parti doit choisir son nouveau président en novembre. Deux candidats se détachent : François Fillon et Jean-François Copé. Tous deux visent l’Elysée en 2017, l’UMP n’étant qu’un tremplin. Et qu’est-ce qui les différencie ? Pour certains commentateurs, Copé serait plus à droite que Fillon notamment sur les questions d’immigration et de sécurité. Mais Fillon a choisi pour directeur de campagne Eric Ciotti, habitué des annonces dites « sécuritaires ». La différence reste donc ténue.

L’autre aspect serait alors leur attachement au sarkozysme. Jean-François Copé ne fait pas mystère de son sarkozysme forcené. Il était en bonne place à Nice lors du rassemblement des Amis de Nicolas Sarkozy aux cotés des gardiens du temple Brice Hortefeux ou Christian Estrosi. Il a déjà rencontré Sarkozy ce vendredi au Cap Nègre après un premier déjeuner en juillet.

Le maire de Meaux a officialisé sa candidature dimanche dernier en rendant hommage à l’ex-chef de l’Etat : « Je le dis très clairement à tous ceux qui voudraient remettre en cause son action : ils me trouveront sur leur route pour défendre son bilan et sa personnalité ». Il a répété les mêmes mantras que son nouveau mentor : sécurité, immigration, refus de l’assistanat.

Un discours qui paraît cocasse avec le recul. Depuis 2007, Copé n’a jamais caché sa distance voire sa rivalité avec Nicolas Sarkozy. Comme chef des députés UMP de 2007 à 2010, il a voulu s’opposer à l’ « hyperprésident » prônant la « co-production législative ». En mai 2008, il disait au sujet du président d’alors dans le JDD : « Nous sommes différents. C’est ainsi. Quand les uns et les autres ont des avis contraires, faut-il le vivre comme un psychodrame ? ». Il lui reprochait aussi de l’avoir écarté du gouvernement. « Quand vous servez votre pays pendant cinq ans comme ministre, que vous vous êtes beaucoup battu pour que votre candidat gagne et qu’il vous accueille – très gentiment – en vous disant : « Eh bien, tu ne seras plus ministre », vraiment, ça m’a fait mal à l’estomac », disait-il en janvier 2009 sur France5.

De frère ennemi, Copé est devenu fils spirituel avec la complicité involontaire de journalistes à la mémoire courte. Mais il lui fallait bien ça pour se faire une carrure. Fillon a l’avantage d’avoir la stature d’homme d’Etat et l’expérience de Matignon. Les fillonistes misent d’ailleurs sur le déficit d’aura de Copé : « Ce que veulent les électeurs de l’UMP, c’est un chef, pas un super G.O. qui s’occuperait de l’UMP sans leur donner de vision », a estimé Laurent Wauquiez.

De son côté, Fillon souffle le chaud et le froid. Dans Le Point, il a défini le fillonisme « comme une approche plus sereine et pragmatique des choses » que le sarkozysme. Une de ses fidèles Roselyne Bachelot, à la manière d’un Jospin, a elle réclamé un « inventaire » du sarkozysme. Coïncidence ou pas, l’ex-Premier ministre était absent du rassemblement de Nice, contrairement à ses proches Wauquiez ou Ciotti, pour cause de jambe dans le plâtre.

Pourtant, fin juin dans le JDD, Fillon jouait lui aussi à la groupie sarkozyste : « Toute critique visant Nicolas Sarkozy me vise en même temps. Je suis solidaire de la totalité de l’action qui a été menée ». Faisant sa rentrée politique dans la Sarthe ce dimanche, il a lancé à tous ceux qui lui reprocheraient un manque de fidélité : « Ceux qui font ça, ils ne m’impressionnent pas, parce que ça fait cinq ans qu’ils font ça (…) ». Il devrait lui rencontrer l’ex-président à Paris.

Là est toute l’ambiguïté de la relation de l’UMP à Sarkozy. D’un côté, il reste une référence majeure et certains voient dans ses 48,4% une défaite honorable qui est loin de l’enterrer. De l’autre, pour 2017, le candidat UMP devra incarner le renouveau face aux Français. Nicolas Sarkozy avait percé en rompant avec Jacques Chirac… tout en siégeant dans son gouvernement.

Mais qu’est-ce que le sarkozysme ? A quelle idéologie se rattache-t-il ? On a décrit Sarkozy comme sécuritaire mais il a considérablement réduit les moyens de la police. Il a voulu réduire les impôts mais une de ses dernières mesures fut d’augmenter la TVA. Il dit défendre l’identité nationale mais s’est vanté d’avoir nommé un « préfet musulman ».

Sa spécialité, c’était l’agitation médiatique, promettre en fonction des sondages et des opportunités médiatiques. En vérité, le sarkozysme n’a pas de fondement idéologique, ni à la droite de la droite, ni ailleurs. Ce n’est pas un néo-maurrassisme ni un lepénisme soft mais du marketing politique de bas étage. C’est un mouvement qui n’existe que dans la fidélité à un homme, avec une tête mais sans colonne vertébrale. Sans Sarkozy, le sarkozysme n’est plus rien. Ce qui n’empêche pas Copé et Fillon de s’en revendiquer plus ou moins clairement. C’est dire le vide de cette campagne interne.

*photo : UMP

Quand Hollywood illuminait le monde

Rendez-vous, d’Ernst Lubitsch, avec James Stewart et Margaret Sullivan, 1940 (Collection Fnac).
Employés d’une même boutique à Budapest, Klara et Alfred se supportent difficilement. L’un et l’autre entretiennent par ailleurs une correspondance amoureuse, passionnée et platonique, avec deux anonymes. La mise en scène de Lubitsch, si elle n’est pas tape à l’œil, joue à merveille avec l’espace de cette petite boutique : tout y est prétexte au malentendu, à la confrontation et au flirt – de préférence les trois en même temps. En s’emparant avec son brio habituel de la pièce de théâtre La Parfumerie, du Hongrois Miklos Laszlo, Lubitsch a tout simplement inventé la comédie romantique.[access capability= »lire_inedits »]

Gentleman Jim, de Raoul Walsh, avec Errol Flynn, 1942 (Collection Fnac).
Jeune Américain fougueux d’origine irlandaise, James J. Corbett est bien décidé à conquérir la fille du patron de la banque où il est employé. Comment ? En devenant champion du monde de boxe ! Brutal et symbolique, l’affrontement sur le ring va permettre à Corbett de partir à la conquête d’un nouveau statut social et, du même coup, lui ouvrir le cœur de la femme qu’il aime. Car nous sommes dans le San Francisco de la fin du XIXe siècle, en plein mythe américain, dans le pays où tout est possible pourvu qu’on ait courage et esprit d’entreprise. Raoul Walsh, avec sa réalisation discrète et efficace, excelle à rendre la grâce de cette ascension.

Tous en scène, de Vincente Minnelli, avec Fred Astaire et Cyd Charisse, 1953 (Warner Home Video France).
Ancienne idole des foules, Tony Hunter, revenant au pays, s’aperçoit qu’il y est oublié. Au cours des péripéties qui jalonnent son retour sur le devant de la scène, il va rencontrer la superbe et sculpturale Gabrielle… Incontestablement le plus grand musical hollywoodien. Minnelli au sommet de son art. Chaque séquence le dispute aux autres par sa virtuosité. Cyd Charisse y est magnifique et Fred Astaire, plus que jamais, un précurseur (on voit ici, encore plus qu’ailleurs, que Michael Jackson lui a tout piqué, notamment une chorégraphie qui sera reprise dans le clip de Smooth Criminal).

L’Affaire Cicéron, de Joseph L. Mankiewicz, avec James Mason et Danielle Darrieux, 1952 (Carlotta Films).
Le titre fait référence au nom de code donné par les espions du Troisième Reich à Diello, un domestique de l’ambassade britannique à Ankara. Diello avait été jadis le valet de chambre d’une belle comtesse ruinée à qui il demande d’organiser des soirées mondaines afin d’abriter un trafic de microfilms. Toujours aussi brillant scénariste que metteur en scène, Mankiewicz signe là un passionnant film d’espionnage, inspiré de faits réels, mais aussi une œuvre noire et amère, où l’amour et le bonheur figurent dans un paradis lointain, définitivement inaccessible au commun des mortels.

Monnaie de singe, de Norman McLeod, avec les Marx Brothers, 1931 (Universal Pictures Video).
Passagers clandestins d’un navire, Groucho, Harpo, Chico et Zeppo, découverts par le capitaine, parviennent à s’échapper. Le quatuor va alors semer désordre et panique à bord. On sait que la parole de Groucho, créatrice d’équivoques, devient vite un ferment d’anarchie, que les interventions de Chico allument la mèche de bâtons de dynamite que Harpo s’empresse de faire exploser. Inattendu, Maurice Chevalier traverse cette croisière en folie. Tordant.

Le Secret magnifique, de Douglas Sirk, avec Rock Hudson et Jane Wyman, 1954 (Carlotta Films).
Richissime et cynique play-boy, Bob Merrick est sauvé d’un accident de hors-bord par un médecin dont il provoque accidentellement la mort. Bob tombe amoureux de la veuve qui n’a que mépris pour lui. Pour échapper à ses assiduités, elle se blesse et perd la vue… Improbable sujet que Douglas Sirk, grand maître américain du mélo, sauve du ridicule par une mise en scène magistrale et une utilisation très personnelle de la couleur.

L’Impossible Monsieur Bébé, de Howard Hawks, avec Cary Grant et Katharine Hepburn, 1938 (Éditions Montparnasse).
Un paléontologue rêveur et un peu filou rencontre une jeune femme riche et passablement excentrique au point d’avoir apprivoisé un léopard, l’impossible Bébé, qu’un autre fauve − sauvage celui-là ! − va remplacer à leur insu. C’est l’archétype de la screwball comedy, où fusent des répliques aussi brillantes qu’imprévisibles. Situations comiques enchaînées à vive allure et quiproquos en cascades installent sur le film une folie douce et désopilante appuyée sur la mise en scène virevoltante du réalisateur de Les Hommes préfèrent les blondes. Un des chefs-d’œuvre du genre.

La Horde sauvage, de Sam Peckinpah, avec William Holden, Robert Ryan et Ernest Borgnine, 1969 (Warner Home Vidéo France).
Une bande de francs-tireurs de l’Ouest américain, pour se remplumer, prépare l’attaque d’un convoi d’armes. Sordide appât du gain, vengeances épouvantables, chasseurs de prime sans foi ni loi : La Horde représente le cas-limite du western classique, où la brutalité perd ses vertus civilisatrices et où même les enfants tuent. Une violence contre laquelle Sam Peckinpah semble s’insurger bien qu’elle soit le sujet de tous ses films et qu’il la considérât, avec un certain fatalisme, comme un élément inséparable de la vie des hommes.

Boulevard du crépuscule, de Billy Wilder, avec William Holden et Gloria Swanson, 1950 (Paramount Home Entertainment France).
Une vedette oubliée du cinéma muet rêve de son retour et, pour cela, convie à l’y aider un scénariste malchanceux, peut-être un peu raté, qu’elle va enfermer avec elle dans sa sombre et superbe villa gothique de Sunset Boulevard. Erich von Stroheim, en majordome de l’actrice déchue, est inoubliable. Onze nominations aux Oscars. Quand il en avait assez d’être un génie de la comédie, Billy Wilder pouvait l’être aussi du film noir, nous donnant ce huis-clos oppressant, ce tête-à-tête pathétique qu’est Boulevard du crépuscule, somptueux théâtre d’ombres sous le soleil écrasant de Los Angeles.

L’Homme de la plaine, d’Anthony Mann, avec James Stewart et Arthur Kennedy, 1955 (Sony Pictures Home Entertainment).
Ancien capitaine de l’armée et vrai dur à cuire, Will Lockhart, l’homme de la plaine, arrive dans une petite ville du Nouveau-Mexique où le convoi qu’il dirige doit livrer des marchandises. On apprend qu’il est là aussi pour y rechercher un trafiquant d’armes qui a commis l’erreur de descendre son jeune frère… De beaux personnages servent cette histoire forte, shakespearienne, qu’Anthony Mann lui-même prétendait avoir traité comme une libre interprétation du Roi Lear. Un classique du western.[/access]

Le sexisme c’est maintenant !

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Imaginez le seulement quelques secondes. Jean-Luc Mélenchon s’adresse par médias interposés à Cécile Duflot, à Marisol Touraine ou Najat Vallaud-Belkacem dans les termes suivants : J’ai envie de lui dire : « Viens ma poulette et assieds-toi de l’autre côté de la table, hors de ce gouvernement »

Imaginez les Chiennes de garde, La barbe, Osez le féminisme, et leurs communiqués dénonçant les réflexes sexistes de Mélenchon. Imaginez Jean-Michel Aphatie et Audrey Pulvar. Imaginez Roselyne Bachelot et NKM !

Jean-Luc Mélenchon n’a pas prononcé ces mots. Il n’est pas fou. Il a bien trop peur de se faire engueuler par Clémentine Autain. En revanche, c’est dans les termes suivants qu’une membre éminente du gouvernement s’est adressée à lui : J’ai envie de lui dire : « Viens mon lapin et assieds-toi de l’autre côté de la table de gouvernement »…

On attend toujours les communiqués de protestation de toutes les associations qui traquent le sexisme dans les affiches publicitaires, certaines expressions ou sifflets de membres mâles du personnel politique. Imaginez qu’ils arrivent, ces communiqués ! Cet effort d’imagination là est trop important ? Toutes mes excuses.

* Remerciements à Laurent M., qui m’a inspiré cette petite brève

Gloire à nos illustres pionniers

Tout porte à croire que les années 60 appartiennent à l’Histoire : la preuve, parlez-en à un jeune et il ne vous croira pas… les jupes étaient « mini », John Lennon était vivant et plus célèbre que le Christ, la guerre était « froide », les femmes mettaient des fleurs dans leurs cheveux, le roman était « nouveau », les téléphones pesaient autant que des bergers allemands et l’homme marchait sur la lune.

Seuls douze privilégiés ont foulé le sol du satellite naturel de la Terre ; tous nés entre les années 20 et les années 30, tous mâles (les filles ne savent pas lire les cartes ni faire de créneaux c’est connu !), pour la plupart issus de l’armée américaine (Navy ou Air Force) … et s’ils ont planté à chacune des missions Apollo la bannière étoilée sur la lune, marquant la victoire des Etats-Unis dans la « course » à l’espace, tout le monde a vu le signe d’un bond en avant technologique (finissant de nous faire entrer dans l’ère de l’électronique et de l’informatique) et une extraordinaire aventure humaine, que le tout premier de ces pionniers a résumé dans une formule devenue si célèbre qu’on peut la lire sur des t-shirts : « C’est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l’humanité ». Ce pionnier était Neil Armstrong. Il vient de s’éteindre à l’âge de 82 ans, des suites de banales complications consécutives à une récente opération du cœur ; et la presse du monde entier le pleure en semblant redécouvrir que même les légendes sont mortelles, autant que les hommes. Sur les douze aventuriers qui ont posé le pied sur la lune entre la fin des années 60 et le début des années 70, il n’en reste désormais plus que huit à pouvoir témoigner pour les enfants rêveurs que l’homme a vraiment accompli ce délicieux et superflu miracle.

Mais j’entends déjà les mauvaises langues chipoter. Certes, avant lui Cyrano de Bergerac et Jules Verne avaient déjà exploré en imagination les faubourgs lunaires, sans parler de Georges Méliès ou même de Georges Remi – alias Hergé – qui a eu l’audace d’envoyer sur notre satellite, dès 1953, un journaliste nommé Tintin, son chien étrange, son ami alcoolique capitaine de la marine marchande, deux policiers burlesques à chapeau melon et un savant fou affecté de surdité comique. Sans parler de tous ceux qui sont perpétuellement dans la lune… Il y avait donc déjà foule sur l’astre, quand Neil Armstrong y a déposé – ce 20 juillet 1969, 20:17:39 UTC – le module « Eagle » sur la Mer de la tranquillité (plaine basaltique lunaire désolée, devenue l’espace de quelques heures une annexe de la planète bleue) avant d’en sortir peu après en compagnie de Buzz Aldrin pour se dégourdir les jambes, faire un peu de science, de politique et de télévision.

Avant de devenir le chouchou interstellaire des médias, insouciant scaphandrier moderne, Neil Armstrong avait déjà discrètement cultivé l’héroïsme dans sa jeunesse en effectuant près de 80 missions en tant que pilote de chasse dans le contexte de la guerre de Corée aux alentours de l’année 1952. La suite est bien connue : sa carrière de pilote d’essais, sa sélection en tant qu’astronaute dans le programme Gemini, son premier pas dans l’espace, puis destination la lune !

On apprend, à l’occasion de sa mort, que malgré des centaines de demandes, il n’aura accordé qu’à une dizaine d’écoles américaines le privilège de porter son nom. Modestie. Lui qui aura laissé pour l’humanité entière, sur la lune (à ne pas confondre avec Broadway) la mémoire d’une poignée de mots historiques de sa voix et la grâce de quelques pas… De son pas. Ce pas. Cette trace crantée, immortelle, imprimée sur la surface de la lune pour l’éternité, à l’abri des vents et de l’érosion. Une trace qui nous survivra.
Mort d’un poète lyrique.

*image : x-ray delta one/Flickr

Circoncision : les Allemands font de la résistance

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Théophane Le Mené, dans ces colonnes, avait exprimé tout le mal qu’il pensait d’un jugement du tribunal de Cologne, qui assimilait la circoncision rituelle des garçons juifs et musulmans à une « mutilation opérée sur des enfants dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Cet acte jurisprudentiel avait eu pour conséquence la suspension de l’ablation du prépuce pour raison religieuse pratiquée dans les hôpitaux et les cliniques. Ce jugement avait suscité de vives protestations en Allemagne et dans le monde par les représentants de toutes les confessions (y compris celles qui ne pratiquent pas la circoncision). Shimon Pérès, président de l’Etat d’Israël, circoncis depuis 89 ans, s’était à ce propos fendu d’une lettre à son homologue allemand Joachim Gauck lui rappelant que : « la circoncision est un rituel juif au coeur de l’identité juive depuis des milliers d’années et qui définit le peuple juif, depuis le premier commandement donné par Dieu à Abraham ». Gauck, ancien pasteur protestant, a humblement accepté ce rappel théologique venant d’un homme dont la pratique rituelle est, disons, modérée.
Si l’on fait abstraction des réactions hyperboliques, comme celle d’Ariel Musicant, président de la communauté juive de Vienne, qui interprète ce jugement comme une volonté de « perpétuer la Shoah avec les armes de la loi », on peut constater que ces protestations ont eu un effet immédiat sur l’Allemagne officielle. Avant de se séparer pour l’été, les députés du Bundestag avaient, à une très forte majorité, adopté une résolution demandant l’inscription à l’ordre du jour de la session d’automne d’un projet de loi autorisant la circoncision rituelle sur le territoire de la République Fédérale. La chancelière Angela Merkel, de son côté, rassurait les institutions juives internationales en affirmant, dans une lettre au président de l’European Jewish Association, le rabbin Menahem Margolin : « Je suis heureuse que le peuple juif ait de nouveau, trouvé une maison en Allemagne. La liberté de religion est un élément essentiel dans notre société démocratique et il devrait n’y avoir aucun doute à ce sujet ».

Ces prises de positions officielles, qui font l’objet d’un consensus quasi général, à l’exception de quelques députés Verts et de Die Linke (extrême gauche), auraient dû mettre un terme à cette polémique issue d’un dérapage juridique de quelques robins qui avaient dû confondre l’eau de Cologne avec de la vodka. Or il n’en a rien été. En attendant le vote de la nouvelle loi, c’est l’interprétation du tribunal rhénan qui s’impose. Depuis deux mois, les circoncisions juives et musulmanes en Allemagne se pratiquent soit dans la clandestinité, soit en allant à l’étranger. Le procureur de la ville de Hof, en Bavière, a ouvert une procédure judiciaire contre David Goldberg, rabbin et mohel[1. Le mohel est l’officiant qui pratique la circoncision du nourrisson allongé sur les genoux du sandaq (parrain)], au motif qu’il avait, depuis un temps non prescrit, pratiqué quelques trois mille ablations de prépuce sur le territoire allemand. La société civile n’est pas sur la même longueur d’onde que la classe politique. En témoigne cette « Lettre ouverte à la chancelière, à la ministre de la santé et aux députés du Bundestag » signée par sept cents médecins, juristes et universitaires, publiée par le grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ces éminent(e)s Herr ou Frau Doktor affirment que « le respect de liberté religieuse ne doit pas être un blanc seing pour l’utilisation de la violence envers de jeunes garçons dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Les signataires s’émeuvent en outre de « l’attitude de déni et de refus d’empathie pour de très jeunes garçons ayant subi des douleurs importantes lors de cette mutilation génitale ». Ils rejettent aussi l’argument qui voudrait que le pays à l’origine de la Shoah ne saurait aujourd’hui faire obstacle à la pratique religieuse juive en Allemagne. « En tant qu’héritiers des Lumières, nous devons enfin ouvrir les yeux : on ne touche pas aux enfants !». Ben voyons ! Tous les traumatisés de la circoncision rituelle vont devoir une fière chandelle à la fine fleur du monde académique d’outre-Rhin, dont on n’attendait pas moins. La réponse la plus adéquate à ce tissu d’âneries a été formulée par le journaliste et essayiste juif allemand Henryk Broder qui fait dire à un pourfendeur de la circoncision : « Comment pouviez vous imaginer, chers amis juifs que, nous les Allemands, après tous ce que nous avons fait subir dans le passé, nous vous laisserions encore vous infliger à vous-mêmes cette blessure barbare ! »

*Photo : Walwyn

France de droite, vote à gauche

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Après avoir été le premier, le plus constant et le plus farouche des opposants à Nicolas Sarkozy, Jean-François Kahn affirme dans son dernier livre[1. La Catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn, Plon.] que le 6 mai 2012 a été une « catastrophe ». En effet, selon lui, au moment où la gauche a politiquement tout raflé, du canton à l’Élysée, elle a perdu son hégémonie culturelle et idéologique.

Gil Mihaely. Selon vous, la gauche a arithmétiquement gagné les élections, mais la France reste ancrée à droite…
Jean-François Kahn. C’est simple : après le premier tour de l’élection présidentielle, les gauches avaient recueilli 44% des suffrages et les droites 48% !

S’agissait-il d’adhésion à des visions politiques ou à des personnalités ?
Cette élection traduit incontestablement le rejet de Sarkozy plus qu’une adhésion au projet politique de la gauche. Et malgré ce rejet massif, Hollande n’a gagné que sur le fil du rasoir.[access capability= »lire_inedits »] Si Marine Le Pen avait voulu choisir entre la peste et le choléra, en choisissant de faire barrage à la gauche malgré tout le mal qu’elle pense de Sarkozy, et si Bayrou s’était abstenu ou avait voté blanc, Sarkozy aurait incontestablement pu gagner.

La « catastrophe », à vous lire, est que la gauche croit avoir gagné sur le fond…
Si les socialistes pensent vraiment que leurs idées ont été plébiscitées, ils se trompent lourdement. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que la gauche a perdu son hégémonie culturelle et idéologique au moment même où, politiquement parlant, elle a tout raflé : du canton jusqu’à l’Élysée en passant par les mairies, les départements, le Sénat et l’Assemblée nationale, toutes les institutions sont entre ses mains !

Mais alors, qu’est-ce qui vous fait dire qu’idéologiquement et culturellement, la France est passée de gauche à droite ?
Sur les questions économiques et sociales, la France est majoritairement à gauche. Pour aller vite, les Français restent profondément attachés à un modèle social égalitaire fondé sur un État fort et des services publics développés. En revanche, pour tout ce qui concerne les mœurs et ce qu’on appelle les « valeurs », c’est-à-dire le travail, la famille, l’assistanat, les frontières, la nation, l’immigration et les traditions, le basculement à droite est tout à fait net. Autrement dit, la France a rompu avec ce qu’on peut appeler l’« esprit 68 », qui avait été ultra-dominant pendant des décennies − domination excessive qui explique en partie le retour de balancier. La gauche doit reconnaître cette formidable transformation psychologique et culturelle. Si elle refuse de regarder cette réalité en face, ce sera effectivement une catastrophe.

En ce cas, pourquoi la prétendue droitisation de la campagne de Sarkozy a-t-elle fait problème ?
D’abord, il faut reconnaître cette droitisation, patente pendant l’entre-deux tours, que certains ont pourtant niée. Aujourd’hui, c’est un fait incontestable au sein même de l’UMP.

Ce que vous appelez « droitisation » ne consiste-t-il pas à prendre en compte les angoisses identitaires des Français ?
Cela va bien au-delà de ça : Sarkozy avait érigé la frontière en principe. Dans son discours de Toulouse, il voulait en mettre partout : entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le beau et le laid.

Il critiquait le relativisme, et alors ?
Entre le relativisme et le stalinisme, il y a quand même de la marge ! Pour moi, la logique binaire que Sarkozy a introduite dans le débat, c’est du stalinisme pur. Mais on n’a pas à choisir entre la démocratie et l’anarchie, le relativisme et le stalinisme, moi et l’ennemi… La réalité est toujours plus complexe. La décrire en noir et blanc, c’est se condamner à ne jamais la voir.

« Stalinien » et « pétainiste », comme vous l’avez déclaré durant la campagne ?
Oui, j’ai qualifié la rhétorique sarkozyste, notamment dans l’entre-deux tours, de « pétainiste », et ceci malgré mon exaspération devant la multiplication des références aux années 1930, au fascisme et à Hitler pour diaboliser l’adversaire. La reductio ad hitlerum est un procédé absurde et insupportable, un authentique terrorisme intellectuel dont j’ai moi aussi été victime. Dans Le Voyou de la République, j’écrivais que Sarkozy n’était ni pétainiste, ni raciste, que ce n’était qu’un voyou, un homme capable de dire n’importe quoi pour gagner ! Pour autant, il ne faut pas s’interdire de parler de pétainisme quand on pense que c’est vrai ! J’ai le droit d’appeler un communiste « communiste », un trotskiste « trotskiste » et un stalinien « stalinien ». Dans les thèmes qui ont resurgi pendant la campagne, en particulier pendant l’entre-deux tours, on reconnaissait clairement l’influence rhétorique de Patrick Buisson, inspiré par l’idéologie maurassienne, donc par une forme de pétainisme ! Je ne vois pas au nom de quel terrorisme intellectuel je n’aurais pas le droit de le dire. Je précise qu’il ne s’agit que de rhétorique : évidemment, Sarkozy ne pense pas un mot de ce qu’il disait alors.

Bien sûr, vous avez le droit de le penser et de le dire, mais on aimerait que vous le démontriez. Quels sont précisément les propos du président qui relèvent de l’accusation de « pétainisme » ? Vous n’allez tout de même pas lui reprocher d’avoir parlé de travail, de famille et de patrie ? Pas vous !
On a parfaitement le droit de se réclamer du travail, de la famille et de la patrie, ce que je fais d’ailleurs, et plus vigoureusement que lui. Pour répondre à votre question, je dirai d’abord que, contrairement à certains, je ne crois pas que Sarkozy, entre les deux tours, se soit aligné sur le FN, et cela pour deux raisons : d’abord, le discours de Marine Le Pen inclut une dimension sociale et étatiste que ni Sarkozy ni l’UMP n’ont reprise à leur compte ; mais surtout, Sarkozy a remis en cause les corps intermédiaires, notamment les assemblées locales élues et les syndicats. Et ça, Marine Le Pen n’a jamais osé faire ! Et elle n’a pas non plus eu l’audace d’opposer le « vrai travail » au faux ! Enfin, quand Sarkozy en appelle à la vérité et à l’authenticité des terroirs contre les villes et les intellectuels pervertis − un discours pour le coup vraiment pétainiste −, Marine Le Pen n’y est pour rien ! Elle le pense peut-être − je n’en sais rien − mais elle ne l’a jamais dit.

Dans ces conditions, il est absurde d’accuser Sarkozy d’avoir fait le lit de Marine Le Pen et du FN …
C’est tout à fait juste. Et j’ajoute que, si les députés de la Droite populaire sont sur la même ligne que le FN sur les questions d’immigration, de sécurité et de valeurs, voire − comme Jacques Myard et Lionnel Luca − sur l’Europe et l’euro, ils s’opposent aux positions économiques et sociales du FN mariniste, dont le positionnement est bien trop à gauche à leur goût. Disons les choses comme elles sont : la Droite populaire est tout simplement à la droite du FN !

Est-ce pour cette raison qu’un certain nombre de ses députés ont perdu leur siège, comme on l’a entendu dire, y compris à l’UMP ?
Ceux qui croient cela se trompent. L’échec de plusieurs députés de la Droite populaire n’a rien à voir avec un quelconque rejet de leurs idées par les électeurs. J’irai plus loin : je ne m’y attendais pas, mais le discours que je qualifie de « pétainiste », non seulement n’a pas nui à Nicolas Sarkozy, mais lui a en fait permis de gagner 3 points entre les deux tours de la présidentielle. C’est un fait incontestable. J’ajoute qu’au premier tour des législatives, alors que la logique était de donner une majorité au président fraîchement élu, la droite a une nouvelle fois devancé la gauche ! La représentation nationale ne reflète pas cet état de fait à cause de notre mode de scrutin, mais c’est ainsi.

Si la France est plutôt à droite sur le plan des valeurs, pourquoi était-il condamnable de faire campagne à droite ?
La fin justifie-t-elle tous les moyens ? Que ce discours très droitier ait permis à Nicolas Sarkozy de remonter presque jusqu’à la victoire ne le rend pas plus acceptable à mes yeux. Or, pour Sarkozy, l’efficacité est le seul critère qui vaille. Sans faire de comparaison simpliste, je vous rappelle qu’Hitler a obtenu 43% des voix en 1932, car il avait trouvé le bon discours. Quand un responsable politique a comme seule ligne de conduite politique de s’adapter à ce que les électeurs veulent entendre, il y a danger !

Je vous abandonne volontiers cette comparaison que vous ne faites pas… Mais si Sarkozy ne pensait pas ce qu’il disait, que pense-t-il ? Il est de gauche, peut-être ?
En tout cas, il n’a jamais été ni de droite, ni vichyste, ni pétainiste, ni libéral. D’un point de vue purement utilitariste, son discours marchait, donc il était bon. Mais si on raisonne ainsi, que fait-on après ? Quelle politique mène-t-on ? Il me semble que la politique consiste tout de même à se demander ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.

En 2007, Sarkozy était franchement libéral : il parlait de valeurs, mais aussi de bonne gestion et d’efficacité. Et il a gagné !
Exactement ! C’est bien la preuve qu’il est un excellent acteur capable de porter plusieurs discours différents. Cela dit, pendant cette campagne, il était le seul qui pouvait paraître crédible en défendant la ligne droitière que nous avons décrite. Les mêmes mots, mais prononcés par Fillon par exemple, auraient eu beaucoup moins d’impact. Cela dit, au-delà même de la question de ce qui est juste ou non, un discours utilitariste, électoraliste pose un autre problème, qui est que dire n’est pas faire. En 2007, Sarkozy a promis une autre politique migratoire et une autre politique sécuritaire. Résultat : il augmente l’immigration !

Ah bon, et d’où sortez-vous ça ? Je croyais que la France menait une politique inhumaine d’expulsions…
Je parle de l’immigration légale. En 2002, à la fin de l’ère Jospin, il y avait 120 000 entrées légales par an. Une décennie plus tard, il y en a 230 000. Quand Brice Hortefeux était ministre de l’immigration, il a établi, sous la pression de l’aile la plus conservatrice du patronat, une liste de 60 ou 70 métiers dans lesquels la France, paraît-il, avait besoin d’immigrés. Et bien sûr, cela se sait en Afrique et ailleurs. Du coup les gens tentent leur chance. À l’arrivée, on encourage l’immigration clandestine.

Prétendez-vous qu’Hortefeux a sciemment encouragé l’immigration clandestine ?
Mais non ! Pour le coup, Hortefeux a fait ce que Nicolas Sarkozy avait annoncé : une immigration choisie, donc une immigration de travail. Sauf que les gens qui ont voté pour lui avaient entendu autre chose : ils adhéraient à son discours anti-immigrationniste.

Et sur la sécurité, son bilan est-il aussi nul qu’on le dit ?
C’est un peu la même histoire. Attention, il ne s’agit pas d’être dans un anti-sarkozysme systématique….

C’est mal imité !
Mais non ! Nicolas Sarkozy a fait certaines choses avec lesquelles je suis en désaccord, mais je ne lui ai pas reproché de mettre en œuvre ses idées ou ses promesses, puisqu’il avait été élu pour ça. Et j’ai même approuvé l’instauration de l’autonomie des universités et la réforme des régimes spéciaux de retraite. Mais je reviens à la sécurité : la suppression de la police de proximité a été une grave erreur. Il fallait sûrement la réformer, peut-être la muscler, mais certainement pas la supprimer pour la remplacer par des corps d’intervention qui viennent de loin en faisant beaucoup de bruit une fois que la situation sur le terrain est déjà dégradée. En réalité, l’immigration et la sécurité sont les deux échecs majeurs de Nicolas Sarkozy. Et s’ils n’expliquent pas sa défaite à eux seuls, ils y ont grandement contribué.

Pourtant, la gauche a surtout attaqué son bilan économique et social…
Oui, et elle a eu tort de rendre Sarkozy responsable de la casse sociale. Il n’a pas opprimé la classe ouvrière, ni fait reculer le pouvoir d’achat − qui a d’ailleurs, modestement, augmenté pendant son quinquennat. Il n’a pas mené de politique d’austérité, ce qu’on peut d’ailleurs lui reprocher. En revanche, il a porté atteinte aux PME, aux artisans et aux petits commerçants. Si on ajoute l’immigration et la sécurité, déjà évoqués, la conclusion est qu’il s’est planté sur tous les sujets importants pour sa base électorale. C’est cela, pas la droitisation en tant que telle, qui a ouvert un boulevard à Marine Le Pen.[/access]

La suite demain…

*Photo : fondapol

Mohamed Morsi discrimine les queer

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Traditionnellement, après une élection, la distribution des postes offre une double opportunité : remercier les fidèles et donner dans le symbole, histoire de corriger une image forcément imparfaite. Et la règle ne vaut pas qu’entre Solferino et le faubourg Saint-Honoré. En Egypte, lorsque vous êtes un président issu des rangs des Frères Musulmans, déchiré entre la nécessité de donner des gages aux Etats-Unis et à l’opinion publique occidentale, et la volonté de resserrer les rangs islamistes, le grand écart vous guette. C’est ainsi que Mohamed Morsi, élu de justesse face au dernier Premier ministre de Moubarak, était attendu au tournant.

Après avoir nommé un gouvernement islamiste pur sucre, la liste de ses « assistants présidentiels » dévoilée hier corrige largement le tir et ne lésine pas sur les symboles. Au menu, une tambouille présidentielle fort éclectique. Admirez plutôt : sont donc promus assistants présidentiels le Frère Essam al-Haddad (jusqu’ici, tout va bien…), le salafiste Emad Abdel Ghafour (en charge des « relations avec la société civile », on ne ménage jamais trop son aile droite) et… l’intellectuel copte libéral Samir Morcos, au titre d’ « assistant pour la transition démocratique » flanqué de Pakinam al-Charkaoui, dont le principal mérite affiché est d’être une femme.

Les apôtres de la diversité pourront se féliciter de voir la politique des quotas strictement appliquée par le chef d’Etat égyptien. Mais les moins optimistes d’entre eux déploreront la bouteille à moitié vide : Morsi a en effet discriminé le courant queer, conscient que les homosexuels restent les parfaits boucs émissaires de la vindicte populaire égyptienne. Le jour où Le Caire nommera un conseiller présidentiel homosexuel stakhanoviste des soirées libertines, la cause de la tolérance aura sérieusement avancé au pays du Sphinx…

De quoi Julian Assange est-il le nom ?

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Rendons au César du journalisme ce qui lui appartient. Je dois à Luc Rosenzweig d’avoir découvert cette sortie édifiante d’Edwy Plenel : « WikiLeaks, c’est même plus qu’un média, c’est un engagement, une bataille. Ils utilisent le terrain de l’information comme un levier démocratique. »

A ceux qui l’ignorent encore, rappelons que Julian Assange, le fondateur de cette entreprise altruiste et philanthropique vit reclus dans l’ambassade d’Equateur à Londres pour échapper à la justice, puisqu’il est sous le coup d’un mandat arrêt international pour une affaire de viol en Suède. J’ignore tout de cette sombre histoire de mœurs et de la réalité des méfaits dont Assange reste présumé innocent. Mais, quelle que soit la véracité des accusations portées contre lui, celles-ci pourraient permettre son extradition ultérieure aux Etats-Unis, pays qui le recherche pour atteinte à la sécurité nationale, un crime passible de la peine capitale.

Il n’en fallait pas plus pour faire d’Assange un saint. Que dis-je, un martyr de la liberté d’information. Il faut dire que depuis 2010, la publication de milliers de câbles diplomatiques dans la presse – et pas la plus sale, nous parlons du New York Times et du Monde, qui l’ont élu « personnalité de l’année » – en a fait le saint patron de la liberté d’expression absolue et inconditionnelle. Ne jetons pas la pierre à Edwy Plenel, qui ne fait qu’adouber ce qui est déjà partout sanctifié. « Un véritable levier démocratique » conclut-il : il est vrai que Wikileaks nous informe quasiment en temps réel des petits secrets diplomatiques les mieux gardés. Ainsi, nous savons tout des relations pas toujours simples que l’ancien président Sarkozy entretenait avec ses homologues, nous disposons de preuves sonnantes et trébuchantes de la haine du roi d’Arabie Saoudite à l’encontre de son ennemi iranien, nous connaissons les premiers préparatifs d’un grand conflit moyen-oriental entre Téhéran et l’Occident.

Merveilleuse transparence. Wikileaks, c’est l’Histoire vue par les valets puis relayée par des journalistes sans peur et sans reproche. Par le génie du verbe d’Assange, les citoyens de nos chères démocraties spectaculaires ont instantanément accès à l’information qui leur faisait cruellement défaut, y compris aux petits secrets d’alcôve des puissants. Plus de secret des dieux, de réunion du Divan princier, le quidam est désormais mêlé aux décideurs dont il devine jusqu’au plus inavouable penchant. Durant les premiers mois de la révolution tunisienne, certains membres du gouvernement intérimaire s’évertuaient à « twitter » les propos échangés en conseil des ministres, comme si la transparence absolue tenait lieu de vertu démocratique apte à conjurer le retour du tyran renversé.
Grâces soient rendues à Julian Assange : nous sommes dorénavant tous transparents les uns aux autres, ce qui devrait raffermir les ressorts démocratiques de cette société qui aurait aboli les hiérarchies. Une vie collective sans quant-à-soi, extérieure à elle-même, où la plus petite intention cérébrale peut se transformer en motif public d’opprobre : Staline en rêvait, Assange l’a fait devenir réalité.

Dans La Transparence du Mal (1990), Jean Baudrillard discernait le développement d’un « processus viral d’indistinction » commandant tous les événements contemporains. Au cœur d’un monde où la vitesse de production de flux financiers dépasse les capacités humaines de calcul, Baudrillard pressentait que « partout ce qui a été libéré l’a été pour passer à la circulation pure (…) l’aboutissement inéluctable de toute libération est de fomenter et d’alimenter les réseaux ».

On ne sait ce que Wikileaks fomente. Probablement rien, en dehors de son flux d’informations autoréférentiel, sans autres justification que lui-même. Nous devons être informés pour être informés ; l’injonction démocratique ne se discute plus. Elle s’exécute et se consomme.
Personnellement, moyennant quelques accommodements raisonnables, je préfère vivre sous la férule d’un tyran que dans cette démocratie-là.

*Photo : watchingfrogsboil

Les cent jours vides de Hollande vont-ils durer cinq ans ?

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François Hollande avait prévenu. Avec lui, l’ambiance serait « apaisée ». La césarienne normalité des cent premiers jours de retour au calme au sommet de l’Etat après cinq années de bougisme mâtiné de vulgarité friquée est désormais bien imprimée dans les esprits. Et après ?
Le monde est en pleine tempête mais tout là-haut, dans l’Olympe du socialisme technocratique et pragmatique de la France du changement, on a l’impression qu’aucun souffle ne viendra perturber la béatitude du nouveau pouvoir. Il est « au travail », nous font savoir les « éléments de langage » livrés par tout un tas d’automates ventriloquant la parole officielle de colonnes en écrans.

« Au travail » à Berlin. C’est là que se trouve la résidence principale du couple franco-allemand et il faut bien le faire vivre, puisque, quoi qu’il arrive, la nécessité de son maintien ne se discute pas. A une époque, c’était l’Empire qu’il fallait maintenir et un peu auparavant l’alliance du Trône et de l’Autel qu’on devait garder scellé. A chaque époque ses certitudes. Celle-là nous trimballe dans l’élaboration absurde et sans fin de traités qui emmènent les pays européens toujours plus loin dans un libéralisme autoritaire dont personne ne se satisfait publiquement en dehors de la droite allemande et du Parti Communiste Chinois. Hollande et Merkel causent donc du traité au qualificatif presque honteux de « budgétaire », comme si aucune ville n’avait voulu l’assumer en y accolant son nom. Il sera voté, sans doute appliqué, il rajoutera un peu d’austérité à celle qui fait tant de bien à la Grèce ou à l’Espagne, mais tout ça au nom de la bonne entente du couple, et toute la famille européenne est priée de suivre. Car l’entente franco-allemande, c’est notre acte de foi à nous. Et la vraie foi, comme tout le monde le sait, est imperméable à la raison et à la preuve empirique. Lesquelles sont réservées aux cyniques et aux mécréants. Faut s’entendre, alors on va ratifier. C’est « normal », et c’est défendu avec le ton de ceux qui pensent qu’en admettant quelque chose ils échappent automatiquement aux conséquences de cet aveu. A croire que la récession est une vue de l’esprit, un vilain mot répété en boucle par les cyniques et les mécréants qui avaient pris les martiales déclarations du discours du Bourget – « mon ennemi, c’est la finance » – pour argent comptant.

Le chef berlinise, les seconds rôles rochellisent, à chacun sa rentrée. Le studieux week-end socialiste a été d’un intérêt médiatique et politique totalement nul, mais ça occupe. Aubry restera, restera pas à la tête du Parti ? Qui pour la remplacer ? Haletant. Le congrès socialiste est déjà plié, en dépit de la floraison anarchique des contributions (une cinquantaine !) que personne ou presque ne lira vraiment, même si beaucoup (je les ai parcourues) sont porteuses d’une singulière richesse programmatique qui prouve que la victoire de mai n’a pas anesthésié tous les esprits socialistes. Mais soyons aussi juste que nous pouvons être sévère. L’opposition de la gauche du Parti socialiste à la ratification du budgétaire traité apporte un léger relief à cette rentrée politique. Sur les questions fondamentales qui engagent la souveraineté du pays, et ce qu’on appelait autrefois la lutte des classes, le camp du Président est loin d’être monolithique. Cette impatience fait désordre au moment où il apparaît de plus en plus clairement que le « normalisme » n’est qu’une énième déclinaison du « Wait and see ».

Cela dit, rendons à Hollande ce qui lui appartient. Les cent premiers jours furent consacrés à ne rien faire qui puisse laisser espérer quoi que ce soit de flamboyant, et ces trois jours de rentrée risquent fort de confirmer l’effondrement de l’esprit de transformation sociale qui anima un jour la gauche, quand celle-ci savait feindre le marxiste résilient qui était en elle. Hollande n’avait rien promis, c’était la meilleure façon de ne susciter aucune désillusion. Il rabotera bien quelques niches fiscales et laissera les petits épargnants mettre trois sous de plus sur leur livret A, moulinera dans le sociétal jusqu’à plus soif, continuera de créer des commissions et de se montrer affable en toute circonstance. Un peu comme s’il avait entériné que la politique ne pouvait plus qu’être l’exercice d’un pouvoir qui n’en est plus vraiment un. Attitude frustrante, rageante, certainement imbécile. Qui frise le déni de réalité.

Que le mythe européen se désagrégeât, que la France continuât son lent recul là où hier elle pouvait encore prétendre briller, que la République n’incarnât plus vraiment ce rêve universaliste, que la gauche ne fût plus une promesse de transformation sociale radicale, c’est entériné depuis quelque temps.

Alors soyons juste – encore une fois – avec Hollande et les socialistes. C’est moins la gauche le problème, que la politique et les hommes qui l’incarnent dans son exercice. Le pouvoir s’est échappé dans d’autres mains, dans toutes ces petites mains invisibles qui se sont appliquées à dénuder la politique. Notre roi nu ne semble pas pouvoir, si ce n’est vouloir, changer la donne. Les quelques velléités d’un Montebourg à établir un rapport de force avec les stratosphériques puissances qui déchaînent la misère risquent de ne pas suffire. Reste à savoir si Hollande voudra profiter de son mandat pour rhabiller le pouvoir politique et le réhabiliter dans sa puissance. Wait and see.

*Photo : Robin Hood Tax

Les oreilles de l’été : une vague de chaleur signée Richard Anthony

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En 1959, Johnny Hallyday se donne beaucoup de mal pour se faire connaître : il se roule par terre, bat l’air de ses jambes et prétend être américain d’origine. En 1959, la France ignore Johnny Hallyday. En revanche, elle a reconnu dans la petite personne, déjà un peu replète, de Richard Anthony, un interprète vraiment neuf. Grâce à leurs frères aînés, les jeunes garçons, désespérés pour la plupart d’entre eux, et bien près de lancer la mode du suicide chez les prépubères, tels des baby-Werther en pantalon de flanelle, découvrent avec stupeur le titre Nouvelle vague :
« Une p’tite MG et trois compères
Assis dans leur bagnole souou z’un réverbère
C’est la Nouououvelle vague… »

Il se produit alors chez ces boutonneux un triple effet : bouche bée, syncope et ravissement ! Richard est porteur de la bonne nouvelle : les temps changent, et les représentations du monde aussi !

Nous ne savons pas exactement pourquoi nous avons des boutons sur la figure, mais nous pressentons que cette disgrâce physique disparaîtra bientôt, et plus vite encore si nous suivons l’exemple que nous suggère « Nouvelle Vague » : la décapotable anglaise, les filles qui passent, le flirt, la frime ! Voilà bien le modèle absolu, indépassable, la dolce vita au rond-point des Champs-Élysées ! Grâce à Richard Anthony, nous ne succomberons pas, un peu plus tard, aux postures fabriquées de Johnny Hallyday, et nous accueillerons tout aussi favorablement la néo-folk de Bob Dylan (dont Anthony adapta joliment « Blowin in the wind ») que la pop anglaise, et nous balancerons entre les mods et les rockers[1. Dans le film « A hard day’s night » (Richard Lester, 1964), où l’on voit la beatlemania s’emparer de l’Angleterre, à la question d’une journaliste, « Are you a mod or a rocker », Ringo Starr répond sobrement : « I’m a mocker ! »].

Nous serons éternellement reconnaissants au roi Richard de nous avoir préparés à accueillir la révolution londonienne. Et nous nous souviendrons – tant que l’infâme cambrioleur de mémoire, ce voyou nommé Al Zheimer, nous laissera quelques neurones – que nous lui devons de belles et troublantes séances de frotti-frotta, qui rendaient agréablement encombrant notre très intime corps caverneux… Pionnier, en France, du slow symphonique (« Jamais je ne vivrai sans toi »), qui libère sur une mélodie simple une nappe de violons câlins, soutenue par le rythme binaire d’une batterie, il nous a tout à la fois permis d’exprimer tendrement nos brusqueries hormonales et notre sentimentalité primitive.

Richard Anthony a connu des hauts et des bas, des redressements fiscaux sévères, des déboires sentimentaux, un surpoids considérable, un cancer. Il a vendu des millions de disques, il a été follement riche, il a failli devenir pauvre. Aujourd’hui, il chante toujours, et il vit dans le midi, jovial et doux.

Congrès UMP : faut-il choisir Sarkozy ou Sarkozy ?

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La guerre des chefs se prépare à l’UMP. Le parti doit choisir son nouveau président en novembre. Deux candidats se détachent : François Fillon et Jean-François Copé. Tous deux visent l’Elysée en 2017, l’UMP n’étant qu’un tremplin. Et qu’est-ce qui les différencie ? Pour certains commentateurs, Copé serait plus à droite que Fillon notamment sur les questions d’immigration et de sécurité. Mais Fillon a choisi pour directeur de campagne Eric Ciotti, habitué des annonces dites « sécuritaires ». La différence reste donc ténue.

L’autre aspect serait alors leur attachement au sarkozysme. Jean-François Copé ne fait pas mystère de son sarkozysme forcené. Il était en bonne place à Nice lors du rassemblement des Amis de Nicolas Sarkozy aux cotés des gardiens du temple Brice Hortefeux ou Christian Estrosi. Il a déjà rencontré Sarkozy ce vendredi au Cap Nègre après un premier déjeuner en juillet.

Le maire de Meaux a officialisé sa candidature dimanche dernier en rendant hommage à l’ex-chef de l’Etat : « Je le dis très clairement à tous ceux qui voudraient remettre en cause son action : ils me trouveront sur leur route pour défendre son bilan et sa personnalité ». Il a répété les mêmes mantras que son nouveau mentor : sécurité, immigration, refus de l’assistanat.

Un discours qui paraît cocasse avec le recul. Depuis 2007, Copé n’a jamais caché sa distance voire sa rivalité avec Nicolas Sarkozy. Comme chef des députés UMP de 2007 à 2010, il a voulu s’opposer à l’ « hyperprésident » prônant la « co-production législative ». En mai 2008, il disait au sujet du président d’alors dans le JDD : « Nous sommes différents. C’est ainsi. Quand les uns et les autres ont des avis contraires, faut-il le vivre comme un psychodrame ? ». Il lui reprochait aussi de l’avoir écarté du gouvernement. « Quand vous servez votre pays pendant cinq ans comme ministre, que vous vous êtes beaucoup battu pour que votre candidat gagne et qu’il vous accueille – très gentiment – en vous disant : « Eh bien, tu ne seras plus ministre », vraiment, ça m’a fait mal à l’estomac », disait-il en janvier 2009 sur France5.

De frère ennemi, Copé est devenu fils spirituel avec la complicité involontaire de journalistes à la mémoire courte. Mais il lui fallait bien ça pour se faire une carrure. Fillon a l’avantage d’avoir la stature d’homme d’Etat et l’expérience de Matignon. Les fillonistes misent d’ailleurs sur le déficit d’aura de Copé : « Ce que veulent les électeurs de l’UMP, c’est un chef, pas un super G.O. qui s’occuperait de l’UMP sans leur donner de vision », a estimé Laurent Wauquiez.

De son côté, Fillon souffle le chaud et le froid. Dans Le Point, il a défini le fillonisme « comme une approche plus sereine et pragmatique des choses » que le sarkozysme. Une de ses fidèles Roselyne Bachelot, à la manière d’un Jospin, a elle réclamé un « inventaire » du sarkozysme. Coïncidence ou pas, l’ex-Premier ministre était absent du rassemblement de Nice, contrairement à ses proches Wauquiez ou Ciotti, pour cause de jambe dans le plâtre.

Pourtant, fin juin dans le JDD, Fillon jouait lui aussi à la groupie sarkozyste : « Toute critique visant Nicolas Sarkozy me vise en même temps. Je suis solidaire de la totalité de l’action qui a été menée ». Faisant sa rentrée politique dans la Sarthe ce dimanche, il a lancé à tous ceux qui lui reprocheraient un manque de fidélité : « Ceux qui font ça, ils ne m’impressionnent pas, parce que ça fait cinq ans qu’ils font ça (…) ». Il devrait lui rencontrer l’ex-président à Paris.

Là est toute l’ambiguïté de la relation de l’UMP à Sarkozy. D’un côté, il reste une référence majeure et certains voient dans ses 48,4% une défaite honorable qui est loin de l’enterrer. De l’autre, pour 2017, le candidat UMP devra incarner le renouveau face aux Français. Nicolas Sarkozy avait percé en rompant avec Jacques Chirac… tout en siégeant dans son gouvernement.

Mais qu’est-ce que le sarkozysme ? A quelle idéologie se rattache-t-il ? On a décrit Sarkozy comme sécuritaire mais il a considérablement réduit les moyens de la police. Il a voulu réduire les impôts mais une de ses dernières mesures fut d’augmenter la TVA. Il dit défendre l’identité nationale mais s’est vanté d’avoir nommé un « préfet musulman ».

Sa spécialité, c’était l’agitation médiatique, promettre en fonction des sondages et des opportunités médiatiques. En vérité, le sarkozysme n’a pas de fondement idéologique, ni à la droite de la droite, ni ailleurs. Ce n’est pas un néo-maurrassisme ni un lepénisme soft mais du marketing politique de bas étage. C’est un mouvement qui n’existe que dans la fidélité à un homme, avec une tête mais sans colonne vertébrale. Sans Sarkozy, le sarkozysme n’est plus rien. Ce qui n’empêche pas Copé et Fillon de s’en revendiquer plus ou moins clairement. C’est dire le vide de cette campagne interne.

*photo : UMP

Quand Hollywood illuminait le monde

3

Rendez-vous, d’Ernst Lubitsch, avec James Stewart et Margaret Sullivan, 1940 (Collection Fnac).
Employés d’une même boutique à Budapest, Klara et Alfred se supportent difficilement. L’un et l’autre entretiennent par ailleurs une correspondance amoureuse, passionnée et platonique, avec deux anonymes. La mise en scène de Lubitsch, si elle n’est pas tape à l’œil, joue à merveille avec l’espace de cette petite boutique : tout y est prétexte au malentendu, à la confrontation et au flirt – de préférence les trois en même temps. En s’emparant avec son brio habituel de la pièce de théâtre La Parfumerie, du Hongrois Miklos Laszlo, Lubitsch a tout simplement inventé la comédie romantique.[access capability= »lire_inedits »]

Gentleman Jim, de Raoul Walsh, avec Errol Flynn, 1942 (Collection Fnac).
Jeune Américain fougueux d’origine irlandaise, James J. Corbett est bien décidé à conquérir la fille du patron de la banque où il est employé. Comment ? En devenant champion du monde de boxe ! Brutal et symbolique, l’affrontement sur le ring va permettre à Corbett de partir à la conquête d’un nouveau statut social et, du même coup, lui ouvrir le cœur de la femme qu’il aime. Car nous sommes dans le San Francisco de la fin du XIXe siècle, en plein mythe américain, dans le pays où tout est possible pourvu qu’on ait courage et esprit d’entreprise. Raoul Walsh, avec sa réalisation discrète et efficace, excelle à rendre la grâce de cette ascension.

Tous en scène, de Vincente Minnelli, avec Fred Astaire et Cyd Charisse, 1953 (Warner Home Video France).
Ancienne idole des foules, Tony Hunter, revenant au pays, s’aperçoit qu’il y est oublié. Au cours des péripéties qui jalonnent son retour sur le devant de la scène, il va rencontrer la superbe et sculpturale Gabrielle… Incontestablement le plus grand musical hollywoodien. Minnelli au sommet de son art. Chaque séquence le dispute aux autres par sa virtuosité. Cyd Charisse y est magnifique et Fred Astaire, plus que jamais, un précurseur (on voit ici, encore plus qu’ailleurs, que Michael Jackson lui a tout piqué, notamment une chorégraphie qui sera reprise dans le clip de Smooth Criminal).

L’Affaire Cicéron, de Joseph L. Mankiewicz, avec James Mason et Danielle Darrieux, 1952 (Carlotta Films).
Le titre fait référence au nom de code donné par les espions du Troisième Reich à Diello, un domestique de l’ambassade britannique à Ankara. Diello avait été jadis le valet de chambre d’une belle comtesse ruinée à qui il demande d’organiser des soirées mondaines afin d’abriter un trafic de microfilms. Toujours aussi brillant scénariste que metteur en scène, Mankiewicz signe là un passionnant film d’espionnage, inspiré de faits réels, mais aussi une œuvre noire et amère, où l’amour et le bonheur figurent dans un paradis lointain, définitivement inaccessible au commun des mortels.

Monnaie de singe, de Norman McLeod, avec les Marx Brothers, 1931 (Universal Pictures Video).
Passagers clandestins d’un navire, Groucho, Harpo, Chico et Zeppo, découverts par le capitaine, parviennent à s’échapper. Le quatuor va alors semer désordre et panique à bord. On sait que la parole de Groucho, créatrice d’équivoques, devient vite un ferment d’anarchie, que les interventions de Chico allument la mèche de bâtons de dynamite que Harpo s’empresse de faire exploser. Inattendu, Maurice Chevalier traverse cette croisière en folie. Tordant.

Le Secret magnifique, de Douglas Sirk, avec Rock Hudson et Jane Wyman, 1954 (Carlotta Films).
Richissime et cynique play-boy, Bob Merrick est sauvé d’un accident de hors-bord par un médecin dont il provoque accidentellement la mort. Bob tombe amoureux de la veuve qui n’a que mépris pour lui. Pour échapper à ses assiduités, elle se blesse et perd la vue… Improbable sujet que Douglas Sirk, grand maître américain du mélo, sauve du ridicule par une mise en scène magistrale et une utilisation très personnelle de la couleur.

L’Impossible Monsieur Bébé, de Howard Hawks, avec Cary Grant et Katharine Hepburn, 1938 (Éditions Montparnasse).
Un paléontologue rêveur et un peu filou rencontre une jeune femme riche et passablement excentrique au point d’avoir apprivoisé un léopard, l’impossible Bébé, qu’un autre fauve − sauvage celui-là ! − va remplacer à leur insu. C’est l’archétype de la screwball comedy, où fusent des répliques aussi brillantes qu’imprévisibles. Situations comiques enchaînées à vive allure et quiproquos en cascades installent sur le film une folie douce et désopilante appuyée sur la mise en scène virevoltante du réalisateur de Les Hommes préfèrent les blondes. Un des chefs-d’œuvre du genre.

La Horde sauvage, de Sam Peckinpah, avec William Holden, Robert Ryan et Ernest Borgnine, 1969 (Warner Home Vidéo France).
Une bande de francs-tireurs de l’Ouest américain, pour se remplumer, prépare l’attaque d’un convoi d’armes. Sordide appât du gain, vengeances épouvantables, chasseurs de prime sans foi ni loi : La Horde représente le cas-limite du western classique, où la brutalité perd ses vertus civilisatrices et où même les enfants tuent. Une violence contre laquelle Sam Peckinpah semble s’insurger bien qu’elle soit le sujet de tous ses films et qu’il la considérât, avec un certain fatalisme, comme un élément inséparable de la vie des hommes.

Boulevard du crépuscule, de Billy Wilder, avec William Holden et Gloria Swanson, 1950 (Paramount Home Entertainment France).
Une vedette oubliée du cinéma muet rêve de son retour et, pour cela, convie à l’y aider un scénariste malchanceux, peut-être un peu raté, qu’elle va enfermer avec elle dans sa sombre et superbe villa gothique de Sunset Boulevard. Erich von Stroheim, en majordome de l’actrice déchue, est inoubliable. Onze nominations aux Oscars. Quand il en avait assez d’être un génie de la comédie, Billy Wilder pouvait l’être aussi du film noir, nous donnant ce huis-clos oppressant, ce tête-à-tête pathétique qu’est Boulevard du crépuscule, somptueux théâtre d’ombres sous le soleil écrasant de Los Angeles.

L’Homme de la plaine, d’Anthony Mann, avec James Stewart et Arthur Kennedy, 1955 (Sony Pictures Home Entertainment).
Ancien capitaine de l’armée et vrai dur à cuire, Will Lockhart, l’homme de la plaine, arrive dans une petite ville du Nouveau-Mexique où le convoi qu’il dirige doit livrer des marchandises. On apprend qu’il est là aussi pour y rechercher un trafiquant d’armes qui a commis l’erreur de descendre son jeune frère… De beaux personnages servent cette histoire forte, shakespearienne, qu’Anthony Mann lui-même prétendait avoir traité comme une libre interprétation du Roi Lear. Un classique du western.[/access]

Le sexisme c’est maintenant !

27

Imaginez le seulement quelques secondes. Jean-Luc Mélenchon s’adresse par médias interposés à Cécile Duflot, à Marisol Touraine ou Najat Vallaud-Belkacem dans les termes suivants : J’ai envie de lui dire : « Viens ma poulette et assieds-toi de l’autre côté de la table, hors de ce gouvernement »

Imaginez les Chiennes de garde, La barbe, Osez le féminisme, et leurs communiqués dénonçant les réflexes sexistes de Mélenchon. Imaginez Jean-Michel Aphatie et Audrey Pulvar. Imaginez Roselyne Bachelot et NKM !

Jean-Luc Mélenchon n’a pas prononcé ces mots. Il n’est pas fou. Il a bien trop peur de se faire engueuler par Clémentine Autain. En revanche, c’est dans les termes suivants qu’une membre éminente du gouvernement s’est adressée à lui : J’ai envie de lui dire : « Viens mon lapin et assieds-toi de l’autre côté de la table de gouvernement »…

On attend toujours les communiqués de protestation de toutes les associations qui traquent le sexisme dans les affiches publicitaires, certaines expressions ou sifflets de membres mâles du personnel politique. Imaginez qu’ils arrivent, ces communiqués ! Cet effort d’imagination là est trop important ? Toutes mes excuses.

* Remerciements à Laurent M., qui m’a inspiré cette petite brève

Gloire à nos illustres pionniers

11

Tout porte à croire que les années 60 appartiennent à l’Histoire : la preuve, parlez-en à un jeune et il ne vous croira pas… les jupes étaient « mini », John Lennon était vivant et plus célèbre que le Christ, la guerre était « froide », les femmes mettaient des fleurs dans leurs cheveux, le roman était « nouveau », les téléphones pesaient autant que des bergers allemands et l’homme marchait sur la lune.

Seuls douze privilégiés ont foulé le sol du satellite naturel de la Terre ; tous nés entre les années 20 et les années 30, tous mâles (les filles ne savent pas lire les cartes ni faire de créneaux c’est connu !), pour la plupart issus de l’armée américaine (Navy ou Air Force) … et s’ils ont planté à chacune des missions Apollo la bannière étoilée sur la lune, marquant la victoire des Etats-Unis dans la « course » à l’espace, tout le monde a vu le signe d’un bond en avant technologique (finissant de nous faire entrer dans l’ère de l’électronique et de l’informatique) et une extraordinaire aventure humaine, que le tout premier de ces pionniers a résumé dans une formule devenue si célèbre qu’on peut la lire sur des t-shirts : « C’est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l’humanité ». Ce pionnier était Neil Armstrong. Il vient de s’éteindre à l’âge de 82 ans, des suites de banales complications consécutives à une récente opération du cœur ; et la presse du monde entier le pleure en semblant redécouvrir que même les légendes sont mortelles, autant que les hommes. Sur les douze aventuriers qui ont posé le pied sur la lune entre la fin des années 60 et le début des années 70, il n’en reste désormais plus que huit à pouvoir témoigner pour les enfants rêveurs que l’homme a vraiment accompli ce délicieux et superflu miracle.

Mais j’entends déjà les mauvaises langues chipoter. Certes, avant lui Cyrano de Bergerac et Jules Verne avaient déjà exploré en imagination les faubourgs lunaires, sans parler de Georges Méliès ou même de Georges Remi – alias Hergé – qui a eu l’audace d’envoyer sur notre satellite, dès 1953, un journaliste nommé Tintin, son chien étrange, son ami alcoolique capitaine de la marine marchande, deux policiers burlesques à chapeau melon et un savant fou affecté de surdité comique. Sans parler de tous ceux qui sont perpétuellement dans la lune… Il y avait donc déjà foule sur l’astre, quand Neil Armstrong y a déposé – ce 20 juillet 1969, 20:17:39 UTC – le module « Eagle » sur la Mer de la tranquillité (plaine basaltique lunaire désolée, devenue l’espace de quelques heures une annexe de la planète bleue) avant d’en sortir peu après en compagnie de Buzz Aldrin pour se dégourdir les jambes, faire un peu de science, de politique et de télévision.

Avant de devenir le chouchou interstellaire des médias, insouciant scaphandrier moderne, Neil Armstrong avait déjà discrètement cultivé l’héroïsme dans sa jeunesse en effectuant près de 80 missions en tant que pilote de chasse dans le contexte de la guerre de Corée aux alentours de l’année 1952. La suite est bien connue : sa carrière de pilote d’essais, sa sélection en tant qu’astronaute dans le programme Gemini, son premier pas dans l’espace, puis destination la lune !

On apprend, à l’occasion de sa mort, que malgré des centaines de demandes, il n’aura accordé qu’à une dizaine d’écoles américaines le privilège de porter son nom. Modestie. Lui qui aura laissé pour l’humanité entière, sur la lune (à ne pas confondre avec Broadway) la mémoire d’une poignée de mots historiques de sa voix et la grâce de quelques pas… De son pas. Ce pas. Cette trace crantée, immortelle, imprimée sur la surface de la lune pour l’éternité, à l’abri des vents et de l’érosion. Une trace qui nous survivra.
Mort d’un poète lyrique.

*image : x-ray delta one/Flickr