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Le jeudi, c’est ravie au lit !

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Non contents d’être des gens flegmatiques et des joueurs de cricket remarquables, les Britanniques sont aussi un peuple des plus organisés. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place !

Il en va de même pour la gestion du temps, du moins si l’on en croit le magazine Which, repris par The Sun. Ainsi apprend-on que pour vendre un bien immobilier, le meilleur jour est le vendredi. C’est toujours bon à savoir, même si on ne vend pas sa maison toutes les semaines.

Par contre, pour obtenir une augmentation, il faut impérativement s’y prendre un mercredi. En effet, 7 managers sur 10 de la société de recrutement Office Angels estiment que le mercredi est LE jour pour réclamer un salaire plus élevé. C’est parait-il également le jour idéal pour une virée shopping. Donc, Messieurs, si vous voulez éviter d’accompagner Madame dans les cabines d’essayage et de transporter 2 000 paquets, débinez-vous en clamant « Impossible, Chérie, j’ai RV avec mon boss aujourd’hui, je dois lui parler de mon augmentation. » Au son du mot « augmentation », Madame se verra d’ailleurs pousser des ailes !

Pour le resto, choisissez le mardi, là aussi, la presse britannique est formelle et si une demande en mariage venait couronner ledit resto, mariez-vous un vendredi. Il n’y a visiblement pas grand-chose à faire le lundi, on se demande un peu pourquoi. Par contre, pour faire l’amour, nos informateurs sont formels : le jeudi ! Selon les chercheurs de la London School of Economics, c’est même le matin que cette activité est idéale car le stéroïde secrété par le cortex qui stimule les hormones sexuelles, est au mieux de sa forme le jeudi matin.

À vos agendas : lundi repos, mardi resto, mercredi boutiques pour Madame et négociation salariale pour Monsieur, jeudi crac-boum, vendredi vente de l’appartement et mariage. Les deux jours qui suivent c’est… semaine anglaise.

Faut-il vous dire que dans ces conditions, moi je vote pour la semaine des 4 jeudis ?

Violences urbaines : le retour de l’excuse sociale ?

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Les émeutes d’Amiens ont avancé la rentrée politique. Des violences urbaines ont en effet frappé les quartiers Nord de la ville dans la nuit du 13 au 14 août dernier. Le bilan fut lourd : des millions d’euros de dégâts, une école maternelle brûlée, 17 policiers blessés. Plus grave, on a aussi constaté des tirs au fusil de chasse contre les forces de l’ordre. Hasard du calendrier, ces quartiers venaient d’être déclarés « zone de sécurité prioritaire » quelques jours plus tôt.

Divers commentateurs ont voulu comprendre l’événement en ressortant la bonne vieille excuse sociale. Ces violences devraient ainsi être expliquées voire excusées par la situation sociale de leurs auteurs au détriment des responsabilités individuelles. Avant d’être des délinquants, les émeutiers sont des jeunes désœuvrés. Brûler une école maternelle ne serait alors qu’une réponse à un système qui les exclut.
Sur le site de L’Express, l’inénarrable sociologue Laurent Mucchielli, affirme sans rire : « Cela n’a rien d’un jeu pour les jeunes qui y participent (aux émeutes, NDLR). Il s’agit d’un cri de rage et de colère. Contre le chômage qui n’a jamais été aussi élevé. Contre l’échec scolaire également qui atteint dans les quartiers défavorisés des taux énormes ». Chez Médiapart, on rappelle les précédentes émeutes qui ont frappé le quartier depuis 18 ans et on souligne les « réalités immuables » : « Le taux de chômage était de 33 % en 1990 dans la zone urbaine sensible d’Amiens-Nord ; de près de 40 % en 1999. Il se situerait aujourd’hui encore autour de ce chiffre de 40 % ».
Dans Le Monde, Cindy Leoni, présidente de SOS Racisme, souligne le « terreau hautement inflammable des quartiers populaires », dénonçant la « stigmatisation » des jeunes de banlieue et le « taux de chômage deux fois plus élevé que sur le reste du territoire national ». Son prédécesseur Dominique Sopo écrit dans Libération : « Les émeutes d’Amiens ne posent d’ailleurs pas de réalité qui ne soit déjà connue (…). Une étincelle qui part d’une tension avec la police nationale et des jeunes frappés par le chômage et le désœuvrement qui incendient des équipements publics (…) ».
Toujours dans Libé, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de la rédaction, lance une adresse à la gauche : « Qu’elle renoue avec ses principes et la priorité absolue au social. Qu’elle démontre clairement que le réalisme se situe du côté de ceux qui jamais ne cherchent à attiser les peurs en confondant, par exemple, insécurité et sentiment d’insécurité ».
Pour cette gauche bobo, les émeutiers sont donc devenus la nouvelle avant-garde révolutionnaire quand l’honnête ouvrier ne serait plus qu’un réac lepéniste. En 2005, la gauche radicale parlait même de « révolte des quartiers populaires » pour évoquer les violences urbaines. A croire que Karl Marx est un auteur en vogue chez les voyous de banlieue.

Au PS, on a au contraire voulu éviter les accusations d’angélisme. François Hollande a appelé à mobiliser « tous les moyens de l’Etat » contre les violences. Lors de l’université d’été de la Rochelle, Manuel Valls, très applaudi par ses camarades, a lancé : « Je ne crois pas à la démarche oui à la sécurité mais d’abord l’emploi, oui à la sécurité mais d’abord la prévention ».
Les socialistes reviennent de loin. En mars 2002, Jospin admettait sa « naïveté » en ayant cru que la baisse du chômage ferait reculer l’insécurité. En 2005, Arnaud Montebourg comparait les émeutes urbaines aux « jacqueries » et à la « révolte des Canuts » validant ainsi la thèse de la révolte sociale. Et une semaine à peine avant les violences d’Amiens-Nord, Christiane Taubira, ministre de la Justice, voulait « arrêter » avec les courtes peines et remettre en cause le doublement des centres éducatifs fermés.

La thèse de l’excuse sociale n’a donc pas totalement disparue. Pour démonter cette théorie fumeuse, il suffit pourtant d’aller… à Amiens. La ville comporte en effet deux autres ZUS (zone urbaine sensible) en plus des quartiers Nord : Etouvie à l’ouest (36% de chômage) et les quartiers Sud-est (27% de chômage). Avec une situation sociale aussi difficile qu’Amiens-Nord, ces ZUS ont paradoxalement été peu touchées par les dernières émeutes et ont, sans être calmes, une meilleure réputation (ou une moins mauvaise, c’est selon).

Cette différence vient d’abord de la démographie. « Amiens-Nord, c’est 15 000 habitants, Etouvie 8000 » explique Brigitte Fouré (Nouveau Centre), élue municipale depuis 1989 et maire de 2002 à 2007. D’où de plus fortes dynamiques de groupes. On n’hésite moins à suivre la masse et ses meneurs quand les effectifs sont plus nombreux.
Mais il y a aussi une explication historique. En novembre 1994, de violentes émeutes secouent les quartiers Nord. En cause, des CRS ayant eu la main un peu lourde sur le gaz lacrymogène. Depuis, « il y a une histoire avec les CRS », confirme Brigitte Fouré. C’est cette tension permanente qui a amené le classement d’Amiens-Nord en ZSP. A l’inverse, l’ambiance serait meilleure avec les gendarmes mobiles, pendant militaire des CRS.
Alors la faute à qui ? A des CRS trop provocants ? Mais à Amiens Nord, « tout devient prétexte pour en découdre avec la police » selon Emilie Thérouin, adjointe (Europe-Ecologie) au maire d’Amiens chargée de la sécurité.

D’ailleurs, l’origine des émeutes d’août paraît bien futile. Pour la presse nationale, tout serait parti d’un contrôle policier houleux. Le dimanche 12 août vers 23 heures, un jour avant le début des émeutes, une famille se recueille après le décès d’un jeune dans un accident de moto. Un peu plus loin, la BAC contrôle un automobiliste roulant à contre-sens. La famille endeuillée vient s’opposer au contrôle, la tension monte, les CRS interviennent et la police doit user de gaz lacrymogènes et de flash-balls pour se dégager. Bilan de la bagarre : 4 CRS blessés. La famille en question a protesté dans les médias accusant la police de violences injustifiées. Un incident qui aurait alors révolté les jeunes du quartier.

Mais ces violences ont visiblement été préparées bien avant ce fameux contrôle. Selon Le Courrier Picard, une voiture est venue livrer des émeutiers en mortiers dès 20h30 soit près de deux heures et demi avant l’incident. Et « la tension couvait depuis début août », ajoute Emilie Thérouin.
La thèse des jeunes désœuvrés en révolte contre la société ne se vérifie donc pas. Un misérabilisme qui nie une évidence : si les coupables de violences urbaines sont issus des classes populaires, c’est aussi le cas de leurs victimes. A Amiens, on a brûlé des voitures d’ouvriers et de femmes de ménage, on a privé des enfants d’immigrés de leur école, mais Mucchielli et Bourmeau ne s’intéressent qu’aux émeutiers. Ils croient que les émeutes sont une conséquence des inégalités sociales alors qu’elles ne font que les aggraver. Les plus pauvres perdent leurs rares biens et leurs quartiers deviennent de plus en plus ghettoïsés. La « stigmatisation » des cités sensibles vient plus des réactions à ces violences que d’un supposé racisme atavique de la société française.
« C’est malsain de chercher des excuses », estime Emilie Thérouin. D’autant plus que la pauvreté ne concerne pas que les grands quartiers urbains gangrénés par la délinquance. A ce sujet, l’adjointe au maire cite Fractures Françaises, le livre de Christophe Guilluy « qui met les pieds dans le plat » au sujet des inégalités dans les milieux ruraux et périurbains, sans bénéficier de la même attention politique et médiatique. La Somme, département industriel et rural, est au cœur de ses problématiques avec une précarité qui sévit aussi dans les villages et petites villes.

En cela, la Somme possède un taux de chômage équivalent à celui de la Seine-Saint-Denis (12%) mais, au delà du cas d’Amiens-Nord, les taux de délinquance y sont totalement différents. Selon l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales, en 2011, on comptait 28,4 atteintes aux biens pour 1000 habitants dans la Somme contre 59,7 dans le 93. Pour les atteintes aux personnes , on relevait 8,3 actes pour 1000 habitants dans la Somme contre 20,7 dans le 93. Même situation dans l’Aisne, toujours en Picardie. On y constate un chômage plus fort que dans le 93 (14,1%) mais une délinquance beaucoup plus faible (25 atteintes aux biens et 8,7 atteintes aux personnes pour 1000 habitants). Des chiffres que ne citent pas Bourmeau et consorts.

L’insécurité est donc bien un problème en soi. Mais dix ans après la « naïveté » de Jospin, on trouve encore des chercheurs au CNRS et des directeurs adjoints de rédaction pour parler de « sentiment d’insécurité » et ressortir la bonne vieille excuse sociale. Ces « naïfs » se croient de la « vraie » gauche mais cautionnent la loi du plus fort et la défaite de l’Etat au détriment des plus démunis. Cette « naïveté » a coûté cher à Lionel Jospin. Libé n’a qu’à bien se tenir.

*Photo : philippe leroyer

Ballet ministériel au Medef : quand on aime, on ne compte pas…

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Franc succès pour l’Université d’été du Medef ! Pendant trois jours, pas moins de huit ministres ont défilé à la tribune, le Premier d’entre eux ayant même honoré de sa présence l’organisation patronale en prononçant, le 29 août, un discours inaugural. Pour l’essentiel des organes de presse, M. Ayrault a rassuré les patrons en soulignant être « attentif aux difficultés » qu’ils rencontrent, « mais aussi à leurs propositions ». Il leur a également fait part de son estime, conscient qu’il était de « leur apport décisif à l’économie ».

Comme de juste, la présence de nombreux ministres a satisfait les principaux responsables du MEDEF, Mme Parisot observant d’ailleurs avec satisfaction les positions du gouvernement évoluer. Le contraire eût été de toute évidence surprenant tant il aurait été malvenu, du côté des patrons, de se montrer trop critiques envers un gouvernement qui, en se déplaçant, offrait des marques de conciliation.

Voilà donc le Medef et le gouvernement réconciliés après le clash de la conférence sociale de juillet dernier. Las ! La romance médiatique serait-elle trop belle ? Qui aura pris la peine d’écouter le discours du Premier ministre en entier ne pourra que s’interroger sur les résultats de l’opération de communication apparemment réussie du MEDEF. Durant près de 50 minutes, Jean-Marc Ayrault n’a en effet rien fait d’autre que d’égrener les multiples mesures, déjà répétées à satiété, du programme de campagne de François Hollande. De quoi rassurer les chefs d’entreprise ?

Après tout, ces derniers, qui appellent de leurs vœux plus de flexibilité du travail et des mesures pour renforcer la compétitivité hors coût de leurs entreprises (entendre le financement de l’innovation, les investissements…), ont de quoi se réjouir – pour peu qu’ils aiment à se payer de mots. Le gouvernement est en effet plus que jamais mobilisé pour, réfléchir à « l’amélioration et la sécurisation juridique des procédures de licenciement collectif », créer de nouveaux types de contrats aidés, conserver des prix de l’énergie compétitifs en réduisant de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production nationale d’énergie (cherchons la logique…), ouvrir enfin des « chantiers de compétitivité » une fois rendu le rapport de Louis Gallois sur le sujet.

Bref, il ne manquait rien à cette Université d’été si ce n’est peut-être que Laurence Parisot aurait dû inscrire au programme des cours accélérés d’avalage de couleuvres.

Docteur Yersin et Mr. Millet

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À peine revenu de ma Suisse natale, la rumeur parisienne m’a chuchoté les noms du probable prix Goncourt, Patrick Deville, et celui de l’écrivain par qui le scandale ne manquerait pas d’arriver, Richard Millet. Je me suis aussitôt procuré : Peste et Choléra, ainsi qu’Éloge littéraire d’Anders Breivik. Le premier est une biographie, aussi surprenante que talentueuse, d’un de mes compatriotes vaudois, le biologiste Alexandre Yersin qui a découvert le bacille de la peste et vécu au Vietnam où il est considéré aujourd’hui encore comme une légende. On comprend que Patrick Deville ait mis en exergue à son livre ces deux vers de Jules Laforgue :
 » Ah! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans !  »

Entrer dans la légende : Anders Breivik a tenté le coup en Norvège. Les meurtriers de masse se bousculant en ce siècle charlatan (mais quel siècle ne l’est pas ?), il lui manquait une caution littéraire. Il l’a trouvée avec Richard Millet qui brigue la place convoitée d’écrivain le plus haï de France. Il est parvenu en une vingtaine de pages souvent brillantes à obtenir ce dont rêvent tous les auteurs : une page dans Le Monde où le troupeau des bienpensants bêle son embarras. Car Richard Millet n’est pas n’importe qui : éditeur chez Gallimard, il a à son actif quelques prix Goncourt et une solide réputation d’écrivain ne mâchant pas ses mots. Fallait-il pour autant plaider la cause d’Anders Breivik, tout en condamnant les massacres commis par ce croisé anti-islamiste ? Avouons que nous nous sommes délectés à la lecture de cet opuscule, sans partager pour autant les analyses socio-politiques souvent farfelues de Richard Millet. Peu importe d’ailleurs : qu’un écrivain dise ce qu’il pense et qu’il le dise avec talent est devenu si rare que nous sommes prêts à prendre sa défense, même si le soldat Breivik ne mérite sans doute pas d’être sauvé. Et félicitons dans le même élan la justice norvégienne de l’avoir reconnu responsable de ses actes. À vrai dire, c’est la seule chose qui lui tenait vraiment à cœur. On ne se lance pas dans une entreprise aussi insensée pour être in fine discrédité par la psychiatrie. Et concluons avec Alexandre Yersin qu’entre la peste et le choléra, l’humanité est bien mal lotie. Une seule solution : la fuite. Dans la science, la littérature…ou le crime.

Le roman dont Rio est l’héroïne

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Après trois romans, quelques pamphlets, un recueil de nouvelles et deux essais — faut-il les voir comme des tentatives ? — consacrés au Brésil, dont l’un à son maître Georges Bernanos, Sébastien Lapaque attaque la rentrée littéraire avec un roman qui, à coup sûr, ne passera pas inaperçu. C’est à Rio de Janeiro, là où Bernanos posa bagage en 1938, que La Convergence des alizés prend racine. Et c’est en Argentine, en Uruguay, puis enfin à Paris, que vont éclore, de branches nervées de personnages et d’aventures, la fleur et le fruit d’un livre qui plonge au cœur des hommes et dans l’épicentre d’un pays chapelet de mystères. Car, faut-il s’en étonner, c’est en rosaire que l’histoire s’enroule et se déroule, serpente et se faufile, jusqu’à créer la corolle dentelée qui donne au récit ses saveurs épicées.

La Convergence des alizés débute dans l’adversité, mystère douloureux. Helena Bohlmann, une brillante thésarde en climatologie a subitement quitté Belém en laissant à José Luiz Inacio Correia de Melo, dit Zé, un Brésilien né d’une mère cabocle et d’un père portugais, un mot d’adieu en forme d’anaphore pour le moins troublante : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime. » Une phrase qui lance l’amant à la recherche de sa namorada. Ce dernier cheminera avec pour fil d’Ariane les mots du blog altermondialiste Apocalypse Agora. C’est sur ce même blog qu’écrit Zelda Martín, aimable Argentine exilée à Rio qui deviendra l’assistante du présentateur populaire de TV Mundo, Ricardo Accacio, dont les prisonniers du centre carcéral de Bangu ont juré la perte. Ce climat de violence carcéral se retrouve dans les favelas, ces zones incontrôlées qui entérinent la misère sociale d’une ville mise à sac par la finance globalisée dans lesquels deux jeunes noirs, Sidney Pouce-Coupé et Paulo Leãozinho, vivent sous le joug des frères Cardero, cols blancs de la blanche.

Entre ces tristes desseins, des flashes, des éclats et des couleurs, mystère lumineux. Sébastien Lapaque esquisse ici et là des aplats pigmentés qui font voir le Brésil comme dans un kaléidoscope. Il y a bien sûr les couleurs du drapeau national, du jaune, du vert, du bleu et la valeur, le blanc. On les retrouve sur les oiseaux, les fleurs, les arbres et les fleuves. Mais avant tout, ces couleurs racontent l’histoire des maisons royales de Bragança et des Habsbourg. En géopoète, Lapaque écume les lieux et les places : Copacabana bien sûr, Ipanema, le Pain de Sucre, le Corcovado, Belo Horizonte et sa teinte d’argile rouge, l’île de Paqueta, créé par Dieu pour enfermer le calme du monde entier – seul endroit de la planète où il existe un cimetière pour oiseaux – , et tant d’autres noms que l’on décline dans des roulements suaves sentant bon la cachaça, le sucre de canne et le limão verde. Samba !

Pas d’histoire d’amour sans évocation du Salut et de la foi. Maria Mercedes, prostituée un peu fanée du Bum-Bum café – comment ne pas y voir une nouvelle Marie de Magdala ? — aime la fête dédiée à la reine de la mer et des mères, la déesse Yemanjá ; et les lancers de cauries, ces coquillages qui servent à la divination. Sait-elle qu’elle trouve sa rédemption en recueillant Sidney Pouce-Coupé pourchassé par des narcotrafiquants ? Que dire aussi de Gabriela, la contrite, qui cherche dans son voyage dans l’intérieur du pays et auprès de son oncle, le pouvoir de lier et délier, poursuivant la réconciliation ? Mystère glorieux.

Entre les lignes, des personnages vagabondent au Brésil, en Argentine et ailleurs, rémanences d’images réelles. Il y a Malraux venu à Brasília en août 1959, poser la première pierre de la Maison de la Culture française en prononçant un fameux discours avec « ce final incroyable » : « Salut, Capitaine intrépide, qui rappelle au monde que les monuments sont au service de l’esprit ! » ; Claude Lévi-Strauss, à qui le Brésil révéla sa vocation ethnographique, lui-même clef de ce roman. Et puis Jorge Luis Borges, omniprésent dans les pages de La Convergence des alizés, l’immense poète argentin qui prononça à l’université de Belgrano, en 1978, le jour du match de coupe du Monde entre l’Argentine et la Hongrie, un discours sur l’immortalité.

L’immortalité, et si tout était là ? Car ce livre est un mystère, un mystère joyeux.

*Photo : Remy Scalza

Affaire Millet : Pour qui sonne le glas à Saint-Germain-des-Prés ?

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La rentrée piaffe d’impatience, toute désireuse qu’elle est de nous asséner ses mouvements sociaux, ses régimes miracles, ses familles populaires gavés d’électronique qui rechignent pour un cahier à spirales à deux euros… ses diésélistes soulagés par les six centimes de Mosco-veni-vidi-vici, sa « guerre des chefs à l’UMP » sans oublier son rituel tsunami automnal de romans inspirés, la fameuse « rentrée littéraire ».

Qui dit « rentrée littéraire » dit « Clochemerle »: le scandale annuel qui embrase tout le périmètre délimité par la rue du Bac, le boulevard Raspail, la rue de Vaugirard, le Boulevard Saint-Michel et enfin les quais de Seine. Cette année la pissotière, c’est Richard Millet qui en hérite. Sa faute ? Un éloge littéraire d’Anders Breivik, mais ça, vous le savez déjà, on ne parle que de cela entre les Armstrong morts et vivants, les cartables et les Roms. Il n’en est pas à son coup d’essai le monstre, il en remet une couche, histoire d’embarrasser son employeur, en l’occurrence Gallimard, à qui il a fait gagner des sommes rondelettes en découvrant des bêtes à Goncourt, notamment Jonathan Littell, couronné en 2006 pour Les Bienveillantes et Alexis Jenni, lauréat l’an dernier.

N’allez surtout pas y voir une quelconque manifestation de jalousie professionnelle, n’empêche, entre Le Select et Les Deux Magots, se court un sprint pire qu’aux JO. S’y tirent la bourre des auteurs plus ou moins pourvus ou dénués de talent et de notoriété. Outsider ou favori, il faut à tout prix être le premier à agonir Millet, l’islamophobe, le provocateur, le raciste, naturellement coupable sans qu’il soit besoin d’ouvrir d’enquête, puisqu’il ne prétend même pas être de gauche.

À l’arrivée, que penser de tout ce raffut ? Le coup éditorial de Pierre-Guillaume de Roux est habile, voire un rien pervers, digne de son illustre père. Les hypothèses et les conclusions de Millet sont hautement contestables, comme tout ce qui s’écrit ici-bas, hormis peut-être l’annuaire du téléphone. Et les vociférations des censeurs et des cuistres sont hilarantes, comme toujours, surtout vues de ma Transbochie mosellane : quel beau chœur des pleureuses qui va de Ben Jelloun ex-thuriféraire officiel de notre ami le roi tortionnaire Hassan II à Laclavetine, éternel obscur de l’écurie Gallimard. Ce dernier, bel exploit, ose la nuance : tout en traitant le Richard de crétin ignoble, il défend, du haut de son talent méconnu, la liberté d’expression de son prochain: « Il y a toujours eu chez Gallimard des gens discutables sur le plan des idées, c’est déplaisant mais c’est son droit »

Laclavetine est trop bon. Mais outre qu’il a le même prénom que Le Pen père – c’est déjà suspect – j’aimerais beaucoup qu’il m’explique ce que sont des « gens discutables sur le plan des idées » : il y aurait donc des idées indiscutables et des individus ad hoc ? Jésus, Stéphane Hessel, Yannick Noah, Drieu La Rochelle récemment momifié en Pléiade Gallimard sans que ni Tahar ni Jean-Marie ne s’étranglent ?…

Pour finir, et vous trouverez, tout seul, j’en suis sûr, le rapport avec le schmilblick (Liban, Syrie et tutti quanti) un bout de texte d’un gars terriblement discutable sur le plan des idées, Curzio Malaparte : « La peste était dans leur pitié, dans leur désir même d’aider ce peuple malheureux, de soulager ses misères, de le secourir dans sa terrible disgrâce. Le mal se cachait dans leur propre main, dans cette main fraternellement tendue à ce peuple vaincu[1. La Peau, traduction de René Novella. Denoël éditeur / Gallimard Folio.]».

L’affront fait à Orwell

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Tout commence lorsque le George Orwell Memorial Trust, dirigé par l’ancien travailliste Ben Whitaker, propose la construction d’une statue à l’effigie de l’écrivain en face des nouveaux bureaux de la BBC dans le centre de Londres et récolte même 60 000 £ de fonds pour le projet. C’est plutôt logique, sachant qu’Orwell a exercé le métier de journaliste à la BBC de 1941 à 1943. Le projet reçoit alors le soutien de nombreuses personnalités comme l’acteur Rowan Atkinson ou le fils de l’écrivain lui même, Richard Blair. La construction est confiée au sculpteur Martin Jennings à qui l’on doit la statue du poète britannique John Betjeman que l’on peut contempler à l’intérieur de la gare de St Pancras à Londres. Puis le projet avorte brutalement après que ses concepteurs ont essuyé un refus catégorique de la part de la direction de la BBC. Selon un porte-parole de la chaîne, les raisons en seraient purement esthétiques, le risque étant que la statue fasse de l’ombre au travail de l’artiste Mark Pimlott à même la chaussée. Mais lorsque la journaliste et membre du parti travailliste Joan Bakewell approche l’actuel directeur général de la BBC Mark Thomson pour connaître les raisons officieuses de cette décision, les explications qui lui sont données laissent entendre un autre son de cloche. Les raisons politiques apparaissent alors clairement : l’auteur de 1984, La ferme des animaux et de Hommage à la Catalogne serait, selon l’expression de M. Thomson, jugé « trop à gauche » ! Désormais, la réalisation de ce projet est suspendue à la décision du conseil municipal de Westminster qui doit avaliser la construction de la statue dans un nouvel emplacement à proximité de la BBC, à savoir Portland Place.

Quand on connait l’hostilité qui fut la sienne à l’égard du stalinisme, on peut légitimement qualifier cette décision de scandaleuse. Orwell trop à gauche, vraiment ? Rappelons par exemple qu’il lui arrivait de se définir comme « anarchiste tory », une formule baroque reprise par le philosophe Michéa dans le titre d’un de ses essais[1. Jean Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory (Editions Climat, 2000)]. Au delà de l’évident oxymore qu’il constitue, ce qualificatif a le mérite d’exprimer la complexité de sa pensée. Certes, Orwell se définissait avant tout comme socialiste mais, de par son attachement à l’humanisme et à ce qu’il appelait la « common decency » (le sens moral), sa conception du socialisme était aux antipodes de celle d’un Lénine et, d’autant plus, d’un Staline. Doit-on rappeler que ses œuvres romanesques majeures, à savoir 1984 et La ferme des animaux, furent écrites en réaction à la complaisance vis à vis du stalinisme qui était celle de la gauche anglaise à cette époque ? Le socialisme d’Orwell était empreint de patriotisme, voire d’un certain conservatisme. En adversaire du totalitarisme et en amoureux de la liberté, Orwell serait aujourd’hui hostile, s’il était encore vivant, à ces dirigeants populistes qui se réclament de la gauche tout en réduisant la liberté de la presse comme Hugo Chavez au Vénézuela. Elémentaire, mon cher Thomson. Orwell ne serait sûrement pas offensé d’être étiqueté trop à gauche mais encore faut-il savoir de quelle gauche l’on parle ! Très attaché aux mots et aux concepts, Orwell se réclamait d’un socialisme originel, loin de la forme totalitaire qu’il prit dans l’ex-URSS. En tant que directeur général de la BBC, Mark Thomson ne peut ignorer tout cela.

George Orwell était un visionnaire à plus d’un titre. Sans doute n’aurait-il pas été étonné, et encore moins choqué, par cette affaire. En effet, lorsqu’il démissionne de ses fonctions de journaliste à la BBC en 1943 après avoir travaillé au sein de l’Eastern Service (qui couvrait alors l’information à destination des Indes), il écrit dans sa lettre de démission : « Depuis quelque temps, j’ai pris conscience que je gaspillais mon temps et l’argent public en faisant un travail qui ne produit aucun résultat ». L’écrivain préférait délaisser sa carrière journalistique pour se consacrer entièrement à la littérature. La suite de l’histoire montre qu’il a eu raison. En effet, c’est après son départ de la BBC qu’il se mit à écrire La ferme des animaux (1945) et 1984 (1948) ! Sans cela, Orwell serait resté un écrivain méconnu et son oeuvre n’aurait par conséquent jamais eu l’impact qu’elle a pu avoir et qu’elle a encore. Sans doute avait-il senti que le politiquement correct était déjà à l’oeuvre dans le monde de l’information et qu’il lui fallait retrouver sa liberté pour s’approcher de la vérité[2. A ce sujet, lorsque Orwell était journaliste à la BBC, il travaillait dans le bureau 101. Or, dans son roman 1984, le héros se fait torturer dans une salle portant ce même numéro !].

*Photo : New Chemical History

A Athènes, l’Aube dorée espère rafler la mise

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Au pays de Socrate, la référence à l’Antiquité ou à la mythologie grecques sert souvent des intérêts purement politiques. C’est le cas des déclarations de Nikos Dendias cet été. Pour le ministre grec de la protection civile, « il faut lutter contre l’invasion d’immigrants qui est l’une des plus importante qu’ait connue le pays des depuis celle des Doriens au IVème siècle ». C’est en ces termes que le ministre a lancé l’opération « Xenios Zeus » (Zeus protecteur des étrangers) : une « chasse » aux sans-papiers dans le centre d’Athènes et à la frontière gréco-turque.

Depuis un mois, nuit et jour, des milliers de policiers traquent les émigrés du pays et placent en centre de rétention ceux qui ne sont pas en règle. Certains sont même rapatriés dans leur pays d’origine. Mais cela est rarement le cas. Et pour cause, ces dix dernières années, la Grèce est devenue la plaque tournante de l’immigration clandestine pour des familles entières qui viennent de pays en guerre ou à situation politique instable, comme l’Afghanistan ou la Syrie. Pour ceux-là, pas question de rentrer chez eux. Ils sont plus de 300 à entrer tous les jours sur le territoire grec par la Turquie voisine. Condamnés à vivre un véritable cauchemar, ils veulent tous se diriger vers l’Europe, « la vraie » comme ils disent (France, Angleterre ou Allemagne), en quête d’un avenir meilleur. Mais en vertu des conventions européennes, et notamment des accords de Dublin 2, ils se retrouvent piégés dans le premier pays européen d’arrivée. Ils s’éparpillent alors dans tout le pays, transformant la Grèce en une sorte de Sangatte à ciel ouvert. Dans les grandes villes, ils errent, devenant vendeurs à la sauvette ou main d’œuvre corvéable à merci, à la recherche de quelques euros pour survivre.

Les étrangers représenteraient aujourd’hui près de 10% de la population grecque, leur nombre ayant triplé ces dix dernières années. Et avec la crise, ils sont devenus la cible privilégiée des extrémistes, à commencer par les militants de Chryssi Avgi, Aube dorée en grec. C’est le nom du parti d’extrême droite, à l’idéologie inspirée par Mussolini et Salazar, entré pour la première fois au parlement grec après les élections législatives du 17 juin dernier, avec 18 députés. Ce nouveau parti, que l’on peut qualifier sans ambiguïté de néo-nazi, est essentiellement composé de malabars, le crâne rasé, vêtus de treillis et arborant le drapeau grec avec la croix orthodoxe à chacun de leur déplacement. Ils diffusent leur idéologie xénophobe au quotidien et profitent d’une quasi impunité juridique. Les sondages leur attribuent même une cote de popularité croissante, alors que tous les autres partis représentés au parlement sont en chute libre. Pour un nombre grandissant de Grecs, ils constituent de fait la seule véritable opposition au mémorandum et aux mesures d’austérité qui ont plongé la société grecque dans la précarité et le désespoir. C’est ce qui explique leur ascension fulgurante. Il y a encore cinq ans, ce groupuscule marginal rassemblait 0,5% d’opinions favorables.

“Les émigrés sont devenus les boucs émissaires de la situation du pays (…) Cela peut paraître étonnant quand on sait qu’il y a encore quelques années, l’eldorado grec faisait massivement venir des immigrés, notamment pour achever les grands travaux comme ceux des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. Bien entendu, aucun n’était naturalisé et ne recevait de sécurité sociale. Résultat, avec l’arrivée massive de réfugiés dernièrement et avec la crise, certains Grecs, les accusent ouvertement de prendre leur travail. Et ce discours résonne dans tous les pans de la société » explique Spiros Rizakos, membre de l’ONG Aitima. Cet avocat aide les migrants à demander l’asile politique ou à légaliser leur statut sur le territoire grec. Il s’inquiète de la situation, car il constate une croissance exponentielle des attaques xénophobes. Depuis le début de la crise, les ratonnades et autres passages à tabac sont en effet devenus des actes quotidiens.

Sans les nommer, la plupart des associations humanitaires dénoncent les agissements des membres actifs du parti de l’Aube dorée, souvent guidés par une admiration non dissimulée pour Hitler. Leur chef Nikos Michaloliakos nie publiquement l’existence des chambres à gaz et de l’Holocauste. Ses nouvelles cibles : les handicapés et les homosexuels. Les derniers tracts de l’Aube dorée leur adressent un message on ne peut plus clair : « Après les migrants, ce sera votre tour ».
D’après l’analyste politique Nikos Xydakis, éditorialiste au quotidien Kathimerini, la démocratie grecque est clairement en danger. « Ils instrumentalisent les mythes et les symboles historiques de notre pays, alors que dans les faits, ils profitent de la vulnérabilité des personnes désespérées et d’un État social lacunaire”, estime-t-il. Les électeurs de ce parti ont sans doute la mémoire courte. Ils oublient à quel point la Grèce a souffert de la folie meurtrière des nazis : un tiers de la population d’Athènes finit fusillée ou morte de faim, sans oublier des villages entiers dont tous les habitants ont été tués, y compris les enfants.

Le plus étonnant est qu’aucune autorité ne condamne les agressions perpétrées par l’Aube Dorée. Certains craignent pourtant d’assister à la résurgence de l’extrême droite en Grèce, considérant que la Grèce fonctionne comme un laboratoire social européen. Pris de court par les échéances financières et sociales, le gouvernement grec ne prend pas le temps de résoudre les problèmes migratoires. La montée de l’extrême droite xénophobe portée par la crise pourrait la confronter à une situation inextricable.

*Photo : wiki commons.

Journalistes et politiques : les structures élémentaires de la parenté

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À peine écartée de France Inter et de France 2, au nom de la déontologie parce qu’elle est la compagne d’un ministre, la journaliste Audrey Pulvar a été nommée à la tête des Inrockuptibles. Dans son premier éditorial, qu’elle consacrait aux démantèlements des camps de Roms, elle apostrophait le Président de la République : “Cher François, on n’a pas voté pour ça”. La familiarité avec laquelle la journaliste s’adresse au président est surprenante: outre le fait qu’elle est de mauvais augure, parce qu’elle peut devenir synonyme d’irrespect, elle reflète le lien de connivence qui unit le pouvoir politique et la presse. Audrey Pulvar, qui est la compagne d’Arnaud Montebourg, a en effet été nommée directrice des Inrocks par Matthieu Pigasse, le gérant de la banque Lazard, qui a activement soutenu la candidature de François Hollande à l’élection présidentielle.

Toujours est-il que cette connivence journalistique, dénoncée par Jean Quatremer dans son livre Sexe, mensonges et médias et sur son blog, est trop récurrente pour passer inaperçue. Outre Arnaud Montebourg, deux autres ministres du gouvernement Ayrault sont en couple avec des journalistes : Michel Sapin avec une journaliste aux Échos, et Vincent Peillon avec une journaliste au Nouvel Observateur. Et personne n’ignore, évidemment, que le président de la République partage sa vie avec Valérie Trierweiler, toujours salariée de Paris Match. Le phénomène n’est pas nouveau: on se souvient de François Mitterrand, interviewé le 14 juillet 1992 par Anne Sinclair, femme du ministre de l’Industrie de l’époque Dominique Strauss-Kahn, et Christine Ockrent, épouse du ministre de la Santé Bernard Kouchner. À droite, la liaison de Jean-Louis Borloo et de Béatrice Schönberg fut en son temps dénoncée par… Arnaud Montebourg ! Alors? Comment expliquer cette attirance des politiques pour les femmes journalistes ?

C’est du côté de l’anthropologie, et des peuples premiers, que l’on peut s’aventurer à trouver une réponse. Alors que les structures de parenté sont complexes dans nos sociétés dites développées, elles sont plutôt élémentaires chez nos politiques. On retrouve chez eux des pratiques que les anthropologues ont observées dans nombre de sociétés traditionnelles. Claude Lévi-Strauss a expliqué que les structures élémentaires de la parenté étaient fondées sur la « circulation des femmes »[1. Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton de Gruyter, 2002, 591 pages.]. En effet, que l’on soit un indien d’Amazonie ou un homme politique français, on n’épouse pas n’importe qui. La prohibition de l’inceste, qui est universelle et qui établit le passage de la nature à la culture, oblige les hommes à chercher des épouses dans d’autres groupes de parenté. La circulation des femmes est à l’origine d’alliances entre différents groupes. Quand nos politiques se lient avec des journalistes, ils reproduisent ce modèle et expriment un déséquilibre : la politique reste dominée par les hommes alors que le journalisme s’est féminisé. On remarquera que les politiques et les journalistes ne sont pas des groupes très éloignés : ils sont tous issus des mêmes écoles, notamment Sciences Po, puis sont amenés à se côtoyer dans le cadre de leur activité professionnelle, si bien que l’on pourrait parler ici, lorsqu’ils se marient entre eux, d’une certaine forme d’endogamie, un peu comme les Wolof ou les Touareg qui privilégient le mariage avec la cousine croisée matrilatérale.

Les alliances matrimoniales conditionnent d’autres types de relations, notamment politiques et économiques. Sous l’Ancien régime, les mariages entre princes servaient les intérêts politiques des souverains. Aujourd’hui, les liens de parenté semblent encore jouer un rôle non négligeable dans l’exercice du pouvoir, voire dans le recrutement des gouvernants. Il n’a échappé à personne que, d’une élection présidentielle à l’autre, deux candidats de 2012 avaient un lien de parenté avec deux candidats de 2007: Marine Le Pen est la fille de Jean-Marie Le Pen et François Hollande le père des enfants de Ségolène Royal. Comme si deux lignages étaient ici en compétition pour la conquête du pouvoir ! Enfin, lorsqu’on lit dans Le Canard enchainé que l’époux de Fleur Pellerin vient d’entrer au cabinet de Marylise Lebranchu, que le mari de Najat Vallaud-Belkacem est devenu conseiller d’Arnaud Montebourg et que l’épouse du conseiller de l’Élysée Aquilino Morelle dirige le cabinet d’Aurélie Filippetti, on entrevoit que ceux qui ont dénoncé pendant cinq ans la clique du Fouquet’s forment également un clan. Le clan est un concept anthropologique: les anthropologues parlent en effet de “sociétés claniques” lorsque des individus, qui prétendent descendre d’un même ancêtre, sans que cela soit nécessairement démontré, remplissent des fonctions politiques, voire économiques. Ici, François Mitterrand, que l’on surnommait justement Tonton, c’est-à-dire en utilisant un terme de parenté, incarne l’ancêtre dont les membres du clan se réclament. La rose est le végétal qui, tel un totem, permet d’identifier le clan. Dans ces conditions, le jour de l’investiture de François Hollande, la présence de Mazarine, la fille naturelle de François Mitterrand, avait une fonction hautement symbolique.

Mais revenons à la circulation des femmes. Au sein du clan qui rassemble la gauche, le groupe des politiques choisit, avec une certaine fréquence, son épouse dans le groupe des journalistes. Claude Lévi-Strauss a insisté sur « le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent des femmes, non le contraire » : chez les peuples premiers, les femmes sont un matériel que l’on s’échange. La circulation des femmes est en effet au centre d’un système de prestation et de réciprocité qui pose les fondements de l’organisation sociale : on échange des biens matériels, des fonctions, du prestige ou encore des droits. Les anthropologues ont ainsi mis en avant une pratique qu’ils appellent le prix de la fiancée : il s’agit de prestations que le groupe du mari verse au groupe de l’épouse. Ainsi, un groupe donne ses femmes en échange d’une contrepartie. Si l’on transpose ce concept dans notre société, peut-on dire que les femmes journalistes sont une monnaie d’échange entre le monde de la presse et celui de la politique ? Ce n’est pas improbable : chaque année, les politiques permettent à l’État d’allouer des subventions à la presse : en 2011, leur montant était supérieur à 300 millions d’euros. Le journal Le Monde, qui appartient notamment à Matthieu Pigasse, a par exemple reçu 17 millions d’euros de subventions directes en 2010. Du coup, on peut aussi s’interroger: doit-on voir une forme de compensation lorsque Matthieu Pigasse, qui participe en tant que banquier au pouvoir économique, recase les compagnes journalistes de ses amis politiques ? En l’échange de quoi ? On sait que la banque Lazard, qui est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres, a su profiter dans le passé de ses liens avec la gauche. En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et le monopole de la banque sur le change officiel de la France lui a permis de réaliser de belles opérations à Londres. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, la banque, que l’on surnomme « le ministère bis de l’Industrie », échappe à la nationalisation grâce à l’intervention de Jacques Attali.

Pour conclure, nos hommes politiques ne sont évidemment pas des Bororo. Mais quand ils choisissent leur compagne parmi les femmes journalistes, ils semblent reproduire des structures élémentaires de parenté, qui sont fort courantes chez les peuples premiers. Dans les sociétés traditionnelles, ce sont le plus souvent les femmes qui s’occupent de la cueillette, de l’agriculture et de la cuisine : elles font bouillir la marmite et assurent la subsistance du groupe. C’est cette logique que l’on retrouve dans notre société quand les journalistes servent la soupe aux politiques.

*Photo : Patrick Peccatte/Le Nouvel Observateur

Quelques grammes de judaïsme dans un monde de brutes

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Il n’y a vraiment que les antisémites pour s’imaginer que la notion d’élection induit un sentiment de supériorité chez le récipiendaire. Un fonctionnaire peut toujours se sentir supérieur après avoir choisi et passé un certain nombre de concours, il n’en va pas de même pour un élu involontaire. Contrairement à ce que présuppose l’antisémite de base, la réaction normale d’un homme qui a été choisi par Dieu n’est pas: « Qu’est-ce que j’ai de la chance d’être juif, dis donc », mais plutôt « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être élu ? ». De même qu’il n’est jamais très agréable d’être suivi par un inconnu dans la rue, il n’est jamais très agréable d’être choisi pour se comporter moralement, et c’est pourquoi la réaction d’un juif normal consisterait plutôt à prendre ses jambes à son cou.

A la pleine satisfaction narcissique que lui suppose l’antisémite, nous devons opposer la perplexité profonde de l’élu involontaire. C’est cette perplexité que, par manque de sensibilité métaphysique, l’antisémite ne comprend pas. Il ne voit pas que cette perplexité s’étend à tout, y compris aux symboles les plus autorisés du judaïsme.


Le Dieu des juifs savait bien, Lui, que cette élection n’était pas un cadeau. Il n’a pas cherché à fuir son inexistence. « Etre athée vous tente ? Allez-y Messieurs, ne vous gênez surtout pas pour Moi », leur a-t-il dit. Et les juifs ne se sont pas privés de briller dans l’athéisme. Ils ont déconstruit le mécanisme de la croyance et ils sont allés jusqu’à remettre en cause la fonction du Père. C’était finement joué de la part du Dieu, car au final, un juif n’est jamais plus juif que lorsqu’il doute de tout.

Pour nous qui ne sommes pas juifs, cette harangue contre Dieu n’a pas été sans conséquence. Si les juifs n’avaient pas été élus, nous en serions encore à croire en l’existence de ces choses-là : l’inconscient sans lapsus, la sexualité sans perversion, la société qui fonctionne. Nous savons grâce au judaïsme qu’il n’en est rien.

C’est une contribution inestimable.

Le jeudi, c’est ravie au lit !

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Non contents d’être des gens flegmatiques et des joueurs de cricket remarquables, les Britanniques sont aussi un peuple des plus organisés. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place !

Il en va de même pour la gestion du temps, du moins si l’on en croit le magazine Which, repris par The Sun. Ainsi apprend-on que pour vendre un bien immobilier, le meilleur jour est le vendredi. C’est toujours bon à savoir, même si on ne vend pas sa maison toutes les semaines.

Par contre, pour obtenir une augmentation, il faut impérativement s’y prendre un mercredi. En effet, 7 managers sur 10 de la société de recrutement Office Angels estiment que le mercredi est LE jour pour réclamer un salaire plus élevé. C’est parait-il également le jour idéal pour une virée shopping. Donc, Messieurs, si vous voulez éviter d’accompagner Madame dans les cabines d’essayage et de transporter 2 000 paquets, débinez-vous en clamant « Impossible, Chérie, j’ai RV avec mon boss aujourd’hui, je dois lui parler de mon augmentation. » Au son du mot « augmentation », Madame se verra d’ailleurs pousser des ailes !

Pour le resto, choisissez le mardi, là aussi, la presse britannique est formelle et si une demande en mariage venait couronner ledit resto, mariez-vous un vendredi. Il n’y a visiblement pas grand-chose à faire le lundi, on se demande un peu pourquoi. Par contre, pour faire l’amour, nos informateurs sont formels : le jeudi ! Selon les chercheurs de la London School of Economics, c’est même le matin que cette activité est idéale car le stéroïde secrété par le cortex qui stimule les hormones sexuelles, est au mieux de sa forme le jeudi matin.

À vos agendas : lundi repos, mardi resto, mercredi boutiques pour Madame et négociation salariale pour Monsieur, jeudi crac-boum, vendredi vente de l’appartement et mariage. Les deux jours qui suivent c’est… semaine anglaise.

Faut-il vous dire que dans ces conditions, moi je vote pour la semaine des 4 jeudis ?

Violences urbaines : le retour de l’excuse sociale ?

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Les émeutes d’Amiens ont avancé la rentrée politique. Des violences urbaines ont en effet frappé les quartiers Nord de la ville dans la nuit du 13 au 14 août dernier. Le bilan fut lourd : des millions d’euros de dégâts, une école maternelle brûlée, 17 policiers blessés. Plus grave, on a aussi constaté des tirs au fusil de chasse contre les forces de l’ordre. Hasard du calendrier, ces quartiers venaient d’être déclarés « zone de sécurité prioritaire » quelques jours plus tôt.

Divers commentateurs ont voulu comprendre l’événement en ressortant la bonne vieille excuse sociale. Ces violences devraient ainsi être expliquées voire excusées par la situation sociale de leurs auteurs au détriment des responsabilités individuelles. Avant d’être des délinquants, les émeutiers sont des jeunes désœuvrés. Brûler une école maternelle ne serait alors qu’une réponse à un système qui les exclut.
Sur le site de L’Express, l’inénarrable sociologue Laurent Mucchielli, affirme sans rire : « Cela n’a rien d’un jeu pour les jeunes qui y participent (aux émeutes, NDLR). Il s’agit d’un cri de rage et de colère. Contre le chômage qui n’a jamais été aussi élevé. Contre l’échec scolaire également qui atteint dans les quartiers défavorisés des taux énormes ». Chez Médiapart, on rappelle les précédentes émeutes qui ont frappé le quartier depuis 18 ans et on souligne les « réalités immuables » : « Le taux de chômage était de 33 % en 1990 dans la zone urbaine sensible d’Amiens-Nord ; de près de 40 % en 1999. Il se situerait aujourd’hui encore autour de ce chiffre de 40 % ».
Dans Le Monde, Cindy Leoni, présidente de SOS Racisme, souligne le « terreau hautement inflammable des quartiers populaires », dénonçant la « stigmatisation » des jeunes de banlieue et le « taux de chômage deux fois plus élevé que sur le reste du territoire national ». Son prédécesseur Dominique Sopo écrit dans Libération : « Les émeutes d’Amiens ne posent d’ailleurs pas de réalité qui ne soit déjà connue (…). Une étincelle qui part d’une tension avec la police nationale et des jeunes frappés par le chômage et le désœuvrement qui incendient des équipements publics (…) ».
Toujours dans Libé, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de la rédaction, lance une adresse à la gauche : « Qu’elle renoue avec ses principes et la priorité absolue au social. Qu’elle démontre clairement que le réalisme se situe du côté de ceux qui jamais ne cherchent à attiser les peurs en confondant, par exemple, insécurité et sentiment d’insécurité ».
Pour cette gauche bobo, les émeutiers sont donc devenus la nouvelle avant-garde révolutionnaire quand l’honnête ouvrier ne serait plus qu’un réac lepéniste. En 2005, la gauche radicale parlait même de « révolte des quartiers populaires » pour évoquer les violences urbaines. A croire que Karl Marx est un auteur en vogue chez les voyous de banlieue.

Au PS, on a au contraire voulu éviter les accusations d’angélisme. François Hollande a appelé à mobiliser « tous les moyens de l’Etat » contre les violences. Lors de l’université d’été de la Rochelle, Manuel Valls, très applaudi par ses camarades, a lancé : « Je ne crois pas à la démarche oui à la sécurité mais d’abord l’emploi, oui à la sécurité mais d’abord la prévention ».
Les socialistes reviennent de loin. En mars 2002, Jospin admettait sa « naïveté » en ayant cru que la baisse du chômage ferait reculer l’insécurité. En 2005, Arnaud Montebourg comparait les émeutes urbaines aux « jacqueries » et à la « révolte des Canuts » validant ainsi la thèse de la révolte sociale. Et une semaine à peine avant les violences d’Amiens-Nord, Christiane Taubira, ministre de la Justice, voulait « arrêter » avec les courtes peines et remettre en cause le doublement des centres éducatifs fermés.

La thèse de l’excuse sociale n’a donc pas totalement disparue. Pour démonter cette théorie fumeuse, il suffit pourtant d’aller… à Amiens. La ville comporte en effet deux autres ZUS (zone urbaine sensible) en plus des quartiers Nord : Etouvie à l’ouest (36% de chômage) et les quartiers Sud-est (27% de chômage). Avec une situation sociale aussi difficile qu’Amiens-Nord, ces ZUS ont paradoxalement été peu touchées par les dernières émeutes et ont, sans être calmes, une meilleure réputation (ou une moins mauvaise, c’est selon).

Cette différence vient d’abord de la démographie. « Amiens-Nord, c’est 15 000 habitants, Etouvie 8000 » explique Brigitte Fouré (Nouveau Centre), élue municipale depuis 1989 et maire de 2002 à 2007. D’où de plus fortes dynamiques de groupes. On n’hésite moins à suivre la masse et ses meneurs quand les effectifs sont plus nombreux.
Mais il y a aussi une explication historique. En novembre 1994, de violentes émeutes secouent les quartiers Nord. En cause, des CRS ayant eu la main un peu lourde sur le gaz lacrymogène. Depuis, « il y a une histoire avec les CRS », confirme Brigitte Fouré. C’est cette tension permanente qui a amené le classement d’Amiens-Nord en ZSP. A l’inverse, l’ambiance serait meilleure avec les gendarmes mobiles, pendant militaire des CRS.
Alors la faute à qui ? A des CRS trop provocants ? Mais à Amiens Nord, « tout devient prétexte pour en découdre avec la police » selon Emilie Thérouin, adjointe (Europe-Ecologie) au maire d’Amiens chargée de la sécurité.

D’ailleurs, l’origine des émeutes d’août paraît bien futile. Pour la presse nationale, tout serait parti d’un contrôle policier houleux. Le dimanche 12 août vers 23 heures, un jour avant le début des émeutes, une famille se recueille après le décès d’un jeune dans un accident de moto. Un peu plus loin, la BAC contrôle un automobiliste roulant à contre-sens. La famille endeuillée vient s’opposer au contrôle, la tension monte, les CRS interviennent et la police doit user de gaz lacrymogènes et de flash-balls pour se dégager. Bilan de la bagarre : 4 CRS blessés. La famille en question a protesté dans les médias accusant la police de violences injustifiées. Un incident qui aurait alors révolté les jeunes du quartier.

Mais ces violences ont visiblement été préparées bien avant ce fameux contrôle. Selon Le Courrier Picard, une voiture est venue livrer des émeutiers en mortiers dès 20h30 soit près de deux heures et demi avant l’incident. Et « la tension couvait depuis début août », ajoute Emilie Thérouin.
La thèse des jeunes désœuvrés en révolte contre la société ne se vérifie donc pas. Un misérabilisme qui nie une évidence : si les coupables de violences urbaines sont issus des classes populaires, c’est aussi le cas de leurs victimes. A Amiens, on a brûlé des voitures d’ouvriers et de femmes de ménage, on a privé des enfants d’immigrés de leur école, mais Mucchielli et Bourmeau ne s’intéressent qu’aux émeutiers. Ils croient que les émeutes sont une conséquence des inégalités sociales alors qu’elles ne font que les aggraver. Les plus pauvres perdent leurs rares biens et leurs quartiers deviennent de plus en plus ghettoïsés. La « stigmatisation » des cités sensibles vient plus des réactions à ces violences que d’un supposé racisme atavique de la société française.
« C’est malsain de chercher des excuses », estime Emilie Thérouin. D’autant plus que la pauvreté ne concerne pas que les grands quartiers urbains gangrénés par la délinquance. A ce sujet, l’adjointe au maire cite Fractures Françaises, le livre de Christophe Guilluy « qui met les pieds dans le plat » au sujet des inégalités dans les milieux ruraux et périurbains, sans bénéficier de la même attention politique et médiatique. La Somme, département industriel et rural, est au cœur de ses problématiques avec une précarité qui sévit aussi dans les villages et petites villes.

En cela, la Somme possède un taux de chômage équivalent à celui de la Seine-Saint-Denis (12%) mais, au delà du cas d’Amiens-Nord, les taux de délinquance y sont totalement différents. Selon l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales, en 2011, on comptait 28,4 atteintes aux biens pour 1000 habitants dans la Somme contre 59,7 dans le 93. Pour les atteintes aux personnes , on relevait 8,3 actes pour 1000 habitants dans la Somme contre 20,7 dans le 93. Même situation dans l’Aisne, toujours en Picardie. On y constate un chômage plus fort que dans le 93 (14,1%) mais une délinquance beaucoup plus faible (25 atteintes aux biens et 8,7 atteintes aux personnes pour 1000 habitants). Des chiffres que ne citent pas Bourmeau et consorts.

L’insécurité est donc bien un problème en soi. Mais dix ans après la « naïveté » de Jospin, on trouve encore des chercheurs au CNRS et des directeurs adjoints de rédaction pour parler de « sentiment d’insécurité » et ressortir la bonne vieille excuse sociale. Ces « naïfs » se croient de la « vraie » gauche mais cautionnent la loi du plus fort et la défaite de l’Etat au détriment des plus démunis. Cette « naïveté » a coûté cher à Lionel Jospin. Libé n’a qu’à bien se tenir.

*Photo : philippe leroyer

Ballet ministériel au Medef : quand on aime, on ne compte pas…

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Franc succès pour l’Université d’été du Medef ! Pendant trois jours, pas moins de huit ministres ont défilé à la tribune, le Premier d’entre eux ayant même honoré de sa présence l’organisation patronale en prononçant, le 29 août, un discours inaugural. Pour l’essentiel des organes de presse, M. Ayrault a rassuré les patrons en soulignant être « attentif aux difficultés » qu’ils rencontrent, « mais aussi à leurs propositions ». Il leur a également fait part de son estime, conscient qu’il était de « leur apport décisif à l’économie ».

Comme de juste, la présence de nombreux ministres a satisfait les principaux responsables du MEDEF, Mme Parisot observant d’ailleurs avec satisfaction les positions du gouvernement évoluer. Le contraire eût été de toute évidence surprenant tant il aurait été malvenu, du côté des patrons, de se montrer trop critiques envers un gouvernement qui, en se déplaçant, offrait des marques de conciliation.

Voilà donc le Medef et le gouvernement réconciliés après le clash de la conférence sociale de juillet dernier. Las ! La romance médiatique serait-elle trop belle ? Qui aura pris la peine d’écouter le discours du Premier ministre en entier ne pourra que s’interroger sur les résultats de l’opération de communication apparemment réussie du MEDEF. Durant près de 50 minutes, Jean-Marc Ayrault n’a en effet rien fait d’autre que d’égrener les multiples mesures, déjà répétées à satiété, du programme de campagne de François Hollande. De quoi rassurer les chefs d’entreprise ?

Après tout, ces derniers, qui appellent de leurs vœux plus de flexibilité du travail et des mesures pour renforcer la compétitivité hors coût de leurs entreprises (entendre le financement de l’innovation, les investissements…), ont de quoi se réjouir – pour peu qu’ils aiment à se payer de mots. Le gouvernement est en effet plus que jamais mobilisé pour, réfléchir à « l’amélioration et la sécurisation juridique des procédures de licenciement collectif », créer de nouveaux types de contrats aidés, conserver des prix de l’énergie compétitifs en réduisant de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production nationale d’énergie (cherchons la logique…), ouvrir enfin des « chantiers de compétitivité » une fois rendu le rapport de Louis Gallois sur le sujet.

Bref, il ne manquait rien à cette Université d’été si ce n’est peut-être que Laurence Parisot aurait dû inscrire au programme des cours accélérés d’avalage de couleuvres.

Docteur Yersin et Mr. Millet

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À peine revenu de ma Suisse natale, la rumeur parisienne m’a chuchoté les noms du probable prix Goncourt, Patrick Deville, et celui de l’écrivain par qui le scandale ne manquerait pas d’arriver, Richard Millet. Je me suis aussitôt procuré : Peste et Choléra, ainsi qu’Éloge littéraire d’Anders Breivik. Le premier est une biographie, aussi surprenante que talentueuse, d’un de mes compatriotes vaudois, le biologiste Alexandre Yersin qui a découvert le bacille de la peste et vécu au Vietnam où il est considéré aujourd’hui encore comme une légende. On comprend que Patrick Deville ait mis en exergue à son livre ces deux vers de Jules Laforgue :
 » Ah! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans !  »

Entrer dans la légende : Anders Breivik a tenté le coup en Norvège. Les meurtriers de masse se bousculant en ce siècle charlatan (mais quel siècle ne l’est pas ?), il lui manquait une caution littéraire. Il l’a trouvée avec Richard Millet qui brigue la place convoitée d’écrivain le plus haï de France. Il est parvenu en une vingtaine de pages souvent brillantes à obtenir ce dont rêvent tous les auteurs : une page dans Le Monde où le troupeau des bienpensants bêle son embarras. Car Richard Millet n’est pas n’importe qui : éditeur chez Gallimard, il a à son actif quelques prix Goncourt et une solide réputation d’écrivain ne mâchant pas ses mots. Fallait-il pour autant plaider la cause d’Anders Breivik, tout en condamnant les massacres commis par ce croisé anti-islamiste ? Avouons que nous nous sommes délectés à la lecture de cet opuscule, sans partager pour autant les analyses socio-politiques souvent farfelues de Richard Millet. Peu importe d’ailleurs : qu’un écrivain dise ce qu’il pense et qu’il le dise avec talent est devenu si rare que nous sommes prêts à prendre sa défense, même si le soldat Breivik ne mérite sans doute pas d’être sauvé. Et félicitons dans le même élan la justice norvégienne de l’avoir reconnu responsable de ses actes. À vrai dire, c’est la seule chose qui lui tenait vraiment à cœur. On ne se lance pas dans une entreprise aussi insensée pour être in fine discrédité par la psychiatrie. Et concluons avec Alexandre Yersin qu’entre la peste et le choléra, l’humanité est bien mal lotie. Une seule solution : la fuite. Dans la science, la littérature…ou le crime.

Le roman dont Rio est l’héroïne

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Après trois romans, quelques pamphlets, un recueil de nouvelles et deux essais — faut-il les voir comme des tentatives ? — consacrés au Brésil, dont l’un à son maître Georges Bernanos, Sébastien Lapaque attaque la rentrée littéraire avec un roman qui, à coup sûr, ne passera pas inaperçu. C’est à Rio de Janeiro, là où Bernanos posa bagage en 1938, que La Convergence des alizés prend racine. Et c’est en Argentine, en Uruguay, puis enfin à Paris, que vont éclore, de branches nervées de personnages et d’aventures, la fleur et le fruit d’un livre qui plonge au cœur des hommes et dans l’épicentre d’un pays chapelet de mystères. Car, faut-il s’en étonner, c’est en rosaire que l’histoire s’enroule et se déroule, serpente et se faufile, jusqu’à créer la corolle dentelée qui donne au récit ses saveurs épicées.

La Convergence des alizés débute dans l’adversité, mystère douloureux. Helena Bohlmann, une brillante thésarde en climatologie a subitement quitté Belém en laissant à José Luiz Inacio Correia de Melo, dit Zé, un Brésilien né d’une mère cabocle et d’un père portugais, un mot d’adieu en forme d’anaphore pour le moins troublante : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime. » Une phrase qui lance l’amant à la recherche de sa namorada. Ce dernier cheminera avec pour fil d’Ariane les mots du blog altermondialiste Apocalypse Agora. C’est sur ce même blog qu’écrit Zelda Martín, aimable Argentine exilée à Rio qui deviendra l’assistante du présentateur populaire de TV Mundo, Ricardo Accacio, dont les prisonniers du centre carcéral de Bangu ont juré la perte. Ce climat de violence carcéral se retrouve dans les favelas, ces zones incontrôlées qui entérinent la misère sociale d’une ville mise à sac par la finance globalisée dans lesquels deux jeunes noirs, Sidney Pouce-Coupé et Paulo Leãozinho, vivent sous le joug des frères Cardero, cols blancs de la blanche.

Entre ces tristes desseins, des flashes, des éclats et des couleurs, mystère lumineux. Sébastien Lapaque esquisse ici et là des aplats pigmentés qui font voir le Brésil comme dans un kaléidoscope. Il y a bien sûr les couleurs du drapeau national, du jaune, du vert, du bleu et la valeur, le blanc. On les retrouve sur les oiseaux, les fleurs, les arbres et les fleuves. Mais avant tout, ces couleurs racontent l’histoire des maisons royales de Bragança et des Habsbourg. En géopoète, Lapaque écume les lieux et les places : Copacabana bien sûr, Ipanema, le Pain de Sucre, le Corcovado, Belo Horizonte et sa teinte d’argile rouge, l’île de Paqueta, créé par Dieu pour enfermer le calme du monde entier – seul endroit de la planète où il existe un cimetière pour oiseaux – , et tant d’autres noms que l’on décline dans des roulements suaves sentant bon la cachaça, le sucre de canne et le limão verde. Samba !

Pas d’histoire d’amour sans évocation du Salut et de la foi. Maria Mercedes, prostituée un peu fanée du Bum-Bum café – comment ne pas y voir une nouvelle Marie de Magdala ? — aime la fête dédiée à la reine de la mer et des mères, la déesse Yemanjá ; et les lancers de cauries, ces coquillages qui servent à la divination. Sait-elle qu’elle trouve sa rédemption en recueillant Sidney Pouce-Coupé pourchassé par des narcotrafiquants ? Que dire aussi de Gabriela, la contrite, qui cherche dans son voyage dans l’intérieur du pays et auprès de son oncle, le pouvoir de lier et délier, poursuivant la réconciliation ? Mystère glorieux.

Entre les lignes, des personnages vagabondent au Brésil, en Argentine et ailleurs, rémanences d’images réelles. Il y a Malraux venu à Brasília en août 1959, poser la première pierre de la Maison de la Culture française en prononçant un fameux discours avec « ce final incroyable » : « Salut, Capitaine intrépide, qui rappelle au monde que les monuments sont au service de l’esprit ! » ; Claude Lévi-Strauss, à qui le Brésil révéla sa vocation ethnographique, lui-même clef de ce roman. Et puis Jorge Luis Borges, omniprésent dans les pages de La Convergence des alizés, l’immense poète argentin qui prononça à l’université de Belgrano, en 1978, le jour du match de coupe du Monde entre l’Argentine et la Hongrie, un discours sur l’immortalité.

L’immortalité, et si tout était là ? Car ce livre est un mystère, un mystère joyeux.

*Photo : Remy Scalza

Affaire Millet : Pour qui sonne le glas à Saint-Germain-des-Prés ?

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La rentrée piaffe d’impatience, toute désireuse qu’elle est de nous asséner ses mouvements sociaux, ses régimes miracles, ses familles populaires gavés d’électronique qui rechignent pour un cahier à spirales à deux euros… ses diésélistes soulagés par les six centimes de Mosco-veni-vidi-vici, sa « guerre des chefs à l’UMP » sans oublier son rituel tsunami automnal de romans inspirés, la fameuse « rentrée littéraire ».

Qui dit « rentrée littéraire » dit « Clochemerle »: le scandale annuel qui embrase tout le périmètre délimité par la rue du Bac, le boulevard Raspail, la rue de Vaugirard, le Boulevard Saint-Michel et enfin les quais de Seine. Cette année la pissotière, c’est Richard Millet qui en hérite. Sa faute ? Un éloge littéraire d’Anders Breivik, mais ça, vous le savez déjà, on ne parle que de cela entre les Armstrong morts et vivants, les cartables et les Roms. Il n’en est pas à son coup d’essai le monstre, il en remet une couche, histoire d’embarrasser son employeur, en l’occurrence Gallimard, à qui il a fait gagner des sommes rondelettes en découvrant des bêtes à Goncourt, notamment Jonathan Littell, couronné en 2006 pour Les Bienveillantes et Alexis Jenni, lauréat l’an dernier.

N’allez surtout pas y voir une quelconque manifestation de jalousie professionnelle, n’empêche, entre Le Select et Les Deux Magots, se court un sprint pire qu’aux JO. S’y tirent la bourre des auteurs plus ou moins pourvus ou dénués de talent et de notoriété. Outsider ou favori, il faut à tout prix être le premier à agonir Millet, l’islamophobe, le provocateur, le raciste, naturellement coupable sans qu’il soit besoin d’ouvrir d’enquête, puisqu’il ne prétend même pas être de gauche.

À l’arrivée, que penser de tout ce raffut ? Le coup éditorial de Pierre-Guillaume de Roux est habile, voire un rien pervers, digne de son illustre père. Les hypothèses et les conclusions de Millet sont hautement contestables, comme tout ce qui s’écrit ici-bas, hormis peut-être l’annuaire du téléphone. Et les vociférations des censeurs et des cuistres sont hilarantes, comme toujours, surtout vues de ma Transbochie mosellane : quel beau chœur des pleureuses qui va de Ben Jelloun ex-thuriféraire officiel de notre ami le roi tortionnaire Hassan II à Laclavetine, éternel obscur de l’écurie Gallimard. Ce dernier, bel exploit, ose la nuance : tout en traitant le Richard de crétin ignoble, il défend, du haut de son talent méconnu, la liberté d’expression de son prochain: « Il y a toujours eu chez Gallimard des gens discutables sur le plan des idées, c’est déplaisant mais c’est son droit »

Laclavetine est trop bon. Mais outre qu’il a le même prénom que Le Pen père – c’est déjà suspect – j’aimerais beaucoup qu’il m’explique ce que sont des « gens discutables sur le plan des idées » : il y aurait donc des idées indiscutables et des individus ad hoc ? Jésus, Stéphane Hessel, Yannick Noah, Drieu La Rochelle récemment momifié en Pléiade Gallimard sans que ni Tahar ni Jean-Marie ne s’étranglent ?…

Pour finir, et vous trouverez, tout seul, j’en suis sûr, le rapport avec le schmilblick (Liban, Syrie et tutti quanti) un bout de texte d’un gars terriblement discutable sur le plan des idées, Curzio Malaparte : « La peste était dans leur pitié, dans leur désir même d’aider ce peuple malheureux, de soulager ses misères, de le secourir dans sa terrible disgrâce. Le mal se cachait dans leur propre main, dans cette main fraternellement tendue à ce peuple vaincu[1. La Peau, traduction de René Novella. Denoël éditeur / Gallimard Folio.]».

L’affront fait à Orwell

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Tout commence lorsque le George Orwell Memorial Trust, dirigé par l’ancien travailliste Ben Whitaker, propose la construction d’une statue à l’effigie de l’écrivain en face des nouveaux bureaux de la BBC dans le centre de Londres et récolte même 60 000 £ de fonds pour le projet. C’est plutôt logique, sachant qu’Orwell a exercé le métier de journaliste à la BBC de 1941 à 1943. Le projet reçoit alors le soutien de nombreuses personnalités comme l’acteur Rowan Atkinson ou le fils de l’écrivain lui même, Richard Blair. La construction est confiée au sculpteur Martin Jennings à qui l’on doit la statue du poète britannique John Betjeman que l’on peut contempler à l’intérieur de la gare de St Pancras à Londres. Puis le projet avorte brutalement après que ses concepteurs ont essuyé un refus catégorique de la part de la direction de la BBC. Selon un porte-parole de la chaîne, les raisons en seraient purement esthétiques, le risque étant que la statue fasse de l’ombre au travail de l’artiste Mark Pimlott à même la chaussée. Mais lorsque la journaliste et membre du parti travailliste Joan Bakewell approche l’actuel directeur général de la BBC Mark Thomson pour connaître les raisons officieuses de cette décision, les explications qui lui sont données laissent entendre un autre son de cloche. Les raisons politiques apparaissent alors clairement : l’auteur de 1984, La ferme des animaux et de Hommage à la Catalogne serait, selon l’expression de M. Thomson, jugé « trop à gauche » ! Désormais, la réalisation de ce projet est suspendue à la décision du conseil municipal de Westminster qui doit avaliser la construction de la statue dans un nouvel emplacement à proximité de la BBC, à savoir Portland Place.

Quand on connait l’hostilité qui fut la sienne à l’égard du stalinisme, on peut légitimement qualifier cette décision de scandaleuse. Orwell trop à gauche, vraiment ? Rappelons par exemple qu’il lui arrivait de se définir comme « anarchiste tory », une formule baroque reprise par le philosophe Michéa dans le titre d’un de ses essais[1. Jean Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory (Editions Climat, 2000)]. Au delà de l’évident oxymore qu’il constitue, ce qualificatif a le mérite d’exprimer la complexité de sa pensée. Certes, Orwell se définissait avant tout comme socialiste mais, de par son attachement à l’humanisme et à ce qu’il appelait la « common decency » (le sens moral), sa conception du socialisme était aux antipodes de celle d’un Lénine et, d’autant plus, d’un Staline. Doit-on rappeler que ses œuvres romanesques majeures, à savoir 1984 et La ferme des animaux, furent écrites en réaction à la complaisance vis à vis du stalinisme qui était celle de la gauche anglaise à cette époque ? Le socialisme d’Orwell était empreint de patriotisme, voire d’un certain conservatisme. En adversaire du totalitarisme et en amoureux de la liberté, Orwell serait aujourd’hui hostile, s’il était encore vivant, à ces dirigeants populistes qui se réclament de la gauche tout en réduisant la liberté de la presse comme Hugo Chavez au Vénézuela. Elémentaire, mon cher Thomson. Orwell ne serait sûrement pas offensé d’être étiqueté trop à gauche mais encore faut-il savoir de quelle gauche l’on parle ! Très attaché aux mots et aux concepts, Orwell se réclamait d’un socialisme originel, loin de la forme totalitaire qu’il prit dans l’ex-URSS. En tant que directeur général de la BBC, Mark Thomson ne peut ignorer tout cela.

George Orwell était un visionnaire à plus d’un titre. Sans doute n’aurait-il pas été étonné, et encore moins choqué, par cette affaire. En effet, lorsqu’il démissionne de ses fonctions de journaliste à la BBC en 1943 après avoir travaillé au sein de l’Eastern Service (qui couvrait alors l’information à destination des Indes), il écrit dans sa lettre de démission : « Depuis quelque temps, j’ai pris conscience que je gaspillais mon temps et l’argent public en faisant un travail qui ne produit aucun résultat ». L’écrivain préférait délaisser sa carrière journalistique pour se consacrer entièrement à la littérature. La suite de l’histoire montre qu’il a eu raison. En effet, c’est après son départ de la BBC qu’il se mit à écrire La ferme des animaux (1945) et 1984 (1948) ! Sans cela, Orwell serait resté un écrivain méconnu et son oeuvre n’aurait par conséquent jamais eu l’impact qu’elle a pu avoir et qu’elle a encore. Sans doute avait-il senti que le politiquement correct était déjà à l’oeuvre dans le monde de l’information et qu’il lui fallait retrouver sa liberté pour s’approcher de la vérité[2. A ce sujet, lorsque Orwell était journaliste à la BBC, il travaillait dans le bureau 101. Or, dans son roman 1984, le héros se fait torturer dans une salle portant ce même numéro !].

*Photo : New Chemical History

A Athènes, l’Aube dorée espère rafler la mise

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Au pays de Socrate, la référence à l’Antiquité ou à la mythologie grecques sert souvent des intérêts purement politiques. C’est le cas des déclarations de Nikos Dendias cet été. Pour le ministre grec de la protection civile, « il faut lutter contre l’invasion d’immigrants qui est l’une des plus importante qu’ait connue le pays des depuis celle des Doriens au IVème siècle ». C’est en ces termes que le ministre a lancé l’opération « Xenios Zeus » (Zeus protecteur des étrangers) : une « chasse » aux sans-papiers dans le centre d’Athènes et à la frontière gréco-turque.

Depuis un mois, nuit et jour, des milliers de policiers traquent les émigrés du pays et placent en centre de rétention ceux qui ne sont pas en règle. Certains sont même rapatriés dans leur pays d’origine. Mais cela est rarement le cas. Et pour cause, ces dix dernières années, la Grèce est devenue la plaque tournante de l’immigration clandestine pour des familles entières qui viennent de pays en guerre ou à situation politique instable, comme l’Afghanistan ou la Syrie. Pour ceux-là, pas question de rentrer chez eux. Ils sont plus de 300 à entrer tous les jours sur le territoire grec par la Turquie voisine. Condamnés à vivre un véritable cauchemar, ils veulent tous se diriger vers l’Europe, « la vraie » comme ils disent (France, Angleterre ou Allemagne), en quête d’un avenir meilleur. Mais en vertu des conventions européennes, et notamment des accords de Dublin 2, ils se retrouvent piégés dans le premier pays européen d’arrivée. Ils s’éparpillent alors dans tout le pays, transformant la Grèce en une sorte de Sangatte à ciel ouvert. Dans les grandes villes, ils errent, devenant vendeurs à la sauvette ou main d’œuvre corvéable à merci, à la recherche de quelques euros pour survivre.

Les étrangers représenteraient aujourd’hui près de 10% de la population grecque, leur nombre ayant triplé ces dix dernières années. Et avec la crise, ils sont devenus la cible privilégiée des extrémistes, à commencer par les militants de Chryssi Avgi, Aube dorée en grec. C’est le nom du parti d’extrême droite, à l’idéologie inspirée par Mussolini et Salazar, entré pour la première fois au parlement grec après les élections législatives du 17 juin dernier, avec 18 députés. Ce nouveau parti, que l’on peut qualifier sans ambiguïté de néo-nazi, est essentiellement composé de malabars, le crâne rasé, vêtus de treillis et arborant le drapeau grec avec la croix orthodoxe à chacun de leur déplacement. Ils diffusent leur idéologie xénophobe au quotidien et profitent d’une quasi impunité juridique. Les sondages leur attribuent même une cote de popularité croissante, alors que tous les autres partis représentés au parlement sont en chute libre. Pour un nombre grandissant de Grecs, ils constituent de fait la seule véritable opposition au mémorandum et aux mesures d’austérité qui ont plongé la société grecque dans la précarité et le désespoir. C’est ce qui explique leur ascension fulgurante. Il y a encore cinq ans, ce groupuscule marginal rassemblait 0,5% d’opinions favorables.

“Les émigrés sont devenus les boucs émissaires de la situation du pays (…) Cela peut paraître étonnant quand on sait qu’il y a encore quelques années, l’eldorado grec faisait massivement venir des immigrés, notamment pour achever les grands travaux comme ceux des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. Bien entendu, aucun n’était naturalisé et ne recevait de sécurité sociale. Résultat, avec l’arrivée massive de réfugiés dernièrement et avec la crise, certains Grecs, les accusent ouvertement de prendre leur travail. Et ce discours résonne dans tous les pans de la société » explique Spiros Rizakos, membre de l’ONG Aitima. Cet avocat aide les migrants à demander l’asile politique ou à légaliser leur statut sur le territoire grec. Il s’inquiète de la situation, car il constate une croissance exponentielle des attaques xénophobes. Depuis le début de la crise, les ratonnades et autres passages à tabac sont en effet devenus des actes quotidiens.

Sans les nommer, la plupart des associations humanitaires dénoncent les agissements des membres actifs du parti de l’Aube dorée, souvent guidés par une admiration non dissimulée pour Hitler. Leur chef Nikos Michaloliakos nie publiquement l’existence des chambres à gaz et de l’Holocauste. Ses nouvelles cibles : les handicapés et les homosexuels. Les derniers tracts de l’Aube dorée leur adressent un message on ne peut plus clair : « Après les migrants, ce sera votre tour ».
D’après l’analyste politique Nikos Xydakis, éditorialiste au quotidien Kathimerini, la démocratie grecque est clairement en danger. « Ils instrumentalisent les mythes et les symboles historiques de notre pays, alors que dans les faits, ils profitent de la vulnérabilité des personnes désespérées et d’un État social lacunaire”, estime-t-il. Les électeurs de ce parti ont sans doute la mémoire courte. Ils oublient à quel point la Grèce a souffert de la folie meurtrière des nazis : un tiers de la population d’Athènes finit fusillée ou morte de faim, sans oublier des villages entiers dont tous les habitants ont été tués, y compris les enfants.

Le plus étonnant est qu’aucune autorité ne condamne les agressions perpétrées par l’Aube Dorée. Certains craignent pourtant d’assister à la résurgence de l’extrême droite en Grèce, considérant que la Grèce fonctionne comme un laboratoire social européen. Pris de court par les échéances financières et sociales, le gouvernement grec ne prend pas le temps de résoudre les problèmes migratoires. La montée de l’extrême droite xénophobe portée par la crise pourrait la confronter à une situation inextricable.

*Photo : wiki commons.

Journalistes et politiques : les structures élémentaires de la parenté

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À peine écartée de France Inter et de France 2, au nom de la déontologie parce qu’elle est la compagne d’un ministre, la journaliste Audrey Pulvar a été nommée à la tête des Inrockuptibles. Dans son premier éditorial, qu’elle consacrait aux démantèlements des camps de Roms, elle apostrophait le Président de la République : “Cher François, on n’a pas voté pour ça”. La familiarité avec laquelle la journaliste s’adresse au président est surprenante: outre le fait qu’elle est de mauvais augure, parce qu’elle peut devenir synonyme d’irrespect, elle reflète le lien de connivence qui unit le pouvoir politique et la presse. Audrey Pulvar, qui est la compagne d’Arnaud Montebourg, a en effet été nommée directrice des Inrocks par Matthieu Pigasse, le gérant de la banque Lazard, qui a activement soutenu la candidature de François Hollande à l’élection présidentielle.

Toujours est-il que cette connivence journalistique, dénoncée par Jean Quatremer dans son livre Sexe, mensonges et médias et sur son blog, est trop récurrente pour passer inaperçue. Outre Arnaud Montebourg, deux autres ministres du gouvernement Ayrault sont en couple avec des journalistes : Michel Sapin avec une journaliste aux Échos, et Vincent Peillon avec une journaliste au Nouvel Observateur. Et personne n’ignore, évidemment, que le président de la République partage sa vie avec Valérie Trierweiler, toujours salariée de Paris Match. Le phénomène n’est pas nouveau: on se souvient de François Mitterrand, interviewé le 14 juillet 1992 par Anne Sinclair, femme du ministre de l’Industrie de l’époque Dominique Strauss-Kahn, et Christine Ockrent, épouse du ministre de la Santé Bernard Kouchner. À droite, la liaison de Jean-Louis Borloo et de Béatrice Schönberg fut en son temps dénoncée par… Arnaud Montebourg ! Alors? Comment expliquer cette attirance des politiques pour les femmes journalistes ?

C’est du côté de l’anthropologie, et des peuples premiers, que l’on peut s’aventurer à trouver une réponse. Alors que les structures de parenté sont complexes dans nos sociétés dites développées, elles sont plutôt élémentaires chez nos politiques. On retrouve chez eux des pratiques que les anthropologues ont observées dans nombre de sociétés traditionnelles. Claude Lévi-Strauss a expliqué que les structures élémentaires de la parenté étaient fondées sur la « circulation des femmes »[1. Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton de Gruyter, 2002, 591 pages.]. En effet, que l’on soit un indien d’Amazonie ou un homme politique français, on n’épouse pas n’importe qui. La prohibition de l’inceste, qui est universelle et qui établit le passage de la nature à la culture, oblige les hommes à chercher des épouses dans d’autres groupes de parenté. La circulation des femmes est à l’origine d’alliances entre différents groupes. Quand nos politiques se lient avec des journalistes, ils reproduisent ce modèle et expriment un déséquilibre : la politique reste dominée par les hommes alors que le journalisme s’est féminisé. On remarquera que les politiques et les journalistes ne sont pas des groupes très éloignés : ils sont tous issus des mêmes écoles, notamment Sciences Po, puis sont amenés à se côtoyer dans le cadre de leur activité professionnelle, si bien que l’on pourrait parler ici, lorsqu’ils se marient entre eux, d’une certaine forme d’endogamie, un peu comme les Wolof ou les Touareg qui privilégient le mariage avec la cousine croisée matrilatérale.

Les alliances matrimoniales conditionnent d’autres types de relations, notamment politiques et économiques. Sous l’Ancien régime, les mariages entre princes servaient les intérêts politiques des souverains. Aujourd’hui, les liens de parenté semblent encore jouer un rôle non négligeable dans l’exercice du pouvoir, voire dans le recrutement des gouvernants. Il n’a échappé à personne que, d’une élection présidentielle à l’autre, deux candidats de 2012 avaient un lien de parenté avec deux candidats de 2007: Marine Le Pen est la fille de Jean-Marie Le Pen et François Hollande le père des enfants de Ségolène Royal. Comme si deux lignages étaient ici en compétition pour la conquête du pouvoir ! Enfin, lorsqu’on lit dans Le Canard enchainé que l’époux de Fleur Pellerin vient d’entrer au cabinet de Marylise Lebranchu, que le mari de Najat Vallaud-Belkacem est devenu conseiller d’Arnaud Montebourg et que l’épouse du conseiller de l’Élysée Aquilino Morelle dirige le cabinet d’Aurélie Filippetti, on entrevoit que ceux qui ont dénoncé pendant cinq ans la clique du Fouquet’s forment également un clan. Le clan est un concept anthropologique: les anthropologues parlent en effet de “sociétés claniques” lorsque des individus, qui prétendent descendre d’un même ancêtre, sans que cela soit nécessairement démontré, remplissent des fonctions politiques, voire économiques. Ici, François Mitterrand, que l’on surnommait justement Tonton, c’est-à-dire en utilisant un terme de parenté, incarne l’ancêtre dont les membres du clan se réclament. La rose est le végétal qui, tel un totem, permet d’identifier le clan. Dans ces conditions, le jour de l’investiture de François Hollande, la présence de Mazarine, la fille naturelle de François Mitterrand, avait une fonction hautement symbolique.

Mais revenons à la circulation des femmes. Au sein du clan qui rassemble la gauche, le groupe des politiques choisit, avec une certaine fréquence, son épouse dans le groupe des journalistes. Claude Lévi-Strauss a insisté sur « le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent des femmes, non le contraire » : chez les peuples premiers, les femmes sont un matériel que l’on s’échange. La circulation des femmes est en effet au centre d’un système de prestation et de réciprocité qui pose les fondements de l’organisation sociale : on échange des biens matériels, des fonctions, du prestige ou encore des droits. Les anthropologues ont ainsi mis en avant une pratique qu’ils appellent le prix de la fiancée : il s’agit de prestations que le groupe du mari verse au groupe de l’épouse. Ainsi, un groupe donne ses femmes en échange d’une contrepartie. Si l’on transpose ce concept dans notre société, peut-on dire que les femmes journalistes sont une monnaie d’échange entre le monde de la presse et celui de la politique ? Ce n’est pas improbable : chaque année, les politiques permettent à l’État d’allouer des subventions à la presse : en 2011, leur montant était supérieur à 300 millions d’euros. Le journal Le Monde, qui appartient notamment à Matthieu Pigasse, a par exemple reçu 17 millions d’euros de subventions directes en 2010. Du coup, on peut aussi s’interroger: doit-on voir une forme de compensation lorsque Matthieu Pigasse, qui participe en tant que banquier au pouvoir économique, recase les compagnes journalistes de ses amis politiques ? En l’échange de quoi ? On sait que la banque Lazard, qui est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres, a su profiter dans le passé de ses liens avec la gauche. En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et le monopole de la banque sur le change officiel de la France lui a permis de réaliser de belles opérations à Londres. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, la banque, que l’on surnomme « le ministère bis de l’Industrie », échappe à la nationalisation grâce à l’intervention de Jacques Attali.

Pour conclure, nos hommes politiques ne sont évidemment pas des Bororo. Mais quand ils choisissent leur compagne parmi les femmes journalistes, ils semblent reproduire des structures élémentaires de parenté, qui sont fort courantes chez les peuples premiers. Dans les sociétés traditionnelles, ce sont le plus souvent les femmes qui s’occupent de la cueillette, de l’agriculture et de la cuisine : elles font bouillir la marmite et assurent la subsistance du groupe. C’est cette logique que l’on retrouve dans notre société quand les journalistes servent la soupe aux politiques.

*Photo : Patrick Peccatte/Le Nouvel Observateur

Quelques grammes de judaïsme dans un monde de brutes

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Il n’y a vraiment que les antisémites pour s’imaginer que la notion d’élection induit un sentiment de supériorité chez le récipiendaire. Un fonctionnaire peut toujours se sentir supérieur après avoir choisi et passé un certain nombre de concours, il n’en va pas de même pour un élu involontaire. Contrairement à ce que présuppose l’antisémite de base, la réaction normale d’un homme qui a été choisi par Dieu n’est pas: « Qu’est-ce que j’ai de la chance d’être juif, dis donc », mais plutôt « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être élu ? ». De même qu’il n’est jamais très agréable d’être suivi par un inconnu dans la rue, il n’est jamais très agréable d’être choisi pour se comporter moralement, et c’est pourquoi la réaction d’un juif normal consisterait plutôt à prendre ses jambes à son cou.

A la pleine satisfaction narcissique que lui suppose l’antisémite, nous devons opposer la perplexité profonde de l’élu involontaire. C’est cette perplexité que, par manque de sensibilité métaphysique, l’antisémite ne comprend pas. Il ne voit pas que cette perplexité s’étend à tout, y compris aux symboles les plus autorisés du judaïsme.


Le Dieu des juifs savait bien, Lui, que cette élection n’était pas un cadeau. Il n’a pas cherché à fuir son inexistence. « Etre athée vous tente ? Allez-y Messieurs, ne vous gênez surtout pas pour Moi », leur a-t-il dit. Et les juifs ne se sont pas privés de briller dans l’athéisme. Ils ont déconstruit le mécanisme de la croyance et ils sont allés jusqu’à remettre en cause la fonction du Père. C’était finement joué de la part du Dieu, car au final, un juif n’est jamais plus juif que lorsqu’il doute de tout.

Pour nous qui ne sommes pas juifs, cette harangue contre Dieu n’a pas été sans conséquence. Si les juifs n’avaient pas été élus, nous en serions encore à croire en l’existence de ces choses-là : l’inconscient sans lapsus, la sexualité sans perversion, la société qui fonctionne. Nous savons grâce au judaïsme qu’il n’en est rien.

C’est une contribution inestimable.