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Intifada au Jeu de Paume

ahlam shibli israel

Les images parlent. Cela signifie qu’elles peuvent mentir. Mais face à une photo, a fortiori lorsqu’elle se veut documentaire, on éprouve une dangereuse impression d’authenticité : on croit être confronté au réel quand il s’agit de sa représentation – vieille affaire de la carte et du territoire. On croit être informé quand on est manipulé, volontairement ou pas. C’est bien ce qui menace les visiteurs de « Phantom Home », l’exposition de la photographe palestinienne Ahlam Shibli, qui a ouvert ses portes le 28 mai au musée du Jeu de Paume. Et mis en ébullition la rue juive, qui dénonce une « apologie du terrorisme ».
Le sujet, il faut le dire, est déjà hautement inflammable puisqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien.
Sur ce terrain miné, l’exposition  manipule des images d’apparence quasi journalistique sans jamais fournir la mise en perspective qui permettrait au visiteur de les lire.[access capability= »lire_inedits »] Dans quatre salles, près de 300 photos sont présentées autour de cinq thèmes. C’est le dernier, « Death », qui a mis le feu aux poudres. À travers 68 clichés pris à Naplouse, Shibli évoque l’omniprésence des « martyrs » dans la société palestinienne. La plupart de ces individus ont commis des attentats contre des Israéliens. Le visiteur n’en saura rien.
Pour le président du CRIF, Roger Cukierman, il s’agit d’une pure et simple « apologie du terrorisme ». Il s’en est ému auprès de la ministre de la  Culture. Résultat : le musée a placardé un avertissement à l’entrée de l’exposition et dans la salle directement concernée, puis a organisé un débat sur la liberté d’expression. Mais la polémique enfle : menaces de mort contre la directrice du musée, Marta Gili, alertes à la bombe obligeant le musée à fermer ponctuellement, manifestations devant le Jeu de Paume…
La tension est parfois palpable dans les salles. J’ai assisté à une conversation animée entre partisans et détracteurs de l’expo. Un homme dénonce une « apologie des meurtres d’enfants », tout en s’opposant fermement à ceux qui veulent la fermeture de l’exposition. « Il vaut mieux venir et débattre ! », souligne-t-il avec une telle fougue que les autres visiteurs croient (à tort !) qu’il est juif.  Comme quoi, les clichés ne sont pas uniquement accrochés aux murs…
Comme l’a très bien souligné ce monsieur, la question n’est pas tant la liberté d’expression et ses limites que l’exigence d’une information honnête. Or, le musée et l’artiste ont multiplié non-dits et omissions. Les légendes, pourtant longues (rédigées par l’artiste), n’indiquent jamais que les « martyrs » ont commis des attentats dont la majorité des victimes étaient des civils. Rien non plus sur Naplouse, pourtant l’une des villes à la pointe du combat palestinien pendant les deux Intifadas. Finalement, l’oubli le plus gênant concerne l’artiste elle-même. Selon le dossier de presse, « Ahlam Shibli est née en 1970, en Palestine, où elle vit ». En fait, elle est née en Galilée, que l’Autorité palestinienne reconnaît comme appartenant à Israël, ce qui fait d’elle une citoyenne israélienne. Le Jeu de Paume ne nous dit pas non plus que Mme Shibli vit entre Berlin et Haïfa – troisième ville israélienne – et qu’elle a exposé au Musée d’art moderne de Tel Aviv. Au lieu de raconter une histoire humaine avec ses contradictions et ses aspérités, le Jeu de Paume a fait le choix des… clichés.[/access]

*Photo : MACBA.

Kersauson : le pirate s’est fiancé

Bénis soient les coiffeurs : en allant me faire rafraîchir, je suis tombé sur un numéro de mi-juillet de Paris-Match , avec plein de nouvelles fraîches d’Olivier de Kersauson dedans. Les amateurs de potins marins y apprendront par exemple que le navigateur n’est plus solitaire et s’apprête à convoler avec Sandra, une ravissante Polynésienne : il a d’ailleurs déjà déposé ses bagages en plein Pacifique.
Mais n’étant pas seulement une midinette, ce sont d’autres passages de cette longue interview qui ont retenu mon attention. Morceaux choisis en vrac :
Les  souvenirs d’école ? « De toute ma scolarité, je n’ai pas passé une seule journée agréable à l’école. C’était comme la prison. À Paris, je n’allais pas chercher mon fils à la sortie à cause de l’odeur de l’école, l’odeur du groupe, celle d’un groupe entier dans une pièce. Je ne vais pas au théâtre ni au cinéma parce que l’odeur du groupe me rappelle l’école. Je déteste cette odeur. »
La connaissance : « Dans certains domaines, je suis excellent. Dans d’autres, je suis complètement infirme. Là où je suis excellent, je préfère qu’on suive ce que je dis. Là où je ne suis pas bon, je la ferme. Je ne fais la leçon à personne. J’ai horreur des donneurs de leçons. Je n’aime pas en recevoir, je n’aime pas en donner. » 
La vie après le sport : « Je n’irai plus au cap Horn. Je ne ferai plus les grandes courses. Je le sais. Ça me… Comment expliquer ? Ça ne me fait pas marrer, mais je m’en fous. »
Ce choix est arbitraire. En vérité, toute l’interview réalisée par Régis Le Sommier est réjouissante, y compris la citation de Hérédia et la photo prénuptiale de Pascal Rostain. Merci et bon vent !

Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné ?

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noah hawley bon pere

Vous trouverez  Le bon père de Noah Hawley dans la Série Noire. Il serait dommage que cela vous arrête si par hasard vous avez quelques préventions contre la littérature de genre car Le bon père appartient de plain pied à la littérature tout court. Après tout, si on y réfléchit un peu et sans forcer la note, L’étranger de Camus aurait très bien pu, en son temps, paraître dans la collection fondée par Marcel Duhamel aux côtés de Monsieur Zéro de Jim Thompson comme Monsieur Zéro aurait très bien pu paraître en collection blanche car Monsieur Zéro est aussi un très grand roman de l’absurde. Précisons d’ailleurs, mais nous y reviendrons, qu’après Dashiell Hammett et Jean-Patrick Manchette, ce sera à l’automne au tour de Raymond Chandler d’avoir l’honneur de ses œuvres complètes  en Quarto, dans une collection qui accueille aussi bien Proust que Nabokov, ce qui montre que ceux qui furent en leur temps classés comme auteurs de second rayon gagnent leurs galons avec le temps.
Oui, il serait bien que vous lisiez Le bon père de Noah Hawley pour vous rendre compte, si ce n’est déjà fait, qu’il n’y a pas de raison de vous priver d’un chef d’œuvre en raison de son habillage éditorial. C’est d’ailleurs tout à l’honneur de la Série Noire que de prendre le risque d’éditer de tels romans qui risquent de dérouter celui qui était venu chercher sa ration de péripéties calibrées dans ces technothrillers qui cherchent à vous convaincre qu’ils sont polyvalents, vous apportant à la fois la distraction et le rempart pour mater les filles sur la plages.
Le bon père de Noah Haley est en effet un de ces grands romans américains qui abordent, à l’américaine évidemment, un thème universel, les rapports entre un père et son fils. D’ailleurs, il vaut mieux que ce thème soit abordé à l’américaine sinon cela donne le Zubial d’Alexandre Jardin sur son père Pascal Jardin qui lui, au moins, en avait écrit un bon sur le sien : La guerre à neuf ans.
D’ailleurs, dans Le bon père, ce n’est pas le fils qui raconte le père, mais le contraire. Le père est un grand rhumatologue new-yorkais, le docteur Paul Allen. C’est typiquement un bourgeois de gauche, un démocrate pur jus qui rejoint chaque soir sa belle maison d’une banlieue chic dans le Connecticut. Le docteur Paul Allen en est à son deuxième mariage et le premier chapitre nous décrit le bonheur insoutenable d’une vie parfaitement réussie, un bonheur dont on fait semblant de ne pas se rendre compte à quel point il est étouffant et subtilement mortifère. La différence entre un roman noir et un thriller, c’est que le roman noir est une tragédie et que dans une tragédie, quand le rideau se lève, la catastrophe a déjà été consommée, l’important étant de savoir comment on va s’en sortir, si on va s’en sortir tout en sachant que rien ne sera plus comme avant. Le thriller aime les happy ends tandis que le roman noir, lui, préfère ce que l’on pourrait appeler les « bad starts ».
Et en matière de « bad starts », Noah Haley fait très fort. Lors de la soirée pizza maison du jeudi, alors que la famille, le père, la mère et les deux jumeaux regardent des jeux télévisés, un flash spécial annonce que le candidat démocrate à l’élection présidentielle a été assassiné de plusieurs coups de feu. Comme le remarque Noah Haley, et c’est à des formules de ce genre que l’on reconnaît les grands écrivains, « La nature a horreur du vide et CNN encore plus » : en quelques minutes, des photos du meurtrier présumés arrivent sur l’écran et le tueur n’est autre que David Allen, le fils aîné de Paul, issu d’un premier mariage avec une artiste hippie de la Côte Ouest.
Quand votre monde s’effondre, vous pouvez vous effondrer avec lui ou réagir. Le bon père est l’histoire de cette réaction. Le docteur Paul Allen, et il insiste là-dessus, veut garder sa froideur de grand diagnosticien pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Tout accuse David qui était devenu l’année précédant son acte un « hobo », un de ces vagabonds lyriques héritiers de Kerouac.
Le bon père est donc à la fois un grand roman d’amour et aussi un grand roman politique sur la violence inhérente à cette démocratie trop sûre d’elle-même. Le roman progresse sur trois plans : avec l’enquête du père, l’errance du fils reconstituée et aussi avec des chapitres neutres, objectifs, racontant les différentes assassinats de masse ou de personnalités politiques aux USA : la tuerie de Colombine, celle de la fac d’Austin par un tireur fou en 66 mais aussi celui de Robert Kennedy par Siran Siran en 68 ou encore la tentative de John Hinckley contre Reagan en 81 et encore d’autres, bien d’autres, comme si notre rhumatologue voulait appliquer ce qu’il est convenu d’appeler un diagnostic différentiel pour comprendre ce qui a pu se passer avec son fils.
Et c’est dans une grande mélancolie que Noah Hawley fait baigner Le bon père, au bout du compte : ce père qui a perdu son fils, cette société qui a perdu son innocence, peut-on les réparer comme le ferait un médecin ou doit-on se contenter de mettre en marche un protocole compassionnel ? Que le jeune David soit coupable ou non, et nous ne vous le révélerons évidemment pas, laisse intacte cette question lancinante : « Si mon fils avait fait ça, je ne comprenais pas le monde dans lequel je vivais. Et je n’avais pas envie d’y vivre. »

Le bon père de Noah Hawley, Série Noire/Gallimard, 2013.

*Photo : Sur la route.

Plus le niveau baisse, plus le ton monte

basile koch barjot

PRÉSOMPTION DE CULPABILITÉ
Jeudi 20 juin / Concernant le contentieux qui nous oppose actuellement, Frigide et moi, à la Régie immobilière de la Ville de Paris, notre avocat a été ferme dès le début : à lui de s’occuper du fond, c’est-à-dire de l’ « affaire Jalons », en réservant à la Justice la primeur de ses conclusions. À nous de dénoncer, pour la forme, les mauvaises manières à notre égard d’une presse qui, dans cette affaire, nous a mal traités en deux mots comme en un.
Dans le dossier d’accusation, sans surprise, tout nous accuse. Eh bien, la plupart des médias se sont contentés de présenter comme avérées les infractions qui nous sont reprochées, avant la décision du juge : présomption de culpabilité. D’autres, plus « citoyens », ont choisi d’en rajouter de leur cru sur nos escroqueries en couple organisé. Aucun ou presque n’a envisagé un instant l’hypothèse de notre bonne foi – sans même parler d’innocence, vous rigolez ou quoi ?
Quant à moi, face à l’épreuve, je resterai digne comme Job. Je sais très bien ce que ma femme a fait au Bon Dieu pour mériter ça ; mais moi, je n’ai rien fait ; alors est-ce que je pourrais juste garder mon étage[1. Nous habitons un luxueux duplex dans un «luxueux » de la luxueuse ville de Paris] ?
PLUS LE NIVEAU BAISSE, PLUS LE TON MONTE
Lundi 24 juin / Tellement vrai, cet aphorisme, et bien dit en plus ! Il figurait dans mon mille-feuille de post-it, amassés depuis dix ans avant d’être aimablement colligés par mon amie Nikki de La Fusacquière (qui aurait préféré garder l’anonymat). Mais en-dessous de la phrase, pas le moindre nom d’auteur, comme dans toute citation qui se respecte. Était-ce donc de moi ? Après enquête approfondie, au bout d’un an et un jour, j’ai décidé de m’approprier ce mot jusqu’à nouvel ordre (ou courrier des lecteurs).
Le plus subtil, réflexion faite, serait peut-être de l’attribuer en forme de clin d’œil à Marc Bloch, qui pratiquait lui-même cette sorte d’« intertextualité » à l’envers. À l’appui de ses thèses, il citait volontiers paraît-il un « proverbe arabe » dont il s’est avéré par la suite qu’il n’existait pas : « Nous ressemblons plus à notre temps qu’à nos pères. »
Mais revenons à mon dicton. Que le ton monte, nul ici n’en disconvient : Causeur hurle tous les mois contre ce danger ! Quant à la baisse du niveau, je m’en suis personnellement rendu compte quand on a commencé à me complimenter sur ma culture ; mon père aurait bien ri.
Comme quoi, décidément, Marc Bloch et les Arabes avaient raison !
J’AI D’EXCELLENTS AMIS INTELLIGENTS
Jeudi 27 juin / À propos de citations, j’ai fait mien – de façon pas tout à fait désintéressée – le mot de Barrès sur « l’intelligence, cette petite chose à la surface de nous-mêmes ».[access capability= »lire_inedits »] Une critique, plus pascalienne que poujadiste, de ce que nous vénérons  aujourd’hui sous ce nom ; une façon surtout, pour moi, de ne pas faire trop de complexes vis-à-vis de mes amis plus intelligents que moi.
Parce que j’en ai connu, sans me vanter, par mes lectures et même en vrai, des gens comme ça ! Ce qui m’a étonné au début, ce n’était même pas qu’il y en eût, mais d’arriver à les reconnaître !
En vrai, c’est facile : ces gens-là sont tellement forts que je suis d’accord avec tout ce qu’ils disent ou écrivent, même sans avoir tout suivi. Simplement, il ne faut pas que j’entende juste après un contradicteur aussi convaincant…
Bien sûr, il y a des cas particuliers, comme celui de Marc Cohen. « Je ne veux pas qu’on me demande mon avis, dit-il volontiers quand il est de bonne humeur ; D’ailleurs, en général, je n’en ai pas ! » Quoi de mieux qu’un maître à penser qui vous envoie penser par vous-mêmes, si ça vous amuse ? En bouddhisme, ca doit être au moins du 7e chakra.
Il y a dans l’« intellolâtrie » une part d’irrationnel qu’il serait vain de se cacher. Mais à ce compte-là, que dire de Barrès et de sa prise de distance avec l’intelligence ? La formule de Maurice a beau me ravir, elle porte en elle-même ses propres limites : c’est pas un con non plus qui aurait trouvé ça !
LE DANGER ANTIFASCISTE
Dimanche 30 juin / C’est bien connu : l’« antifascisme » ordinaire n’est jamais si florissant qu’en l’absence de fascisme, ou même de danger éponyme. C’est aussi ça, l’exception culturelle française : on a plus hurlé au loup contre de Gaulle en 1958 que contre Pétain en 1940.
Pour tenir lieu de « danger fasciste », aujourd’hui en France, qu’avons-nous donc en magasin ?
Une poignée de groupuscules genre « pack de 12 », ultra-fliqués, qui ébranlent la République dans des cabines téléphoniques. Et puis Le Pen bien sûr, et Boutin, Copé, Guaino, Barjot, Mariton, Peltier – et pourquoi pas Mgr Barbarin ?
On s’arrêtera avant Mme Agacinski, par respect pour son mari, et parce que Le Plus du Nouvel Obs l’a convenablement dédouanée : elle n’aura été, dans cette affaire, que « l’idiote utile des intégristes ».
Et l’alliance UMP-FN, vous me direz ? Mais voilà vingt-sept ans qu’on nous tympanise avec le danger imminent de ce rapprochement « contre-nature ». Eh bien, si ça arrive vraiment, voulez-vous que je vous dise ? C’est qu’entretemps les emballages UMP et FN auront vraiment changé de produit, comme on l’a cru pour le Furosémide – mais avec en plus l’accord des patients.
Stratégiquement parlant, je pense comme Buisson que les appareils UMP et FN sont de plus en plus en situation de concurrence, et sûrement pas d’alliance.
Pour prospérer sur les ruines de l’UMP, prophétisait Zemmour en 2012, le FN aurait besoin d’un succès de la gauche au pouvoir ! Autant dire qu’on n’y est pas…
Et même si, dans la pire hypothèse, quatre ministres « bleu Marine » entraient un de ces jours au gouvernement Copé, la République ne serait toujours pas en danger !
Le « fasciste » d’aujourd’hui, le vrai, est très bien défini par James Stewart dans La Classe américaine : c’est celui qu’ « on peut pas tolérer parce qu’il tient des propos intolérables où y’a pas de tolérance ! » Dans le film d’Hazanavicius, c’était hilarant ; là, ça l’est moins, ne serait-ce que parce que c’est sérieux.[/access]

2013 : annus horribilis pour Fred Perry

Il fait chaud, très chaud en ce début de mois d’août. Comme diraient les météorologues pérorant sur fond vert, « l’épisode caniculaire que nous traversons » n’incite guère à la réflexion, plutôt à la rétrospective. S’il y a un fait à retenir de cette année désormais bien entamée, ce n’est pas l’introuvable reprise économique, les naissances ou les abdications royales, le coup d’Etat démocratique égyptien ou les assassinats politiques en Tunisie. Si je prends la plume après deux semaines de goberge moscovite, c’est qu’un mythe se meurt : Fred Perry. Après l’affaire Méric, le grand public sait que les fans de la marque à couronne de lauriers se castagnent lors de ventes privées, lors même que leur anticapitalisme et leur « véganisme » devraient les réunir. Depuis, la marque si prisée par les skins et les antifas clame urbi et orbi qu’elle rejette la violence et exhibe fièrement ses modèles fluos qui font fureur dans le Marais, lequel quartier abrite d’ailleurs le magasin parisien de l’enseigne, sis rue des Rosiers.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, l’homme qui a donné son nom aux polos, t-shirts, sacs de sport et autres colifichets so fashion s’est vu dépouiller de ses lauriers par un tennisman à peine sorti de l’œuf. À vingt-cinq ans, déjouant le mistigri qui collait aux basques de son compatriote Tim Henman, Andy Murray a remporté le tournoi simple Messieurs de Wimbledon, enterrant le titre de gloire de son dernier prédécesseur britannique, un certain Fred Perry, vainqueur en 1936.
Cela dit, rien n’est tout à fait perdu : Andy n’est pas seulement sujet de sa Majesté, il est aussi Ecossais. Pour peu que ces producteurs de pétrole et de pur malt scissionnent du royaume, feu Fred Perry retrouvera peu ou prou son titre de dernier authentique Britannique couronné. Mais sera-ce une bonne nouvelle ?

Communisme : bilan globalement logique

communisme marx lenine

C’est un sujet récurrent : à chaque fois que quelqu’un évoque les « 100 millions de morts du communisme », on assiste à une levée de drapeaux rouges qui ne contestent pas seulement ce chiffrage macabre mais, plus fondamentalement, le fait même que le communisme soit en cause. Le communisme, nous disent des Gérard Filoche ou des Jérôme Leroy, n’a jamais existé : comment pourrait-il être responsable de ce dont on l’accuse ?
Et bien ils ont raison.
Le communisme, au sens marxiste – et donc canonique – du terme, c’est une société où les classes sociales ont été abolies, une société débarrassée de la propriété privée des moyens de production mais aussi une société sans État. Le communisme, c’est une forme d’anarchisme et vous conviendrez avec moi que des régimes comme celui de l’ex-URSS, de la Chine maoïste ou de l’actuelle Corée du nord ne cadrent pas du tout avec cette définition.
Pour bien comprendre, il faut en revenir aux canons de l’historicisme et de la théorie économique marxiste[1. N’en déplaise à Karl, par « marxiste », j’entends ici « selon Marx ».]. Le système de domination capitaliste, qui fait suite à la société antique et au système féodal, est appelé à s’effondrer de lui-même, sous le poids de ses propres contradictions, et à céder le pas à la société communiste.
Pour faire court, le raisonnement de Marx est le suivant : la valeur de toute chose découlant du travail nécessaire à la produire[2. Théorie de la valeur-travail héritée des classiques anglais (Smith, Ricardo…) – c’est la pierre angulaire et le talon d’Achille de l’édifice marxiste.], il suit que, pour réaliser des profits (plus-values), les capitalistes spolient les prolétaires en les obligeant à réaliser un surtravail. D’où l’idée de l’exploitation des masses prolétariennes. Pour maintenir leurs profits, c’est-à-dire prévenir une hausse des salaires, les capitalistes sont contraints d’accroître constamment leur stock de capital constant (i.e. les machines) ce qui, toujours en vertu de la théorie de la valeur-travail, entraîne une baisse la valeur de la production et donc, la fameuse baisse tendancielle du taux de profit et donc, l’effondrement inévitable du système[3. Ce raisonnement étant contredit par les faits, les théoriciens postmarxistes ont expliqué la survie du capitalisme par toute une série de stratégies des capitalistes destinées à pérenniser le système – typiquement l’impérialisme.].
À la fin de l’histoire, tout le capital est concentré dans quelques mains tandis que l’immense majorité ne survit qu’avec le minimum vital : la révolution est donc une conséquence logique et inévitable du capitalisme. Toute la question est alors de savoir comment organiser la transition vers le communisme : abattre l’État bourgeois, c’est une chose ; provoquer l’avènement de l’Homme nouveau, débarrassé des réflexes capitalistes et bourgeois, c’en est une autre. Pour Marx et ses successeurs, il faut donc créer une phase transitoire, une dictature du prolétariat : un système dans lequel un État central fort organise la collectivisation des moyens de production et traque sans relâche les forces réactionnaires. Cette phase transitoire, en un mot, c’est le socialisme.
Le socialisme, dans l’esprit des communistes, c’est donc la phase inférieure du projet, une étape intermédiaire entre la révolution violente proprement dite et l’avènement du communisme ; une étape qui durera juste le temps nécessaire à « l’avant-garde des opprimés » pour « mater les oppresseurs » (Lénine). Au bout de quelques temps, 20 ou 30 ans selon Boukharine, les dernières traces du régime capitaliste auront disparu et cet État prolétarien, devenu obsolète et inutile, disparaîtra de lui-même. Ce sera alors la fin de l’histoire et l’avènement du communisme proprement dit. C’était l’idée.
Seulement voilà, cette dernière phase de dépérissement de l’État prolétarien n’a jamais eu lieu. Toutes les tentatives d’avènement du communisme se sont invariablement soldées par la sanctuarisation d’un État totalitaire où « l’avant-garde des opprimés » s’est muée en avant-garde des oppresseurs. Les Staline, les Mao, les Pol Pot et les autres n’étaient, manifestement, pas particulièrement pressés d’abandonner leurs prérogatives.
C’est en ce sens que nos communistes modernes ont raison : le communisme, à l’exception, peut-être, de quelques tribus isolées au fin fond de l’Amazonie, n’a jamais existé. Quel que soit le chiffrage que nous retenons pour évaluer l’ampleur des horreurs commises par les régimes totalitaires qui s’en sont réclamés, c’est le socialisme qui est coupable et pas le communisme[4. Toutes les tentatives d’instauration du communisme ont pris la forme d’un régime socialiste. En revanche, il est faux de dire que tous les régimes socialistes visaient à l’avènement du communisme.].
« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » écrivait Pascal. Malgré l’accumulation de preuves contraires, malgré les horreurs totalitaires du XXe siècle, nos communistes modernes continuent obstinément à professer leur foi inébranlable en cette vision messianique d’un socialisme vertueux. Après avoir encensé Staline et soutenu Mao sans réserve, les voilà qui dénoncent le stalinisme et le maoïsme comme autant de trahisons contre-révolutionnaires. Les échecs de toutes ces tentatives d’avènement du communisme, nous jurent-ils, sont le fait de quelques sociaux-traîtres : jusqu’ici ils n’ont pas eu de chance mais cette fois-ci, c’est sûr, ce sera la bonne.
Nous ne balaierons pas, chers lecteurs, cet argument d’un revers de main. Si le pouvoir corrompt, nous rappelle Montesquieu, le pouvoir absolu corrompt absolument et il y a sans doute une part de vrai dans la ligne de défense communiste. Sans doute, en effet, Staline a-t-il trahi les idéaux de sa jeunesse et il semble pour le moins raisonnable de penser que les dynasties des Kim nord-coréens n’ont jamais eu d’autre intention que de s’arroger le pouvoir absolu. À l’image d’O’Brien et du Parti Intérieur de George Orwell[5. 1984.], il est tout à fait possible – sinon probable – que les nomenklaturas aient finalement trouvé leurs situations bien confortables et qu’un consensus plus ou moins explicite les ait convaincues que le socialisme avait des avantages que le communisme n’aurait sans doute pas.
Mais ce que nos doux rêveurs évacuent bien vite, c’est l’échec factuel de ces phases de transition. Partout et toujours, la socialisation des moyens de production et la planification ont été des échecs retentissants qui n’ont dû leur longévité qu’à l’existence à leurs portes d’un monde capitaliste. Au-delà de la résistance au régime et des purges et autres déportations qui l’ont accompagné, le fait est qu’en l’absence de marchés, toutes ces tentatives de dépassement du modèle capitaliste ont été profondément dysfonctionnelles, causes de mécontentement et de frustration quand elles ne provoquaient tout simplement pas la mort des sujets de l’expérience.
Le fait est qu’à aucun moment, aucun de ces régimes transitoires n’aurait pu permettre à l’État de dépérir. Même avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de se passer de l’appareil coercitif : il était la clé de voûte de tout l’édifice ; sans lui, sans la peur et sans la répression, les usines et les kolkhozes se seraient vidées instantanément. Quand, sept décennies après la révolution de 1917, Mikhaïl Gorbatchev lance sa perestroïka ce n’est pas tant l’absence de libertés politiques que le peuple soviétique reproche au système : c’est sa faillite économique, la faillite de la collectivisation. Soixante-dix ans plus tard, l’homme nouveau n’existait nulle part ailleurs que dans les phantasmes de quelques intellectuels.
Ne pas être communiste à vingt ans, dit-on, c’est n’avoir pas de cœur mais l’être encore à quarante ans, c’est n’avoir pas de tête. Ce n’est pas un hasard si quelques-uns des plus grands penseurs du libéralisme – Karl Popper, Jacques Marseille ou Thomas Sowell pour ne citer qu’eux – ont été, durant leur jeunesse, de fervents communistes : ils rêvaient, eux aussi, d’un monde meilleur, d’un monde de justice, de paix et de prospérité mais les années venant et les faits s’accumulant, ils ont compris que ce monde ne pouvait exister qu’avec les hommes ; les hommes tels qu’ils sont.
Alors non, ami communiste – puisque tu as sans doute compris que c’est à toi que ce message s’adresse – tu n’as pas le sang de 100 millions d’âmes sur les mains. Tu as rêvé d’un monde meilleur, tu as cru que le socialisme t’y mènerait et le socialisme, mille fois, t’as trahi. Était-ce prévisible ? Pour nous, libéraux, oui et sans aucun doute. Mais, après tout, peu importe : la question qui se pose à toi, maintenant que des faits aussi intangibles que les conséquences du Grand Bond en Avant, la terreur Khmer et le goulag s’imposent à toi, est de savoir si tu persisteras dans cette voie.
Penses-y à deux fois plutôt qu’une : es-tu vraiment prêt, sur la seule base de quelques théories vieilles de plus d’un siècle et mille fois contredites par les faits, à apporter ton soutien à une nouvelle expérience socialiste ? L’État omnipotent et donc le socialisme – qu’il soit de droite ou de gauche – n’est-il pas ton ennemi tout autant que le nôtre ? Ne vois-tu pas qu’entre ce monde que tu appelles de tes vœux et celui dont nous rêvons, il n’y a, finalement, presque rien ? Peux-tu réellement nier les fantastiques progrès réalisés par notre humanité depuis 300 ans et l’échec – que tu constates tous les jours – des prétentions collectivistes de ceux qui nous gouvernent ?
Penses-y et que ta conscience guide ta main.

*Photo : DR.

In Godwin we trust !

dolfuss hitler godwin

PATIENTS CONTRE MALADES
Mercredi 29 mai / – « Docteur, un chien m’est rentré dans l’œil !
– Est-ce qu’il est ressorti ? »
Christophe, l’inventeur de La Famille Fenouillard, du savant Cosinus et du sapeur Camember, avait visiblement un lourd passif avec les médecins. Il avait même, si j’osais, une dent particulière contre les dentistes, à en croire les aventures du redoutable Dr Max Hilaire, arracheur de dents même pas menteur.
Il faut dire à sa décharge que ce bon docteur sortait raide fou d’un asile où il avait été interné sain d’esprit… La médecine toujours, et psychiatrique en plus ! Plutôt un chien dans l’œil !

NAZIS CONTRE FASCISTES
Mardi 4 juin / Le quizz de Jean-Christophe Buisson :
« Qui a inventé les camps de concentration pour nazis ?
– Le chancelier « austrofasciste » Dollfuss, dès 1933. »
C’est ce qu’on apprend – ou que l’on se remémore, pour les plus cultivés d’entre nous – entre mille autres anecdotes savoureuses ou sanglantes, dans Assassinés, le dernier livre de Jean-Christophe Buisson. L’auteur y raconte la fin tragique de quinze hommes d’État zigouillés dans l’exercice de leurs fonctions, et souvent pour de mauvaises raisons, de César à Ceausescu en passant par Henri III et Nicolas II.
Des quinze, Dollfuss est sans doute le moins célèbre, malgré ou à cause de l’originalité de son histoire. Le combat fachos-nazis n’entre pas vraiment dans les grilles de lecture contemporaines ; il n’en fut pas moins réel, et parfois mortel.
Sitôt le chancelier Hitler arrivé au pouvoir en Allemagne, son alter ego autrichien s’allie à Mussolini pour contrer les projets d’Anschluss du Führer – qui figuraient déjà dans ses « 30 engagements » de novembre 1932.
En politique intérieure, Dollfuss ne se montre guère plus conciliant : dès juin 1933, il dissout le parti nazi local et, pour faire bonne mesure, expédie dans des camps de concentration 5000 de ses membres.
Eh bien apparemment, ça n’est pas encore suffisant ! Un an plus tard, un putsch « austronazi » échoue de justesse et Dollfuss y trouve la mort – dans des circonstances dramatiques dont je ne peux rien révéler. L’ami Buisson vous les contera bien mieux que moi.

HITLER, MAL ÉLEVÉ
Mercredi 5 juin / En relisant mes notes d’hier, je me dis : quand même, cette Seconde Guerre mondiale, on ne l’a pas volée !
Jusqu’en 1936-1937 au moins, nous autres les démocraties avions les moyens de ramener à la raison le Führer, qui n’était pas encore devenu complètement fou.
Comment je le sais ? Mais parce que le 7 mars 1936, quand il a remilitarisé la Rhénanie, il avait donné ordre à ses troupes de se replier aussitôt si l’armée française bougeait le petit doigt.
Mais pensez donc ! Elle avait la tête ailleurs, la France, en plein week-end et à six semaines d’élections historiques qui allaient porter au pouvoir le Front populaire.
Tenir jusque-là était bien légitimement l’unique souci du gouvernement intérimaire Sarrault-Flandin. Dans ces conditions, pas question pour lui de se lancer dans une guerre, ni dans une mobilisation générale, ou même partielle.
L’état d’esprit pacifiste qui prévaut alors dans l’opinion est bien résumé par le Canard, qui s’amuse de ce non-événement dans les deux encadrés rouges de sa « une » – qu’on appelait ses  « oreilles » : « Scandale en Rhénanie… » annonce la première ; « … L’Allemagne envahit l’Allemagne ! » rigole l’autre. Goebbels n’aurait pas trouvé mieux.[access capability= »lire_inedits »]
Quant à Hitler, apprenant le succès de l’opération, il bondit de joie : « Nous sommes vraiment des aventuriers ! » De fait, l’ « aventure » ne fait que commencer… Le succès de son bluff gonfle l’hubris d’Adolf, et fragilise d’autant un « Surmoi » déjà faible de constitution.
Du coup, le « Ça » se transforme en loup et, à partir de 1938, ses pulsions carnassières vont franchir les bornes du simple pangermanisme pour s’étendre à un « espace vital » illimité. Anschluss, Sudètes, interlude comique de Munich, Bohême-Moravie : la tournée 1938-1939 est triomphale, à tel point que Hitler envisage une date supplémentaire à Dantzig.
Mais pour avoir son morceau de Pologne saignante, le loup se sent obligé de pactiser avec l’ours. Ultime preuve de lucidité ? Pas vraiment : la peau de l’URSS est déjà en vente pour après…
Sans doute est-ce à ce moment-là que le Führer a définitivement pété les plombs sur l’air de I Am The World, n’écoutant plus que sa Volonté de puissance intérieure. « Les autres ? Des sous-hommes ! Ne se sont-ils pas couchés dix fois devant moi ? Staline, c’est différent : un adversaire de taille, certes, mais à ma mesure, et le seul ! »
La pire folie du Führer, comme dirait Jerry Lewis, c’est d’avoir cru pouvoir « boucler le dossier URSS » entre juin et le déjà fameux hiver russe… En revanche, son incrédulité concernant l’ouverture d’un deuxième front à l’Ouest s’explique.
Face à ses provocations de plus en plus grossières, nos démocraties n’ont jamais réagi que par des discours, motions et autres cours d’aérobic. Soudain, voilà que la France et la Grande-Bretagne décident d’honorer leurs engagements internationaux, et en l’occurrence leur traité d’alliance avec la Pologne.  Comment Hitler aurait-il pu prévoir ça ?
Notez bien que je ne le défends pas !  Je suggère juste, comme la plupart des autres historiens sérieux, que nos démocraties ont une lourde part de responsabilité dans la montée de l’hystérie nazie.
Si Hitler, tellement précautionneux au début, a fini par nous compter pour du beurre, c’est qu’il avait mis les doigts dedans sans être réprimandé de 1933 à 1939, quand il n’était encore que petit chancelier. C’est bien connu : « Tout se joue avant six ans » !

ON L’APPELAIT « POULOU »
Vendredi 7 juin / À l’occasion de la Journée spéciale qui lui est consacrée sur France Culture, on en apprend de belles sur l’enfance d’un Sartre ! Avant de se décider à faire penseur, le jeune Jean-Paul avait rêvé d’une tout autre carrière : acteur, chanteur ou comique…
Le mieux, c’est que ça a failli marcher ! Sous le nom de scène de « Poulou », et avec pour agent Paul Nizan s’il vous plaît, il avait commencé à se produire ici et là, et notamment lors de la Revue des élèves de l’ENS – où dans le rôle du directeur, M. Lançon, il fit, paraît-il, un triomphe.  « Sartre aurait voulu être Maurice Chevalier ou Chaplin », résume France Culture. De fait, c’eût été préférable pour tout le monde.

ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Samedi 15 juin / Après Jean-Christophe Buisson, venons-en par ordre alphabétique à Patrick, qui donnait l’autre week-end une longue et intéressante interview au Monde (daté du 9/10 juin).
Ce qu’il y a de sympa avec l’« école buissonnière », c’est qu’elle tient pour nul et non avenu le magistère moral exercé par le camp du Progrès – qui n’a pas commencé à nous gouverner en 2012.
« La véritable tradition est critique », comme disait Maurras ; et Baudelaire réclamait déjà, en addendum aux Droits de l’homme, « le droit de se contredire et le droit de s’en aller ».
Une telle évasion pourrait bien mener, par des sentiers côtiers peu fréquentés, vers d’étonnants belvédères. Et tant pis pour les autres, s’ils préfèrent continuer d’ânonner en chœur une Vérité qui n’est que mensonge, et de haïr en cadence un Goldstein qui n’est autre qu’eux-mêmes.
Plutôt prendre l’air avec Buisson ! Mais pourquoi faut-il qu’à tous les croisements, à tout prix, il veuille nous ramener vers Sarkozy, le sens unique, « l’ultime recours » ?
Moi je veux bien, mais recours contre quoi, et au nom de quoi ? Et puis, comment dissiper cette tenace impression de déjà-vu ? Si vraiment il s’agit, par un habile détour, de nous ramener en classe pour redoubler le quinquennat précédent, je préfère garder la chambre.
Reste que Buisson n’est pas un vulgaire communicant à Rolex. Entre deux figures imposées, il trouve le temps de citer Mark Twain : « Les gens de gauche inventent des idées nouvelles ; quand elles sont usées, la droite les adopte. »
La différence entre eux, je suppose, c’est que Twain ne bossait pas pour Sarko. Quant à Buisson, j’imagine, c’est par tempérament qu’il a choisi l’influence plutôt que le pouvoir. Mais quelle influence, au juste, si « son » Président ne fait appel à lui qu’au moment des échéances électorales ?
Elles sont nombreuses, vous me direz. Mais entretemps, il s’agit quand même de gouverner ! Et accessoirement, si l’on aspire à être réélu, de faire au moins un peu de ce que l’on a promis, et peut-être même un doigt de ce qu’on a laissé entendre – que ce soit sur la « racaille », la croissance ou la finance.
J’ignore si François Hollande a un Père Joseph. En ce qui concerne le duo Sarkozy-Buisson, s’il ne fonctionne pas, c’est qu’il n’a pas la complémentarité d’un couple à la Mitterrand-Séguéla.
Au-delà des questions de personnes, c’est l’époque qui veut ça. Le politique suppose le vrai pouvoir, c’est-à-dire la souveraineté. Lorsque celle-ci s’effiloche un peu trop visiblement, pas étonnant que la politique prenne le dessus, réduite à son simple appareil de querelles d’égos, d’« éléments de langage » et de rubriques people.
Désormais les « communicants » sont chargés aussi du fond, que d’ailleurs les politiciens confondent avec la forme. On est mal pris.[/access]

* Photo : Engelbert Dollfuss en 1933, Wikimedia commons.

Bernadette Lafont : Il ne faut pas mourir en plein été

C’était une fille superbe, une fille gironde, et malicieuse. Dans ses yeux, brillait l’ironie rehaussée de gourmandise de ces cousines de la campagne, qui rapportent aux petits garçons des villes, avec force détails, ce que le taureau fait à la vache, puis les entraînent derrière la grange pour jouer au docteur…  Bernadette Lafont est morte le 25 juillet. On ne demandait pas que le monde s’arrêtât, ni que les socialistes de pouvoir devinssent modestes et compétents, mais on aurait souhaité un hommage de sympathie[1. À France culture, par exemple.] à cette comédienne délicieuse, qui voulut très tôt avoir sa photographie dans Paris Match, afin que son père, qu’elle adorait, et qui vouait un culte aux célébrités, pût l’afficher fièrement dans la pharmacie familiale. Inutile d’énumérer la liste de ses films : son talent, s’il servit parfaitement la « Nouvelle vague », la rendait apte à jouer tous les rôles. Son dernier film, Paulette, où elle est adorablement déraisonnable, avait rencontré un grand succès. Mais, de la grande famille si unie du cinéma, on les compta sur les doigts de la main, les membres qui vinrent la saluer une dernière fois, à Saint-André-de-Valborgne (Gard), où eurent lieu ses obsèques. Jean-Pierre Mocky, qui était présent, s’attrista et s’irrita de cette désertion : « Même si Bernadette était quelqu’un de solitaire et indépendant, le cinéma devait être là […] Or, l’équipe de son dernier succès n’est même pas venue. […] Décidément, il ne faut pas mourir en juillet ! » (propos rapportés par Le Midi Libre).
Ce dernier salut d’un corsaire à la « fiancée du pirate »[2. La fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, où Bernadette consomme une vengeance très froide (1969).], sauve l’honneur de la profession.

Vive le Pape François…

pape françois jmj

Je ne sais pas ce qui m’arrive, moi le communiste, moi qu’André Sénik voit avec des tee-shirts nord-coréens sous mes chemises Brooks et des bustes de Staline près de mes Pléiade de Céline, mais voilà que j’aime de plus en plus les papes. Les deux derniers notamment.
Jean-Paul II, bon, on a vite vu qu’il était missionné par Dieu pour en finir avec le bloc de l’Est et qu’il y a remarquablement réussi. Il a rendu un grand service : grâce à lui, plus ça va aller, plus ce qu’Alain Badiou appelle l’hypothèse communiste retrouvera une nouvelle actualité, un peu partout et notamment dans la jeunesse. Mais, comme disait l’autre, chacun sait que « le communisme est la jeunesse du monde. »
Jean-Paul II, comme en atteste quelques unes de ses encycliques, avait également prévu, sans doute dans un second temps, de se retourner contre la mondialisation qui a mis l’homme au service de l’économie et non l’économie au service de l’homme, mais le temps lui a manqué.
Il n’empêche que dans ce monde paradisiaque du capitalisme financiarisé que me laisse, à moi et aux générations futures, dans son immense bonté, André Sénik comme horizon indépassable, à part les communistes et l’Eglise, il n’ y a plus grand monde pour critiquer. Comme les communistes sont encore pour la génération de monsieur Sénik des genres de négationnistes qui ne valent pas mieux que les nazis et qui bénéficient inexplicablement de la loi Gayssot (en même temps Gayssot était communiste, tout s’explique…), il ne reste plus que l’Eglise catholique et romaine pour demander qu’une certaine dignité de l’homme soit respectée dans le travail et que cela ne signifie pas forcément les prodromes de nouveaux goulags.
Benoit XVI, par exemple, avait été très clair dans son encyclique  Caritas in veritate : « Là, les politiques d’équilibre budgétaire, avec des coupes dans les dépenses sociales, souvent recommandées par les Institutions financières internationales, peuvent laisser les citoyens désarmés face aux risques nouveaux et anciens. Une telle impuissance est accentuée par le manque de protection efficace de la part des associations de travailleurs. L’ensemble des changements sociaux et économiques font que les organisations syndicales éprouvent de plus grandes difficultés à remplir leur rôle de représentation des intérêts des travailleurs, encore accentuées par le fait que les gouvernements, pour des raisons d’utilité économique, posent souvent des limites à la liberté syndicale ou à la capacité de négociation des syndicats eux-mêmes. »
Oui, Benoit XVI, pas le dernier discours de Pierre Laurent à la Fête de l’Huma. Heureusement, d’ailleurs, car si c’était un communiste qui avait écrit cela, il se serait évidemment attiré les foudres des anciens staliniens devenus néoconservateurs et wilsoniens bottés, ces Pangloss qui ont décidé de faire payer leurs erreurs en trouvant inattaquable, splendide et adorable notre monde tel qu’il ne va pourtant pas très bien.
Et puis le Pape François, maintenant. Et ces JMJ brésiliennes qui sont un immense succès. Le hasard a fait que le 17 juillet, dans le TGV Lille Roissy, j’ai eu pour voisin un tout jeune homme, très grand et très rond, éminemment sympathique. Il partait au Brésil. Il y avait dans sa voix de la fierté et de l’enthousiasme. Il parlait de fraternité, d’amour, avec une innocence et une sincérité qui m’ont rappelé mes camarades des JC. J’avais du mal à imaginer, si ça se trouve, qu’il avait manifesté contre le mariage pour tous quelques semaines plus tôt. J’avais tout de même l’impression que ses préoccupations étaient ailleurs, qu’il devait trouver plus exaltant l’internationalisme de la Foi sur la plage de Copacabana que le défilé franco-français d’une droite qui n’a rien digéré depuis 89. En tout cas, le garçon en question, il avait un idéal : la preuve il n’avait pas d’Ipad. Seulement la Bible et Lonely Planet qui dans un cas comme dans l’autres sont deux excellents guides.
Et c’est à ce garçon que j’ai pensé quand j’ai entendu parler le pape François, le dernier jour, à lui mais aussi à mes camarades et puis à tous les Indignés de ce monde car il me semble qu’avoir la Foi, comme l’avait ce jeune homme, c’est d’abord une indignation en même temps qu’une profonde espérance. Ce pape jésuite (ah les jésuites du Paraguay et leur Missions indiennes, expérience communiste attaquée par les esclavagistes portugais) a conclu : « Je vous demande d’être révolutionnaires, d’aller à contre-courant ; oui, en cela je vous demande de vous révolter contre cette culture du provisoire, qui, au fond, croit que vous n’êtes pas en mesure d’assumer vos responsabilités, que vous n’êtes pas capables d’aimer vraiment… »
« Je vous demande d’être révolutionnaires »… En ce qui me concerne, Pape François, pas de problème…

 

*Photo: Catholic church, England

My globish is rich

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anglais louis de funes globish

La dénonciation du « globish » − petit nom du global english, autrefois connu sous le patronyme plus neutre de basic english ou sous celui, moins amène, de broken english − semble être, avec celle des biberons au bisphénol ou du dopage sur le Tour, l’un de nos trop rares objets de consensus franco-français.
L’unanimité est souvent mauvaise conseillère. Je ne défendrai évidemment pas la loi Fioraso et ses perspectives grotesques de facs anglicisées. Mais dans la vie extra-universitaire (si, si, ça existe !), non seulement le globish est utile, mais il devrait être obligatoire. Eh oui, amis puristes, il est utile, le cas échéant, de pouvoir trouver le baggage claim de l’aéroport d’Oulan-Bator sans risquer de se retrouver dans les lavabos des hôtesses – quoique.
J’aggraverai mon cas en suggérant, au nom de la courtoisie française, que l’enseignement de l’anglais minimaliste devrait être obligatoire pour tous nos concitoyens, ne serait-ce que pour être à même de renseigner un étranger égaré – lesquels, il faut s’y résoudre, ne sont pas titulaires de l’agrégation de lettres classiques.
Comme je ne suis pas payé au mot, je ne vous déroulerai pas ici la liste des occurrences où ce baragouin rudimentaire peut rendre de vrais services. D’autant que j’entends déjà le chœur des puceaux effarouchés me reprocher d’échanger la France éternelle contre un plat de lentilles, ou plutôt un bol de chili con carne : en choisissant de privilégier un avatar de la langue de l’« Empire », je consolide de fait la domination de celui-ci.[access capability= »lire_inedits »]
Ainsi, pour Bernard Cassen, fondateur d’Attac, cité par Wikipedia dans son excellent article sur « l’impérialisme linguistique », la messe est dite : « La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques. »
C’est écrit au fer à repasser, mais ce n’est pas tout à fait faux : qui niera que les Américains se félicitent de cette prévalence de l’anglais ? Sauf que nos alterlinguistes surconscientisés ne nous suggèrent jamais de solution pratique pour partir en voyage ailleurs que chez soi. On fait comment, dans la vraie vie, doc ? Hélas, le bon sens étant le cache-sexe du totalitarisme, ce rappel au réel n’empêchera pas Cassen ou ses clones de droite de nous mettre en garde contre toute concession à l’impérialisme culturel US.
Sache-le, ami dragueur de terrasse, quand tu susurres à l’oreille d’une accorte Lettonne: « Do you want to drink a beer with me ? », c’est Che Guevara que tu rassassines.[/access]

*Photo : Les gendarmes à New-York

Intifada au Jeu de Paume

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ahlam shibli israel

ahlam shibli israel

Les images parlent. Cela signifie qu’elles peuvent mentir. Mais face à une photo, a fortiori lorsqu’elle se veut documentaire, on éprouve une dangereuse impression d’authenticité : on croit être confronté au réel quand il s’agit de sa représentation – vieille affaire de la carte et du territoire. On croit être informé quand on est manipulé, volontairement ou pas. C’est bien ce qui menace les visiteurs de « Phantom Home », l’exposition de la photographe palestinienne Ahlam Shibli, qui a ouvert ses portes le 28 mai au musée du Jeu de Paume. Et mis en ébullition la rue juive, qui dénonce une « apologie du terrorisme ».
Le sujet, il faut le dire, est déjà hautement inflammable puisqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien.
Sur ce terrain miné, l’exposition  manipule des images d’apparence quasi journalistique sans jamais fournir la mise en perspective qui permettrait au visiteur de les lire.[access capability= »lire_inedits »] Dans quatre salles, près de 300 photos sont présentées autour de cinq thèmes. C’est le dernier, « Death », qui a mis le feu aux poudres. À travers 68 clichés pris à Naplouse, Shibli évoque l’omniprésence des « martyrs » dans la société palestinienne. La plupart de ces individus ont commis des attentats contre des Israéliens. Le visiteur n’en saura rien.
Pour le président du CRIF, Roger Cukierman, il s’agit d’une pure et simple « apologie du terrorisme ». Il s’en est ému auprès de la ministre de la  Culture. Résultat : le musée a placardé un avertissement à l’entrée de l’exposition et dans la salle directement concernée, puis a organisé un débat sur la liberté d’expression. Mais la polémique enfle : menaces de mort contre la directrice du musée, Marta Gili, alertes à la bombe obligeant le musée à fermer ponctuellement, manifestations devant le Jeu de Paume…
La tension est parfois palpable dans les salles. J’ai assisté à une conversation animée entre partisans et détracteurs de l’expo. Un homme dénonce une « apologie des meurtres d’enfants », tout en s’opposant fermement à ceux qui veulent la fermeture de l’exposition. « Il vaut mieux venir et débattre ! », souligne-t-il avec une telle fougue que les autres visiteurs croient (à tort !) qu’il est juif.  Comme quoi, les clichés ne sont pas uniquement accrochés aux murs…
Comme l’a très bien souligné ce monsieur, la question n’est pas tant la liberté d’expression et ses limites que l’exigence d’une information honnête. Or, le musée et l’artiste ont multiplié non-dits et omissions. Les légendes, pourtant longues (rédigées par l’artiste), n’indiquent jamais que les « martyrs » ont commis des attentats dont la majorité des victimes étaient des civils. Rien non plus sur Naplouse, pourtant l’une des villes à la pointe du combat palestinien pendant les deux Intifadas. Finalement, l’oubli le plus gênant concerne l’artiste elle-même. Selon le dossier de presse, « Ahlam Shibli est née en 1970, en Palestine, où elle vit ». En fait, elle est née en Galilée, que l’Autorité palestinienne reconnaît comme appartenant à Israël, ce qui fait d’elle une citoyenne israélienne. Le Jeu de Paume ne nous dit pas non plus que Mme Shibli vit entre Berlin et Haïfa – troisième ville israélienne – et qu’elle a exposé au Musée d’art moderne de Tel Aviv. Au lieu de raconter une histoire humaine avec ses contradictions et ses aspérités, le Jeu de Paume a fait le choix des… clichés.[/access]

*Photo : MACBA.

Kersauson : le pirate s’est fiancé

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Bénis soient les coiffeurs : en allant me faire rafraîchir, je suis tombé sur un numéro de mi-juillet de Paris-Match , avec plein de nouvelles fraîches d’Olivier de Kersauson dedans. Les amateurs de potins marins y apprendront par exemple que le navigateur n’est plus solitaire et s’apprête à convoler avec Sandra, une ravissante Polynésienne : il a d’ailleurs déjà déposé ses bagages en plein Pacifique.
Mais n’étant pas seulement une midinette, ce sont d’autres passages de cette longue interview qui ont retenu mon attention. Morceaux choisis en vrac :
Les  souvenirs d’école ? « De toute ma scolarité, je n’ai pas passé une seule journée agréable à l’école. C’était comme la prison. À Paris, je n’allais pas chercher mon fils à la sortie à cause de l’odeur de l’école, l’odeur du groupe, celle d’un groupe entier dans une pièce. Je ne vais pas au théâtre ni au cinéma parce que l’odeur du groupe me rappelle l’école. Je déteste cette odeur. »
La connaissance : « Dans certains domaines, je suis excellent. Dans d’autres, je suis complètement infirme. Là où je suis excellent, je préfère qu’on suive ce que je dis. Là où je ne suis pas bon, je la ferme. Je ne fais la leçon à personne. J’ai horreur des donneurs de leçons. Je n’aime pas en recevoir, je n’aime pas en donner. » 
La vie après le sport : « Je n’irai plus au cap Horn. Je ne ferai plus les grandes courses. Je le sais. Ça me… Comment expliquer ? Ça ne me fait pas marrer, mais je m’en fous. »
Ce choix est arbitraire. En vérité, toute l’interview réalisée par Régis Le Sommier est réjouissante, y compris la citation de Hérédia et la photo prénuptiale de Pascal Rostain. Merci et bon vent !

Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné ?

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noah hawley bon pere

noah hawley bon pere

Vous trouverez  Le bon père de Noah Hawley dans la Série Noire. Il serait dommage que cela vous arrête si par hasard vous avez quelques préventions contre la littérature de genre car Le bon père appartient de plain pied à la littérature tout court. Après tout, si on y réfléchit un peu et sans forcer la note, L’étranger de Camus aurait très bien pu, en son temps, paraître dans la collection fondée par Marcel Duhamel aux côtés de Monsieur Zéro de Jim Thompson comme Monsieur Zéro aurait très bien pu paraître en collection blanche car Monsieur Zéro est aussi un très grand roman de l’absurde. Précisons d’ailleurs, mais nous y reviendrons, qu’après Dashiell Hammett et Jean-Patrick Manchette, ce sera à l’automne au tour de Raymond Chandler d’avoir l’honneur de ses œuvres complètes  en Quarto, dans une collection qui accueille aussi bien Proust que Nabokov, ce qui montre que ceux qui furent en leur temps classés comme auteurs de second rayon gagnent leurs galons avec le temps.
Oui, il serait bien que vous lisiez Le bon père de Noah Hawley pour vous rendre compte, si ce n’est déjà fait, qu’il n’y a pas de raison de vous priver d’un chef d’œuvre en raison de son habillage éditorial. C’est d’ailleurs tout à l’honneur de la Série Noire que de prendre le risque d’éditer de tels romans qui risquent de dérouter celui qui était venu chercher sa ration de péripéties calibrées dans ces technothrillers qui cherchent à vous convaincre qu’ils sont polyvalents, vous apportant à la fois la distraction et le rempart pour mater les filles sur la plages.
Le bon père de Noah Haley est en effet un de ces grands romans américains qui abordent, à l’américaine évidemment, un thème universel, les rapports entre un père et son fils. D’ailleurs, il vaut mieux que ce thème soit abordé à l’américaine sinon cela donne le Zubial d’Alexandre Jardin sur son père Pascal Jardin qui lui, au moins, en avait écrit un bon sur le sien : La guerre à neuf ans.
D’ailleurs, dans Le bon père, ce n’est pas le fils qui raconte le père, mais le contraire. Le père est un grand rhumatologue new-yorkais, le docteur Paul Allen. C’est typiquement un bourgeois de gauche, un démocrate pur jus qui rejoint chaque soir sa belle maison d’une banlieue chic dans le Connecticut. Le docteur Paul Allen en est à son deuxième mariage et le premier chapitre nous décrit le bonheur insoutenable d’une vie parfaitement réussie, un bonheur dont on fait semblant de ne pas se rendre compte à quel point il est étouffant et subtilement mortifère. La différence entre un roman noir et un thriller, c’est que le roman noir est une tragédie et que dans une tragédie, quand le rideau se lève, la catastrophe a déjà été consommée, l’important étant de savoir comment on va s’en sortir, si on va s’en sortir tout en sachant que rien ne sera plus comme avant. Le thriller aime les happy ends tandis que le roman noir, lui, préfère ce que l’on pourrait appeler les « bad starts ».
Et en matière de « bad starts », Noah Haley fait très fort. Lors de la soirée pizza maison du jeudi, alors que la famille, le père, la mère et les deux jumeaux regardent des jeux télévisés, un flash spécial annonce que le candidat démocrate à l’élection présidentielle a été assassiné de plusieurs coups de feu. Comme le remarque Noah Haley, et c’est à des formules de ce genre que l’on reconnaît les grands écrivains, « La nature a horreur du vide et CNN encore plus » : en quelques minutes, des photos du meurtrier présumés arrivent sur l’écran et le tueur n’est autre que David Allen, le fils aîné de Paul, issu d’un premier mariage avec une artiste hippie de la Côte Ouest.
Quand votre monde s’effondre, vous pouvez vous effondrer avec lui ou réagir. Le bon père est l’histoire de cette réaction. Le docteur Paul Allen, et il insiste là-dessus, veut garder sa froideur de grand diagnosticien pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Tout accuse David qui était devenu l’année précédant son acte un « hobo », un de ces vagabonds lyriques héritiers de Kerouac.
Le bon père est donc à la fois un grand roman d’amour et aussi un grand roman politique sur la violence inhérente à cette démocratie trop sûre d’elle-même. Le roman progresse sur trois plans : avec l’enquête du père, l’errance du fils reconstituée et aussi avec des chapitres neutres, objectifs, racontant les différentes assassinats de masse ou de personnalités politiques aux USA : la tuerie de Colombine, celle de la fac d’Austin par un tireur fou en 66 mais aussi celui de Robert Kennedy par Siran Siran en 68 ou encore la tentative de John Hinckley contre Reagan en 81 et encore d’autres, bien d’autres, comme si notre rhumatologue voulait appliquer ce qu’il est convenu d’appeler un diagnostic différentiel pour comprendre ce qui a pu se passer avec son fils.
Et c’est dans une grande mélancolie que Noah Hawley fait baigner Le bon père, au bout du compte : ce père qui a perdu son fils, cette société qui a perdu son innocence, peut-on les réparer comme le ferait un médecin ou doit-on se contenter de mettre en marche un protocole compassionnel ? Que le jeune David soit coupable ou non, et nous ne vous le révélerons évidemment pas, laisse intacte cette question lancinante : « Si mon fils avait fait ça, je ne comprenais pas le monde dans lequel je vivais. Et je n’avais pas envie d’y vivre. »

Le bon père de Noah Hawley, Série Noire/Gallimard, 2013.

*Photo : Sur la route.

Plus le niveau baisse, plus le ton monte

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basile koch barjot

basile koch barjot

PRÉSOMPTION DE CULPABILITÉ
Jeudi 20 juin / Concernant le contentieux qui nous oppose actuellement, Frigide et moi, à la Régie immobilière de la Ville de Paris, notre avocat a été ferme dès le début : à lui de s’occuper du fond, c’est-à-dire de l’ « affaire Jalons », en réservant à la Justice la primeur de ses conclusions. À nous de dénoncer, pour la forme, les mauvaises manières à notre égard d’une presse qui, dans cette affaire, nous a mal traités en deux mots comme en un.
Dans le dossier d’accusation, sans surprise, tout nous accuse. Eh bien, la plupart des médias se sont contentés de présenter comme avérées les infractions qui nous sont reprochées, avant la décision du juge : présomption de culpabilité. D’autres, plus « citoyens », ont choisi d’en rajouter de leur cru sur nos escroqueries en couple organisé. Aucun ou presque n’a envisagé un instant l’hypothèse de notre bonne foi – sans même parler d’innocence, vous rigolez ou quoi ?
Quant à moi, face à l’épreuve, je resterai digne comme Job. Je sais très bien ce que ma femme a fait au Bon Dieu pour mériter ça ; mais moi, je n’ai rien fait ; alors est-ce que je pourrais juste garder mon étage[1. Nous habitons un luxueux duplex dans un «luxueux » de la luxueuse ville de Paris] ?
PLUS LE NIVEAU BAISSE, PLUS LE TON MONTE
Lundi 24 juin / Tellement vrai, cet aphorisme, et bien dit en plus ! Il figurait dans mon mille-feuille de post-it, amassés depuis dix ans avant d’être aimablement colligés par mon amie Nikki de La Fusacquière (qui aurait préféré garder l’anonymat). Mais en-dessous de la phrase, pas le moindre nom d’auteur, comme dans toute citation qui se respecte. Était-ce donc de moi ? Après enquête approfondie, au bout d’un an et un jour, j’ai décidé de m’approprier ce mot jusqu’à nouvel ordre (ou courrier des lecteurs).
Le plus subtil, réflexion faite, serait peut-être de l’attribuer en forme de clin d’œil à Marc Bloch, qui pratiquait lui-même cette sorte d’« intertextualité » à l’envers. À l’appui de ses thèses, il citait volontiers paraît-il un « proverbe arabe » dont il s’est avéré par la suite qu’il n’existait pas : « Nous ressemblons plus à notre temps qu’à nos pères. »
Mais revenons à mon dicton. Que le ton monte, nul ici n’en disconvient : Causeur hurle tous les mois contre ce danger ! Quant à la baisse du niveau, je m’en suis personnellement rendu compte quand on a commencé à me complimenter sur ma culture ; mon père aurait bien ri.
Comme quoi, décidément, Marc Bloch et les Arabes avaient raison !
J’AI D’EXCELLENTS AMIS INTELLIGENTS
Jeudi 27 juin / À propos de citations, j’ai fait mien – de façon pas tout à fait désintéressée – le mot de Barrès sur « l’intelligence, cette petite chose à la surface de nous-mêmes ».[access capability= »lire_inedits »] Une critique, plus pascalienne que poujadiste, de ce que nous vénérons  aujourd’hui sous ce nom ; une façon surtout, pour moi, de ne pas faire trop de complexes vis-à-vis de mes amis plus intelligents que moi.
Parce que j’en ai connu, sans me vanter, par mes lectures et même en vrai, des gens comme ça ! Ce qui m’a étonné au début, ce n’était même pas qu’il y en eût, mais d’arriver à les reconnaître !
En vrai, c’est facile : ces gens-là sont tellement forts que je suis d’accord avec tout ce qu’ils disent ou écrivent, même sans avoir tout suivi. Simplement, il ne faut pas que j’entende juste après un contradicteur aussi convaincant…
Bien sûr, il y a des cas particuliers, comme celui de Marc Cohen. « Je ne veux pas qu’on me demande mon avis, dit-il volontiers quand il est de bonne humeur ; D’ailleurs, en général, je n’en ai pas ! » Quoi de mieux qu’un maître à penser qui vous envoie penser par vous-mêmes, si ça vous amuse ? En bouddhisme, ca doit être au moins du 7e chakra.
Il y a dans l’« intellolâtrie » une part d’irrationnel qu’il serait vain de se cacher. Mais à ce compte-là, que dire de Barrès et de sa prise de distance avec l’intelligence ? La formule de Maurice a beau me ravir, elle porte en elle-même ses propres limites : c’est pas un con non plus qui aurait trouvé ça !
LE DANGER ANTIFASCISTE
Dimanche 30 juin / C’est bien connu : l’« antifascisme » ordinaire n’est jamais si florissant qu’en l’absence de fascisme, ou même de danger éponyme. C’est aussi ça, l’exception culturelle française : on a plus hurlé au loup contre de Gaulle en 1958 que contre Pétain en 1940.
Pour tenir lieu de « danger fasciste », aujourd’hui en France, qu’avons-nous donc en magasin ?
Une poignée de groupuscules genre « pack de 12 », ultra-fliqués, qui ébranlent la République dans des cabines téléphoniques. Et puis Le Pen bien sûr, et Boutin, Copé, Guaino, Barjot, Mariton, Peltier – et pourquoi pas Mgr Barbarin ?
On s’arrêtera avant Mme Agacinski, par respect pour son mari, et parce que Le Plus du Nouvel Obs l’a convenablement dédouanée : elle n’aura été, dans cette affaire, que « l’idiote utile des intégristes ».
Et l’alliance UMP-FN, vous me direz ? Mais voilà vingt-sept ans qu’on nous tympanise avec le danger imminent de ce rapprochement « contre-nature ». Eh bien, si ça arrive vraiment, voulez-vous que je vous dise ? C’est qu’entretemps les emballages UMP et FN auront vraiment changé de produit, comme on l’a cru pour le Furosémide – mais avec en plus l’accord des patients.
Stratégiquement parlant, je pense comme Buisson que les appareils UMP et FN sont de plus en plus en situation de concurrence, et sûrement pas d’alliance.
Pour prospérer sur les ruines de l’UMP, prophétisait Zemmour en 2012, le FN aurait besoin d’un succès de la gauche au pouvoir ! Autant dire qu’on n’y est pas…
Et même si, dans la pire hypothèse, quatre ministres « bleu Marine » entraient un de ces jours au gouvernement Copé, la République ne serait toujours pas en danger !
Le « fasciste » d’aujourd’hui, le vrai, est très bien défini par James Stewart dans La Classe américaine : c’est celui qu’ « on peut pas tolérer parce qu’il tient des propos intolérables où y’a pas de tolérance ! » Dans le film d’Hazanavicius, c’était hilarant ; là, ça l’est moins, ne serait-ce que parce que c’est sérieux.[/access]

2013 : annus horribilis pour Fred Perry

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Il fait chaud, très chaud en ce début de mois d’août. Comme diraient les météorologues pérorant sur fond vert, « l’épisode caniculaire que nous traversons » n’incite guère à la réflexion, plutôt à la rétrospective. S’il y a un fait à retenir de cette année désormais bien entamée, ce n’est pas l’introuvable reprise économique, les naissances ou les abdications royales, le coup d’Etat démocratique égyptien ou les assassinats politiques en Tunisie. Si je prends la plume après deux semaines de goberge moscovite, c’est qu’un mythe se meurt : Fred Perry. Après l’affaire Méric, le grand public sait que les fans de la marque à couronne de lauriers se castagnent lors de ventes privées, lors même que leur anticapitalisme et leur « véganisme » devraient les réunir. Depuis, la marque si prisée par les skins et les antifas clame urbi et orbi qu’elle rejette la violence et exhibe fièrement ses modèles fluos qui font fureur dans le Marais, lequel quartier abrite d’ailleurs le magasin parisien de l’enseigne, sis rue des Rosiers.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, l’homme qui a donné son nom aux polos, t-shirts, sacs de sport et autres colifichets so fashion s’est vu dépouiller de ses lauriers par un tennisman à peine sorti de l’œuf. À vingt-cinq ans, déjouant le mistigri qui collait aux basques de son compatriote Tim Henman, Andy Murray a remporté le tournoi simple Messieurs de Wimbledon, enterrant le titre de gloire de son dernier prédécesseur britannique, un certain Fred Perry, vainqueur en 1936.
Cela dit, rien n’est tout à fait perdu : Andy n’est pas seulement sujet de sa Majesté, il est aussi Ecossais. Pour peu que ces producteurs de pétrole et de pur malt scissionnent du royaume, feu Fred Perry retrouvera peu ou prou son titre de dernier authentique Britannique couronné. Mais sera-ce une bonne nouvelle ?

Communisme : bilan globalement logique

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communisme marx lenine

communisme marx lenine

C’est un sujet récurrent : à chaque fois que quelqu’un évoque les « 100 millions de morts du communisme », on assiste à une levée de drapeaux rouges qui ne contestent pas seulement ce chiffrage macabre mais, plus fondamentalement, le fait même que le communisme soit en cause. Le communisme, nous disent des Gérard Filoche ou des Jérôme Leroy, n’a jamais existé : comment pourrait-il être responsable de ce dont on l’accuse ?
Et bien ils ont raison.
Le communisme, au sens marxiste – et donc canonique – du terme, c’est une société où les classes sociales ont été abolies, une société débarrassée de la propriété privée des moyens de production mais aussi une société sans État. Le communisme, c’est une forme d’anarchisme et vous conviendrez avec moi que des régimes comme celui de l’ex-URSS, de la Chine maoïste ou de l’actuelle Corée du nord ne cadrent pas du tout avec cette définition.
Pour bien comprendre, il faut en revenir aux canons de l’historicisme et de la théorie économique marxiste[1. N’en déplaise à Karl, par « marxiste », j’entends ici « selon Marx ».]. Le système de domination capitaliste, qui fait suite à la société antique et au système féodal, est appelé à s’effondrer de lui-même, sous le poids de ses propres contradictions, et à céder le pas à la société communiste.
Pour faire court, le raisonnement de Marx est le suivant : la valeur de toute chose découlant du travail nécessaire à la produire[2. Théorie de la valeur-travail héritée des classiques anglais (Smith, Ricardo…) – c’est la pierre angulaire et le talon d’Achille de l’édifice marxiste.], il suit que, pour réaliser des profits (plus-values), les capitalistes spolient les prolétaires en les obligeant à réaliser un surtravail. D’où l’idée de l’exploitation des masses prolétariennes. Pour maintenir leurs profits, c’est-à-dire prévenir une hausse des salaires, les capitalistes sont contraints d’accroître constamment leur stock de capital constant (i.e. les machines) ce qui, toujours en vertu de la théorie de la valeur-travail, entraîne une baisse la valeur de la production et donc, la fameuse baisse tendancielle du taux de profit et donc, l’effondrement inévitable du système[3. Ce raisonnement étant contredit par les faits, les théoriciens postmarxistes ont expliqué la survie du capitalisme par toute une série de stratégies des capitalistes destinées à pérenniser le système – typiquement l’impérialisme.].
À la fin de l’histoire, tout le capital est concentré dans quelques mains tandis que l’immense majorité ne survit qu’avec le minimum vital : la révolution est donc une conséquence logique et inévitable du capitalisme. Toute la question est alors de savoir comment organiser la transition vers le communisme : abattre l’État bourgeois, c’est une chose ; provoquer l’avènement de l’Homme nouveau, débarrassé des réflexes capitalistes et bourgeois, c’en est une autre. Pour Marx et ses successeurs, il faut donc créer une phase transitoire, une dictature du prolétariat : un système dans lequel un État central fort organise la collectivisation des moyens de production et traque sans relâche les forces réactionnaires. Cette phase transitoire, en un mot, c’est le socialisme.
Le socialisme, dans l’esprit des communistes, c’est donc la phase inférieure du projet, une étape intermédiaire entre la révolution violente proprement dite et l’avènement du communisme ; une étape qui durera juste le temps nécessaire à « l’avant-garde des opprimés » pour « mater les oppresseurs » (Lénine). Au bout de quelques temps, 20 ou 30 ans selon Boukharine, les dernières traces du régime capitaliste auront disparu et cet État prolétarien, devenu obsolète et inutile, disparaîtra de lui-même. Ce sera alors la fin de l’histoire et l’avènement du communisme proprement dit. C’était l’idée.
Seulement voilà, cette dernière phase de dépérissement de l’État prolétarien n’a jamais eu lieu. Toutes les tentatives d’avènement du communisme se sont invariablement soldées par la sanctuarisation d’un État totalitaire où « l’avant-garde des opprimés » s’est muée en avant-garde des oppresseurs. Les Staline, les Mao, les Pol Pot et les autres n’étaient, manifestement, pas particulièrement pressés d’abandonner leurs prérogatives.
C’est en ce sens que nos communistes modernes ont raison : le communisme, à l’exception, peut-être, de quelques tribus isolées au fin fond de l’Amazonie, n’a jamais existé. Quel que soit le chiffrage que nous retenons pour évaluer l’ampleur des horreurs commises par les régimes totalitaires qui s’en sont réclamés, c’est le socialisme qui est coupable et pas le communisme[4. Toutes les tentatives d’instauration du communisme ont pris la forme d’un régime socialiste. En revanche, il est faux de dire que tous les régimes socialistes visaient à l’avènement du communisme.].
« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » écrivait Pascal. Malgré l’accumulation de preuves contraires, malgré les horreurs totalitaires du XXe siècle, nos communistes modernes continuent obstinément à professer leur foi inébranlable en cette vision messianique d’un socialisme vertueux. Après avoir encensé Staline et soutenu Mao sans réserve, les voilà qui dénoncent le stalinisme et le maoïsme comme autant de trahisons contre-révolutionnaires. Les échecs de toutes ces tentatives d’avènement du communisme, nous jurent-ils, sont le fait de quelques sociaux-traîtres : jusqu’ici ils n’ont pas eu de chance mais cette fois-ci, c’est sûr, ce sera la bonne.
Nous ne balaierons pas, chers lecteurs, cet argument d’un revers de main. Si le pouvoir corrompt, nous rappelle Montesquieu, le pouvoir absolu corrompt absolument et il y a sans doute une part de vrai dans la ligne de défense communiste. Sans doute, en effet, Staline a-t-il trahi les idéaux de sa jeunesse et il semble pour le moins raisonnable de penser que les dynasties des Kim nord-coréens n’ont jamais eu d’autre intention que de s’arroger le pouvoir absolu. À l’image d’O’Brien et du Parti Intérieur de George Orwell[5. 1984.], il est tout à fait possible – sinon probable – que les nomenklaturas aient finalement trouvé leurs situations bien confortables et qu’un consensus plus ou moins explicite les ait convaincues que le socialisme avait des avantages que le communisme n’aurait sans doute pas.
Mais ce que nos doux rêveurs évacuent bien vite, c’est l’échec factuel de ces phases de transition. Partout et toujours, la socialisation des moyens de production et la planification ont été des échecs retentissants qui n’ont dû leur longévité qu’à l’existence à leurs portes d’un monde capitaliste. Au-delà de la résistance au régime et des purges et autres déportations qui l’ont accompagné, le fait est qu’en l’absence de marchés, toutes ces tentatives de dépassement du modèle capitaliste ont été profondément dysfonctionnelles, causes de mécontentement et de frustration quand elles ne provoquaient tout simplement pas la mort des sujets de l’expérience.
Le fait est qu’à aucun moment, aucun de ces régimes transitoires n’aurait pu permettre à l’État de dépérir. Même avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de se passer de l’appareil coercitif : il était la clé de voûte de tout l’édifice ; sans lui, sans la peur et sans la répression, les usines et les kolkhozes se seraient vidées instantanément. Quand, sept décennies après la révolution de 1917, Mikhaïl Gorbatchev lance sa perestroïka ce n’est pas tant l’absence de libertés politiques que le peuple soviétique reproche au système : c’est sa faillite économique, la faillite de la collectivisation. Soixante-dix ans plus tard, l’homme nouveau n’existait nulle part ailleurs que dans les phantasmes de quelques intellectuels.
Ne pas être communiste à vingt ans, dit-on, c’est n’avoir pas de cœur mais l’être encore à quarante ans, c’est n’avoir pas de tête. Ce n’est pas un hasard si quelques-uns des plus grands penseurs du libéralisme – Karl Popper, Jacques Marseille ou Thomas Sowell pour ne citer qu’eux – ont été, durant leur jeunesse, de fervents communistes : ils rêvaient, eux aussi, d’un monde meilleur, d’un monde de justice, de paix et de prospérité mais les années venant et les faits s’accumulant, ils ont compris que ce monde ne pouvait exister qu’avec les hommes ; les hommes tels qu’ils sont.
Alors non, ami communiste – puisque tu as sans doute compris que c’est à toi que ce message s’adresse – tu n’as pas le sang de 100 millions d’âmes sur les mains. Tu as rêvé d’un monde meilleur, tu as cru que le socialisme t’y mènerait et le socialisme, mille fois, t’as trahi. Était-ce prévisible ? Pour nous, libéraux, oui et sans aucun doute. Mais, après tout, peu importe : la question qui se pose à toi, maintenant que des faits aussi intangibles que les conséquences du Grand Bond en Avant, la terreur Khmer et le goulag s’imposent à toi, est de savoir si tu persisteras dans cette voie.
Penses-y à deux fois plutôt qu’une : es-tu vraiment prêt, sur la seule base de quelques théories vieilles de plus d’un siècle et mille fois contredites par les faits, à apporter ton soutien à une nouvelle expérience socialiste ? L’État omnipotent et donc le socialisme – qu’il soit de droite ou de gauche – n’est-il pas ton ennemi tout autant que le nôtre ? Ne vois-tu pas qu’entre ce monde que tu appelles de tes vœux et celui dont nous rêvons, il n’y a, finalement, presque rien ? Peux-tu réellement nier les fantastiques progrès réalisés par notre humanité depuis 300 ans et l’échec – que tu constates tous les jours – des prétentions collectivistes de ceux qui nous gouvernent ?
Penses-y et que ta conscience guide ta main.

*Photo : DR.

In Godwin we trust !

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dolfuss hitler godwin

dolfuss hitler godwin

PATIENTS CONTRE MALADES
Mercredi 29 mai / – « Docteur, un chien m’est rentré dans l’œil !
– Est-ce qu’il est ressorti ? »
Christophe, l’inventeur de La Famille Fenouillard, du savant Cosinus et du sapeur Camember, avait visiblement un lourd passif avec les médecins. Il avait même, si j’osais, une dent particulière contre les dentistes, à en croire les aventures du redoutable Dr Max Hilaire, arracheur de dents même pas menteur.
Il faut dire à sa décharge que ce bon docteur sortait raide fou d’un asile où il avait été interné sain d’esprit… La médecine toujours, et psychiatrique en plus ! Plutôt un chien dans l’œil !

NAZIS CONTRE FASCISTES
Mardi 4 juin / Le quizz de Jean-Christophe Buisson :
« Qui a inventé les camps de concentration pour nazis ?
– Le chancelier « austrofasciste » Dollfuss, dès 1933. »
C’est ce qu’on apprend – ou que l’on se remémore, pour les plus cultivés d’entre nous – entre mille autres anecdotes savoureuses ou sanglantes, dans Assassinés, le dernier livre de Jean-Christophe Buisson. L’auteur y raconte la fin tragique de quinze hommes d’État zigouillés dans l’exercice de leurs fonctions, et souvent pour de mauvaises raisons, de César à Ceausescu en passant par Henri III et Nicolas II.
Des quinze, Dollfuss est sans doute le moins célèbre, malgré ou à cause de l’originalité de son histoire. Le combat fachos-nazis n’entre pas vraiment dans les grilles de lecture contemporaines ; il n’en fut pas moins réel, et parfois mortel.
Sitôt le chancelier Hitler arrivé au pouvoir en Allemagne, son alter ego autrichien s’allie à Mussolini pour contrer les projets d’Anschluss du Führer – qui figuraient déjà dans ses « 30 engagements » de novembre 1932.
En politique intérieure, Dollfuss ne se montre guère plus conciliant : dès juin 1933, il dissout le parti nazi local et, pour faire bonne mesure, expédie dans des camps de concentration 5000 de ses membres.
Eh bien apparemment, ça n’est pas encore suffisant ! Un an plus tard, un putsch « austronazi » échoue de justesse et Dollfuss y trouve la mort – dans des circonstances dramatiques dont je ne peux rien révéler. L’ami Buisson vous les contera bien mieux que moi.

HITLER, MAL ÉLEVÉ
Mercredi 5 juin / En relisant mes notes d’hier, je me dis : quand même, cette Seconde Guerre mondiale, on ne l’a pas volée !
Jusqu’en 1936-1937 au moins, nous autres les démocraties avions les moyens de ramener à la raison le Führer, qui n’était pas encore devenu complètement fou.
Comment je le sais ? Mais parce que le 7 mars 1936, quand il a remilitarisé la Rhénanie, il avait donné ordre à ses troupes de se replier aussitôt si l’armée française bougeait le petit doigt.
Mais pensez donc ! Elle avait la tête ailleurs, la France, en plein week-end et à six semaines d’élections historiques qui allaient porter au pouvoir le Front populaire.
Tenir jusque-là était bien légitimement l’unique souci du gouvernement intérimaire Sarrault-Flandin. Dans ces conditions, pas question pour lui de se lancer dans une guerre, ni dans une mobilisation générale, ou même partielle.
L’état d’esprit pacifiste qui prévaut alors dans l’opinion est bien résumé par le Canard, qui s’amuse de ce non-événement dans les deux encadrés rouges de sa « une » – qu’on appelait ses  « oreilles » : « Scandale en Rhénanie… » annonce la première ; « … L’Allemagne envahit l’Allemagne ! » rigole l’autre. Goebbels n’aurait pas trouvé mieux.[access capability= »lire_inedits »]
Quant à Hitler, apprenant le succès de l’opération, il bondit de joie : « Nous sommes vraiment des aventuriers ! » De fait, l’ « aventure » ne fait que commencer… Le succès de son bluff gonfle l’hubris d’Adolf, et fragilise d’autant un « Surmoi » déjà faible de constitution.
Du coup, le « Ça » se transforme en loup et, à partir de 1938, ses pulsions carnassières vont franchir les bornes du simple pangermanisme pour s’étendre à un « espace vital » illimité. Anschluss, Sudètes, interlude comique de Munich, Bohême-Moravie : la tournée 1938-1939 est triomphale, à tel point que Hitler envisage une date supplémentaire à Dantzig.
Mais pour avoir son morceau de Pologne saignante, le loup se sent obligé de pactiser avec l’ours. Ultime preuve de lucidité ? Pas vraiment : la peau de l’URSS est déjà en vente pour après…
Sans doute est-ce à ce moment-là que le Führer a définitivement pété les plombs sur l’air de I Am The World, n’écoutant plus que sa Volonté de puissance intérieure. « Les autres ? Des sous-hommes ! Ne se sont-ils pas couchés dix fois devant moi ? Staline, c’est différent : un adversaire de taille, certes, mais à ma mesure, et le seul ! »
La pire folie du Führer, comme dirait Jerry Lewis, c’est d’avoir cru pouvoir « boucler le dossier URSS » entre juin et le déjà fameux hiver russe… En revanche, son incrédulité concernant l’ouverture d’un deuxième front à l’Ouest s’explique.
Face à ses provocations de plus en plus grossières, nos démocraties n’ont jamais réagi que par des discours, motions et autres cours d’aérobic. Soudain, voilà que la France et la Grande-Bretagne décident d’honorer leurs engagements internationaux, et en l’occurrence leur traité d’alliance avec la Pologne.  Comment Hitler aurait-il pu prévoir ça ?
Notez bien que je ne le défends pas !  Je suggère juste, comme la plupart des autres historiens sérieux, que nos démocraties ont une lourde part de responsabilité dans la montée de l’hystérie nazie.
Si Hitler, tellement précautionneux au début, a fini par nous compter pour du beurre, c’est qu’il avait mis les doigts dedans sans être réprimandé de 1933 à 1939, quand il n’était encore que petit chancelier. C’est bien connu : « Tout se joue avant six ans » !

ON L’APPELAIT « POULOU »
Vendredi 7 juin / À l’occasion de la Journée spéciale qui lui est consacrée sur France Culture, on en apprend de belles sur l’enfance d’un Sartre ! Avant de se décider à faire penseur, le jeune Jean-Paul avait rêvé d’une tout autre carrière : acteur, chanteur ou comique…
Le mieux, c’est que ça a failli marcher ! Sous le nom de scène de « Poulou », et avec pour agent Paul Nizan s’il vous plaît, il avait commencé à se produire ici et là, et notamment lors de la Revue des élèves de l’ENS – où dans le rôle du directeur, M. Lançon, il fit, paraît-il, un triomphe.  « Sartre aurait voulu être Maurice Chevalier ou Chaplin », résume France Culture. De fait, c’eût été préférable pour tout le monde.

ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Samedi 15 juin / Après Jean-Christophe Buisson, venons-en par ordre alphabétique à Patrick, qui donnait l’autre week-end une longue et intéressante interview au Monde (daté du 9/10 juin).
Ce qu’il y a de sympa avec l’« école buissonnière », c’est qu’elle tient pour nul et non avenu le magistère moral exercé par le camp du Progrès – qui n’a pas commencé à nous gouverner en 2012.
« La véritable tradition est critique », comme disait Maurras ; et Baudelaire réclamait déjà, en addendum aux Droits de l’homme, « le droit de se contredire et le droit de s’en aller ».
Une telle évasion pourrait bien mener, par des sentiers côtiers peu fréquentés, vers d’étonnants belvédères. Et tant pis pour les autres, s’ils préfèrent continuer d’ânonner en chœur une Vérité qui n’est que mensonge, et de haïr en cadence un Goldstein qui n’est autre qu’eux-mêmes.
Plutôt prendre l’air avec Buisson ! Mais pourquoi faut-il qu’à tous les croisements, à tout prix, il veuille nous ramener vers Sarkozy, le sens unique, « l’ultime recours » ?
Moi je veux bien, mais recours contre quoi, et au nom de quoi ? Et puis, comment dissiper cette tenace impression de déjà-vu ? Si vraiment il s’agit, par un habile détour, de nous ramener en classe pour redoubler le quinquennat précédent, je préfère garder la chambre.
Reste que Buisson n’est pas un vulgaire communicant à Rolex. Entre deux figures imposées, il trouve le temps de citer Mark Twain : « Les gens de gauche inventent des idées nouvelles ; quand elles sont usées, la droite les adopte. »
La différence entre eux, je suppose, c’est que Twain ne bossait pas pour Sarko. Quant à Buisson, j’imagine, c’est par tempérament qu’il a choisi l’influence plutôt que le pouvoir. Mais quelle influence, au juste, si « son » Président ne fait appel à lui qu’au moment des échéances électorales ?
Elles sont nombreuses, vous me direz. Mais entretemps, il s’agit quand même de gouverner ! Et accessoirement, si l’on aspire à être réélu, de faire au moins un peu de ce que l’on a promis, et peut-être même un doigt de ce qu’on a laissé entendre – que ce soit sur la « racaille », la croissance ou la finance.
J’ignore si François Hollande a un Père Joseph. En ce qui concerne le duo Sarkozy-Buisson, s’il ne fonctionne pas, c’est qu’il n’a pas la complémentarité d’un couple à la Mitterrand-Séguéla.
Au-delà des questions de personnes, c’est l’époque qui veut ça. Le politique suppose le vrai pouvoir, c’est-à-dire la souveraineté. Lorsque celle-ci s’effiloche un peu trop visiblement, pas étonnant que la politique prenne le dessus, réduite à son simple appareil de querelles d’égos, d’« éléments de langage » et de rubriques people.
Désormais les « communicants » sont chargés aussi du fond, que d’ailleurs les politiciens confondent avec la forme. On est mal pris.[/access]

* Photo : Engelbert Dollfuss en 1933, Wikimedia commons.

Bernadette Lafont : Il ne faut pas mourir en plein été

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C’était une fille superbe, une fille gironde, et malicieuse. Dans ses yeux, brillait l’ironie rehaussée de gourmandise de ces cousines de la campagne, qui rapportent aux petits garçons des villes, avec force détails, ce que le taureau fait à la vache, puis les entraînent derrière la grange pour jouer au docteur…  Bernadette Lafont est morte le 25 juillet. On ne demandait pas que le monde s’arrêtât, ni que les socialistes de pouvoir devinssent modestes et compétents, mais on aurait souhaité un hommage de sympathie[1. À France culture, par exemple.] à cette comédienne délicieuse, qui voulut très tôt avoir sa photographie dans Paris Match, afin que son père, qu’elle adorait, et qui vouait un culte aux célébrités, pût l’afficher fièrement dans la pharmacie familiale. Inutile d’énumérer la liste de ses films : son talent, s’il servit parfaitement la « Nouvelle vague », la rendait apte à jouer tous les rôles. Son dernier film, Paulette, où elle est adorablement déraisonnable, avait rencontré un grand succès. Mais, de la grande famille si unie du cinéma, on les compta sur les doigts de la main, les membres qui vinrent la saluer une dernière fois, à Saint-André-de-Valborgne (Gard), où eurent lieu ses obsèques. Jean-Pierre Mocky, qui était présent, s’attrista et s’irrita de cette désertion : « Même si Bernadette était quelqu’un de solitaire et indépendant, le cinéma devait être là […] Or, l’équipe de son dernier succès n’est même pas venue. […] Décidément, il ne faut pas mourir en juillet ! » (propos rapportés par Le Midi Libre).
Ce dernier salut d’un corsaire à la « fiancée du pirate »[2. La fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, où Bernadette consomme une vengeance très froide (1969).], sauve l’honneur de la profession.

Vive le Pape François…

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pape françois jmj

pape françois jmj

Je ne sais pas ce qui m’arrive, moi le communiste, moi qu’André Sénik voit avec des tee-shirts nord-coréens sous mes chemises Brooks et des bustes de Staline près de mes Pléiade de Céline, mais voilà que j’aime de plus en plus les papes. Les deux derniers notamment.
Jean-Paul II, bon, on a vite vu qu’il était missionné par Dieu pour en finir avec le bloc de l’Est et qu’il y a remarquablement réussi. Il a rendu un grand service : grâce à lui, plus ça va aller, plus ce qu’Alain Badiou appelle l’hypothèse communiste retrouvera une nouvelle actualité, un peu partout et notamment dans la jeunesse. Mais, comme disait l’autre, chacun sait que « le communisme est la jeunesse du monde. »
Jean-Paul II, comme en atteste quelques unes de ses encycliques, avait également prévu, sans doute dans un second temps, de se retourner contre la mondialisation qui a mis l’homme au service de l’économie et non l’économie au service de l’homme, mais le temps lui a manqué.
Il n’empêche que dans ce monde paradisiaque du capitalisme financiarisé que me laisse, à moi et aux générations futures, dans son immense bonté, André Sénik comme horizon indépassable, à part les communistes et l’Eglise, il n’ y a plus grand monde pour critiquer. Comme les communistes sont encore pour la génération de monsieur Sénik des genres de négationnistes qui ne valent pas mieux que les nazis et qui bénéficient inexplicablement de la loi Gayssot (en même temps Gayssot était communiste, tout s’explique…), il ne reste plus que l’Eglise catholique et romaine pour demander qu’une certaine dignité de l’homme soit respectée dans le travail et que cela ne signifie pas forcément les prodromes de nouveaux goulags.
Benoit XVI, par exemple, avait été très clair dans son encyclique  Caritas in veritate : « Là, les politiques d’équilibre budgétaire, avec des coupes dans les dépenses sociales, souvent recommandées par les Institutions financières internationales, peuvent laisser les citoyens désarmés face aux risques nouveaux et anciens. Une telle impuissance est accentuée par le manque de protection efficace de la part des associations de travailleurs. L’ensemble des changements sociaux et économiques font que les organisations syndicales éprouvent de plus grandes difficultés à remplir leur rôle de représentation des intérêts des travailleurs, encore accentuées par le fait que les gouvernements, pour des raisons d’utilité économique, posent souvent des limites à la liberté syndicale ou à la capacité de négociation des syndicats eux-mêmes. »
Oui, Benoit XVI, pas le dernier discours de Pierre Laurent à la Fête de l’Huma. Heureusement, d’ailleurs, car si c’était un communiste qui avait écrit cela, il se serait évidemment attiré les foudres des anciens staliniens devenus néoconservateurs et wilsoniens bottés, ces Pangloss qui ont décidé de faire payer leurs erreurs en trouvant inattaquable, splendide et adorable notre monde tel qu’il ne va pourtant pas très bien.
Et puis le Pape François, maintenant. Et ces JMJ brésiliennes qui sont un immense succès. Le hasard a fait que le 17 juillet, dans le TGV Lille Roissy, j’ai eu pour voisin un tout jeune homme, très grand et très rond, éminemment sympathique. Il partait au Brésil. Il y avait dans sa voix de la fierté et de l’enthousiasme. Il parlait de fraternité, d’amour, avec une innocence et une sincérité qui m’ont rappelé mes camarades des JC. J’avais du mal à imaginer, si ça se trouve, qu’il avait manifesté contre le mariage pour tous quelques semaines plus tôt. J’avais tout de même l’impression que ses préoccupations étaient ailleurs, qu’il devait trouver plus exaltant l’internationalisme de la Foi sur la plage de Copacabana que le défilé franco-français d’une droite qui n’a rien digéré depuis 89. En tout cas, le garçon en question, il avait un idéal : la preuve il n’avait pas d’Ipad. Seulement la Bible et Lonely Planet qui dans un cas comme dans l’autres sont deux excellents guides.
Et c’est à ce garçon que j’ai pensé quand j’ai entendu parler le pape François, le dernier jour, à lui mais aussi à mes camarades et puis à tous les Indignés de ce monde car il me semble qu’avoir la Foi, comme l’avait ce jeune homme, c’est d’abord une indignation en même temps qu’une profonde espérance. Ce pape jésuite (ah les jésuites du Paraguay et leur Missions indiennes, expérience communiste attaquée par les esclavagistes portugais) a conclu : « Je vous demande d’être révolutionnaires, d’aller à contre-courant ; oui, en cela je vous demande de vous révolter contre cette culture du provisoire, qui, au fond, croit que vous n’êtes pas en mesure d’assumer vos responsabilités, que vous n’êtes pas capables d’aimer vraiment… »
« Je vous demande d’être révolutionnaires »… En ce qui me concerne, Pape François, pas de problème…

 

*Photo: Catholic church, England

My globish is rich

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anglais louis de funes globish

anglais louis de funes globish

La dénonciation du « globish » − petit nom du global english, autrefois connu sous le patronyme plus neutre de basic english ou sous celui, moins amène, de broken english − semble être, avec celle des biberons au bisphénol ou du dopage sur le Tour, l’un de nos trop rares objets de consensus franco-français.
L’unanimité est souvent mauvaise conseillère. Je ne défendrai évidemment pas la loi Fioraso et ses perspectives grotesques de facs anglicisées. Mais dans la vie extra-universitaire (si, si, ça existe !), non seulement le globish est utile, mais il devrait être obligatoire. Eh oui, amis puristes, il est utile, le cas échéant, de pouvoir trouver le baggage claim de l’aéroport d’Oulan-Bator sans risquer de se retrouver dans les lavabos des hôtesses – quoique.
J’aggraverai mon cas en suggérant, au nom de la courtoisie française, que l’enseignement de l’anglais minimaliste devrait être obligatoire pour tous nos concitoyens, ne serait-ce que pour être à même de renseigner un étranger égaré – lesquels, il faut s’y résoudre, ne sont pas titulaires de l’agrégation de lettres classiques.
Comme je ne suis pas payé au mot, je ne vous déroulerai pas ici la liste des occurrences où ce baragouin rudimentaire peut rendre de vrais services. D’autant que j’entends déjà le chœur des puceaux effarouchés me reprocher d’échanger la France éternelle contre un plat de lentilles, ou plutôt un bol de chili con carne : en choisissant de privilégier un avatar de la langue de l’« Empire », je consolide de fait la domination de celui-ci.[access capability= »lire_inedits »]
Ainsi, pour Bernard Cassen, fondateur d’Attac, cité par Wikipedia dans son excellent article sur « l’impérialisme linguistique », la messe est dite : « La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques. »
C’est écrit au fer à repasser, mais ce n’est pas tout à fait faux : qui niera que les Américains se félicitent de cette prévalence de l’anglais ? Sauf que nos alterlinguistes surconscientisés ne nous suggèrent jamais de solution pratique pour partir en voyage ailleurs que chez soi. On fait comment, dans la vraie vie, doc ? Hélas, le bon sens étant le cache-sexe du totalitarisme, ce rappel au réel n’empêchera pas Cassen ou ses clones de droite de nous mettre en garde contre toute concession à l’impérialisme culturel US.
Sache-le, ami dragueur de terrasse, quand tu susurres à l’oreille d’une accorte Lettonne: « Do you want to drink a beer with me ? », c’est Che Guevara que tu rassassines.[/access]

*Photo : Les gendarmes à New-York