Le prix Nobel de la paix a été décerné à l’Union européenne. Ce choix pour le moins surprenant salue à juste titre la vocation fédératrice de l’UE à l’heure où son effondrement est souvent évoqué. Ironie politique, l’actuelle capitale européenne, Bruxelles, est celle d’un pays rongé par les conflits politiques et économiques opposant Wallons et Flamands, symbolisant ainsi parfaitement la situation de l’Union. À l’origine du dysfonctionnement de l’Europe : une organisation soumise à la sphère économique et non guidée par un projet politique et militaire commun pourtant comme le proposait Henri Frenay pendant la Seconde Guerre mondiale.

Délibérement occulté par les gaullistes et les communistes, Henri Frenay connut un destin exceptionnel. Fondateur en 1940 de Combat, premier mouvement de Résistance intérieure française, Frenay fut le chef de l’Armée des ombres pour paraphraser Joseph Kessel. Pour les communistes, il incarne celui qui les priva du pouvoir de se revendiquer comme étant les premiers résistants face à l’occupant nazi. Des mythes mensongers virent ainsi le jour sous leur propagande funeste, destinée à souiller la mémoire du véritable héros. Aux yeux des gaullistes, il est coupable d’un péché originel : sa résistance est née en France au milieu de tous les dangers sans répondre, injure suprême, à l’appel du 18 juin dont les échos faiblement captés ne comptent pour rien dans la création et le développement extraordinaire de Combat. Ceci ne pouvait lui être pardonné par De Gaulle. Certes, Frenay avait rallié le gaullisme mais un gaullisme de raison. Il refusa de se plier à la prétendue doctrine politique, inventée par la suite, qui impliquait une soumission totale à la personne du général : « Je hais par-dessus tout le sectarisme gaulliste, écrivit-il en avril 1944. « Par-dessus tout ? Oui parfaitement, car pour moi le gaullisme… c’est la France… et la France, si elle était sectaire, ne serait plus la France… »[1. Henri Frenay, La Nuit finira, Paris, Editions Robert Laffont, 1973. L’une des critiques les plus cinglantes du général de Gaulle fut écrite par Henri de Kérillis, seul député de droite à avoir refusé la signature des Accords de Munich en 1938. Voir à ce propos De Gaulle dictateur, Montréal, Librairie Beauchemin, 1945.]. Fort d’une pensée indépendante, Frenay n’adhéra pas à la supercherie gaulliste qui, rappelons-le, donna notamment naissance à une bureaucratie de technocrates connue sous le nom d’ENA.

Avant Jean Monnet et Robert Schuman, Frenay avait eu l’idée d’une union entre les pays européens. En 1941, il avait écrit dans Les Petites Ailes : « Nous voulons en Europe une fédération d’Etats égaux avec une Allemagne guérie de sa mégalomanie ». En juillet 1942 avec Bourdet et Hauriou, il poursuivait dans le journal Combat : « Les Etats-Unis d’Europe, étape vers l’unité mondiale seront bientôt une réalité vivante pour laquelle nous combattons ». Si cette dernière phrase peut faire sourire, l’idée de l’Union européenne était bel et bien lancée : pour la première fois dans l’histoire mouvementée du continent, celle-ci émanait d’un citoyen et non d’un empereur au faîte de sa gloire, traduisant par conséquent la mise en œuvre d’un intérêt commun voué au progrès des peuples. Surtout, l’idée européenne germait dans l’esprit d’un citoyen d’un pays vaincu et occupé, et non dans celui d’un conquérant vainqueur, ce qui en modifiait radicalement la philosophie.

Pour concrétiser son projet, Frenay rédigea un mémorandum à l’attention du général De Gaulle dans lequel il expliquait que l’Europe continentale se transformerait à nouveau en champ de bataille et que son sort en dépendrait pour la suite. Comment dès lors ne pas s’indigner de l’absence de celle-ci au sein des instances militaires et politiques qui auront à en en sceller le sort ? Le socle de l’unité européenne était alors d’autant plus facile à poser que la présence de nombreux gouvernements en exil à Londres aurait permis la tenue d’une conférence internationale. Mais en 1942, la proposition de Frenay était loin de faire l’unanimité au sein des milieux français à Londres. Remis à de Gaulle et à Pleven, commissaire aux Affaires étrangères, ce mémorandum ne reçut aucune réponse. Dès 1942, les Gouvernements des Etats européens en exil auraient pourtant pu fonder dans la capitale britannique une alliance politique et militaire commune et prendre un demi-siècle d’avance sur le calendrier de l’Histoire. Cette union, si elle avait été couronnée de succès, aurait-elle pu empêcher l’URSS de plonger une partie de l’Europe dans les ténèbres communistes ?

Europe : la politique d’abord !

Contrairement à l’Europe née sous l’impulsion de Monnet et Schuman, fondateurs de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA), l’Europe de Frenay devait, dans un premier temps, s’articuler autour d’une alliance politique et militaire communément décidée. De cette alliance était censé découler un partenariat économique européen : la sphère économique aurait dû, en fin de compte, dépendre du politique et non le politique de l’économique, inversion initiatrice du dysfonctionnement de l’actuelle UE. Au début des années 1950, une initiative connue sous le nom de Communauté européenne de défense (CED) avait toutefois été proposée. Face à la menace des troupes soviétiques postées à ses frontières, l’Allemagne, privée d’armée depuis la fin de la guerre, demanda aux alliés le droit de se doter d’une force militaire. Si le principe du réarmement allemand fut soutenu par les membres de l’OTAN, la France et la Belgique s’y opposèrent. Le président du Conseil René Pleven proposa alors une alternative : le plan qu’il élabora consistait à fonder une armée européenne, placée sous le commandement d’un ministre européen de la Défense dépendant de l’OTAN. De concert, gaullistes et communistes refusèrent, en 1954, ce projet qui aurait pourtant permis à l’Europe de concrétiser une alliance militaire et politique commune bien que chapeautée par l’OTAN. Frenay milita en ce sens lorsqu’il fonda l’Union Européenne des Fédéralistes en 1948. Cette idée aurait permis aux Etats européens de réaliser une idée similaire sans être tributaire de l’OTAN puisque cette organisation n’existait pas en 1942. Ainsi que le fit remarquer sans succès celui-ci à de Gaulle : « Au lieu de revendiquer pour la France un petit strapontin à la table des Grands, il est possible d’obtenir le grand fauteuil à la table des Petits, et, d’un coup, De Gaulle aurait le droit de parler en leur nom, c’est-à-dire au nom de l’Europe qui, au lendemain de la guerre, poursuivra sur le chemin de l’unité, où, ici, elle aura été engagée ». L’échec de la CED auquel est également associé Pierre Mendès France conduisit Frenay à renoncer à toute action européenne tant il avait déjà goûté au miel amer des fonctionnaires européens.

Aujourd’hui, une certaine logorrhée législative tente de combler l’absence initiale d’un véritable projet politique européen. Quantité de traités, de lois et de directives se sont ainsi succédé pour tenter de panser les plaies de l’Europe sans parvenir à pleinement satisfaire l’ensemble des populations des Etats membres. Les avancées économiques et juridiques de l’UE, créées par le Traité de Maastricht en 1992, ont progressivement instauré une certaine « tyrannie des technocrates», déformant la vision plus idéale de ses créateurs.
De plus, l’essor de partis aux tendances extrémistes s’accroît au sein de l’Union : l’Europe manquerait-elle alors à sa vocation originelle ? Ces mouvements acquièrent actuellement une forte popularité démontrant que l’amenuisement de la souveraineté étatique, et non l’excès de celle-ci, constitue, entre autres, la cause de leur développement. Portant atteinte à la souveraineté de l’Allemagne, le Traité de Versailles, conclu en 1919, n’avait-il pas permis à un petit caporal autrichien d’attiser la frustration allemande pour fonder le IIIème Reich ? Si l’Etat souverain fut le meilleur instrument d’adaptation des sociétés à leur environnement, ne faudrait-il pas repenser autrement la souveraineté ? L’Etat pourra alors plus facilement s’adapter à la scène internationale, et à la scène européenne qu’il faudra munir d’un réel projet politique, pour le bien-être et le progrès des peuples, finalités premières à atteindre.

*Photo : alibaba0.

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Esther Benfredj
est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean Moulin, Lyon III) et d'un LL.M. en droit international (Université de Montréal).