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Pourquoi Mitt Romney peut gagner

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Mitt Romney Obama USA

Créditant les lecteurs de Causeur d’une capacité mémorielle bien supérieure à celle des poissons rouges, je me garderais d’être aussi péremptoire que Bernard-Henri Lévy assénant dans Le Point sa certitude de la victoire de Barack Obama, le 6 novembre prochain. Les prévisions sont hasardeuses, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir… Mais si on me brûlait la plante des pieds pour m’extorquer un pronostic sur l’issue de la présidentielle américaine, je finirais par lâcher, d’une voix faible et mal assurée : « M…itt…R…oooomney… ». Pourquoi ? Parce qu’une campagne se juge à sa dynamique, et non pas sur la seule analyse des sondages. Et cela d’autant plus que ces enquêtes d’opinion, dans les « swing states »[1. Les « swing states » sont les Etats qui risquent de basculer d’un côté ou d’un autre, et dont la conquête des grands électeurs est indispensable pour gagner l’élection. Les plus convoités sont aujourd’hui la Floride, l’Ohio et l’Iowa.] notamment, ne permettent pas de désigner le futur vainqueur dans chacun de ces Etats clés de manière fiable, car l’écart entre les candidats est si faible qu’il se situe dans la marge d’erreur reconnue par les instituts de sondages.

En revanche, la dynamique d’une campagne de cette ampleur peut s’observer, même de loin, dans les mouvements d’opinion perceptibles dans l’évolution des intentions de vote sur les deux derniers mois, et en lisant les éditorialistes de tous bords. Au sortir de l’été, l’affaire semblait pliée. Mitt Romney ne faisait pas la maille : trop gaffeur, trop riche, trop mormon, trop à droite, trop plombé par le Tea Party, trop tout. De plus, il s’était adjoint un candidat à la vice-présidence, Paul Ryan, dont l’idéologie ultralibérale allait effrayer les classes moyennes durement touchées par la crise.

Mitt Romney laissait dire, et les stratèges démocrates engloutissaient des millions de dollars dans une campagne d’annonce télévisées négatives dépeignant le candidat républicain comme un clône de George W.Bush, dont l’élection à la Maison blanche mettrait à nouveau la planète à feu et à sang, et dont les positions sur le questions dites sociétales – avortement, mariage gay etc. – ramèneraient les Etats-Unis un siècle en arrière. De leur côté, les Républicains tiraient au gros calibre sur le bilan économique d’Obama : chômage hausse vertigineuse, dette en expansion continue, classes moyennes écrasées d’impôts…

Jamais, dans une présidentielle américaine, on n’avait investi autant dans des spots publicitaires visant plutôt à démolir l’adversaire qu’à faire la promotion de son projet pour les quatre ans à venir.
Dans ce contexte, la tactique de Romney, le recentrage après des primaires républicaines remportées sur un discours de droite, s’est révélée payante. Le Romney que les électeurs ont découvert lors du premier face à face avec Obama n’était pas du tout celui que la campagne démocrate leur avait vendu : on avait affaire à un candidat pragmatique, se prévalant de son bilan de gouverneur du Massachussetts, un Etat dominé par les Démocrates, où il est parvenu à travailler avec ses opposants pour le bien de la population. Les stratèges d’Obama avaient pris pour cible le Romney des primaires républicaines et ainsi dépensé des millions de dollars en pure perte… De plus, les torrents de boues déversés dans les spots publicitaires sur le concurrent contribuent à dégoûter l’électeur potentiel de la politique, ce qui, dans la conjoncture actuelle, défavorise le camp démocrate.

Un autre handicap du président sortant est celui de la déception qu’il a provoqué dans la fraction la plus « gauchiste » de son électorat, celle qui s’était mobilisée en 2008 en croyant que le premier président noir des Etats-Unis d’Amérique allait faire une politique de gauche, au sens européen du terme. Il n’a pas fermé Guantanamo, ni soumis Wall Street à une régulation contraignante. On pourra lire, en français, l’argumentaire de ces déçus d’Obama dans le livre que vient de publier John MacArthur, le directeur éditeur du Harpers’ Magazine. Il tire à boulets rouges sur le président sortant, pur produit de la machine politique démocrate de Chicago, selon lui la plus opportuniste, clientéliste et corrompue des Etats-Unis. Certes, cette mouvance de la gauche radicale ne pèse pas beaucoup électoralement, mais elle peut nuire à un candidat démocrate : on se souvient qu’en 2000, lors de la plus serrée des élections présidentielles américaine, Al Gore fut battu sur le fil par George W. Bush, alors que Ralph Nader, candidat de la gauche radicale obtenait 2,74% des suffrages. Si ce dernier n’avait pas été dans la course, Al Gore l’aurait très probablement emporté.

Mais plus que son poids électoral, c’est l’énergie militante de cette gauche radicale qui a permis, en 2008, au candidat Obama d’amener vers les urnes des catégories de la population qui, jusque là, s’abstenaient massivement, dans les classes populaires et les minorités ethniques. Tous les échos que l’on a aujourd’hui en provenance de la « campagne Obama » indiquent que les bénévoles ne cherchent même plus à convaincre les électeurs indécis mais se concentrent sur la mobilisation de ceux qui avaient voté Obama en 2008 et sont tentés, cette année, d’aller à la pêche à la ligne. Mitt Romney, lui, n’a pas ce souci : les plus radicaux de son électorat sont mobilisés à fond. Romney n’est pas le candidat de leur cœur (ils auraient préféré Newt Gringrich ou Rick Santorum), mais leur détestation d’Obama, de sa politique, de tout ce qu’il représente est si forte qu’ils voteraient même pour le diable si ce dernier avait décroché l’investiture républicaine. Romney peut donc tranquillement aller à la pêche aux électeurs centristes, qui feront la décision dans les Etats clés, sans avoir à craindre de perdre trop de voix à droite. Les « victoires » engrangées par Obama lors des deux derniers face à face avec Romney auront sans doute rassuré ceux qui, en France, entretiennent pieusement la flamme obamaniaque. Faut-il leur rappeler que ce n’est pas à Paris qu’on vote, mais à Orlando, Des Moines ou Cleveland. Dans ces chanmantes localités, la politique intransitive (Yes we can !) ne fait plus recette lorsque l’on est confronté à la réalité transitive « I can’t find a job ! ».

*Photo : Dave Delay.

Vendée, où est le génocide ?

Vendée Reynald Secher génocide révolution

Ainsi Reynald Sécher est-il récompensé pour son œuvre dénonciatrice et les censeurs sont-ils censés s’en mordre les doigts. Mais l’établissement des faits historiques ne relève ni de la morale mondaine ni de la censure politique. Ce serait quand même le comble que M. Sécher, qui se présente comme une victime de l’histoire « officielle », favorise l’instauration d’une nouvelle histoire officielle.

Je ne me souciais pas de la vulgate, officielle ou critique, lorsqu’en 1987, j’estimais que la guerre de Vendée avait laissé derrière elle plus de 200 000 morts et disparus, soit le double du chiffre donné par R. Sécher, sans conclure pour autant au génocide ou au populicide. Vingt-cinq ans plus tard, je persiste et signe, renforcé par les travaux entre temps publiés et apparemment oubliés d’Alain Gérard et de Jacques Hussenet, qui refusaient également génocide pour ne retenir que populicide – mot auquel s’étaient ralliés Philippe de Villiers et Pierre Chaunu, qui avait ardemment soutenu R. Sécher dans les années 1985-1988. Puisqu’il faut ne pas avoir la mémoire courte, rappelons les faits.

L’air du temps de 1985-1986, poussé par les réflexions de François Furet, soufflait fort. Il nous avait inspiré, à R. Sécher et à moi-même, la volonté de reconsidérer la Contre-Révolution et particulièrement la guerre de Vendée en les situant dans les perspectives d’Hannah Arendt, dénonçant les totalitarismes. Poser une bonne question ne préjuge pas de la valeur de la réponse. Il était nécessaire, je l’ai dit à maintes reprises, de se demander si la guerre de Vendée avait été un génocide. Mais les critères qui définissent un pareil crime, à commencer par la désignation précise d’une population visée, manquent. Si les révolutionnaires de tous grades proclament la nécessité de détruire les « brigands de la Vendée », comme les autres contre-révolutionnaires d’ailleurs, normands, bretons, voire fédéralistes, ils protègent aussi plusieurs dizaines de milliers de personnes connues comme « réfugiés de la Vendée », dispersées dans tout l’Ouest et touchant des subsides jusqu’en 1797. Où est le génocide ?

Où sont les ordres ? Barère, grand pourvoyeur de motions violentes et ambiguës, s’est bien gardé de définir une politique que Turreau, mauvais général en chef, n’arriva pas à faire confirmer. Ce dernier lança la dévastation, créa les fameuses colonnes incendiaires, mais ne contrôla pas les officiers sous ses ordres et permit les innombrables exactions du sud de la Loire. Les révolutionnaires de la Convention et des grands Comités ont indiscutablement cautionné ces crimes jusqu’en février-mars 1794, sans être pour autant des génocideurs annonçant ceux des XIXe et XXe siècles.
Les crimes sont des crimes. Mais il n’y eut pas de logique d’Etat, sinon comment comprendre les paix de 1795 entre la République et Charette, et Stofflet. Ce fut un moment de guerre civile, de luttes terrifiantes en même temps qu’une guerre inexpiable contre toute l’Europe.
Les mécanismes politiciens sont moins grandioses que les ravages collectifs. Je me contenterais donc de cette explication platement historienne qui n’inspire pas de grandes envolées, ni à droite ni à gauche, mais qui s’ancre dans la pratique de l’histoire. Mais l’Histoire doit refuser la sidération de l’esprit qui frémit au récit des atrocités, tout autant que la vengeance et ne jamais confondre les victimes pour éviter de tomber dans le pathos des condamnations morales. L’établissement des faits n’a pas de prix et n’en a pas besoin. Il se suffit à lui-même.

Ultime question : pourquoi une partie de l’opinion de droite éprouve-t-elle le besoin de dénoncer l’ennemi jacobino-bolchevique, dévot des Lumières et ardent guillotineur, bien palot depuis quelque temps, qui ne mérite plus autant d’attentions ? Quel est le vrai objectif de l’opération ? Je doute que ce soit la défense de la connaissance historique.

*Image : wiki commons.

Do be do be Dubaï…

Jadis Dubaï était un morceau de désert pareil à tous les autres, peuplé d’oryx, d’antilopes, de chats des sables et de geckos. Les photographes y venaient en troupeau pour prendre des clichés majestueux depuis des aéronefs branlants, afin de pourvoir la demande en cette catégorie singulière de puzzles difficiles : « Le désert vu d’avion ». Puis ils allaient boire nonchalamment des cocktails sophistiqués dans des bars d’hôtels moyens, en se prenant pour Robert Capa. Souvent leurs compagnons de zinc étaient de dépressifs ingénieurs des pétroles de la Shell. Le sable était si chaud que des légionnaires taciturnes auraient pu y venir mourir par désespoir – comme dans une chanson d’Edith Piaf. Le marché de l’immobilier ne s’était pas encore emballé et on pouvait croiser çà et là des nomades à chameaux.
Heureusement, de nos jours, l’émirat de Dubaï a des ambitions moins poétiques. Les dubaïotes (on dit comme ça) veillent seulement à édifier un maximum de gratte-ciels luxueux aux architectures extravagantes, qui font de l’ombre à des centres commerciaux dantesques où les devises coulent à flot. L’arabesque y est devenue folklorique. La Ferrari proverbiale. La chaleur écrasante est partout apprivoisée par l’air conditionné. À la différence de l’émirat du Qatar, Dubaï ne cherche pas à acheter en Occident des clubs de football, des villes de banlieue, l’Arc de Triomphe ou la recette de la potée auvergnate. L’émirat préfère œuvrer dans le pharaonique, la construction visible de l’espace… à l’image de ces archipels artificiels en forme de palmiers – Palm Islands – destinés à accueillir de riches particuliers.

Dubaï c’est l’émirat du toujours plus. Quoi de plus impressionnant qu’une Tour Eiffel ou un Taj Mahal ? Deux Tour Eiffel ou deux Taj Mahal bien sûr ! Ou trois ! Ou encore une tour Eiffel de 1 km de haut ou un Taj Mahal grand comme un aéroport international… L’AFP nous apprenait ceci la semaine dernière : « Une réplique quatre fois plus grande du Taj Mahal devrait être construite à Dubaï en l’espace de deux ans, a annoncé jeudi un promoteur participant au salon de l’immobilier Cityscape. » Un Taj Mahal quatre fois plus grand que l’original ! Notez l’expression pathétique d’un évident complexe d’infériorité… « Le Taj Arabia, réplique du temple en marbre, coûtera la bagatelle d’un milliard de dollars, a précisé le promoteur indien Arun Mehra »
À Dubaï on voit les choses en grand, on édifie des temples à l’amour comme on construirait des casinos à Las Vegas, ou des centres commerciaux éléphantesques dans les banlieues de villes tristes… « Avec ses équipements annexes, dont un hôtel de 300 chambres et 200 appartements de luxe, il sera une destination pour les couples qui veulent se marier dans une ambiance romantique, selon le promoteur. » Si le délirant Taj Mahal surmultiplié est en bonne voie, on apprend dans la même dépêche que d’autres projets de « répliques » sont pour le moment gelés (pour cause d’éclatement de la bulle immobilière de Dubaï… et non suite à une prise de conscience salvatrice de l’horreur généralisée du projet)… Ainsi nous ne verrons-nous peut-être jamais les copies sans Histoire des pyramides de Gizeh, de la Tour Eiffel, de celle de Pise et… de la Grande muraille de Chine ! Ouf ! Mais il sera probablement impossible d’échapper à ce sinistre Taj Mahal de contrefaçon, à mi-chemin entre Bollywood et Vegas… dans les méandres duquel on peut déjà imaginer les lugubres sosies d’Elvis Presley et Frank Sinatra chanter leurs mélopées sentimentales à la chaîne pour accompagner les noces « minutes » de couples maussades. On entend d’ici le Sinatra dubaïote, chanter avec mollesse le gimmick final de Strangers in the night… « Do be do be do… Do be do be… Dubaï… »

Qui cela importe que la sublime « merveille du monde » indienne, mausolée de marbre blanc édifié par un empereur amoureux en mémoire de son épouse défunte, soit une sorte de lieu de culte et non un vulgaire resort touristique ? Après tout c’est peut-être l’amour qui a changé…

Les droits de l’Homme, parfois, ça marche

Vendée Reynald Secher massacre

Pierre Joxe, Geneviève Anthonioz de Gaulle, Elie Barnavi ou Jorge Semprun l’ont eu avant lui. Mais lui ne l’a jamais attendu. Aussi lorsqu’un jour Pierre Bercis, le Président du jury du Prix des Nouveaux droits de l’homme, l’appelle pour lui annoncer qu’il a été choisi pour recevoir le sésame 2012, Reynald Secher n’en revient pas. Il faut dire que l’universitaire a le cuir épais. La thèse qu’il a soutenue sur le génocide vendéen de 1793-1794[1. La Vendée-Vengé : le génocide franco-français, Presses universitaires de France, 1986] et qui fut encouragée par des historiens comme Jean Meyer, Pierre Chaunu ou Jean Tulard l’a exclu à jamais des honneurs, mais surtout du système universitaire où il ne fait pas bon refaire l’histoire officielle. Car en démontrant que la Convention avait conçu, organisé et planifié l’anéantissement et l’extermination de la Vendée, Reynald Secher remettait non seulement en question la nature de la Révolution mais il bouleversait toute la recherche historique et son enseignement. Il dérangeait, il fallait donc le faire taire.

Mauvais calcul pour les censeurs : l’historien s’entête. Tandis que de nombreuses publications viennent étayer la véracité d’un génocide de type proto-industriel légal commis par la Convention, Reynal Secher décuple ses recherches. Il découvre alors un dossier original du plan d’extermination et d’anéantissement de la Vendée signé par les membres du Comité de Salut Public, Robespierre et Carnot ne faisant pas défaut. Des projets de gazage des populations sont même envisagés, avec le concours du député chimiste Fourcroy. Tout fait sens, la guerre de Vendée n’existe pas ou alors elle n’aura duré que cinq mois. Le reste n’est que génocide avec ses centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants violés, torturés, dépecés, noyés, brûlés et déportés. Conformément au vœu de Turreau -dont le nom est gravé au fronton de l’Arc de Triomphe-, la Vendée ne doit être qu’un « grand cimetière national ». L’extermination est physique, intentionnelle, systématique elle vise un groupe et sa religion. Un seul homme à l’époque, Gracchus Babeuf, ose évoquer un « populicide » préfigurant ce qu’on appellerait plus tard génocide.

Difficile pour une République qui a fondé sa légitimité sur la libération des peuples d’accepter la tragédie même qui l’a enfantée. Alors on va cacher, déguiser, maquiller. Les bourreaux deviendront les victimes et les victimes des bourreaux. Ceux qui essayeront de dire la vérité seront mis au ban. Reynald Secher est de ceux-là. Cette question du traitement de la mémoire, l’historien l’a longtemps ressassée. Lorsqu’il écrit Juifs et vendéens[2. Juifs et vendéens, d’un génocide à l’autre, Orban, 1991.], sûrement veut-il prévenir ses frères de l’Ancien testament. On peut condamner la mémoire au mensonge et un jour oublier : « les génocides sont au péril de la mémoire, comme on dit « au péril de la mer » : l’océan peut les engloutir dans l’oubli.» C’est le mémoricide.
Dans son dernier ouvrage[3. Vendée : du génocide au mémoricide : Mécanique d’un crime légal contre l’humanité, préface d’Hélène Piralian, Stéphane Courtois et Gilles-William Goldnadel, éditions du Cerf, 2011.], l’historien décrypte la mécanique initiée par les auteurs du génocide reproduite sous la monarchie de Juillet ou la République- pour gommer le génocide. Cet acte consubstantiel au génocide -car le seul moyen d’effacer un peuple, c’est d’effacer sa mémoire-, Reynald Secher espère bien qu’il s’ajoutera un jour aux trois crimes de génocide déjà existants, « le seul moyen de lutter contre le négationnisme ».

Interrogé sur sa lecture de la Révolution, Clémenceau affirmait qu’il fallait la considérer comme un bloc, refusant par là même la possibilité d’un examen de conscience. Entre esprit de géométrie et esprit de finesse, Blaise Pascal affirmait qu’il est « impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties »[4. Blaise Pascal, La pensée 72, Editions Brunschvicg.]. Reynald Secher l’a compris.
S’adressant au poète Jean Antoine Roucher avant de monter sur l’échafaud, André Chénier regrettait de ne rien avoir fait pour la postérité, un grief que l’on ne peut assurément imputer à Reynald Secher. Car malgré les controverses, malgré les injures, malgré les menaces, ce partisan de la vérité continue d’incarner ce que Paul Ricœur appelait « la mémoire de l’histoire » en réconciliant Cronos et Clio.

L’Obs, un pays qui te ressemble

Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

Être un nouvelobs une fois dans ma vie, est-ce possible ?
J’aimerais, moi aussi, ironiser élégamment sur mon aliénation constitutive, sur mon propre fétichisme de la marchandise et sa réification par les forces obscures du marché, puis choisir une destination lointaine dans les pages « Voyage » de mon hebdomadaire préféré. Je voudrais, à mon tour, me sentir mondial, entendre pousser la globalité dans ma tête, parler à la manière de Frédéric Martel, considérer la langue française comme un sabir de transition à l’usage des geeks vieillissants et développer des concepts infantiles sur le mode 2.0 ; me rendre à un concert de Zazie, me mêler à son public de communicants très sympa, y exprimer mon bonheur en sautant sur place et en plaçant ma main devant ma bouche ouverte, dans une communion extatique avec la salle ; entendre jusqu’au bout une allocution de Cécile Duflot sans rire, une déclaration de Mme Voynet sans pleurer ?[access capability= »lire_inedits »], un discours de M. Baupin sans pouffer ; participer à un débat, prolongé d’une collation citoyenne où l’on boit un mauvais champagne tiède servi dans un récipient en matière recyclable, sur le thème de « la nécessité d’une transition foutraque, mais cool, avant l’instauration d’une société réellement écologiste » ; suivre sans m’endormir une brève analyse de Renaud Dély à la télévision ?; subir les imprécations de Noël Mamère sans imaginer de Gaulle à Notre-Dame, le 25 août 1944 ; démontrer en toute occasion l’équanimité de M. Joffrin, radical-socialiste conséquent ; me tenir, comme ce dernier, à égale distance et méfiance de « tous les excès religieux », et mettre en garde mon entourage sur le risque majeur que font courir à l’ensemble du monde aussi bien les catholiques protestataires que les salafistes égorgeurs ; comprendre les affres d’une fidèle auditrice de France Inter, belle et rebelle, qui se déclare déchirée entre les soldes chez Prada et une manifestation en faveur des moines bouddhistes discriminés bien que vivant à plus de 4000 m d’altitude ; subir sans me lasser, pendant un trajet en TGV, les analyses sur l’hyperclasse d’un trader soudainement conscientisé, reconverti dans l’humanitaire « décalé » ; sortir avec une lectrice de Bourdieu, mais ne pas rentrer avec elle ; me mêler à une manifestation en faveur des sans-papiers conduite par Guy Bedos ; trouver les mots qui consoleront Pascale Clark d’être la seule lectrice de ses romans ; lire à voix haute, dans un café-philo, le texte de Nicolas Demorand sur le dernier livre de Christine Angot ; assister à un spectacle où se manifeste courageusement le rire de résistance ; signer une pétition lancée par Annie Ernaux dénonçant la propagation des idées nauséabondes de Richard Millet en milieu aquatique.

Je voudrais, une fois dans ma vie, éprouver des sentiments séquentiels, me reconnaître membre d’une vaste communauté heureuse, qui pratique les relations transversales mais refuse catégoriquement les arguments d’autorité ; me couler dans la fraternité du monde, fluide et vif, tel un participant de ces ballades à rouleurs qui rassemblent, le samedi soir, une population nombreuse, mêlée et fraternelle, sous la conduite de policiers athlétiques, très vigilants aux carrefours, qui rassemblent les joyeux patineurs comme les chiens de troupeau le font des moutons.
Je voudrais, moi aussi, gagner ma part de bienveillance ludique, apporter ma contribution au grand projet de réjouissance et de festivité, « parce que, tu comprends, continuer comme ça, c’est juste pas possible ! » Je souhaiterais abolir les frontières mentales qui me corsètent, combattre le pessimisme qui me rend si antipathique et si laid. J’aimerais être un atome joyeux, une petite unité désirante du grand tout culturel, et, enfin, pencher à gauche avant de tomber.[/access]

Quand Jalons revisitait Emmanuelle et Sylvia Kristel

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On a écrit beaucoup de choses, en général très ennuyeuses, après la mort, le 17 octobre dernier, de Sylvia Kristel . C’est la foire aux lieux communs, depuis l’Obs, où l’on a su titrer encore plus plat que d’habitude : « Une actrice restée prisonnière du mythe « Emmanuelle » » jusqu’aux leçons d’histoire gnangnans de Libé : « En 1974, dans la France giscardienne, fille de la prospérité économique et de la libération sexuelle, Sylvia Kristel devient une icône sexuelle du jour au lendemain ». Rarement hommage aura été aussi convenu, à l’exception notable de celui, tout à fait émoustillant, que lui a rendu le toujours excellent Eric Neuhoff 
dans Le Figaro.

Sinon, on ressasse partout les mêmes considérations sur la fin sans gloire des Trente Glorieuses et l’avènement concomitant de la révolution sexuelle, étiquetée bien sûr « enfant naturel de mai 68 ». Partout on rabâche les mêmes anecdotes, y compris celle, très probablement infondée lui prêtant une relation de type sexuel avec VGE (Au fait, il a dû être très vexé, Valéry, de ne pas se retrouver avec ses quatre collègues dans la pub pour le site de rencontres extraconjugales d’Ashley Madison) .

Bref, tout a été dit et on ne nous a rien dit, as usual. Une pépite, en particulier a échappé aux nécrologues : la sublime Sylvia avait inspiré à Basile et aux vandales de Jalons une des plus belles Unes de leur « Magazine du Vrai et du Beau ». Le numéro en question a été publié au printemps 1993. Juste après, donc, la plus belle veste jamais prise par le Parti Socialiste à des législatives : d’où le surtitre indiquant que ce journal est « Interdit au moins de 18% » ; d’où aussi la photo, légèrement retouchée, mettant en scène l’infortuné Premier Secrétaire de l’époque…

Jalons Henri Emmanuelli

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits gays et lesbiens ?

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Najat Vallaud Belkacem homophobie école

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement, a trouvé un nouveau cheval de bataille, quelques semaines après avoir annoncé sa volonté d’abolir la prostitution. Ainsi, dans un entretien au magazine Têtu, elle dénonce les manuels scolaires qui « s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT [lesbienne, gay, bi et trans] de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur oeuvre, comme Rimbaud ». « Je vais travailler au niveau européen pour que l’Union adopte des lignes directrices contre l’homophobie », ajoute-t-elle.

On peut d’abord légitimement s’interroger sur le joyeux bordel qui règne dans ce gouvernement. Ainsi, pendant que le ministre de l’Education nationale marche sur les plates-bandes de la ministre de la Justice, c’est sa collègue des droits des femmes qui veut corriger les manuels scolaires. À la rigueur, si c’était pour y traquer le sexisme, on pourrait le comprendre. Que nenni ! Il s’agit de lutter contre l’hétérocentrisme. Voilà donc la ministre des droits des femmes auto-investie de la défense des droits homosexuels, bisexuels et transsexuels. Que Christiane Taubira, garde des sceaux, et Dominique Bertinotti, ministre chargée de la Famille, qui s’écharpent joyeusement sur le dossier du mariage « pour tous », prennent garde : voilà une nouvelle concurrente. Pour défendre les LGBT, on se bouscule au portillon. Les ouvriers -hétéros ou homos- en revanche, n’ont plus que Montebourg en marinière.

Vallaud-Belkacem est donc en colère contre ces satanés rédacteurs de manuels scolaires. Ils s’obstinent à passer sous silence, fulmine-t-elle ! Et de citer Rimbaud. Je me souviens très bien qu’au lycée, notre professeur de français nous avait précisé que le poète connaissait avec Verlaine des relations qui dépassaient largement le cadre de la littérature. C’était il y a vingt-cinq ans. Mais la précision par un professeur ne suffit pas à Madame la ministre. Pensez-donc, il pourrait y avoir des oublis. Ainsi faut-il pour chaque personnage historique ou auteur, préciser son orientation sexuelle. Tel poète serait gay, telle révolutionnaire serait lesbienne, tel roi était bisexuel. Reste à trouver un trans historique[1. Si un lecteur pouvait en citer en commentaire sous le texte, nous lui en serions extrêmement reconnaissants.]. On ne sait comment elle compte mettre en pratique cette volonté. Si l’on apposera une vignette L, G, B ou T sous la photo du personnage qui aurait eu le mauvais goût de ne pas procéder à un coming-out de son vivant. Act-up souhaitait « outer » les vivants à leur corps défendant. Najat Vallaud-Belkacem préfère « outer » les morts.

C’est que la ministre a un argument fort : parfois, à l’instar de Rimbaud, l’orientation sexuelle explique une grande partie de leur oeuvre. On ne saurait la démentir. De même, on se souvient que l’homosexualité d’Henri III a pu avoir quelques conséquences politiques. Mais, dans ce cas, pourquoi limiter cette demande à la simple orientation sexuelle ? Pourquoi ne pas indiquer, en sus, l’âge du dépucelage du personnage ? Après tout, qu’il (ou elle) ait commencé à 16 ans dans les bras d’une duchesse (d’un beau chevalier)[2. Et vice-versa ! Pas envie de me faire taxer d’hétérocentrisme !] ou qu’il (ou elle) ait attendu l’âge de 43 ans, cela peut aussi expliquer pas mal de faits et gestes. De même, on pourrait aussi indiquer sur cette fiche sexuelle du personnage historique sa position favorite du kama-sutra. Privilégier les figures acrobatiques peut s’avérer fatigant et parfois provoquer des défaites cuisantes sur les champs de batailles qui jalonnent notre Histoire.

Allons ! Redevenons sérieux. Si on laissait faire les professeurs qui savent conter avec talent aux élèves toutes les précisions, anecdotes utiles à leur enseignement ? Si Madame Vallaud-Belkacem leur faisait confiance, à ces profs, pour juger du contexte dans lequel on apporte certaines informations sur la vie privée des personnages historiques et des auteurs ? Elle pourrait éviter deux écueils : se mêler de ce qui ne la regarde pas. Et, surtout, d’être parfaitement ridicule.

*Photo : reenyman.

Le mariage homo est-il écolo ?

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Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Aujourd’hui, on ne jette plus son vieil ordinateur dans une rivière, parce que ce n’est pas écologique. Mais on s’apprête à « créer » le mariage homosexualo-compatible pour permettre aux couples homosexuels d’adopter des enfants, voire à proposer la procréation médicalement assistée aux couples de femmes . On nous dit que c’est merveilleux pour l’égalité, mais a-t-on simplement pris le temps de répondre à cette question : est-ce écologique ?

L’écologie veut préserver, fort justement, la biodiversité : la redéfinition du mariage favorise-t-elle cette biodiversité ? Celle-ci, présente dans le mariage à travers la complémentarité homme/femme, ne peut que souffrir de cette redéfinition. Sachant que cette même biodiversité est la condition sine qua non de l’apparition de la vie, de la pérennisation d’une espèce, a-t-on le droit de sacrifier le berceau institutionnel de la vie naissante ?
À une époque où les écologistes s’insurgent, légitimement, contre la course au profit, l’escalade technologique qui, pour répondre aux envies fugaces de la société de consommation, ne respecte pas la nature à long terme, le désir de légiférer sur le mariage sans prendre le temps de poser les bonnes questions constitue une entrave à l’écologie.
Si on parle du gaz de schiste à un écologiste, il nous demandera, et il aura raison, de prendre le temps d’observer, d’étudier l’impact environnemental de son extraction, en précisant que le coût à long terme pour en réparer les dégâts risque d’être monumental pour la société.
Le principe de précaution n’est-il pas applicable à la société pour éviter des situations psychologiques catastrophiques ?

Aussi, le législateur doit aborder la mise en place des lois de façon écologique : celles-ci sont garantes du mieux vivre dans un environnement durable. Il ne doit donc pas aller contre la nature, mais toujours penser à la synergie homme/nature, à son unité globale. C’est ce que l’ancien Garde des Sceaux Elisabeth Guigou disait lorsqu’elle défendait le PACS : « le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir, la différence entre les sexes. (…) Cette différence est constitutive de l’identité de l’enfant. Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir face à lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. » Alors Premier ministre, Lionel Jospin l’exprimait également en répondant au journal La Croix : « L’humanité est mixte. C’est une donnée naturelle : pour faire un enfant, il faut un homme et une femme. La notion de couple parental vient de là. ». Il insistait dans Libération : « Dans l’hypothèse d’une adoption par un couple homosexuel, la filiation légale de l’enfant s’établirait par rapport à deux personnes du même sexe. Je pense que cela est de nature à troubler l’accès de l’enfant à sa propre identité sexuelle en remplaçant la référence mixte, paternelle et maternelle, masculine et féminine, par une référence à deux hommes ou à deux femmes. C’est pourquoi, il ne me semble pas possible de reconnaître la parenté légale d’un enfant à un couple homosexuel. »

Vers une crise écologique ?

La crise écologique survient lorsque l’environnement d’un individu, d’une espèce ou d’une population d’espèces évolue de façon défavorable à sa survie. Ne nous exposons nous pas, par cette redéfinition du mariage, à une grave crise écologique et humaine ? Acceptons-nous, sans rien faire, que des non spécialistes légifèrent sans consulter les personnes compétentes ? Nous qui sommes dépositaires de notre environnement afin de le transmettre en l’état aux générations futures, ne sommes-nous pas appelés à interpeler nos élus afin de transmettre notre environnement familial à notre descendance ?

Je ne suis pas un spécialiste des questions environnementales, ni des questions sociétales ou familiales. Je m’interroge en revanche sur cette précipitation à légiférer sur un sujet sociétal qui aura un impact sur les générations futures. C’est donc en tant que citoyen que j’ai participé à la création du site-pétition Tous pour le mariage qui demande de prendre le temps de consulter tous les spécialistes qui peuvent l’être, afin qu’éclairés par ces derniers nous puissions utiliser notre raison pour débattre sereinement de ce sujet qui engage toute la société. Par nos signatures, nous exigeons du gouvernement, dont le souci du bien commun ne fait aucun doute, qu’il écoute notre demande d’organiser grand débat démocratique sur le mariage homosexuel et sur l’homoparentalité sous la forme d’Etats Généraux du mariage et de la famille, afin de préserver les générations futures. Nous nous réjouissons d’ailleurs que le Parlement vienne de demander plus de temps en reportant de quelques jours le vote du projet de loi, preuve que nous commençons à être entendus.

Le transgenre est l’avenir de la femme

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La Sécurité Sociale discrimine. Les hommes des femmes, par l’usage funeste d’un petit chiffre qui spécifie le sexe du propriétaire de chaque Carte Vitale. Traditionnellement, 1 pour ces messieurs, 2 pour ces dames.

Il n’en fallait pas plus pour réveiller la conscience de Chris Blache, auteur d’une tribune coup de poing ce matin dans Libération, qui se présente comme une « ex-conseillère d’Eva Joly » et « activiste du groupe féministe la Barbe », exhortant les pouvoirs publics de « supprim(er) le 1 et le 2 dans le numéro de Sécu ». Pour les fieffés réactionnaires et autres phallocrates incultes qui lisent ces lignes, précisions que La Barbe est un groupe d’action directe féministe qui s’est fait connaître par de courageux faits d’arme, consistant à envahir des lieux de réunion machistes en arborant de fausses barbes sur leur ravissants minois. Un gang des postiches progressiste, youpi !

Au milieu de sa prose délicate, Chris Blache nous apprend « la création récente d’un chiffre 3 pour représenter les identités transitoires », manifestation salutaire de l’intégration de la culture LGBT au sein même de la solidarité mutualiste. Nous voilà rassurés. Mais la pérennité des chiffres 1 et 2 sur les cartes de Sécu perpétue une stigmatisation sexuelle inacceptable, construite sur le modèle d’une famille patriarcale, vecteur d’une « histoire de domination » de Néandertal à DSK.
Hélas, la Sécurité Sociale n’est pas seule coupable. Combien d’individus potentiellement asexués, libres et jouisseurs se définissent quotidiennement par leur sexe ? Aussi longtemps que le 1 et le 2 sont dans les têtes, « la formalisation de ces normes continue à faire obstacle à une transformation sociétale pourtant en marche depuis la fin des années 50 ». C’est bien le problème.

En déconstructeurs compagnons de route de la marche du Progrès, soutenons nous aussi l’idée que Masculin-Féminin n’est que le titre d’un film de Godard – qu’une commission culturelle assermentée devra d’ailleurs réexaminer sans complaisance, puisque « nos identités dépassent (…) largement ces deux catégories et ne sont conditionnées à notre sexe, que par des habitus, voire des diktats dont il s’agit de se débarrasser urgemment ». En un mot comme en cent, comment ne pas adhérer au mot d’ordre final de Chris Blache : « nous sommes toutes et tous des 3 » ?

Le pianiste Karol Beffa nommé au Collège de France

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Karol Beffa au collège de france piano

L’institution universitaire la plus atypique du pays – et probablement du monde – vient de faire une recrue du même métal : le Collège de France a nommé le compositeur et pianiste Karol Beffa titulaire de la chaire de création artistique pour l’année académique 2012/2013.

Quoique nommé aux dernières Victoires de la musique classique, celui-ci est pourtant encore peu connu du grand public, malgré son parcours hors-normes. Après une carrière d’enfant acteur (c’est, dit-il, en jouant, à huit ans, le Mozart de Marcel Bluwal que lui est venue la vocation), ce touche-à-tout a été reçu premier à Normale Sup, où il étudia l’Histoire, la philo et les maths (il est diplômé de l’ENSAE) pour finalement décrocher en 1996 l’agrégation de musique – où il est reçu premier, comme d’hab.

Titulaire de nombreux premiers prix du Conservatoire de Paris, ce garçon d’à peine 39 ans est aussi assez virtuose dans le maniement des idées, y compris celles qui risquent de sonner comme un couac aux oreilles des zélateurs de l’Eglise de Boulezologie. Ainsi cet admirateur passionné de Steve Reich et György Ligetti a confié sans ambages à nos confrères de Piano Bleu  quelques vérités bien senties : « Si le public reste étranger à 80% de la musique contemporaine, il faudrait se demander si c’est à cause du public ou de la musique contemporaine… Il me semble qu’à vouloir se priver de toute balise perceptive, de tout thématisme et de tout sentiment harmonique, certains compositeurs y perdent plutôt qu’ils n’y gagnent en pouvoir d’expression… et il ne faut pas s’étonner si le public a du mal à suivre.»

On risque fort, donc, de ne pas s’ennuyer durant les leçons du professeur Beffa, où seront abordés des sujets aussi peu convenus que « Comment accompagner un film muet ? » ou « Musique et imposture ». Sa leçon inaugurale, elle, aura pour thème « Comment parler de musique ? » et débute par ces mots : « L’art meurt du commentaire sur l’art. Aujourd’hui, le commentaire envahit tout – souvent, hélas, au détriment de l’œuvre. L’artiste, dont la raison d’être est de créer, est trop souvent sollicité pour présenter, expliquer, décortiquer son œuvre… L’œuvre, censée se suffire à elle-même, ne s’apprécie plus qu’assortie d’un commentaire. Pire : d’accessoire, le commentaire est devenu central comme le pilier d’un art qui peinerait désormais à tenir debout tout seul ou qui, faute d’émouvoir, exigerait pour être senti filtres, écrans, médiations. » Voilà ce qui s’appelle donner le la.

*Photo : Sophie Le Roux/sophiejazz2009.

Pourquoi Mitt Romney peut gagner

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Obama Romney USA

Mitt Romney Obama USA

Créditant les lecteurs de Causeur d’une capacité mémorielle bien supérieure à celle des poissons rouges, je me garderais d’être aussi péremptoire que Bernard-Henri Lévy assénant dans Le Point sa certitude de la victoire de Barack Obama, le 6 novembre prochain. Les prévisions sont hasardeuses, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir… Mais si on me brûlait la plante des pieds pour m’extorquer un pronostic sur l’issue de la présidentielle américaine, je finirais par lâcher, d’une voix faible et mal assurée : « M…itt…R…oooomney… ». Pourquoi ? Parce qu’une campagne se juge à sa dynamique, et non pas sur la seule analyse des sondages. Et cela d’autant plus que ces enquêtes d’opinion, dans les « swing states »[1. Les « swing states » sont les Etats qui risquent de basculer d’un côté ou d’un autre, et dont la conquête des grands électeurs est indispensable pour gagner l’élection. Les plus convoités sont aujourd’hui la Floride, l’Ohio et l’Iowa.] notamment, ne permettent pas de désigner le futur vainqueur dans chacun de ces Etats clés de manière fiable, car l’écart entre les candidats est si faible qu’il se situe dans la marge d’erreur reconnue par les instituts de sondages.

En revanche, la dynamique d’une campagne de cette ampleur peut s’observer, même de loin, dans les mouvements d’opinion perceptibles dans l’évolution des intentions de vote sur les deux derniers mois, et en lisant les éditorialistes de tous bords. Au sortir de l’été, l’affaire semblait pliée. Mitt Romney ne faisait pas la maille : trop gaffeur, trop riche, trop mormon, trop à droite, trop plombé par le Tea Party, trop tout. De plus, il s’était adjoint un candidat à la vice-présidence, Paul Ryan, dont l’idéologie ultralibérale allait effrayer les classes moyennes durement touchées par la crise.

Mitt Romney laissait dire, et les stratèges démocrates engloutissaient des millions de dollars dans une campagne d’annonce télévisées négatives dépeignant le candidat républicain comme un clône de George W.Bush, dont l’élection à la Maison blanche mettrait à nouveau la planète à feu et à sang, et dont les positions sur le questions dites sociétales – avortement, mariage gay etc. – ramèneraient les Etats-Unis un siècle en arrière. De leur côté, les Républicains tiraient au gros calibre sur le bilan économique d’Obama : chômage hausse vertigineuse, dette en expansion continue, classes moyennes écrasées d’impôts…

Jamais, dans une présidentielle américaine, on n’avait investi autant dans des spots publicitaires visant plutôt à démolir l’adversaire qu’à faire la promotion de son projet pour les quatre ans à venir.
Dans ce contexte, la tactique de Romney, le recentrage après des primaires républicaines remportées sur un discours de droite, s’est révélée payante. Le Romney que les électeurs ont découvert lors du premier face à face avec Obama n’était pas du tout celui que la campagne démocrate leur avait vendu : on avait affaire à un candidat pragmatique, se prévalant de son bilan de gouverneur du Massachussetts, un Etat dominé par les Démocrates, où il est parvenu à travailler avec ses opposants pour le bien de la population. Les stratèges d’Obama avaient pris pour cible le Romney des primaires républicaines et ainsi dépensé des millions de dollars en pure perte… De plus, les torrents de boues déversés dans les spots publicitaires sur le concurrent contribuent à dégoûter l’électeur potentiel de la politique, ce qui, dans la conjoncture actuelle, défavorise le camp démocrate.

Un autre handicap du président sortant est celui de la déception qu’il a provoqué dans la fraction la plus « gauchiste » de son électorat, celle qui s’était mobilisée en 2008 en croyant que le premier président noir des Etats-Unis d’Amérique allait faire une politique de gauche, au sens européen du terme. Il n’a pas fermé Guantanamo, ni soumis Wall Street à une régulation contraignante. On pourra lire, en français, l’argumentaire de ces déçus d’Obama dans le livre que vient de publier John MacArthur, le directeur éditeur du Harpers’ Magazine. Il tire à boulets rouges sur le président sortant, pur produit de la machine politique démocrate de Chicago, selon lui la plus opportuniste, clientéliste et corrompue des Etats-Unis. Certes, cette mouvance de la gauche radicale ne pèse pas beaucoup électoralement, mais elle peut nuire à un candidat démocrate : on se souvient qu’en 2000, lors de la plus serrée des élections présidentielles américaine, Al Gore fut battu sur le fil par George W. Bush, alors que Ralph Nader, candidat de la gauche radicale obtenait 2,74% des suffrages. Si ce dernier n’avait pas été dans la course, Al Gore l’aurait très probablement emporté.

Mais plus que son poids électoral, c’est l’énergie militante de cette gauche radicale qui a permis, en 2008, au candidat Obama d’amener vers les urnes des catégories de la population qui, jusque là, s’abstenaient massivement, dans les classes populaires et les minorités ethniques. Tous les échos que l’on a aujourd’hui en provenance de la « campagne Obama » indiquent que les bénévoles ne cherchent même plus à convaincre les électeurs indécis mais se concentrent sur la mobilisation de ceux qui avaient voté Obama en 2008 et sont tentés, cette année, d’aller à la pêche à la ligne. Mitt Romney, lui, n’a pas ce souci : les plus radicaux de son électorat sont mobilisés à fond. Romney n’est pas le candidat de leur cœur (ils auraient préféré Newt Gringrich ou Rick Santorum), mais leur détestation d’Obama, de sa politique, de tout ce qu’il représente est si forte qu’ils voteraient même pour le diable si ce dernier avait décroché l’investiture républicaine. Romney peut donc tranquillement aller à la pêche aux électeurs centristes, qui feront la décision dans les Etats clés, sans avoir à craindre de perdre trop de voix à droite. Les « victoires » engrangées par Obama lors des deux derniers face à face avec Romney auront sans doute rassuré ceux qui, en France, entretiennent pieusement la flamme obamaniaque. Faut-il leur rappeler que ce n’est pas à Paris qu’on vote, mais à Orlando, Des Moines ou Cleveland. Dans ces chanmantes localités, la politique intransitive (Yes we can !) ne fait plus recette lorsque l’on est confronté à la réalité transitive « I can’t find a job ! ».

*Photo : Dave Delay.

Vendée, où est le génocide ?

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Vendée Reynald Secher génocide révolution

Vendée Reynald Secher génocide révolution

Ainsi Reynald Sécher est-il récompensé pour son œuvre dénonciatrice et les censeurs sont-ils censés s’en mordre les doigts. Mais l’établissement des faits historiques ne relève ni de la morale mondaine ni de la censure politique. Ce serait quand même le comble que M. Sécher, qui se présente comme une victime de l’histoire « officielle », favorise l’instauration d’une nouvelle histoire officielle.

Je ne me souciais pas de la vulgate, officielle ou critique, lorsqu’en 1987, j’estimais que la guerre de Vendée avait laissé derrière elle plus de 200 000 morts et disparus, soit le double du chiffre donné par R. Sécher, sans conclure pour autant au génocide ou au populicide. Vingt-cinq ans plus tard, je persiste et signe, renforcé par les travaux entre temps publiés et apparemment oubliés d’Alain Gérard et de Jacques Hussenet, qui refusaient également génocide pour ne retenir que populicide – mot auquel s’étaient ralliés Philippe de Villiers et Pierre Chaunu, qui avait ardemment soutenu R. Sécher dans les années 1985-1988. Puisqu’il faut ne pas avoir la mémoire courte, rappelons les faits.

L’air du temps de 1985-1986, poussé par les réflexions de François Furet, soufflait fort. Il nous avait inspiré, à R. Sécher et à moi-même, la volonté de reconsidérer la Contre-Révolution et particulièrement la guerre de Vendée en les situant dans les perspectives d’Hannah Arendt, dénonçant les totalitarismes. Poser une bonne question ne préjuge pas de la valeur de la réponse. Il était nécessaire, je l’ai dit à maintes reprises, de se demander si la guerre de Vendée avait été un génocide. Mais les critères qui définissent un pareil crime, à commencer par la désignation précise d’une population visée, manquent. Si les révolutionnaires de tous grades proclament la nécessité de détruire les « brigands de la Vendée », comme les autres contre-révolutionnaires d’ailleurs, normands, bretons, voire fédéralistes, ils protègent aussi plusieurs dizaines de milliers de personnes connues comme « réfugiés de la Vendée », dispersées dans tout l’Ouest et touchant des subsides jusqu’en 1797. Où est le génocide ?

Où sont les ordres ? Barère, grand pourvoyeur de motions violentes et ambiguës, s’est bien gardé de définir une politique que Turreau, mauvais général en chef, n’arriva pas à faire confirmer. Ce dernier lança la dévastation, créa les fameuses colonnes incendiaires, mais ne contrôla pas les officiers sous ses ordres et permit les innombrables exactions du sud de la Loire. Les révolutionnaires de la Convention et des grands Comités ont indiscutablement cautionné ces crimes jusqu’en février-mars 1794, sans être pour autant des génocideurs annonçant ceux des XIXe et XXe siècles.
Les crimes sont des crimes. Mais il n’y eut pas de logique d’Etat, sinon comment comprendre les paix de 1795 entre la République et Charette, et Stofflet. Ce fut un moment de guerre civile, de luttes terrifiantes en même temps qu’une guerre inexpiable contre toute l’Europe.
Les mécanismes politiciens sont moins grandioses que les ravages collectifs. Je me contenterais donc de cette explication platement historienne qui n’inspire pas de grandes envolées, ni à droite ni à gauche, mais qui s’ancre dans la pratique de l’histoire. Mais l’Histoire doit refuser la sidération de l’esprit qui frémit au récit des atrocités, tout autant que la vengeance et ne jamais confondre les victimes pour éviter de tomber dans le pathos des condamnations morales. L’établissement des faits n’a pas de prix et n’en a pas besoin. Il se suffit à lui-même.

Ultime question : pourquoi une partie de l’opinion de droite éprouve-t-elle le besoin de dénoncer l’ennemi jacobino-bolchevique, dévot des Lumières et ardent guillotineur, bien palot depuis quelque temps, qui ne mérite plus autant d’attentions ? Quel est le vrai objectif de l’opération ? Je doute que ce soit la défense de la connaissance historique.

*Image : wiki commons.

Do be do be Dubaï…

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Jadis Dubaï était un morceau de désert pareil à tous les autres, peuplé d’oryx, d’antilopes, de chats des sables et de geckos. Les photographes y venaient en troupeau pour prendre des clichés majestueux depuis des aéronefs branlants, afin de pourvoir la demande en cette catégorie singulière de puzzles difficiles : « Le désert vu d’avion ». Puis ils allaient boire nonchalamment des cocktails sophistiqués dans des bars d’hôtels moyens, en se prenant pour Robert Capa. Souvent leurs compagnons de zinc étaient de dépressifs ingénieurs des pétroles de la Shell. Le sable était si chaud que des légionnaires taciturnes auraient pu y venir mourir par désespoir – comme dans une chanson d’Edith Piaf. Le marché de l’immobilier ne s’était pas encore emballé et on pouvait croiser çà et là des nomades à chameaux.
Heureusement, de nos jours, l’émirat de Dubaï a des ambitions moins poétiques. Les dubaïotes (on dit comme ça) veillent seulement à édifier un maximum de gratte-ciels luxueux aux architectures extravagantes, qui font de l’ombre à des centres commerciaux dantesques où les devises coulent à flot. L’arabesque y est devenue folklorique. La Ferrari proverbiale. La chaleur écrasante est partout apprivoisée par l’air conditionné. À la différence de l’émirat du Qatar, Dubaï ne cherche pas à acheter en Occident des clubs de football, des villes de banlieue, l’Arc de Triomphe ou la recette de la potée auvergnate. L’émirat préfère œuvrer dans le pharaonique, la construction visible de l’espace… à l’image de ces archipels artificiels en forme de palmiers – Palm Islands – destinés à accueillir de riches particuliers.

Dubaï c’est l’émirat du toujours plus. Quoi de plus impressionnant qu’une Tour Eiffel ou un Taj Mahal ? Deux Tour Eiffel ou deux Taj Mahal bien sûr ! Ou trois ! Ou encore une tour Eiffel de 1 km de haut ou un Taj Mahal grand comme un aéroport international… L’AFP nous apprenait ceci la semaine dernière : « Une réplique quatre fois plus grande du Taj Mahal devrait être construite à Dubaï en l’espace de deux ans, a annoncé jeudi un promoteur participant au salon de l’immobilier Cityscape. » Un Taj Mahal quatre fois plus grand que l’original ! Notez l’expression pathétique d’un évident complexe d’infériorité… « Le Taj Arabia, réplique du temple en marbre, coûtera la bagatelle d’un milliard de dollars, a précisé le promoteur indien Arun Mehra »
À Dubaï on voit les choses en grand, on édifie des temples à l’amour comme on construirait des casinos à Las Vegas, ou des centres commerciaux éléphantesques dans les banlieues de villes tristes… « Avec ses équipements annexes, dont un hôtel de 300 chambres et 200 appartements de luxe, il sera une destination pour les couples qui veulent se marier dans une ambiance romantique, selon le promoteur. » Si le délirant Taj Mahal surmultiplié est en bonne voie, on apprend dans la même dépêche que d’autres projets de « répliques » sont pour le moment gelés (pour cause d’éclatement de la bulle immobilière de Dubaï… et non suite à une prise de conscience salvatrice de l’horreur généralisée du projet)… Ainsi nous ne verrons-nous peut-être jamais les copies sans Histoire des pyramides de Gizeh, de la Tour Eiffel, de celle de Pise et… de la Grande muraille de Chine ! Ouf ! Mais il sera probablement impossible d’échapper à ce sinistre Taj Mahal de contrefaçon, à mi-chemin entre Bollywood et Vegas… dans les méandres duquel on peut déjà imaginer les lugubres sosies d’Elvis Presley et Frank Sinatra chanter leurs mélopées sentimentales à la chaîne pour accompagner les noces « minutes » de couples maussades. On entend d’ici le Sinatra dubaïote, chanter avec mollesse le gimmick final de Strangers in the night… « Do be do be do… Do be do be… Dubaï… »

Qui cela importe que la sublime « merveille du monde » indienne, mausolée de marbre blanc édifié par un empereur amoureux en mémoire de son épouse défunte, soit une sorte de lieu de culte et non un vulgaire resort touristique ? Après tout c’est peut-être l’amour qui a changé…

Les droits de l’Homme, parfois, ça marche

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Vendée Reynald Secher massacre

Vendée Reynald Secher massacre

Pierre Joxe, Geneviève Anthonioz de Gaulle, Elie Barnavi ou Jorge Semprun l’ont eu avant lui. Mais lui ne l’a jamais attendu. Aussi lorsqu’un jour Pierre Bercis, le Président du jury du Prix des Nouveaux droits de l’homme, l’appelle pour lui annoncer qu’il a été choisi pour recevoir le sésame 2012, Reynald Secher n’en revient pas. Il faut dire que l’universitaire a le cuir épais. La thèse qu’il a soutenue sur le génocide vendéen de 1793-1794[1. La Vendée-Vengé : le génocide franco-français, Presses universitaires de France, 1986] et qui fut encouragée par des historiens comme Jean Meyer, Pierre Chaunu ou Jean Tulard l’a exclu à jamais des honneurs, mais surtout du système universitaire où il ne fait pas bon refaire l’histoire officielle. Car en démontrant que la Convention avait conçu, organisé et planifié l’anéantissement et l’extermination de la Vendée, Reynald Secher remettait non seulement en question la nature de la Révolution mais il bouleversait toute la recherche historique et son enseignement. Il dérangeait, il fallait donc le faire taire.

Mauvais calcul pour les censeurs : l’historien s’entête. Tandis que de nombreuses publications viennent étayer la véracité d’un génocide de type proto-industriel légal commis par la Convention, Reynal Secher décuple ses recherches. Il découvre alors un dossier original du plan d’extermination et d’anéantissement de la Vendée signé par les membres du Comité de Salut Public, Robespierre et Carnot ne faisant pas défaut. Des projets de gazage des populations sont même envisagés, avec le concours du député chimiste Fourcroy. Tout fait sens, la guerre de Vendée n’existe pas ou alors elle n’aura duré que cinq mois. Le reste n’est que génocide avec ses centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants violés, torturés, dépecés, noyés, brûlés et déportés. Conformément au vœu de Turreau -dont le nom est gravé au fronton de l’Arc de Triomphe-, la Vendée ne doit être qu’un « grand cimetière national ». L’extermination est physique, intentionnelle, systématique elle vise un groupe et sa religion. Un seul homme à l’époque, Gracchus Babeuf, ose évoquer un « populicide » préfigurant ce qu’on appellerait plus tard génocide.

Difficile pour une République qui a fondé sa légitimité sur la libération des peuples d’accepter la tragédie même qui l’a enfantée. Alors on va cacher, déguiser, maquiller. Les bourreaux deviendront les victimes et les victimes des bourreaux. Ceux qui essayeront de dire la vérité seront mis au ban. Reynald Secher est de ceux-là. Cette question du traitement de la mémoire, l’historien l’a longtemps ressassée. Lorsqu’il écrit Juifs et vendéens[2. Juifs et vendéens, d’un génocide à l’autre, Orban, 1991.], sûrement veut-il prévenir ses frères de l’Ancien testament. On peut condamner la mémoire au mensonge et un jour oublier : « les génocides sont au péril de la mémoire, comme on dit « au péril de la mer » : l’océan peut les engloutir dans l’oubli.» C’est le mémoricide.
Dans son dernier ouvrage[3. Vendée : du génocide au mémoricide : Mécanique d’un crime légal contre l’humanité, préface d’Hélène Piralian, Stéphane Courtois et Gilles-William Goldnadel, éditions du Cerf, 2011.], l’historien décrypte la mécanique initiée par les auteurs du génocide reproduite sous la monarchie de Juillet ou la République- pour gommer le génocide. Cet acte consubstantiel au génocide -car le seul moyen d’effacer un peuple, c’est d’effacer sa mémoire-, Reynald Secher espère bien qu’il s’ajoutera un jour aux trois crimes de génocide déjà existants, « le seul moyen de lutter contre le négationnisme ».

Interrogé sur sa lecture de la Révolution, Clémenceau affirmait qu’il fallait la considérer comme un bloc, refusant par là même la possibilité d’un examen de conscience. Entre esprit de géométrie et esprit de finesse, Blaise Pascal affirmait qu’il est « impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties »[4. Blaise Pascal, La pensée 72, Editions Brunschvicg.]. Reynald Secher l’a compris.
S’adressant au poète Jean Antoine Roucher avant de monter sur l’échafaud, André Chénier regrettait de ne rien avoir fait pour la postérité, un grief que l’on ne peut assurément imputer à Reynald Secher. Car malgré les controverses, malgré les injures, malgré les menaces, ce partisan de la vérité continue d’incarner ce que Paul Ricœur appelait « la mémoire de l’histoire » en réconciliant Cronos et Clio.

L’Obs, un pays qui te ressemble

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Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

Être un nouvelobs une fois dans ma vie, est-ce possible ?
J’aimerais, moi aussi, ironiser élégamment sur mon aliénation constitutive, sur mon propre fétichisme de la marchandise et sa réification par les forces obscures du marché, puis choisir une destination lointaine dans les pages « Voyage » de mon hebdomadaire préféré. Je voudrais, à mon tour, me sentir mondial, entendre pousser la globalité dans ma tête, parler à la manière de Frédéric Martel, considérer la langue française comme un sabir de transition à l’usage des geeks vieillissants et développer des concepts infantiles sur le mode 2.0 ; me rendre à un concert de Zazie, me mêler à son public de communicants très sympa, y exprimer mon bonheur en sautant sur place et en plaçant ma main devant ma bouche ouverte, dans une communion extatique avec la salle ; entendre jusqu’au bout une allocution de Cécile Duflot sans rire, une déclaration de Mme Voynet sans pleurer ?[access capability= »lire_inedits »], un discours de M. Baupin sans pouffer ; participer à un débat, prolongé d’une collation citoyenne où l’on boit un mauvais champagne tiède servi dans un récipient en matière recyclable, sur le thème de « la nécessité d’une transition foutraque, mais cool, avant l’instauration d’une société réellement écologiste » ; suivre sans m’endormir une brève analyse de Renaud Dély à la télévision ?; subir les imprécations de Noël Mamère sans imaginer de Gaulle à Notre-Dame, le 25 août 1944 ; démontrer en toute occasion l’équanimité de M. Joffrin, radical-socialiste conséquent ; me tenir, comme ce dernier, à égale distance et méfiance de « tous les excès religieux », et mettre en garde mon entourage sur le risque majeur que font courir à l’ensemble du monde aussi bien les catholiques protestataires que les salafistes égorgeurs ; comprendre les affres d’une fidèle auditrice de France Inter, belle et rebelle, qui se déclare déchirée entre les soldes chez Prada et une manifestation en faveur des moines bouddhistes discriminés bien que vivant à plus de 4000 m d’altitude ; subir sans me lasser, pendant un trajet en TGV, les analyses sur l’hyperclasse d’un trader soudainement conscientisé, reconverti dans l’humanitaire « décalé » ; sortir avec une lectrice de Bourdieu, mais ne pas rentrer avec elle ; me mêler à une manifestation en faveur des sans-papiers conduite par Guy Bedos ; trouver les mots qui consoleront Pascale Clark d’être la seule lectrice de ses romans ; lire à voix haute, dans un café-philo, le texte de Nicolas Demorand sur le dernier livre de Christine Angot ; assister à un spectacle où se manifeste courageusement le rire de résistance ; signer une pétition lancée par Annie Ernaux dénonçant la propagation des idées nauséabondes de Richard Millet en milieu aquatique.

Je voudrais, une fois dans ma vie, éprouver des sentiments séquentiels, me reconnaître membre d’une vaste communauté heureuse, qui pratique les relations transversales mais refuse catégoriquement les arguments d’autorité ; me couler dans la fraternité du monde, fluide et vif, tel un participant de ces ballades à rouleurs qui rassemblent, le samedi soir, une population nombreuse, mêlée et fraternelle, sous la conduite de policiers athlétiques, très vigilants aux carrefours, qui rassemblent les joyeux patineurs comme les chiens de troupeau le font des moutons.
Je voudrais, moi aussi, gagner ma part de bienveillance ludique, apporter ma contribution au grand projet de réjouissance et de festivité, « parce que, tu comprends, continuer comme ça, c’est juste pas possible ! » Je souhaiterais abolir les frontières mentales qui me corsètent, combattre le pessimisme qui me rend si antipathique et si laid. J’aimerais être un atome joyeux, une petite unité désirante du grand tout culturel, et, enfin, pencher à gauche avant de tomber.[/access]

Quand Jalons revisitait Emmanuelle et Sylvia Kristel

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On a écrit beaucoup de choses, en général très ennuyeuses, après la mort, le 17 octobre dernier, de Sylvia Kristel . C’est la foire aux lieux communs, depuis l’Obs, où l’on a su titrer encore plus plat que d’habitude : « Une actrice restée prisonnière du mythe « Emmanuelle » » jusqu’aux leçons d’histoire gnangnans de Libé : « En 1974, dans la France giscardienne, fille de la prospérité économique et de la libération sexuelle, Sylvia Kristel devient une icône sexuelle du jour au lendemain ». Rarement hommage aura été aussi convenu, à l’exception notable de celui, tout à fait émoustillant, que lui a rendu le toujours excellent Eric Neuhoff 
dans Le Figaro.

Sinon, on ressasse partout les mêmes considérations sur la fin sans gloire des Trente Glorieuses et l’avènement concomitant de la révolution sexuelle, étiquetée bien sûr « enfant naturel de mai 68 ». Partout on rabâche les mêmes anecdotes, y compris celle, très probablement infondée lui prêtant une relation de type sexuel avec VGE (Au fait, il a dû être très vexé, Valéry, de ne pas se retrouver avec ses quatre collègues dans la pub pour le site de rencontres extraconjugales d’Ashley Madison) .

Bref, tout a été dit et on ne nous a rien dit, as usual. Une pépite, en particulier a échappé aux nécrologues : la sublime Sylvia avait inspiré à Basile et aux vandales de Jalons une des plus belles Unes de leur « Magazine du Vrai et du Beau ». Le numéro en question a été publié au printemps 1993. Juste après, donc, la plus belle veste jamais prise par le Parti Socialiste à des législatives : d’où le surtitre indiquant que ce journal est « Interdit au moins de 18% » ; d’où aussi la photo, légèrement retouchée, mettant en scène l’infortuné Premier Secrétaire de l’époque…

Jalons Henri Emmanuelli

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits gays et lesbiens ?

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Najat Vallaud Belkacem homophobie école

Najat Vallaud Belkacem homophobie école

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement, a trouvé un nouveau cheval de bataille, quelques semaines après avoir annoncé sa volonté d’abolir la prostitution. Ainsi, dans un entretien au magazine Têtu, elle dénonce les manuels scolaires qui « s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT [lesbienne, gay, bi et trans] de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur oeuvre, comme Rimbaud ». « Je vais travailler au niveau européen pour que l’Union adopte des lignes directrices contre l’homophobie », ajoute-t-elle.

On peut d’abord légitimement s’interroger sur le joyeux bordel qui règne dans ce gouvernement. Ainsi, pendant que le ministre de l’Education nationale marche sur les plates-bandes de la ministre de la Justice, c’est sa collègue des droits des femmes qui veut corriger les manuels scolaires. À la rigueur, si c’était pour y traquer le sexisme, on pourrait le comprendre. Que nenni ! Il s’agit de lutter contre l’hétérocentrisme. Voilà donc la ministre des droits des femmes auto-investie de la défense des droits homosexuels, bisexuels et transsexuels. Que Christiane Taubira, garde des sceaux, et Dominique Bertinotti, ministre chargée de la Famille, qui s’écharpent joyeusement sur le dossier du mariage « pour tous », prennent garde : voilà une nouvelle concurrente. Pour défendre les LGBT, on se bouscule au portillon. Les ouvriers -hétéros ou homos- en revanche, n’ont plus que Montebourg en marinière.

Vallaud-Belkacem est donc en colère contre ces satanés rédacteurs de manuels scolaires. Ils s’obstinent à passer sous silence, fulmine-t-elle ! Et de citer Rimbaud. Je me souviens très bien qu’au lycée, notre professeur de français nous avait précisé que le poète connaissait avec Verlaine des relations qui dépassaient largement le cadre de la littérature. C’était il y a vingt-cinq ans. Mais la précision par un professeur ne suffit pas à Madame la ministre. Pensez-donc, il pourrait y avoir des oublis. Ainsi faut-il pour chaque personnage historique ou auteur, préciser son orientation sexuelle. Tel poète serait gay, telle révolutionnaire serait lesbienne, tel roi était bisexuel. Reste à trouver un trans historique[1. Si un lecteur pouvait en citer en commentaire sous le texte, nous lui en serions extrêmement reconnaissants.]. On ne sait comment elle compte mettre en pratique cette volonté. Si l’on apposera une vignette L, G, B ou T sous la photo du personnage qui aurait eu le mauvais goût de ne pas procéder à un coming-out de son vivant. Act-up souhaitait « outer » les vivants à leur corps défendant. Najat Vallaud-Belkacem préfère « outer » les morts.

C’est que la ministre a un argument fort : parfois, à l’instar de Rimbaud, l’orientation sexuelle explique une grande partie de leur oeuvre. On ne saurait la démentir. De même, on se souvient que l’homosexualité d’Henri III a pu avoir quelques conséquences politiques. Mais, dans ce cas, pourquoi limiter cette demande à la simple orientation sexuelle ? Pourquoi ne pas indiquer, en sus, l’âge du dépucelage du personnage ? Après tout, qu’il (ou elle) ait commencé à 16 ans dans les bras d’une duchesse (d’un beau chevalier)[2. Et vice-versa ! Pas envie de me faire taxer d’hétérocentrisme !] ou qu’il (ou elle) ait attendu l’âge de 43 ans, cela peut aussi expliquer pas mal de faits et gestes. De même, on pourrait aussi indiquer sur cette fiche sexuelle du personnage historique sa position favorite du kama-sutra. Privilégier les figures acrobatiques peut s’avérer fatigant et parfois provoquer des défaites cuisantes sur les champs de batailles qui jalonnent notre Histoire.

Allons ! Redevenons sérieux. Si on laissait faire les professeurs qui savent conter avec talent aux élèves toutes les précisions, anecdotes utiles à leur enseignement ? Si Madame Vallaud-Belkacem leur faisait confiance, à ces profs, pour juger du contexte dans lequel on apporte certaines informations sur la vie privée des personnages historiques et des auteurs ? Elle pourrait éviter deux écueils : se mêler de ce qui ne la regarde pas. Et, surtout, d’être parfaitement ridicule.

*Photo : reenyman.

Le mariage homo est-il écolo ?

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PACS et mariage gay

Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Aujourd’hui, on ne jette plus son vieil ordinateur dans une rivière, parce que ce n’est pas écologique. Mais on s’apprête à « créer » le mariage homosexualo-compatible pour permettre aux couples homosexuels d’adopter des enfants, voire à proposer la procréation médicalement assistée aux couples de femmes . On nous dit que c’est merveilleux pour l’égalité, mais a-t-on simplement pris le temps de répondre à cette question : est-ce écologique ?

L’écologie veut préserver, fort justement, la biodiversité : la redéfinition du mariage favorise-t-elle cette biodiversité ? Celle-ci, présente dans le mariage à travers la complémentarité homme/femme, ne peut que souffrir de cette redéfinition. Sachant que cette même biodiversité est la condition sine qua non de l’apparition de la vie, de la pérennisation d’une espèce, a-t-on le droit de sacrifier le berceau institutionnel de la vie naissante ?
À une époque où les écologistes s’insurgent, légitimement, contre la course au profit, l’escalade technologique qui, pour répondre aux envies fugaces de la société de consommation, ne respecte pas la nature à long terme, le désir de légiférer sur le mariage sans prendre le temps de poser les bonnes questions constitue une entrave à l’écologie.
Si on parle du gaz de schiste à un écologiste, il nous demandera, et il aura raison, de prendre le temps d’observer, d’étudier l’impact environnemental de son extraction, en précisant que le coût à long terme pour en réparer les dégâts risque d’être monumental pour la société.
Le principe de précaution n’est-il pas applicable à la société pour éviter des situations psychologiques catastrophiques ?

Aussi, le législateur doit aborder la mise en place des lois de façon écologique : celles-ci sont garantes du mieux vivre dans un environnement durable. Il ne doit donc pas aller contre la nature, mais toujours penser à la synergie homme/nature, à son unité globale. C’est ce que l’ancien Garde des Sceaux Elisabeth Guigou disait lorsqu’elle défendait le PACS : « le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir, la différence entre les sexes. (…) Cette différence est constitutive de l’identité de l’enfant. Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir face à lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. » Alors Premier ministre, Lionel Jospin l’exprimait également en répondant au journal La Croix : « L’humanité est mixte. C’est une donnée naturelle : pour faire un enfant, il faut un homme et une femme. La notion de couple parental vient de là. ». Il insistait dans Libération : « Dans l’hypothèse d’une adoption par un couple homosexuel, la filiation légale de l’enfant s’établirait par rapport à deux personnes du même sexe. Je pense que cela est de nature à troubler l’accès de l’enfant à sa propre identité sexuelle en remplaçant la référence mixte, paternelle et maternelle, masculine et féminine, par une référence à deux hommes ou à deux femmes. C’est pourquoi, il ne me semble pas possible de reconnaître la parenté légale d’un enfant à un couple homosexuel. »

Vers une crise écologique ?

La crise écologique survient lorsque l’environnement d’un individu, d’une espèce ou d’une population d’espèces évolue de façon défavorable à sa survie. Ne nous exposons nous pas, par cette redéfinition du mariage, à une grave crise écologique et humaine ? Acceptons-nous, sans rien faire, que des non spécialistes légifèrent sans consulter les personnes compétentes ? Nous qui sommes dépositaires de notre environnement afin de le transmettre en l’état aux générations futures, ne sommes-nous pas appelés à interpeler nos élus afin de transmettre notre environnement familial à notre descendance ?

Je ne suis pas un spécialiste des questions environnementales, ni des questions sociétales ou familiales. Je m’interroge en revanche sur cette précipitation à légiférer sur un sujet sociétal qui aura un impact sur les générations futures. C’est donc en tant que citoyen que j’ai participé à la création du site-pétition Tous pour le mariage qui demande de prendre le temps de consulter tous les spécialistes qui peuvent l’être, afin qu’éclairés par ces derniers nous puissions utiliser notre raison pour débattre sereinement de ce sujet qui engage toute la société. Par nos signatures, nous exigeons du gouvernement, dont le souci du bien commun ne fait aucun doute, qu’il écoute notre demande d’organiser grand débat démocratique sur le mariage homosexuel et sur l’homoparentalité sous la forme d’Etats Généraux du mariage et de la famille, afin de préserver les générations futures. Nous nous réjouissons d’ailleurs que le Parlement vienne de demander plus de temps en reportant de quelques jours le vote du projet de loi, preuve que nous commençons à être entendus.

Le transgenre est l’avenir de la femme

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La Sécurité Sociale discrimine. Les hommes des femmes, par l’usage funeste d’un petit chiffre qui spécifie le sexe du propriétaire de chaque Carte Vitale. Traditionnellement, 1 pour ces messieurs, 2 pour ces dames.

Il n’en fallait pas plus pour réveiller la conscience de Chris Blache, auteur d’une tribune coup de poing ce matin dans Libération, qui se présente comme une « ex-conseillère d’Eva Joly » et « activiste du groupe féministe la Barbe », exhortant les pouvoirs publics de « supprim(er) le 1 et le 2 dans le numéro de Sécu ». Pour les fieffés réactionnaires et autres phallocrates incultes qui lisent ces lignes, précisions que La Barbe est un groupe d’action directe féministe qui s’est fait connaître par de courageux faits d’arme, consistant à envahir des lieux de réunion machistes en arborant de fausses barbes sur leur ravissants minois. Un gang des postiches progressiste, youpi !

Au milieu de sa prose délicate, Chris Blache nous apprend « la création récente d’un chiffre 3 pour représenter les identités transitoires », manifestation salutaire de l’intégration de la culture LGBT au sein même de la solidarité mutualiste. Nous voilà rassurés. Mais la pérennité des chiffres 1 et 2 sur les cartes de Sécu perpétue une stigmatisation sexuelle inacceptable, construite sur le modèle d’une famille patriarcale, vecteur d’une « histoire de domination » de Néandertal à DSK.
Hélas, la Sécurité Sociale n’est pas seule coupable. Combien d’individus potentiellement asexués, libres et jouisseurs se définissent quotidiennement par leur sexe ? Aussi longtemps que le 1 et le 2 sont dans les têtes, « la formalisation de ces normes continue à faire obstacle à une transformation sociétale pourtant en marche depuis la fin des années 50 ». C’est bien le problème.

En déconstructeurs compagnons de route de la marche du Progrès, soutenons nous aussi l’idée que Masculin-Féminin n’est que le titre d’un film de Godard – qu’une commission culturelle assermentée devra d’ailleurs réexaminer sans complaisance, puisque « nos identités dépassent (…) largement ces deux catégories et ne sont conditionnées à notre sexe, que par des habitus, voire des diktats dont il s’agit de se débarrasser urgemment ». En un mot comme en cent, comment ne pas adhérer au mot d’ordre final de Chris Blache : « nous sommes toutes et tous des 3 » ?

Le pianiste Karol Beffa nommé au Collège de France

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Karol Beffa au collège de france piano

Karol Beffa au collège de france piano

L’institution universitaire la plus atypique du pays – et probablement du monde – vient de faire une recrue du même métal : le Collège de France a nommé le compositeur et pianiste Karol Beffa titulaire de la chaire de création artistique pour l’année académique 2012/2013.

Quoique nommé aux dernières Victoires de la musique classique, celui-ci est pourtant encore peu connu du grand public, malgré son parcours hors-normes. Après une carrière d’enfant acteur (c’est, dit-il, en jouant, à huit ans, le Mozart de Marcel Bluwal que lui est venue la vocation), ce touche-à-tout a été reçu premier à Normale Sup, où il étudia l’Histoire, la philo et les maths (il est diplômé de l’ENSAE) pour finalement décrocher en 1996 l’agrégation de musique – où il est reçu premier, comme d’hab.

Titulaire de nombreux premiers prix du Conservatoire de Paris, ce garçon d’à peine 39 ans est aussi assez virtuose dans le maniement des idées, y compris celles qui risquent de sonner comme un couac aux oreilles des zélateurs de l’Eglise de Boulezologie. Ainsi cet admirateur passionné de Steve Reich et György Ligetti a confié sans ambages à nos confrères de Piano Bleu  quelques vérités bien senties : « Si le public reste étranger à 80% de la musique contemporaine, il faudrait se demander si c’est à cause du public ou de la musique contemporaine… Il me semble qu’à vouloir se priver de toute balise perceptive, de tout thématisme et de tout sentiment harmonique, certains compositeurs y perdent plutôt qu’ils n’y gagnent en pouvoir d’expression… et il ne faut pas s’étonner si le public a du mal à suivre.»

On risque fort, donc, de ne pas s’ennuyer durant les leçons du professeur Beffa, où seront abordés des sujets aussi peu convenus que « Comment accompagner un film muet ? » ou « Musique et imposture ». Sa leçon inaugurale, elle, aura pour thème « Comment parler de musique ? » et débute par ces mots : « L’art meurt du commentaire sur l’art. Aujourd’hui, le commentaire envahit tout – souvent, hélas, au détriment de l’œuvre. L’artiste, dont la raison d’être est de créer, est trop souvent sollicité pour présenter, expliquer, décortiquer son œuvre… L’œuvre, censée se suffire à elle-même, ne s’apprécie plus qu’assortie d’un commentaire. Pire : d’accessoire, le commentaire est devenu central comme le pilier d’un art qui peinerait désormais à tenir debout tout seul ou qui, faute d’émouvoir, exigerait pour être senti filtres, écrans, médiations. » Voilà ce qui s’appelle donner le la.

*Photo : Sophie Le Roux/sophiejazz2009.