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Gollnisch fait de la persistance

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Le 2 août dernier, Bruno Gollnisch publiait sur son blog une vidéo dans laquelle il réagissait à l’actualité. Commentant une émission rediffusée sur La Chaîne Parlementaire le 29 juillet et qui avait pour thème l’affaire Méric, il a pris pour cible l’un des participants à ladite émission, le député PS de Seine et Marne Eduardo Rihan-Cypel, incitant ce dernier à faire davantage preuve de modestie au prétexte qu’il serait un « Français de fraîche date »[1. Eduardo Rihan-Cypel, brésilien de naissance, est arrivé en France à l’âge de 10 ans et a été naturalisé en 1998.]. Cette phrase a évidemment fait réagir du côté du Parti socialiste au point que le député a fini par déposer plainte contre le vice-président du FN.
Nous ne sommes pas certains que les propos de Bruno Gollnisch soient pénalement répréhensibles. Rappeler un fait biographique rigoureusement exact, en l’occurrence que le député a été naturalisé français, sera difficilement retenu par les juges comme une incitation à la haine raciale et/ou à la xénophobie. En revanche, cette saillie pose un véritable problème politique au FN, ce qui, au-delà des habituels concerts d’indignation, n’a pas suscité de nombreux commentaires politiques depuis que la polémique enfle sur internet. Rappeler les conditions d’attribution de la nationalité française d’un adversaire politique, comme l’a fait l’ancien adversaire malheureux de Marine Le Pen pour la présidence du FN, et pointer la « fraîche date » de cette entrée dans la citoyenneté, c’est effectuer un tri et une hiérarchie entre les Français. En l’occurrence, Gollnisch considère qu’Eduardo Rihan-Cypel se comporte comme un invité qui abuse de l’accueil qui lui a été fait, alors qu’il use de la liberté d’expression conférée à tout citoyen français. Ajoutons que la procédure de naturalisation comporte des exigences que n’ont dû satisfaire ni ceux qui, comme moi, ont hérité de la nationalité française de leurs parents, ni ceux qui l’ont obtenue par leur naissance sur le sol français de parents étrangers. Au-delà de l’égalité entre les citoyens français qui figure au fronton des édifices publics, et même si l’on se place dans l’esprit de la vieille antienne lepéniste « la nationalité française s’hérite ou se mérite », le député PS n’a pas davantage à s’excuser d’être français que Bruno Gollnisch lui-même.
Si cette saillie de l’eurodéputé pose un problème politique à Marine Le Pen, c’est que cette dernière se voit systématiquement accusée par ses adversaires de vouloir trier et hiérarchiser les citoyens français. Or, dans toutes les émissions auxquelles elle participe, elle martèle inlassablement qu’il n’en est rien et que la fameuse « priorité nationale » s’adresse à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines. Récemment une polémique l’a opposée au politologue Dominique Reynié qui lui faisait ce procès. Il affirmait en effet le 24 avril dernier dans L’Express que « Marine Le Pen [veut] protéger […] ethniquement » l’hexagone, qu’elle propose un « ethnosocialisme » et entend réserver notre modèle social aux Français « de souche ». Dans le même journal, la présidente frontiste répondait le 12 juin que « rien, ni dans son programme ni dans ses propos ne peut laisser penser qu’[elle] établit une distinction entre les citoyens français à raison de leur origine ou de leur « ethnie », précisant qu’[elle avait] affirmé à plusieurs reprises expressément le contraire. » Volontairement ou non, les propos du député européen apportent de l’eau au moulin de Dominique Reynié.
Alors que Marine Le Pen, aidée par son lieutenant Philippot, tente avec un certain succès de s’attaquer au plafond de verre qui surplombe son parti depuis sa création, les propos de Gollnisch, qui n’en est pas à son coup d’essai[2. Gollnisch s’est notamment, et bruyamment, opposé à certaines exclusions dont celle d’Alexandre Gabriac, jugé persona non grata par Marine Le Pen pour avoir exécuté un salut nazi.], jurent dans le décor. Ils rappellent la phrase de Le Pen père en débat face à Lionel Stoléru, le harcelant sur le thème : « avez-vous la double nationalité israélienne ? », épisode parmi les moins glorieux de l’histoire du parti lepéniste, selon moi tout aussi grave que l’affaire du « point de détail ».
Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, mais l’autorité de Marine Le Pen est en cause. Son silence assourdissant, ainsi que celui de Florian Philippot[3. Entre la rédaction de cet article et sa publication, Florian Philippot a finalement réagi, href= »http://lelab.europe1.fr/t/florian-philippot-prend-la-defense-de-bruno-gollnisch-apres-ses-propos-sur-les-origines-d-eduardo-rihan-cypel-10413″>interrogé sur l’antenne de RTL. Une réaction digne des plus grands contorsionnistes du cirque français.], alors que Gollnisch piétine la ligne officielle du FN marinisé, en dit long sur les dissensions qui demeurent dans son parti, et les difficultés qu’elle connaît pour imposer sa ligne idéologique.

*Photo : fnational.

Manif Pour Tous : La force tranquille

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Il y a des moments où un peuple sent qu’il se trouve face à des choix qui définissent son identité et conditionnent son avenir. Comme lorsque Renan publiait, à l’issue de la victoire prussienne, La Réforme intellectuelle et morale, nous vivons des temps d’incertitude et de remise en cause qui appellent des choix clairs et déterminés.
Mme Taubira a parlé du mariage homosexuel comme d’une « réforme de civilisation » et elle a eu raison. La remise en cause, par un gouvernement soumis à la pression de lobbies ultra-minoritaires, des fondements de la vie en société, a suscité une contestation pacifique, respectueuse de la dignité et de l’orientation sexuelle de chacun – en clair, absolument pas homophobe. Cela fut, j’en suis certain, une des raisons du succès du mouvement. Par son ampleur insoupçonnée, cet élan a surpris tout le monde, y compris ses initiateurs.
Après huit mois d’une intense bataille politique et au terme d’une mobilisation historique qui a vu à trois reprises plus d’un million de Français battre le pavé parisien, il est temps de se livrer à l’exercice « bilan et perspectives ».
La première surprise, c’est l’irruption sur la scène publique d’une France « bien élevée », selon l’expression de Gabrielle Cluzel. Souvent bourgeoise et provinciale, formée de familles parfois nombreuses, elle n’a pas la culture de la rue des professionnels de la contestation. Cette France silencieuse, qui paye des impôts et dont les démêlés avec la police se réduisaient jusqu’alors à des amendes pour stationnement interdit, n’a guère l’habitude de défiler. Et pourtant, elle a sacrifié ses dimanches, bravant la pluie, surmontant la fatigue, pour dire calmement son mécontentement. Pour la réveiller, il aura fallu la pousser à bout.[access capability= »lire_inedits »]
Cette « France tranquille », comme l’a nommée Valeurs actuelles, ne se taira plus. Car elle a désormais acquis une conscience politique et une culture de la résistance qui étaient jusque-là l’apanage de la gauche. Face à un État qui orchestre l’inversion des valeurs, des gens sans histoire qui étaient traditionnellement les piliers de l’ordre établi sont devenus des révolutionnaires maniant tous les moyens légaux et pacifiques d’une démocratie pour combattre l’idéologie dominante. Désormais, les conservateurs s’appellent Manuel Valls, Caroline Fourest et Christiane Taubira tandis que les révolutionnaires se nomment Frigide Barjot, Ludovine de La Rochère ou Béatrice Bourges.
Cette France s’est dressée parce qu’elle a pris conscience de la gravité de la situation. Ce faisant, elle a découvert qu’elle pouvait peser sur le cours de l’Histoire, que rien n’était écrit d’avance.
Il faut souligner que ce fut une mobilisation politique, au sens noble du terme, en cela qu’elle défendait le Bien commun, et pas des intérêts catégoriels ou corporatistes. Les manifestants ne réclamaient aucun avantage, aucun bénéfice. La noblesse d’un engagement se mesure à la part de désintéressement qu’il comporte.
Un mouvement est né. Venu de la société civile, il échappe aux clivages traditionnels. Enfermés dans leurs querelles internes ou prisonniers de leurs intérêts de boutiques, les partis politiques sont à la traîne. Tant mieux : cela évite toute récupération. Au-delà des divergences de stratégies et de sensibilités, l’unité de ce mouvement réside dans la volonté partagée de défendre les fondements de la civilisation, quelque chose de plus important encore que les batailles électorales.
Cependant, ce courant issu des profondeurs de l’enracinement français va durablement s’installer dans le paysage politique. Il restera en dehors des partis, mais les partis devront composer avec lui. Il sera juge et arbitre, en particulier dans les urnes, de la sincérité et de la vérité des convictions politiques. On le verra dès les élections municipales en mars 2014.
Cette mobilisation est née de la prise de conscience de l’impérieuse nécessité de conserver notre identité de civilisation, menacée au premier chef par les nombreuses inventions du libertarisme hédoniste, une idéologie qui, sous couvert de liberté, veut organiser la déconstruction par l’État de tous les liens qui attachent l’homme à sa nature, sa famille, sa filiation, son travail, son histoire, sa religion, sa province et sa nation, afin qu’il ne soit plus qu’un consommateur individualiste et déraciné. En toile de fond, on ne peut être insensible au « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus, qui voit la culture occidentale s’effacer au profit des « cultures d’origine » des populations allogènes.
La Manif pour tous est un véritable « Mai-68 à l’envers », une contre-révolution au sens étymologique du terme. Elle montre un cap idéologique qui est l’exact inverse de celui que fixait jusque-là le monde occidental. Ce débat, qui a pour enjeu l’avenir de notre civilisation, doit impérativement échapper aux contingences politiques pour s’adresser aux profondeurs du cœur humain ; car, comme le souligne Péguy, « tout commence en mystique et finit en politique ».[/access]

*Photo : Mon_Tours.

De quelques tics chics

Cela fait longtemps que j’ai envie de dresser une petite nomenclature personnelle de quelques tics de langage chics, de ces expressions qui font de l’effet mais ne signifient rien, de ces formulations pompeuses et ridicules et, pour résumer, de ces moments où l’intelligence, la parole et l’écriture tournent à vide.
Qu’on ne croie pas une seconde que, les dénonçant, je m’en juge exempt. Au contraire. C’est parce que je les crains chez moi que je prends la précaution de m’en moquer.
Il y a, évidemment, tous les « jubilatoire » qui, en matière culturelle, surtout pour le cinéma, parfument mécaniquement beaucoup de critiques sans éclairer véritablement.
Les « incontournable » qui s’installent bêtement dans des phrases qui mériteraient mieux.
Les « quelque part » dont on abuse et qui manifestent qu’on remplace une pensée précise qu’on ne trouve pas par une approximation qui laisse dans le flou.
Les « je me suis mis en danger » d’acteurs qui pourtant n’évoquent pas des scènes à la James Bond mais tout simplement l’exercice normal de leur métier.
L’habituel hommage après chaque nouveau roman : « C’est le meilleur qu’il a écrit », de sorte qu’on n’a qu’à attendre le suivant pour avoir droit à la même hyperbole.
Les ineptes « je ne juge pas » ou « il ne faut pas juger » au moment même où l’autre est évalué et où surtout la vie elle-même, la proximité qu’elle induit, les comparaisons qu’elle suscite, les hiérarchies qu’elle fait naître imposent sans cesse, implicitement ou clairement, les jugements inévitables de la quotidienneté.
Je pourrais continuer ainsi longtemps. Chacun a sa grille négative, chacun pourra utilement compléter la mienne.
Mais c’est déjà ça.

Iran : des chrétiens modérément persécutés ?

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L’Iran a officiellement un nouveau président : Hassan Rohani a été investi le 3 août dernier. Élu le 14 juin 2013, le successeur du très critiqué Mahmoud Ahmadinejad avait apporté son soutien aux opposants qui dénonçaient les élections truquées de 2009 destinées à lui faire conserver le pouvoir. L’homme est présenté comme un modéré en Occident, mais le sort des chrétiens ne connaîtra probablement pas d’amélioration notable sous sa présidence.
Depuis la Révolution de 1979 qui a renversé le Shah, l’Iran est une théocratie, avec un partage du pouvoir entre les religieux et les élus du peuple. Le christianisme y est plus ou moins toléré, essentiellement pour la façade politique du pays à l’international. Dans les faits, les chrétiens ne peuvent utiliser la langue nationale, le farsi, lors de leurs cultes le vendredi, jour férié, ce qui les pénalise dans l’expression de leur foi – seuls les Assyriens et les Arméniens, communautés historiques, échappent alors à la difficulté puisqu’ils utilisent leurs propres langues vernaculaires lors de leurs rencontres ecclésiales. Les arrestations de chrétiens sont courantes, et des témoignages font part de tortures à leur encontre en prison. Gravement malade, le pasteur Behnam Irani, officiellement arrêté pour « activités contre la sécurité nationale », subit une hypocrite sentence capitale dans sa cellule, en ne recevant aucun traitement médical. Le pouvoir fait pression sur les églises pour obtenir les noms des chrétiens. Et surtout, l’Iran a fait parler les chancelleries occidentales, principalement l’Allemagne, en condamnant à mort le pasteur Youssef Nadarkhani avant de le relaxer sous la pression internationale. Cette politique de discrimination et de persécution ne devrait pas changer avec la nouvelle présidence, le pouvoir appartenant aux religieux, et Rohani n’étant pas plus favorable à la liberté de culte que ses prédécesseurs.
Si le peuple iranien choisit ses députés ou son président, la souveraineté ne réside ni dans ce peuple ni dans le Parlement, mais est censée être divine. Au pouvoir civil se superpose celui des religieux, application de la théorie du velayat-e faqih (le gouvernement du docte juriste), le vrai pouvoir est entre les mains du clergé chiite, précisément du Guide de la Révolution, (valiy-e faqih) actuellement Ali Khamenei, et du Conseil des Gardiens, les fameux pasdaran.
Le Guide suprême de la Révolution, qui est désigné par 86 experts, décide de la politique étrangère, militaire, et surtout, en matière intérieure, il contrôle le pouvoir judiciaire dont il nomme le chef pour un quinquennat, le procureur général et le chef de la Cour suprême. Et le pouvoir judiciaire dominé par le Guide propose au Parlement les noms de la moitié des douze membres du Conseil des gardiens de la Révolution, l’autre moitié étant nommée par le Guide lui-même. Ce conseil totalement acquis au valiy-e faghih vérifie que les lois ne se posent pas en porte-à-faux avec la Constitution et l’islam.
Dans une telle situation théocratique, le sort des minorités religieuses non chiites est délicat, l’islam étant la religion de l’Etat et l’intolérance étant défendue jusque par la justice soumise au clergé. Les études de Rohani dans une université britannique, ainsi que sa maîtrise de plusieurs langues occidentales ne changeront que peu de choses, sinon rien, au quotidien politique, judiciaire et administratif des chrétiens, d’autant que si Rohani est décrit comme modéré, n’oublions pas que la valeur de cet adjectif reste relative. Le nouveau président est apparemment un modéré par rapport à Ahmadinejad, cela n’en fait pas de facto un démocrate chevronné. D’ailleurs, sa politique étrangère souligne qu’il entend poursuivre la même diplomatie : sa position sur le dossier nucléaire et son refus de l’existence d’Israël le situent dans la continuité de son prédécesseur.
Signe de continuité, même après l’élection du nouveau président, la justice n’a pas amorcé un virage plus clément et moins intolérant, ne cherchant pas à plaire à l’avance au successeur d’Ahmadinejad. Les condamnations de chrétiens n’ont pas cessé, huit membres du plus grand mouvement d’églises clandestines ont été condamnés à plusieurs années de prison, à la mi-juin, allant de une à six années, toujours officiellement pour « action contre la sécurité nationale et propagande à l’encontre de l’ordre établi ».
Privé de soins dans sa cellule où il se meurt d’un ulcère à l’estomac, le pasteur Behnam Irani, pourrait bien décéder, enfermé, sous la présidence du « modéré » Rohani qui, même s’il se prenait de sympathie pour les droits de l’homme dont ceux des chrétiens, ne pourrait rien changer seul à sa situation.

*Photo : Majeedshots.

Manif pour Tous : La bonne nouvelle

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Difficile d’apprécier la situation de l’Église catholique en France après le premier acte de la querelle sur le droit des homosexuels de se marier et d’avoir légalement des enfants. Sa position est évidemment renforcée : les catholiques ont montré qu’ils pouvaient faire masse et persévérer dans l’affirmation de leur position, ce qui a surpris et exaspéré les laïques de profession, mais leur a attiré aussi des sympathies à l’extérieur. Cependant, le catholicisme s’est peut-être, en l’occurrence, moins affirmé qu’il n’a profité des maladresses et contradictions du camp adverse, que l’on a vu osciller entre l’éloge du débat et la crainte de débattre : « Le débat a déjà eu lieu ! » ; « C’était un engagement présidentiel ! » ; « Cette loi n’enlève rien à personne ! » ; « Les opposants sont homophobes ! » Pour mieux comprendre ce choix d’étouffer le débat, il faut lire ceux qui, au-delà du refrain égalitariste, apparaissent comme les théoriciens d’un projet qui va bien plus loin que la loi Taubira. Le futur qu’ils dessinent est pour le moins inquiétant : découplage de la génération et de la filiation (l’adoption devenant le modèle de la parenté), apparition de familles à trois pattes…, avec comme horizon, grâce à la PMA généralisée et à la GPA, une reproduction délivrée de la rencontre homme/femme, autrement dit une humanité où les faiblesses du corps propre ne borneront plus nos rêves de toute-puissance. Une humanité sans limites.
Si ces faramineuses perspectives n’ont pas suscité plus d’inquiétudes, c’est, bien sûr, à cause du voile d’ignorance que déploie devant elles l’idéologie du progrès : après le divorce, l’avortement, la contraception, le divorce par consentement mutuel, le PACS, le mariage gay était la marche suivante, la suite inéluctable. Vulgate d’autant plus prégnante que l’Église se trouvait chaque fois au premier rang des opposants, donnant elle aussi l’impression qu’elle ressassait la même rengaine. Du coup, les réflexions des responsables religieux ont eu peu d’écho, et encore moins d’influence sur les parlementaires.
Ce qui a finalement ému l’opinion, c’est la situation des enfants concernés, point sur lequel les Manifs pour tous ont efficacement insisté.[access capability= »lire_inedits »] C’est ainsi que l’acceptation (réticente) du nouveau mariage s’est conjuguée au refus que soit changé le régime de la filiation ou étendu le droit à la PMA. En définitive, on croyait que ceux qui s’identifient plus ou moins comme catholiques allaient se marginaliser. Ils ont au contraire été le noyau actif autour duquel s’est cristallisée une protestation plus large, qui a débordé sur la culture laïque, comme le montre la fronde des sénateurs chevènementistes. Preuve qu’en France, le « tout à la liberté individuelle » ne bute pas seulement, comme ailleurs en Europe, sur une empreinte religieuse qui s’efface, mais aussi sur une morale collective non religieuse, dite républicaine – la même qui, dans le passé, s’est opposée au port du voile et à la burqa.
Que la majorité de l’épiscopat et de la presse catholique n’aient pas anticipé le succès, cela a de quoi intriguer. Habituée à jouer perdante, c’est-à-dire à s’incliner après avoir exposé ses objections, l’institution ne voyait qu’une alternative : imposer ses vues ou s’aligner. Il semble que les choses soient désormais plus compliquées. On entend dire que « les catholiques doivent assumer leur position minoritaire »[1. Voir par exemple le texte « Poursuivons le dialogue ! », publié en mai 2013 par le « Conseil famille et société » de la Conférence des évêques de France. Le même organisme a publié en septembre 2012 un texte sur le projet de loi intitulé « Ouvrons le débat ! »]. Cette formule ne les rappelle pas seulement au devoir de respecter la majorité politique, elle leur assigne une nouvelle mission : exprimer leurs sentiments, mais de manière à être entendus à l’extérieur, faute de quoi ils risquent de ne perdurer que comme « contre-culture », protestation, arrière-garde ?
Cette nouvelle donne implique une redistribution des cartes entre les différents courants du monde catholique. On opposait classiquement la masse bourgeoise et passive des plus ou moins pratiquants aux militants actifs dans la société. Mais aujourd’hui, c’est la majorité qui « s’active ». Du coup, les cathos de gauche réalisent qu’ils pèsent peu quand ils ne servent pas d’intermédiaires avec la modernité ambiante. Dès lors que le réformisme où ils essaient d’attirer l’Église n’est plus social mais « sociétal », ils se retrouvent en position de minorité dans la minorité, mal à l’aise dans leur conscience de pionniers. Ce malaise était perceptible dans le courrier des lecteurs de La Croix, où on a pu lire de multiples appels à la compassion et à la compréhension à l’égard des couples homos et de nombreuses critiques du manque de débat dans l’Église. Certains ont même laissé éclater leur hargne face à la bonne conscience, d’honnêtes gens autoproclamés : des gens de Bien d’autant plus sûrs de leur fait qu’ils ont aussi des biens, a-t-on entendu.
Le catholicisme est donc confronté à une alternative dont aucune branche ne peut le satisfaire : soit il se marginalise à la manière des sectes, soit il s’adapte au risque de se diluer. La bonne sortie, que le « mouvement » a fait entrevoir, mais seulement entrevoir, serait une participation utile aux débats d’une société manquant d’horizon. Dans cette perspective, la majorité, semble-t-il, des évêques cherche à faire fond sur des valeurs communes aux croyants et aux autres. C’est ainsi qu’à propos du mariage, le « Conseil famille et société » oppose à l’individualisme débridé un « bien commun » qui reste à définir et la « défense des plus faibles », catégorie qui comprend aussi bien les homos que les enfants actuels et les enfants à naître.
Le problème, c’est que le monde catholique paraît trop étranger à ces questions pour pouvoir y intervenir de façon crédible. Invoquer les lois de la nature[2. La défense de la nature humaine peut avoir de bons usages, comme dans les années 1930, quand l’Église catholique s’opposait à l’eugénisme, admis et pratiqué en Allemagne, aux USA et dans les pays protestants.] et de la tradition ne suffit pas à répondre aux besoins d’un monde où le libertarisme se conjugue à l’absence de toute vision de l’avenir. Pour être audible, l’Église devrait acquérir les compétences voulues, en particulier sur le sujet désormais incontournable de l’homosexualité, compétences que l’opinion lui dénie, non sans raisons. À lire les documents récents de l’épiscopat, on reste perplexe : ils expriment, certes, compréhension et même considération pour les couples homos et leur désir de stabilité, mais cette estime s’applique-t-elle aux seuls sentiments ou s’étend-elle à la relation sexuelle ? Est-ce la continence et seulement la continence qu’on recommande aux homos ? Ce flou ne permettra pas de faire avancer une véritable intercompréhension entre homosexuels et hétérosexuels[3. À cela, le slogan égalitariste ne contribue en rien, au contraire, puisqu’il suggère qu’il ne faut rien dire de la personnalité homosexuelle. Comme on le sait depuis Cannes, le cinéma a décidé de « rompre le silence » à ce propos. Mais cela produira-t-il de l’intercompréhension ? En tout cas, L’Inconnu du lac, loué et primé, m’a paru donner de l’homosexualité une représentation sinistre.], qui fait cruellement défaut. On attend d’autant plus l’Église sur ce terrain qu’elle a historiquement, dans son appareil, une grande expérience de l’homosexualité vécue – bien ou mal. Cela suppose évidemment qu’elle s’explique avec sincérité sur ce qu’elle a dit, sur ce qu’elle a fait et sur ce qu’elle a couvert, et même qu’elle s’interroge sur ses textes : que signifie, par exemple, dans l’Épître aux Romains, la corrélation insistante entre homosexualité et idolâtrie ?
La « compétence » à conquérir porte aussi, plus généralement, sur la question cruciale de l’institution, de l’inscription dans l’histoire de nos expériences de vie, donc sur le dépassement de l’individualisme actuel. Si l’Église ne sait lui opposer, outre la nature, que des abstractions ou des bons sentiments, si elle ne pose pas la question de l’avenir que l’on prépare, c’est parce qu’elle se voit toujours comme l’Institution par excellence, représentant l’humanité entière. Il lui faudra rompre avec cet exclusivisme.
L’épisode des Manifs pour tous a conforté, mais aussi divisé et déconcerté, le monde catholique. Certes, le catholicisme est apparu comme un recours possible dans un monde dézingué. Mais aider ce monde à réinventer l’avenir est une tout autre affaire. S’il n’y parvient pas, non seulement le catholicisme faillira à sa responsabilité à l’égard du monde, mais il risque de s’enfoncer dans la nostalgie et la réaction. Cathos, encore un effort ![/access]

*Photo : -ANFAD-.

Mardi soir sur Arte : la Norvège, deux ans après Breivik

Dans un documentaire qui passera ce mardi soir sur Arte, Daniel Leconte  explore la Norvège, deux ans après le « traumatisme Breivik », et à  trois semaines des prochaines élections législatives, les premières depuis le drame. 
Un voyage des périphéries vers le centre, qui est l’occasion d’avoir un aperçu complet de la Norvège contemporaine, enrichi par des témoignages variés, d’un militant d’extrême droite à une survivante d’Utoya en passant par un millionnaire, des pêcheurs, un paysan et même un humoriste !
Coté médaille, le « pays des gens heureux » présente donc  de nombreux « bons points » : ressources pétrolières qui assurent au pays un des taux de chômage les plus bas du monde, égalité des sexes, transparence en politique, multiculturalisme…  Le pays le plus riche du monde (en PIB par habitant), n’affiche pas sa richesse façon Golfe, il a fait le choix de réinvestir tous les revenus tirés de l’exploitation du pétrole dans un Etat-providence qui prend la vie des citoyens en main du berceau à la tombe.
Mais le « miracle norvégien » a bien sûr ses revers. Ainsi, derrière le triomphe de l’égalité homme-femme se cache une véritable guerre des sexes qui devient un fardeau pour certains individus. Une coiffeuse d’Oslo, qui a dû remplacer la traditionnelle dichotomie coupe homme/coupe femme, jugée discriminante à cause de la différence de prix, par la plus neutre appellation coupe classique/coupe technique, témoigne : « J’en ai assez de ces discussions permanentes autour de la parité, ça me fatigue. Parfois j’aimerais un peu plus de différences entre les sexes. Qu’un homme me tienne la porte, comme en France. ».
Quant au fameux « Etat-providence » et son chômage quasi inexistant, il s’accompagne d’un assistanat systématique qui camoufle la réalité d’une société à deux vitesses. Ainsi des villages entiers, remplis de personnes mis « en incapacité » pour truquer les chiffres du chômage, se retrouvent sous perfusion sociale.
Même l’idéal de transparence et de lutte contre la corruption a ses travers : il se manifeste par un Etat intrusif, voire policier qui livre ses citoyens les plus riches à la vindicte publique. Ainsi, Dagfin, s’est-il vu attribuer la troisième richesse du comté par le serveur électronique de l’Etat qui publie la liste des revenus de tous les citoyens. Une erreur administrative qui met en colère cet humble paysan : « Ça m’a fait honte »,  confie-t-il à la caméra. C’est qu’ici, on cultive la « mauvaise conscience », mélange d’honnêteté et d’austérité propre à l’identité protestante indigène. Personne ne songerait à s’acheter plusieurs grosses voitures, affirme un millionnaire, qui se garde bien d’étaler sa richesse.
Enfin, le documentaire aborde le cas Breivik, et ce que les Norvégiens ont retenu du drame.  « Il est fou, il n’y a rien à comprendre » affirme un homme politique, traduisant ainsi le sentiment général : très peu d’analyses, refus de considérer la dimension politique de l’acte, obsession du consensus, la plupart des gens, et l’ensemble de la classe politique semblent considérer qu’Utoya n’est qu’un accident, œuvre d’un déséquilibré, et ne dit rien sur la société norvégienne.
Pourtant, Breivik a été jugé normal par la médecine, et il semble donc que son acte doive trouver une réponse politique. Si le Parti du Progrès (FRP), volontiers qualifié de populiste, a souffert du fait que Breivik ait appartenu un temps à ses rangs, il pourrait, du fait des difficultés croissantes que pose l’immigration massive (1 habitant sur 3 d’Oslo est immigré), faire un score conséquent aux prochaines législatives.

Daniel Leconte,« I love democracy, Norvège : le pays des gens heureux », Arte, ce soir à 23h35.

Les vacances de Monsieur Hollande

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Ce n’est pas irrespect de ma part mais le problème des vacances du gouvernement est devenu à ce point lancinant et ridicule depuis des semaines qu’on est invinciblement porté à faire référence à Jacques Tati et aux vacances de Monsieur Hulot.
On a bien compris que l’an dernier, le président de la République en avait trop pris au mois d’août, et à Brégançon, un lieu où il se sentait autant enfermé qu’à l’Elysée. Il se l’était beaucoup reproché et avait expliqué sa chute rapide dans les sondages par cette estivale maladresse alors qu’elle était liée plutôt aux cafouillages politiques et parlementaires qui précédaient.
Il a donc décidé, cette année, de réduire ses vacances et celles du gouvernement malgré les objurgations du Premier ministre et de quelques ministres. Elles dureront du 2 août au 19 août.
Est-il normal que ce sujet ait autant occupé les esprits politiquement et médiatiquement ? N’y avait-il rien de mieux à faire pour la France d’aujourd’hui que de débattre du repos de nos gouvernants, de sa durée et de ses modalités ? Il y a quelque chose d’indécent dans le hiatus entre ces soucis et l’immensité des difficultés auxquelles le Pouvoir doit s’affronter et qui n’interdisent pas une pause, mais au moins qu’on ne constitue pas ce thème en enjeu dominant.
Un ministre a vu juste qui persifle : « Ne pas prendre de vacances, c’est un truc de losers » (Libération). Cette appréciation pertinente révèle surtout le malaise de notre président de la République à trouver le ton adéquat, à définir le rythme cohérent et à choisir la bonne démarche. Hier, c’était trop et aujourd’hui, c’est trop ostensiblement une ascèse qui ne trompera personne et ne fera pas gagner un pouce au gouvernement dans l’estime de l’esprit public. François Hollande ne parvient pas à mettre en oeuvre avec naturel l’équilibre des droits et des devoirs, obsédé qu’il est par l’envie de ne pas suivre les traces de Nicolas Sarkozy tout en s’inspirant à l’évidence de l’exemple atypique de celui-ci pour la forme de sa présidence. Le beau concept de normalité, qui aurait pu être opératoire s’il avait été incarné avec simplicité, est, dans la réalité, totalement altéré parce que le chef de l’Etat s’interroge en permanence pour déterminer quelle normalité est acceptable et quelle autre insupportable.
Ce flou suscite paradoxalement une focalisation sur ce qui devrait être largement au second plan pour un Pouvoir responsable et en pleine action. Celui-ci, dans la presse et l’urgence, aurait toutes les raisons du monde pour se tenir à mille lieues de ces préoccupations d’intendance personnelle quand la gestion de la France elle-même pose d’infinis problèmes d’intendance, et de quelle ampleur !
Des critiques, alors, sont formulées qui partisanes ou profondes tirent des conclusions de ces approximations liées à l’organisation politique des vacances.
Un Dominique Bussereau se laisse aller à un jeu de mots facile : « On ne reproche pas au Pouvoir ses vacances mais sa vacance. »
François Baroin renchérit et il n’a pas tort : « Il est surréaliste et navrant de voir les ministres se plaindre de fatigue alors qu’ils sont en poste depuis un an. »
Olivier Dartigolles, pour le PCF, cingle plus rudement quand il affirme que « cette communication sur l’été sacrifié des ministres laisse un goût amer quand on pense aux millions de vrais oubliés des vacances ».
S’il y a de remarquables communicants, j’en suis persuadé, dans l’environnement amical de François Hollande, je ne suis pas convaincu, en revanche, de la qualité et de l’efficacité de ceux, ministres, conseillers, professionnels, qui gèrent la communication du Pouvoir au quotidien.
Car reconnaissons tout de même l’étrange tour de force négatif d’avoir réussi à faire naître et durer des polémiques non pas sur la politique et les mesures du Gouvernement mais sur ses siestes.

*Photo : Webstern Socialiste/lisemai.

Tristes touristes

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paucard tourisme vacances

Le système reprend toujours, avec sa patte fouisseuse, ce qu’il a accordé de sa main pateline. Les congés payés, en 1936, c’est chouette. Certes, comme aurait dit de Gaulle − d’ailleurs il l’a dit[1. « Le bifteck-frites, c’est bon. La 4CV, c’est utile. Les vacances, c’est chouette. Mais tout cela ne constitue pas une ambition nationale. » Cité par Philippe Ragueneau dans Humeurs et humour du général.] −, cela ne constitue pas une ambition nationale, mais cela faisait quand même du bien au populo à gapette quand il a commencé à quitter les quartiers sordides, les taudis avec les toilettes sur le palier, les odeurs de chou, d’urine des cours sordides, pour se retrouver à l’air pur, ne serait-ce que le dimanche, dans les guinguettes « quand on s’promène au bord de l’eau »[2. Chanson de Maurice Yvain et Julien Duvivier, interprétée par Jean Gabin dans le film La Belle Équipe de Julien Duvivier (1936).]. Aux prolos, on ne prenait encore que le prix de la moule-frites, du « petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles »[3. Chanson de Jean Dréjac.]. Pas de voiture, pas d’essence à payer, seulement les frais des rustines ou des pneus de rechange.
Les congés payés vont rapidement devenir les congés payants quoique, devant le beau marché qui s’offre, les débuts soient lents. Ces cochons de travailleurs se rendent dans leurs familles, dans les campagnes, logent dans deux pièces d’une grande maison ou sous-louent une grange, un grenier, bref, ils sont dans le « petit trou pas cher » des années 1950. Malheureusement, la société paysanne disparaît.[access capability= »lire_inedits »] Il y a plus de monde dans les villes que dans les campagnes, ce que consacre Mai-68. La smalah des publicitaires, marchands de voyages et autres communicateurs prend le pouvoir. À ceux qui « gagnent leur vie », on propose toutes sortes de promenades dont les pires sont celles qu’on peinturlure d’alibi culturel. Du Brecht dans une abbaye ; du Boulez dans une chapelle ; du Tartignolle partout ! Version moins contraignante que les Soviets partout, mais plus perverse : la culture comme forme évidente de la domination mondialiste. Tout le monde devrait savoir ça.
Ça, c’est pour les plus riches : quatre jours en France coûtent plus cher que quinze à Djerba. Quant aux pauvres ou ceux qui n’ont pas de comité d’entreprise, ils restent chez eux. Au moins, ils ne seront pas cambriolés. Pour ceux qu’une pénurie temporaire d’argent oblige à rester, il y a le triomphe du virtuel : Paris-Plages ! Finalement, le mot d’ordre est partout le même : entassez-vous ! Étalez la barbaque ! À Pise – où la tour ne penche que d’un côté – comme à Rio, à L.A. (prononcer « elle-é ») comme à Bayreuth, les troupeaux débarquent avec les trains des équipages : caméras, appareils photos, ordinateurs, cellulaires, etc. C’est que, voyez-vous, il n’est pas de meilleur film, de meilleur livre d’images que ceux des touristes. Ils savent.
Notre pauvre pays n’aura bientôt plus qu’une seule industrie sérieuse : les vacances. Les Japonais ne sont pas les pires. L’homme en short, avec les pompes de ville et les socquettes grises, sa banane autour de la taille, voilà le vacancier en uniforme. Ce n’est plus une masse de touristes, c’est la marabunta qui bouffe tout sur son passage. Raymond Borde, conservateur en son temps de la Cinémathèque de Toulouse, dans un ouvrage prémonitoire paru avant les « événements » de 1968, L’Extricable, propose que « les municipalités donnent vingt francs par tête de touriste abattu ». Il prophétise la construction d’un Luna Park[4. Parc de loisirs situé à l’emplacement actuel de l’affreux Palais des Congrès, porte Maillot, et qui ne survécut pas à la dernière guerre.] dans la Beauce ! Dans la société libérale mondialisée, il ne faut pas laisser l’individu en repos, il faut le stimuler par des campagnes d’opinion, de « conscientisation » analogues aux souvenirs dits de « rectification » de la révolution culturelle chinoise. C’est pareil pour le paysage français, muséifié, aseptisé, classé mais aussi détruit par les éoliennes ou cette abomination qu’est le viaduc de Millau, édifié dans le seul but avoué de permettre aux touristes de se rendre plus rapidement en Espagne. Le tourisme de masse est un destructeur de civilisation.
Le film Paris au mois d’août, de Pierre Granier-Deferre (1965) est une histoire charmante qui se déroule avant les terribles années des destructions par le béton. Dans les rues du 6e, on voit des librairies partout. Il n’y a plus de mois d’août, d’abord parce qu’il n’y a plus de Paris mais aussi parce que c’est le mois des invasions barbares. La seule consolation, à Paris au mois doux, c’était la Cinémathèque. Cette bonne vieille dame programmait une alternance de classiques et de raretés. C’était trop accorder aux derniers curieux. Elle est désormais fermée au mois d’août. Je vois dans cette fermeture la preuve irréfutable que la culture sert à nous en éloigner. Nous ne sommes plus bons qu’à faire la queue pour les expos, ce dont je me garde bien.
À tous ceux qui voient arriver la période des vacances avec accablement, je n’ai qu’un conseil à donner, plutôt une expérience à partager : RESTEZ CHEZ VOUS ! De préférence les volets clos.[/access]

Exposition Le Corbusier à Bruxelles: un architecte travaille son image

L’exposition qui a débuté au CIVA de Bruxelles il y a quelques semaines s’intitule « Le Corbusier and Photography, Construire l’image », titre bilingue étrange, mais qui suit en cela les règles subtiles de la cohabitation linguistique en Belgique… Il ne s’agit pas en tout cas d’une exposition sur l’architecture mais d’une exploration des liens complexes qu’entretenait Le Corbusier avec les images, celles qu’il utilisait comme illustrations et celles qu’il produisait lui-même.
La scénographie se déploie de manière thématique et la première partie montre plusieurs portraits intimes ou officiels de Le Corbusier : on y constate un goût certain de la mise en scène de soi chez l’architecte. Ensuite, on entre dans le vif du sujet, soit l’usage documentaire que fit Le Corbusier de la photographie. Il sut dès ses débuts s’adjoindre les services des plus grands photographes de son temps, dont R. Burri et L. Hervé : leurs images montrent qu’ils avaient saisi l’aspect révolutionnaire des bâtiments de Le Corbusier, chacun avec son regard personnel. L’architecte entretenait pourtant avec eux des rapports tendus, il se montrait volontiers tyrannique, contestant souvent la qualité des tirages destinés à la publication. En effet la plupart de ces photographies devaient servir d’illustration dans des revues ou des ouvrages d’architecture, mais Le Corbusier recherchait une qualité artistique autant que la fidélité documentaire de l’image technique, d’où les tiraillements avec les photographes. Les images présentées ici dégagent une impression de rigueur voire de sécheresse, fidèles en cela aux lignes directrices des bâtiments.
On découvre plus loin quelques reproductions d’articles que Le Corbusier consacra à ses principales réalisations (Marseille, Ronchamp, Chandigarh et des villas individuelles). Ces documents prouvent que l’architecte utilisait au mieux le rapport image/texte. Le Corbusier publia lui-même quelques ouvrages expérimentaux où il approfondit cette recherche, parfois à travers de petits textes poétiques. Une autre section présente des photos de grandes « fresques » comme il les appelait lui-même, c’est-à-dire d’immenses collages photographiques destinés à être accrochés dans certains de ses bâtiments. L’architecte pratiqua en effet le dessin, la photographie, la peinture mais aussi la tapisserie: certaines œuvres sont présentées dans une petit salle à part de l’exposition. Ces œuvres ne font pas preuve d’une grande originalité, elles ressemblent plutôt à des esquisses qui préfigurent certaines réalisations architecturales. L’art nourrissait l’architecture en quelque sorte.
Une dernière section confronte le regard de « jeunes » photographes au travail de Le Corbusier et parmi ceux-ci Thomas Flechtner se distingue par ses images de Chandigarh. Contrairement aux autres artistes il a photographié cette ville sous la pluie et dans la boue, accordant une grande place aux habitants d’aujourd’hui : de manière subtile l’image pointe ici du doigt le décalage entre l’utopie des années 1950 et la réalité quotidienne des années 2000. Une remise en question de la vision urbanistique de Le Corbusier ?
À travers ces nombreux documents on découvre finalement que Le Corbusier poursuivit tout au long de sa vie une recherche liée aux usages de l’image et à son statut : il semblerait que ces problématiques ne soient pas apparues avec Instagram et Flickr…

« Le Corbusier and Photography, Construire l’image », CIVA, Bruxelles jusqu’au 6 octobre 2013.

La cause de Muray

Philippe Muray causes

Philippe Muray, tout au long de sa vie (ses vies ?), a collaboré à beaucoup de journaux très différents. De l’Art Press de Catherine Millet au Marianne de Jean-François Kahn ; en passant par L’Idiot International d’Edern-Allier et Le Figaro. Parmi ses collaborations les plus durables on peut signaler une chronique pré-apocalyptique destinée à la Revue des deux mondes, dans laquelle Muray a observé la comédie millénariste de l’avant 2000 et l’épanouissement d’homo festivus (textes jubilatoires repris en volume dans Après l’histoire) ; ainsi qu’une collaboration avec le quotidien régional La Montagne, pour lequel Muray a écrit – de 2001 à sa mort en 2006 – une chronique dominicale acide et souvent irrésistiblement drôle sur les bouffonneries langagières et les falsifications intellectuelles des modernes. Quand La Montagne propose à  Muray d’écrire dans ses colonnes – et d’inaugurer une nouvelle rubrique « Chroniques du temps présent » – le journal auvergnat a déjà un passé littéraire prestigieux, marqué par la figure d’Alexandre Vialatte. S’il y a peu de rapport entre la férocité pamphlétaire de Muray et la poésie de l’absurde cultivée par Vialatte, les deux écrivains se retrouvent dans une certaine façon de répondre à l’époque – par le ricanement, voire le rire franc… Le groupe Centre-France La Montagne, avec la complicité des éditions Descartes & Cie, publie – pour fêter le début des grandes vacances, Paris-Plage, la pratique du pédalo et la canicule – un sympathique volume rassemblant un choix de trente-trois chroniques de Muray brassant l’essentiel de ses thématiques habituelles ; augmenté d’une préface de Jean Baudrillard et d’une postface de François Taillandier.
Le propos de Muray part souvent d’informations d’apparence mineures, d’anecdotes, de faits divers, et se déploie vers une réflexion beaucoup plus générale. Ce « coup d’œil » sur les choses du quotidien permet à Muray de dresser un portrait vivant et saisissant de l’époque. S’intéressant au phénomène de la téléréalité-télé-poubelle il écrit : « Il faut arrêter de calomnier les poubelles. C’est insupportable. » Terrible symbole de vacuité intellectuelle, la piscine de Loana fait sens : « Pour qu’il arrive quelque chose, il faut avoir des désirs et des manques. Les personnages du Loft ne sont pas en manque. Ce sont des suicidés à satiété. À côté de Loft Story, ce qui advient dans une poubelle c’est du Shakespeare, c’est du Balzac. Les poubelles ont une grandeur et une noirceur héritée des temps héroïques. On peut y crocheter des tas de trucs plus ou moins pathétiques ou avariés. » Plein de drôlerie, Muray constate que les « Pokémons multicolores » de la téléréalité ne sont plus des « êtres humains à l’ancienne », et peut-être même plus des vivants.
Dans un autre registre, Muray fustige l’europhilie dans plusieurs chroniques, dont Parlons franc dans laquelle il s’attaque (en 2001) au changement de monnaie. Une monnaie qu’il appelle non pas l’euro mais le zgloub. « Il y a quelque chose de foncièrement honnête, dans le cas du zgloub, à désigner d’un nouveau mot ce qui n’a plus aucun rapport avec les anciennes monnaies nationales ; et, plus généralement, à bien marquer par là que la zone zgloub n’a rien à voir avec l’ancienne Europe, ses déchirements, ses querelles religieuses, ses grandes conquêtes maritimes, ses découvertes scientifiques et son art incomparable ». Certaines chroniques tendent au poème en prose, comme la succulente Supprimons le crépuscule dans laquelle il propose aux modernes d’agir enfin contre ce moment de négativité absolue : « Le pessimisme n’est pas démocratique. Le crépuscule non plus. Qui oserait défendre le crépuscule ? Les chiens et loups, peut-être, entre lesquels il faut toujours, à ce moment-là, essayer de se faufiler, ce qui n’est gère commode. Les chauves-souris aussi, sans doute, ainsi que les papillons de nuit et quelques autres espèces comme la chouette de Minerve, le nyctalope, le noctambule, l’insomniaque, le vampire, le moustique et le tueur fou (…) Le crépuscule, en vérité, n’a que trop duré ». Mais si la fantaisie et l’aisance comique sont sensibles à chaque chronique, Muray aborde aussi des sujets aussi sérieux que la guerre en Irak, la croisade hygiéniste contre les fumeurs, les mensonges de Marie-Léonie, l’empire du Bien et ses bienveillantes attentions liberticides, etc. « L’époque qui commence – résume Muray – s’équilibre décidément entre adoration et persécution ; ou entre ferveur et criminalisation. Aux délices que procurent les emballements les plus fougueux se joignent les plaisirs de la traque et du harcèlement. » (Les ânes de garde)
Si l’essentiel des chroniques de ce Causes toujours a déjà été publiée dans la série des Exorcismes spirituels aux Belles Lettres, la bonne surprise de ce petit livre est la présence de textes encore inédits en volumes, de la fin 2005 à 2006. Un argument qui, à lui-seul, devrait convaincre l’amateur de Muray d’acquérir ce bréviaire joyeux et acide de l’antimodernité, qui est aussi un appel débridé à la liberté face aux nouvelles aliénations de l’hygiénisme en short, de la bien-pensance à roulettes, du festivisme généralisé, de l’Europe du zgloub, de la télévision, de la novlangue de progrès et de la censure de confort. Un autre argument devrait convaincre tout un chacun d’acheter Causes toujours : son format avantageux, qui permettra aux randonneurs de le glisser aisément dans leur sac à dos, et aux baigneurs de l’emporter à la plage. Et existe-t-il une expérience estivale plus revigorante que se nourrir de la prose de Muray assis sur un volcan auvergnat, sur un pédalo, au bord d’une piscine à vagues ou mieux, sur le sable fin, au milieu de notre terrifiant prochain : le touriste ?

Philippe Muray, Causes toujours, collection Chroniques du XXIe siècle, Descartes et Cie-La Montagne, 2013.

Gollnisch fait de la persistance

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gollnisch rihan cypel marine

gollnisch rihan cypel marine

Le 2 août dernier, Bruno Gollnisch publiait sur son blog une vidéo dans laquelle il réagissait à l’actualité. Commentant une émission rediffusée sur La Chaîne Parlementaire le 29 juillet et qui avait pour thème l’affaire Méric, il a pris pour cible l’un des participants à ladite émission, le député PS de Seine et Marne Eduardo Rihan-Cypel, incitant ce dernier à faire davantage preuve de modestie au prétexte qu’il serait un « Français de fraîche date »[1. Eduardo Rihan-Cypel, brésilien de naissance, est arrivé en France à l’âge de 10 ans et a été naturalisé en 1998.]. Cette phrase a évidemment fait réagir du côté du Parti socialiste au point que le député a fini par déposer plainte contre le vice-président du FN.
Nous ne sommes pas certains que les propos de Bruno Gollnisch soient pénalement répréhensibles. Rappeler un fait biographique rigoureusement exact, en l’occurrence que le député a été naturalisé français, sera difficilement retenu par les juges comme une incitation à la haine raciale et/ou à la xénophobie. En revanche, cette saillie pose un véritable problème politique au FN, ce qui, au-delà des habituels concerts d’indignation, n’a pas suscité de nombreux commentaires politiques depuis que la polémique enfle sur internet. Rappeler les conditions d’attribution de la nationalité française d’un adversaire politique, comme l’a fait l’ancien adversaire malheureux de Marine Le Pen pour la présidence du FN, et pointer la « fraîche date » de cette entrée dans la citoyenneté, c’est effectuer un tri et une hiérarchie entre les Français. En l’occurrence, Gollnisch considère qu’Eduardo Rihan-Cypel se comporte comme un invité qui abuse de l’accueil qui lui a été fait, alors qu’il use de la liberté d’expression conférée à tout citoyen français. Ajoutons que la procédure de naturalisation comporte des exigences que n’ont dû satisfaire ni ceux qui, comme moi, ont hérité de la nationalité française de leurs parents, ni ceux qui l’ont obtenue par leur naissance sur le sol français de parents étrangers. Au-delà de l’égalité entre les citoyens français qui figure au fronton des édifices publics, et même si l’on se place dans l’esprit de la vieille antienne lepéniste « la nationalité française s’hérite ou se mérite », le député PS n’a pas davantage à s’excuser d’être français que Bruno Gollnisch lui-même.
Si cette saillie de l’eurodéputé pose un problème politique à Marine Le Pen, c’est que cette dernière se voit systématiquement accusée par ses adversaires de vouloir trier et hiérarchiser les citoyens français. Or, dans toutes les émissions auxquelles elle participe, elle martèle inlassablement qu’il n’en est rien et que la fameuse « priorité nationale » s’adresse à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines. Récemment une polémique l’a opposée au politologue Dominique Reynié qui lui faisait ce procès. Il affirmait en effet le 24 avril dernier dans L’Express que « Marine Le Pen [veut] protéger […] ethniquement » l’hexagone, qu’elle propose un « ethnosocialisme » et entend réserver notre modèle social aux Français « de souche ». Dans le même journal, la présidente frontiste répondait le 12 juin que « rien, ni dans son programme ni dans ses propos ne peut laisser penser qu’[elle] établit une distinction entre les citoyens français à raison de leur origine ou de leur « ethnie », précisant qu’[elle avait] affirmé à plusieurs reprises expressément le contraire. » Volontairement ou non, les propos du député européen apportent de l’eau au moulin de Dominique Reynié.
Alors que Marine Le Pen, aidée par son lieutenant Philippot, tente avec un certain succès de s’attaquer au plafond de verre qui surplombe son parti depuis sa création, les propos de Gollnisch, qui n’en est pas à son coup d’essai[2. Gollnisch s’est notamment, et bruyamment, opposé à certaines exclusions dont celle d’Alexandre Gabriac, jugé persona non grata par Marine Le Pen pour avoir exécuté un salut nazi.], jurent dans le décor. Ils rappellent la phrase de Le Pen père en débat face à Lionel Stoléru, le harcelant sur le thème : « avez-vous la double nationalité israélienne ? », épisode parmi les moins glorieux de l’histoire du parti lepéniste, selon moi tout aussi grave que l’affaire du « point de détail ».
Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, mais l’autorité de Marine Le Pen est en cause. Son silence assourdissant, ainsi que celui de Florian Philippot[3. Entre la rédaction de cet article et sa publication, Florian Philippot a finalement réagi, href= »http://lelab.europe1.fr/t/florian-philippot-prend-la-defense-de-bruno-gollnisch-apres-ses-propos-sur-les-origines-d-eduardo-rihan-cypel-10413″>interrogé sur l’antenne de RTL. Une réaction digne des plus grands contorsionnistes du cirque français.], alors que Gollnisch piétine la ligne officielle du FN marinisé, en dit long sur les dissensions qui demeurent dans son parti, et les difficultés qu’elle connaît pour imposer sa ligne idéologique.

*Photo : fnational.

Manif Pour Tous : La force tranquille

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manif pour tous ump cathos

manif pour tous ump cathos

Il y a des moments où un peuple sent qu’il se trouve face à des choix qui définissent son identité et conditionnent son avenir. Comme lorsque Renan publiait, à l’issue de la victoire prussienne, La Réforme intellectuelle et morale, nous vivons des temps d’incertitude et de remise en cause qui appellent des choix clairs et déterminés.
Mme Taubira a parlé du mariage homosexuel comme d’une « réforme de civilisation » et elle a eu raison. La remise en cause, par un gouvernement soumis à la pression de lobbies ultra-minoritaires, des fondements de la vie en société, a suscité une contestation pacifique, respectueuse de la dignité et de l’orientation sexuelle de chacun – en clair, absolument pas homophobe. Cela fut, j’en suis certain, une des raisons du succès du mouvement. Par son ampleur insoupçonnée, cet élan a surpris tout le monde, y compris ses initiateurs.
Après huit mois d’une intense bataille politique et au terme d’une mobilisation historique qui a vu à trois reprises plus d’un million de Français battre le pavé parisien, il est temps de se livrer à l’exercice « bilan et perspectives ».
La première surprise, c’est l’irruption sur la scène publique d’une France « bien élevée », selon l’expression de Gabrielle Cluzel. Souvent bourgeoise et provinciale, formée de familles parfois nombreuses, elle n’a pas la culture de la rue des professionnels de la contestation. Cette France silencieuse, qui paye des impôts et dont les démêlés avec la police se réduisaient jusqu’alors à des amendes pour stationnement interdit, n’a guère l’habitude de défiler. Et pourtant, elle a sacrifié ses dimanches, bravant la pluie, surmontant la fatigue, pour dire calmement son mécontentement. Pour la réveiller, il aura fallu la pousser à bout.[access capability= »lire_inedits »]
Cette « France tranquille », comme l’a nommée Valeurs actuelles, ne se taira plus. Car elle a désormais acquis une conscience politique et une culture de la résistance qui étaient jusque-là l’apanage de la gauche. Face à un État qui orchestre l’inversion des valeurs, des gens sans histoire qui étaient traditionnellement les piliers de l’ordre établi sont devenus des révolutionnaires maniant tous les moyens légaux et pacifiques d’une démocratie pour combattre l’idéologie dominante. Désormais, les conservateurs s’appellent Manuel Valls, Caroline Fourest et Christiane Taubira tandis que les révolutionnaires se nomment Frigide Barjot, Ludovine de La Rochère ou Béatrice Bourges.
Cette France s’est dressée parce qu’elle a pris conscience de la gravité de la situation. Ce faisant, elle a découvert qu’elle pouvait peser sur le cours de l’Histoire, que rien n’était écrit d’avance.
Il faut souligner que ce fut une mobilisation politique, au sens noble du terme, en cela qu’elle défendait le Bien commun, et pas des intérêts catégoriels ou corporatistes. Les manifestants ne réclamaient aucun avantage, aucun bénéfice. La noblesse d’un engagement se mesure à la part de désintéressement qu’il comporte.
Un mouvement est né. Venu de la société civile, il échappe aux clivages traditionnels. Enfermés dans leurs querelles internes ou prisonniers de leurs intérêts de boutiques, les partis politiques sont à la traîne. Tant mieux : cela évite toute récupération. Au-delà des divergences de stratégies et de sensibilités, l’unité de ce mouvement réside dans la volonté partagée de défendre les fondements de la civilisation, quelque chose de plus important encore que les batailles électorales.
Cependant, ce courant issu des profondeurs de l’enracinement français va durablement s’installer dans le paysage politique. Il restera en dehors des partis, mais les partis devront composer avec lui. Il sera juge et arbitre, en particulier dans les urnes, de la sincérité et de la vérité des convictions politiques. On le verra dès les élections municipales en mars 2014.
Cette mobilisation est née de la prise de conscience de l’impérieuse nécessité de conserver notre identité de civilisation, menacée au premier chef par les nombreuses inventions du libertarisme hédoniste, une idéologie qui, sous couvert de liberté, veut organiser la déconstruction par l’État de tous les liens qui attachent l’homme à sa nature, sa famille, sa filiation, son travail, son histoire, sa religion, sa province et sa nation, afin qu’il ne soit plus qu’un consommateur individualiste et déraciné. En toile de fond, on ne peut être insensible au « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus, qui voit la culture occidentale s’effacer au profit des « cultures d’origine » des populations allogènes.
La Manif pour tous est un véritable « Mai-68 à l’envers », une contre-révolution au sens étymologique du terme. Elle montre un cap idéologique qui est l’exact inverse de celui que fixait jusque-là le monde occidental. Ce débat, qui a pour enjeu l’avenir de notre civilisation, doit impérativement échapper aux contingences politiques pour s’adresser aux profondeurs du cœur humain ; car, comme le souligne Péguy, « tout commence en mystique et finit en politique ».[/access]

*Photo : Mon_Tours.

De quelques tics chics

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Cela fait longtemps que j’ai envie de dresser une petite nomenclature personnelle de quelques tics de langage chics, de ces expressions qui font de l’effet mais ne signifient rien, de ces formulations pompeuses et ridicules et, pour résumer, de ces moments où l’intelligence, la parole et l’écriture tournent à vide.
Qu’on ne croie pas une seconde que, les dénonçant, je m’en juge exempt. Au contraire. C’est parce que je les crains chez moi que je prends la précaution de m’en moquer.
Il y a, évidemment, tous les « jubilatoire » qui, en matière culturelle, surtout pour le cinéma, parfument mécaniquement beaucoup de critiques sans éclairer véritablement.
Les « incontournable » qui s’installent bêtement dans des phrases qui mériteraient mieux.
Les « quelque part » dont on abuse et qui manifestent qu’on remplace une pensée précise qu’on ne trouve pas par une approximation qui laisse dans le flou.
Les « je me suis mis en danger » d’acteurs qui pourtant n’évoquent pas des scènes à la James Bond mais tout simplement l’exercice normal de leur métier.
L’habituel hommage après chaque nouveau roman : « C’est le meilleur qu’il a écrit », de sorte qu’on n’a qu’à attendre le suivant pour avoir droit à la même hyperbole.
Les ineptes « je ne juge pas » ou « il ne faut pas juger » au moment même où l’autre est évalué et où surtout la vie elle-même, la proximité qu’elle induit, les comparaisons qu’elle suscite, les hiérarchies qu’elle fait naître imposent sans cesse, implicitement ou clairement, les jugements inévitables de la quotidienneté.
Je pourrais continuer ainsi longtemps. Chacun a sa grille négative, chacun pourra utilement compléter la mienne.
Mais c’est déjà ça.

Iran : des chrétiens modérément persécutés ?

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iran chretiens rohani

iran chretiens rohani

L’Iran a officiellement un nouveau président : Hassan Rohani a été investi le 3 août dernier. Élu le 14 juin 2013, le successeur du très critiqué Mahmoud Ahmadinejad avait apporté son soutien aux opposants qui dénonçaient les élections truquées de 2009 destinées à lui faire conserver le pouvoir. L’homme est présenté comme un modéré en Occident, mais le sort des chrétiens ne connaîtra probablement pas d’amélioration notable sous sa présidence.
Depuis la Révolution de 1979 qui a renversé le Shah, l’Iran est une théocratie, avec un partage du pouvoir entre les religieux et les élus du peuple. Le christianisme y est plus ou moins toléré, essentiellement pour la façade politique du pays à l’international. Dans les faits, les chrétiens ne peuvent utiliser la langue nationale, le farsi, lors de leurs cultes le vendredi, jour férié, ce qui les pénalise dans l’expression de leur foi – seuls les Assyriens et les Arméniens, communautés historiques, échappent alors à la difficulté puisqu’ils utilisent leurs propres langues vernaculaires lors de leurs rencontres ecclésiales. Les arrestations de chrétiens sont courantes, et des témoignages font part de tortures à leur encontre en prison. Gravement malade, le pasteur Behnam Irani, officiellement arrêté pour « activités contre la sécurité nationale », subit une hypocrite sentence capitale dans sa cellule, en ne recevant aucun traitement médical. Le pouvoir fait pression sur les églises pour obtenir les noms des chrétiens. Et surtout, l’Iran a fait parler les chancelleries occidentales, principalement l’Allemagne, en condamnant à mort le pasteur Youssef Nadarkhani avant de le relaxer sous la pression internationale. Cette politique de discrimination et de persécution ne devrait pas changer avec la nouvelle présidence, le pouvoir appartenant aux religieux, et Rohani n’étant pas plus favorable à la liberté de culte que ses prédécesseurs.
Si le peuple iranien choisit ses députés ou son président, la souveraineté ne réside ni dans ce peuple ni dans le Parlement, mais est censée être divine. Au pouvoir civil se superpose celui des religieux, application de la théorie du velayat-e faqih (le gouvernement du docte juriste), le vrai pouvoir est entre les mains du clergé chiite, précisément du Guide de la Révolution, (valiy-e faqih) actuellement Ali Khamenei, et du Conseil des Gardiens, les fameux pasdaran.
Le Guide suprême de la Révolution, qui est désigné par 86 experts, décide de la politique étrangère, militaire, et surtout, en matière intérieure, il contrôle le pouvoir judiciaire dont il nomme le chef pour un quinquennat, le procureur général et le chef de la Cour suprême. Et le pouvoir judiciaire dominé par le Guide propose au Parlement les noms de la moitié des douze membres du Conseil des gardiens de la Révolution, l’autre moitié étant nommée par le Guide lui-même. Ce conseil totalement acquis au valiy-e faghih vérifie que les lois ne se posent pas en porte-à-faux avec la Constitution et l’islam.
Dans une telle situation théocratique, le sort des minorités religieuses non chiites est délicat, l’islam étant la religion de l’Etat et l’intolérance étant défendue jusque par la justice soumise au clergé. Les études de Rohani dans une université britannique, ainsi que sa maîtrise de plusieurs langues occidentales ne changeront que peu de choses, sinon rien, au quotidien politique, judiciaire et administratif des chrétiens, d’autant que si Rohani est décrit comme modéré, n’oublions pas que la valeur de cet adjectif reste relative. Le nouveau président est apparemment un modéré par rapport à Ahmadinejad, cela n’en fait pas de facto un démocrate chevronné. D’ailleurs, sa politique étrangère souligne qu’il entend poursuivre la même diplomatie : sa position sur le dossier nucléaire et son refus de l’existence d’Israël le situent dans la continuité de son prédécesseur.
Signe de continuité, même après l’élection du nouveau président, la justice n’a pas amorcé un virage plus clément et moins intolérant, ne cherchant pas à plaire à l’avance au successeur d’Ahmadinejad. Les condamnations de chrétiens n’ont pas cessé, huit membres du plus grand mouvement d’églises clandestines ont été condamnés à plusieurs années de prison, à la mi-juin, allant de une à six années, toujours officiellement pour « action contre la sécurité nationale et propagande à l’encontre de l’ordre établi ».
Privé de soins dans sa cellule où il se meurt d’un ulcère à l’estomac, le pasteur Behnam Irani, pourrait bien décéder, enfermé, sous la présidence du « modéré » Rohani qui, même s’il se prenait de sympathie pour les droits de l’homme dont ceux des chrétiens, ne pourrait rien changer seul à sa situation.

*Photo : Majeedshots.

Manif pour Tous : La bonne nouvelle

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manif pour tous cathos

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Difficile d’apprécier la situation de l’Église catholique en France après le premier acte de la querelle sur le droit des homosexuels de se marier et d’avoir légalement des enfants. Sa position est évidemment renforcée : les catholiques ont montré qu’ils pouvaient faire masse et persévérer dans l’affirmation de leur position, ce qui a surpris et exaspéré les laïques de profession, mais leur a attiré aussi des sympathies à l’extérieur. Cependant, le catholicisme s’est peut-être, en l’occurrence, moins affirmé qu’il n’a profité des maladresses et contradictions du camp adverse, que l’on a vu osciller entre l’éloge du débat et la crainte de débattre : « Le débat a déjà eu lieu ! » ; « C’était un engagement présidentiel ! » ; « Cette loi n’enlève rien à personne ! » ; « Les opposants sont homophobes ! » Pour mieux comprendre ce choix d’étouffer le débat, il faut lire ceux qui, au-delà du refrain égalitariste, apparaissent comme les théoriciens d’un projet qui va bien plus loin que la loi Taubira. Le futur qu’ils dessinent est pour le moins inquiétant : découplage de la génération et de la filiation (l’adoption devenant le modèle de la parenté), apparition de familles à trois pattes…, avec comme horizon, grâce à la PMA généralisée et à la GPA, une reproduction délivrée de la rencontre homme/femme, autrement dit une humanité où les faiblesses du corps propre ne borneront plus nos rêves de toute-puissance. Une humanité sans limites.
Si ces faramineuses perspectives n’ont pas suscité plus d’inquiétudes, c’est, bien sûr, à cause du voile d’ignorance que déploie devant elles l’idéologie du progrès : après le divorce, l’avortement, la contraception, le divorce par consentement mutuel, le PACS, le mariage gay était la marche suivante, la suite inéluctable. Vulgate d’autant plus prégnante que l’Église se trouvait chaque fois au premier rang des opposants, donnant elle aussi l’impression qu’elle ressassait la même rengaine. Du coup, les réflexions des responsables religieux ont eu peu d’écho, et encore moins d’influence sur les parlementaires.
Ce qui a finalement ému l’opinion, c’est la situation des enfants concernés, point sur lequel les Manifs pour tous ont efficacement insisté.[access capability= »lire_inedits »] C’est ainsi que l’acceptation (réticente) du nouveau mariage s’est conjuguée au refus que soit changé le régime de la filiation ou étendu le droit à la PMA. En définitive, on croyait que ceux qui s’identifient plus ou moins comme catholiques allaient se marginaliser. Ils ont au contraire été le noyau actif autour duquel s’est cristallisée une protestation plus large, qui a débordé sur la culture laïque, comme le montre la fronde des sénateurs chevènementistes. Preuve qu’en France, le « tout à la liberté individuelle » ne bute pas seulement, comme ailleurs en Europe, sur une empreinte religieuse qui s’efface, mais aussi sur une morale collective non religieuse, dite républicaine – la même qui, dans le passé, s’est opposée au port du voile et à la burqa.
Que la majorité de l’épiscopat et de la presse catholique n’aient pas anticipé le succès, cela a de quoi intriguer. Habituée à jouer perdante, c’est-à-dire à s’incliner après avoir exposé ses objections, l’institution ne voyait qu’une alternative : imposer ses vues ou s’aligner. Il semble que les choses soient désormais plus compliquées. On entend dire que « les catholiques doivent assumer leur position minoritaire »[1. Voir par exemple le texte « Poursuivons le dialogue ! », publié en mai 2013 par le « Conseil famille et société » de la Conférence des évêques de France. Le même organisme a publié en septembre 2012 un texte sur le projet de loi intitulé « Ouvrons le débat ! »]. Cette formule ne les rappelle pas seulement au devoir de respecter la majorité politique, elle leur assigne une nouvelle mission : exprimer leurs sentiments, mais de manière à être entendus à l’extérieur, faute de quoi ils risquent de ne perdurer que comme « contre-culture », protestation, arrière-garde ?
Cette nouvelle donne implique une redistribution des cartes entre les différents courants du monde catholique. On opposait classiquement la masse bourgeoise et passive des plus ou moins pratiquants aux militants actifs dans la société. Mais aujourd’hui, c’est la majorité qui « s’active ». Du coup, les cathos de gauche réalisent qu’ils pèsent peu quand ils ne servent pas d’intermédiaires avec la modernité ambiante. Dès lors que le réformisme où ils essaient d’attirer l’Église n’est plus social mais « sociétal », ils se retrouvent en position de minorité dans la minorité, mal à l’aise dans leur conscience de pionniers. Ce malaise était perceptible dans le courrier des lecteurs de La Croix, où on a pu lire de multiples appels à la compassion et à la compréhension à l’égard des couples homos et de nombreuses critiques du manque de débat dans l’Église. Certains ont même laissé éclater leur hargne face à la bonne conscience, d’honnêtes gens autoproclamés : des gens de Bien d’autant plus sûrs de leur fait qu’ils ont aussi des biens, a-t-on entendu.
Le catholicisme est donc confronté à une alternative dont aucune branche ne peut le satisfaire : soit il se marginalise à la manière des sectes, soit il s’adapte au risque de se diluer. La bonne sortie, que le « mouvement » a fait entrevoir, mais seulement entrevoir, serait une participation utile aux débats d’une société manquant d’horizon. Dans cette perspective, la majorité, semble-t-il, des évêques cherche à faire fond sur des valeurs communes aux croyants et aux autres. C’est ainsi qu’à propos du mariage, le « Conseil famille et société » oppose à l’individualisme débridé un « bien commun » qui reste à définir et la « défense des plus faibles », catégorie qui comprend aussi bien les homos que les enfants actuels et les enfants à naître.
Le problème, c’est que le monde catholique paraît trop étranger à ces questions pour pouvoir y intervenir de façon crédible. Invoquer les lois de la nature[2. La défense de la nature humaine peut avoir de bons usages, comme dans les années 1930, quand l’Église catholique s’opposait à l’eugénisme, admis et pratiqué en Allemagne, aux USA et dans les pays protestants.] et de la tradition ne suffit pas à répondre aux besoins d’un monde où le libertarisme se conjugue à l’absence de toute vision de l’avenir. Pour être audible, l’Église devrait acquérir les compétences voulues, en particulier sur le sujet désormais incontournable de l’homosexualité, compétences que l’opinion lui dénie, non sans raisons. À lire les documents récents de l’épiscopat, on reste perplexe : ils expriment, certes, compréhension et même considération pour les couples homos et leur désir de stabilité, mais cette estime s’applique-t-elle aux seuls sentiments ou s’étend-elle à la relation sexuelle ? Est-ce la continence et seulement la continence qu’on recommande aux homos ? Ce flou ne permettra pas de faire avancer une véritable intercompréhension entre homosexuels et hétérosexuels[3. À cela, le slogan égalitariste ne contribue en rien, au contraire, puisqu’il suggère qu’il ne faut rien dire de la personnalité homosexuelle. Comme on le sait depuis Cannes, le cinéma a décidé de « rompre le silence » à ce propos. Mais cela produira-t-il de l’intercompréhension ? En tout cas, L’Inconnu du lac, loué et primé, m’a paru donner de l’homosexualité une représentation sinistre.], qui fait cruellement défaut. On attend d’autant plus l’Église sur ce terrain qu’elle a historiquement, dans son appareil, une grande expérience de l’homosexualité vécue – bien ou mal. Cela suppose évidemment qu’elle s’explique avec sincérité sur ce qu’elle a dit, sur ce qu’elle a fait et sur ce qu’elle a couvert, et même qu’elle s’interroge sur ses textes : que signifie, par exemple, dans l’Épître aux Romains, la corrélation insistante entre homosexualité et idolâtrie ?
La « compétence » à conquérir porte aussi, plus généralement, sur la question cruciale de l’institution, de l’inscription dans l’histoire de nos expériences de vie, donc sur le dépassement de l’individualisme actuel. Si l’Église ne sait lui opposer, outre la nature, que des abstractions ou des bons sentiments, si elle ne pose pas la question de l’avenir que l’on prépare, c’est parce qu’elle se voit toujours comme l’Institution par excellence, représentant l’humanité entière. Il lui faudra rompre avec cet exclusivisme.
L’épisode des Manifs pour tous a conforté, mais aussi divisé et déconcerté, le monde catholique. Certes, le catholicisme est apparu comme un recours possible dans un monde dézingué. Mais aider ce monde à réinventer l’avenir est une tout autre affaire. S’il n’y parvient pas, non seulement le catholicisme faillira à sa responsabilité à l’égard du monde, mais il risque de s’enfoncer dans la nostalgie et la réaction. Cathos, encore un effort ![/access]

*Photo : -ANFAD-.

Mardi soir sur Arte : la Norvège, deux ans après Breivik

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Dans un documentaire qui passera ce mardi soir sur Arte, Daniel Leconte  explore la Norvège, deux ans après le « traumatisme Breivik », et à  trois semaines des prochaines élections législatives, les premières depuis le drame. 
Un voyage des périphéries vers le centre, qui est l’occasion d’avoir un aperçu complet de la Norvège contemporaine, enrichi par des témoignages variés, d’un militant d’extrême droite à une survivante d’Utoya en passant par un millionnaire, des pêcheurs, un paysan et même un humoriste !
Coté médaille, le « pays des gens heureux » présente donc  de nombreux « bons points » : ressources pétrolières qui assurent au pays un des taux de chômage les plus bas du monde, égalité des sexes, transparence en politique, multiculturalisme…  Le pays le plus riche du monde (en PIB par habitant), n’affiche pas sa richesse façon Golfe, il a fait le choix de réinvestir tous les revenus tirés de l’exploitation du pétrole dans un Etat-providence qui prend la vie des citoyens en main du berceau à la tombe.
Mais le « miracle norvégien » a bien sûr ses revers. Ainsi, derrière le triomphe de l’égalité homme-femme se cache une véritable guerre des sexes qui devient un fardeau pour certains individus. Une coiffeuse d’Oslo, qui a dû remplacer la traditionnelle dichotomie coupe homme/coupe femme, jugée discriminante à cause de la différence de prix, par la plus neutre appellation coupe classique/coupe technique, témoigne : « J’en ai assez de ces discussions permanentes autour de la parité, ça me fatigue. Parfois j’aimerais un peu plus de différences entre les sexes. Qu’un homme me tienne la porte, comme en France. ».
Quant au fameux « Etat-providence » et son chômage quasi inexistant, il s’accompagne d’un assistanat systématique qui camoufle la réalité d’une société à deux vitesses. Ainsi des villages entiers, remplis de personnes mis « en incapacité » pour truquer les chiffres du chômage, se retrouvent sous perfusion sociale.
Même l’idéal de transparence et de lutte contre la corruption a ses travers : il se manifeste par un Etat intrusif, voire policier qui livre ses citoyens les plus riches à la vindicte publique. Ainsi, Dagfin, s’est-il vu attribuer la troisième richesse du comté par le serveur électronique de l’Etat qui publie la liste des revenus de tous les citoyens. Une erreur administrative qui met en colère cet humble paysan : « Ça m’a fait honte »,  confie-t-il à la caméra. C’est qu’ici, on cultive la « mauvaise conscience », mélange d’honnêteté et d’austérité propre à l’identité protestante indigène. Personne ne songerait à s’acheter plusieurs grosses voitures, affirme un millionnaire, qui se garde bien d’étaler sa richesse.
Enfin, le documentaire aborde le cas Breivik, et ce que les Norvégiens ont retenu du drame.  « Il est fou, il n’y a rien à comprendre » affirme un homme politique, traduisant ainsi le sentiment général : très peu d’analyses, refus de considérer la dimension politique de l’acte, obsession du consensus, la plupart des gens, et l’ensemble de la classe politique semblent considérer qu’Utoya n’est qu’un accident, œuvre d’un déséquilibré, et ne dit rien sur la société norvégienne.
Pourtant, Breivik a été jugé normal par la médecine, et il semble donc que son acte doive trouver une réponse politique. Si le Parti du Progrès (FRP), volontiers qualifié de populiste, a souffert du fait que Breivik ait appartenu un temps à ses rangs, il pourrait, du fait des difficultés croissantes que pose l’immigration massive (1 habitant sur 3 d’Oslo est immigré), faire un score conséquent aux prochaines législatives.

Daniel Leconte,« I love democracy, Norvège : le pays des gens heureux », Arte, ce soir à 23h35.

Les vacances de Monsieur Hollande

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hollande vacances ete

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Ce n’est pas irrespect de ma part mais le problème des vacances du gouvernement est devenu à ce point lancinant et ridicule depuis des semaines qu’on est invinciblement porté à faire référence à Jacques Tati et aux vacances de Monsieur Hulot.
On a bien compris que l’an dernier, le président de la République en avait trop pris au mois d’août, et à Brégançon, un lieu où il se sentait autant enfermé qu’à l’Elysée. Il se l’était beaucoup reproché et avait expliqué sa chute rapide dans les sondages par cette estivale maladresse alors qu’elle était liée plutôt aux cafouillages politiques et parlementaires qui précédaient.
Il a donc décidé, cette année, de réduire ses vacances et celles du gouvernement malgré les objurgations du Premier ministre et de quelques ministres. Elles dureront du 2 août au 19 août.
Est-il normal que ce sujet ait autant occupé les esprits politiquement et médiatiquement ? N’y avait-il rien de mieux à faire pour la France d’aujourd’hui que de débattre du repos de nos gouvernants, de sa durée et de ses modalités ? Il y a quelque chose d’indécent dans le hiatus entre ces soucis et l’immensité des difficultés auxquelles le Pouvoir doit s’affronter et qui n’interdisent pas une pause, mais au moins qu’on ne constitue pas ce thème en enjeu dominant.
Un ministre a vu juste qui persifle : « Ne pas prendre de vacances, c’est un truc de losers » (Libération). Cette appréciation pertinente révèle surtout le malaise de notre président de la République à trouver le ton adéquat, à définir le rythme cohérent et à choisir la bonne démarche. Hier, c’était trop et aujourd’hui, c’est trop ostensiblement une ascèse qui ne trompera personne et ne fera pas gagner un pouce au gouvernement dans l’estime de l’esprit public. François Hollande ne parvient pas à mettre en oeuvre avec naturel l’équilibre des droits et des devoirs, obsédé qu’il est par l’envie de ne pas suivre les traces de Nicolas Sarkozy tout en s’inspirant à l’évidence de l’exemple atypique de celui-ci pour la forme de sa présidence. Le beau concept de normalité, qui aurait pu être opératoire s’il avait été incarné avec simplicité, est, dans la réalité, totalement altéré parce que le chef de l’Etat s’interroge en permanence pour déterminer quelle normalité est acceptable et quelle autre insupportable.
Ce flou suscite paradoxalement une focalisation sur ce qui devrait être largement au second plan pour un Pouvoir responsable et en pleine action. Celui-ci, dans la presse et l’urgence, aurait toutes les raisons du monde pour se tenir à mille lieues de ces préoccupations d’intendance personnelle quand la gestion de la France elle-même pose d’infinis problèmes d’intendance, et de quelle ampleur !
Des critiques, alors, sont formulées qui partisanes ou profondes tirent des conclusions de ces approximations liées à l’organisation politique des vacances.
Un Dominique Bussereau se laisse aller à un jeu de mots facile : « On ne reproche pas au Pouvoir ses vacances mais sa vacance. »
François Baroin renchérit et il n’a pas tort : « Il est surréaliste et navrant de voir les ministres se plaindre de fatigue alors qu’ils sont en poste depuis un an. »
Olivier Dartigolles, pour le PCF, cingle plus rudement quand il affirme que « cette communication sur l’été sacrifié des ministres laisse un goût amer quand on pense aux millions de vrais oubliés des vacances ».
S’il y a de remarquables communicants, j’en suis persuadé, dans l’environnement amical de François Hollande, je ne suis pas convaincu, en revanche, de la qualité et de l’efficacité de ceux, ministres, conseillers, professionnels, qui gèrent la communication du Pouvoir au quotidien.
Car reconnaissons tout de même l’étrange tour de force négatif d’avoir réussi à faire naître et durer des polémiques non pas sur la politique et les mesures du Gouvernement mais sur ses siestes.

*Photo : Webstern Socialiste/lisemai.

Tristes touristes

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paucard tourisme vacances

paucard tourisme vacances

Le système reprend toujours, avec sa patte fouisseuse, ce qu’il a accordé de sa main pateline. Les congés payés, en 1936, c’est chouette. Certes, comme aurait dit de Gaulle − d’ailleurs il l’a dit[1. « Le bifteck-frites, c’est bon. La 4CV, c’est utile. Les vacances, c’est chouette. Mais tout cela ne constitue pas une ambition nationale. » Cité par Philippe Ragueneau dans Humeurs et humour du général.] −, cela ne constitue pas une ambition nationale, mais cela faisait quand même du bien au populo à gapette quand il a commencé à quitter les quartiers sordides, les taudis avec les toilettes sur le palier, les odeurs de chou, d’urine des cours sordides, pour se retrouver à l’air pur, ne serait-ce que le dimanche, dans les guinguettes « quand on s’promène au bord de l’eau »[2. Chanson de Maurice Yvain et Julien Duvivier, interprétée par Jean Gabin dans le film La Belle Équipe de Julien Duvivier (1936).]. Aux prolos, on ne prenait encore que le prix de la moule-frites, du « petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles »[3. Chanson de Jean Dréjac.]. Pas de voiture, pas d’essence à payer, seulement les frais des rustines ou des pneus de rechange.
Les congés payés vont rapidement devenir les congés payants quoique, devant le beau marché qui s’offre, les débuts soient lents. Ces cochons de travailleurs se rendent dans leurs familles, dans les campagnes, logent dans deux pièces d’une grande maison ou sous-louent une grange, un grenier, bref, ils sont dans le « petit trou pas cher » des années 1950. Malheureusement, la société paysanne disparaît.[access capability= »lire_inedits »] Il y a plus de monde dans les villes que dans les campagnes, ce que consacre Mai-68. La smalah des publicitaires, marchands de voyages et autres communicateurs prend le pouvoir. À ceux qui « gagnent leur vie », on propose toutes sortes de promenades dont les pires sont celles qu’on peinturlure d’alibi culturel. Du Brecht dans une abbaye ; du Boulez dans une chapelle ; du Tartignolle partout ! Version moins contraignante que les Soviets partout, mais plus perverse : la culture comme forme évidente de la domination mondialiste. Tout le monde devrait savoir ça.
Ça, c’est pour les plus riches : quatre jours en France coûtent plus cher que quinze à Djerba. Quant aux pauvres ou ceux qui n’ont pas de comité d’entreprise, ils restent chez eux. Au moins, ils ne seront pas cambriolés. Pour ceux qu’une pénurie temporaire d’argent oblige à rester, il y a le triomphe du virtuel : Paris-Plages ! Finalement, le mot d’ordre est partout le même : entassez-vous ! Étalez la barbaque ! À Pise – où la tour ne penche que d’un côté – comme à Rio, à L.A. (prononcer « elle-é ») comme à Bayreuth, les troupeaux débarquent avec les trains des équipages : caméras, appareils photos, ordinateurs, cellulaires, etc. C’est que, voyez-vous, il n’est pas de meilleur film, de meilleur livre d’images que ceux des touristes. Ils savent.
Notre pauvre pays n’aura bientôt plus qu’une seule industrie sérieuse : les vacances. Les Japonais ne sont pas les pires. L’homme en short, avec les pompes de ville et les socquettes grises, sa banane autour de la taille, voilà le vacancier en uniforme. Ce n’est plus une masse de touristes, c’est la marabunta qui bouffe tout sur son passage. Raymond Borde, conservateur en son temps de la Cinémathèque de Toulouse, dans un ouvrage prémonitoire paru avant les « événements » de 1968, L’Extricable, propose que « les municipalités donnent vingt francs par tête de touriste abattu ». Il prophétise la construction d’un Luna Park[4. Parc de loisirs situé à l’emplacement actuel de l’affreux Palais des Congrès, porte Maillot, et qui ne survécut pas à la dernière guerre.] dans la Beauce ! Dans la société libérale mondialisée, il ne faut pas laisser l’individu en repos, il faut le stimuler par des campagnes d’opinion, de « conscientisation » analogues aux souvenirs dits de « rectification » de la révolution culturelle chinoise. C’est pareil pour le paysage français, muséifié, aseptisé, classé mais aussi détruit par les éoliennes ou cette abomination qu’est le viaduc de Millau, édifié dans le seul but avoué de permettre aux touristes de se rendre plus rapidement en Espagne. Le tourisme de masse est un destructeur de civilisation.
Le film Paris au mois d’août, de Pierre Granier-Deferre (1965) est une histoire charmante qui se déroule avant les terribles années des destructions par le béton. Dans les rues du 6e, on voit des librairies partout. Il n’y a plus de mois d’août, d’abord parce qu’il n’y a plus de Paris mais aussi parce que c’est le mois des invasions barbares. La seule consolation, à Paris au mois doux, c’était la Cinémathèque. Cette bonne vieille dame programmait une alternance de classiques et de raretés. C’était trop accorder aux derniers curieux. Elle est désormais fermée au mois d’août. Je vois dans cette fermeture la preuve irréfutable que la culture sert à nous en éloigner. Nous ne sommes plus bons qu’à faire la queue pour les expos, ce dont je me garde bien.
À tous ceux qui voient arriver la période des vacances avec accablement, je n’ai qu’un conseil à donner, plutôt une expérience à partager : RESTEZ CHEZ VOUS ! De préférence les volets clos.[/access]

Exposition Le Corbusier à Bruxelles: un architecte travaille son image

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L’exposition qui a débuté au CIVA de Bruxelles il y a quelques semaines s’intitule « Le Corbusier and Photography, Construire l’image », titre bilingue étrange, mais qui suit en cela les règles subtiles de la cohabitation linguistique en Belgique… Il ne s’agit pas en tout cas d’une exposition sur l’architecture mais d’une exploration des liens complexes qu’entretenait Le Corbusier avec les images, celles qu’il utilisait comme illustrations et celles qu’il produisait lui-même.
La scénographie se déploie de manière thématique et la première partie montre plusieurs portraits intimes ou officiels de Le Corbusier : on y constate un goût certain de la mise en scène de soi chez l’architecte. Ensuite, on entre dans le vif du sujet, soit l’usage documentaire que fit Le Corbusier de la photographie. Il sut dès ses débuts s’adjoindre les services des plus grands photographes de son temps, dont R. Burri et L. Hervé : leurs images montrent qu’ils avaient saisi l’aspect révolutionnaire des bâtiments de Le Corbusier, chacun avec son regard personnel. L’architecte entretenait pourtant avec eux des rapports tendus, il se montrait volontiers tyrannique, contestant souvent la qualité des tirages destinés à la publication. En effet la plupart de ces photographies devaient servir d’illustration dans des revues ou des ouvrages d’architecture, mais Le Corbusier recherchait une qualité artistique autant que la fidélité documentaire de l’image technique, d’où les tiraillements avec les photographes. Les images présentées ici dégagent une impression de rigueur voire de sécheresse, fidèles en cela aux lignes directrices des bâtiments.
On découvre plus loin quelques reproductions d’articles que Le Corbusier consacra à ses principales réalisations (Marseille, Ronchamp, Chandigarh et des villas individuelles). Ces documents prouvent que l’architecte utilisait au mieux le rapport image/texte. Le Corbusier publia lui-même quelques ouvrages expérimentaux où il approfondit cette recherche, parfois à travers de petits textes poétiques. Une autre section présente des photos de grandes « fresques » comme il les appelait lui-même, c’est-à-dire d’immenses collages photographiques destinés à être accrochés dans certains de ses bâtiments. L’architecte pratiqua en effet le dessin, la photographie, la peinture mais aussi la tapisserie: certaines œuvres sont présentées dans une petit salle à part de l’exposition. Ces œuvres ne font pas preuve d’une grande originalité, elles ressemblent plutôt à des esquisses qui préfigurent certaines réalisations architecturales. L’art nourrissait l’architecture en quelque sorte.
Une dernière section confronte le regard de « jeunes » photographes au travail de Le Corbusier et parmi ceux-ci Thomas Flechtner se distingue par ses images de Chandigarh. Contrairement aux autres artistes il a photographié cette ville sous la pluie et dans la boue, accordant une grande place aux habitants d’aujourd’hui : de manière subtile l’image pointe ici du doigt le décalage entre l’utopie des années 1950 et la réalité quotidienne des années 2000. Une remise en question de la vision urbanistique de Le Corbusier ?
À travers ces nombreux documents on découvre finalement que Le Corbusier poursuivit tout au long de sa vie une recherche liée aux usages de l’image et à son statut : il semblerait que ces problématiques ne soient pas apparues avec Instagram et Flickr…

« Le Corbusier and Photography, Construire l’image », CIVA, Bruxelles jusqu’au 6 octobre 2013.

La cause de Muray

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Philippe Muray causes

Philippe Muray causes

Philippe Muray, tout au long de sa vie (ses vies ?), a collaboré à beaucoup de journaux très différents. De l’Art Press de Catherine Millet au Marianne de Jean-François Kahn ; en passant par L’Idiot International d’Edern-Allier et Le Figaro. Parmi ses collaborations les plus durables on peut signaler une chronique pré-apocalyptique destinée à la Revue des deux mondes, dans laquelle Muray a observé la comédie millénariste de l’avant 2000 et l’épanouissement d’homo festivus (textes jubilatoires repris en volume dans Après l’histoire) ; ainsi qu’une collaboration avec le quotidien régional La Montagne, pour lequel Muray a écrit – de 2001 à sa mort en 2006 – une chronique dominicale acide et souvent irrésistiblement drôle sur les bouffonneries langagières et les falsifications intellectuelles des modernes. Quand La Montagne propose à  Muray d’écrire dans ses colonnes – et d’inaugurer une nouvelle rubrique « Chroniques du temps présent » – le journal auvergnat a déjà un passé littéraire prestigieux, marqué par la figure d’Alexandre Vialatte. S’il y a peu de rapport entre la férocité pamphlétaire de Muray et la poésie de l’absurde cultivée par Vialatte, les deux écrivains se retrouvent dans une certaine façon de répondre à l’époque – par le ricanement, voire le rire franc… Le groupe Centre-France La Montagne, avec la complicité des éditions Descartes & Cie, publie – pour fêter le début des grandes vacances, Paris-Plage, la pratique du pédalo et la canicule – un sympathique volume rassemblant un choix de trente-trois chroniques de Muray brassant l’essentiel de ses thématiques habituelles ; augmenté d’une préface de Jean Baudrillard et d’une postface de François Taillandier.
Le propos de Muray part souvent d’informations d’apparence mineures, d’anecdotes, de faits divers, et se déploie vers une réflexion beaucoup plus générale. Ce « coup d’œil » sur les choses du quotidien permet à Muray de dresser un portrait vivant et saisissant de l’époque. S’intéressant au phénomène de la téléréalité-télé-poubelle il écrit : « Il faut arrêter de calomnier les poubelles. C’est insupportable. » Terrible symbole de vacuité intellectuelle, la piscine de Loana fait sens : « Pour qu’il arrive quelque chose, il faut avoir des désirs et des manques. Les personnages du Loft ne sont pas en manque. Ce sont des suicidés à satiété. À côté de Loft Story, ce qui advient dans une poubelle c’est du Shakespeare, c’est du Balzac. Les poubelles ont une grandeur et une noirceur héritée des temps héroïques. On peut y crocheter des tas de trucs plus ou moins pathétiques ou avariés. » Plein de drôlerie, Muray constate que les « Pokémons multicolores » de la téléréalité ne sont plus des « êtres humains à l’ancienne », et peut-être même plus des vivants.
Dans un autre registre, Muray fustige l’europhilie dans plusieurs chroniques, dont Parlons franc dans laquelle il s’attaque (en 2001) au changement de monnaie. Une monnaie qu’il appelle non pas l’euro mais le zgloub. « Il y a quelque chose de foncièrement honnête, dans le cas du zgloub, à désigner d’un nouveau mot ce qui n’a plus aucun rapport avec les anciennes monnaies nationales ; et, plus généralement, à bien marquer par là que la zone zgloub n’a rien à voir avec l’ancienne Europe, ses déchirements, ses querelles religieuses, ses grandes conquêtes maritimes, ses découvertes scientifiques et son art incomparable ». Certaines chroniques tendent au poème en prose, comme la succulente Supprimons le crépuscule dans laquelle il propose aux modernes d’agir enfin contre ce moment de négativité absolue : « Le pessimisme n’est pas démocratique. Le crépuscule non plus. Qui oserait défendre le crépuscule ? Les chiens et loups, peut-être, entre lesquels il faut toujours, à ce moment-là, essayer de se faufiler, ce qui n’est gère commode. Les chauves-souris aussi, sans doute, ainsi que les papillons de nuit et quelques autres espèces comme la chouette de Minerve, le nyctalope, le noctambule, l’insomniaque, le vampire, le moustique et le tueur fou (…) Le crépuscule, en vérité, n’a que trop duré ». Mais si la fantaisie et l’aisance comique sont sensibles à chaque chronique, Muray aborde aussi des sujets aussi sérieux que la guerre en Irak, la croisade hygiéniste contre les fumeurs, les mensonges de Marie-Léonie, l’empire du Bien et ses bienveillantes attentions liberticides, etc. « L’époque qui commence – résume Muray – s’équilibre décidément entre adoration et persécution ; ou entre ferveur et criminalisation. Aux délices que procurent les emballements les plus fougueux se joignent les plaisirs de la traque et du harcèlement. » (Les ânes de garde)
Si l’essentiel des chroniques de ce Causes toujours a déjà été publiée dans la série des Exorcismes spirituels aux Belles Lettres, la bonne surprise de ce petit livre est la présence de textes encore inédits en volumes, de la fin 2005 à 2006. Un argument qui, à lui-seul, devrait convaincre l’amateur de Muray d’acquérir ce bréviaire joyeux et acide de l’antimodernité, qui est aussi un appel débridé à la liberté face aux nouvelles aliénations de l’hygiénisme en short, de la bien-pensance à roulettes, du festivisme généralisé, de l’Europe du zgloub, de la télévision, de la novlangue de progrès et de la censure de confort. Un autre argument devrait convaincre tout un chacun d’acheter Causes toujours : son format avantageux, qui permettra aux randonneurs de le glisser aisément dans leur sac à dos, et aux baigneurs de l’emporter à la plage. Et existe-t-il une expérience estivale plus revigorante que se nourrir de la prose de Muray assis sur un volcan auvergnat, sur un pédalo, au bord d’une piscine à vagues ou mieux, sur le sable fin, au milieu de notre terrifiant prochain : le touriste ?

Philippe Muray, Causes toujours, collection Chroniques du XXIe siècle, Descartes et Cie-La Montagne, 2013.