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17 Octobre 1961 : Mais c’est quoi, à la fin, la reconnaissance ?

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La reconnaissance n’est pas un synonyme de repentance et de demande de pardon, même si elle ne les exclut pas.

La reconnaissance, c’est ce qu’a fait Chirac le 16 juillet 1995, quand il a reconnu au nom de la France ce qui était connu et rendu public par les historiens : la responsabilité de l’État français de Vichy dans la persécution et la déportation des Juifs de France.

En 1992, une pétition lancée par le « comité Vel’ d’hiv’42 » avait demandé cette reconnaissance au président François Mitterrand, qui l’avait refusée, arguant que la République n’avait pas à rendre des comptes pour l’État français de Vichy. Il était pourtant bien placé pour savoir que Vichy n’avait pas été un corps étranger à la France.

À quoi a servi cette reconnaissance ? À deux choses.

À inscrire en pleine lumière, dans la mémoire et dans la conscience collective d’un peuple, un fait douloureux, un fait connu des historiens (après une très longue période de latence), mais largement contenu dans les colloques et travaux de cette instance savante.
Pas besoin d’avoir passé trente ans sur un divan pour comprendre qu’il est sain de reconnaître ce qu’on sait « quelque part » sans vouloir le savoir parce que ça fait mal.
Avant le discours de Chirac, Vichy était « un passé qui ne passe pas » comme l’écrivait l’historien Henry Rousso. Pour le faire passer, il fallait qu’il passe par un acte de reconnaissance, effectué symboliquement au nom de tous les Français, non juifs et juifs confondus..

La reconnaissance par le discours de Chirac a servi à réintégrer officiellement dans la communauté française les Juifs de France que Vichy en avait officiellement exclus.
Depuis ce jour, tous les Français, juifs et non juifs, partagent en principe la même mémoire, le même jugement, ce qui réconcilie tout le monde une fois pour toutes.

Il faut ajouter que la reconnaissance doit être faite au nom de la vérité, et, surtout, de toute la vérité. C’est pourquoi le discours de Chirac reconnaissait et rendait hommage aux Français résistants et aux Français qui ont aidé les Juifs, afin de ne pas tomber d’une vision unilatérale (La France entière résistante) à une autre (la France entière collaborationniste).

En ce qui concerne la tuerie du 17 octobre 1961 par la police française, la reconnaissance qui s’impose doit être celle des faits dans leur contexte, qui n’est pas celui de 1942, et elle doit être faite lucidement des deux côtés.

L’homoparentalité relève de l’expérimentation sur le vivant

Naouri famille mariage gay adoption

EL. Sommes-nous en train de fabriquer des générations de pervers ?
De fait, les slogans de 1968 « Il est interdit d’interdire » et « Jouir sans entraves » favorisent une orientation perverse. Je dirais que, jusqu’aux années 1950, les modèles familiaux fabriquaient grosso modo 40% d’hystériques, 40% d’obsessionnels et 15% de psychotiques et 5% de pervers. Aujourd’hui on doit créer 55% de pervers, 30% d’obsessionnels, 5% d’hystériques et 5% de psychotiques. C’est catastrophique, du moins pour le lien social.

EL. Après ça, on nous dira que la famille est une institution merveilleuse… qui offre le choix entre la peste et le choléra ! En ce cas, prônez-vous le retour à la famille vieille école fonctionnant selon le seul principe d’autorité, à la fois du père sur les enfants et du mari sur la femme ? A-t-on seulement le choix entre les parents-copains et les parents-flics ?
Les deux modèles sont aussi condamnables. Ne tombons pas dans le piège consistant à opposer un extrémisme à un autre. Entre la permissivité extrême et l’autorité extrême − deux extrêmes −, il y a quelque chose de beaucoup plus rationnel, de beaucoup plus simple, de beaucoup plus tranquille. Une famille dans laquelle les fonctions familiales sont assumées permet d’indiquer sans violence un certain nombre de faits et de nécessités. L’enfant doit pouvoir entrer dans la vie intra-familiale en suivant des règles. Ces règles existent partout et sont nécessaires au fonctionnement du monde.

EL. Comment doit être structurée cette famille ? Pourquoi l’exigence des règles implique-t-elle la nécessité de rester dans le modèle « papa-maman » ?
Précisément à cause de l’interdit de l’inceste que nous avons évoqué. À l’intérieur de la famille, il est essentiel que l’on puisse faire le distinguo entre les prérogatives des deux parents.[access capability= »lire_inedits »] Le lien entre la mère et l’enfant se tisse, comme je l’ai dit, pendant la grossesse. Au cours de ces 9 mois, le bébé enregistre quantité de choses à l’intérieur de sa matière cérébrale. Sa mère a donc une présence authentique et vérifiable pour lui dans son propre corps. La mère, de son côté, va concevoir cet enfant comme une partie d’elle-même et donc, la communication, par laquelle tout passe, sera d’une très grande fiabilité. Cette communication autarcique installe une mère dans ce qu’on va appeler la puissance. Comme je l’ai expliqué, l’interdit de l’inceste est venu de ce que, entre ces deux-là, les nécessités de la vie sociale ont installé un tiers appelé « père » auquel on a donné un pouvoir. Jusqu’à une période récente, le père était d’ailleurs considéré comme le chef de famille. Cela ne signifiait pas nécessairement le règne de l’autoritarisme : à l’intérieur d’un couple et d’une famille, les échanges existent. Et les formes que prenait ce pouvoir ont varié selon les époques, les cultures et les choix des individus. Mais en cas de désaccord porté devant la justice, le pouvoir du père primait.

GM. Peut-être, mais vous ne nous ferez pas avaler que, sur ce point, « c’était mieux avant ». Hommes et femmes, nous avons tous gagné avec l’égalité…
Sans doute, mais de l’égalité, on est passé, comme je l’ai dit, à l’indifférenciation des rôles en fabriquant la co-parenté, instituant deux parents logés exactement à la même enseigne. Tandis que la puissance de la mère était intouchée − car, pour la remettre en cause, il faudrait changer le mode de la gestation ¬− le père était destitué et invité à singer la puissance de la mère, le tout, prétendument, au bénéfice de l’enfant sur lequel il ne faudrait plus exercer la moindre répression. C’est la porte ouverte au laxisme et à ses méfaits.

EL. Comment se pose le problème pour les couples homosexuels ?
En réalité, du point de vue de la parentalité, il n’y a pas de grande différence entre le couple que je viens de décrire et un couple formé de deux hommes ou de deux femmes. Aujourd’hui, nous sommes dans une homoparentalité puisqu’il n’y a plus de prise en considération de la différence sexuelle entre la mère et le père pour définir leurs fonctions et leurs rôles respectifs par rapport à l’enfant.

GM. Diriez-vous qu’on assiste à la « maternisation » du monde ?
En tout cas, à la maternisation des pères. Or, je le rappelle, la mère a spontanément tendance à répondre à tous les désirs de son enfant, et aucune espèce de propension à réprimer. On attend du social, qui fonctionnait jadis sur le mode paternel, qu’il fonctionne sur le mode maternel et qu’il satisfasse sans distinction toutes les revendications. En somme, il n’y a plus personne pour dire non. Je le répète, on peut trouver cette éducation libérale-libertaire très sympathique, mais elle ne bénéficie qu’aux instances qui ont intérêt à la destruction de l’humanité, à commencer par celles du capitalisme.

GM. Alors que la procréation a tendance à s’affranchir de la nature, avec la procréation in vitro, les mères porteuses et, peut-être, un jour, le clonage, pourquoi les rôles parentaux seraient-ils nécessairement déterminés par le sexe biologique ? Pourquoi ne pas décider qu’au sein d’une famille homoparentale, l’un des adultes jouera le rôle de père et un autre celui de la mère ? Après tout, nombre de couples homosexuels reproduisent les vieux schémas des couples hétérosexuels, non ?
Ce jeu des rôles bute sur le fait que l’enfant percevra ses deux parents comme sexuellement identiques. Or, cette « mêmeté » l’empêchera de percevoir que, si ses deux parents sont à son service, ils ne le sont pas de la même façon. De plus, cette différence permet à l’enfant d’être inscrit dans deux histoires. Les conflits qui interviennent se situent entre le désir du père et celui de la mère. La mère, du fait de la gestation, a toute latitude de transmettre, même sans mot, son histoire. Le père ne peut en revanche transmettre quelque chose de la sienne qu’au travers du « filtre » que constitue naturellement la mère. Car c’est elle qui, le désignant comme tel à son enfant, l’introduit auprès de ce dernier. Et comment le fait-elle ? En laissant entendre par toutes ses conduites combien cet homme compte pour elle. Notez qu’elle détient, sa vie entière, la capacité de suspendre cette désignation – c’est sa puissance. C’est dans l’échange de la vie à deux que la mère et le père négocient un modus vivendi qui les enrichira l’un et l’autre. À condition de « durer » et de ne pas se considérer l’un l’autre comme des « consommables »

EL. Venons-en au mariage. Si l’on écoute les partisans du mariage homosexuel, il s’agit pour eux de pouvoir, comme les autres, proclamer leur amour. Mais il me semble que le mariage a été inventé pour protéger la filiation et la transmission des biens non ?
Les populations du Sepik (Nouvelle-Guinée) qui n’avaient jamais vu de Blancs avant 1957 et qui, du point de vue de la culture, en étaient restés à l’Âge de pierre, pratiquaient le mariage. De même que les tribus africaines du monde pré-biblique. En réalité, l’institution du mariage a dû suivre assez rapidement l’interdiction de l’inceste et la surveillance des appariements qui en a découlé. Le sens symbolique du mariage est très important : il s’agit de prendre la société à témoin de ce que chacun des conjoints cesse d’être l’enfant de ses parents pour devenir le partenaire de l’autre. L’enfant de ses parents devient ainsi leur égal. C’est la raison pour laquelle, dans les familles juives pratiquantes, lorsqu’un père va passer le shabbat chez son fils marié, c’est le fils et non le père qui prononce le kiddouch. C’est un changement de référentiel sur lequel vont se greffer d’autres dimensions. Le mariage permet à un individu de sortir de sa définition première pour acquérir un statut nouveau.

EL. Mais enfin, vous ne pouvez pas ignorer la vraie vie et l’évolution des sociétés. Il est tout de même heureux que les homosexuels n’aient plus à se cacher et que les sexualités minoritaires ne soient plus tenues pour inférieures. Comment concilier les exigences de l’ordre symbolique et les nécessités de la vie ?
Dans la perspective que je viens d’énoncer, je ne crois pas que le mariage entre personnes du même sexe pose des problèmes insurmontables. En revanche, l’adoption par ces mêmes couples relève de l’expérimentation sur le vivant. Et ça, c’est très grave.[1. Je recommande à ce sujet un excellent ouvrage à l’argumentaire serré et très agréable à lire : Homoparenté, de Jean-Pierre Winter (Albin Michel, 2010).]

EL. « Mariage et adoption pour tous » : cette phrase d’Ayrault a été peu relevée dans les médias. C’est un peu « Bonheur pour tout le monde ! » Au-delà du ridicule, que vous inspire cette formule ?
Une grande inquiétude. C’est encore une façon de subvertir le langage. C’est exactement comme « Paris-Plages » : on déverse du sable sur les quais, on plante trois palmiers et on nous dit : « Ceci est une plage. » Et là, on dit à des enfants : « Ceux-ci sont tes papas » ou « Celles-ci sont tes mamans ». C’est une folie pour l’enfant. Vous savez, j’ai exercé la pédiatrie pendant quarante ans : je ne m’occupais pas des enfants mais des parents. Le bébé qu’on me confiait était un petit corps doté d’un potentiel et fondateur lui-même d’une histoire héritée des deux dont il était issu et dont il était un chaînon commun. Pour que son histoire soit la plus légère pour lui et qu’il puisse exploiter son potentiel au maximum, il était indispensable de lui conférer deux parents de qualité. Or, en discutant avec les parents, j’ai réalisé qu’il fallait d’abord faire tout un travail préalable avec eux pour qu’ils puissent accéder aux mots que je disais. Qu’ils revisitent leur propre enfance et qu’ils comprennent ce qui les avait conduits à se rencontrer et s’unir. Pour préserver les enfants, il faudrait remplacer le slogan « L’enfant d’abord ! » par « Le couple d’abord ! ». Mais je vois bien dans la génération de mes propres enfants que les parents sont obligés de lâcher du lest dans la discussion avec leurs propres enfants du fait de l’environnement idéologique dans lequel ils vivent. Malheureusement, cet environnement que la phrase du Premier ministre résume à la perfection, ne nous aide pas à donner aux enfants les meilleurs parents possibles.[/access]

Pour Fleur Pellerin, la lutte des classes n’existe pas

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Fleur Pellerin PS

Fleur Pellerin est à la gauche ce que le Galak est à l’amateur de cacao. Ce n’est pas parce qu’il y a marqué « chocolat » sur la plaquette que l’on va en manger. Le signifié et le signifiant divorcent définitivement au temps du social-libéralisme vert. Pour ceux qui avaient des doutes, la charmante sous-ministresse, chargée de l’économie numérique ou d’une de ces appellations virtuelles qui sentent tout sauf la sueur du prolo, a déclaré récemment au Parisien qu’elle « ne croyait pas à la lutte des classes » , que les personnels des PME étaient « en osmose » avec leur patron et qu’ « il n’y avait pas de honte à s’enrichir ».

On pourrait lui répondre, symétriquement, sans davantage de preuves et avec la même assurance, que nous croyons nous dans la lutte des classes, que les tribunaux des prud’hommes prouvent chaque jour par les cas qu’ils ont à traiter que l’ « osmose » dans les PME est peut-être un terme légèrement hyperbolique pour décrire les relations patrons-salariés et que plus généralement, s’il n’y a pas de honte à s’enrichir, on ne voit pas pourquoi on s’énerverait contre les dealers de Saint-Denis ou les traders de la City qui appliquent ce sain principe au mépris de la common decency mais aussi de la loi (on en est où, à propos, de l’affaire des monumentales falsifications autour du Libor ?)
Tout ça pour une représentante du gouvernement, cela devrait quand même poser problème. Apparemment, non. En même temps depuis que l’on sait qu’une élue verte du XIIIème arrondissement explique sans rire, quand elle est soupçonnée d’être impliquée dans un trafic de coke et de blanchiment de l’argent qui va avec, façon Pablo Escobar de la place d’Italie, qu’en fait, elle cherchait juste à frauder le fisc pour ne pas payer l’ISF, on se dit que ce n’est plus à du Galak qu’on a à faire mais carrément à du Benco de contrefaçon.

Mais Fleur Pellerin a plus urgent à penser et notamment l’extension du très haut débit pour Internet. La lutte des classes n’existe pas, donc. Pourtant, cette vidéo, prise par le smartphone d’un facétieux collégien semble prouver que non seulement la lutte des classes existe toujours mais qu’elle est aussi l’objet d’un très haut débit dans la bêtise et l’abjection tranquille de ces sous-fifres intermédiaires qui se prennent pour des seigneurs. Saint-Domingue, La Baule, « votre salaire de merde », « vous allez crever », « pauvre connasse », tout y passe.

« Touchez ma bosse, monseigneur » comme dit avec humour l’agente de la SNCF agressée verbalement par ce divin abruti, apparemment cadre chez Orange. Orange qui s’est empressé d’affirmer que ce n’était aucunement représentatif des valeurs de l’entreprise et que rien ne prouvait les dires de cet individu. On les comprend, chez Orange. Cela pourrait faire croire que chez eux, à l’époque de Lombard, ou on se suicidait, ou on finissait en humaniste de ce genre-là.
Il a de la chance, finalement, le monsieur présumé orangiste. En d’autre temps, disons dans les années 70, quand les rapports de force étaient différents et que ce que gagnait une personne ne suffisait pas à prouver sa valeur humaine, ce n’est pas à une citation de Féval qu’il aurait eu le droit, le grossier personnage à l’hystérie lâche et insultante (il s’est fait reprendre au départ parce qu’il parlait trop fort dans son portable), mais au cassage de gueule réservé aux petits chefs, tels que les relatent Robert Linhart ou Daniel Rondeau, par exemple, dans L’Etabli ou L’Enthousiasme.

Bien sûr, la violence ne résolvait rien. Mais des fois, ça devait soulager… Juste une bonne baffe. Juste une…

PS : aux dernières nouvelles, après une enquête interne, Orange a reconnu qu’il s’agissait de l’un de ses salariés et lui a demandé de présenter ses excuses à l’employée. L’entreprise a également annoncé qu’elle allait s’excuser et a parlé d’un éventuel « accompagnement psychologique » pour l’individu en question. On n’est jamais trop prudent, chez Orange, depuis le passage de Didier Lombard…

*Photo : Mathieu Delmestre/Parti socialiste.

Bott, le cartographe de l’amour

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François Bott roman

Dans son dernier roman « Avez-vous l’adresse du paradis ? », François Bott joue les entremetteurs entre huit personnages, des hommes et des femmes, plus ou moins jeunes, qui s’entrecroisent au cours d’un laps de temps donné. L’écrivain se fait alors géographe des intermittences du cœur entre New-York, Paris et la Normandie, bravant les fuseaux horaires et le hasard. Son délicieux récit se découpe précisément en sept journées qui s’étalent du 7 novembre 2010 au 14 juillet 2011.

Rendez-vous manqués, rencontres fortuites, évocations du passé, relations d’un soir, espoirs, chagrins, abandons, les cartes sont sans cesse rebattues dans ce court roman sensible. Qui manipule ces destins ? Y a-t-il une logique à l’existence ? François Bott, général en chef de ce foutoir, tire des lignes de vie, à sa façon, élégante et discrète. Rassurez-vous, ce chassé-croisé amoureux n’a rien d’ésotérique. Nous ne sommes pas ici dans un roman New Age aux idées fumeuses ou dans les pantalonnades du théâtre de boulevard. Le terrain d’expression de Bott est la littérature. La grande a sa préférence. Le journaliste qui dirigeait jadis Le Monde des livres aime nous faire partager son goût pour les auteurs américains notamment Fitzgerald, Hemingway ou le brillant nouvelliste Ring Lardner. On prend donc beaucoup de plaisir à le lire, son écriture limpide dévoile un joli vibrato nostalgique.
En ces temps de rentrée littéraire, un livre bien écrit à la prose harmonieuse est accueilli avec ferveur. Le style de Bott, sa musique rétro entêtante, son émotion contenue, sa mélancolie larbaldienne sont des bouées de sauvetage dans une mer déchaînée. En 2012, il est encore possible d’écrire un roman en langue française qui a de la tenue en faisant fi des modes et des errements de notre époque. Nous avons parfois tendance à l’oublier face au déferlement boueux de septembre dans les librairies. Ce roman qui voit des couples se faire et se défaire est avant tout une formidable déclaration d’amour à la littérature et aux lecteurs. Bott est habile, rusé même, on se dit en ouvrant les premières pages « tiens, voilà un roman d’amour à plusieurs voix bien agréable, troussé à l’ancienne, un sujet conventionnel traité avec talent, mais rien d’original là-dedans » et plus les pages défilent, plus un territoire se dessine. Nous entrons alors dans une cartographie intime.

Un bon écrivain dépasse toujours son histoire en faisant exploser le cadre, son empreinte est toujours ailleurs, dans les interstices. Ne serait-ce que les multiples références littéraires qui parsèment l’ouvrage, elles résonneront longtemps dans votre tête, elles ricocheront et vous donneront envie de relire Flaubert, Proust ou Morand. Si vous êtes sensible comme moi aux villes de province, à leur charme désuet, à la pluie lancinante qui s’infiltre dans les cœurs, aux femmes juste entraperçues qui bouleversent une vie entière, aux rendez-vous manqués et aux quais de gare sordides, ce roman vous tiendra chaud cet automne. Il réveillera en douceur votre spleen. Quelle merveilleuse sensation ! C’est un sentiment tellement plaisant et apaisant de s’abandonner à la mélancolie. Un luxe de nos jours où la performance doit guider chacun de nos pas. Dans sa galerie de portraits, Bott a croqué des caractères dissonants – ce qui rend cette symphonie inachevée tellement plus belle. Vous trouverez, dans ce livre chic et drôle, un père fraîchement quitté et un fils apprenti diplomate aussi ambitieux qu’inexpérimenté, un sosie de Robert Mitchum au cœur tendre, une professeure rousse et désirable, une Lady rejouant l’éducation sentimentale à la terrasse du Dôme, un Gatsby, héritier d’une maison de champagne, échoué dans un Ibis de Laon ou une « madone des parkings » en quête de rédemption. Vous n’êtes pas à l’abri de tomber amoureux de Juliette, une rouquine d’un 1,57 mètre, qui « avait des airs de fête nationale française, même en novembre, même à New-York ».

« Avez-vous l’adresse du paradis ? », François Bott (Cherche midi)

*Photo : Jeff Wignall.

17 octobre 1961 : l’oracle a parlé !

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Il en a de la chance, François Hollande ! Alors que la statue monumentale de la République qui se dresse à Paris sur la place du même nom reste désespérément muette, il a entendu une voix qui lui a glissé à l’oreille, au petit matin du 18 octobre, jour de la saint Luc, les propos suivants : « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »

Voilà qui est dit, et bien dit : madame la République prend acte que les multiples travaux d’historiens sur cet événement qui ont établi un corpus de faits incontestables, mais elle se refuse à battre sa coulpe comme l’exigent aujourd’hui les chevaliers de la repentance. Cette « répression sanglante » s’inscrivait en effet dans un contexte d’affrontement sans merci entre la fédération de France du FLN et la police, qui venait de perdre dix de ses agents assassinés dans les semaines précédentes.

Le « crime d’Etat », dénoncé sans nuance à la une par Libération, peut ainsi se plaider au tribunal de l’Histoire, où chacun des protagonistes a de sérieux arguments à faire valoir. Et ce tribunal ne siège pas, à ma connaissance, au 10 rue Béranger, siège du quotidien fondé par Serge July.

Dans ce genre de questions, l’Etat, la Nation ou la République, comme on voudra, n’ont qu’un seul devoir : faire en sorte que le travail des historiens puisse s’effectuer dans les meilleures conditions possibles, notamment avec l’ouverture des archives dans un délai raisonnable.

Dans le cas du 17 octobre 1961, aucune censure n’a pesé sur leurs recherches, qui ont connu une très large diffusion publique. Il n’appartient pas à un locataire de l’Elysée de porter jugement, au nom de la République qu’il incarne provisoirement, sur le caractère criminel de l’action de l’un de ses prédécesseurs. Il lui suffit de garantir le droit au blasphème des icônes de notre histoire récente.

« La famille est répressive. C’est son rôle »

Naouri famille mariage gay

Gil Mihaely. La famille semble être la dernière Bastille de l’Ancien régime : une autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants, transmission des héritages et des biens, l’ensemble étant organisé autour d’un très grand interdit, l’inceste ! Cette institution n’est-elle pas condamnée par la logique profonde de notre temps marquée par la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et le consumérisme ?
Aldo Naouri. Vous avez hélas raison, la famille est condamnée et des intérêts plus nombreux qu’on ne l’imagine conspirent à sa destruction. C’est le dernier moyen que notre humanité a trouvé pour se suicider – une entreprise que Freud, dès 1929, dans son livre Malaise dans la civilisation, mettait sur le compte de la pulsion de mort. Elle n’y est pas parvenue avec les guerres, elle va peut-être y arriver par ce biais. Nous risquons en effet de revenir à une humanité d’avant la Loi qu’elle s’est donnée en interdisant l’inceste, une humanité barbare, sauvage et inhumaine. Votre propos l’annonce d’ailleurs quand vous parlez d’une « autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants ». Il y a déjà quelques décennies que les professionnels relèvent chez les enfants les dégâts opérés par les attitudes laxistes et anti-autoritaires que vous évoquez sur le mode ironique. Quant à l’interdit de l’inceste, il est effectivement arbitraire, mais c’est un arbitraire qui a eu et qui a pour mérite de construire l’humain.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Rien que ça !
Oui. L‘anthropologie est là pour montrer que le progrès humain – et il y en a tout de même eu, ne serait-ce que sur le plan technique et social – est redevable à cet arbitraire. Voilà 8 millions d’années que nos ancêtres se sont mis debout. En rapportant cette éternité impossible à imaginer à 24 heures, l’ère chrétienne par exemple n’en représenterait que les 22 dernières secondes. Eh bien, pendant le plus clair de ce temps, il y a eu seulement des mères et des enfants. L’ébauche du père n’est en effet apparue qu’un peu avant la 23ème heures, au moment où est intervenu l’arbitraire de la Loi qui interdit l’inceste. Et c’est à partir de ce moment-là, à partir de cette première Loi qui a fait le socle de toutes les autres, qu’on peut dater l’avènement du progrès.

Élisabeth Lévy. Et qu’est-ce qui explique cette rupture essentielle dans l’histoire humaine ?
Les conditions d’apparition de cet arbitraire sont intéressantes. Pendant des millions d’années, les humains ont passé leur temps à satisfaire leur égoïsme et leurs pulsions primaires, donc à s’entretuer. Ils s’étaient constitués en hordes pour être plus performants dans la chasse, mais chacun n’agissait que pour lui-même. À la tête de chaque horde, il y avait un chef qui se réservait le droit sexuel sur toutes les femelles, y compris sur sa mère ou ses filles. Les autres mâles qui ne pouvaient pas avoir de rapport sexuel avec les femelles de leur horde s’en allaient chasser ailleurs. Si plusieurs s’intéressaient à la même femelle, ils s’entretuaient. Un jour, des chefs de horde ont estimé qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi. Ils ont conclu un accord en vertu duquel les femelles seraient désormais échangées entre hordes. Ce scénario est celui de l’anthropologie. Celui de la psychanalyse en diffère quelque peu mais aboutit au même résultat : la prohibition de l’inceste comme Loi de l’espèce. Le sous-texte que laisse entendre cette Loi c’est que « ce qui est proche doit être éloigné. » L’esprit de cette Loi va, dès lors et nécessairement, intervenir sur la proximité extrême qu’est la proximité mère-enfant. Un élément étranger va s’immiscer entre l’enfant, être de pulsion, et la mère qui est là pour le satisfaire. Cet étranger, qui va petit à petit devenir le père, parce qu’il va confisquer la mère pour en faire égoïstement son objet sexuel, va contraindre indirectement l’enfant à refouler ses pulsions et à apprendre la vie sociale et les autres lois qui vont la régler. Si bien que s’émanciper de cette toute première Loi, c’est s’émanciper de toutes les lois.

EL. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on serait prêt à s’en émanciper ? Ne noirciriez-vous pas le tableau ?
Je ne le crois pas. Et il suffit de se pencher sur el comportement des enfants, petits ou grands, dans les consultations psy ou à l’école. Il y a un ensemble d’intérêts particuliers qui ont pris suffisamment de pouvoir pour s’imposer à la masse qui subit en silence. Qu’il s’agisse des homosexuels, des féministes et d’autres groupes revendicatifs, on voit bien que ce sont des minorités, jouissant d’un poids considérable dans les médias, qui parviennent à imposer leurs vues aux autres. Seule une minorité d’homosexuels veulent pouvoir se marier et adopter.

EL. D’abord, vous n’en savez rien, et ensuite, on peut être contre le mariage homosexuel mais, de là à la fin de l’interdit de l’inceste, il y a de la marge, non ?
Ce que j’en sais, je le tiens de ce que m’en disent nombre d’homosexuels que je connais, que je fréquente et que j’ai pour amis. Il est étrange d’ailleurs, à notre époque qui prise tant les sondages qu’il n’y en ait jamais eu sur ce point. Moins étrange qu’il n’y paraît, toute réflexion faite, car cela s’inscrit dans la logique de l’individualisme qui confère à chacun le droit d’opérer un choix et d’en revendiquer l’extrême respect par tous: « C’est mon choix », une émission célèbre. Qu’importe, à partir de là, la proportion dont je parle. Ceci étant, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, à savoir que le mariage homosexuel serait le signe le plus patent de la fin de la prohibition de l’inceste. Les signes de cette fin, je les situe ailleurs et avant tout dans la disparition du soutien que le social a toujours accordé à l’instance paternelle. Tout enfant a légalement aujourd’hui ce que l’on pourrait désigner comme deux « homoparents », c’est à dire deux parents que le droit considère comme strictement identiques. La psyché de l’enfant, façonnée par le séjour intra-utérin, n’est naturellement branchée que sur la mère. Sans le soutien social, le père n’a pas d’autre choix que de devenir une « mère-bis »

EL. Voulez-vous dire que la logique la logique profonde qui est à l’œuvre derrière ce aspect des choses, c’est le rejet, le refus de la limite ?
Oui. L’éjection du père – radicalisée en Occident depuis 1968 – de la place qu’il a longtemps occupée équivaut au rejet de la Loi dont il est le représentant et de la notion de limite qui en découle. La finance par exemple a intérêt à détruire ou à affaiblir tout ce qui pourrait la canaliser. Dans cette perspective, les groupes qui revendiquent toujours moins de limites, toujours plus de libertés, sont les « idiots utiles » du capitalisme. Finalement, c’est au nom de la démocratie qu’on adopte des lois qui abolissent, les unes après les autres, les limites qui s’imposaient à l’activité humaine. Puisqu’on ne vit qu’une fois, le principe de plaisir doit primer sur le principe de réalité. La pornographie pour les hommes, la libération sexuelle pour les femmes et le plaisir de chacun comme unique horizon. À terme, ce processus aboutit à la destruction de la famille.

EL. Vous y allez un peu fort ! La famille ne devrait pas être incompatible avec le plaisir, si ? En tout cas, si vous voulez revenir au modèle patriarcal, ce sera sans moi !
Je ne dis pas que la famille est incompatible avec le plaisir, mais qu’elle ne peut pas être guidée par la seule recherche du plaisir. La famille est répressive par définition. Et la répression qu’elle exerce, aussi étonnant que cela puisse être, est éminemment bénéfique. En effet, le nouveau-né qui vient aujourd’hui au monde est le même que celui de l’aube de l’espèce : il est violemment travaillé par son système pulsionnel. Cela fait de lui un individu autocentré qui se fiche éperdument des autres. Et il n’a aucun moyen de changer spontanément s’il n’est pas confronté à une organisation qui l’empêche d’aller jusqu’au bout de son désir de s’autosatisfaire, à travers des règles qui lui sont imposées, comme l’heure du coucher ou celle du repas. Face à ce dispositif répressif, qui doit se mettre en place entre 0 et 3 ans, l’enfant, pour ne pas périr et pour gagner l’amour de ses parents, accepte de réprimer ses pulsions et de les refouler.

EL. Vous voulez dire que tout se joue avant 3 ans ? On n’est pas entré à l’école maternelle qu’on a déjà raté ou réussi sa vie ?
Vous excellez à me faire dire ce que je ne dis pas. J’insiste seulement sur le fait que cette éducation, qui n’a et ne doit rien avoir de sadique, doit intervenir en fixant des limites entre 0 et 3 ans pour produire des effets dans le long terme. C’est une authentique et indispensable entreprise de « névrotisation ». Le névrosé va développer, au cours de la répression exercée sur lui, un mécanisme psychique d’une importance considérable, le fantasme : « Je ne peux pas me satisfaire, ce n’est pas grave, il suffit que j’imagine que je me satisfais pour avoir un brin de consolation et mieux supporter ma frustration. » « Névrotisé » de cette façon, l’enfant va accepter l’existence de l’autre et devenir un être social de qualité. À l’inverse, quand aucune répression ne s’exerce entre 0 et 3 ans, l’individu demeure dans son état natif autocentré et incapable d’admettre l’existence de l’autre. L’enfant-roi devint vite l’enfant-tyran. Cette toute-puissance de l’enfant habitué à ce que tous ses désirs soient satisfaits va se perpétuer parfois jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les chances d’aboutir à une structure perverse. La destruction de la famille répressive engendrera des enfants qui ne fabriqueront plus de lien social.

EL. D’accord, mais le fait d’être de bons parents répressifs n’interdit pas que, comme homme et comme femme, vous ayez du plaisir. Il n’y a pas forcément un continuum entre le comportement du père ou de la mère et celui des amants libres et adultes qu’ils redeviennent une fois les enfants couchés. Dans l’Angleterre victorienne, la famille était pour le moins corsetée, mais en même temps, on comptait un nombre record de prostituées…
Pendant la période victorienne, où apparaissent les méfaits de l’hyper-névrose en même temps que naît la psychanalyse, l’environnement social est surchargé de lois trop répressives car la répression n’intervient pas seulement dans le tout petit âge, mais tout au long de la vie. Quand on refoule quelque chose au bon moment, cette chose est acceptée et le mécanisme du fantasme est mis en place pour supporter le refoulement. Cela génère pour la suite une conduite qui tient compte du principe de réalité. Quand j’étais adolescent, lorsqu’on gardait la main d’une jeune fille dans la sienne pendant 10 secondes, cela nous procurait 6 mois de bonheur…Quand tout est permis, cela n’a plus aucun effet.

EL. L’assouvissement tue le désir…
L’assouvissement abolit complètement un mécanisme merveilleux dans l’économie énergétique : le fait même d’être dans le fantasme et de refouler produit une déviation de l’énergie vers d’autres secteurs, qu’on appelle la sublimation. En tant que pédiatre, j’ai vécu la modification considérable des mœurs dans la famille et chez les adolescents. Il m’est arrivé de recevoir une élève de quatrième qui m’annonçait : « Cette semaine, je me suis envoyé cinq mecs ! » J’ai cru devoir jouer mon rôle de médecin en lui demandant si elle avait bien pris ses précautions. Elle m’a répondu : « Oh, ce n’était pas la peine, ce sont mes copines qui les ont dépucelés. » On voit bien qu’à ce stade de permissivité, la sublimation ne fonctionne plus.[/access]

La suite demain…

Enfin un prix Nobel musulman !

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On ne souligne jamais assez combien la science moderne est redevable à l’Islam. Comme l’a bien noté Barack Obama dans son « discours du Caire » : « C’est de l’innovation au sein des communautés musulmanes que nous viennent l’algèbre, le compas magnétique et les outils de navigation, notre maîtrise de l’écriture et de l’imprimerie, notre compréhension des mécanismes de propagation des maladies et des moyens de les guérir ».

Deux des membres de la cellule islamiste de Jérémie Louis-Sidney, interpellés la semaine dernière, peuvent en témoigner. Dans des vidéos réalisées par une certaine « Ecole de la réussite », et visibles sur Youtube, ils expliquaient leur conversion à l’islam par des raisons « scientifiques ». L’un, le footballeur Yann Nsaku, rapporte que ce sont les « miracles scientifiques » du Coran, qui l’ont convaincu : des « faits scientifiques déjà mentionnés dans le Coran 1400 ans auparavant et qui ont été démontrés dans ce siècle-ci : big-bang, miracle des fourmis, expansion de l’univers, embryonnage (sic) et j’en passe et j’en passe ». Tous ces versets lui ont « clairement mis des claques ». L’autre, l’islamiste cannois Victor Guevara, s’est également converti à la suite du visionnage d’une vidéo sur les « miracles scientifiques, linguistiques et mathématiques » du Coran. Il explique comment il avait été détourné de la religion chrétienne par le darwinisme qui lui était enseigné dans son école catholique. Mais il lui est ensuite apparu que la théorie darwinienne est fausse puisque « à l’époque cambrienne plusieurs espèces sont apparues en même temps qui n’ont pas d’ancêtre commun ». Ce qui l’a convaincu de lire le Coran qui n’enseigne pas de telles erreurs que le darwinisme.

Dès lors on est étonné qu’il y ait si peu de savants musulmans couronnés par des prix Nobel, deux exactement depuis la création du prix en 1901, le pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979 et l’égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie en 1999. Cela est d’autant plus suspect qu’il y a bien trop de Juifs couronnés par le prix Nobel : deux « chercheurs » antisémites, le suédois Jan Biro et l’américain Kevin MacDonald, avaient dénoncé l’an dernier les « biais juifs » du prix Nobel, calculant qu’avec 0,2 % de la population mondiale ceux-ci ont reçus près de 22 % des prix Nobel. Les Juifs représenteraient ainsi entre 20 et 27 % des prix Nobel en physique, chimie et biologie, avec une pointe, on s’en serait douté, à 42 % en économie. Ces chiffres sont repris à l’infini par des sites communautaires, juifs ou musulmans, où l’on est obsédé par le comptage des « origines », lesquels sites relèvent également, pour s’en indigner ou pour s’en réjouir, que les musulmans avec 23 % de la population mondiale n’ont donc récolté que 0, 5 % des prix Nobel.

Face à de tels constats la République islamique d’Iran a heureusement décidé de réagir. Samedi dernier la vice-présidente iranienne pour la science et les technologies Nasrin Soltankhah a annoncé la création d’un « prix mondial du Grand Prophète » pour faire pièce au prix Nobel, qui sera décerné tous les deux ans pour « promouvoir le développement de la science dans le monde musulman ». Il sera accordé aux « scientifiques musulmans œuvrant dans les trois domaines dans lesquels l’Iran a réalisé des progrès remarquables », cellules-souches, recherche pharmaceutique et nanotechnologies. Voilà enfin un prix dont le palmarès sera indiscutable et qui saura mettre en valeur le caractère universel de la science.

* image : Shirin Ebadi, avocate iranienne, Prix Nobel de la paix 2003, anaelisafoto/Flickr

Chine-Japon : de la diplomatie à la canonnière

La coïncidence est troublante : à la mi-septembre, au moment où le monde musulman s’embrasait parce qu’une vidéo grotesque disait du mal de son Prophète, des dizaines de milliers de Chinois descendaient dans les rues pour vandaliser des magasins et des voitures de marques japonaises (et parfois molester leurs propriétaires) parce que Tokyo rachetait, à l’un de ses citoyens, trois des huit îlots inhabités perdus en mer de Chine qu’il contrôle, mais qui sont aussi revendiqués par Pékin.
Dans les deux cas, un événement insignifiant semblait atteindre au cœur de foules immenses. Dans les deux cas, le mythe de la pacification des mœurs par l’avènement du marché mondial et de la démocratie globale bute sur la réalité des passions humaines. Déjà vantées il y a près de trois siècles par Montesquieu, les vertus du « doux commerce » devaient affranchir les individus de l’emprise supposément mortifère du collectif, qu’il fût religieux ou national. On voit ce qu’il en est advenu. En 2005, contre tous les apôtres et prophètes de la fin de l’Histoire, Pierre Hassner annonçait la « revanche des passions »[1. « La Revanche des passions », Commentaire n°110, été 2005. Et pour une application au cas des relations sino-japonaises : Emmanuel Dubois, « Pékin-Tokyo : la revanche des passions », Politique Internationale n°110, hiver 2005-2006] sur la scène mondiale. Force est d’admettre qu’il a eu raison. Que s’est-il passé ?
On arguera que les deux cas ne sont pas similaires. Dans le cas du film anti-islam, l’insignifiance du prétexte est frappante et l’on est tenté d’imputer la violence des foules musulmanes à une idéologie mortifère, l’islamisme, animée par un ressentiment structurel à l’encontre de l’Occident. Dans le second cas, on peut mettre en avant des causes plus objectives : outre les richesses halieutiques de ces îles − appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois − et les ressources énergétiques que recèleraient leurs environs, on citera l’ambition de la marine chinoise d’obtenir un accès plus libre à la haute mer du Pacifique, la volonté du Parti communiste de détourner les frustrations d’une population soumise à une dictature cruelle vers un ennemi extérieur et traditionnel, etc. Toutes ces explications recèlent une part de vérité, mais ne sont pas à la mesure des passions soulevées. Devant les violences et l’ampleur prise par les manifestations, Pékin s’est d’ailleurs hâté de dénoncer un « patriotisme irrationnel » dommageable aux intérêts politico-économiques d’un pays qui vit pour une grande part grâce aux devises et aux technologies apportées par les grands groupes étrangers, notamment japonais. De ce point de vue, les foules chinoises auraient voulu se tirer une balle dans le pied qu’elles n’auraient pas agi autrement.[access capability= »lire_inedits »]

C’est que le ressort de la fureur chinoise est à la fois plus superficiel et plus profond que les seuls intérêts. En réalité, il s’agit d’un cas d’école de mimétisme girardien dans les relations internationales. La Chine ne s’est souciée de ces îles qu’après 1971, quand l’occupation américaine d’Okinawa (préfecture méridionale du Japon dont elles dépendent) a pris fin et qu’elles sont repassées sous contrôle japonais. Au fond, les Diaoyu n’ont d’autre intérêt pour la Chine que celui d’avoir été convoitées par le Japon. De leur côté, les Japonais ont aujourd’hui beau jeu de fournir des documents datant de l’époque de la faiblesse chinoise, qui avalisent leur droit de propriété. De fait, lorsqu’elles furent intégrées à l’Empire japonais, en janvier 1895, elles étaient inhabitées : aussi ont-elles été déclarées terra nullius, en conformité avec le droit international occidental.

C’est donc, paradoxalement, au moment où la Chine et le Japon normalisaient leurs relations diplomatiques, en 1972, que les Diaoyu/Senkaku sont devenues une pomme de discorde entre les deux pays. Les médias citent comme un modèle de sagesse la formule employée en 1978 par Deng Xiaoping qui estimait que la solution serait trouvée par les générations futures dans le cadre d’une exploitation conjointe. Moyennant quoi on assiste aujourd’hui à des querelles de chiffonniers et autres règlements de comptes dont les protagonistes, de part et d’autre, ne semblent guère se soucier d’exploiter la moindre ressource.

Il serait cependant hâtif de conclure à l’inanité de la querelle. Car si les bagarres de cour d’école ont des motifs qui paraissent futiles aux adultes, du point de vue des enfants, il s’agit d’affaires très sérieuses. Et en l’occurrence, il s’agit de l’identité même de la Chine. Dans la mythologie chinoise contemporaine, la création de la RPC, en 1949, a mis fin au « siècle des humiliations » subi par le peuple chinois à partir du milieu du XIXe siècle. Les guerres de l’opium menées par les puissances occidentales marquèrent le début d’une série de revers cuisants pour la Chine qui, jusque-là s’était toujours conçue comme le centre culturel et politique du monde. Ces revers ont culminé au moment de l’invasion japonaise de la Mandchourie au début des années 1930. Comment l’empire du Milieu, cœur de la civilisation mondiale, pouvait-il être humilié par un nain insignifiant, un vassal dont la culture ne valait que parce qu’elle était issue de la sienne ?

Aujourd’hui encore, la Chine a du mal à affronter sa faiblesse passée et conserve un sentiment de supériorité culturelle et politique pourtant largement démenti par les faits[2. Voir par exemple, à ce propos, le livre passionnant d’Edward Luttwak, La Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie, Odile Jacob, 2012, malheureusement un peu gâché par la traduction du mal nommé J.-L. Fidel]. Dès lors, la suprématie politique et militaire de l’Occident puis du Japon ne peut être qu’une anomalie incompréhensible : au mieux une parenthèse qu’il faut se hâter de refermer, au pire un tort qu’il convient de redresser.

Il semble que « l’émergence pacifique » de la Chine prônée par une doctrine semi-officielle du Parti soit trop lente au goût de certains, en particulier s’agissant de sa traduction militaire. Comme dans le monde musulman, il existe dans le monde chinois une minorité bruyante et active (et de moins en moins minoritaire) qui proclame haut et fort sa volonté d’en découdre. On aurait tort de négliger son poids. Dans cette période de transition du pouvoir à Pékin, sa voix se fait entendre non seulement au sein de l’armée, mais aussi jusque dans le saint des saints, le comité permanent du Politburo, dont la nouvelle composition sera rendue publique au début du mois de novembre.

Le Japon n’est pas en reste puisque les élections qui se préparent à Tokyo annoncent l’arrivée au pouvoir d’hommes beaucoup moins conciliants que ceux qui composent le gouvernement actuel. En nationalisant les îles (geste d’apaisement qui a pourtant provoqué la fureur de Pékin), le Premier ministre Noda voulait éviter qu’elles tombent entre les mains de groupes nationalistes japonais incontrôlables. Le problème, c’est que ces groupes auront peut-être bientôt leurs entrées au gouvernement.

Cependant, ce n’est pas à Tokyo que se trouvent aujourd’hui les fauteurs de guerre, comme le montre l’un des slogans les plus populaires parmi les manifestants chinois : « Un patriote ne peut être criminel. » Alors que l’Europe post-nationale ringardise promptement tout affect national, en Chine, le sentiment patriotique est le sentiment vertueux par excellence, sans doute parce qu’il permet aux Chinois d’échapper au chacun pour soi du marché.

Le problème est qu’en plaçant les relations internationales sous l’enseigne de la morale, la Chine risque de produire des catastrophes. Dans l’esprit de Pékin, il n’est pas « juste » que la Chine, « pays vainqueur de la Seconde Guerre mondiale contre le fascisme », abandonne une once de territoire à un pays défait et criminel, quand bien même cet abandon remonterait à un bon siècle. Il n’est pas « respectueux » de la part de la communauté internationale, et singulièrement de la puissance dominante, les États-Unis, d’ignorer l’opinion de 1,3 milliard de personnes.

Reste à savoir comment l’Occident peut faire face à ces exigences chinoises. Comme bien souvent : en sacrifiant la réalité. C’est ainsi, pour prendre un exemple moins anecdotique qu’il n’en a l’air, que les cartes de l’iPhone 5 vendu en Chine attribuent les Diaoyu à la Chine. Mesure-t-on l’incongruité de cartographes qui, de peur d’énerver le mastodonte chinois, préfèrent une représentation puérilement fantasmée à la réalité que les cartes topographiques ont pour objet de représenter ? Que fera-t-on le jour où, brandissant les cartes revues et corrigées par Apple, la marine chinoise, chaque année plus puissante, décidera de prendre militairement le contrôle d’îles qu’elle est déjà censée posséder ? Les États-Unis devront alors choisir : soit, comme l’exige le traité de sécurité nippo-américain, ils défendront leur allié contre l’agresseur, soit ils regarderont ailleurs et abandonneront la région à leur rival chinois.

Dans un livre brillant[3. La Géopolitique des émotions, Flammarion, 2008], Dominique Moïsi oppose « l’espoir » qui règnerait actuellement dans les populations des pays émergents d’Asie, dont le signe le plus tangible est le développement rapide de leurs économies, et le sentiment d’humiliation dans lequel s’enfermerait le monde arabe. À la lumière des tensions sino-japonaises actuelles, cette opposition n’est guère pertinente : quels que soient la taille de ses frigidaires ou le nombre de ses voitures, un peuple peut ressasser les humiliations passées. Et garder l’espoir de se venger.[/access]

*image : autocollant chinois « défendez vos îles Diaoyu », treasuresthouhast/Flickr

Karl Lagerfeld rhabille François Hollande pour l’hiver

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Dans l’univers aussi ouaté que faux-derche du luxe international, il est un homme qui se distingue par sa franchise et ses propos virils : Karl Lagerfeld. Celui-ci vient d’accorder une interview à l’édition espagnole du magazine Marie-Claire de ce vendredi, pour son numéro spécial 25ème anniversaire.

Mais en fait d’happy birthday, c’est surtout François Hollande qui est à la fête dans cet entretien, le diagnostic de Karl est aussi noir que ses costumes : « Cet imbécile, il sera aussi désastreux que Zapatero ». Rappelons que les mandats de l’ex-premier ministre espagnol et ancien grand espoir de la gauche européenne se sont conclus l’an dernier par la pire défaite qu’ait connu le PS local.

Alors, pourquoi cette comparaison peu flatteuse ? Parce que, dixit Karl, « Hollande déteste les riches. C’est désastreux. Il veut les punir et évidemment, ils s’en vont et personne n’investit ».
Or, d’après le patron de Chanel, cette politique antiriches fragilise en premier chef les derniers secteurs où notre pays est encore à la hauteur : « En dehors de la mode, des bijoux, des parfums et du vin, la France n’est pas compétitive. Le reste des produits ne se vendent pas. Qui achète des voitures françaises? Pas moi ! »

Seule consolation pour notre président, Karl Lagerfeld a eu aussi des mots très durs pour l’éléphanticide Juan Carlos, qu’il a accroché sans hésiter à son tableau de chasse :  » La reine Sofia est la personne la mieux élevée de la Terre. Et elle ne mérite pas le type de bêtises qu’a commises le roi »

Au PS, tout le monde l’aime, Harlem

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Désir n’est plus intérimaire : au terme d’un scrutin exceptionnellement peu mobilisateur, l’actuel Premier secrétaire par intérim du Parti Socialiste est devenu Premier secrétaire tout court, bien trop court diront les méchants.

Après le vote, tout aussi squelettique, de jeudi dernier sur les motions en présence pour le congrès de Toulouse, ce dernier scrutin était de fait une simple formalité. Ce qui n’a pas empêché Emmanuel Maurel, candidat pour la forme de la gauche sociétaliste du PS à ce même fauteuil, de dénoncer les multiples irrégularités ayant entaché ces élections. Cela dit, tous les camps en présence s’accordent à penser que ces quelques bourrages d’urnes dans les sections ne relèvent que du folklore traditionnel socialiste et n’auraient pas changé le résultat final, contrairement à ce qui s’était passé il y a quatre ans à Reims.

On rappellera qu’en 2008, l’empoignade pour le poste de première secrétaire avait opposé mesdames Royal et Aubry. Martine avait finalement remporté l’élection avec 102 voix d’avance sur sa concurrente soit 50,04 % des suffrages exprimés. On rappellera aussi que la liste des fraudes électorales dressées par les deux camps était aussi longues qu’un discours de clôture de congrès, quoique plus rigolotes. Scandalisée par la partialité de l’arbitrage interne de la commission ad hoc du PS, Ségolène avait annoncé sa ferme intention de porter l’affaire devant les tribunaux de la République, ce que bien sûr, elle ne fit pas.

Mais rien de tel pour la cuvée 2012 : tant pis pour les mânes de Nougaro, Toulouse ne sera pas ville de castagne, la motion majoritaire ayant regroupé derrière elle la totalité des éléphants, des éléphantes et des éléphanteaux. Des postgauchistes aux néolibéraux, des européens béats aux patriotes ronchons, des décroissants aux nucléocrates, tout ce que le parti compte de poids lourds a tenu à afficher une splendide unité de façade derrière le new boss François Hollande et son working class Ayrault.

Exit la bagarre de chiffonniers, donc, mais, fort heureusement pour les persifleurs, cette unanimité qui va de Valls à Hamon en passant par Mosco et Montebourg n’est pas sans générer quelques situations poivrées, notamment dans les deux plus grosses fédés du parti, le Pas-de-Calais et les Bouches du Rhône.

Côté ch’ti, on ignore si Jean-Pierre Kucheida, patron de fait des socialistes du 62 depuis 30 ans, s’est déplacé pour soutenir Harlem Désir dans les urnes. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il avait passé toute la journée de la veille en garde à vue, suite à sa mise en examen pour abus de biens sociaux. La justice lui reproche notamment d’avoir utilisé la carte bleue d’un organisme de logements sociaux du bassin minier qu’il présidait pour régler maintes factures somptuaires sans grand rapport avec le schmilblick. Nos confrères du Point ont par exemple évoqué une note de 1 624 euros au restaurant gastronomique de Marc Veyrat, près d’Annecy, où M. Kucheida possède une résidence secondaire.

En revanche, à l’autre bout du pays, Jean-Noël Guérini a tenu à signifier haut et fort son soutien total à la motion d’Harlem Désir. L’ancien patron de la fédération des Bouches-du-Rhône, qu’on croyait en congé du PS est apparemment à jour de cotisations, puisqu’il est allé voter comme un militant lambda.

Pourtant, un léger contentieux oppose le nouveau dirigeant national et l’ancien ténor marseillais du parti depuis la mise en examen de ce dernier en 2011. « Cette mise en examen doit marquer la fin du système Guérini », avait tonné Harlem à l’époque.

Après quoi Guérini s’était fait un plaisir de rappeler qu’Harlem Désir, lui aussi avait été mis en examen en 1998, mais, en plus avait été condamné par la justice pour emploi fictif : « S’il faut donner l’exemple, que le premier secrétaire du Parti socialiste par intérim soit le bon élève et commence par le faire. Il a été condamné ? Alors qu’il démissionne! »

Mais tout ça, c’est fini, aujourd’hui, c’est promis, c’est juré, le PS a reconstruit son unité et Guérini l’a prouvé en déclarant dans « Le Parisien » : « Je vote Harlem Désir. Harlem sera, j’en suis persuadé, un bon premier secrétaire. » Si Guérini le dit…

* image : Mathieu Delmestre/PS/Flickr

17 Octobre 1961 : Mais c’est quoi, à la fin, la reconnaissance ?

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La reconnaissance n’est pas un synonyme de repentance et de demande de pardon, même si elle ne les exclut pas.

La reconnaissance, c’est ce qu’a fait Chirac le 16 juillet 1995, quand il a reconnu au nom de la France ce qui était connu et rendu public par les historiens : la responsabilité de l’État français de Vichy dans la persécution et la déportation des Juifs de France.

En 1992, une pétition lancée par le « comité Vel’ d’hiv’42 » avait demandé cette reconnaissance au président François Mitterrand, qui l’avait refusée, arguant que la République n’avait pas à rendre des comptes pour l’État français de Vichy. Il était pourtant bien placé pour savoir que Vichy n’avait pas été un corps étranger à la France.

À quoi a servi cette reconnaissance ? À deux choses.

À inscrire en pleine lumière, dans la mémoire et dans la conscience collective d’un peuple, un fait douloureux, un fait connu des historiens (après une très longue période de latence), mais largement contenu dans les colloques et travaux de cette instance savante.
Pas besoin d’avoir passé trente ans sur un divan pour comprendre qu’il est sain de reconnaître ce qu’on sait « quelque part » sans vouloir le savoir parce que ça fait mal.
Avant le discours de Chirac, Vichy était « un passé qui ne passe pas » comme l’écrivait l’historien Henry Rousso. Pour le faire passer, il fallait qu’il passe par un acte de reconnaissance, effectué symboliquement au nom de tous les Français, non juifs et juifs confondus..

La reconnaissance par le discours de Chirac a servi à réintégrer officiellement dans la communauté française les Juifs de France que Vichy en avait officiellement exclus.
Depuis ce jour, tous les Français, juifs et non juifs, partagent en principe la même mémoire, le même jugement, ce qui réconcilie tout le monde une fois pour toutes.

Il faut ajouter que la reconnaissance doit être faite au nom de la vérité, et, surtout, de toute la vérité. C’est pourquoi le discours de Chirac reconnaissait et rendait hommage aux Français résistants et aux Français qui ont aidé les Juifs, afin de ne pas tomber d’une vision unilatérale (La France entière résistante) à une autre (la France entière collaborationniste).

En ce qui concerne la tuerie du 17 octobre 1961 par la police française, la reconnaissance qui s’impose doit être celle des faits dans leur contexte, qui n’est pas celui de 1942, et elle doit être faite lucidement des deux côtés.

L’homoparentalité relève de l’expérimentation sur le vivant

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Naouri famille mariage gay adoption

Naouri famille mariage gay adoption

EL. Sommes-nous en train de fabriquer des générations de pervers ?
De fait, les slogans de 1968 « Il est interdit d’interdire » et « Jouir sans entraves » favorisent une orientation perverse. Je dirais que, jusqu’aux années 1950, les modèles familiaux fabriquaient grosso modo 40% d’hystériques, 40% d’obsessionnels et 15% de psychotiques et 5% de pervers. Aujourd’hui on doit créer 55% de pervers, 30% d’obsessionnels, 5% d’hystériques et 5% de psychotiques. C’est catastrophique, du moins pour le lien social.

EL. Après ça, on nous dira que la famille est une institution merveilleuse… qui offre le choix entre la peste et le choléra ! En ce cas, prônez-vous le retour à la famille vieille école fonctionnant selon le seul principe d’autorité, à la fois du père sur les enfants et du mari sur la femme ? A-t-on seulement le choix entre les parents-copains et les parents-flics ?
Les deux modèles sont aussi condamnables. Ne tombons pas dans le piège consistant à opposer un extrémisme à un autre. Entre la permissivité extrême et l’autorité extrême − deux extrêmes −, il y a quelque chose de beaucoup plus rationnel, de beaucoup plus simple, de beaucoup plus tranquille. Une famille dans laquelle les fonctions familiales sont assumées permet d’indiquer sans violence un certain nombre de faits et de nécessités. L’enfant doit pouvoir entrer dans la vie intra-familiale en suivant des règles. Ces règles existent partout et sont nécessaires au fonctionnement du monde.

EL. Comment doit être structurée cette famille ? Pourquoi l’exigence des règles implique-t-elle la nécessité de rester dans le modèle « papa-maman » ?
Précisément à cause de l’interdit de l’inceste que nous avons évoqué. À l’intérieur de la famille, il est essentiel que l’on puisse faire le distinguo entre les prérogatives des deux parents.[access capability= »lire_inedits »] Le lien entre la mère et l’enfant se tisse, comme je l’ai dit, pendant la grossesse. Au cours de ces 9 mois, le bébé enregistre quantité de choses à l’intérieur de sa matière cérébrale. Sa mère a donc une présence authentique et vérifiable pour lui dans son propre corps. La mère, de son côté, va concevoir cet enfant comme une partie d’elle-même et donc, la communication, par laquelle tout passe, sera d’une très grande fiabilité. Cette communication autarcique installe une mère dans ce qu’on va appeler la puissance. Comme je l’ai expliqué, l’interdit de l’inceste est venu de ce que, entre ces deux-là, les nécessités de la vie sociale ont installé un tiers appelé « père » auquel on a donné un pouvoir. Jusqu’à une période récente, le père était d’ailleurs considéré comme le chef de famille. Cela ne signifiait pas nécessairement le règne de l’autoritarisme : à l’intérieur d’un couple et d’une famille, les échanges existent. Et les formes que prenait ce pouvoir ont varié selon les époques, les cultures et les choix des individus. Mais en cas de désaccord porté devant la justice, le pouvoir du père primait.

GM. Peut-être, mais vous ne nous ferez pas avaler que, sur ce point, « c’était mieux avant ». Hommes et femmes, nous avons tous gagné avec l’égalité…
Sans doute, mais de l’égalité, on est passé, comme je l’ai dit, à l’indifférenciation des rôles en fabriquant la co-parenté, instituant deux parents logés exactement à la même enseigne. Tandis que la puissance de la mère était intouchée − car, pour la remettre en cause, il faudrait changer le mode de la gestation ¬− le père était destitué et invité à singer la puissance de la mère, le tout, prétendument, au bénéfice de l’enfant sur lequel il ne faudrait plus exercer la moindre répression. C’est la porte ouverte au laxisme et à ses méfaits.

EL. Comment se pose le problème pour les couples homosexuels ?
En réalité, du point de vue de la parentalité, il n’y a pas de grande différence entre le couple que je viens de décrire et un couple formé de deux hommes ou de deux femmes. Aujourd’hui, nous sommes dans une homoparentalité puisqu’il n’y a plus de prise en considération de la différence sexuelle entre la mère et le père pour définir leurs fonctions et leurs rôles respectifs par rapport à l’enfant.

GM. Diriez-vous qu’on assiste à la « maternisation » du monde ?
En tout cas, à la maternisation des pères. Or, je le rappelle, la mère a spontanément tendance à répondre à tous les désirs de son enfant, et aucune espèce de propension à réprimer. On attend du social, qui fonctionnait jadis sur le mode paternel, qu’il fonctionne sur le mode maternel et qu’il satisfasse sans distinction toutes les revendications. En somme, il n’y a plus personne pour dire non. Je le répète, on peut trouver cette éducation libérale-libertaire très sympathique, mais elle ne bénéficie qu’aux instances qui ont intérêt à la destruction de l’humanité, à commencer par celles du capitalisme.

GM. Alors que la procréation a tendance à s’affranchir de la nature, avec la procréation in vitro, les mères porteuses et, peut-être, un jour, le clonage, pourquoi les rôles parentaux seraient-ils nécessairement déterminés par le sexe biologique ? Pourquoi ne pas décider qu’au sein d’une famille homoparentale, l’un des adultes jouera le rôle de père et un autre celui de la mère ? Après tout, nombre de couples homosexuels reproduisent les vieux schémas des couples hétérosexuels, non ?
Ce jeu des rôles bute sur le fait que l’enfant percevra ses deux parents comme sexuellement identiques. Or, cette « mêmeté » l’empêchera de percevoir que, si ses deux parents sont à son service, ils ne le sont pas de la même façon. De plus, cette différence permet à l’enfant d’être inscrit dans deux histoires. Les conflits qui interviennent se situent entre le désir du père et celui de la mère. La mère, du fait de la gestation, a toute latitude de transmettre, même sans mot, son histoire. Le père ne peut en revanche transmettre quelque chose de la sienne qu’au travers du « filtre » que constitue naturellement la mère. Car c’est elle qui, le désignant comme tel à son enfant, l’introduit auprès de ce dernier. Et comment le fait-elle ? En laissant entendre par toutes ses conduites combien cet homme compte pour elle. Notez qu’elle détient, sa vie entière, la capacité de suspendre cette désignation – c’est sa puissance. C’est dans l’échange de la vie à deux que la mère et le père négocient un modus vivendi qui les enrichira l’un et l’autre. À condition de « durer » et de ne pas se considérer l’un l’autre comme des « consommables »

EL. Venons-en au mariage. Si l’on écoute les partisans du mariage homosexuel, il s’agit pour eux de pouvoir, comme les autres, proclamer leur amour. Mais il me semble que le mariage a été inventé pour protéger la filiation et la transmission des biens non ?
Les populations du Sepik (Nouvelle-Guinée) qui n’avaient jamais vu de Blancs avant 1957 et qui, du point de vue de la culture, en étaient restés à l’Âge de pierre, pratiquaient le mariage. De même que les tribus africaines du monde pré-biblique. En réalité, l’institution du mariage a dû suivre assez rapidement l’interdiction de l’inceste et la surveillance des appariements qui en a découlé. Le sens symbolique du mariage est très important : il s’agit de prendre la société à témoin de ce que chacun des conjoints cesse d’être l’enfant de ses parents pour devenir le partenaire de l’autre. L’enfant de ses parents devient ainsi leur égal. C’est la raison pour laquelle, dans les familles juives pratiquantes, lorsqu’un père va passer le shabbat chez son fils marié, c’est le fils et non le père qui prononce le kiddouch. C’est un changement de référentiel sur lequel vont se greffer d’autres dimensions. Le mariage permet à un individu de sortir de sa définition première pour acquérir un statut nouveau.

EL. Mais enfin, vous ne pouvez pas ignorer la vraie vie et l’évolution des sociétés. Il est tout de même heureux que les homosexuels n’aient plus à se cacher et que les sexualités minoritaires ne soient plus tenues pour inférieures. Comment concilier les exigences de l’ordre symbolique et les nécessités de la vie ?
Dans la perspective que je viens d’énoncer, je ne crois pas que le mariage entre personnes du même sexe pose des problèmes insurmontables. En revanche, l’adoption par ces mêmes couples relève de l’expérimentation sur le vivant. Et ça, c’est très grave.[1. Je recommande à ce sujet un excellent ouvrage à l’argumentaire serré et très agréable à lire : Homoparenté, de Jean-Pierre Winter (Albin Michel, 2010).]

EL. « Mariage et adoption pour tous » : cette phrase d’Ayrault a été peu relevée dans les médias. C’est un peu « Bonheur pour tout le monde ! » Au-delà du ridicule, que vous inspire cette formule ?
Une grande inquiétude. C’est encore une façon de subvertir le langage. C’est exactement comme « Paris-Plages » : on déverse du sable sur les quais, on plante trois palmiers et on nous dit : « Ceci est une plage. » Et là, on dit à des enfants : « Ceux-ci sont tes papas » ou « Celles-ci sont tes mamans ». C’est une folie pour l’enfant. Vous savez, j’ai exercé la pédiatrie pendant quarante ans : je ne m’occupais pas des enfants mais des parents. Le bébé qu’on me confiait était un petit corps doté d’un potentiel et fondateur lui-même d’une histoire héritée des deux dont il était issu et dont il était un chaînon commun. Pour que son histoire soit la plus légère pour lui et qu’il puisse exploiter son potentiel au maximum, il était indispensable de lui conférer deux parents de qualité. Or, en discutant avec les parents, j’ai réalisé qu’il fallait d’abord faire tout un travail préalable avec eux pour qu’ils puissent accéder aux mots que je disais. Qu’ils revisitent leur propre enfance et qu’ils comprennent ce qui les avait conduits à se rencontrer et s’unir. Pour préserver les enfants, il faudrait remplacer le slogan « L’enfant d’abord ! » par « Le couple d’abord ! ». Mais je vois bien dans la génération de mes propres enfants que les parents sont obligés de lâcher du lest dans la discussion avec leurs propres enfants du fait de l’environnement idéologique dans lequel ils vivent. Malheureusement, cet environnement que la phrase du Premier ministre résume à la perfection, ne nous aide pas à donner aux enfants les meilleurs parents possibles.[/access]

Pour Fleur Pellerin, la lutte des classes n’existe pas

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Fleur Pellerin PS

Fleur Pellerin PS

Fleur Pellerin est à la gauche ce que le Galak est à l’amateur de cacao. Ce n’est pas parce qu’il y a marqué « chocolat » sur la plaquette que l’on va en manger. Le signifié et le signifiant divorcent définitivement au temps du social-libéralisme vert. Pour ceux qui avaient des doutes, la charmante sous-ministresse, chargée de l’économie numérique ou d’une de ces appellations virtuelles qui sentent tout sauf la sueur du prolo, a déclaré récemment au Parisien qu’elle « ne croyait pas à la lutte des classes » , que les personnels des PME étaient « en osmose » avec leur patron et qu’ « il n’y avait pas de honte à s’enrichir ».

On pourrait lui répondre, symétriquement, sans davantage de preuves et avec la même assurance, que nous croyons nous dans la lutte des classes, que les tribunaux des prud’hommes prouvent chaque jour par les cas qu’ils ont à traiter que l’ « osmose » dans les PME est peut-être un terme légèrement hyperbolique pour décrire les relations patrons-salariés et que plus généralement, s’il n’y a pas de honte à s’enrichir, on ne voit pas pourquoi on s’énerverait contre les dealers de Saint-Denis ou les traders de la City qui appliquent ce sain principe au mépris de la common decency mais aussi de la loi (on en est où, à propos, de l’affaire des monumentales falsifications autour du Libor ?)
Tout ça pour une représentante du gouvernement, cela devrait quand même poser problème. Apparemment, non. En même temps depuis que l’on sait qu’une élue verte du XIIIème arrondissement explique sans rire, quand elle est soupçonnée d’être impliquée dans un trafic de coke et de blanchiment de l’argent qui va avec, façon Pablo Escobar de la place d’Italie, qu’en fait, elle cherchait juste à frauder le fisc pour ne pas payer l’ISF, on se dit que ce n’est plus à du Galak qu’on a à faire mais carrément à du Benco de contrefaçon.

Mais Fleur Pellerin a plus urgent à penser et notamment l’extension du très haut débit pour Internet. La lutte des classes n’existe pas, donc. Pourtant, cette vidéo, prise par le smartphone d’un facétieux collégien semble prouver que non seulement la lutte des classes existe toujours mais qu’elle est aussi l’objet d’un très haut débit dans la bêtise et l’abjection tranquille de ces sous-fifres intermédiaires qui se prennent pour des seigneurs. Saint-Domingue, La Baule, « votre salaire de merde », « vous allez crever », « pauvre connasse », tout y passe.

« Touchez ma bosse, monseigneur » comme dit avec humour l’agente de la SNCF agressée verbalement par ce divin abruti, apparemment cadre chez Orange. Orange qui s’est empressé d’affirmer que ce n’était aucunement représentatif des valeurs de l’entreprise et que rien ne prouvait les dires de cet individu. On les comprend, chez Orange. Cela pourrait faire croire que chez eux, à l’époque de Lombard, ou on se suicidait, ou on finissait en humaniste de ce genre-là.
Il a de la chance, finalement, le monsieur présumé orangiste. En d’autre temps, disons dans les années 70, quand les rapports de force étaient différents et que ce que gagnait une personne ne suffisait pas à prouver sa valeur humaine, ce n’est pas à une citation de Féval qu’il aurait eu le droit, le grossier personnage à l’hystérie lâche et insultante (il s’est fait reprendre au départ parce qu’il parlait trop fort dans son portable), mais au cassage de gueule réservé aux petits chefs, tels que les relatent Robert Linhart ou Daniel Rondeau, par exemple, dans L’Etabli ou L’Enthousiasme.

Bien sûr, la violence ne résolvait rien. Mais des fois, ça devait soulager… Juste une bonne baffe. Juste une…

PS : aux dernières nouvelles, après une enquête interne, Orange a reconnu qu’il s’agissait de l’un de ses salariés et lui a demandé de présenter ses excuses à l’employée. L’entreprise a également annoncé qu’elle allait s’excuser et a parlé d’un éventuel « accompagnement psychologique » pour l’individu en question. On n’est jamais trop prudent, chez Orange, depuis le passage de Didier Lombard…

*Photo : Mathieu Delmestre/Parti socialiste.

Bott, le cartographe de l’amour

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François Bott roman

François Bott roman

Dans son dernier roman « Avez-vous l’adresse du paradis ? », François Bott joue les entremetteurs entre huit personnages, des hommes et des femmes, plus ou moins jeunes, qui s’entrecroisent au cours d’un laps de temps donné. L’écrivain se fait alors géographe des intermittences du cœur entre New-York, Paris et la Normandie, bravant les fuseaux horaires et le hasard. Son délicieux récit se découpe précisément en sept journées qui s’étalent du 7 novembre 2010 au 14 juillet 2011.

Rendez-vous manqués, rencontres fortuites, évocations du passé, relations d’un soir, espoirs, chagrins, abandons, les cartes sont sans cesse rebattues dans ce court roman sensible. Qui manipule ces destins ? Y a-t-il une logique à l’existence ? François Bott, général en chef de ce foutoir, tire des lignes de vie, à sa façon, élégante et discrète. Rassurez-vous, ce chassé-croisé amoureux n’a rien d’ésotérique. Nous ne sommes pas ici dans un roman New Age aux idées fumeuses ou dans les pantalonnades du théâtre de boulevard. Le terrain d’expression de Bott est la littérature. La grande a sa préférence. Le journaliste qui dirigeait jadis Le Monde des livres aime nous faire partager son goût pour les auteurs américains notamment Fitzgerald, Hemingway ou le brillant nouvelliste Ring Lardner. On prend donc beaucoup de plaisir à le lire, son écriture limpide dévoile un joli vibrato nostalgique.
En ces temps de rentrée littéraire, un livre bien écrit à la prose harmonieuse est accueilli avec ferveur. Le style de Bott, sa musique rétro entêtante, son émotion contenue, sa mélancolie larbaldienne sont des bouées de sauvetage dans une mer déchaînée. En 2012, il est encore possible d’écrire un roman en langue française qui a de la tenue en faisant fi des modes et des errements de notre époque. Nous avons parfois tendance à l’oublier face au déferlement boueux de septembre dans les librairies. Ce roman qui voit des couples se faire et se défaire est avant tout une formidable déclaration d’amour à la littérature et aux lecteurs. Bott est habile, rusé même, on se dit en ouvrant les premières pages « tiens, voilà un roman d’amour à plusieurs voix bien agréable, troussé à l’ancienne, un sujet conventionnel traité avec talent, mais rien d’original là-dedans » et plus les pages défilent, plus un territoire se dessine. Nous entrons alors dans une cartographie intime.

Un bon écrivain dépasse toujours son histoire en faisant exploser le cadre, son empreinte est toujours ailleurs, dans les interstices. Ne serait-ce que les multiples références littéraires qui parsèment l’ouvrage, elles résonneront longtemps dans votre tête, elles ricocheront et vous donneront envie de relire Flaubert, Proust ou Morand. Si vous êtes sensible comme moi aux villes de province, à leur charme désuet, à la pluie lancinante qui s’infiltre dans les cœurs, aux femmes juste entraperçues qui bouleversent une vie entière, aux rendez-vous manqués et aux quais de gare sordides, ce roman vous tiendra chaud cet automne. Il réveillera en douceur votre spleen. Quelle merveilleuse sensation ! C’est un sentiment tellement plaisant et apaisant de s’abandonner à la mélancolie. Un luxe de nos jours où la performance doit guider chacun de nos pas. Dans sa galerie de portraits, Bott a croqué des caractères dissonants – ce qui rend cette symphonie inachevée tellement plus belle. Vous trouverez, dans ce livre chic et drôle, un père fraîchement quitté et un fils apprenti diplomate aussi ambitieux qu’inexpérimenté, un sosie de Robert Mitchum au cœur tendre, une professeure rousse et désirable, une Lady rejouant l’éducation sentimentale à la terrasse du Dôme, un Gatsby, héritier d’une maison de champagne, échoué dans un Ibis de Laon ou une « madone des parkings » en quête de rédemption. Vous n’êtes pas à l’abri de tomber amoureux de Juliette, une rouquine d’un 1,57 mètre, qui « avait des airs de fête nationale française, même en novembre, même à New-York ».

« Avez-vous l’adresse du paradis ? », François Bott (Cherche midi)

*Photo : Jeff Wignall.

17 octobre 1961 : l’oracle a parlé !

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Il en a de la chance, François Hollande ! Alors que la statue monumentale de la République qui se dresse à Paris sur la place du même nom reste désespérément muette, il a entendu une voix qui lui a glissé à l’oreille, au petit matin du 18 octobre, jour de la saint Luc, les propos suivants : « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »

Voilà qui est dit, et bien dit : madame la République prend acte que les multiples travaux d’historiens sur cet événement qui ont établi un corpus de faits incontestables, mais elle se refuse à battre sa coulpe comme l’exigent aujourd’hui les chevaliers de la repentance. Cette « répression sanglante » s’inscrivait en effet dans un contexte d’affrontement sans merci entre la fédération de France du FLN et la police, qui venait de perdre dix de ses agents assassinés dans les semaines précédentes.

Le « crime d’Etat », dénoncé sans nuance à la une par Libération, peut ainsi se plaider au tribunal de l’Histoire, où chacun des protagonistes a de sérieux arguments à faire valoir. Et ce tribunal ne siège pas, à ma connaissance, au 10 rue Béranger, siège du quotidien fondé par Serge July.

Dans ce genre de questions, l’Etat, la Nation ou la République, comme on voudra, n’ont qu’un seul devoir : faire en sorte que le travail des historiens puisse s’effectuer dans les meilleures conditions possibles, notamment avec l’ouverture des archives dans un délai raisonnable.

Dans le cas du 17 octobre 1961, aucune censure n’a pesé sur leurs recherches, qui ont connu une très large diffusion publique. Il n’appartient pas à un locataire de l’Elysée de porter jugement, au nom de la République qu’il incarne provisoirement, sur le caractère criminel de l’action de l’un de ses prédécesseurs. Il lui suffit de garantir le droit au blasphème des icônes de notre histoire récente.

« La famille est répressive. C’est son rôle »

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Naouri famille mariage gay

Naouri famille mariage gay

Gil Mihaely. La famille semble être la dernière Bastille de l’Ancien régime : une autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants, transmission des héritages et des biens, l’ensemble étant organisé autour d’un très grand interdit, l’inceste ! Cette institution n’est-elle pas condamnée par la logique profonde de notre temps marquée par la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et le consumérisme ?
Aldo Naouri. Vous avez hélas raison, la famille est condamnée et des intérêts plus nombreux qu’on ne l’imagine conspirent à sa destruction. C’est le dernier moyen que notre humanité a trouvé pour se suicider – une entreprise que Freud, dès 1929, dans son livre Malaise dans la civilisation, mettait sur le compte de la pulsion de mort. Elle n’y est pas parvenue avec les guerres, elle va peut-être y arriver par ce biais. Nous risquons en effet de revenir à une humanité d’avant la Loi qu’elle s’est donnée en interdisant l’inceste, une humanité barbare, sauvage et inhumaine. Votre propos l’annonce d’ailleurs quand vous parlez d’une « autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants ». Il y a déjà quelques décennies que les professionnels relèvent chez les enfants les dégâts opérés par les attitudes laxistes et anti-autoritaires que vous évoquez sur le mode ironique. Quant à l’interdit de l’inceste, il est effectivement arbitraire, mais c’est un arbitraire qui a eu et qui a pour mérite de construire l’humain.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Rien que ça !
Oui. L‘anthropologie est là pour montrer que le progrès humain – et il y en a tout de même eu, ne serait-ce que sur le plan technique et social – est redevable à cet arbitraire. Voilà 8 millions d’années que nos ancêtres se sont mis debout. En rapportant cette éternité impossible à imaginer à 24 heures, l’ère chrétienne par exemple n’en représenterait que les 22 dernières secondes. Eh bien, pendant le plus clair de ce temps, il y a eu seulement des mères et des enfants. L’ébauche du père n’est en effet apparue qu’un peu avant la 23ème heures, au moment où est intervenu l’arbitraire de la Loi qui interdit l’inceste. Et c’est à partir de ce moment-là, à partir de cette première Loi qui a fait le socle de toutes les autres, qu’on peut dater l’avènement du progrès.

Élisabeth Lévy. Et qu’est-ce qui explique cette rupture essentielle dans l’histoire humaine ?
Les conditions d’apparition de cet arbitraire sont intéressantes. Pendant des millions d’années, les humains ont passé leur temps à satisfaire leur égoïsme et leurs pulsions primaires, donc à s’entretuer. Ils s’étaient constitués en hordes pour être plus performants dans la chasse, mais chacun n’agissait que pour lui-même. À la tête de chaque horde, il y avait un chef qui se réservait le droit sexuel sur toutes les femelles, y compris sur sa mère ou ses filles. Les autres mâles qui ne pouvaient pas avoir de rapport sexuel avec les femelles de leur horde s’en allaient chasser ailleurs. Si plusieurs s’intéressaient à la même femelle, ils s’entretuaient. Un jour, des chefs de horde ont estimé qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi. Ils ont conclu un accord en vertu duquel les femelles seraient désormais échangées entre hordes. Ce scénario est celui de l’anthropologie. Celui de la psychanalyse en diffère quelque peu mais aboutit au même résultat : la prohibition de l’inceste comme Loi de l’espèce. Le sous-texte que laisse entendre cette Loi c’est que « ce qui est proche doit être éloigné. » L’esprit de cette Loi va, dès lors et nécessairement, intervenir sur la proximité extrême qu’est la proximité mère-enfant. Un élément étranger va s’immiscer entre l’enfant, être de pulsion, et la mère qui est là pour le satisfaire. Cet étranger, qui va petit à petit devenir le père, parce qu’il va confisquer la mère pour en faire égoïstement son objet sexuel, va contraindre indirectement l’enfant à refouler ses pulsions et à apprendre la vie sociale et les autres lois qui vont la régler. Si bien que s’émanciper de cette toute première Loi, c’est s’émanciper de toutes les lois.

EL. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on serait prêt à s’en émanciper ? Ne noirciriez-vous pas le tableau ?
Je ne le crois pas. Et il suffit de se pencher sur el comportement des enfants, petits ou grands, dans les consultations psy ou à l’école. Il y a un ensemble d’intérêts particuliers qui ont pris suffisamment de pouvoir pour s’imposer à la masse qui subit en silence. Qu’il s’agisse des homosexuels, des féministes et d’autres groupes revendicatifs, on voit bien que ce sont des minorités, jouissant d’un poids considérable dans les médias, qui parviennent à imposer leurs vues aux autres. Seule une minorité d’homosexuels veulent pouvoir se marier et adopter.

EL. D’abord, vous n’en savez rien, et ensuite, on peut être contre le mariage homosexuel mais, de là à la fin de l’interdit de l’inceste, il y a de la marge, non ?
Ce que j’en sais, je le tiens de ce que m’en disent nombre d’homosexuels que je connais, que je fréquente et que j’ai pour amis. Il est étrange d’ailleurs, à notre époque qui prise tant les sondages qu’il n’y en ait jamais eu sur ce point. Moins étrange qu’il n’y paraît, toute réflexion faite, car cela s’inscrit dans la logique de l’individualisme qui confère à chacun le droit d’opérer un choix et d’en revendiquer l’extrême respect par tous: « C’est mon choix », une émission célèbre. Qu’importe, à partir de là, la proportion dont je parle. Ceci étant, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, à savoir que le mariage homosexuel serait le signe le plus patent de la fin de la prohibition de l’inceste. Les signes de cette fin, je les situe ailleurs et avant tout dans la disparition du soutien que le social a toujours accordé à l’instance paternelle. Tout enfant a légalement aujourd’hui ce que l’on pourrait désigner comme deux « homoparents », c’est à dire deux parents que le droit considère comme strictement identiques. La psyché de l’enfant, façonnée par le séjour intra-utérin, n’est naturellement branchée que sur la mère. Sans le soutien social, le père n’a pas d’autre choix que de devenir une « mère-bis »

EL. Voulez-vous dire que la logique la logique profonde qui est à l’œuvre derrière ce aspect des choses, c’est le rejet, le refus de la limite ?
Oui. L’éjection du père – radicalisée en Occident depuis 1968 – de la place qu’il a longtemps occupée équivaut au rejet de la Loi dont il est le représentant et de la notion de limite qui en découle. La finance par exemple a intérêt à détruire ou à affaiblir tout ce qui pourrait la canaliser. Dans cette perspective, les groupes qui revendiquent toujours moins de limites, toujours plus de libertés, sont les « idiots utiles » du capitalisme. Finalement, c’est au nom de la démocratie qu’on adopte des lois qui abolissent, les unes après les autres, les limites qui s’imposaient à l’activité humaine. Puisqu’on ne vit qu’une fois, le principe de plaisir doit primer sur le principe de réalité. La pornographie pour les hommes, la libération sexuelle pour les femmes et le plaisir de chacun comme unique horizon. À terme, ce processus aboutit à la destruction de la famille.

EL. Vous y allez un peu fort ! La famille ne devrait pas être incompatible avec le plaisir, si ? En tout cas, si vous voulez revenir au modèle patriarcal, ce sera sans moi !
Je ne dis pas que la famille est incompatible avec le plaisir, mais qu’elle ne peut pas être guidée par la seule recherche du plaisir. La famille est répressive par définition. Et la répression qu’elle exerce, aussi étonnant que cela puisse être, est éminemment bénéfique. En effet, le nouveau-né qui vient aujourd’hui au monde est le même que celui de l’aube de l’espèce : il est violemment travaillé par son système pulsionnel. Cela fait de lui un individu autocentré qui se fiche éperdument des autres. Et il n’a aucun moyen de changer spontanément s’il n’est pas confronté à une organisation qui l’empêche d’aller jusqu’au bout de son désir de s’autosatisfaire, à travers des règles qui lui sont imposées, comme l’heure du coucher ou celle du repas. Face à ce dispositif répressif, qui doit se mettre en place entre 0 et 3 ans, l’enfant, pour ne pas périr et pour gagner l’amour de ses parents, accepte de réprimer ses pulsions et de les refouler.

EL. Vous voulez dire que tout se joue avant 3 ans ? On n’est pas entré à l’école maternelle qu’on a déjà raté ou réussi sa vie ?
Vous excellez à me faire dire ce que je ne dis pas. J’insiste seulement sur le fait que cette éducation, qui n’a et ne doit rien avoir de sadique, doit intervenir en fixant des limites entre 0 et 3 ans pour produire des effets dans le long terme. C’est une authentique et indispensable entreprise de « névrotisation ». Le névrosé va développer, au cours de la répression exercée sur lui, un mécanisme psychique d’une importance considérable, le fantasme : « Je ne peux pas me satisfaire, ce n’est pas grave, il suffit que j’imagine que je me satisfais pour avoir un brin de consolation et mieux supporter ma frustration. » « Névrotisé » de cette façon, l’enfant va accepter l’existence de l’autre et devenir un être social de qualité. À l’inverse, quand aucune répression ne s’exerce entre 0 et 3 ans, l’individu demeure dans son état natif autocentré et incapable d’admettre l’existence de l’autre. L’enfant-roi devint vite l’enfant-tyran. Cette toute-puissance de l’enfant habitué à ce que tous ses désirs soient satisfaits va se perpétuer parfois jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les chances d’aboutir à une structure perverse. La destruction de la famille répressive engendrera des enfants qui ne fabriqueront plus de lien social.

EL. D’accord, mais le fait d’être de bons parents répressifs n’interdit pas que, comme homme et comme femme, vous ayez du plaisir. Il n’y a pas forcément un continuum entre le comportement du père ou de la mère et celui des amants libres et adultes qu’ils redeviennent une fois les enfants couchés. Dans l’Angleterre victorienne, la famille était pour le moins corsetée, mais en même temps, on comptait un nombre record de prostituées…
Pendant la période victorienne, où apparaissent les méfaits de l’hyper-névrose en même temps que naît la psychanalyse, l’environnement social est surchargé de lois trop répressives car la répression n’intervient pas seulement dans le tout petit âge, mais tout au long de la vie. Quand on refoule quelque chose au bon moment, cette chose est acceptée et le mécanisme du fantasme est mis en place pour supporter le refoulement. Cela génère pour la suite une conduite qui tient compte du principe de réalité. Quand j’étais adolescent, lorsqu’on gardait la main d’une jeune fille dans la sienne pendant 10 secondes, cela nous procurait 6 mois de bonheur…Quand tout est permis, cela n’a plus aucun effet.

EL. L’assouvissement tue le désir…
L’assouvissement abolit complètement un mécanisme merveilleux dans l’économie énergétique : le fait même d’être dans le fantasme et de refouler produit une déviation de l’énergie vers d’autres secteurs, qu’on appelle la sublimation. En tant que pédiatre, j’ai vécu la modification considérable des mœurs dans la famille et chez les adolescents. Il m’est arrivé de recevoir une élève de quatrième qui m’annonçait : « Cette semaine, je me suis envoyé cinq mecs ! » J’ai cru devoir jouer mon rôle de médecin en lui demandant si elle avait bien pris ses précautions. Elle m’a répondu : « Oh, ce n’était pas la peine, ce sont mes copines qui les ont dépucelés. » On voit bien qu’à ce stade de permissivité, la sublimation ne fonctionne plus.[/access]

La suite demain…

Enfin un prix Nobel musulman !

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On ne souligne jamais assez combien la science moderne est redevable à l’Islam. Comme l’a bien noté Barack Obama dans son « discours du Caire » : « C’est de l’innovation au sein des communautés musulmanes que nous viennent l’algèbre, le compas magnétique et les outils de navigation, notre maîtrise de l’écriture et de l’imprimerie, notre compréhension des mécanismes de propagation des maladies et des moyens de les guérir ».

Deux des membres de la cellule islamiste de Jérémie Louis-Sidney, interpellés la semaine dernière, peuvent en témoigner. Dans des vidéos réalisées par une certaine « Ecole de la réussite », et visibles sur Youtube, ils expliquaient leur conversion à l’islam par des raisons « scientifiques ». L’un, le footballeur Yann Nsaku, rapporte que ce sont les « miracles scientifiques » du Coran, qui l’ont convaincu : des « faits scientifiques déjà mentionnés dans le Coran 1400 ans auparavant et qui ont été démontrés dans ce siècle-ci : big-bang, miracle des fourmis, expansion de l’univers, embryonnage (sic) et j’en passe et j’en passe ». Tous ces versets lui ont « clairement mis des claques ». L’autre, l’islamiste cannois Victor Guevara, s’est également converti à la suite du visionnage d’une vidéo sur les « miracles scientifiques, linguistiques et mathématiques » du Coran. Il explique comment il avait été détourné de la religion chrétienne par le darwinisme qui lui était enseigné dans son école catholique. Mais il lui est ensuite apparu que la théorie darwinienne est fausse puisque « à l’époque cambrienne plusieurs espèces sont apparues en même temps qui n’ont pas d’ancêtre commun ». Ce qui l’a convaincu de lire le Coran qui n’enseigne pas de telles erreurs que le darwinisme.

Dès lors on est étonné qu’il y ait si peu de savants musulmans couronnés par des prix Nobel, deux exactement depuis la création du prix en 1901, le pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979 et l’égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie en 1999. Cela est d’autant plus suspect qu’il y a bien trop de Juifs couronnés par le prix Nobel : deux « chercheurs » antisémites, le suédois Jan Biro et l’américain Kevin MacDonald, avaient dénoncé l’an dernier les « biais juifs » du prix Nobel, calculant qu’avec 0,2 % de la population mondiale ceux-ci ont reçus près de 22 % des prix Nobel. Les Juifs représenteraient ainsi entre 20 et 27 % des prix Nobel en physique, chimie et biologie, avec une pointe, on s’en serait douté, à 42 % en économie. Ces chiffres sont repris à l’infini par des sites communautaires, juifs ou musulmans, où l’on est obsédé par le comptage des « origines », lesquels sites relèvent également, pour s’en indigner ou pour s’en réjouir, que les musulmans avec 23 % de la population mondiale n’ont donc récolté que 0, 5 % des prix Nobel.

Face à de tels constats la République islamique d’Iran a heureusement décidé de réagir. Samedi dernier la vice-présidente iranienne pour la science et les technologies Nasrin Soltankhah a annoncé la création d’un « prix mondial du Grand Prophète » pour faire pièce au prix Nobel, qui sera décerné tous les deux ans pour « promouvoir le développement de la science dans le monde musulman ». Il sera accordé aux « scientifiques musulmans œuvrant dans les trois domaines dans lesquels l’Iran a réalisé des progrès remarquables », cellules-souches, recherche pharmaceutique et nanotechnologies. Voilà enfin un prix dont le palmarès sera indiscutable et qui saura mettre en valeur le caractère universel de la science.

* image : Shirin Ebadi, avocate iranienne, Prix Nobel de la paix 2003, anaelisafoto/Flickr

Chine-Japon : de la diplomatie à la canonnière

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La coïncidence est troublante : à la mi-septembre, au moment où le monde musulman s’embrasait parce qu’une vidéo grotesque disait du mal de son Prophète, des dizaines de milliers de Chinois descendaient dans les rues pour vandaliser des magasins et des voitures de marques japonaises (et parfois molester leurs propriétaires) parce que Tokyo rachetait, à l’un de ses citoyens, trois des huit îlots inhabités perdus en mer de Chine qu’il contrôle, mais qui sont aussi revendiqués par Pékin.
Dans les deux cas, un événement insignifiant semblait atteindre au cœur de foules immenses. Dans les deux cas, le mythe de la pacification des mœurs par l’avènement du marché mondial et de la démocratie globale bute sur la réalité des passions humaines. Déjà vantées il y a près de trois siècles par Montesquieu, les vertus du « doux commerce » devaient affranchir les individus de l’emprise supposément mortifère du collectif, qu’il fût religieux ou national. On voit ce qu’il en est advenu. En 2005, contre tous les apôtres et prophètes de la fin de l’Histoire, Pierre Hassner annonçait la « revanche des passions »[1. « La Revanche des passions », Commentaire n°110, été 2005. Et pour une application au cas des relations sino-japonaises : Emmanuel Dubois, « Pékin-Tokyo : la revanche des passions », Politique Internationale n°110, hiver 2005-2006] sur la scène mondiale. Force est d’admettre qu’il a eu raison. Que s’est-il passé ?
On arguera que les deux cas ne sont pas similaires. Dans le cas du film anti-islam, l’insignifiance du prétexte est frappante et l’on est tenté d’imputer la violence des foules musulmanes à une idéologie mortifère, l’islamisme, animée par un ressentiment structurel à l’encontre de l’Occident. Dans le second cas, on peut mettre en avant des causes plus objectives : outre les richesses halieutiques de ces îles − appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois − et les ressources énergétiques que recèleraient leurs environs, on citera l’ambition de la marine chinoise d’obtenir un accès plus libre à la haute mer du Pacifique, la volonté du Parti communiste de détourner les frustrations d’une population soumise à une dictature cruelle vers un ennemi extérieur et traditionnel, etc. Toutes ces explications recèlent une part de vérité, mais ne sont pas à la mesure des passions soulevées. Devant les violences et l’ampleur prise par les manifestations, Pékin s’est d’ailleurs hâté de dénoncer un « patriotisme irrationnel » dommageable aux intérêts politico-économiques d’un pays qui vit pour une grande part grâce aux devises et aux technologies apportées par les grands groupes étrangers, notamment japonais. De ce point de vue, les foules chinoises auraient voulu se tirer une balle dans le pied qu’elles n’auraient pas agi autrement.[access capability= »lire_inedits »]

C’est que le ressort de la fureur chinoise est à la fois plus superficiel et plus profond que les seuls intérêts. En réalité, il s’agit d’un cas d’école de mimétisme girardien dans les relations internationales. La Chine ne s’est souciée de ces îles qu’après 1971, quand l’occupation américaine d’Okinawa (préfecture méridionale du Japon dont elles dépendent) a pris fin et qu’elles sont repassées sous contrôle japonais. Au fond, les Diaoyu n’ont d’autre intérêt pour la Chine que celui d’avoir été convoitées par le Japon. De leur côté, les Japonais ont aujourd’hui beau jeu de fournir des documents datant de l’époque de la faiblesse chinoise, qui avalisent leur droit de propriété. De fait, lorsqu’elles furent intégrées à l’Empire japonais, en janvier 1895, elles étaient inhabitées : aussi ont-elles été déclarées terra nullius, en conformité avec le droit international occidental.

C’est donc, paradoxalement, au moment où la Chine et le Japon normalisaient leurs relations diplomatiques, en 1972, que les Diaoyu/Senkaku sont devenues une pomme de discorde entre les deux pays. Les médias citent comme un modèle de sagesse la formule employée en 1978 par Deng Xiaoping qui estimait que la solution serait trouvée par les générations futures dans le cadre d’une exploitation conjointe. Moyennant quoi on assiste aujourd’hui à des querelles de chiffonniers et autres règlements de comptes dont les protagonistes, de part et d’autre, ne semblent guère se soucier d’exploiter la moindre ressource.

Il serait cependant hâtif de conclure à l’inanité de la querelle. Car si les bagarres de cour d’école ont des motifs qui paraissent futiles aux adultes, du point de vue des enfants, il s’agit d’affaires très sérieuses. Et en l’occurrence, il s’agit de l’identité même de la Chine. Dans la mythologie chinoise contemporaine, la création de la RPC, en 1949, a mis fin au « siècle des humiliations » subi par le peuple chinois à partir du milieu du XIXe siècle. Les guerres de l’opium menées par les puissances occidentales marquèrent le début d’une série de revers cuisants pour la Chine qui, jusque-là s’était toujours conçue comme le centre culturel et politique du monde. Ces revers ont culminé au moment de l’invasion japonaise de la Mandchourie au début des années 1930. Comment l’empire du Milieu, cœur de la civilisation mondiale, pouvait-il être humilié par un nain insignifiant, un vassal dont la culture ne valait que parce qu’elle était issue de la sienne ?

Aujourd’hui encore, la Chine a du mal à affronter sa faiblesse passée et conserve un sentiment de supériorité culturelle et politique pourtant largement démenti par les faits[2. Voir par exemple, à ce propos, le livre passionnant d’Edward Luttwak, La Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie, Odile Jacob, 2012, malheureusement un peu gâché par la traduction du mal nommé J.-L. Fidel]. Dès lors, la suprématie politique et militaire de l’Occident puis du Japon ne peut être qu’une anomalie incompréhensible : au mieux une parenthèse qu’il faut se hâter de refermer, au pire un tort qu’il convient de redresser.

Il semble que « l’émergence pacifique » de la Chine prônée par une doctrine semi-officielle du Parti soit trop lente au goût de certains, en particulier s’agissant de sa traduction militaire. Comme dans le monde musulman, il existe dans le monde chinois une minorité bruyante et active (et de moins en moins minoritaire) qui proclame haut et fort sa volonté d’en découdre. On aurait tort de négliger son poids. Dans cette période de transition du pouvoir à Pékin, sa voix se fait entendre non seulement au sein de l’armée, mais aussi jusque dans le saint des saints, le comité permanent du Politburo, dont la nouvelle composition sera rendue publique au début du mois de novembre.

Le Japon n’est pas en reste puisque les élections qui se préparent à Tokyo annoncent l’arrivée au pouvoir d’hommes beaucoup moins conciliants que ceux qui composent le gouvernement actuel. En nationalisant les îles (geste d’apaisement qui a pourtant provoqué la fureur de Pékin), le Premier ministre Noda voulait éviter qu’elles tombent entre les mains de groupes nationalistes japonais incontrôlables. Le problème, c’est que ces groupes auront peut-être bientôt leurs entrées au gouvernement.

Cependant, ce n’est pas à Tokyo que se trouvent aujourd’hui les fauteurs de guerre, comme le montre l’un des slogans les plus populaires parmi les manifestants chinois : « Un patriote ne peut être criminel. » Alors que l’Europe post-nationale ringardise promptement tout affect national, en Chine, le sentiment patriotique est le sentiment vertueux par excellence, sans doute parce qu’il permet aux Chinois d’échapper au chacun pour soi du marché.

Le problème est qu’en plaçant les relations internationales sous l’enseigne de la morale, la Chine risque de produire des catastrophes. Dans l’esprit de Pékin, il n’est pas « juste » que la Chine, « pays vainqueur de la Seconde Guerre mondiale contre le fascisme », abandonne une once de territoire à un pays défait et criminel, quand bien même cet abandon remonterait à un bon siècle. Il n’est pas « respectueux » de la part de la communauté internationale, et singulièrement de la puissance dominante, les États-Unis, d’ignorer l’opinion de 1,3 milliard de personnes.

Reste à savoir comment l’Occident peut faire face à ces exigences chinoises. Comme bien souvent : en sacrifiant la réalité. C’est ainsi, pour prendre un exemple moins anecdotique qu’il n’en a l’air, que les cartes de l’iPhone 5 vendu en Chine attribuent les Diaoyu à la Chine. Mesure-t-on l’incongruité de cartographes qui, de peur d’énerver le mastodonte chinois, préfèrent une représentation puérilement fantasmée à la réalité que les cartes topographiques ont pour objet de représenter ? Que fera-t-on le jour où, brandissant les cartes revues et corrigées par Apple, la marine chinoise, chaque année plus puissante, décidera de prendre militairement le contrôle d’îles qu’elle est déjà censée posséder ? Les États-Unis devront alors choisir : soit, comme l’exige le traité de sécurité nippo-américain, ils défendront leur allié contre l’agresseur, soit ils regarderont ailleurs et abandonneront la région à leur rival chinois.

Dans un livre brillant[3. La Géopolitique des émotions, Flammarion, 2008], Dominique Moïsi oppose « l’espoir » qui règnerait actuellement dans les populations des pays émergents d’Asie, dont le signe le plus tangible est le développement rapide de leurs économies, et le sentiment d’humiliation dans lequel s’enfermerait le monde arabe. À la lumière des tensions sino-japonaises actuelles, cette opposition n’est guère pertinente : quels que soient la taille de ses frigidaires ou le nombre de ses voitures, un peuple peut ressasser les humiliations passées. Et garder l’espoir de se venger.[/access]

*image : autocollant chinois « défendez vos îles Diaoyu », treasuresthouhast/Flickr

Karl Lagerfeld rhabille François Hollande pour l’hiver

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Dans l’univers aussi ouaté que faux-derche du luxe international, il est un homme qui se distingue par sa franchise et ses propos virils : Karl Lagerfeld. Celui-ci vient d’accorder une interview à l’édition espagnole du magazine Marie-Claire de ce vendredi, pour son numéro spécial 25ème anniversaire.

Mais en fait d’happy birthday, c’est surtout François Hollande qui est à la fête dans cet entretien, le diagnostic de Karl est aussi noir que ses costumes : « Cet imbécile, il sera aussi désastreux que Zapatero ». Rappelons que les mandats de l’ex-premier ministre espagnol et ancien grand espoir de la gauche européenne se sont conclus l’an dernier par la pire défaite qu’ait connu le PS local.

Alors, pourquoi cette comparaison peu flatteuse ? Parce que, dixit Karl, « Hollande déteste les riches. C’est désastreux. Il veut les punir et évidemment, ils s’en vont et personne n’investit ».
Or, d’après le patron de Chanel, cette politique antiriches fragilise en premier chef les derniers secteurs où notre pays est encore à la hauteur : « En dehors de la mode, des bijoux, des parfums et du vin, la France n’est pas compétitive. Le reste des produits ne se vendent pas. Qui achète des voitures françaises? Pas moi ! »

Seule consolation pour notre président, Karl Lagerfeld a eu aussi des mots très durs pour l’éléphanticide Juan Carlos, qu’il a accroché sans hésiter à son tableau de chasse :  » La reine Sofia est la personne la mieux élevée de la Terre. Et elle ne mérite pas le type de bêtises qu’a commises le roi »

Au PS, tout le monde l’aime, Harlem

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Désir n’est plus intérimaire : au terme d’un scrutin exceptionnellement peu mobilisateur, l’actuel Premier secrétaire par intérim du Parti Socialiste est devenu Premier secrétaire tout court, bien trop court diront les méchants.

Après le vote, tout aussi squelettique, de jeudi dernier sur les motions en présence pour le congrès de Toulouse, ce dernier scrutin était de fait une simple formalité. Ce qui n’a pas empêché Emmanuel Maurel, candidat pour la forme de la gauche sociétaliste du PS à ce même fauteuil, de dénoncer les multiples irrégularités ayant entaché ces élections. Cela dit, tous les camps en présence s’accordent à penser que ces quelques bourrages d’urnes dans les sections ne relèvent que du folklore traditionnel socialiste et n’auraient pas changé le résultat final, contrairement à ce qui s’était passé il y a quatre ans à Reims.

On rappellera qu’en 2008, l’empoignade pour le poste de première secrétaire avait opposé mesdames Royal et Aubry. Martine avait finalement remporté l’élection avec 102 voix d’avance sur sa concurrente soit 50,04 % des suffrages exprimés. On rappellera aussi que la liste des fraudes électorales dressées par les deux camps était aussi longues qu’un discours de clôture de congrès, quoique plus rigolotes. Scandalisée par la partialité de l’arbitrage interne de la commission ad hoc du PS, Ségolène avait annoncé sa ferme intention de porter l’affaire devant les tribunaux de la République, ce que bien sûr, elle ne fit pas.

Mais rien de tel pour la cuvée 2012 : tant pis pour les mânes de Nougaro, Toulouse ne sera pas ville de castagne, la motion majoritaire ayant regroupé derrière elle la totalité des éléphants, des éléphantes et des éléphanteaux. Des postgauchistes aux néolibéraux, des européens béats aux patriotes ronchons, des décroissants aux nucléocrates, tout ce que le parti compte de poids lourds a tenu à afficher une splendide unité de façade derrière le new boss François Hollande et son working class Ayrault.

Exit la bagarre de chiffonniers, donc, mais, fort heureusement pour les persifleurs, cette unanimité qui va de Valls à Hamon en passant par Mosco et Montebourg n’est pas sans générer quelques situations poivrées, notamment dans les deux plus grosses fédés du parti, le Pas-de-Calais et les Bouches du Rhône.

Côté ch’ti, on ignore si Jean-Pierre Kucheida, patron de fait des socialistes du 62 depuis 30 ans, s’est déplacé pour soutenir Harlem Désir dans les urnes. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il avait passé toute la journée de la veille en garde à vue, suite à sa mise en examen pour abus de biens sociaux. La justice lui reproche notamment d’avoir utilisé la carte bleue d’un organisme de logements sociaux du bassin minier qu’il présidait pour régler maintes factures somptuaires sans grand rapport avec le schmilblick. Nos confrères du Point ont par exemple évoqué une note de 1 624 euros au restaurant gastronomique de Marc Veyrat, près d’Annecy, où M. Kucheida possède une résidence secondaire.

En revanche, à l’autre bout du pays, Jean-Noël Guérini a tenu à signifier haut et fort son soutien total à la motion d’Harlem Désir. L’ancien patron de la fédération des Bouches-du-Rhône, qu’on croyait en congé du PS est apparemment à jour de cotisations, puisqu’il est allé voter comme un militant lambda.

Pourtant, un léger contentieux oppose le nouveau dirigeant national et l’ancien ténor marseillais du parti depuis la mise en examen de ce dernier en 2011. « Cette mise en examen doit marquer la fin du système Guérini », avait tonné Harlem à l’époque.

Après quoi Guérini s’était fait un plaisir de rappeler qu’Harlem Désir, lui aussi avait été mis en examen en 1998, mais, en plus avait été condamné par la justice pour emploi fictif : « S’il faut donner l’exemple, que le premier secrétaire du Parti socialiste par intérim soit le bon élève et commence par le faire. Il a été condamné ? Alors qu’il démissionne! »

Mais tout ça, c’est fini, aujourd’hui, c’est promis, c’est juré, le PS a reconstruit son unité et Guérini l’a prouvé en déclarant dans « Le Parisien » : « Je vote Harlem Désir. Harlem sera, j’en suis persuadé, un bon premier secrétaire. » Si Guérini le dit…

* image : Mathieu Delmestre/PS/Flickr