J’avais 10 ans en 1956. Un âge où les événements s’ancrent très profondément dans notre petit crâne pour ne plus en ressortir. Tel est le cas de ces journées d’octobre 1956 (23 octobre-4 novembre) dont je garde encore un souvenir très vivant.

Deux me reviennent immédiatement en mémoire. Celle d’un dimanche matin où, alors que nous sortions de l’immeuble, mon père chassa furieux deux pauvres bougres réfugiés sous notre porche pour y vendre L’Humanité dimanche. Second souvenir : le retour tard dans la nuit de mon frère rentrant d’une manifestation devant le siège de L’Humanité. Il nous raconta que les occupants de l’immeuble, pour éviter l’assaut, leur jetaient des plombs d’imprimerie par les fenêtres. Son trophée: un bâton piqué au passage à un CRS. J’étais fier de lui.

Je ne sais ce qu’il en a été ailleurs, en Europe et dans le monde, mais je peux affirmer qu’autour de moi, ces événements marquèrent très profondément l’opinion, et pas seulement dans mon milieu. Seuls s’osbtinèrent dans leur incroyable aveuglement les dirigeants du Parti Communiste Français et une bonne partie de ses adhérents. Une honte pour mon pays quand je pense aux réactions observées ailleurs, par exemple chez les communistes italiens. Autre honte dont nous restons encore marqués, plus de 50 ans après: la passivité complice de nos gouvernements. Pas seulement en France, mais dans tout le monde occidental dit libre.

C’était la première fois qu’un peuple se soulevait contre l’oppression du régime communiste. Certes, l’opinion gardait en tête le souvenir d’émeutes qui s’étaient produites trois ans plus tôt en Tchécoslovaquie (Ostrawa, Pilsen) et surtout à Berlin, ces dernières ayant été violemment réprimées par les chars russes. Et puis, il y avait eu quelques mois plus tôt cette insurrection des ouvriers polonais de Poznań qui devait déboucher le 23 octobre sur l’élection de Gomułka aux commandes du pays. Mais rien à voir avec ce qui se passait en Hongrie.

On a donc pu espérer un soutien de l’Ouest. Ne rêvons pas ! Qui allait risquer un conflit ouvert pour ce petit pays, certes attachant, mais sans véritable enjeu stratégique? On a souvent invoqué la crise de Suez comme excuse pour expliquer la non-intervention, du moins l’immobilisme des Français et Britanniques. Non. Il s’agissait tout simplement de ne pas remettre en cause les accords de Yalta et surtout de ne pas prendre de risque inutile pour une poignée d’insurgés. Les Hongrois ne nous le pardonneront jamais et ils ont bien raison.

Certes, toute intervention directe ou indirecte aurait été condamnée à l’échec. Mais cela ne nous dispensait pas de faire pression sur la vieille garde communiste. Khrouchtchev, mis un moment en minorité au Bureau politique, était alors coincé par l’intransigeance des Chinois qui lui reprochaient d’avoir joué les apprentis sorciers avec ses révélations du XXème Congrès. Et dire que l’on avait un moment cru que les Russes cèderaient ! Une petite semaine de rêve fou entre le départ des tanks le 28 octobre et leur brusque retour à l’aube du 4 novembre. Le 27 avaient été introduits des ministres non communistes dans le gouvernement et le 28 rétabli un système multiparti avec dissolution du parti communiste et proclamée la neutralité du pays. Une démarche suicidaire pour l’époque ! Mais bon, nous n’allons pas ici refaire l’Histoire…

Il serait peut-être plus intéressant de faire un bond de 56 ans pour nous replacer, face à ces événements, dans la Hongrie actuelle, celle de 2012. En France, mon entourage ne cesse de se référer, non sans une certaine nostalgie, à la révolution de 1956 pour louer le courage du peuple hongrois. Et quel courage ! Quand je revois ces clichés de jeunes enfants se hissant sur des tanks pour y lancer des cocktails Molotov, j’en reste encore rempli de respect et d’admiration. Et aujourd’hui ? Quitte à jouer les rabat-joie et à contrarier ou décevoir les lecteurs français, je dirai que ce n’est plus vraiment le même peuple. Pour prendre une comparaison simpliste, la sélection nationale de football n’a plus rien à voir avec l’équipe hongroise des années 1950 où brillaient les Puskás, Kocsis et autres Grosics. De nos jours, l’héroïsme n’est plus de mise. S’il nous fallait trouver une comparaison pour 1956, je penserais au printemps arabe. A une différence près : les Lybiens, Syriens et Yéménites se sont battus ou se battent pour abattre un régime. En 1956, les Hongrois se battaient au contraire pour défendre un homme et son gouvernement (Imre Nagy) face à une agression venue de l’extérieur.

Aujourd’hui, le gros de la population hongroise oscille entre indifférence et résignation face à la chose publique. Les sondages le montrent de façon unanime. Un peu plus de la moitié des Hongrois se déclare sans opinion quant au choix d’un parti. Plus inquiétant: un autre sondage place les atteintes à la démocratie loin derrière le pouvoir d’achat dans la préoccupation des Hongrois. Certes, quand on connaît les graves soucis matériels auxquels sont confrontés nombre de ménages dans ce pays, on peut comprendre ce choix… Mais., en 1956, vivaient-ils mieux ? J’en doute. La poltique du communisme goulache n’allait être inventée que bien plus tard.

Nous serions bien présomptueux, dans notre petite peau de Français, de leur reprocher ce manque d’engagement, et ce pour mille raisons: (graves difficultés matérielles, absence de tradition et de culture en matière de droit). Mais, malgré tout, pourquoi les Hongrois réagissent si peu face à des abus et des exactions parfois révoltantes (défilés de milices néo-nazi) ?

Cet hiver, il faudra plutôt craindre des mouvements d’impayés en masse, non par esprit de résistance, mais pour la bonne et simple raison que nombre de ménages n’arriveront plus à régler leurs factures ou rembourser leurs emprunts…

Nous voici bien loin de 1956. J’ai un regret : que cet anniversaire ne fasse plus l’objet d’un rassemblement de la nation, mais soit au contraire prétexte à un affrontement entre deux camps opposés qui s’attribuent chacun l’héritage de la Révolution, surtout de la part d’une droite intolérante qui s’érige en descendante exclusive des insurgés. Le Premier ministre Viktor Orbán a été jusqu’à comparer les élections qui l’ont porté au pouvoir en avril 2010 (qu’il appelle révolution par les urnes) au mouvement de 1956 ! Quel affront à la mémoire de ces milliers de victimes qui n’ont plus leur mot à dire.

Petite consolation, chaque année, l’anniversaire fait l’objet d’un rassemblement à Paris, sous l’Arc de Triomphe, où se retrouvent encore plusieurs centaines de participants pour honorer la mémoire des combattants de 56 sur la flamme du soldat inconnu. Voilà qui nous soulage un peu du poids jeté sur notre conscience collective par ce silence complice dont avaient fait preuve nos autorités à l’époque.

Je retrouve alors le jeune Parisien de 10 ans et les souvenirs encore si vivants qu’il a laissés au senior de 2012, devenu Budapestois, de fait et de coeur.

*Photo : eszter.

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