Accueil Site Page 2632

Le Monde fait sa contre-révolution

20

Le Monde Maistre Boutang

Depuis quelques semaines, les rebelles sont à l’honneur dans les kiosques à journaux. Le Monde propose à ses lecteurs, pour 5,90 euros chacun, dix suppléments d’environ deux cents pages présentant des personnages en opposition avec leur époque.
On trouve ainsi deux tomes sur les résistants, des volumes sur Victor Hugo, Jean Jaurès, Georges Clémenceau ou Léon Blum, sur la révolution de 1848, etc.
Grégoire Kauffmann a eu l’idée judicieuse et courageuse de demander à Jérôme Besnard une anthologie des auteurs de la contre-révolution. De Rivarol à Michel Mohrt, l’occasion nous est fournie de faire un tour dans les textes de ceux qui s’opposent au monde tel qu’il va, surtout quand il est trop tard. Ce huitième tome est disponible pendant une semaine depuis ce jeudi matin.

À la lecture de l’introduction de Jérôme Besnard, il s’avère difficile de ne pas penser aux Antimodernes d’Antoine Compagnon. Ce livre ne se trouve pourtant pas dans la bibliographie proposée en fin d’ouvrage. On comprend qu’elles ne pouvaient pas être exhaustives : les brèves présentations des auteurs suffisent à saisir la richesse des références. Comme l’universitaire, Jérôme Besnard insiste longuement sur la crise que connaît ce courant de pensée après les errements de nombre de ses membres durant la seconde guerre. Mais il perçoit avec plus de justesse le renouveau qui s’opère dès la Libération, avec des romanciers comme Jacques Perret et Jean de La Varende, les Hussards, le philosophe Pierre Boutang, l’essayiste Thierry Maulnier, les historiens Philippe Ariès et même le lettriste repenti Michel Mourre… L’auteur consacre évidemment une partie de l’introduction à dissocier les personnalités sulfureuses dont il va être question des fascistes, collaborateurs et nazis en tout genre.
Aurait-il pris autant de pincettes si Le Monde n’était pas à l’origine de la commande ? On peut imaginer que non, mais les précautions liminaires ne s’avèrent pas pour autant des excuses déguisées. Jérôme Besnard nous plonge sans hésitation dans cet univers méconnu de ceux qui n’ont jamais pensé comme il faut. Il parvient même à les englober dans une formule saisissante : « Le versant chevaleresque de l’esprit rebelle français ».

Beaucoup de romanciers dans cette anthologie : la pensée monarchiste ne peut pas se dissocier de la dimension esthétique. Deux penseurs figurent au cœur de l’ouvrage et structurent la mouvance : Joseph de Maistre et Charles Maurras.
Jérôme Besnard apporte des présentations riches et précises. Soulignons un tic significatif de l’auteur : il stipule systématiquement les origines de l’écrivain dont il va parler. Il fait ainsi référence au « savoyard Joseph de Maistre », à « l’aveyronnais Louis de Bonald », au « malouin Chateaubriand », au « normand Jules Barbey d’Aurevilly ». On apprend qu’Antoine de Rivarol est « fils d’un aubergiste », que Joseph de Maistre est « issu d’une famille de robe » alors que Louis Veuillot est « issu d’un milieu populaire » et que Michel Mohrt est « né dans une famille royaliste de Basse-Bretagne ». Une manière de faire comprendre qu’il faut chercher les racines pour trouver l’homme.

Les amateurs apprécieront de voir ces extraits emblématiques se confronter les uns aux autres. Une occasion de situer les écrivains dans leur chronologie, de distinguer leurs modèles comme leurs disciples, et de reconnaître ainsi les bienfaits de la transmission.
Ceux qui ont la chance de n’avoir pas encore lu ces textes les découvriront de la meilleure manière qui soit : contextualisés, simplement présentés sans glose superflue.

On vous dit qu’il est « rebelle » de lire Joseph de Maistre. Ne vous en privez pas.

*Image : wiki commons.

Happy end pour le blasphème

23

Pasolini blaspheme salo

En 1930, lorsqu’un film dépassait les bornes, on pouvait commencer par l’interdiction pure et simple et conclure par l’excommunication papale. C’était L’Âge d’or. Luis Bunuel se permettait d’y défenestrer un évêque. Aujourd’hui, c’est dans l’indifférence générale que les hommes d’Église sont filmés comme des simples d’esprit ou des pervers endimanchés.

Avec sa représentation profane de la Cène de Léonard de Vinci, Viridiana (1961) fut interdit en Espagne, en Suisse et en Italie. Si le propos de Bunuel était de montrer la difficulté à pratiquer la charité chrétienne ici-bas, les nombreux détournements publicitaires ou cinématographiques de ces vingt dernières années prétendent tout au plus à un vague racolage connoté. Il est cependant bien rare qu’ils créent le moindre émoi.[access capability= »lire_inedits »]
Lorsque Rivette, en 1966, vit se liguer contre lui parents d’élèves pétitionnaires, nonnes en colère et politiciens outrés, c’est parce qu’il avait l’audace d’adapter La Religieuse de Diderot, qui traitait essentiellement des dévoiements de la vie monastique. Quand il réalise Ne touchez pas à la hache, quarante ans plus tard, personne ne grince des dents alors même que c’est cette fois la vocation religieuse qui est mise en question, puisque la duchesse de Langeais ne prend le voile que pour supporter le dépit d’une passion amoureuse.
En 1985, Je vous salue Marie de Godard abordait les rapports entre le corps et l’âme, transposant de nos jours le mystère de l’Immaculée Conception. Il provoquait l’ire de religieux qui n’avaient vu que l’affiche, tandis que les innombrables représentations gadgétisées de vierges-mères dans l’heroic fantasy, la science-fiction ou la comédie avaient toujours laissé ceux-ci de marbre.

La Dernière tentation du Christ (1988) de Scorsese, adapté de Nikos Kazantzakis, montrait Jésus fondant une famille et abandonnant sa mission divine, avant de se ressaisir car il s’agissait là d’une ultime tentation sur la croix. Face à cette interrogation éminemment chrétienne sur la double nature du Christ, la réaction ne se fit pas attendre : exactions dans de nombreuses salles de cinéma, réactions indignées de dignitaires, menaces en tous genres. Personne cependant ne s’était offusqué de la très irrespectueuse satire des Monty Python, La Vie de Brian, quelques années plus tôt. Et lorsque deux décennies plus tard, Da Vinci Code spécule sur la descendance de Jésus et Marie-Madeleine, c’est surtout l’occasion de débats policés entre érudits bon teint.

C’est peu dire que le blasphème, au terme de ce florilège, apparaît comme une notion assez floue. Au cinéma en tout cas. En bonne logique spectaculaire, le contexte, le climat politico-médiatique, les intentions supposés et la notoriété de ceux qui s’y adonnent, semblent davantage pris en compte que l’objet même du scandale. L’incohérence des réactions tient sans doute, alors, à un furieux désir de reconnaissance couplé à l’incertitude doctrinale. Dans les démocraties post-modernes en effet, les religions ne structurent pas les normes collectives. Elles ne représentent qu’une identité parmi d’autres, une opinion respectable parce que relative. Ne pouvant rien régenter, elles tiennent avant tout à demeurer visibles, à éprouver la fierté de voir leurs pratiques privées accueillies dans l’espace public. Parallèlement, l’hyper-individualisme a fini de faire vaciller le socle immuable des valeurs, des dogmes et des credo, construisant de bric et de broc des univers spirituels sur mesure, libertaires ou coercitifs, hédonistes ou mortifères, soit autant de tribus que de spectateurs. Cela tombe bien car ces mêmes démocraties adorent les identités ainsi présentées, communicantes et syncrétistes, mouvantes et singulières, pittoresques et non exclusives.

De fait, le blasphème ou ce qui se présente comme tel ne peut que se radicaliser, répondant ainsi à plusieurs attentes : celle d’une société libérale qui ne fait passer ses désastres économiques et sociaux qu’à grands coups de discordes sociétales passagères ; celle des tribus elles-mêmes qui acquièrent ainsi davantage de visibilité, mais qui surtout, devant l’outrance sans équivoque, n’ont pas à longtemps hésiter pour comprendre qu’elles sont indignées. Ainsi, pour choquer efficacement, n’est-il plus recommandé de se poser d’ennuyeuses questions sur la nature du Christ : le couvrir d’excréments suffit. De même, la simple représentation de Mahomet risquant d’être prétexte à d’interminables discussions théologiques, autant le grimer d’emblée en chef de guerre stupide et lubrique pour obtenir d’excellents effets.

Mais cette société qui est la tolérance même, qui se fait gloire de respecter la liberté de ceux qui pensent comme elle, qui assure qu’elle a droit au blasphème comme au dernier iPhone et qu’il ferait beau voir qu’on l’en prive, qui incite perpétuellement à briser des tabous et à subvertir des codes qui ne sont pas les siens, qui saura en dresser le portrait blasphématoire ? Qui saura mettre à jour le caractère faisandé de son prétendu humanisme, l’hypocrisie de son antiracisme, le chiqué de son antifascisme (Pasolini a tout dit dans ses Écrits corsaires[1. « Je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, la « société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans souci sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme. »]). Quel film saura donc révéler que la société de consommation est totalitaire ? Inutile de l’attendre, il a déjà été réalisé, justement par Pasolini, en 1975: Salo n’est supportable que si on se persuade qu’il ne traite que de la Seconde Guerre mondiale; le scandale arrive lorsqu’on a enfin compris qu’il traite bel et bien de notre temps.[/access]

*Photo : Salo de Pasolini.

Adieu au choc d’égalité !

71

marx ayrault hollande

Comme d’habitude, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est pris les pieds dans le tapis. Tout a commencé au lendemain de l’élection de François Hollande, quand a été commandé à Karl Marx, philosophe et économiste allemand assez contesté et très peu écouté par Angela Merkel, un rapport sur les moyens de provoquer « un choc d’égalité ». À quoi pouvait donc s’attendre le gouvernement ? Dans une France où se creuse de plus en plus profondément un fossé jugé nécessaire à la bonne marche de l’économie, ce fossé entre une hyperclasse qui tire tous les bénéfices de la mondialisation et une classe moyenne qui se paupérise à grande vitesse, le tandem de l’exécutif prenait plusieurs risques importants.
D’abord, celui de dérouter le peuple français qui ne l’avait pas élu pour ça mais au contraire pour réduire la Dette à tout prix, renoncer à la durée légale du travail, aux congés payés, promouvoir la fin de la protection sociale, mettre en place une augmentation des prélèvements obligatoires et des impôts sur le revenu ainsi qu’une baisse des prestations sociales. Sans compter l’augmentation de la TVA accueillie avec les applaudissements que l’on sait du côté des 8 millions de pauvres.

Un peuple français parfaitement convaincu de la lucidité et de l’honnêteté de ces patrons du Comité des Forges demandant 60 milliards de baisses sur le coût du travail. Bref, un peuple prêt à se sacrifier pour accompagner joyeusement la marche forcée vers l’équilibre des comptes, en consentant à prendre l’essentiel de l’effort sur ses mâles épaules.
Mais voilà, le rapport Marx et son « choc d’égalité » heurtent les idées reçues. On en a beaucoup parlé dans la presse avant même d’en connaître la substance, ce qui est une sacrée erreur de communication, une de plus de la part de ces amateurs qui nous gouvernent. Du coup, tout le monde a donné son avis avant que les conclusions exactes et les mesures préconisées par monsieur Marx ne soient connues intégralement. Les syndicats ont trouvé que ce rapport allait dans le bon sens, à part la CFDT qui voyait dans un extrait du préambule une menace pour le dialogue social adulte qui règne en France depuis des décennies : « L’histoire de la société française jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

L’UMP, déjà très remontée contre le mariage gay, y a vu une aubaine et a enfin trouvé le moyen d’attaquer le gouvernement Ayrault sur ses intentions économiques et sociales supposées car cela finissait par se voir que la droite n’avait pas de politique alternative. Réactions encore plus hostiles du côté du patronat, bien sûr, mais aussi du Front de Gauche qui estimait de son côté que Karl Marx ne prenait pas en compte la transition écologique et, implicitement, continuait de recommander le tout-nucléaire.
Le gouvernement a alors modulé sa communication. Il ne serait plus question de « choc d’égalité » mais d’un « pacte d’égalité » étalé sur le quinquennat. Il n’empêche que ce rapport Marx questionne car il bouscule un certain nombre de ces avantages acquis, de ces conservatismes timides sur lesquels les riches se sont crispés. Il vaut mieux, on le sait, dans un pays comme le nôtre vivre de la rente que du travail. Un patronat de droit divin affirme bien haut que sur ces questions tout retour en arrière, tout détricotage serait une régression. Le rapport Marx ose en effet, par exemple, revenir sur un sujet tabou à savoir une privatisation des profits et une socialisation des pertes devenue une saine habitude du patronat des grands groupes qui fait payer ses plans sociaux par l’Etat, par exemple lors des départs anticipés en préretraite.
Maintenant que l’on connaît exactement les principales mesures du plan Marx, on comprendra qu’il a de fortes chances d’être enterré : le peuple armé, la fin de la bureaucratie, tout le personnel étant élu et révocable, rémunéré au niveau d’un travailleur et le remplacement du Parlement par la démocratie directe. Et le rapport de conclure : « Nous nous bornons à montrer au monde ce pour quoi il est réellement en train de se battre, et la conscience est quelque chose qu’il doit acquérir, même s’il n’en veut pas. »

Face à des travailleurs de plus en plus précarisés contraints d’accepter des reculs incessants devant le chantage aux délocalisations, le rapport Marx aurait donc forcé ce gouvernement social-libéral à un aggiornamento communiste.
Cette politique courageuse, exigeante, éminemment moderne, il est bien évident que ce ne sera pas Ayrault qui la mettra en place, ni lui, ni un autre. C’est dommage pour la France qui aurait pu ainsi retrouver son premier rang dans le monde et redevenir le modèle qu’elle était jadis.
Quant à monsieur Marx, qu’il retourne plutôt à ses chères études.

*Photo : Dunechaser.

Au secours, Balladur revient !

10

L’archéologie française se porte bien. Après la découverte inattendue d’un squelette de mammouth près de Meaux, sans que l’on sache si la malheureuse espèce doit son extinction à une carence en pains au chocolat, une autre espèce disparue refait surface. Avenue George V, dans le très huppé huitième arrondissement de Paris, un dinosaure natif de Smyrne est réapparu dans sa robe la plus parfaite.

balladur maastricht

Les plus séniles de nos aînés prétendent que cette espèce aujourd’hui quasi disparue aspirait à gouverner la France au début des années 1990, disputant la bannière de la rigueur économique à un certain Pierre Bérégovoy.

Avant sa campagne ratée de 1995 – être soutenu par Le Monde, TF1 et la Sofres, quelle déveine ! – Edouard Balladur arpentait les chaussées glissantes de la politique tricolore, incarnant un libéral-conservatisme bon teint, avec un style monarchique entre Louis XV (dont il était la réincarnation dixit l’extralucide Paco Rabanne, qui fut sa favorite dans une autre vie !) et Mitterrand.

Au cours de cette même ère glaciaire, Johnny Hallyday fêtait ses 50 ans au parc des Princes, le traité de Maastricht était adopté avec une majorité en carton-pâte et Michel Rocard claironnait : « Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir: la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie » tandis que François Hollande et Michel Sapin annonçaient vingt années de prospérité et de plein emploi dans l’Europe réunifiée par le marché.

Ah, on savait rire au siècle dernier !

Mariage homo : Audrey Pulvar en apnée

287

Audrey Pulvar Inrocks mariage gay

« Il n’y a ni homme, ni femme » (Ga 3,28)

On aimerait penser que tous ceux qui chercheront à faire passer les opposants au « mariage homosexuel » pour d’affreux réactionnaires homophobes en seront dorénavant pour leurs frais : le nombre d’élus de gauche qui se déclarent plus ou moins ouvertement opposés au projet de « mariage pour tous » du gouvernement ne cesse de croître. Au premier rang desquels le socialiste Bernard Poignant, proche de François Hollande -tellement proche d’ailleurs qu’il dispose paraît-il d’un bureau à l’Elysée -, maire de Quimper, député au parlement européen où il préside la délégation du Parti socialiste français, qui affirme en conclusion d’un billet marqué par un scepticisme nuancé à l’égard de ce projet : « […] on peut considérer qu’un enfant doit se forger dans l’altérité des deux genres, masculin et féminin. […] tout progressiste dans ce dossier doit d’abord penser à l’enfant. » Dans l’utilisation précautionneuse du mot « genre » plutôt que du vocable vieux français « sexe », on voit à quel point Bernard Poignant est soucieux de complaire à la doxa genderiste de son camp.

Mais cette discrète marque d’allégeance ne suffit apparemment pas aux furies pro-mariage gay, qui ne souffrent d’entendre aucune réticence, aucune voix discordante dans le camp du Bien. Ainsi Audrey Pulvar s’en prend vertement au déviant Poignant en édito du dernier numéro des Inrockuptibles – qui, dès sa Une, milite sans ambiguïté ni subtilité excessive pour la totale : mariage, adoption, procréation – en l’accusant fielleusement « de ne pas être tout à fait à l’aise avec l’homosexualité », en compagnie de tous ceux qui à gauche expriment quelle que réserve que ce soit sur la question du mariage gay. Car pour madame la ministre, c’est de cela qu’il s’agit avec ce « mariage pour tous ». Celui qui ne rend pas les armes et n’accepte pas la totale, c’est qu’il n’est pas tout à fait au net sur son rapport avec l’homosexualité :

« Un moment d’absolue vérité. Rien de moins. Le jour où chacun, face à son psychisme, ses peurs, fantasmes et legs, doit se montrer vrai. Face à face avec soi-même. Qui est cet autre qui me regarde droit dans les yeux ? Prendre le temps de descendre en soi, celui de l’honnêteté maximale. Répondre, en remontant à la surface, à une question, la seule qui vaille : aujourd’hui, moi qui me regarde dans ce miroir, considéré-je l’homosexualité comme normale ou déviante ? Ni faux-fuyants, ni politiquement correct, ni suivisme, ni résignation, mais la vérité de soi. Oser l’affronter. Être homosexuel, est-ce “en mon âme et conscience” pareil qu’être hétérosexuel ou, au fond de moi, n’est-ce que “quelque chose” dont je m’accommode, que je tolère ? Oui ou non, hétéros et homos sont-ils égaux en droits et en devoirs ? Ni moins, ni plus. »

Je crois qu’avec ces quelques phrases horriblement pompeuses, on touche au cœur du sujet tel qu’il a été posé par les militants du mariage gay : soit tu es avec moi, soit tu es contre moi. Soit tu répètes avec nous « il-n-y-a pas de différence » et « oui-ou-non hétéroz’é homos sont-ilz’égaux », soit tu es homophobe. Remarquons aussi l’étrange disposition mentale à laquelle nous invite Audrey Pulvar : si je prends le temps de descendre en moi, j’y trouverai un autre moi, un moi mensonger qui résiste à ma propre vérité et qui est composé de peurs, de fantasmes et de legs, bref d’un « psychisme » qui me plombe et m’empêche de penser ce qu’il faut penser. Car au fond (c’est le cas de le dire) c’est à une forme de conversion loin du vieux moi, héritage indésirable d’un passé révolu, à quoi nous invite Audrey Pulvar. Il faut prendre cet « âme et conscience » à la tonalité religieuse au sens fort. C’est le vieil homme qu’il faut dépouiller, comme disait saint Paul. On voit à quel point, même lorsqu’on se croit affranchi de tous ses « legs », on reste tributaire de sa propre tradition religieuse…

Mais d’où vient qu’Audrey Pulvar ne paraisse pas voir la contradiction ? C’est peut-être parce que, en apnée, le cerveau fonctionne mal : la mémoire flanche, le raisonnement faiblit. C’est d’ailleurs peut-être aussi pour cela qu’on nous invite à descendre si profondément en nous-mêmes. Parce qu’il ne reste plus à ces profondeurs, en guise de pensée, que les réflexes conditionnés de la morale contemporaine, et les seuls conformismes de la soumission aux rudes injonctions de la papesse de la branchitude bien-pensante. Qui accepterait d’être conformiste ? Personne. C’est pourquoi il faut faire passer, et plus encore transformer, ce « suivisme », cette « résignation » et ce « politiquement correct » en « vérité de soi », en adhésion de l’âme et de la conscience qui fait table rase de tout ce qui n’est pas elle. Les mots sont forts, et l’on voit que le religieux n’est pas aujourd’hui toujours où l’on croit. On est presque tenté d’appeler la laïcité au secours.

Eh bien non chère Audrey, pour ce qui me concerne je ne descendrai pas en apnée tout au fond de moi-même pour m’y rencontrer dans un miroir, car je veux que mon âme soit prise par un Dieu tout Autre, et tout autre que celui du narcissisme de « la vérité de soi » : je respirerai au grand air, librement. Et tâcherai de penser de même.

*Photo : descartes.marco

Le syndrome de la gauche illégitime

31

Ayrault PS gauche

Jean-Marc Ayrault a dénoncé, lors du Congrès socialiste de Toulouse, « la vieille droite bourgeoise » qui estime que la gauche est toujours « au pouvoir par effraction ». Outre qu’il faudrait quand même un jour que les respectables leaders de la classe ouvrière de la rue de Solférino se posent la question des rapports entretenus en 2012 par la droite et la bourgeoisie, alors, d’une part, que l’existence de cette dernière en tant que classe sociale cohérente peut être largement remise en question, et, d’autre part, que les trop fameux « bobos » sont devenus le cœur de cible de leur électorat, la vraie question est ailleurs. Elle est, justement, dans ce sentiment qu’a la gauche de n’être que fort peu légitime et dans les conséquences de ce sentiment d’illégitimité – ou de quasi-légitimité pour reprendre la distinction de Gugliemo Ferrero.

Au vu de la manière dont la gauche se comporte au pouvoir, il est en effet permis de se demander si elle possède un sentiment de légitimité, et ce quand bien même serait-elle arrivée au pouvoir légalement et par les urnes. Deux points peuvent être décelés. Le premier vient de ce que la gauche, même au pouvoir, ne se pense jamais comme majoritaire – contrairement d’ailleurs à la droite, qui est au fond persuadée que tout le monde ne peut que penser comme elle. La gauche est toujours en lutte contre un complot permanent, encerclée par des ennemis tout-puissants, les deux-cent familles, le lobby militaro-industriel ou nucléaire, la CIA, la bourgeoisie donc, et, bien sûr le fascisme hitléro-sarkozyste dont le ventre est éternellement fécond pour la plus grande joie d’officines spécialisées dans sa répression.

Alors même qu’elle dispose de tous les pouvoirs institutionnels, comme c’est le cas pour Jean-Marc Ayrault en ce moment, elle ne se sent assurée de rien. Quand la droite au pouvoir se caractérise par un aveuglement stupéfiant, abyssal, face aux contre-pouvoirs qui s’opposent à elle, la gauche au pouvoir s’invente encore et toujours des ennemis pour assurer sa cohésion d’une part et justifier d’autre part une politique de répression qui est sa seconde nature. Comment pourrait-elle donner l’image d’un pouvoir serein ? C’est elle-même qui, en voulant jouer à la minorité agissante et opprimée dans les salons et les antichambres d’où elle a pourtant exclu toute opposition, contribue à diffuser cette image de pouvoir incertain, obtenu par un coup de chance et tragiquement seul face à l’iniquité du monde. Or Ferrero l’a bien démontré, un pouvoir qui doute de sa légitimité est nécessairement un pouvoir répressif.

Le second point conduit à se poser la question des méthodes répressives, en reprenant à Benjamin Constant sa distinction classique entre dictature et usurpation. Il semble bien en effet que si la droite au pouvoir peut relever de la dictature, la gauche, elle, penche presque toujours vers l’usurpation. Et la différence n’est pas minime.
Avec la dictature, un pouvoir légitime cesse de s’occuper du bien public pour ne plus penser qu’à son bien propre et, soucieux de continuer ses excès, interdit par une chape de plomb répressive l’expression de la plus infime critique.

L’usurpateur, arrivé au pouvoir par surprise, pourrait lui aussi se limiter à interdire la liberté d’expression, mais ce serait assumer ce qu’il est au fond, un pouvoir totalitaire. Or il n’a d’autre source de légitimité que le supposé soutien de la population, ce qui le conduit à s’attaquer moins à la liberté d’expression qu’à la liberté d’opinion. Sous un pouvoir usurpateur il faut que s’exprime une opinion conforme, le silence ne suffisant plus, et cet ultime refuge qu’est sous la dictature la sphère privée est alors nié.

Or c’est peu de dire que les atteintes à la liberté d’opinion sont le fait des pouvoirs de gauche, où qu’ils soient. Rééducation à grande échelle, par l’éducation et les médias, pour forger à toute force une opinion conforme aux grands principes, pénalisation des opinions « déviantes », même exprimées dans un cercle privé, ce ne sont certes pas là les caractéristiques d’un pouvoir sur de lui et de ses convictions, et pas même celles d’un pouvoir dictatorial, mais bien celles d’un pouvoir usurpateur.

Bref, l’inconscient de Jean-Marc Ayrault a fort justement parlé, mais la droite – ou la bourgeoisie – ne sont pour rien dans ce sentiment d’illégitimité qui empoisonne depuis toujours la gauche et la rend si facilement haineuse. C’est elle, et elle seule qui, par ses mythes et ses méthodes, renvoie cette image. Alors qu’elle ne s’en plaigne pas trop.

« Il a blasphémé ! » (Matthieu 26, 65)

20

blaspheme paul thibaud bible

La question du « droit au blasphème » est paradoxale. Pour blasphémer, il faut être croyant. D’un côté, l’accusation de blasphème est lancée par un croyant qui estime être orthodoxe contre un autre croyant, comme au cours de la comparution de Jésus devant Caïphe. De l’autre côté, le blasphémateur doit penser que les représentations qu’il brave ne sont pas vaines, que, même nocives, elles ont une réalité. Quand les prophètes juifs s’attaquaient aux idoles, « à leur néant » (Is. 2,8), c’est à une fausse croyance prise au sérieux qu’ils en avaient. Les athées devraient être indifférents aux croyances vaines qu’ils rencontrent. Tout au plus pourraient-ils se préoccuper des effets politiques et sociaux de représentations qui leur sont étrangères.[access capability= »lire_inedits »]

S’il n’en va pas du tout ainsi, c’est évidemment que les idées s’incarnent dans des personnes et des groupes dont elles marquent profondément l’identité ; en les critiquant, ce sont donc des personnes que l’on déstabilise. D’où les efforts, jamais complètement aboutis, de la « communauté scientifique » pour dépersonnaliser les débats qui la divisent. Efforts dont on voit à quel point le succès est relatif quand on songe aux discussions sur le climat, les OGM ou les radiations nucléaires.

La neutralité est encore plus hors d’atteinte quand il s’agit de croyances religieuses, portant sur le sens ultime, donc sur le tout de l’existence, objet en principe inaccessible à un savoir scientifique toujours amendable. Au contraire de la science, la croyance n’intervient pas sur un terrain délimité et déblayé, elle a rapport avec la vie en général, donc avec un chemin où l’on est embarqué personnellement et où il faut parier, pour reprendre des formules connues.

Cela ne signifie pas pour autant que des religions, comme des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter, mais qu’il faut le faire selon d’autres méthodes que la rationalité analytique qui s’applique à des objets limités. Le débat religieux ne porte que secondairement sur des faits (modalités du procès fait à Jésus, authenticité de l’épître aux Éphésiens…) ; l’essentiel, ce sont les paris existentiels qui font lire et croire, qui suscitent aussi des questions. Peut-on concevoir un Dieu unique et inaccessible mais non indifférent au monde et aux hommes ? À ce paradoxe, le juif, le chrétien, le musulman répondent chacun à sa manière. De ces manières, ils ont tout intérêt à débattre, pour pacifier leurs rapports et surtout pour se mieux comprendre eux-mêmes en se comparant.

D’un tel dialogue sur les « fins dernières » de l’humanité, il n’y a pas de raison d’exclure les incroyants. Encore faudrait-il que ceux-ci admettent que la raison analytique, à laquelle ils attribuent une possibilité de développement infini, n’a pas, pour le moment, réponse à tout et qu’ils sont obligés d’anticiper, donc, à leur manière, de parier. Nos blasphémateurs professionnels sont loin d’une telle sagesse, tout aussi loin peut-être que les croyants fanatiques. Ils se placent souvent dans une certaine mauvaise foi. L’enracinement personnel des croyances, ils le voient bien chez leurs adversaires (soupçonnés de manquer de courage), mais cette subjectivité, ils en méconnaissent le poids quand ils sont eux-mêmes impliqués. Cette dissymétrie les place au-dessus des autres et fausse leur comportement, en orientant leur polémique moins contre les croyances que contre les croyants.

Dans les conditions actuelles où incroyants bornés et croyants fanatiques refusent d’admettre le mélange de contingence reconnue et d’absolu espéré qui caractérise non seulement le croyant mais l’homme en général, le débat risque en permanence de s’envenimer et/ou, c’est le cas le plus fréquent et sans doute le pire, de conduire à l’atonie spirituelle générale et à la censure spontanée des croyances.

L’humanité paraissant peu disposée au débat qui la réunirait, nous devons au moins poser (juridiquement ou moralement) des règles de comportement adaptées aux diverses situations, situations que l’on peut apprécier selon deux critères. Premièrement, à qui parle-t-on, à quel genre de groupe, quand on critique une communauté religieuse ? Deuxièmement, qui émet la critique de cette communauté ?

À qui parle-t-on ? La liberté de critique est évidemment totale quand il s’agit de jugements factuels ou pratiques, scientifiques ou politiques, détachables (en principe) de la personnalité des fidèles. À l’opposé, il est évidemment condamnable d’exprimer un jugement défavorable sur une catégorie, comme la « couleur » (parler de « race » est interdit) ou l’ethnie, dont nul ne peut sortir. Les religions sont dans un entre-deux : on en sort, il faut même garantir cette possibilité, mais parfois elles adhèrent tellement à l’identité que cette sortie n’est guère possible en pratique. Bref, on ne sait pas trop si elles sont identitaires ou choisies. Une certaine ambiguïté sur ce plan assure aux juifs (ethnie et religion) une immunité relative face à la critique externe. Cela suscite l’envie des musulmans qui voudraient, abusivement, qu’on fasse de « l’anti-islamisme » un équivalent de l’antisémitisme.

Que la croyance soit souvent difficilement détachable de la personnalité du croyant n’implique pas que la critique soit interdite mais que l’on doive chercher à la maintenir dans un contexte dialogique. Ainsi, certains auteurs d’œuvres violemment anticléricales, comme Jean-Pierre Mocky, finissent par admettre qu’ils ne sont pas étrangers à un usage spirituel, et non pas magique ou dogmatique, de la foi.

Qui parle ? La réponse à la question précédente conduit à distinguer les critiques des religions selon qu’elles sont émises de l’intérieur ou de l’extérieur. Cela entraîne que des œuvres comme celles de Rushdie, de Scorsese, de Salamago… pour ne rien dire de Nietzsche, doivent absolument être défendues contre ceux qui les jugent injurieuses. Leurs critiques, leurs imprécations sont, plus ou moins, le résultat d’un travail sur et contre eux-mêmes : ils parlent d’expérience et témoignent de ce que l’humanité n’est pas enfermée dans ses héritages. En revanche, ceux qui parlent de l’extérieur doivent éviter un simplisme provocateur qui consiste finalement à encourager la fermeture des cultures sur elles-mêmes qui est précisément ce qu’ils dénoncent.

Autant dire que la question du blasphème n’est pas simple. Selon les réponses qu’on lui apportera, on sauvegardera ou pas les chances de l’humanité de s’inscrire et de se reconnaître dans la grammaire du dialogue.[/access]

*Photo : Marithé et François Girbaud.

Ma règle d’or

13

La dette américaine ? 220 % du PIB (si l’on veut bien tenir compte, comme nous le faisons lorsqu’il est question des Européens, de toutes les dettes publiques, et non pas uniquement du budget fédéral). Et comment s’en sortent-ils ? En monnaie de singe (bonds du Trésor) et en dévaluant.

L’Union Européenne nous l’interdit, mieux vaut taper sur le « coût du travail » – c’est à dire sur l’appauvrissement de tous, voix royale vers la récession. Les règles économiques sont faites pour être détournées (faites ce que je dis, pas ce que je fais), mais il est plus facile de tricher tout seul qu’à 27. C’est cette règle d’or qu’il faudrait inscrire dans le marbre.

Présidentielle américaine : Romney était trop à gauche !

10

Gottfried Romney Obama

Paul Gottfried enseigne la littérature à l’Elizabethtown College (Pennsylvanie). Il vient de publier en France Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), essai atypique dans lequel il dénonce la dérive « néoconservatrice » du Parti Républicain. D’après ce « paléoconservateur », la droite américaine aurait abandonné ses racines conservatrices au profit d’un universalisme abstrait qui lui ferait multiplier les opérations militaires à travers le monde et élargir le champ d’intervention de l’Etat fédéral. Une analyse détonnante qui redistribue les cartes du clivage droite/gauche telles qu’on les connaît aujourd’hui en Europe…

Daoud Boughezala. Vu de l’hexagone, on a l’impression que le match Obama vs. Romney a polarisé le peuple américain autour de clivages très forts (Obamacare, mariage gay, rôle de l’Etat dans l’économie)…

Paul Gottfried. Je reconnais qu’au cours de la campagne électorale, des clivages idéologiques – notamment autour des enjeux sociaux – sont apparus. La frange la plus fervente des Chrétiens américains a massivement soutenu le candidat républicain. Mais ce ralliement ne signifie pas que Monsieur Romney s’est approprié leur cause. Leur alliance est une réplique à la stratégie d’Obama qui a voulu unir l’ensemble de la gauche sociale sous sa bannière. À la différence de Romney, Obama a accordé une grande attention à sa base électorale, notamment aux militantes féministes et aux minorités exigeant une répartition plus égalitaire des revenus.

Vous fustigez la dérive étatiste et interventionniste de la droite américaine. En promettant de retirer les troupes US d’Afghanistan et de partir en croisade contre la dette publique, Mitt Romney ne vous a-t-il pas contredit ?

Si Romney avait été élu, il n’est pas certain – tant s’en faut- que celui-ci aurait retiré nos troupes d’Afghanistan. À aucun moment, le candidat républicain ne s’est démarqué de son essaim de conseillers néoconservateurs. Dans le contexte actuel, il s’est contenté de surfer sur le sentiment largement répandu d’une politique étrangère aléatoire et incohérente. Une fois élu président, il se serait peut-être aventuré sur une voie encore plus belliqueuse qu’Obama – comme le lui recommandaient ses proches conseillers. Romney et le camp républicain ont ainsi multiplié les attaques contre le « défaitisme » diplomatique des Démocrates.
En outre, je n’ai pas noté que Romney entendait démanteler l’Etat-providence. Il avait promis de reconfigurer le système de sécurité sociale « Obama Care » sans en remettre en cause le principe. Romney ne s’est jamais prétendu « libertarien » : et pour cause, il s’est construit une réputation de centriste lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts et instaura une réforme du système de santé… dont s’est inspiré Obama !

À lire le programme sociétal du Parti Républicain, sur le mariage homosexuel ou l’avortement, on est pourtant loin du libéralisme moral que vous lui attribuez…

Le programme sociétal du Parti Républicain a eu peu d’importance dans cette campagne électorale ! Romney n’abordait pas ces questions sensibles dans ses discours. Il a toujours cherché les faveurs des électeurs « modérés », qui ont pourtant massivement choisi Obama. Romney s’est contenté d’exiger plus d’embauches et moins de dette publique. Il aussi protesté contre le déclin de la puissance militaire américaine et l’affaiblissement de « notre relation particulière » avec le gouvernement israélien. Il se souciait comme d’une guigne de l’interdiction de l’avortement ou de l’accroissement du nombre d’immigrés clandestins – qui préoccupe pourtant l’électorat républicain.

Si l’on suit votre logique, Barack Obama n’est-il pas plus « conservateur » que l’aile gauche du Parti Républicain ? Sa « realpolitik » diplomatique semble en effet trancher avec l’universalisme abstrait des néoconservateurs.

Il subsiste un écart idéologique entre Obama et l’aile gauche du Parti Républicain. Romney aurait très probablement nommé à la Cour Supérieure des juges moins progressistes que ceux que désignera Obama. Ce dernier cherche exclusivement à soigner sa base électorale et à s’attirer les bonnes grâces du pouvoir médiatique, en grande partie acquis à la gauche. Certes, à la Maison Blanche, Romney aurait certainement favorisé les banquiers et les hommes d’affaires qui ont financé sa campagne tout en défendant ce qu’il reste d’économie du marché aux Etats-Unis, à la différence d’Obama.
Ceci dit, aucun gouffre idéologique béant ne séparait les deux principaux candidats. Obama et Romney ont répété que notre mission était de diffuser notre forme de gouvernement à tous les Etats du monde, en répétant des éléments de langage assez proches. À une nuance près : les Républicains s’avèrent encore plus enclins que leurs adversaires à déclencher des opérations militaires dans le monde entier. Une fois lancé dans une campagne militaire, le parti au pouvoir peut généralement compter sur le soutien quasi unanime de l’opposition. De surcroît, Obama ne se dira jamais adepte de la « realpolitik » en matière de politique étrangère. Cela choquerait son milieu politique et écornerait l’image de gauche qu’il a mis tant de soin à cultiver.

Paul Gottfried, Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), 2012.

*Photo : davelawrence8.

Trafiquer de la coke, c’est pas si dangereux

8

cocaine bruxelles belgique

C’est l’agence de presse Belga qui rapporte ce fait divers ébouriffant : Vendredi soir, à l’aéroport de Bruxelles, un ressortissant brésilien avait été gaulé par les douaniers en possession de quatre kilos de coke planqués dans sa valise à roulettes (À croire que tout le monde n’a encore pas adopté les principes stoïciens du Besson/Jaccard way of life. )

Chacun le sait, la lutte contre le trafic de produits récréatifs actuellement illégaux est une priorité absolue pour la Belgique, comme pour tous les autres pays de l’Union. En vertu de quoi notre narcotrafiquant junior (quatre malheureux kilos, c’est quand même pas la French Connection…) a été relaxé samedi par un juge d’instruction, comme vient de le confirmer le parquet de Bruxelles.

L’homme âgé de 25 ans avait comparu dans le courant de la journée devant le juge d’instruction, qui l’a relaxé après audition. Selon l’avocate du suspect, Maître Mieke Thijssen, aucun interprète portugais n’a en effet pu être trouvé pour traduire les propos de son client.

Toujours d’après l’heureux avocat, son client est aussitôt reparti en taxi pour l’aéroport de Zaventem, d’où il a « très vraisemblablement » rejoint le Brésil. On ignore pour l’instant s’il compte engager des poursuites contre l’« Etat » belge pour récupérer ses bagages et leur contenu.

Cette affaire est d’autant plus cocasse que pour cause d’institutions européennes, Bruxelles est la ville du Vieux Continent , et probablement du monde où l’on trouve le plus grand nombre d’interprètes et de traducteurs par habitant. Faut pas croire qu’une directive communautaire concernant la gestion de la qualité des eaux de baignade ou un projet d’amendement à une directive sur les produits cosmétiques vont se traduire tous seuls du bulgare au letton ou du hollandais au finnois.

Alors pourquoi donc est-il rigoureusement impossible de trouver un interprète parlant à la fois le français et le portugais un samedi à Bruxelles ? Pour cause de présence réduite du judaïsme au Portugal depuis plus de cinq siècles, on écartera d’emblée la piste du shabbat généralisé.

Reste, pour expliquer cette pénurie inattendue, l’hypothèse avancée autrefois par Coluche qui stipulait que « Si tu files le Sahara aux technocrates, dans deux ans, ils importent du sable ».

*Photo : Adam Swank.

Le Monde fait sa contre-révolution

20
Le Monde Maistre Boutang

Le Monde Maistre Boutang

Depuis quelques semaines, les rebelles sont à l’honneur dans les kiosques à journaux. Le Monde propose à ses lecteurs, pour 5,90 euros chacun, dix suppléments d’environ deux cents pages présentant des personnages en opposition avec leur époque.
On trouve ainsi deux tomes sur les résistants, des volumes sur Victor Hugo, Jean Jaurès, Georges Clémenceau ou Léon Blum, sur la révolution de 1848, etc.
Grégoire Kauffmann a eu l’idée judicieuse et courageuse de demander à Jérôme Besnard une anthologie des auteurs de la contre-révolution. De Rivarol à Michel Mohrt, l’occasion nous est fournie de faire un tour dans les textes de ceux qui s’opposent au monde tel qu’il va, surtout quand il est trop tard. Ce huitième tome est disponible pendant une semaine depuis ce jeudi matin.

À la lecture de l’introduction de Jérôme Besnard, il s’avère difficile de ne pas penser aux Antimodernes d’Antoine Compagnon. Ce livre ne se trouve pourtant pas dans la bibliographie proposée en fin d’ouvrage. On comprend qu’elles ne pouvaient pas être exhaustives : les brèves présentations des auteurs suffisent à saisir la richesse des références. Comme l’universitaire, Jérôme Besnard insiste longuement sur la crise que connaît ce courant de pensée après les errements de nombre de ses membres durant la seconde guerre. Mais il perçoit avec plus de justesse le renouveau qui s’opère dès la Libération, avec des romanciers comme Jacques Perret et Jean de La Varende, les Hussards, le philosophe Pierre Boutang, l’essayiste Thierry Maulnier, les historiens Philippe Ariès et même le lettriste repenti Michel Mourre… L’auteur consacre évidemment une partie de l’introduction à dissocier les personnalités sulfureuses dont il va être question des fascistes, collaborateurs et nazis en tout genre.
Aurait-il pris autant de pincettes si Le Monde n’était pas à l’origine de la commande ? On peut imaginer que non, mais les précautions liminaires ne s’avèrent pas pour autant des excuses déguisées. Jérôme Besnard nous plonge sans hésitation dans cet univers méconnu de ceux qui n’ont jamais pensé comme il faut. Il parvient même à les englober dans une formule saisissante : « Le versant chevaleresque de l’esprit rebelle français ».

Beaucoup de romanciers dans cette anthologie : la pensée monarchiste ne peut pas se dissocier de la dimension esthétique. Deux penseurs figurent au cœur de l’ouvrage et structurent la mouvance : Joseph de Maistre et Charles Maurras.
Jérôme Besnard apporte des présentations riches et précises. Soulignons un tic significatif de l’auteur : il stipule systématiquement les origines de l’écrivain dont il va parler. Il fait ainsi référence au « savoyard Joseph de Maistre », à « l’aveyronnais Louis de Bonald », au « malouin Chateaubriand », au « normand Jules Barbey d’Aurevilly ». On apprend qu’Antoine de Rivarol est « fils d’un aubergiste », que Joseph de Maistre est « issu d’une famille de robe » alors que Louis Veuillot est « issu d’un milieu populaire » et que Michel Mohrt est « né dans une famille royaliste de Basse-Bretagne ». Une manière de faire comprendre qu’il faut chercher les racines pour trouver l’homme.

Les amateurs apprécieront de voir ces extraits emblématiques se confronter les uns aux autres. Une occasion de situer les écrivains dans leur chronologie, de distinguer leurs modèles comme leurs disciples, et de reconnaître ainsi les bienfaits de la transmission.
Ceux qui ont la chance de n’avoir pas encore lu ces textes les découvriront de la meilleure manière qui soit : contextualisés, simplement présentés sans glose superflue.

On vous dit qu’il est « rebelle » de lire Joseph de Maistre. Ne vous en privez pas.

*Image : wiki commons.

Happy end pour le blasphème

23
Pasolini blaspheme salo

Pasolini blaspheme salo

En 1930, lorsqu’un film dépassait les bornes, on pouvait commencer par l’interdiction pure et simple et conclure par l’excommunication papale. C’était L’Âge d’or. Luis Bunuel se permettait d’y défenestrer un évêque. Aujourd’hui, c’est dans l’indifférence générale que les hommes d’Église sont filmés comme des simples d’esprit ou des pervers endimanchés.

Avec sa représentation profane de la Cène de Léonard de Vinci, Viridiana (1961) fut interdit en Espagne, en Suisse et en Italie. Si le propos de Bunuel était de montrer la difficulté à pratiquer la charité chrétienne ici-bas, les nombreux détournements publicitaires ou cinématographiques de ces vingt dernières années prétendent tout au plus à un vague racolage connoté. Il est cependant bien rare qu’ils créent le moindre émoi.[access capability= »lire_inedits »]
Lorsque Rivette, en 1966, vit se liguer contre lui parents d’élèves pétitionnaires, nonnes en colère et politiciens outrés, c’est parce qu’il avait l’audace d’adapter La Religieuse de Diderot, qui traitait essentiellement des dévoiements de la vie monastique. Quand il réalise Ne touchez pas à la hache, quarante ans plus tard, personne ne grince des dents alors même que c’est cette fois la vocation religieuse qui est mise en question, puisque la duchesse de Langeais ne prend le voile que pour supporter le dépit d’une passion amoureuse.
En 1985, Je vous salue Marie de Godard abordait les rapports entre le corps et l’âme, transposant de nos jours le mystère de l’Immaculée Conception. Il provoquait l’ire de religieux qui n’avaient vu que l’affiche, tandis que les innombrables représentations gadgétisées de vierges-mères dans l’heroic fantasy, la science-fiction ou la comédie avaient toujours laissé ceux-ci de marbre.

La Dernière tentation du Christ (1988) de Scorsese, adapté de Nikos Kazantzakis, montrait Jésus fondant une famille et abandonnant sa mission divine, avant de se ressaisir car il s’agissait là d’une ultime tentation sur la croix. Face à cette interrogation éminemment chrétienne sur la double nature du Christ, la réaction ne se fit pas attendre : exactions dans de nombreuses salles de cinéma, réactions indignées de dignitaires, menaces en tous genres. Personne cependant ne s’était offusqué de la très irrespectueuse satire des Monty Python, La Vie de Brian, quelques années plus tôt. Et lorsque deux décennies plus tard, Da Vinci Code spécule sur la descendance de Jésus et Marie-Madeleine, c’est surtout l’occasion de débats policés entre érudits bon teint.

C’est peu dire que le blasphème, au terme de ce florilège, apparaît comme une notion assez floue. Au cinéma en tout cas. En bonne logique spectaculaire, le contexte, le climat politico-médiatique, les intentions supposés et la notoriété de ceux qui s’y adonnent, semblent davantage pris en compte que l’objet même du scandale. L’incohérence des réactions tient sans doute, alors, à un furieux désir de reconnaissance couplé à l’incertitude doctrinale. Dans les démocraties post-modernes en effet, les religions ne structurent pas les normes collectives. Elles ne représentent qu’une identité parmi d’autres, une opinion respectable parce que relative. Ne pouvant rien régenter, elles tiennent avant tout à demeurer visibles, à éprouver la fierté de voir leurs pratiques privées accueillies dans l’espace public. Parallèlement, l’hyper-individualisme a fini de faire vaciller le socle immuable des valeurs, des dogmes et des credo, construisant de bric et de broc des univers spirituels sur mesure, libertaires ou coercitifs, hédonistes ou mortifères, soit autant de tribus que de spectateurs. Cela tombe bien car ces mêmes démocraties adorent les identités ainsi présentées, communicantes et syncrétistes, mouvantes et singulières, pittoresques et non exclusives.

De fait, le blasphème ou ce qui se présente comme tel ne peut que se radicaliser, répondant ainsi à plusieurs attentes : celle d’une société libérale qui ne fait passer ses désastres économiques et sociaux qu’à grands coups de discordes sociétales passagères ; celle des tribus elles-mêmes qui acquièrent ainsi davantage de visibilité, mais qui surtout, devant l’outrance sans équivoque, n’ont pas à longtemps hésiter pour comprendre qu’elles sont indignées. Ainsi, pour choquer efficacement, n’est-il plus recommandé de se poser d’ennuyeuses questions sur la nature du Christ : le couvrir d’excréments suffit. De même, la simple représentation de Mahomet risquant d’être prétexte à d’interminables discussions théologiques, autant le grimer d’emblée en chef de guerre stupide et lubrique pour obtenir d’excellents effets.

Mais cette société qui est la tolérance même, qui se fait gloire de respecter la liberté de ceux qui pensent comme elle, qui assure qu’elle a droit au blasphème comme au dernier iPhone et qu’il ferait beau voir qu’on l’en prive, qui incite perpétuellement à briser des tabous et à subvertir des codes qui ne sont pas les siens, qui saura en dresser le portrait blasphématoire ? Qui saura mettre à jour le caractère faisandé de son prétendu humanisme, l’hypocrisie de son antiracisme, le chiqué de son antifascisme (Pasolini a tout dit dans ses Écrits corsaires[1. « Je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, la « société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans souci sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme. »]). Quel film saura donc révéler que la société de consommation est totalitaire ? Inutile de l’attendre, il a déjà été réalisé, justement par Pasolini, en 1975: Salo n’est supportable que si on se persuade qu’il ne traite que de la Seconde Guerre mondiale; le scandale arrive lorsqu’on a enfin compris qu’il traite bel et bien de notre temps.[/access]

*Photo : Salo de Pasolini.

Adieu au choc d’égalité !

71
marx ayrault hollande

marx ayrault hollande

Comme d’habitude, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est pris les pieds dans le tapis. Tout a commencé au lendemain de l’élection de François Hollande, quand a été commandé à Karl Marx, philosophe et économiste allemand assez contesté et très peu écouté par Angela Merkel, un rapport sur les moyens de provoquer « un choc d’égalité ». À quoi pouvait donc s’attendre le gouvernement ? Dans une France où se creuse de plus en plus profondément un fossé jugé nécessaire à la bonne marche de l’économie, ce fossé entre une hyperclasse qui tire tous les bénéfices de la mondialisation et une classe moyenne qui se paupérise à grande vitesse, le tandem de l’exécutif prenait plusieurs risques importants.
D’abord, celui de dérouter le peuple français qui ne l’avait pas élu pour ça mais au contraire pour réduire la Dette à tout prix, renoncer à la durée légale du travail, aux congés payés, promouvoir la fin de la protection sociale, mettre en place une augmentation des prélèvements obligatoires et des impôts sur le revenu ainsi qu’une baisse des prestations sociales. Sans compter l’augmentation de la TVA accueillie avec les applaudissements que l’on sait du côté des 8 millions de pauvres.

Un peuple français parfaitement convaincu de la lucidité et de l’honnêteté de ces patrons du Comité des Forges demandant 60 milliards de baisses sur le coût du travail. Bref, un peuple prêt à se sacrifier pour accompagner joyeusement la marche forcée vers l’équilibre des comptes, en consentant à prendre l’essentiel de l’effort sur ses mâles épaules.
Mais voilà, le rapport Marx et son « choc d’égalité » heurtent les idées reçues. On en a beaucoup parlé dans la presse avant même d’en connaître la substance, ce qui est une sacrée erreur de communication, une de plus de la part de ces amateurs qui nous gouvernent. Du coup, tout le monde a donné son avis avant que les conclusions exactes et les mesures préconisées par monsieur Marx ne soient connues intégralement. Les syndicats ont trouvé que ce rapport allait dans le bon sens, à part la CFDT qui voyait dans un extrait du préambule une menace pour le dialogue social adulte qui règne en France depuis des décennies : « L’histoire de la société française jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

L’UMP, déjà très remontée contre le mariage gay, y a vu une aubaine et a enfin trouvé le moyen d’attaquer le gouvernement Ayrault sur ses intentions économiques et sociales supposées car cela finissait par se voir que la droite n’avait pas de politique alternative. Réactions encore plus hostiles du côté du patronat, bien sûr, mais aussi du Front de Gauche qui estimait de son côté que Karl Marx ne prenait pas en compte la transition écologique et, implicitement, continuait de recommander le tout-nucléaire.
Le gouvernement a alors modulé sa communication. Il ne serait plus question de « choc d’égalité » mais d’un « pacte d’égalité » étalé sur le quinquennat. Il n’empêche que ce rapport Marx questionne car il bouscule un certain nombre de ces avantages acquis, de ces conservatismes timides sur lesquels les riches se sont crispés. Il vaut mieux, on le sait, dans un pays comme le nôtre vivre de la rente que du travail. Un patronat de droit divin affirme bien haut que sur ces questions tout retour en arrière, tout détricotage serait une régression. Le rapport Marx ose en effet, par exemple, revenir sur un sujet tabou à savoir une privatisation des profits et une socialisation des pertes devenue une saine habitude du patronat des grands groupes qui fait payer ses plans sociaux par l’Etat, par exemple lors des départs anticipés en préretraite.
Maintenant que l’on connaît exactement les principales mesures du plan Marx, on comprendra qu’il a de fortes chances d’être enterré : le peuple armé, la fin de la bureaucratie, tout le personnel étant élu et révocable, rémunéré au niveau d’un travailleur et le remplacement du Parlement par la démocratie directe. Et le rapport de conclure : « Nous nous bornons à montrer au monde ce pour quoi il est réellement en train de se battre, et la conscience est quelque chose qu’il doit acquérir, même s’il n’en veut pas. »

Face à des travailleurs de plus en plus précarisés contraints d’accepter des reculs incessants devant le chantage aux délocalisations, le rapport Marx aurait donc forcé ce gouvernement social-libéral à un aggiornamento communiste.
Cette politique courageuse, exigeante, éminemment moderne, il est bien évident que ce ne sera pas Ayrault qui la mettra en place, ni lui, ni un autre. C’est dommage pour la France qui aurait pu ainsi retrouver son premier rang dans le monde et redevenir le modèle qu’elle était jadis.
Quant à monsieur Marx, qu’il retourne plutôt à ses chères études.

*Photo : Dunechaser.

Au secours, Balladur revient !

10

L’archéologie française se porte bien. Après la découverte inattendue d’un squelette de mammouth près de Meaux, sans que l’on sache si la malheureuse espèce doit son extinction à une carence en pains au chocolat, une autre espèce disparue refait surface. Avenue George V, dans le très huppé huitième arrondissement de Paris, un dinosaure natif de Smyrne est réapparu dans sa robe la plus parfaite.

balladur maastricht

Les plus séniles de nos aînés prétendent que cette espèce aujourd’hui quasi disparue aspirait à gouverner la France au début des années 1990, disputant la bannière de la rigueur économique à un certain Pierre Bérégovoy.

Avant sa campagne ratée de 1995 – être soutenu par Le Monde, TF1 et la Sofres, quelle déveine ! – Edouard Balladur arpentait les chaussées glissantes de la politique tricolore, incarnant un libéral-conservatisme bon teint, avec un style monarchique entre Louis XV (dont il était la réincarnation dixit l’extralucide Paco Rabanne, qui fut sa favorite dans une autre vie !) et Mitterrand.

Au cours de cette même ère glaciaire, Johnny Hallyday fêtait ses 50 ans au parc des Princes, le traité de Maastricht était adopté avec une majorité en carton-pâte et Michel Rocard claironnait : « Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir: la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie » tandis que François Hollande et Michel Sapin annonçaient vingt années de prospérité et de plein emploi dans l’Europe réunifiée par le marché.

Ah, on savait rire au siècle dernier !

Mariage homo : Audrey Pulvar en apnée

287
Audrey Pulvar Inrocks mariage gay

Audrey Pulvar Inrocks mariage gay

« Il n’y a ni homme, ni femme » (Ga 3,28)

On aimerait penser que tous ceux qui chercheront à faire passer les opposants au « mariage homosexuel » pour d’affreux réactionnaires homophobes en seront dorénavant pour leurs frais : le nombre d’élus de gauche qui se déclarent plus ou moins ouvertement opposés au projet de « mariage pour tous » du gouvernement ne cesse de croître. Au premier rang desquels le socialiste Bernard Poignant, proche de François Hollande -tellement proche d’ailleurs qu’il dispose paraît-il d’un bureau à l’Elysée -, maire de Quimper, député au parlement européen où il préside la délégation du Parti socialiste français, qui affirme en conclusion d’un billet marqué par un scepticisme nuancé à l’égard de ce projet : « […] on peut considérer qu’un enfant doit se forger dans l’altérité des deux genres, masculin et féminin. […] tout progressiste dans ce dossier doit d’abord penser à l’enfant. » Dans l’utilisation précautionneuse du mot « genre » plutôt que du vocable vieux français « sexe », on voit à quel point Bernard Poignant est soucieux de complaire à la doxa genderiste de son camp.

Mais cette discrète marque d’allégeance ne suffit apparemment pas aux furies pro-mariage gay, qui ne souffrent d’entendre aucune réticence, aucune voix discordante dans le camp du Bien. Ainsi Audrey Pulvar s’en prend vertement au déviant Poignant en édito du dernier numéro des Inrockuptibles – qui, dès sa Une, milite sans ambiguïté ni subtilité excessive pour la totale : mariage, adoption, procréation – en l’accusant fielleusement « de ne pas être tout à fait à l’aise avec l’homosexualité », en compagnie de tous ceux qui à gauche expriment quelle que réserve que ce soit sur la question du mariage gay. Car pour madame la ministre, c’est de cela qu’il s’agit avec ce « mariage pour tous ». Celui qui ne rend pas les armes et n’accepte pas la totale, c’est qu’il n’est pas tout à fait au net sur son rapport avec l’homosexualité :

« Un moment d’absolue vérité. Rien de moins. Le jour où chacun, face à son psychisme, ses peurs, fantasmes et legs, doit se montrer vrai. Face à face avec soi-même. Qui est cet autre qui me regarde droit dans les yeux ? Prendre le temps de descendre en soi, celui de l’honnêteté maximale. Répondre, en remontant à la surface, à une question, la seule qui vaille : aujourd’hui, moi qui me regarde dans ce miroir, considéré-je l’homosexualité comme normale ou déviante ? Ni faux-fuyants, ni politiquement correct, ni suivisme, ni résignation, mais la vérité de soi. Oser l’affronter. Être homosexuel, est-ce “en mon âme et conscience” pareil qu’être hétérosexuel ou, au fond de moi, n’est-ce que “quelque chose” dont je m’accommode, que je tolère ? Oui ou non, hétéros et homos sont-ils égaux en droits et en devoirs ? Ni moins, ni plus. »

Je crois qu’avec ces quelques phrases horriblement pompeuses, on touche au cœur du sujet tel qu’il a été posé par les militants du mariage gay : soit tu es avec moi, soit tu es contre moi. Soit tu répètes avec nous « il-n-y-a pas de différence » et « oui-ou-non hétéroz’é homos sont-ilz’égaux », soit tu es homophobe. Remarquons aussi l’étrange disposition mentale à laquelle nous invite Audrey Pulvar : si je prends le temps de descendre en moi, j’y trouverai un autre moi, un moi mensonger qui résiste à ma propre vérité et qui est composé de peurs, de fantasmes et de legs, bref d’un « psychisme » qui me plombe et m’empêche de penser ce qu’il faut penser. Car au fond (c’est le cas de le dire) c’est à une forme de conversion loin du vieux moi, héritage indésirable d’un passé révolu, à quoi nous invite Audrey Pulvar. Il faut prendre cet « âme et conscience » à la tonalité religieuse au sens fort. C’est le vieil homme qu’il faut dépouiller, comme disait saint Paul. On voit à quel point, même lorsqu’on se croit affranchi de tous ses « legs », on reste tributaire de sa propre tradition religieuse…

Mais d’où vient qu’Audrey Pulvar ne paraisse pas voir la contradiction ? C’est peut-être parce que, en apnée, le cerveau fonctionne mal : la mémoire flanche, le raisonnement faiblit. C’est d’ailleurs peut-être aussi pour cela qu’on nous invite à descendre si profondément en nous-mêmes. Parce qu’il ne reste plus à ces profondeurs, en guise de pensée, que les réflexes conditionnés de la morale contemporaine, et les seuls conformismes de la soumission aux rudes injonctions de la papesse de la branchitude bien-pensante. Qui accepterait d’être conformiste ? Personne. C’est pourquoi il faut faire passer, et plus encore transformer, ce « suivisme », cette « résignation » et ce « politiquement correct » en « vérité de soi », en adhésion de l’âme et de la conscience qui fait table rase de tout ce qui n’est pas elle. Les mots sont forts, et l’on voit que le religieux n’est pas aujourd’hui toujours où l’on croit. On est presque tenté d’appeler la laïcité au secours.

Eh bien non chère Audrey, pour ce qui me concerne je ne descendrai pas en apnée tout au fond de moi-même pour m’y rencontrer dans un miroir, car je veux que mon âme soit prise par un Dieu tout Autre, et tout autre que celui du narcissisme de « la vérité de soi » : je respirerai au grand air, librement. Et tâcherai de penser de même.

*Photo : descartes.marco

Le syndrome de la gauche illégitime

31
Ayrault PS gauche

Ayrault PS gauche

Jean-Marc Ayrault a dénoncé, lors du Congrès socialiste de Toulouse, « la vieille droite bourgeoise » qui estime que la gauche est toujours « au pouvoir par effraction ». Outre qu’il faudrait quand même un jour que les respectables leaders de la classe ouvrière de la rue de Solférino se posent la question des rapports entretenus en 2012 par la droite et la bourgeoisie, alors, d’une part, que l’existence de cette dernière en tant que classe sociale cohérente peut être largement remise en question, et, d’autre part, que les trop fameux « bobos » sont devenus le cœur de cible de leur électorat, la vraie question est ailleurs. Elle est, justement, dans ce sentiment qu’a la gauche de n’être que fort peu légitime et dans les conséquences de ce sentiment d’illégitimité – ou de quasi-légitimité pour reprendre la distinction de Gugliemo Ferrero.

Au vu de la manière dont la gauche se comporte au pouvoir, il est en effet permis de se demander si elle possède un sentiment de légitimité, et ce quand bien même serait-elle arrivée au pouvoir légalement et par les urnes. Deux points peuvent être décelés. Le premier vient de ce que la gauche, même au pouvoir, ne se pense jamais comme majoritaire – contrairement d’ailleurs à la droite, qui est au fond persuadée que tout le monde ne peut que penser comme elle. La gauche est toujours en lutte contre un complot permanent, encerclée par des ennemis tout-puissants, les deux-cent familles, le lobby militaro-industriel ou nucléaire, la CIA, la bourgeoisie donc, et, bien sûr le fascisme hitléro-sarkozyste dont le ventre est éternellement fécond pour la plus grande joie d’officines spécialisées dans sa répression.

Alors même qu’elle dispose de tous les pouvoirs institutionnels, comme c’est le cas pour Jean-Marc Ayrault en ce moment, elle ne se sent assurée de rien. Quand la droite au pouvoir se caractérise par un aveuglement stupéfiant, abyssal, face aux contre-pouvoirs qui s’opposent à elle, la gauche au pouvoir s’invente encore et toujours des ennemis pour assurer sa cohésion d’une part et justifier d’autre part une politique de répression qui est sa seconde nature. Comment pourrait-elle donner l’image d’un pouvoir serein ? C’est elle-même qui, en voulant jouer à la minorité agissante et opprimée dans les salons et les antichambres d’où elle a pourtant exclu toute opposition, contribue à diffuser cette image de pouvoir incertain, obtenu par un coup de chance et tragiquement seul face à l’iniquité du monde. Or Ferrero l’a bien démontré, un pouvoir qui doute de sa légitimité est nécessairement un pouvoir répressif.

Le second point conduit à se poser la question des méthodes répressives, en reprenant à Benjamin Constant sa distinction classique entre dictature et usurpation. Il semble bien en effet que si la droite au pouvoir peut relever de la dictature, la gauche, elle, penche presque toujours vers l’usurpation. Et la différence n’est pas minime.
Avec la dictature, un pouvoir légitime cesse de s’occuper du bien public pour ne plus penser qu’à son bien propre et, soucieux de continuer ses excès, interdit par une chape de plomb répressive l’expression de la plus infime critique.

L’usurpateur, arrivé au pouvoir par surprise, pourrait lui aussi se limiter à interdire la liberté d’expression, mais ce serait assumer ce qu’il est au fond, un pouvoir totalitaire. Or il n’a d’autre source de légitimité que le supposé soutien de la population, ce qui le conduit à s’attaquer moins à la liberté d’expression qu’à la liberté d’opinion. Sous un pouvoir usurpateur il faut que s’exprime une opinion conforme, le silence ne suffisant plus, et cet ultime refuge qu’est sous la dictature la sphère privée est alors nié.

Or c’est peu de dire que les atteintes à la liberté d’opinion sont le fait des pouvoirs de gauche, où qu’ils soient. Rééducation à grande échelle, par l’éducation et les médias, pour forger à toute force une opinion conforme aux grands principes, pénalisation des opinions « déviantes », même exprimées dans un cercle privé, ce ne sont certes pas là les caractéristiques d’un pouvoir sur de lui et de ses convictions, et pas même celles d’un pouvoir dictatorial, mais bien celles d’un pouvoir usurpateur.

Bref, l’inconscient de Jean-Marc Ayrault a fort justement parlé, mais la droite – ou la bourgeoisie – ne sont pour rien dans ce sentiment d’illégitimité qui empoisonne depuis toujours la gauche et la rend si facilement haineuse. C’est elle, et elle seule qui, par ses mythes et ses méthodes, renvoie cette image. Alors qu’elle ne s’en plaigne pas trop.

« Il a blasphémé ! » (Matthieu 26, 65)

20
blaspheme paul thibaud bible

blaspheme paul thibaud bible

La question du « droit au blasphème » est paradoxale. Pour blasphémer, il faut être croyant. D’un côté, l’accusation de blasphème est lancée par un croyant qui estime être orthodoxe contre un autre croyant, comme au cours de la comparution de Jésus devant Caïphe. De l’autre côté, le blasphémateur doit penser que les représentations qu’il brave ne sont pas vaines, que, même nocives, elles ont une réalité. Quand les prophètes juifs s’attaquaient aux idoles, « à leur néant » (Is. 2,8), c’est à une fausse croyance prise au sérieux qu’ils en avaient. Les athées devraient être indifférents aux croyances vaines qu’ils rencontrent. Tout au plus pourraient-ils se préoccuper des effets politiques et sociaux de représentations qui leur sont étrangères.[access capability= »lire_inedits »]

S’il n’en va pas du tout ainsi, c’est évidemment que les idées s’incarnent dans des personnes et des groupes dont elles marquent profondément l’identité ; en les critiquant, ce sont donc des personnes que l’on déstabilise. D’où les efforts, jamais complètement aboutis, de la « communauté scientifique » pour dépersonnaliser les débats qui la divisent. Efforts dont on voit à quel point le succès est relatif quand on songe aux discussions sur le climat, les OGM ou les radiations nucléaires.

La neutralité est encore plus hors d’atteinte quand il s’agit de croyances religieuses, portant sur le sens ultime, donc sur le tout de l’existence, objet en principe inaccessible à un savoir scientifique toujours amendable. Au contraire de la science, la croyance n’intervient pas sur un terrain délimité et déblayé, elle a rapport avec la vie en général, donc avec un chemin où l’on est embarqué personnellement et où il faut parier, pour reprendre des formules connues.

Cela ne signifie pas pour autant que des religions, comme des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter, mais qu’il faut le faire selon d’autres méthodes que la rationalité analytique qui s’applique à des objets limités. Le débat religieux ne porte que secondairement sur des faits (modalités du procès fait à Jésus, authenticité de l’épître aux Éphésiens…) ; l’essentiel, ce sont les paris existentiels qui font lire et croire, qui suscitent aussi des questions. Peut-on concevoir un Dieu unique et inaccessible mais non indifférent au monde et aux hommes ? À ce paradoxe, le juif, le chrétien, le musulman répondent chacun à sa manière. De ces manières, ils ont tout intérêt à débattre, pour pacifier leurs rapports et surtout pour se mieux comprendre eux-mêmes en se comparant.

D’un tel dialogue sur les « fins dernières » de l’humanité, il n’y a pas de raison d’exclure les incroyants. Encore faudrait-il que ceux-ci admettent que la raison analytique, à laquelle ils attribuent une possibilité de développement infini, n’a pas, pour le moment, réponse à tout et qu’ils sont obligés d’anticiper, donc, à leur manière, de parier. Nos blasphémateurs professionnels sont loin d’une telle sagesse, tout aussi loin peut-être que les croyants fanatiques. Ils se placent souvent dans une certaine mauvaise foi. L’enracinement personnel des croyances, ils le voient bien chez leurs adversaires (soupçonnés de manquer de courage), mais cette subjectivité, ils en méconnaissent le poids quand ils sont eux-mêmes impliqués. Cette dissymétrie les place au-dessus des autres et fausse leur comportement, en orientant leur polémique moins contre les croyances que contre les croyants.

Dans les conditions actuelles où incroyants bornés et croyants fanatiques refusent d’admettre le mélange de contingence reconnue et d’absolu espéré qui caractérise non seulement le croyant mais l’homme en général, le débat risque en permanence de s’envenimer et/ou, c’est le cas le plus fréquent et sans doute le pire, de conduire à l’atonie spirituelle générale et à la censure spontanée des croyances.

L’humanité paraissant peu disposée au débat qui la réunirait, nous devons au moins poser (juridiquement ou moralement) des règles de comportement adaptées aux diverses situations, situations que l’on peut apprécier selon deux critères. Premièrement, à qui parle-t-on, à quel genre de groupe, quand on critique une communauté religieuse ? Deuxièmement, qui émet la critique de cette communauté ?

À qui parle-t-on ? La liberté de critique est évidemment totale quand il s’agit de jugements factuels ou pratiques, scientifiques ou politiques, détachables (en principe) de la personnalité des fidèles. À l’opposé, il est évidemment condamnable d’exprimer un jugement défavorable sur une catégorie, comme la « couleur » (parler de « race » est interdit) ou l’ethnie, dont nul ne peut sortir. Les religions sont dans un entre-deux : on en sort, il faut même garantir cette possibilité, mais parfois elles adhèrent tellement à l’identité que cette sortie n’est guère possible en pratique. Bref, on ne sait pas trop si elles sont identitaires ou choisies. Une certaine ambiguïté sur ce plan assure aux juifs (ethnie et religion) une immunité relative face à la critique externe. Cela suscite l’envie des musulmans qui voudraient, abusivement, qu’on fasse de « l’anti-islamisme » un équivalent de l’antisémitisme.

Que la croyance soit souvent difficilement détachable de la personnalité du croyant n’implique pas que la critique soit interdite mais que l’on doive chercher à la maintenir dans un contexte dialogique. Ainsi, certains auteurs d’œuvres violemment anticléricales, comme Jean-Pierre Mocky, finissent par admettre qu’ils ne sont pas étrangers à un usage spirituel, et non pas magique ou dogmatique, de la foi.

Qui parle ? La réponse à la question précédente conduit à distinguer les critiques des religions selon qu’elles sont émises de l’intérieur ou de l’extérieur. Cela entraîne que des œuvres comme celles de Rushdie, de Scorsese, de Salamago… pour ne rien dire de Nietzsche, doivent absolument être défendues contre ceux qui les jugent injurieuses. Leurs critiques, leurs imprécations sont, plus ou moins, le résultat d’un travail sur et contre eux-mêmes : ils parlent d’expérience et témoignent de ce que l’humanité n’est pas enfermée dans ses héritages. En revanche, ceux qui parlent de l’extérieur doivent éviter un simplisme provocateur qui consiste finalement à encourager la fermeture des cultures sur elles-mêmes qui est précisément ce qu’ils dénoncent.

Autant dire que la question du blasphème n’est pas simple. Selon les réponses qu’on lui apportera, on sauvegardera ou pas les chances de l’humanité de s’inscrire et de se reconnaître dans la grammaire du dialogue.[/access]

*Photo : Marithé et François Girbaud.

Ma règle d’or

13

La dette américaine ? 220 % du PIB (si l’on veut bien tenir compte, comme nous le faisons lorsqu’il est question des Européens, de toutes les dettes publiques, et non pas uniquement du budget fédéral). Et comment s’en sortent-ils ? En monnaie de singe (bonds du Trésor) et en dévaluant.

L’Union Européenne nous l’interdit, mieux vaut taper sur le « coût du travail » – c’est à dire sur l’appauvrissement de tous, voix royale vers la récession. Les règles économiques sont faites pour être détournées (faites ce que je dis, pas ce que je fais), mais il est plus facile de tricher tout seul qu’à 27. C’est cette règle d’or qu’il faudrait inscrire dans le marbre.

Présidentielle américaine : Romney était trop à gauche !

10
Gottfried Romney Obama

Gottfried Romney Obama

Paul Gottfried enseigne la littérature à l’Elizabethtown College (Pennsylvanie). Il vient de publier en France Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), essai atypique dans lequel il dénonce la dérive « néoconservatrice » du Parti Républicain. D’après ce « paléoconservateur », la droite américaine aurait abandonné ses racines conservatrices au profit d’un universalisme abstrait qui lui ferait multiplier les opérations militaires à travers le monde et élargir le champ d’intervention de l’Etat fédéral. Une analyse détonnante qui redistribue les cartes du clivage droite/gauche telles qu’on les connaît aujourd’hui en Europe…

Daoud Boughezala. Vu de l’hexagone, on a l’impression que le match Obama vs. Romney a polarisé le peuple américain autour de clivages très forts (Obamacare, mariage gay, rôle de l’Etat dans l’économie)…

Paul Gottfried. Je reconnais qu’au cours de la campagne électorale, des clivages idéologiques – notamment autour des enjeux sociaux – sont apparus. La frange la plus fervente des Chrétiens américains a massivement soutenu le candidat républicain. Mais ce ralliement ne signifie pas que Monsieur Romney s’est approprié leur cause. Leur alliance est une réplique à la stratégie d’Obama qui a voulu unir l’ensemble de la gauche sociale sous sa bannière. À la différence de Romney, Obama a accordé une grande attention à sa base électorale, notamment aux militantes féministes et aux minorités exigeant une répartition plus égalitaire des revenus.

Vous fustigez la dérive étatiste et interventionniste de la droite américaine. En promettant de retirer les troupes US d’Afghanistan et de partir en croisade contre la dette publique, Mitt Romney ne vous a-t-il pas contredit ?

Si Romney avait été élu, il n’est pas certain – tant s’en faut- que celui-ci aurait retiré nos troupes d’Afghanistan. À aucun moment, le candidat républicain ne s’est démarqué de son essaim de conseillers néoconservateurs. Dans le contexte actuel, il s’est contenté de surfer sur le sentiment largement répandu d’une politique étrangère aléatoire et incohérente. Une fois élu président, il se serait peut-être aventuré sur une voie encore plus belliqueuse qu’Obama – comme le lui recommandaient ses proches conseillers. Romney et le camp républicain ont ainsi multiplié les attaques contre le « défaitisme » diplomatique des Démocrates.
En outre, je n’ai pas noté que Romney entendait démanteler l’Etat-providence. Il avait promis de reconfigurer le système de sécurité sociale « Obama Care » sans en remettre en cause le principe. Romney ne s’est jamais prétendu « libertarien » : et pour cause, il s’est construit une réputation de centriste lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts et instaura une réforme du système de santé… dont s’est inspiré Obama !

À lire le programme sociétal du Parti Républicain, sur le mariage homosexuel ou l’avortement, on est pourtant loin du libéralisme moral que vous lui attribuez…

Le programme sociétal du Parti Républicain a eu peu d’importance dans cette campagne électorale ! Romney n’abordait pas ces questions sensibles dans ses discours. Il a toujours cherché les faveurs des électeurs « modérés », qui ont pourtant massivement choisi Obama. Romney s’est contenté d’exiger plus d’embauches et moins de dette publique. Il aussi protesté contre le déclin de la puissance militaire américaine et l’affaiblissement de « notre relation particulière » avec le gouvernement israélien. Il se souciait comme d’une guigne de l’interdiction de l’avortement ou de l’accroissement du nombre d’immigrés clandestins – qui préoccupe pourtant l’électorat républicain.

Si l’on suit votre logique, Barack Obama n’est-il pas plus « conservateur » que l’aile gauche du Parti Républicain ? Sa « realpolitik » diplomatique semble en effet trancher avec l’universalisme abstrait des néoconservateurs.

Il subsiste un écart idéologique entre Obama et l’aile gauche du Parti Républicain. Romney aurait très probablement nommé à la Cour Supérieure des juges moins progressistes que ceux que désignera Obama. Ce dernier cherche exclusivement à soigner sa base électorale et à s’attirer les bonnes grâces du pouvoir médiatique, en grande partie acquis à la gauche. Certes, à la Maison Blanche, Romney aurait certainement favorisé les banquiers et les hommes d’affaires qui ont financé sa campagne tout en défendant ce qu’il reste d’économie du marché aux Etats-Unis, à la différence d’Obama.
Ceci dit, aucun gouffre idéologique béant ne séparait les deux principaux candidats. Obama et Romney ont répété que notre mission était de diffuser notre forme de gouvernement à tous les Etats du monde, en répétant des éléments de langage assez proches. À une nuance près : les Républicains s’avèrent encore plus enclins que leurs adversaires à déclencher des opérations militaires dans le monde entier. Une fois lancé dans une campagne militaire, le parti au pouvoir peut généralement compter sur le soutien quasi unanime de l’opposition. De surcroît, Obama ne se dira jamais adepte de la « realpolitik » en matière de politique étrangère. Cela choquerait son milieu politique et écornerait l’image de gauche qu’il a mis tant de soin à cultiver.

Paul Gottfried, Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), 2012.

*Photo : davelawrence8.

Trafiquer de la coke, c’est pas si dangereux

8
cocaine bruxelles belgique

cocaine bruxelles belgique

C’est l’agence de presse Belga qui rapporte ce fait divers ébouriffant : Vendredi soir, à l’aéroport de Bruxelles, un ressortissant brésilien avait été gaulé par les douaniers en possession de quatre kilos de coke planqués dans sa valise à roulettes (À croire que tout le monde n’a encore pas adopté les principes stoïciens du Besson/Jaccard way of life. )

Chacun le sait, la lutte contre le trafic de produits récréatifs actuellement illégaux est une priorité absolue pour la Belgique, comme pour tous les autres pays de l’Union. En vertu de quoi notre narcotrafiquant junior (quatre malheureux kilos, c’est quand même pas la French Connection…) a été relaxé samedi par un juge d’instruction, comme vient de le confirmer le parquet de Bruxelles.

L’homme âgé de 25 ans avait comparu dans le courant de la journée devant le juge d’instruction, qui l’a relaxé après audition. Selon l’avocate du suspect, Maître Mieke Thijssen, aucun interprète portugais n’a en effet pu être trouvé pour traduire les propos de son client.

Toujours d’après l’heureux avocat, son client est aussitôt reparti en taxi pour l’aéroport de Zaventem, d’où il a « très vraisemblablement » rejoint le Brésil. On ignore pour l’instant s’il compte engager des poursuites contre l’« Etat » belge pour récupérer ses bagages et leur contenu.

Cette affaire est d’autant plus cocasse que pour cause d’institutions européennes, Bruxelles est la ville du Vieux Continent , et probablement du monde où l’on trouve le plus grand nombre d’interprètes et de traducteurs par habitant. Faut pas croire qu’une directive communautaire concernant la gestion de la qualité des eaux de baignade ou un projet d’amendement à une directive sur les produits cosmétiques vont se traduire tous seuls du bulgare au letton ou du hollandais au finnois.

Alors pourquoi donc est-il rigoureusement impossible de trouver un interprète parlant à la fois le français et le portugais un samedi à Bruxelles ? Pour cause de présence réduite du judaïsme au Portugal depuis plus de cinq siècles, on écartera d’emblée la piste du shabbat généralisé.

Reste, pour expliquer cette pénurie inattendue, l’hypothèse avancée autrefois par Coluche qui stipulait que « Si tu files le Sahara aux technocrates, dans deux ans, ils importent du sable ».

*Photo : Adam Swank.