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À Washington comme à Paris, après les satisfecit, les déficits

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Les analyses après-coup de la campagne américaine pleuvent comme la mitraille à Gravelotte (18 août 1870), la réélection d’Obama fait à la fois mentir les statistiques et jubiler la gauche française, persuadée qu’il est proche d’eux et que Romney était un clone d’Hitler.

La sympathie qu’inspire le bonhomme est en grande partie due à la couleur de sa peau, le respect qu’on se doit d’éprouver, plus ancré dans le réel lui, vient du fait qu’il est brillant intellectuellement parlant, un politicien habile et dur, autoritaire et faussement décontracté, un homme cultivé bon père de famille, pieux et conscient de la grandeur de son pays : bref le parfait américain ! Ce qui devrait rebuter le français commun d’ordinaire…

Sans revenir sur une campagne assez terne politiquement et centrée essentiellement sur le spectacle publicitaire du dénigrement mutuel, ni redire après d’autres la cause essentielle de la défaite républicaine, c’est à dire le déphasage démographique d’un parti « blanc ». Les questions économiques furent tout de même capitales, parce que les États Unis, même si un frémissement se fait sentir, ne sont pas au mieux (légère baisse du chômage, reprise timide du marché immobilier) et que se profile l’échéance du 31 décembre 2012 : la bien nommée « falaise fiscale » (Fiscal cliff).

Réduire les déficits budgétaires d’un commun accord au Congrès va être un marathon beaucoup plus difficile que le classique new-yorkais, bien que celui de cette année ait été annulé à cause de la vilaine Frankenstorm : Sandy. Obama va devoir négocier avec ses adversaires majoritaires et trouver un compromis. Au premier de l’an, les crédits d’impôts mis en place par Bush se terminent et certaines dépenses publiques pourraient être amputées, d’aucuns prédisent déjà une perte d’un point, voire un point et demi de PIB, ce qui n’arrangera pas la consommation et le chômage… Dépenses militaires, médicare, éducation ? Les infrastructures du pays auraient semble-t-il besoin d’un sérieux ravalement!(routes, chemin de fer, ponts, etc.)

Bref le suspense démarre bien avant l’investiture du réélu, le cliffhanger avec Barack Obama dans le rôle de Gabe Walker, moins musclé que Stallone sans doute, mais la falaise, elle, est colossale.

Les Verts complices de l’extradition d’Aurore Martin

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Aurore Martin EELV

À Europe-Ecologie-Les-Verts, Bossuet ne fait pas partie des auteurs de référence. C’est dommage. Cela leur aurait permis de méditer sur la sentence célèbre du prédicateur : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ainsi, les cris d’orfraie venus de leurs rangs à l’occasion de la remise de la citoyenne française Aurore Martin aux autorités espagnoles pouvaient amuser, et pas seulement le Tout-Puissant. Certes, on me dira que la cohérence n’est pas la qualité la mieux partagée en politique et que les écologistes ont bien le droit à quelques contradictions. Mais en l’occurrence, avec quelques élus socialistes -en désaccord avec la ligne du PS – ils furent les plus inconséquents.

Quelle est donc la procédure qui a permis à l’Espagne d’obtenir qu’Aurore Martin soit jugée à Madrid ? Le mandat d’arrêt européen. Celui-ci, prévu par le Traité de Maastricht comme partie intégrante du « troisième pilier » de l’Union européenne, fut adopté par le gouvernement dit de « majorité plurielle » -qui comprenait les Verts- dirigé par Lionel Jospin en bonne entente avec le Président de la République, Jacques Chirac. Voilà donc une décision qui dépouille les Nations d’une partie de leur souveraineté -en l’espèce, décider ou non d’extrader ses propres citoyens en raison de délits commis à l’étranger. Voilà donc une décision qui va éminemment dans le sens de davantage de supranationalité, comme le réclament à cor et à cris, à chaque occasion qui leur est donnée, les Verts hier, EELV aujourd’hui.

Si la France n’avait pas ratifié tous ces abandons de souveraineté, si on n’était pas allé vers davantage de supranationalité, Aurore Martin serait encore chez elle. J’ajoute que le fait de participer à une réunion politique d’une organisation en lien avec des activités séparatistes ne constitue pas un délit en France[1. Les écologistes le savent puisqu’ils ne dédaignaient pas participer aux Journées de Corte, trois ans encore après l’assassinat d’un Préfet de la République en Corse.]. C’est pourquoi j’aurais personnellement préféré que cette militante d’une cause que je ne partage pas restât en France, comme un magnifique pied de nez : « Tu vois, cet Etat jacobin que tu conchies, c’est lui qui te protège ». À une époque où la France était libre et souveraine, il eût été impensable que la gendarmerie française exécutât un mandat d’arrêt décidé à Bruxelles. Le Général de Gaulle lui-même avait veillé en son temps à peser de tout son poids pour obtenir la libération de Régis Debray en Bolivie. Non seulement, cette France souveraine que les Verts trouvent rance et moisie n’extradait pas ses citoyens mais elle tentait et réussissait à les libérer quand elle le jugeait nécessaire.

Quand l’UMP et le PS, qui sont solidaires de la création de ce mandat d’arrêt européen, ne voient rien à redire au départ d’Aurore Martin pour l’Espagne, ils sont cohérents. Quand Marine Le Pen le déplore, contestant l’existence d’une telle procédure supranationale, elle est aussi cohérente. Restent les écolos, qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Dans ce domaine, comme dans d’autres.

*Photo : rockcohen.

Au secours, la droite revient… dans Causeur n°53 !

UMP FN Gaymard Philippot

Quand la brise de printemps hollandiste fut venue, la droite se trouva fort dépourvue. Privée de tous les pouvoirs après la défaite de Sarkozy, la grande inconnue du spectre politique français revient par la porte dérobée : spéculations sur l’élection du chef de l’UMP, débats sur la droitisation de la société…

Inconnue, disais-je ? Même muni d’un microscope idéologique, l’électeur peine à discerner les nuances entre le traité Merkozy, la TVA sociale et la rigueur concoctés par l’exécutif précédent puis réchauffés par le tandem Hollande-Ayrault. Alors que la gauche se rassemblait jadis autour d’un idéal social, les contours de la droite demeurent désespérément flous et incertains. Ce qui fait dire à notre rédactrice en chef et éditorialiste Elisabeth Lévy que « la droite, c’est ce qui n’est pas de gauche » et réunit tous les réfractaires au prêchi-prêcha moral. Une lapalissade moins triviale qu’il n’y paraît tant les clivages internes à la droite sont légion : tantôt étatiste, libérale, autoritaire, libertaire, souverainiste ou européenne, la boussole dextriste affiche toutes les directions possibles.

« Je ne me serais pas engagé dans la vie politique si le gaullisme n’avait pas existé car je ne me serais reconnu ni dans la gauche ni dans la droite » confesse ainsi l’ancien ministre et député UMP Hervé Gaymard dans son entretien avec Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, en soulignant la diversité idéologique de la droite et son adhésion personnelle au « travaillisme à la française » naguère professé par Jacques Chirac. Un credo que ne renierait pas notre second invité puisque Florian Philippot, aujourd’hui vice-président du Front National, s’acharne à penser « Chevènement (…) plus proche de Marine Le Pen que de François Hollande » en arguant que la mondialisation de l’économie a fait exploser toutes les frontières idéologiques. Histoire de brouiller un peu plus les pistes, il vient de déposer une gerbe sur la tombe du général De Gaulle, du jamais vu de mémoire de frontiste !
C’est à désespérer de la politique. D’ailleurs, Jérôme Leroy dresse un portrait détonnant de la droite française de De Gaulle à Jacques Chirac, si scrupuleuse de ne pas trop ébrécher les conquêtes sociales de la Libération qu’un républicain américain y verrait l’aile conservatrice du bolchévisme français ! Que ma droite fut belle, semble confesser l’ami Jérôme avec un brin de nostalgie, comme si le quinquennat sarkozyste avait engagé un virage à tribord toute dont l’UMP ne se remettrait toujours pas.

La « droitisation », voilà la cible de Nathalie Krikorian-Duronsoy, récusatrice de ce concept-valise dans lequel elle reconnaît l’empreinte de la gauche, qui saisit là l’occasion de masquer son abandon de l’universalisme républicain au profit du multiculturalisme, en diabolisant au passage tout ce qui dépasse de ses nouveaux clous différentialistes. On est toujours à la droite de quelqu’un, quand bien même on ne voudrait pas se dire « de droite », nous rappelle Frédéric Rouvillois en décrivant les deux étendards, le relatif et l’absolu, qui recoupent le même mot.
Au vu des trajectoires idéologiques exposées dans ce nouveau numéro de Causeur, on serait décidément bien en peine d’attribuer un quelconque dénominateur commun à tous ceux qui ne sont pas de gauche. Sophie Flamand et le philosophe Jean-François Mattéi s’essaient néanmoins à ce périlleux exercice, la première en prenant le parti de la responsabilité individuelle contre l’assistanat, le second à travers un éloge revigorant de la transmission, en ces temps où un même prurit anticonservateur attaque la peau carnée de nos politiques.

Mais sortons des frontières de l’hexagone. Au lendemain de la réélection de Barack Obama, Gil Mihaely et Luc Rosenzweig prennent le large en analysant ce que la campagne et son résultat révèlent de la politique américaine, comme du rapport d’Israël aux Etats-Unis. Attention, optimistes s’abstenir. Justement, du côté de l’Etat hébreu, où des élections cruciales se tiendront début 2013, la polémique enfle quant à l’éventuelle récupération politique du drame de Toulouse par Benyamin Netanyahou. Patrick Mandon décrypte sans concessions les arrière-pensées politiciennes du Premier ministre israélien, dont s’est dernièrement ému François Hollande en « off ». « Quo vadis Germania ? » s’interrogent Luc Rosenzweig et Jean-Luc Gréau dans leurs interprétations respectives de la puissance économique allemande. Revenons à nos moutons tricolores. La droite n’a pas le monopole de l’ambiguïté : Marc Cohen prend les habits du parfait sociétaliste terranovien en imaginant les emplois post-industriels de demain, tandis qu’Antoine Menusier remet en question l’actualité du droit de vote des étrangers, une promesse de 1981 à l’époque destinée aux Anciens combattants de l’armée française.

On pourrait enfin enfiler les grands noms de notre volet culture comme les perles sur un collier : Basile de Koch déclarant sa flamme au groupe punk des Ramones, Renaud Camus s’en prenant au « folklore pédérastique » du mariage homo, Philippe Raynaud chroniquant le dernier essai de Jean-Pierre Le Goff, Jean-François Mattéi faisant un sort aux théories du genre, Roland Jaccard et François Taillandier fidèles à leurs chroniques mensuelles, etc. Cela ne doit pas nous faire oublier les pépites trentenaires Falk van Gaver et Arnaud Le Guern, qui nous plongent dans l’anarchisme patriote de Kropotkine et le mythe écorné de Lance Armstrong.

Alors que les premier frimas de l’hiver toquent déjà à la porte du mois de novembre, un seul conseil : enfermez-vous et lisez-nous !

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

 

 

Canonisons Clément Marot !

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Clement Marot

J’ai précédemment évoqué ici la Pérégrination de Brendan de Clonfert, le grand Nicolas Boileau et puis l’auteur du Fou d’Elsa, l’inoubliable Louis Aragon. Je parlerai cette fois-ci du charmant, du délicieux, du malheureux aussi Clément Marot (1496-1544).

Ce natif de Cahors n’avait d’autre vocation que celle, fort modeste, de poète de cour. Pour le reste, il semble avoir aimé les plaisirs, les banquets, la compagnie des femmes. Il fut le protégé de Marguerite d’Alençon, la sœur du roi François 1er, lequel, d’ailleurs, avait pour lui une sympathie évidente.
Marot, nous indique le Lagarde et Michard, « cultiva d’abord la poésie savante et artificielle des rhétoriqueurs, mais les tribulations de son existence le mirent en possession de son vrai génie. »[access capability= »lire_inedits »] On ne saurait mieux dire. Sa vie (à divers égards mal connue), fut continuellement assombrie par les querelles religieuses. Il fut accusé d’avoir mangé de la viande en carême, puis d’avoir trempé dans la fameuse « affaire des placards » (des brûlots d’inspiration protestante, clandestinement affichés). Il fut emprisonné deux fois pour ces motifs. Il proclama cependant sa fidélité catholique : « Point ne suis lutheriste / Ni zwinglien, et moins anabaptiste : / Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ. »
Cette belle proclamation ne suffisait pas dans le temps des sectaires, et les soupçons le poursuivirent à mesure que s’aggravait le conflit avec la Réforme. Rien d’ailleurs n’interdit de penser qu’il eut réellement des sympathies pour celle-ci. Il s’était lié d’amitié avec le jeune Calvin. Et puis, c’était tout simplement un homme libre et joyeux, qui préfigure à certains égards ce qu’on devait appeler plus tard l’esprit libertin. Il fut ami de Rabelais, auquel il dédia un poème. Il édita les poésies de François Villon.

Passons sur les détails biographiques. Il ne cessa plus d’être tracassé. Il connut l’exil, en Navarre d’abord, où l’accueillit la même Marguerite d’Alençon, puis à Ferrare où Renée, princesse française, laissait vivre en paix protestants et juifs. Puis il crut trouver refuge à Genève, où gouvernait désormais Jean Calvin. Hélas ! L’ami de jeunesse s’était mué en un dictateur fou (Balzac voyait en lui l’inventeur de la Terreur politique). La danse était devenue un délit, la drague une infraction. Ce n’était pas du goût de ce pauvre Clément. Incriminé par les cathos, rebuté par les protestants, il se réfugia à Turin, où il courait encore le jupon (on a un poème dans lequel il reproche à une femme de demander 10 écus pour coucher avec lui, alors qu’il n’en a que 6 à proposer).
C’est là qu’il mourut. Il fut inhumé dans un couvent de la ville. Dans sa remarquable somme Les Écrivains français en leur tombeau[1. Flammarion, 1997.], Philippe Barret nous apprend que sa sépulture fut détruite à une date inconnue, peut-être à l’initiative de l’Inquisition. Quel homme fallait-il qu’il fût pour qu’on le poursuivît ainsi post-mortem ? Un homme qui dénonçait « le froid vent d’ignorance et sa tourbe / Qui haut sçavoir persecute et destourbe, / Et qui de cœur est si dure ou si tendre / Que vérité ne veult ou peult entendre. » Voilà en effet de quoi se faire mal voir, aujourd’hui comme hier.
La tombe a disparu, donc, mais on connaît l’épitaphe que lui consacra son ami Léon Jamet : « Ci gît celui que peu de terre coeuvre / Qui toute France enrichit de son œuvre / Ci dort un mort qui toujours vif sera / Tant que la France en français parlera. »

Tout n’est pas lisible dans cette œuvre ; il s’y trouve un peu trop de compositions officielles, de pièces de circonstances purement rhétoriques. Néanmoins, je canonise ici solennellement Clément Marot comme le saint patron des esprits libres persécutés par les gardiens de vaches sacrées. Et cela me paraît d’actualité, car les gardiens de vaches sacrées, il s’en trouve aujourd’hui dans tous les camps. Je canonise notre charmant Clément Marot, qui demeurera un ami tant que la France en français parlera.[/access]

*Photo : Clément Marot (Stifts- och landsbiblioteket i Skara).

Novembre : et si on mangeait des tripes ?

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tripes abats novembre

Pour la 12ème année consécutive, le mois de novembre célèbre les produits tripiers. Artisans bouchers, tripiers, grands chefs, bistrotiers, toute la profession se plie en quatre pour nous faire aimer les abats. Le pari était loin d’être gagné dans une société qui valorise les légumes calibrés comme des playmates et les plats préparés par les apprentis-chimistes de l’agro-alimentaire.

Alors, faire manger des tripoux d’Auvergne, des pieds paquets marseillais ou des groins de cochon à la France des supermarchés, ça semblait une mission vraiment impossible. Il fallait une bonne dose d’inconscience pour relever ce défi et croire à la résurrection de cette cuisine d’autrefois. Mais en gastronomie comme au cinéma, les souvenirs sont plus forts que les modes. Si on ne se lasse pas d’un vieux Gabin en noir et blanc, on prend le même plaisir à (re)découvrir les abats. « Ce mot désigne l’ensemble des morceaux du bœuf, du veau, de l’agneau et du porc qui ne sont pas rattachés à la carcasse de l’animal » comme le précisent les organisateurs de cette manifestation. Ils avouent même que « la profession préfère substituer cette dénomination peu flatteuse à celle, plus valorisante et bien plus appétissante, de « Produits tripiers ». Si le mot « abats » fait peur, c’est qu’il nous replonge fissa dans un monde disparu, celui des Halles grouillantes au cœur de Paris, des nappes à carreaux, des casse-croûtes pantagruéliques et des ballons de Beaujolais qui tintent dans la nuit fraîche.
Et oui, manger des abats, c’est retrouver cette poésie-là, s’attabler avec René Fallet, Georges Brassens, Lino Ventura, Jean Carmet, Bernard Blier ou Michel Audiard (meilleur buveur que mangeur selon Lino). Vous me direz que ces images « dépassées » ne peuvent émouvoir que les éternels nostalgiques que nous sommes.

Et nous refaire, à chaque fois, le coup des Tontons Flingueurs de la fourchette a quelque chose d’agaçant et de réactionnaire. Si les abats ont fait un retour en force ces dix dernières années et s’ils sont même devenus snobinards dans certains milieux, nous n’y pouvons pas grand-chose. Nous connaissons tous des médecins ou des notaires bien propres sur eux, avec leurs belles vestes en tweed et leurs souliers patinés qui, une fois à table, se prennent pour des forts des Halles. Que voulez-vous, ces hommes-là rêvent d’enfiler une canadienne en cuir et de dévorer au petit matin un tablier de sapeur sur le zinc d’un rade de banlieue. Chacun a ses propres mythologies et les notables d’aujourd’hui comme d’hier ont toujours eu un faible pour les plats canailles. Admettons que les abats se soient embourgeoisés et qu’ils fassent principalement le succès d’établissements où les additions s’envolent allègrement, ils n’en demeurent pas moins des produits d’une grande qualité gustative et surtout d’un coût très abordable. Les professionnels ont bien compris que pour faire venir à eux une nouvelle clientèle, il fallait dépasser les images d’Epinal des années 50/60 et parler pouvoir d’achat. Selon eux, « avec un prix moyen autour de 8,42 € le kilo, ils remplissent le caddie sans alourdir l’addition. Champion du pouvoir d’achat toutes catégories confondues, le porc (foie, pieds, tête, rognons) se situe généralement à un peu plus de 4 € le kilo, tandis que le veau, plus coûteux, reste à moins de 17 € le kilo, toujours en prix d’achat moyen ». Avec de tels arguments économiques, les produits tripiers vont devenir les chouchous des ménagères. De plus, ils sont faciles à cuisiner et offrent de grandes vertus médicinales. Riches en fer, bourrés de vitamines et faibles en lipides, ils rassureront celles et ceux qui font attention à leur ligne. Depuis l’Antiquité, les abats ont toujours été synonymes de puissance et de bonne santé. Au lieu de dépenser dans des produits remplis de mauvaises graisses et dopés aux conservateurs, les abats ont le mérite de rassembler les français toutes classes, origines et confessions confondues.

Vous avez aimé le bio, la « slow food », la vinification naturelle, vous aimerez, à coup sûr, les produits tripiers. À quand au menu des cantines les rognons de veau, les pieds de porc ou de succulentes tripes à la mode de Caen ?

Trois mariages et un enterrement

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L’enterrement, c’est celui de Han Suyin. La mort avait tardé à prendre soin d’elle et elle était tombée dans l’oubli avant de s’en aller vers un improbable ailleurs à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. La fin de sa vie, elle l’avait passée à Lausanne où j’aurais pu la rencontrer et lui parler de l’admiration que ma mère lui portait. Elle rêvait d’un destin identique à celui d’Han Suyin, romancière cosmopolite qui avait pris la relève de Pearl Buck (prix Nobel, 1938), elle aussi oubliée, elle aussi fascinée par la Chine, elle aussi immensément populaire de son vivant. Han Suyin occupait, comme Pearl Buck, une place de choix dans toutes les bibliothèques des familles bourgeoises dans les années cinquante. Suyin bénéficia, en outre, de deux privilèges exceptionnels : être incarnée au cinéma par Jennifer Jones dans le film de Henry King : La colline de l’adieu (1955) et finir ses jours sur les rives lémaniques, comme Audrey Hepburn, Charlie Chaplin, Georges Simenon ou Hugo Pratt. Même Coco Chanel, qui a toujours une suite au Lausanne-Palace, est enterrée au cimetière du Bois-de-Vaux. Il vaut mieux mourir à Lausanne qu’y vivre.

Ce qui fascinait ma mère, c’était la vie sentimentale d’Han Suyin. Cette jeune fille née en Mandchourie des amours d’un ingénieur chinois et d’une intellectuelle belge, convola successivement avec un général du Kuomintang assassiné par les communistes, puis avec un sinologue anglais travaillant en Malaisie pour les services de contre-espionnage et enfin, après des liaisons qui firent scandale et qu’elle raconta dans Multiple Splendeur, avec un colonel indien vivant à Katmandou. Cosmopolite, elle le fut jusqu’à la moelle. Pédiatre, elle avait ouvert un hôpital à Singapour. Écrivain, elle maîtrisait trois langues : le français, l’anglais et le chinois. Diplomate, elle se lia avec Mao avant de rompre pendant la Révolution culturelle. Sur le Tibet, où elle avait vécu, elle écrivit des livres qui ravirent les Chinois et exaspérèrent les Tibétains. Elle s’attira les foudres du plus averti des sinologues, Simon Leys, qui la brocarda en ces termes : « Jamais une autorité plus durable n’a été fondée sur un propos plus changeant. La seule constante de cette œuvre tient dans la constance avec laquelle les événements ont à chaque tournant démenti ses analyses et pronostics. »

11 Novembre : après le deuil, le souvenir

11 novembre australie

Jusqu’à présent, les commémorations du 11 Novembre célébraient l’issue victorieuse de la Grande Guerre mais également la fin d’un conflit dont le prix du sang fut terrifiant. La France était durablement et profondément meurtrie dans sa chair et dans son esprit. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli, en mars 2008, a été l’occasion de s’interroger sur le sens à donner à ces célébrations. Nul besoin, en effet, de commission d’enquête pour s’apercevoir qu’elles suscitent un intérêt fléchissant des français, et c’est un euphémisme ! Ingratitude, légèreté, individualisme outrancier de l’homme moderne ? Plus probablement, la souffrance de tout un peuple a passé et ce dernier ne trouve plus sa place dans ces cérémonies.
Il y a bientôt un an, Nicolas Sarkozy annonçait vouloir faire du 11 Novembre « la date de commémoration de la Grande guerre et de tous les morts pour la France ». Il s’agissait d’éviter la « fossilisation » assurait l’entourage présidentiel ; en somme, de redonner un nouveau souffle. Cette annonce fut diversement appréciée mais ne déchaîna pas les passions et une loi fut votée en ce sens le 28 février dernier. On nota sobrement une analogie avec le « Memorial Day » au cours duquel, chaque dernier lundi du mois de mai, les Américains honorent les soldats morts au cours des guerres menées par les Etats-Unis. À peine, amabilités politiciennes obligent, intenta-t-on, sans grande ardeur, un procès en « américanisation » du 11 Novembre.
La formulation provocante du constat ne lui ôte pourtant pas sa pertinence : le souvenir est une réalité vivante qui meurt quand on l’immobilise. Si elles ne parviennent pas à s’affranchir d’un cérémonial qui s’est figé avec le temps, ces cérémonies perdront leur sens et donc leur légitimité aux yeux des français. Elles ne seront guère plus qu’un anachronisme auquel s’accrochent quelques anciens combattants amers de constater, impuissants, l’incompréhension et le désintérêt de leurs concitoyens.

« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » disait Hegel. Peut-être! Plus sûrement, les peuples qui ne comprennent plus la leur se cloîtrent définitivement dans une schizophrénie absurde. Alors, oui, ces célébrations sont nécessaires pour donner du sens à notre histoire. Qui voyage en Australie un 25 avril peut vivre – le mot est particulièrement approprié – l’ANZAC Day[1. L’ANZAC Day célèbre chaque année le premier jour du débarquement du corps australien et néo-zélandais à Gallipoli -détroit des Dardanelles- en 1915. Impliquant également des forces britanniques et françaises opposées à l’armée turque, les opérations se soldèrent, après plusieurs mois de violents combats, par un échec sans appel et la mort de dizaines de milliers de jeunes soldats.]. On ne peut qu’être impressionné par la ferveur populaire, l’enthousiasme et la fierté de ces foules qui participent et assistent ce jour-là à des manifestations patriotiques. Paradoxalement, alors qu’une multitude de soldats connut un destin funeste, les gens que l’on croise semblent heureux. Qui aurait ainsi l’idée saugrenue de fêter joyeusement l’assaut du chemin des Dames ou l’enfer de Verdun ?
En fait, et c’est le secret d’un peuple qui s’est approprié son histoire, les Australiens ne célèbrent pas ce jour-là un fait d’arme ni leur institution militaire. En honorant tous les citoyens qui ont un jour porté les armes, ils s’honorent eux-mêmes en tant que Nation.

Un soldat mort n’est pas un mort ordinaire. Indépendamment des raisons qui ont poussé l’Etat à lui demander de se battre, son statut est celui de héros. Il appartient ainsi, et c’est bien là le sens du Soldat Inconnu, à la Nation toute entière. Mais après le temps du deuil, vient celui du souvenir. Nos anciens, survivants d’un cataclysme de souffrance, ont porté, leur vie durant, le voile du premier. Nos générations peuvent aujourd’hui, sans craindre de paraître désinvolte, cultiver la flamme du second. La souffrance a passé.

En Australie, lors de l’ANZAC Day, tous les citoyens sont invités à arborer leurs propres décorations militaires, celles de leurs parents, grands-parents, proches ou bien le fameux « poppy », fleur de coquelicot en tissu, pendant britannique du Bleuet de France. Point de concours de gloire, mais la joie simple du souvenir, une envie de partager un moment fort et symbolique qui rassemble la Nation à travers les époques.
Pour affermir la cohésion morale des Français, nous pouvons probablement nous imprégner de cet état d’esprit et faire ainsi du 11 Novembre un hommage du peuple à tous ses soldats en vivant l’idéal pour lequel ils se sont battus : un peuple en paix et heureux de vivre ensemble.

*Photo : Xavier de Jauréguiberry.

Back to the USA

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Charlize Theron young adult

1. Une jeune Russe à Hollywood

C’est une jeune fille telle que je les aime. Née en 1905 à Saint-Pétersbourg, Lisa Rosenbaum connaît une enfance dorée dans l’appartement de sa famille, qui donne sur la perspective Nevski. Elle a pour amie Olga Nabokov, la sœur d’un certain Vladimir. Elle lit beaucoup et tient son journal intime. Le jour de son treizième anniversaire, elle écrit : « Aujourd’hui, j’ai décidé d’être athée. » Elle le restera jusqu’à sa mort, en 1982. Une autre décision s’impose à 16 ans : ne pas avoir d’enfant. Elle n’y dérogera pas. Enfin et surtout, après la Révolution d’Octobre, dont elle perçoit d’emblée l’imposture et la cruauté, elle choisit, quel que soit le prix à payer, de s’exiler aux États-Unis, ne serait-ce que pour assouvir sa passion du cinéma et ne pas être asphyxiée par un collectivisme qui l’horripile.[access capability= »lire_inedits »]
La religion, « ce poison de l’humanité », ne trouve pas non plus grâce aux yeux de cette jeune rebelle qui, dès qu’elle foule le sol américain, change de nom pour que sa judéité ne lui colle pas à la peau. Dorénavant, elle s’appellera Ayn Rand. Elle a 21 ans, 50 dollars en poche et la version anglaise de Ainsi parlait Zarathoustra comme viatique. Cécil B. de Mille lui mettra le pied à l’étrier. Débute alors une carrière de scénariste, de romancière et de philosophe qui, sans qu’elle ait renoncé à ses idéaux d’adolescente, lui vaudra d’être l’auteur le plus lu aux États-Unis après la Bible et le plus exécré en France où sa passion de l’égoïsme, son anti-communisme radical et sa déposition sans complexe devant la commission maccarthyste chargée de démasquer les complices de l’infiltration pro-soviétique à Hollywood susciteront l’indignation.

Il faut avoir vécu ce qu’elle et sa famille ont subi à Leningrad pour comprendre sa haine inexpiable pour toute forme de socialisme. Elle compterait aujourd’hui parmi les anti-Obama les plus farouches et serait ravie d’être citée par Paul Ryan. S’il fallait résumer la pensée d’Ayn Rand, je choisirais ces quelques lignes de son autobiographie, We the living : « Personne ne peut dire à un homme pourquoi il doit vivre. Personne ne peut s’arroger ce droit parce qu’il y a en l’homme des choses qui sont au-dessus de tous les États, de toutes les collectivités. Quelles choses ? Son esprit et ses valeurs. Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Nous n’y pouvons rien parce que l’homme est né ainsi, seul, entier, une fin en soi. Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire : « Je » . »

Cette libertarienne est étonnamment proche de deux de ses contemporaines : Louise Brooks et Dorothy Parker, ainsi que de son ami l’architecte Frank Lloyd Wright. Elle participera d’ailleurs au tournage du film de King Vidor : Le Rebelle (1949) avec Gary Cooper et Patricia O’Neal, tiré de son livre The Fountainhead qui s’inspire du destin de Frank Lloyd Wright. Elle sera ulcérée que son plaidoyer pour l’individualisme soit amputé de sa phrase la plus célèbre : « Je ne suis pas un homme qui vit pour les autres », ainsi que d’une scène de viol qui reflétait sa conception de la sexualité, où le sado-masochisme tenait le premier rôle. Elle méprisait autant le puritanisme religieux que la politique sociale consistant à prendre à Pierre pour donner à Jacques par l’intermédiaire de l’État. Le plus surprenant, c’est qu’une jeune Russe athée, libertine et anarchiste, ait exercé et exerce encore une telle influence aux États-Unis. Ronald Reagan la qualifiait de « Jeanne d’Arc du capitalisme » et même Hillary Clinton avouait avoir eu « sa période Ayn Rand ». Mais, comme le note son biographe Alain Laurent, dans son essai : Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (éd. Les Belles Lettres), l’intellectuel français, qu’il soit de droite ou de gauche, tient trop à l’État social pour que la pensée d’Ayn Rand puisse le séduire. Aussi n’ai-je guère été surpris que Le Monde lance une double offensive contre l’économiste Hayek et contre Ayn Rand, censés tous les deux célébrer un capitalisme anarchique et débridé qui magnifie l’inégalité et demeure indifférent à la souffrance des déshérités. Avec de tels arguments, comment ne pas haïr Ayn Rand ? Et tant qu’à faire, Nietzsche ou Stirner, qui l’inspirèrent ?

2. Les avantages d’une maîtresse plus âgée

Ayn Rand qui, même à un âge avancé, ne dédaignait pas les jeunes gens, a certainement lu la lettre de Benjamin Franklin, un des pères de la Constitution américaine, certes, mais aussi un des esprits les plus facétieux des États-Unis, sur l’art de choisir sa maîtresse. Lui qui avait inventé le paratonnerre et savait donc à quoi s’en tenir en matière de psychologie féminine, conseillait à ses amis de préférer les femmes mûres aux plus jeunes, même si, a priori, cela pouvait sembler incongru. Il avançait plusieurs arguments, dont cinq au moins tiennent encore la route aujourd’hui. Les voici :
1. Parce que les femmes, quand elles cessent d’être belles, s’efforcent de devenir bonnes.
2. Parce que, grâce à leur grande expérience, elles sont plus discrètes dans la conduite d’une intrigue afin de prévenir les soupçons.
3. Parce qu’il n’y a pas le risque d’enfants.
4. Parce ce que le remords est moindre. Avoir rendu une jeune fille malheureuse peut vous faire ressasser de sombres pensées. Rien de tout cela pour avoir rendu une femme mûre heureuse.
5. Elles sont si reconnaissantes !

Benjamin Franklin, qui avait été journaliste, savait qu’il n’y a pas une grande différence entre le commérage et le journalisme. Loin de s’en agacer, il s’en réjouissait. Pourquoi ? Parce que, à l’opposé des belles âmes qui pensent qu’il ne faut pas diffamer son prochain, il estimait qu’une seule journée passée sans discréditer nos semblables était une journée perdue. Et cela pour la simple et bonne raison que ce que l’on peut dire de pire sur nous n’est jamais que la moitié de ce que nous mériterions d’entendre si nos écarts étaient connus.

3. « Feeling Minnesota »

Hélas, tout le monde aux États-Unis n’a pas l’esprit incisif d’un Benjamin Franklin, ni la fougue libertaire d’Ayn Rand. On se morfond souvent dans des petites villes comme Mercury, située, comme nul n’est censé l’ignorer, dans le Minnesota. C’est là, précisément, que la plus inquiétante des séductrices, Charlize Theron, se rend pour reconquérir un ex et revivre son adolescence. Un plan pourri d’avance, mais jouissif dans le film Young Adult, de Jason Reitman, mais oui, le fils d’Ivan, et l’auteur de Juno. On découvrira en voyant ce film en DVD ce que signifie au quotidien l’expression « feeling Minnesota » ( avoir le moral dans les talons ) et la nécessité absolue de rompre avec son passé, comme Ayn Rand. Ou, dans le film, la sublime Charlize Theron qui reprend la route à la conquête d’un pays de rêves et de bleds pourris : les USA.[/access]

*Photo : Charlize Theron dans Young Adult.

L’éternel retour d’Alexandre Vialatte

Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Il y a plus de quarante ans disparaissait l’écrivain. Aujourd’hui cependant, le mort est toujours bien vivant. Nous sortons à peine de l’ « Année Vialatte » – organisée en 2011 par le groupe de presse Centre-France, éditeur du quotidien régional La Montagne auquel l’écrivain a collaboré durant près de vingt ans – que paraît aux éditions du Dilettante un nouveau texte inédit du montagnard, écrit en 1933 : Le cri du canard bleu. Les réserves dans lesquelles puisent les amis de Vialatte pour faire vivre son œuvre semblent infinies. Le fond de tiroir ne manque pas de coffre. Il faut dire que l’écrivain a finalement assez peu publié de son vivant : quelques romans (Battling le ténébreux en 1928, Le fidèle Berger en 1942, Les fruits du Congo en 1951), des livres sur l’Auvergne et des monceaux de traductions de l’Allemand. Les premières parutions en recueils de ses splendides chroniques de presse devront attendre les années 70-80. Plusieurs romans inachevés ou inachevables ont déjà été publiés de manière posthume dont La maison du joueur de flûte et La dame du Job – texte remontant aux années 20, sur lequel Vialatte a tenté de revenir vers la fin de sa vie, et qui comporte de nombreuses similitudes avec ce Canard qu’on nous présente aujourd’hui.

Dans Le cri du canard bleu, texte d’une quarantaine de pages, on retrouve les thèmes vialattiens habituels : la nostalgie de l’enfance, l’attrait mystérieux et magique des images publicitaires, les personnages pittoresques et fantasques. Vialatte décrit l’éveil d’un jeune garçon qui découvre un sentiment doux, étrange et nouveau au contact de sa maîtresse d’école ; un sentiment bien différent de l’amitié qu’il voue à sa petite camarade de classe, Amélie. « Amélie n’avait pas le ‘signe’ ; elle est l’enfant de tous les jours, la vestale des humbles marmites. Elle a le tort du pain quotidien. » La maîtresse, elle « s’abreuvait de Rousseau et de sombres poètes qui affirmaient d’un ton provocant qu’il fallait vivre de légumes… Elle lisait dans la nature à livre ouvert. Un jour, elle n’y tint plus ; lasse de la mappemonde qui ne savait que tourner sur elle-même, elle s’en alla sans crier gare… » Avant de partir elle offre au jeune Etienne Berger un canard bleu en porcelaine issu de la collection de zoologie pédagogique… un canard qu’elle prétend bleu, d’ailleurs, mais qui est vert en réalité car « elle tyrannisait la couleur comme elle despotisait les âmes ». S’ensuit le récit de l’éveil du garçonnet aux choses de la vie : « Nous comprîmes soudain que la nature est païenne, que la philosophie peut égarer les âmes, que le venin se cache dans les fleurs », et un développement sur ce que la nostalgie peut nous apporter de douceur et de tristesse. Une nostalgie qui accompagne le jeune Berger jusqu’à l’âge adulte… « En Allemagne, au bord du Rhin, où je me suis réveillé de mon adolescence… »

Ce bref roman inachevé est complété par une note du fils de l’écrivain, Pierre Vialatte, qui veille jalousement sur l’héritage littéraire de son père, et une préface assez remarquable de François Feer : « Pourquoi je suis devenu auvergnat », décrivant la façon dont – en effet – l’œuvre du montagnard fait pernicieusement de ses admirateurs des auvergnats militants, amoureux par procuration d’une Auvergne absolue.

Si cette publication vient étendre notre connaissance de Vialatte romancier (il est évident, soit dit en passant, que le chroniqueur laissera bien davantage son empreinte que l’auteur de romans…), on peut s’interroger sur l’opportunité de ce projet. Le Cri du canard bleu aurait peut-être trouvé plus honnêtement sa place en « complément » de La Dame du Job par exemple – ou en appendice d’une édition intégrale de ses œuvres, que nous appelons de nos vœux. Un texte, osons finalement le mot, qui ne casse pas trois pattes à un canard… même bleu.

Le cri du canard bleu, Alexandre Vialatte (Le Dilettante)

Jean-Patrick Manchette, retour sur les ondes

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Jean-Patrick Manchette, que l’on a appelé le pape du néo-polar, ce qui ne lui aurait pas plu car il n’aimait ni les papes ni le suffixe néo, est mort en 1995, en laissant derrière lui une œuvre courte mais marquante dans laquelle on trouve des chefs-d’œuvre définitifs comme Le Petit Bleu de la Côte Ouest, La position du tireur couché ou encore L’affaire N’Gustro (inspiré plus ou moins par l’affaire Ben Barka). Signe qu’il est sorti depuis longtemps du ghetto du genre, les éditions Gallimard lui ont consacré un volume Quarto et les éditions Rivages ont publié l’intégralité de son œuvre de critique littéraire et cinématographique.

On ne compte plus les études, y compris universitaires, qui lui sont consacrées et les écrivains comme Jean Echenoz qui reconnaissent explicitement leur dette à ce maître du style comportementaliste où se mêle l’humour à la froide observation clinique du monde.
On écoutera donc avec intérêt l’émission qui lui sera consacrée sur France-Culture par Christine Lecerf, samedi 10 novembre, de 16h à 17h.

On retrouvera parmi les intervenants le fils de Manchette, Doug Headline mais aussi Claude Mesplède, spécialiste du genre ainsi que l’écrivain Serge Quadruppani et notre confrère Jérôme Leroy.

À Washington comme à Paris, après les satisfecit, les déficits

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Les analyses après-coup de la campagne américaine pleuvent comme la mitraille à Gravelotte (18 août 1870), la réélection d’Obama fait à la fois mentir les statistiques et jubiler la gauche française, persuadée qu’il est proche d’eux et que Romney était un clone d’Hitler.

La sympathie qu’inspire le bonhomme est en grande partie due à la couleur de sa peau, le respect qu’on se doit d’éprouver, plus ancré dans le réel lui, vient du fait qu’il est brillant intellectuellement parlant, un politicien habile et dur, autoritaire et faussement décontracté, un homme cultivé bon père de famille, pieux et conscient de la grandeur de son pays : bref le parfait américain ! Ce qui devrait rebuter le français commun d’ordinaire…

Sans revenir sur une campagne assez terne politiquement et centrée essentiellement sur le spectacle publicitaire du dénigrement mutuel, ni redire après d’autres la cause essentielle de la défaite républicaine, c’est à dire le déphasage démographique d’un parti « blanc ». Les questions économiques furent tout de même capitales, parce que les États Unis, même si un frémissement se fait sentir, ne sont pas au mieux (légère baisse du chômage, reprise timide du marché immobilier) et que se profile l’échéance du 31 décembre 2012 : la bien nommée « falaise fiscale » (Fiscal cliff).

Réduire les déficits budgétaires d’un commun accord au Congrès va être un marathon beaucoup plus difficile que le classique new-yorkais, bien que celui de cette année ait été annulé à cause de la vilaine Frankenstorm : Sandy. Obama va devoir négocier avec ses adversaires majoritaires et trouver un compromis. Au premier de l’an, les crédits d’impôts mis en place par Bush se terminent et certaines dépenses publiques pourraient être amputées, d’aucuns prédisent déjà une perte d’un point, voire un point et demi de PIB, ce qui n’arrangera pas la consommation et le chômage… Dépenses militaires, médicare, éducation ? Les infrastructures du pays auraient semble-t-il besoin d’un sérieux ravalement!(routes, chemin de fer, ponts, etc.)

Bref le suspense démarre bien avant l’investiture du réélu, le cliffhanger avec Barack Obama dans le rôle de Gabe Walker, moins musclé que Stallone sans doute, mais la falaise, elle, est colossale.

Les Verts complices de l’extradition d’Aurore Martin

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Aurore Martin EELV

Aurore Martin EELV

À Europe-Ecologie-Les-Verts, Bossuet ne fait pas partie des auteurs de référence. C’est dommage. Cela leur aurait permis de méditer sur la sentence célèbre du prédicateur : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ainsi, les cris d’orfraie venus de leurs rangs à l’occasion de la remise de la citoyenne française Aurore Martin aux autorités espagnoles pouvaient amuser, et pas seulement le Tout-Puissant. Certes, on me dira que la cohérence n’est pas la qualité la mieux partagée en politique et que les écologistes ont bien le droit à quelques contradictions. Mais en l’occurrence, avec quelques élus socialistes -en désaccord avec la ligne du PS – ils furent les plus inconséquents.

Quelle est donc la procédure qui a permis à l’Espagne d’obtenir qu’Aurore Martin soit jugée à Madrid ? Le mandat d’arrêt européen. Celui-ci, prévu par le Traité de Maastricht comme partie intégrante du « troisième pilier » de l’Union européenne, fut adopté par le gouvernement dit de « majorité plurielle » -qui comprenait les Verts- dirigé par Lionel Jospin en bonne entente avec le Président de la République, Jacques Chirac. Voilà donc une décision qui dépouille les Nations d’une partie de leur souveraineté -en l’espèce, décider ou non d’extrader ses propres citoyens en raison de délits commis à l’étranger. Voilà donc une décision qui va éminemment dans le sens de davantage de supranationalité, comme le réclament à cor et à cris, à chaque occasion qui leur est donnée, les Verts hier, EELV aujourd’hui.

Si la France n’avait pas ratifié tous ces abandons de souveraineté, si on n’était pas allé vers davantage de supranationalité, Aurore Martin serait encore chez elle. J’ajoute que le fait de participer à une réunion politique d’une organisation en lien avec des activités séparatistes ne constitue pas un délit en France[1. Les écologistes le savent puisqu’ils ne dédaignaient pas participer aux Journées de Corte, trois ans encore après l’assassinat d’un Préfet de la République en Corse.]. C’est pourquoi j’aurais personnellement préféré que cette militante d’une cause que je ne partage pas restât en France, comme un magnifique pied de nez : « Tu vois, cet Etat jacobin que tu conchies, c’est lui qui te protège ». À une époque où la France était libre et souveraine, il eût été impensable que la gendarmerie française exécutât un mandat d’arrêt décidé à Bruxelles. Le Général de Gaulle lui-même avait veillé en son temps à peser de tout son poids pour obtenir la libération de Régis Debray en Bolivie. Non seulement, cette France souveraine que les Verts trouvent rance et moisie n’extradait pas ses citoyens mais elle tentait et réussissait à les libérer quand elle le jugeait nécessaire.

Quand l’UMP et le PS, qui sont solidaires de la création de ce mandat d’arrêt européen, ne voient rien à redire au départ d’Aurore Martin pour l’Espagne, ils sont cohérents. Quand Marine Le Pen le déplore, contestant l’existence d’une telle procédure supranationale, elle est aussi cohérente. Restent les écolos, qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Dans ce domaine, comme dans d’autres.

*Photo : rockcohen.

Au secours, la droite revient… dans Causeur n°53 !

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UMP FN Gaymard Philippot

UMP FN Gaymard Philippot

Quand la brise de printemps hollandiste fut venue, la droite se trouva fort dépourvue. Privée de tous les pouvoirs après la défaite de Sarkozy, la grande inconnue du spectre politique français revient par la porte dérobée : spéculations sur l’élection du chef de l’UMP, débats sur la droitisation de la société…

Inconnue, disais-je ? Même muni d’un microscope idéologique, l’électeur peine à discerner les nuances entre le traité Merkozy, la TVA sociale et la rigueur concoctés par l’exécutif précédent puis réchauffés par le tandem Hollande-Ayrault. Alors que la gauche se rassemblait jadis autour d’un idéal social, les contours de la droite demeurent désespérément flous et incertains. Ce qui fait dire à notre rédactrice en chef et éditorialiste Elisabeth Lévy que « la droite, c’est ce qui n’est pas de gauche » et réunit tous les réfractaires au prêchi-prêcha moral. Une lapalissade moins triviale qu’il n’y paraît tant les clivages internes à la droite sont légion : tantôt étatiste, libérale, autoritaire, libertaire, souverainiste ou européenne, la boussole dextriste affiche toutes les directions possibles.

« Je ne me serais pas engagé dans la vie politique si le gaullisme n’avait pas existé car je ne me serais reconnu ni dans la gauche ni dans la droite » confesse ainsi l’ancien ministre et député UMP Hervé Gaymard dans son entretien avec Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, en soulignant la diversité idéologique de la droite et son adhésion personnelle au « travaillisme à la française » naguère professé par Jacques Chirac. Un credo que ne renierait pas notre second invité puisque Florian Philippot, aujourd’hui vice-président du Front National, s’acharne à penser « Chevènement (…) plus proche de Marine Le Pen que de François Hollande » en arguant que la mondialisation de l’économie a fait exploser toutes les frontières idéologiques. Histoire de brouiller un peu plus les pistes, il vient de déposer une gerbe sur la tombe du général De Gaulle, du jamais vu de mémoire de frontiste !
C’est à désespérer de la politique. D’ailleurs, Jérôme Leroy dresse un portrait détonnant de la droite française de De Gaulle à Jacques Chirac, si scrupuleuse de ne pas trop ébrécher les conquêtes sociales de la Libération qu’un républicain américain y verrait l’aile conservatrice du bolchévisme français ! Que ma droite fut belle, semble confesser l’ami Jérôme avec un brin de nostalgie, comme si le quinquennat sarkozyste avait engagé un virage à tribord toute dont l’UMP ne se remettrait toujours pas.

La « droitisation », voilà la cible de Nathalie Krikorian-Duronsoy, récusatrice de ce concept-valise dans lequel elle reconnaît l’empreinte de la gauche, qui saisit là l’occasion de masquer son abandon de l’universalisme républicain au profit du multiculturalisme, en diabolisant au passage tout ce qui dépasse de ses nouveaux clous différentialistes. On est toujours à la droite de quelqu’un, quand bien même on ne voudrait pas se dire « de droite », nous rappelle Frédéric Rouvillois en décrivant les deux étendards, le relatif et l’absolu, qui recoupent le même mot.
Au vu des trajectoires idéologiques exposées dans ce nouveau numéro de Causeur, on serait décidément bien en peine d’attribuer un quelconque dénominateur commun à tous ceux qui ne sont pas de gauche. Sophie Flamand et le philosophe Jean-François Mattéi s’essaient néanmoins à ce périlleux exercice, la première en prenant le parti de la responsabilité individuelle contre l’assistanat, le second à travers un éloge revigorant de la transmission, en ces temps où un même prurit anticonservateur attaque la peau carnée de nos politiques.

Mais sortons des frontières de l’hexagone. Au lendemain de la réélection de Barack Obama, Gil Mihaely et Luc Rosenzweig prennent le large en analysant ce que la campagne et son résultat révèlent de la politique américaine, comme du rapport d’Israël aux Etats-Unis. Attention, optimistes s’abstenir. Justement, du côté de l’Etat hébreu, où des élections cruciales se tiendront début 2013, la polémique enfle quant à l’éventuelle récupération politique du drame de Toulouse par Benyamin Netanyahou. Patrick Mandon décrypte sans concessions les arrière-pensées politiciennes du Premier ministre israélien, dont s’est dernièrement ému François Hollande en « off ». « Quo vadis Germania ? » s’interrogent Luc Rosenzweig et Jean-Luc Gréau dans leurs interprétations respectives de la puissance économique allemande. Revenons à nos moutons tricolores. La droite n’a pas le monopole de l’ambiguïté : Marc Cohen prend les habits du parfait sociétaliste terranovien en imaginant les emplois post-industriels de demain, tandis qu’Antoine Menusier remet en question l’actualité du droit de vote des étrangers, une promesse de 1981 à l’époque destinée aux Anciens combattants de l’armée française.

On pourrait enfin enfiler les grands noms de notre volet culture comme les perles sur un collier : Basile de Koch déclarant sa flamme au groupe punk des Ramones, Renaud Camus s’en prenant au « folklore pédérastique » du mariage homo, Philippe Raynaud chroniquant le dernier essai de Jean-Pierre Le Goff, Jean-François Mattéi faisant un sort aux théories du genre, Roland Jaccard et François Taillandier fidèles à leurs chroniques mensuelles, etc. Cela ne doit pas nous faire oublier les pépites trentenaires Falk van Gaver et Arnaud Le Guern, qui nous plongent dans l’anarchisme patriote de Kropotkine et le mythe écorné de Lance Armstrong.

Alors que les premier frimas de l’hiver toquent déjà à la porte du mois de novembre, un seul conseil : enfermez-vous et lisez-nous !

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

 

 

Canonisons Clément Marot !

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Clement Marot

Clement Marot

J’ai précédemment évoqué ici la Pérégrination de Brendan de Clonfert, le grand Nicolas Boileau et puis l’auteur du Fou d’Elsa, l’inoubliable Louis Aragon. Je parlerai cette fois-ci du charmant, du délicieux, du malheureux aussi Clément Marot (1496-1544).

Ce natif de Cahors n’avait d’autre vocation que celle, fort modeste, de poète de cour. Pour le reste, il semble avoir aimé les plaisirs, les banquets, la compagnie des femmes. Il fut le protégé de Marguerite d’Alençon, la sœur du roi François 1er, lequel, d’ailleurs, avait pour lui une sympathie évidente.
Marot, nous indique le Lagarde et Michard, « cultiva d’abord la poésie savante et artificielle des rhétoriqueurs, mais les tribulations de son existence le mirent en possession de son vrai génie. »[access capability= »lire_inedits »] On ne saurait mieux dire. Sa vie (à divers égards mal connue), fut continuellement assombrie par les querelles religieuses. Il fut accusé d’avoir mangé de la viande en carême, puis d’avoir trempé dans la fameuse « affaire des placards » (des brûlots d’inspiration protestante, clandestinement affichés). Il fut emprisonné deux fois pour ces motifs. Il proclama cependant sa fidélité catholique : « Point ne suis lutheriste / Ni zwinglien, et moins anabaptiste : / Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ. »
Cette belle proclamation ne suffisait pas dans le temps des sectaires, et les soupçons le poursuivirent à mesure que s’aggravait le conflit avec la Réforme. Rien d’ailleurs n’interdit de penser qu’il eut réellement des sympathies pour celle-ci. Il s’était lié d’amitié avec le jeune Calvin. Et puis, c’était tout simplement un homme libre et joyeux, qui préfigure à certains égards ce qu’on devait appeler plus tard l’esprit libertin. Il fut ami de Rabelais, auquel il dédia un poème. Il édita les poésies de François Villon.

Passons sur les détails biographiques. Il ne cessa plus d’être tracassé. Il connut l’exil, en Navarre d’abord, où l’accueillit la même Marguerite d’Alençon, puis à Ferrare où Renée, princesse française, laissait vivre en paix protestants et juifs. Puis il crut trouver refuge à Genève, où gouvernait désormais Jean Calvin. Hélas ! L’ami de jeunesse s’était mué en un dictateur fou (Balzac voyait en lui l’inventeur de la Terreur politique). La danse était devenue un délit, la drague une infraction. Ce n’était pas du goût de ce pauvre Clément. Incriminé par les cathos, rebuté par les protestants, il se réfugia à Turin, où il courait encore le jupon (on a un poème dans lequel il reproche à une femme de demander 10 écus pour coucher avec lui, alors qu’il n’en a que 6 à proposer).
C’est là qu’il mourut. Il fut inhumé dans un couvent de la ville. Dans sa remarquable somme Les Écrivains français en leur tombeau[1. Flammarion, 1997.], Philippe Barret nous apprend que sa sépulture fut détruite à une date inconnue, peut-être à l’initiative de l’Inquisition. Quel homme fallait-il qu’il fût pour qu’on le poursuivît ainsi post-mortem ? Un homme qui dénonçait « le froid vent d’ignorance et sa tourbe / Qui haut sçavoir persecute et destourbe, / Et qui de cœur est si dure ou si tendre / Que vérité ne veult ou peult entendre. » Voilà en effet de quoi se faire mal voir, aujourd’hui comme hier.
La tombe a disparu, donc, mais on connaît l’épitaphe que lui consacra son ami Léon Jamet : « Ci gît celui que peu de terre coeuvre / Qui toute France enrichit de son œuvre / Ci dort un mort qui toujours vif sera / Tant que la France en français parlera. »

Tout n’est pas lisible dans cette œuvre ; il s’y trouve un peu trop de compositions officielles, de pièces de circonstances purement rhétoriques. Néanmoins, je canonise ici solennellement Clément Marot comme le saint patron des esprits libres persécutés par les gardiens de vaches sacrées. Et cela me paraît d’actualité, car les gardiens de vaches sacrées, il s’en trouve aujourd’hui dans tous les camps. Je canonise notre charmant Clément Marot, qui demeurera un ami tant que la France en français parlera.[/access]

*Photo : Clément Marot (Stifts- och landsbiblioteket i Skara).

Novembre : et si on mangeait des tripes ?

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tripes abats novembre

tripes abats novembre

Pour la 12ème année consécutive, le mois de novembre célèbre les produits tripiers. Artisans bouchers, tripiers, grands chefs, bistrotiers, toute la profession se plie en quatre pour nous faire aimer les abats. Le pari était loin d’être gagné dans une société qui valorise les légumes calibrés comme des playmates et les plats préparés par les apprentis-chimistes de l’agro-alimentaire.

Alors, faire manger des tripoux d’Auvergne, des pieds paquets marseillais ou des groins de cochon à la France des supermarchés, ça semblait une mission vraiment impossible. Il fallait une bonne dose d’inconscience pour relever ce défi et croire à la résurrection de cette cuisine d’autrefois. Mais en gastronomie comme au cinéma, les souvenirs sont plus forts que les modes. Si on ne se lasse pas d’un vieux Gabin en noir et blanc, on prend le même plaisir à (re)découvrir les abats. « Ce mot désigne l’ensemble des morceaux du bœuf, du veau, de l’agneau et du porc qui ne sont pas rattachés à la carcasse de l’animal » comme le précisent les organisateurs de cette manifestation. Ils avouent même que « la profession préfère substituer cette dénomination peu flatteuse à celle, plus valorisante et bien plus appétissante, de « Produits tripiers ». Si le mot « abats » fait peur, c’est qu’il nous replonge fissa dans un monde disparu, celui des Halles grouillantes au cœur de Paris, des nappes à carreaux, des casse-croûtes pantagruéliques et des ballons de Beaujolais qui tintent dans la nuit fraîche.
Et oui, manger des abats, c’est retrouver cette poésie-là, s’attabler avec René Fallet, Georges Brassens, Lino Ventura, Jean Carmet, Bernard Blier ou Michel Audiard (meilleur buveur que mangeur selon Lino). Vous me direz que ces images « dépassées » ne peuvent émouvoir que les éternels nostalgiques que nous sommes.

Et nous refaire, à chaque fois, le coup des Tontons Flingueurs de la fourchette a quelque chose d’agaçant et de réactionnaire. Si les abats ont fait un retour en force ces dix dernières années et s’ils sont même devenus snobinards dans certains milieux, nous n’y pouvons pas grand-chose. Nous connaissons tous des médecins ou des notaires bien propres sur eux, avec leurs belles vestes en tweed et leurs souliers patinés qui, une fois à table, se prennent pour des forts des Halles. Que voulez-vous, ces hommes-là rêvent d’enfiler une canadienne en cuir et de dévorer au petit matin un tablier de sapeur sur le zinc d’un rade de banlieue. Chacun a ses propres mythologies et les notables d’aujourd’hui comme d’hier ont toujours eu un faible pour les plats canailles. Admettons que les abats se soient embourgeoisés et qu’ils fassent principalement le succès d’établissements où les additions s’envolent allègrement, ils n’en demeurent pas moins des produits d’une grande qualité gustative et surtout d’un coût très abordable. Les professionnels ont bien compris que pour faire venir à eux une nouvelle clientèle, il fallait dépasser les images d’Epinal des années 50/60 et parler pouvoir d’achat. Selon eux, « avec un prix moyen autour de 8,42 € le kilo, ils remplissent le caddie sans alourdir l’addition. Champion du pouvoir d’achat toutes catégories confondues, le porc (foie, pieds, tête, rognons) se situe généralement à un peu plus de 4 € le kilo, tandis que le veau, plus coûteux, reste à moins de 17 € le kilo, toujours en prix d’achat moyen ». Avec de tels arguments économiques, les produits tripiers vont devenir les chouchous des ménagères. De plus, ils sont faciles à cuisiner et offrent de grandes vertus médicinales. Riches en fer, bourrés de vitamines et faibles en lipides, ils rassureront celles et ceux qui font attention à leur ligne. Depuis l’Antiquité, les abats ont toujours été synonymes de puissance et de bonne santé. Au lieu de dépenser dans des produits remplis de mauvaises graisses et dopés aux conservateurs, les abats ont le mérite de rassembler les français toutes classes, origines et confessions confondues.

Vous avez aimé le bio, la « slow food », la vinification naturelle, vous aimerez, à coup sûr, les produits tripiers. À quand au menu des cantines les rognons de veau, les pieds de porc ou de succulentes tripes à la mode de Caen ?

Trois mariages et un enterrement

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L’enterrement, c’est celui de Han Suyin. La mort avait tardé à prendre soin d’elle et elle était tombée dans l’oubli avant de s’en aller vers un improbable ailleurs à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. La fin de sa vie, elle l’avait passée à Lausanne où j’aurais pu la rencontrer et lui parler de l’admiration que ma mère lui portait. Elle rêvait d’un destin identique à celui d’Han Suyin, romancière cosmopolite qui avait pris la relève de Pearl Buck (prix Nobel, 1938), elle aussi oubliée, elle aussi fascinée par la Chine, elle aussi immensément populaire de son vivant. Han Suyin occupait, comme Pearl Buck, une place de choix dans toutes les bibliothèques des familles bourgeoises dans les années cinquante. Suyin bénéficia, en outre, de deux privilèges exceptionnels : être incarnée au cinéma par Jennifer Jones dans le film de Henry King : La colline de l’adieu (1955) et finir ses jours sur les rives lémaniques, comme Audrey Hepburn, Charlie Chaplin, Georges Simenon ou Hugo Pratt. Même Coco Chanel, qui a toujours une suite au Lausanne-Palace, est enterrée au cimetière du Bois-de-Vaux. Il vaut mieux mourir à Lausanne qu’y vivre.

Ce qui fascinait ma mère, c’était la vie sentimentale d’Han Suyin. Cette jeune fille née en Mandchourie des amours d’un ingénieur chinois et d’une intellectuelle belge, convola successivement avec un général du Kuomintang assassiné par les communistes, puis avec un sinologue anglais travaillant en Malaisie pour les services de contre-espionnage et enfin, après des liaisons qui firent scandale et qu’elle raconta dans Multiple Splendeur, avec un colonel indien vivant à Katmandou. Cosmopolite, elle le fut jusqu’à la moelle. Pédiatre, elle avait ouvert un hôpital à Singapour. Écrivain, elle maîtrisait trois langues : le français, l’anglais et le chinois. Diplomate, elle se lia avec Mao avant de rompre pendant la Révolution culturelle. Sur le Tibet, où elle avait vécu, elle écrivit des livres qui ravirent les Chinois et exaspérèrent les Tibétains. Elle s’attira les foudres du plus averti des sinologues, Simon Leys, qui la brocarda en ces termes : « Jamais une autorité plus durable n’a été fondée sur un propos plus changeant. La seule constante de cette œuvre tient dans la constance avec laquelle les événements ont à chaque tournant démenti ses analyses et pronostics. »

11 Novembre : après le deuil, le souvenir

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11 novembre australie

11 novembre australie

Jusqu’à présent, les commémorations du 11 Novembre célébraient l’issue victorieuse de la Grande Guerre mais également la fin d’un conflit dont le prix du sang fut terrifiant. La France était durablement et profondément meurtrie dans sa chair et dans son esprit. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli, en mars 2008, a été l’occasion de s’interroger sur le sens à donner à ces célébrations. Nul besoin, en effet, de commission d’enquête pour s’apercevoir qu’elles suscitent un intérêt fléchissant des français, et c’est un euphémisme ! Ingratitude, légèreté, individualisme outrancier de l’homme moderne ? Plus probablement, la souffrance de tout un peuple a passé et ce dernier ne trouve plus sa place dans ces cérémonies.
Il y a bientôt un an, Nicolas Sarkozy annonçait vouloir faire du 11 Novembre « la date de commémoration de la Grande guerre et de tous les morts pour la France ». Il s’agissait d’éviter la « fossilisation » assurait l’entourage présidentiel ; en somme, de redonner un nouveau souffle. Cette annonce fut diversement appréciée mais ne déchaîna pas les passions et une loi fut votée en ce sens le 28 février dernier. On nota sobrement une analogie avec le « Memorial Day » au cours duquel, chaque dernier lundi du mois de mai, les Américains honorent les soldats morts au cours des guerres menées par les Etats-Unis. À peine, amabilités politiciennes obligent, intenta-t-on, sans grande ardeur, un procès en « américanisation » du 11 Novembre.
La formulation provocante du constat ne lui ôte pourtant pas sa pertinence : le souvenir est une réalité vivante qui meurt quand on l’immobilise. Si elles ne parviennent pas à s’affranchir d’un cérémonial qui s’est figé avec le temps, ces cérémonies perdront leur sens et donc leur légitimité aux yeux des français. Elles ne seront guère plus qu’un anachronisme auquel s’accrochent quelques anciens combattants amers de constater, impuissants, l’incompréhension et le désintérêt de leurs concitoyens.

« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » disait Hegel. Peut-être! Plus sûrement, les peuples qui ne comprennent plus la leur se cloîtrent définitivement dans une schizophrénie absurde. Alors, oui, ces célébrations sont nécessaires pour donner du sens à notre histoire. Qui voyage en Australie un 25 avril peut vivre – le mot est particulièrement approprié – l’ANZAC Day[1. L’ANZAC Day célèbre chaque année le premier jour du débarquement du corps australien et néo-zélandais à Gallipoli -détroit des Dardanelles- en 1915. Impliquant également des forces britanniques et françaises opposées à l’armée turque, les opérations se soldèrent, après plusieurs mois de violents combats, par un échec sans appel et la mort de dizaines de milliers de jeunes soldats.]. On ne peut qu’être impressionné par la ferveur populaire, l’enthousiasme et la fierté de ces foules qui participent et assistent ce jour-là à des manifestations patriotiques. Paradoxalement, alors qu’une multitude de soldats connut un destin funeste, les gens que l’on croise semblent heureux. Qui aurait ainsi l’idée saugrenue de fêter joyeusement l’assaut du chemin des Dames ou l’enfer de Verdun ?
En fait, et c’est le secret d’un peuple qui s’est approprié son histoire, les Australiens ne célèbrent pas ce jour-là un fait d’arme ni leur institution militaire. En honorant tous les citoyens qui ont un jour porté les armes, ils s’honorent eux-mêmes en tant que Nation.

Un soldat mort n’est pas un mort ordinaire. Indépendamment des raisons qui ont poussé l’Etat à lui demander de se battre, son statut est celui de héros. Il appartient ainsi, et c’est bien là le sens du Soldat Inconnu, à la Nation toute entière. Mais après le temps du deuil, vient celui du souvenir. Nos anciens, survivants d’un cataclysme de souffrance, ont porté, leur vie durant, le voile du premier. Nos générations peuvent aujourd’hui, sans craindre de paraître désinvolte, cultiver la flamme du second. La souffrance a passé.

En Australie, lors de l’ANZAC Day, tous les citoyens sont invités à arborer leurs propres décorations militaires, celles de leurs parents, grands-parents, proches ou bien le fameux « poppy », fleur de coquelicot en tissu, pendant britannique du Bleuet de France. Point de concours de gloire, mais la joie simple du souvenir, une envie de partager un moment fort et symbolique qui rassemble la Nation à travers les époques.
Pour affermir la cohésion morale des Français, nous pouvons probablement nous imprégner de cet état d’esprit et faire ainsi du 11 Novembre un hommage du peuple à tous ses soldats en vivant l’idéal pour lequel ils se sont battus : un peuple en paix et heureux de vivre ensemble.

*Photo : Xavier de Jauréguiberry.

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Charlize Theron young adult

Charlize Theron young adult

1. Une jeune Russe à Hollywood

C’est une jeune fille telle que je les aime. Née en 1905 à Saint-Pétersbourg, Lisa Rosenbaum connaît une enfance dorée dans l’appartement de sa famille, qui donne sur la perspective Nevski. Elle a pour amie Olga Nabokov, la sœur d’un certain Vladimir. Elle lit beaucoup et tient son journal intime. Le jour de son treizième anniversaire, elle écrit : « Aujourd’hui, j’ai décidé d’être athée. » Elle le restera jusqu’à sa mort, en 1982. Une autre décision s’impose à 16 ans : ne pas avoir d’enfant. Elle n’y dérogera pas. Enfin et surtout, après la Révolution d’Octobre, dont elle perçoit d’emblée l’imposture et la cruauté, elle choisit, quel que soit le prix à payer, de s’exiler aux États-Unis, ne serait-ce que pour assouvir sa passion du cinéma et ne pas être asphyxiée par un collectivisme qui l’horripile.[access capability= »lire_inedits »]
La religion, « ce poison de l’humanité », ne trouve pas non plus grâce aux yeux de cette jeune rebelle qui, dès qu’elle foule le sol américain, change de nom pour que sa judéité ne lui colle pas à la peau. Dorénavant, elle s’appellera Ayn Rand. Elle a 21 ans, 50 dollars en poche et la version anglaise de Ainsi parlait Zarathoustra comme viatique. Cécil B. de Mille lui mettra le pied à l’étrier. Débute alors une carrière de scénariste, de romancière et de philosophe qui, sans qu’elle ait renoncé à ses idéaux d’adolescente, lui vaudra d’être l’auteur le plus lu aux États-Unis après la Bible et le plus exécré en France où sa passion de l’égoïsme, son anti-communisme radical et sa déposition sans complexe devant la commission maccarthyste chargée de démasquer les complices de l’infiltration pro-soviétique à Hollywood susciteront l’indignation.

Il faut avoir vécu ce qu’elle et sa famille ont subi à Leningrad pour comprendre sa haine inexpiable pour toute forme de socialisme. Elle compterait aujourd’hui parmi les anti-Obama les plus farouches et serait ravie d’être citée par Paul Ryan. S’il fallait résumer la pensée d’Ayn Rand, je choisirais ces quelques lignes de son autobiographie, We the living : « Personne ne peut dire à un homme pourquoi il doit vivre. Personne ne peut s’arroger ce droit parce qu’il y a en l’homme des choses qui sont au-dessus de tous les États, de toutes les collectivités. Quelles choses ? Son esprit et ses valeurs. Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Nous n’y pouvons rien parce que l’homme est né ainsi, seul, entier, une fin en soi. Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire : « Je » . »

Cette libertarienne est étonnamment proche de deux de ses contemporaines : Louise Brooks et Dorothy Parker, ainsi que de son ami l’architecte Frank Lloyd Wright. Elle participera d’ailleurs au tournage du film de King Vidor : Le Rebelle (1949) avec Gary Cooper et Patricia O’Neal, tiré de son livre The Fountainhead qui s’inspire du destin de Frank Lloyd Wright. Elle sera ulcérée que son plaidoyer pour l’individualisme soit amputé de sa phrase la plus célèbre : « Je ne suis pas un homme qui vit pour les autres », ainsi que d’une scène de viol qui reflétait sa conception de la sexualité, où le sado-masochisme tenait le premier rôle. Elle méprisait autant le puritanisme religieux que la politique sociale consistant à prendre à Pierre pour donner à Jacques par l’intermédiaire de l’État. Le plus surprenant, c’est qu’une jeune Russe athée, libertine et anarchiste, ait exercé et exerce encore une telle influence aux États-Unis. Ronald Reagan la qualifiait de « Jeanne d’Arc du capitalisme » et même Hillary Clinton avouait avoir eu « sa période Ayn Rand ». Mais, comme le note son biographe Alain Laurent, dans son essai : Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (éd. Les Belles Lettres), l’intellectuel français, qu’il soit de droite ou de gauche, tient trop à l’État social pour que la pensée d’Ayn Rand puisse le séduire. Aussi n’ai-je guère été surpris que Le Monde lance une double offensive contre l’économiste Hayek et contre Ayn Rand, censés tous les deux célébrer un capitalisme anarchique et débridé qui magnifie l’inégalité et demeure indifférent à la souffrance des déshérités. Avec de tels arguments, comment ne pas haïr Ayn Rand ? Et tant qu’à faire, Nietzsche ou Stirner, qui l’inspirèrent ?

2. Les avantages d’une maîtresse plus âgée

Ayn Rand qui, même à un âge avancé, ne dédaignait pas les jeunes gens, a certainement lu la lettre de Benjamin Franklin, un des pères de la Constitution américaine, certes, mais aussi un des esprits les plus facétieux des États-Unis, sur l’art de choisir sa maîtresse. Lui qui avait inventé le paratonnerre et savait donc à quoi s’en tenir en matière de psychologie féminine, conseillait à ses amis de préférer les femmes mûres aux plus jeunes, même si, a priori, cela pouvait sembler incongru. Il avançait plusieurs arguments, dont cinq au moins tiennent encore la route aujourd’hui. Les voici :
1. Parce que les femmes, quand elles cessent d’être belles, s’efforcent de devenir bonnes.
2. Parce que, grâce à leur grande expérience, elles sont plus discrètes dans la conduite d’une intrigue afin de prévenir les soupçons.
3. Parce qu’il n’y a pas le risque d’enfants.
4. Parce ce que le remords est moindre. Avoir rendu une jeune fille malheureuse peut vous faire ressasser de sombres pensées. Rien de tout cela pour avoir rendu une femme mûre heureuse.
5. Elles sont si reconnaissantes !

Benjamin Franklin, qui avait été journaliste, savait qu’il n’y a pas une grande différence entre le commérage et le journalisme. Loin de s’en agacer, il s’en réjouissait. Pourquoi ? Parce que, à l’opposé des belles âmes qui pensent qu’il ne faut pas diffamer son prochain, il estimait qu’une seule journée passée sans discréditer nos semblables était une journée perdue. Et cela pour la simple et bonne raison que ce que l’on peut dire de pire sur nous n’est jamais que la moitié de ce que nous mériterions d’entendre si nos écarts étaient connus.

3. « Feeling Minnesota »

Hélas, tout le monde aux États-Unis n’a pas l’esprit incisif d’un Benjamin Franklin, ni la fougue libertaire d’Ayn Rand. On se morfond souvent dans des petites villes comme Mercury, située, comme nul n’est censé l’ignorer, dans le Minnesota. C’est là, précisément, que la plus inquiétante des séductrices, Charlize Theron, se rend pour reconquérir un ex et revivre son adolescence. Un plan pourri d’avance, mais jouissif dans le film Young Adult, de Jason Reitman, mais oui, le fils d’Ivan, et l’auteur de Juno. On découvrira en voyant ce film en DVD ce que signifie au quotidien l’expression « feeling Minnesota » ( avoir le moral dans les talons ) et la nécessité absolue de rompre avec son passé, comme Ayn Rand. Ou, dans le film, la sublime Charlize Theron qui reprend la route à la conquête d’un pays de rêves et de bleds pourris : les USA.[/access]

*Photo : Charlize Theron dans Young Adult.

L’éternel retour d’Alexandre Vialatte

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Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Il y a plus de quarante ans disparaissait l’écrivain. Aujourd’hui cependant, le mort est toujours bien vivant. Nous sortons à peine de l’ « Année Vialatte » – organisée en 2011 par le groupe de presse Centre-France, éditeur du quotidien régional La Montagne auquel l’écrivain a collaboré durant près de vingt ans – que paraît aux éditions du Dilettante un nouveau texte inédit du montagnard, écrit en 1933 : Le cri du canard bleu. Les réserves dans lesquelles puisent les amis de Vialatte pour faire vivre son œuvre semblent infinies. Le fond de tiroir ne manque pas de coffre. Il faut dire que l’écrivain a finalement assez peu publié de son vivant : quelques romans (Battling le ténébreux en 1928, Le fidèle Berger en 1942, Les fruits du Congo en 1951), des livres sur l’Auvergne et des monceaux de traductions de l’Allemand. Les premières parutions en recueils de ses splendides chroniques de presse devront attendre les années 70-80. Plusieurs romans inachevés ou inachevables ont déjà été publiés de manière posthume dont La maison du joueur de flûte et La dame du Job – texte remontant aux années 20, sur lequel Vialatte a tenté de revenir vers la fin de sa vie, et qui comporte de nombreuses similitudes avec ce Canard qu’on nous présente aujourd’hui.

Dans Le cri du canard bleu, texte d’une quarantaine de pages, on retrouve les thèmes vialattiens habituels : la nostalgie de l’enfance, l’attrait mystérieux et magique des images publicitaires, les personnages pittoresques et fantasques. Vialatte décrit l’éveil d’un jeune garçon qui découvre un sentiment doux, étrange et nouveau au contact de sa maîtresse d’école ; un sentiment bien différent de l’amitié qu’il voue à sa petite camarade de classe, Amélie. « Amélie n’avait pas le ‘signe’ ; elle est l’enfant de tous les jours, la vestale des humbles marmites. Elle a le tort du pain quotidien. » La maîtresse, elle « s’abreuvait de Rousseau et de sombres poètes qui affirmaient d’un ton provocant qu’il fallait vivre de légumes… Elle lisait dans la nature à livre ouvert. Un jour, elle n’y tint plus ; lasse de la mappemonde qui ne savait que tourner sur elle-même, elle s’en alla sans crier gare… » Avant de partir elle offre au jeune Etienne Berger un canard bleu en porcelaine issu de la collection de zoologie pédagogique… un canard qu’elle prétend bleu, d’ailleurs, mais qui est vert en réalité car « elle tyrannisait la couleur comme elle despotisait les âmes ». S’ensuit le récit de l’éveil du garçonnet aux choses de la vie : « Nous comprîmes soudain que la nature est païenne, que la philosophie peut égarer les âmes, que le venin se cache dans les fleurs », et un développement sur ce que la nostalgie peut nous apporter de douceur et de tristesse. Une nostalgie qui accompagne le jeune Berger jusqu’à l’âge adulte… « En Allemagne, au bord du Rhin, où je me suis réveillé de mon adolescence… »

Ce bref roman inachevé est complété par une note du fils de l’écrivain, Pierre Vialatte, qui veille jalousement sur l’héritage littéraire de son père, et une préface assez remarquable de François Feer : « Pourquoi je suis devenu auvergnat », décrivant la façon dont – en effet – l’œuvre du montagnard fait pernicieusement de ses admirateurs des auvergnats militants, amoureux par procuration d’une Auvergne absolue.

Si cette publication vient étendre notre connaissance de Vialatte romancier (il est évident, soit dit en passant, que le chroniqueur laissera bien davantage son empreinte que l’auteur de romans…), on peut s’interroger sur l’opportunité de ce projet. Le Cri du canard bleu aurait peut-être trouvé plus honnêtement sa place en « complément » de La Dame du Job par exemple – ou en appendice d’une édition intégrale de ses œuvres, que nous appelons de nos vœux. Un texte, osons finalement le mot, qui ne casse pas trois pattes à un canard… même bleu.

Le cri du canard bleu, Alexandre Vialatte (Le Dilettante)

Jean-Patrick Manchette, retour sur les ondes

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Jean-Patrick Manchette, que l’on a appelé le pape du néo-polar, ce qui ne lui aurait pas plu car il n’aimait ni les papes ni le suffixe néo, est mort en 1995, en laissant derrière lui une œuvre courte mais marquante dans laquelle on trouve des chefs-d’œuvre définitifs comme Le Petit Bleu de la Côte Ouest, La position du tireur couché ou encore L’affaire N’Gustro (inspiré plus ou moins par l’affaire Ben Barka). Signe qu’il est sorti depuis longtemps du ghetto du genre, les éditions Gallimard lui ont consacré un volume Quarto et les éditions Rivages ont publié l’intégralité de son œuvre de critique littéraire et cinématographique.

On ne compte plus les études, y compris universitaires, qui lui sont consacrées et les écrivains comme Jean Echenoz qui reconnaissent explicitement leur dette à ce maître du style comportementaliste où se mêle l’humour à la froide observation clinique du monde.
On écoutera donc avec intérêt l’émission qui lui sera consacrée sur France-Culture par Christine Lecerf, samedi 10 novembre, de 16h à 17h.

On retrouvera parmi les intervenants le fils de Manchette, Doug Headline mais aussi Claude Mesplède, spécialiste du genre ainsi que l’écrivain Serge Quadruppani et notre confrère Jérôme Leroy.