Paul Gottfried enseigne la littérature à l’Elizabethtown College (Pennsylvanie). Il vient de publier en France Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), essai atypique dans lequel il dénonce la dérive « néoconservatrice » du Parti Républicain. D’après ce « paléoconservateur », la droite américaine aurait abandonné ses racines conservatrices au profit d’un universalisme abstrait qui lui ferait multiplier les opérations militaires à travers le monde et élargir le champ d’intervention de l’Etat fédéral. Une analyse détonnante qui redistribue les cartes du clivage droite/gauche telles qu’on les connaît aujourd’hui en Europe…

Daoud Boughezala. Vu de l’hexagone, on a l’impression que le match Obama vs. Romney a polarisé le peuple américain autour de clivages très forts (Obamacare, mariage gay, rôle de l’Etat dans l’économie)…

Paul Gottfried. Je reconnais qu’au cours de la campagne électorale, des clivages idéologiques – notamment autour des enjeux sociaux – sont apparus. La frange la plus fervente des Chrétiens américains a massivement soutenu le candidat républicain. Mais ce ralliement ne signifie pas que Monsieur Romney s’est approprié leur cause. Leur alliance est une réplique à la stratégie d’Obama qui a voulu unir l’ensemble de la gauche sociale sous sa bannière. À la différence de Romney, Obama a accordé une grande attention à sa base électorale, notamment aux militantes féministes et aux minorités exigeant une répartition plus égalitaire des revenus.

Vous fustigez la dérive étatiste et interventionniste de la droite américaine. En promettant de retirer les troupes US d’Afghanistan et de partir en croisade contre la dette publique, Mitt Romney ne vous a-t-il pas contredit ?

Si Romney avait été élu, il n’est pas certain – tant s’en faut- que celui-ci aurait retiré nos troupes d’Afghanistan. À aucun moment, le candidat républicain ne s’est démarqué de son essaim de conseillers néoconservateurs. Dans le contexte actuel, il s’est contenté de surfer sur le sentiment largement répandu d’une politique étrangère aléatoire et incohérente. Une fois élu président, il se serait peut-être aventuré sur une voie encore plus belliqueuse qu’Obama – comme le lui recommandaient ses proches conseillers. Romney et le camp républicain ont ainsi multiplié les attaques contre le « défaitisme » diplomatique des Démocrates.
En outre, je n’ai pas noté que Romney entendait démanteler l’Etat-providence. Il avait promis de reconfigurer le système de sécurité sociale « Obama Care » sans en remettre en cause le principe. Romney ne s’est jamais prétendu « libertarien » : et pour cause, il s’est construit une réputation de centriste lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts et instaura une réforme du système de santé… dont s’est inspiré Obama !

À lire le programme sociétal du Parti Républicain, sur le mariage homosexuel ou l’avortement, on est pourtant loin du libéralisme moral que vous lui attribuez…

Le programme sociétal du Parti Républicain a eu peu d’importance dans cette campagne électorale ! Romney n’abordait pas ces questions sensibles dans ses discours. Il a toujours cherché les faveurs des électeurs « modérés », qui ont pourtant massivement choisi Obama. Romney s’est contenté d’exiger plus d’embauches et moins de dette publique. Il aussi protesté contre le déclin de la puissance militaire américaine et l’affaiblissement de « notre relation particulière » avec le gouvernement israélien. Il se souciait comme d’une guigne de l’interdiction de l’avortement ou de l’accroissement du nombre d’immigrés clandestins – qui préoccupe pourtant l’électorat républicain.

Si l’on suit votre logique, Barack Obama n’est-il pas plus « conservateur » que l’aile gauche du Parti Républicain ? Sa « realpolitik » diplomatique semble en effet trancher avec l’universalisme abstrait des néoconservateurs.

Il subsiste un écart idéologique entre Obama et l’aile gauche du Parti Républicain. Romney aurait très probablement nommé à la Cour Supérieure des juges moins progressistes que ceux que désignera Obama. Ce dernier cherche exclusivement à soigner sa base électorale et à s’attirer les bonnes grâces du pouvoir médiatique, en grande partie acquis à la gauche. Certes, à la Maison Blanche, Romney aurait certainement favorisé les banquiers et les hommes d’affaires qui ont financé sa campagne tout en défendant ce qu’il reste d’économie du marché aux Etats-Unis, à la différence d’Obama.
Ceci dit, aucun gouffre idéologique béant ne séparait les deux principaux candidats. Obama et Romney ont répété que notre mission était de diffuser notre forme de gouvernement à tous les Etats du monde, en répétant des éléments de langage assez proches. À une nuance près : les Républicains s’avèrent encore plus enclins que leurs adversaires à déclencher des opérations militaires dans le monde entier. Une fois lancé dans une campagne militaire, le parti au pouvoir peut généralement compter sur le soutien quasi unanime de l’opposition. De surcroît, Obama ne se dira jamais adepte de la « realpolitik » en matière de politique étrangère. Cela choquerait son milieu politique et écornerait l’image de gauche qu’il a mis tant de soin à cultiver.

Paul Gottfried, Le Conservatisme en Amérique. Comprendre la droite américaine (L’Oeuvre), 2012.

*Photo : davelawrence8.

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