Jean-Marc Ayrault a dénoncé, lors du Congrès socialiste de Toulouse, « la vieille droite bourgeoise » qui estime que la gauche est toujours « au pouvoir par effraction ». Outre qu’il faudrait quand même un jour que les respectables leaders de la classe ouvrière de la rue de Solférino se posent la question des rapports entretenus en 2012 par la droite et la bourgeoisie, alors, d’une part, que l’existence de cette dernière en tant que classe sociale cohérente peut être largement remise en question, et, d’autre part, que les trop fameux « bobos » sont devenus le cœur de cible de leur électorat, la vraie question est ailleurs. Elle est, justement, dans ce sentiment qu’a la gauche de n’être que fort peu légitime et dans les conséquences de ce sentiment d’illégitimité – ou de quasi-légitimité pour reprendre la distinction de Gugliemo Ferrero.

Au vu de la manière dont la gauche se comporte au pouvoir, il est en effet permis de se demander si elle possède un sentiment de légitimité, et ce quand bien même serait-elle arrivée au pouvoir légalement et par les urnes. Deux points peuvent être décelés. Le premier vient de ce que la gauche, même au pouvoir, ne se pense jamais comme majoritaire – contrairement d’ailleurs à la droite, qui est au fond persuadée que tout le monde ne peut que penser comme elle. La gauche est toujours en lutte contre un complot permanent, encerclée par des ennemis tout-puissants, les deux-cent familles, le lobby militaro-industriel ou nucléaire, la CIA, la bourgeoisie donc, et, bien sûr le fascisme hitléro-sarkozyste dont le ventre est éternellement fécond pour la plus grande joie d’officines spécialisées dans sa répression.

Alors même qu’elle dispose de tous les pouvoirs institutionnels, comme c’est le cas pour Jean-Marc Ayrault en ce moment, elle ne se sent assurée de rien. Quand la droite au pouvoir se caractérise par un aveuglement stupéfiant, abyssal, face aux contre-pouvoirs qui s’opposent à elle, la gauche au pouvoir s’invente encore et toujours des ennemis pour assurer sa cohésion d’une part et justifier d’autre part une politique de répression qui est sa seconde nature. Comment pourrait-elle donner l’image d’un pouvoir serein ? C’est elle-même qui, en voulant jouer à la minorité agissante et opprimée dans les salons et les antichambres d’où elle a pourtant exclu toute opposition, contribue à diffuser cette image de pouvoir incertain, obtenu par un coup de chance et tragiquement seul face à l’iniquité du monde. Or Ferrero l’a bien démontré, un pouvoir qui doute de sa légitimité est nécessairement un pouvoir répressif.

Le second point conduit à se poser la question des méthodes répressives, en reprenant à Benjamin Constant sa distinction classique entre dictature et usurpation. Il semble bien en effet que si la droite au pouvoir peut relever de la dictature, la gauche, elle, penche presque toujours vers l’usurpation. Et la différence n’est pas minime.
Avec la dictature, un pouvoir légitime cesse de s’occuper du bien public pour ne plus penser qu’à son bien propre et, soucieux de continuer ses excès, interdit par une chape de plomb répressive l’expression de la plus infime critique.

L’usurpateur, arrivé au pouvoir par surprise, pourrait lui aussi se limiter à interdire la liberté d’expression, mais ce serait assumer ce qu’il est au fond, un pouvoir totalitaire. Or il n’a d’autre source de légitimité que le supposé soutien de la population, ce qui le conduit à s’attaquer moins à la liberté d’expression qu’à la liberté d’opinion. Sous un pouvoir usurpateur il faut que s’exprime une opinion conforme, le silence ne suffisant plus, et cet ultime refuge qu’est sous la dictature la sphère privée est alors nié.

Or c’est peu de dire que les atteintes à la liberté d’opinion sont le fait des pouvoirs de gauche, où qu’ils soient. Rééducation à grande échelle, par l’éducation et les médias, pour forger à toute force une opinion conforme aux grands principes, pénalisation des opinions « déviantes », même exprimées dans un cercle privé, ce ne sont certes pas là les caractéristiques d’un pouvoir sur de lui et de ses convictions, et pas même celles d’un pouvoir dictatorial, mais bien celles d’un pouvoir usurpateur.

Bref, l’inconscient de Jean-Marc Ayrault a fort justement parlé, mais la droite – ou la bourgeoisie – ne sont pour rien dans ce sentiment d’illégitimité qui empoisonne depuis toujours la gauche et la rend si facilement haineuse. C’est elle, et elle seule qui, par ses mythes et ses méthodes, renvoie cette image. Alors qu’elle ne s’en plaigne pas trop.

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