Accueil Site Page 2614

Nationalisations : le retour du mort-vivant

montebourg florange nationalisation

On pourrait penser, à propos de l’affaire de Florange, que la déculottée subie par Arnaud Montebourg est intégrale. Finalement, comme il a été raconté partout, il a perdu la bataille sociale et la bataille politique. Au point qu’il était décidé à démissionner, ce dont l’ont finalement dissuadé l’Intersyndicale et son leader Edouard Martin. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier facile qu’être ministre du Redressement productif dans un gouvernement furieusement court-termiste, qui ne veut plus d’industrie,et se soucie bien moins de cables d’acier que de règle d’or.

Montebourg a donc perdu la bataille sociale : l’accord finalement conclu avec Mittal est largement bénéficiaire pour ce dernier. Il devait tout perdre, il s’en tire avec  un investissement de 180 millions d’euros sur 5 ans (une paille pour la 21ème fortune mondiale) et une promesse de redévelopper la filière froide sur le site en préservant l’emploi. Les hauts-fourneaux resteront donc éteints. Mittal acceptait même un vague projet Ulcos, financé par la sidérurgie et l’Europe afin de produire de l’acier moins polluant en captant le CO2.

Seulement, Mittal n’a même pas attendu le délai de décence pour signifier que ce projet, malgré l’accord signé, ne l’intéressait plus. Comme le dit Edouard Martin : « Mittal a enfumé tout le monde et soit Jean-Marc Ayrault est un imbécile, soit il est complice. » On va donc attendre, du côté de gouvernement, qu’un Ulcos 2 se mette en place aux calendes grecques, quoiqu’on devrait peut-être dire désormais aux calendes bruxelloises : étant donné la situation hellène, même ses adjectifs n’inspireraient pas confiance aux investisseurs.

En apparence, Montebourg a aussi perdu, de surcroît, la bataille politique : on l’a laissé mener les négociations tout seul comme un grand, on lui a laissé faire les petits gestes qui marquent,  les croissants apportés aux ouvriers comme prononcer les grands mots « nationalisation » et entamer un choc frontal avec l’homme d’affaire indien ; « Mittal n’a rien à faire en France ». Et pourtant, quand l’heure de vérité est venue, il a été claire que c’étaient Hollande et Ayrault qui reprenaient le dossier et déjugeaient pratiquement en direct leur ministre.

Mais cela signifiait aussi et surtout que dans la bataille idéologique qui traverse le PS de gouvernement, la gauche interventionniste façon Montebourg perd sa bataille devant la gauche sociale-libérale façon Ayrault. Dans cette bataille idéologique, heureusement que le PS n’est plus en train d’élire son premier secrétaire sinon le congrès de Reims et la guerre civile à l’UMP feraient figure d’aimables bluettes en comparaison.

Pourtant, mais cela se mesurera sur une durée plus longue, Montebourg a remporté une victoire dans l’ordre du symbolique. Nous n’avons pas dit une victoire symbolique, mais une victoire dans l’ordre du symbolique. Il a fait tomber un tabou. Celui du mot « nationalisation ». Vous pouvez lui accoler  l’adjectif « temporaire », ou encore remplacer ce dernier par « partielle » ou encore mixer ces deux restrictions, n’empêche : on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas. Que ce n’était pas inimaginable, finalement. Qu’il fallait voir.

Madame Parisot, elle, faisait semblant de ne pas comprendre, faisait la grosse voix et parlait d’expropriation, de vol, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Mittal ne paie pas ses impôts en France mais c’est une autre histoire. On a vu, autour de cette idée de nationalisation, des grands noms de la droite colbertiste, comme Henri Guaino se rallier à l’idée et même y accoler le nom de l’ancien président, qui n’aurait pas été hostile au principe. Les gaullistes, s’il en reste, de même que les libéraux les moins dogmatiques savent très bien, eux aussi, que le volontarisme est indispensable pour faire contrepoids à la dérégulation généralisée. On peut même ainsi parier que si on avait demandé son avis à Obama, il aurait dit  «Why not ?»

Or les plus anciens d’entre nous savent que le mot nationalisation, on ne l’avait pas entendu depuis le milieu des années 80. Qu’il ne traînait que dans les congrès du PCF (et encore pas chez tous les communistes), de la LCR et de LO.  Et voilà qu’en 2012, tout le monde a été sommé de se positionner face à cette idée archaïque qui soudain redevenait d’actualité et paraissait même une solution rationnelle parmi d’autres.

On nous objectera, avec raison, qu’Arcelor ne sera pas nationalisé après le bras de fer de Florange.

Tant pis, tant mieux. Mais le simple fait qu’il en ait été question est, répétons-le, la victoire dans l’ordre du symbolique de Montebourg et de tous ceux, de tous les bords de l’échiquier politique, qui commencent à comprendre que s’il n’y a plus de mots tabous pour flexibiliser le code du travail ou bouleverser le code civil, il n’y en a plus non plus pour mettre au pas, ou réguler, soyons gentils, les entrepreneurs qui se servent de l’industrie et de l’emploi comme d’une variable pour maximiser leurs profits.

On souhaite, et pour tout dire, on prédit tous deux, que le mot nationalisation connaîtra la même bonne fortune que ses ascendants directs, la démondialisation et le protectionnisme. Une fois que le mot est lancé, il suivra son bonhomme de chemin. On sera encore plus explicite en disant qu’il suivra son chemin avec ou sans Arnaud Montebourg.

*Photo : Parti socialiste/Mathieu Delmestre.

Le mariage gay, 5 ans après

97

homoparentalite mariage gay

Imaginons ce que pourrait écrire un journal dit progressiste dans cinq ans, au sujet de la loi sur le « mariage pour tous ». Rubrique société, Inrocks (ou Libé…), janvier 2018.

Chez les Lardier-Pinson, c’est la fête. Aujourd’hui, la loi qui a permis aux lesbiennes, gay, bi et trans de se marier a cinq ans. Charlène se souvient de sa joie à l’annonce de la promulgation du texte : « avec Aurélie, ma compagne d’alors, on a hurlé comme des folles. On a été prévenues par Facebook d’un kiss-in géant devant Notre-Dame, pour montrer aux cathos qu’on avait gagné. On y a été. Les cathos rasaient les murs. On leur jetait des œufs et de la farine, car quand même, la religion, c’est l’intolérance. Tout le monde se roulait des pelles, c’était trop. » Peu de temps après, Charlène épousait Aurélie. Encore quelques mois, et elle accouchait de Lulu, conçu en Belgique par insémination artificielle, grâce à un don anonyme. Un adorable bambin aux cheveux tout bouclés.

« Quand on a eu son nom sur notre livret de famille, on était hyper fières, s’attendrit la jeune femme, en exhibant le document. Lulu, né de Charlène N. et d’Aurélie E., c’est classe, non ? » Deux ans après, le couple divorce. Le partage de la garde se fait sans trop de mal. Et puis Charlène est tellement accaparée par son travail de permanente LGBT : « heureusement, avec la crèche, l’allocation parent isolé, le relais de quartier subventionné par la mairie et mes parents, j’arrivais bien à m’en sortir. Finalement, Lulu et moi, on se retrouvait surtout pour les moments privilégiés, pour que je lui raconte des histoires avant de s’endormir, pour faire des câlins ».

L’année dernière, Charlène a rencontré Virginie, chargée de communication au ministère de la Culture. Le coup de foudre. « Il a fallu expliquer à Lulu que Maman Aurélie n’était pas remplacée, ça a été un moment un peu délicat à passer », explique Charlène pudiquement. Les deux amoureuses comptent fermement se marier et avoir des enfants grâce à la PMA. « Le mariage, on est accro, disent-elles en riant. Lulu aura bientôt trois mamans et des tas de frères et sœurs, c’est formidable, hein mon chéri ? » Mais Lulu est reparti dans sa chambre, pour jouer avec son Kid-Ipad.

Hervé, Bébé Dad, Terry et Cam’

Au premier coup de sonnette, Hervé ouvre, sa petite Camille dans les bras. « Tu vas chercher ta casquette, Cam’, Bébé Dad t’emmène à Eurodisney. » Bébé Dad, c’est Bertrand, mari d’Hervé, papa lui aussi de Camille. Si Hervé ressemble à un trader, Bertrand fait plutôt dans les tatouages et les piercings. Un look qui détonne dans l’immeuble, un bâtiment cossu du quatrième arrondissement. Mais personne ne songe à s’en choquer, et surtout pas Takako, designer, qui habite en face avec son compagnon Julius (anciennement Juliette, précise-t-il sourire en coin). « Ici, tout le monde se connaît, a reconnu Takako croisé dans l’escalier. Mais on vit chacun sa vie, on se respecte ». Camille revient, jupette en cuir et tatouage carambar sur l’épaule. « Elle est dans sa phase Bébé Dad, en ce moment, plaisante Hervé. Elle veut tout faire comme lui. Mon lapin, Pap’Hervé doit se dépêcher aussi, il a un rendez-vous quelque part en ville. Fais bisou ». La gamine s’enfuit dans ses petites rangers cloutées.

Comme pour répondre à une interrogation muette, Hervé explique avec un petit rire : « cet après-midi j’ai un plan cul, comme au bon vieux temps. On est très ouvert entre nous, les sentiments sont très forts, et en même temps si on a envie de voir ailleurs, qu’est-ce qui nous en empêche ? De toute façon, on a Cam’, elle nous ramène toujours à la réalité, à ce qui nous unit. » Hervé nous laisse en compagnie de Terry, un garçon sérieux d’une vingtaine d’années, qui installe un plateau sur une table basse, chargé de tasses et d’une théière. Terry a d’abord travaillé chez Hervé et Bébé Dad comme jeune homme au pair, puis l’amour s’en est mêlé. « J’ai craqué pour les deux », avoue-t-il, tout sourire. Une ombre de tristesse passe cependant dans ses yeux bruns : « mes amoureux sont mariés, et moi je voudrais bien me marier avec eux aussi, mais ce n’est pas encore possible. On a rejoint le Collectif pour l’Amour sans Limites, et on espère que la loi passera bientôt. »

Il ne supporte pas d’entendre les arguments des anti-loi : « la haine, c’est moche », commente-t-il. Mais il se reprend bien vite. La jeunesse, c’est l’espoir.

C’est la crise…

Il y des signes qui ne trompent pas : c’est la crise. Les usines ferment, le nombre des sans-abri ne cesse d’augmenter, les politiciens s’agitent dans la confusion, Pôle emploi connaît des pics de fréquentation et les banquiers à chapeau melon et cigare se jettent du haut de leurs buildings. Mais des signes de ce désarroi apparaissent aussi çà et là dans les faits divers.

Ainsi, on apprenait il y a quelques semaines que le patron d’une supérette lilloise de l’enseigne Match a pris l’initiative de protéger sa viande avec des antivols apposés habituellement sur de l’habillement… L’AFP, qui s’est saisie de l’information suite à un article du quotidien 20 Minutes précise : « le procédé concerne des emballages d’entrecôtes, de faux-filet ou encore de steaks hachés d’une marque de produits vendus sous vide. »

Interrogé par l’agence, Jean-Louis Callens, secrétaire général en charge de l’aide alimentaire du Secours Populaire ne s’étonne pas de cette initiative… Il  s’est rappelé avoir sondé les plus démunis il y a deux ans, lorsque le programme d’aide de l’Union européenne était menacé. « Certains ont dit: si on n’a plus d’aide alimentaire on ira voler dans les magasins».

Dans le Nord-Pas-de-Calais, l’affluence aux distributions de nourriture du Secours Populaire sont en hausse de 13% en 2012. La prochaine étape sera t-elle l’exposition de la viande dans des chambres fortes ? Verra t-on bientôt des bouchers user de leurs couteaux effrayants contre leurs clients chapardeurs ?

 

Le droit de ne pas savoir

50

jerome cahuzac mediapart

J’avoue tout mais, par pitié, pas eux ! Pas Mediapart ! Tout, même l’opprobre, plutôt que la torture démocratique et raffinée que les limiers d’Edwy Plenel aiment infliger à leurs contemporains. Il est vrai que je ne suis pas ministre, mais je dirige un influent magazine, c’était marqué dans Le Nouvel Obs.
J’ai rien fait, mais je dirai tout ! Oui, chers lecteurs, j’ai longtemps été titulaire d’un compte bancaire en Suisse, plus précisément à l’UBS. Comme Jérôme Cahuzac, si j’en crois Mediapart. Bien sûr, cela n’avait rien d’illégal, et ce compte était un vestige d’une précédente vie, quand je résidais et travaillais en Helvétie. Mais la concierge de la cousine de ma voisine de l’époque, celle qui m’avait dénoncé pour avoir sorti les poubelles un jour trop tôt (à Lausanne, on ne rigole pas avec ce genre de trucs), pourrait me balancer à Plenel. Alors, autant le confesser : ce compte, j’ai dû le conserver deux ou trois ans après mon départ de Suisse en 1996. Et peut-être, sait-on jamais, ai-je oublié de déclarer au fisc quelques centaines de francs (suisses) versés en rétribution d’une pige ici ou là. Si je l’ai fait, que mes compatriotes me pardonnent les quelques dizaines de francs (français) que j’aurais indûment soustraits aux caisses de l’État.

Je ne voudrais pas piquer le boulot des agences de « com de crise » qui se font payer, et cher, pour expliquer au moucheron englué dans une toile d’araignée médiatique ce qu’il doit dire. Mon avis, je le donne gratis: Cahuzac aurait dû envoyer bouler les confrères. Leur claquer le beignet sur le mode « Ça ne vous regarde pas ! ». Après tout, Mediapart n’a pas parlé d’évasion fiscale, ni de financement occulte : juste d’un compte non déclaré – et aussi des « origines douteuses » des fonds utilisés pour l’achat son appartement parisien, mais des « doutes », ça ne fait pas encore une info.
Supposons, pour la commodité du raisonnement, que tout soit vrai. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut nous faire que Cahuzac ait eu ou non un compte en Suisse ? Vous n’avez pas de mieux, comme came ? À vrai dire, pourquoi chercherait-on mieux puisque ça marche : vous accolez les mots « compte en Suisse » à un nom, et vous avez une « affaire Cahuzac » qui vous permet de passer en boucle à la télévision pour raconter, l’air modeste, comment vous fouillez dans les poubelles.

J’entends la rumeur gronder, le chœur des vierges s’affoler : « Affaires publiques… » « irréprochable… » « transparence… » « droit de savoir » – en clair de fouiner dans l’existence d’une personne, de braquer sa lampe sur les coins les plus reculés de sa vie, de traquer dans son passé la plus minime entorse à la morale: le genre de choses pas terribles, mais pas gravissimes, qu’on fait tous en négociant de petits arrangements avec sa conscience parce que moi, ce n’est pas pareil – moi qui avais réussi le tour de force d’être en découvert à l’UBS, si j’ai oublié quelques francs par-ci par-là, ce n’est pas pareil. « Et pourtant si, c’est pareil ! », reprennent les vierges : « Qui vole un œuf viole un bœuf… », etc.
Je ne connais personne qui n’ait rien à se reprocher. Et si de tel individus existent, j’aimerais autant qu’ils soient écartés du pouvoir, parce que la dernière fois que la France a été dirigée par des incorruptibles, ça ne s’est pas très bien fini. Montesquieu, qui fait de la vertu la première qualité des gouvernants, pense que, même en matière de vertu, il faut de la mesure.

La justice a inventé la prescription, ce n’est pas pour rien. Au terme d’un délai raisonnable et inversement proportionnel à la gravité du délit ou du crime, la société oublie, renonçant ainsi à la sanction et à la réparation. D’abord parce que les faits sont trop anciens pour être établis avec certitude, ensuite parce que la personne qui comparaîtrait devant un juge ne serait pas tout à fait la même que celle qui, quinze ans plus tôt, avait fauté. En 2000, au moment des faits allégués, Cahuzac n’est pas le futur ministre du Budget, mais un jeune député qui entame à peine sa carrière politique.
Peu m’importe, comme citoyenne et comme journaliste, que ce compte ait ou non existé. Si Mediapart n’a rien d’autre qu’une non-déclaration, l’affaire est close ou aurait dû l’être avant de commencer. Mais non ! Puisqu’« on a le droit de savoir », la presse nous narre par le menu la vie de Cahuzac. Rien de privé, bien sûr, pas de ragots, juste des informations d’intérêt public sur ses goûts et revenus. Eh bien, ma bonne dame, il a beau avoir une tête d’austère qui se marre pas, il aime bien la grande vie, le luxe et les montres qui coutent un bras. Avant de faire de la politique à plein temps, il a gagné de l’argent, et pas en secourant le tiers-monde, en posant des implants capillaires. Le Monde se désole de la collusion entre gauche caviar et droite bling-bling. C’est vrai, moi qui croyais qu’à gauche, on n’aimait pas ça, l’argent…

Le plus dégoûtant, c’est que les moyens employés par Mediapart n’aient pas fait hurler la profession. On croyait être allé assez loin dans la dégueulasserie avec l’espionnage de Liliane Bettencourt par son majordome, méthode validée par la justice. Avec le document sonore diffusé par Mediapart, on franchit une étape dans l’ignominie sous couvert de transparence. S’il est authentique, il est à vomir. Jugez plutôt : en 2000 un notable socialiste du Lot-et-Garonne a une conversation téléphonique avec Cahuzac. Après avoir raccroché, celui-ci fait une fausse manœuvre et rappelle son interlocuteur sans s’en rendre compte, alors qu’il parle à un tiers (du fameux compte). La conversation est donc enregistrée sur le portable du notable. Lequel, tel un joueur qui mise sur un cheval inconnu, la fait copier et déposer chez un notaire. Beurk ! Disons le haut et fort: si, pour nous informer des manquements de ceux qui nous gouvernent, il faut recourir à de tels agissements et à de tels personnages, nous ne voulons pas savoir ! Parfois, l’ignorance est un droit de l’homme.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

Et jusqu’au 31 décembre, bénéficiez de 5 € de réduction sur pour un premier abonnement classique (1 an ; papier + web) avec le code de réduction NOEL, soit 54 €. Profitez-en pour en faire profiter vos proches pour Noël grâce à notre abonnement cadeau.

 

*Photo : Parti socialiste/ Mathieu Delmestre.

L’air de la calomnie : même si on perd, on gagne à tous les coups

10

Supposons, rien qu’une seconde, que Jérôme Cahuzac soit la victime innocente de calomniateurs, et que son compte bancaire migrateur de Genève à Singapour n’ait pas plus d’existence que le monstre du Loch Ness. Comme nous vivons dans un Etat de droit, il ne fait aucun doute, dans cette hypothèse, que les corbeaux à carte de presse seront sévèrement punis, et que le ministre délégué au budget obtiendra réparation morale et matérielle pour le préjudice subi. Cela, c’est la théorie, bien éloignée de la réalité.

Pendant que la justice, saisie par le calomnié, va se mettre en mouvement avec une sage lenteur, et se prononcer sur la plainte de Cahuzac contre Mediapart dans six mois, au plus tôt, le ministre est entré dans l’ère du soupçon à son égard. Comme il ne peut pas apporter immédiatement la preuve d’une non existence – qui le pourrait ?- les sbires d’Edwy Plenel peuvent plastronner à loisir. La rumeur court, court, comme dans l’aria célèbre du Barbier de Séville où l’on voit le pauvre diable, sous cette arme redoutable, tomber terrassé (bis). À supposer que la XVIIème Chambre correctionnelle du TGI de Paris condamne Mediapart dans cette affaire, elle ne serait pas close pour autant, car cet organe de presse en ligne interjetterait appel, ce qui permettra à la rumeur de continuer à se répandre. Et si c’est nécessaire, on ira en Cassation et, avant que la Cour ne se prononce, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts.

La fortune politique des socialistes, et par conséquent celle de Cahuzac aura peut-être tourné et, comme diraient les Allemands, on ne s’intéressera alors qu’au nouveau cochon qui s’est échappé dans les rues du village. La réparation, si elle a lieu, ne réparera rien du tout car survenant hors délais : le temps politique et le temps judiciaire ne marchent pas au même rythme. Peut-être serait-il judicieux de légaliser à nouveau la pratique du duel, qui dissuaderait les calomniateurs, généralement dépourvus de courage physique, de se livrer à leur petit jeu de massacre à sens unique.

Si Jérôme Cahuzac est un menteur, mettons que je n’ai rien dit.

Causeur n°54 confesse les catholiques

Il ne fait pas toujours très bon être catholique en France. Comme nous le rappelle notre Elisabeth Lévy nationale, la fille aînée de l’Eglise voudrait jouir sans entraves et renier l’identité de ses parents, qui en imaginant un « mariage pour tous », qui en confondant épiscopat et office HLM du haut de son ministère du logement, qui en traquant les dernières miettes de christianisme subsistant dans les calendriers au nom de l’égalité. Drôle d’égalité qui voudrait que la moindre atteinte à la religion musulmane soit entachée d’ « islamophobie » et le plus nunuche des blasphèmes antichrétiens drapé du saint suaire de la provocation avant-gardiste. Une « deux poids deux mesures » visiblement entériné par la jurisprudence puisque « les tribunaux, quand ils sont saisis, estiment que la religion majoritaire doit avoir le cuir plus épais que les autres » nous précise notre rédactrice en chef. Et pour ne rien gâcher, on nous explique que l’Apocalypse arrive le 21 décembre, d’après une prophétie maya !

Quoique les païens soient très minoritaires au sein de la rédaction, nous vous conseillons d’assaillir notre boutique en ligne pour profiter sans tarder de notre dossier « Cathos : une majorité opprimée ? ». Comme de bien entendu, deux entretiens de fond ponctuent nos pages centrales : Mgr de Rochebrune, dirigeant de l’Opus Dei France, explique à Jacques de Guillebon et Gil Mihaely comment l’Œuvre tente d’influencer le pouvoir politique en diffusant ses préceptes moraux, dans un esprit « démocrate et républicain », loin des fantasmes qu’elle alimente sur son propre compte. Et l’historien Jean-Louis Schlegel, auteur d’un essai de référence sur les chrétiens de gauche, revient sur l’histoire et le présent de cette espèce en voie d’extinction.

En parlant de faucille, de marteau et de goupillon, Jérôme Leroy, rouge comme du vin de messe, se souvient de son héritage familial proche de la JOC pour nous trouver « 33 raisons d’être catholiques », un chiffre christique qui ne doit rien au hasard. Qui dit engagement politique catholique ne dit pas forcément chaisières versaillaises, c’est ce que nous démontrent Jacques de Guillebon et Théophane Le Méné. Le premier en refusant les deux écueils de ses coreligionnaires, modernistes ou intégristes. Le second en pointant du doigt la tartufferie des bouffeurs de curés, dont la moraline s’accommode fort bien des positions de l’Eglise sur les roms alors qu’ils ne lui reconnaissent aucun droit de cité dès lors qu’elle pose la moindre pierre dans son jardin libertaire.

Pour ne pas faillir à notre réputation d’indécrottables râleurs, notre nouveau  paroissien Jean-Luc Allouche, qui a notamment fait ses armes à Libération, déplore la dilution de la liturgie catholique dans la niaiserie du « marketing new age ». Un enterrement catho qui se conclut par « Ce n’est qu’un au revoir, mon frère », il faut le lire pour le croire ! « Sans le latin, que la messe nous emmerde » fredonnait l’autre…
Sur des terres de mission où l’on malmène le français, Tefy Andriamana a enquêté auprès des curés de banlieue pour prendre le pouls des missionnaires perdus entre mosquées et loubavitch. « Mon curé chez les Rmistes  » : plus poignant et tout aussi instructif que le film de Robert Thomas !

Ceux que l’hostie indispose trouveront leur pain quotidien, pardon mensuel, dans nos pages actualités, particulièrement éclectiques ce mois-ci. Elisabeth Lévy et votre serviteur ont interrogé Philippe Cohen après la parution de sa biographie de Le Pen coécrite avec Pierre Péan. Un entretien sans concessions autour du FN, de la gauche française et de la cécité des Torquemada antifascistes !

Grâce à Georges Kaplan, vous apprendrez que les emprunts russes du siècle dernier ont fait des petits, la dette des Etats pouvant vous offrir une parfaite monnaie de singe si vous avez quelques économies à perdre. Mêlant actualité et littérature, Jean-Luc Allouche a questionné A.B Yehoshua au lendemain du cessez-le-feu entre le Hamas et l’Etat hébreu, l’écrivain israélien défendant le principe de deux Etats voisinant en paix. Outre-Manche, notre correspondante Agnès-Catherine Poirier évoque l’hypocrisie des journaux à sensations qui tiennent dur comme fer à leur indépendance, confondant liberté et diffamation. Heureusement que tout cela se passe à Londres… À Paris, c’est Jérôme Cahuzac qu’un journal sans peur et sans reproche crucifie sans autre forme de procès, ce qui inspire un édito remonté à notre chère Elisabeth.

Cerise sur le gâteau, le catéchumène avide de nourritures terrestres pourra se jeter sur notre foisonnante rubrique culture. Des trente ans de la mort d’Aragon à l’hymne rabelaisien chanté par Périco Légasse, il y en aura pour tous les goûts. Y compris pour les nombreux lecteurs des deux Nicolas « têtes à claques », Bedos et Rey, dont Arnaud Le Guern estime les œuvres dignes des derniers Goncourt. De quoi mettre à quia l’intransigeant Thierry Marignac qui publie une belle édition des poèmes traduits d’Essenine, Tchoudakov et Medvedeva, trois âmes soviétiques damnées. Pour conclure, faisons place nette aux anticonformistes. Tandis que Thomas Morales se réjouit de l’hommage tardif rendu à Arletty par la Cinémathèque Française, Basile de Koch dissèque le parcours de l’inclassable Fontenoy, passé de Dada à la LVF. Un collabo au physique de Gérard Philipe, voilà qui ne justifiait rien de moins qu’une biographie signée Gérard Guéguan.

Dernier exercice spirituel : n’oubliez pas les chroniques mensuelles de François Taillandier et Roland Jaccard avant de faire vos prières du soir !

Tout cela pour la modique somme de 6,50 € (livré chez vous) en vous rendant sur notre kiosque en ligne. Et puisque c’est bientôt Noël, l’abonnement classique d’un an à Causeur (11 numéros + l’accès à tous les articles du site) ne coûte que 54 € ce mois-ci à tous les nouveaux abonnés (au lieu de 59 €),  avec le code NOEL.

Une bonne occasion d’offrir un abonnement à l’un (ou plusieurs !) de vos proches en optant pour la formule d’abonnement Cadeau.

Ou tout simplement de vous offrir cet abonnement à prix spécial Noël, parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même !

   

La fringale de votre vie

3

rodolphe terrines paquin

Avant de commencer à lire Terrines, l’ouvrage du chef Rodolphe Paquin qui vient d’être publié aux éditions Kéribus, il convient de prendre quelques précautions. Assurez-vous de disposer d’un charcutier de qualité près de chez vous ou du lieu où vous aller débuter votre lecture, vous aurez besoin de vous y rendre de toute urgence dès le premier tiers du livre en moyenne. Il est par exemple vivement déconseillé de le lire dans un train : le besoin insurmontable de vous nourrir ne pourra pas être comblé par les sandwichs en carton de la SNCF et vous risquez d’entrer dans une rage incontrôlable.
Vous pouvez sinon vous entourer de beaux morceaux d’andouille, de jambon, de lard, de rillettes, que vous aurez trouvés chez votre charcutier-tripier avant de tourner la première page. Dans tous les cas, nous vous conseillons de réserver une table au Repaire de Cartouche, le restaurant de Rodolphe Paquin, pour le soir même, vous aurez l’assurance de pouvoir combler la faim gargantuesque éveillée par Terrines.

La présentation du chef par Marie-Odile Briet dresse le portrait d’un homme élevé dans la campagne normande, au milieu des produits qu’il affectionne et dont il tire le meilleur. L’auteur nous sert l’image d’Épinal du garçon de ferme habitué à l’économie et au respect de la nature. Ce serait dans ces tendres années qu’il aurait tout appris, d’ailleurs les tables où il a fait ses armes sont passées sous silence. Quand on voit le bonhomme, et sa stature imposante, on l’imagine plus volontiers aux travaux des champs qu’à l’école hôtelière, pourtant, il a connu les deux.
Le décor est planté : cochonnaille, gibier, chef du cru. Alors, faisons des terrines.
Le prologue se poursuit, pour la bonne cause. Quelques pages d’une clarté pédagogique rare détaillent les produits à choisir, les ustensiles à employer, les méthodes à maîtriser, avec photos à l’appui : du tutoriel de qualité.

Là, les choses se corsent, une quarantaine de recettes de terrines vont être détaillées sous vos yeux. Si vous avez un saucisson sous la main, mordez tout de suite dedans.
Rodolphe ouvre sur du basique : terrine de campagne. Puis c’est cochon, andouille, figatelle, rillette, tête de cochon, boudin, couenne. À cet instant, si tout va bien, non seulement vous avez faim, mais vous avez soif.

Ne vous dirigez pas tout de suite vers les dernières pages qui conseillent les vins (tous nature) à boire avec ses terrines, la suite va vous permettre de souffler, et il ne faudrait pas gaspiller vos forces. Un peu de poisson : terrines de lotte, sole, raie, sardine… Quelques légumes pour les fibres : haricots, poivrons, aubergines.
Si vous avez résisté jusque là, il s’impose peut-être de vous servir enfin un grand verre de vin. Vous avez besoin de souffle et de vous rafraîchir le palais. Nous vous conseillons un muscadet Amphibolite nature grâce auquel vous devriez atteindre la fin de l’ouvrage.
Un caillé de brebis sert de transition vers les gibiers : sanglier, cerf, chevreuil, colvert, grouse… Vos mains tremblent, vous seriez prêts à manger n’importe quel animal qui passerait près de vous.

Viennent les terrines sucrées, plus originales, tout aussi ragoutantes, mais également rafraîchissantes alliant acidité et douceur : coing, agrumes, chocolat, poire…
Pour finir, le chef conseille quelques accompagnements depuis les pommes de terre jusqu’aux cerises au vinaigre en passant par les petits légumes et le chutney d’oignons.

Les photographies de Pierre Javelle sont si belles et réalistes que l’éditeur nous annonce qu’une douzaine de livres ont déjà été mangés par des lecteurs.
Vous savez maintenant réaliser vous-même de superbes terrines, hélas, il faut les laisser réfrigérer au moins douze heures avant de pouvoir les consommer. Si vous n’avez suivi aucun de nos conseils préalables, vous faites sans aucun doute face à la plus grosse fringale de votre vie. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous a pas prévenu.

Rodolphe Paquin, Terrines (éditions Kéribus)

Le Repaire de Cartouche,
8, Boulevard des Filles du Calvaire 75011 Paris
01 47 00 25 86

*Photo : garryknight.

Au commencement étaient les Ramones

12

ramones geant vert

Imaginons que, pour des raisons d’âge ou de simple distraction, vous ayez raté le mouvement punk. Voici pour vous un plaisant cours de rattrapage : Blizkrieg Bop, Histoire du punk en 45 tours.

L’auteur, Géant Vert, connaît son affaire : il est lui-même une figure de la scène punk-rock française. Il y a plus de vingt ans, un de ses groupes, Karbala 413, avait même ambiancé une des premières fêtes de Jalons – à l’instar d’autres formations méconnues comme Warum Joe ou les Rabbins volants.

Ici, tel un nouveau Michelet, il nous livre son Histoire personnelle du punk : un phénomène musical qui, en 1976, est venu remettre un peu de désordre dans un rock’n roll institutionnalisé, c’est-à-dire agonisant.

Grâce à un habile chapitrage chronologique, Géant vert remet les pendules à l’heure et le clocher au milieu du village : au commencement du punk étaient les Ramones, et non pas les Sex Pistols ![access capability= »lire_inedits »]

M. Vert fait justice de la grotesque vulgate entretenue par les moines-copistes qui nous servent de journalistes ; la musique punk aurait été inventée par Malcolm McLaren,  démiurge des Pistols, dans une friperie hype de Londres, en même temps que l’épingle à nourrice…

Foutaise ! Quel que soit le respect dû à l’œuvre des Pistols et surtout aux riches personnalités de Sid Vicieux et Johnny Pourri, leur groupe n’est ni l’initiateur ni le plus représentatif du courant punk.

Leur fin foireuse était inscrite dans leurs débuts en fanfare orchestrés, trois ans plus tôt, par le dandy faiseur de King’s Road.

La « provocation commerciale » à la mode McLaren, c’est Le Scorpion et la Grenouille de La Fontaine : une alliance contre nature qui ne dure même pas le temps de traverser la rivière. Et puis, d’abord, un groupe punk, un vrai, ne se recrute pas sur casting !

Voyez plutôt les faux frères Ramones : quatre paumés du Queens à la dérive entre drogue, HP et pré-délinquance, mais unis par le goût du rock ultra-violent, décident de monter leur groupe avant même de savoir jouer. Ça  c’est du CV !

À l’époque, le rock est sinistré. Les Stones ne roulent plus que pour amasser du blé, et même les Who ne savent plus trop qui ils sont. En fait de relève, on a le choix entre un post-rock post-hippie dégoulinant et les boursouflures pseudo-symphoniques du « progressive rock » (sic). Il est temps de secouer le cocotier !

Comme son titre l’indique, Blitzkrieg Bop, premier single des Ramones, est le manifeste d’une guerre-éclair : celle que va mener le mouvement punk contre l’invasion de la soupe au sirop. Nos quatre héros dézingués donnent l’assaut aux cris de Hey ho, let’s go ! Sur cette base programmatique simple, avec trois instruments et deux accords, ils vont réinventer le rock.

Leur arme fatale : des chansons qui n’excèdent pas deux minutes  (pour les plus bavardes), exécutées à 100 à l’heure tous amplis dehors. Un concert des Ramones, c’est une trentaine de titres enchaînés en une heure dans un boucan d’enfer, sans temps mort ni même la place pour le moindre applaudissement. Seule une oreille exercée peut y distinguer les « One, two, three, four ! » qui ponctuent les changements de morceau.

Quant à identifier ceux-ci, une seule solution : se frayer un chemin, entre pogoteurs et canettes, jusqu’aux toilettes. Là, l’amateur éclairé pourra enfin goûter les harmonies subtiles de Sheena is a punk rocker ou The KKK took my baby away.

Mais qu’importe ! Le spectacle, dans ces grand-messes, c’est la communion entre le groupe et son public. Un soir, à la Mutualité, j’ai ainsi vu débarquer, en file indienne et en fauteuils roulants, des dizaines de fans handicapés autant que survoltés. Fort civilement, leurs collègues valides leur ont laissé devant la scène un vaste arc de cercle où ils purent à loisir pogoter entre eux, fonçant les uns sur les autres dans leurs fauteuils  transformés en stock-cars.

Toute la joyeuse violence de l’esprit Ramones était dans de tels instants de grâce, aujourd’hui disparus, hélas ! Quinze ans après la dissolution du groupe puis la mort de ses trois membres fondateurs, il est conseillé plutôt d’aborder l’œuvre ramonesque à travers leurs albums studio − qui semblent déjà enregistrés en live.

Le néophyte découvrira une musique dont le minimalisme revendiqué n’exclut pas la recherche : sous le speed, un fond mélodique étonnamment enjoué, voire fleuri. Les Ramones sont des enfants rebelles, mais pas seulement du rock : de la pop aussi, et même du folk (voir leur fameuse reprise de My Backpages, la chanson la plus réac de Bob Dylan.)

Leurs textes, à propos, sont autrement plus décoiffant que les proclamations anarchistes de cour de récré à la Pistols, sans parler des provocs droidelhommistes de nos redoutables Bérurier Noir.

Politiquement, les Ramones jouent volontiers aux fachos bellicistes décidés à tuer du coco (Rocket to Russia, Commando), voire aux vétérans fêlés qui ne songent qu’à en découdre (« If you think you can, come on man / I was a green beret in Vietnam »)

Pour le reste, tantôt ils se racontent, non sans crédibilité, en junkies psychotiques (Go Mental, I wanna be sedated, Acid Eaters), tantôt ils revendiquent le crétinisme comme d’autres l’antiracisme (Cretin Hop, Pinhead).

Mais c’est dans leur dernier album, judicieusement intitulé Adios Amigos ! (1995), que les Ramones résument le mieux l’inadaptation ontologique qui leur sert de weltanschauung : « When I see the price that you pay / I don’t want to grow up ! »

C’est ça, le punk version Ramones : des Peter Pan en Perfecto, Converse et jeans troués aux genoux.

Bon, avec tout ça, je n’ai rien dit des 79 autres singles répertoriés par le Géant ; et alors ? Ceci n’est pas une note de lecture, au contraire : c’est une incitation à lire.

Libre à chacun, dans ce Panthéon Géant, de retrouver ses dieux lares : Stranglers, Damned, Heartbreakers, Buzzocks, Blondie ou même Clash…

Enfin quand même, il y a des limites ! Blondie, c’est classieux et tout ce qu’on veut, mais sûrement pas punk ! Les Clash, ce serait plutôt le contraire − et même ni l’un ni l’autre : du trotskommercial qui se la pète !

Dans le genre engagé, on peut préférer le tardif Rage against the Machine (1990-2000) qui, pour être catalogué « Nu Metal », n’en crée pas moins un authentique hymne punk avec Killing in the name of et son entraînant refrain « Fuck you, I won’t do what you tell me ! »

Quant à moi, je place plus haut encore les Dead Kennedys, dont la radicalité politique était harmonieusement tempérée par un recours permanent au second degré (California Über Alles, Too drunk to fuck…) D’ailleurs, ne leur ai-je pas rendu l’hommage qui s’imposait en baptisant le groupe de rock de Jalons les Dead Pompidous ?

Mais assez de me justifier ! Qui serais-je pour écrire sur le punk, si je me souciais de l’avis des autres ? Comme disait, dès 1971, ce protopunk de Dirty Harry : « Les avis, c’est comme les trous du cul : tout le monde en a un. »[/access]

Blitzkrieg Bop, Histoire du punk en 45 tours, Géant Vert, Hoëbeke éd., 175 pages, 25 euros.

*Photo : I’m Heavy Duty!

L’Amour à cheval en DVD : Rendons justice à Pasquale Festa Campanile !

3

Une jeune veuve, forcément irrésistible puisqu’elle est interprétée par Catherine Spaak, découvre que son mari se livrait à des turpitudes sexuelles inimaginables pour elle. Décidée à se venger, elle achète la Psychopatia Sexualis de Krafft-Ebing. Fascinée par ce catalogue des perversions sexuelles, elle décide de les expérimenter avec l’assiduité d’une écolière qui a pour unique objectif d’obtenir son bac avec mention. Elle demande d’ailleurs à ses partenaires occasionnels de la noter, ce qui témoigne d’une ingénuité charmante. Mais la véritable extase érotique, elle la découvrira en chevauchant un homme, à l’instar du philosophe Aristote se livrant voluptueusement à la courtisane Phyllis qui en faisait sa monture préférée.

Après avoir transgressé un ultime tabou – découvrir sa nudité sur une autoroute italienne – elle convole avec un jeune médecin, Jean-Louis Trintignant, lecteur de Freud, que les caprices de Catherine Spaak ne désarçonnent pas. Bien au contraire, il trouve délicieux qu’une jeune femme brise avec une telle grâce les interdits. Nous partageons son émerveillement. Et, pour tout dire, alors que nous tenions Pasquale Festa Campanile pour un cinéaste grivois un peu complaisant, nous sommes prêts à réviser notre jugement. Dorénavant, nous serons à l’affût de ses films d’autant qu’ il a choisi ses actrices avec un goût infaillible (Ornella Mutti, Catherine Spaak, Laura Antonelli, Virna Lisi, Senta Berger…) et qu’ il a eu pour maîtres Luchino Visconti et Dino Risi.

L’Amour à cheval  que nous venons d’évoquer, date de 1968, décidément une année faste. Mais il ne fut pas distribué en France, le spectacle se déroulant alors plus dans la rue que dans les salles obscures. Il est temps de le découvrir en DVD. Vous avez aimé Le Fanfaron de Dino Risi ? Impossible que vous restiez insensible à la légèreté de L’Amour à cheval ! Mais si vous placez Antonioni au-dessus de tout, alors passez votre chemin !

 

catherine spaak

Deux ou trois choses que je sais d’Oscar Niemeyer

oscar niemeyer pcf

Oscar Niemeyer est mort à 104 ans. Le communisme conserve, apparemment. Ce désir qu’on a, chevillé au corps, de ne pas mourir avant d’avoir vu une société où le libre développement de chacun sera la condition libre développement de tous.

Oscar Niemeyer est mort à 104 ans. Ce qui dément l’idée poujado-prudhommesque que le goût pour les révolutions, l’égalité et les mondes meilleurs, ça passe en vieillissant. Ca ne passe jamais parce que pour Niemeyer, il n’y avait nulle réconciliation possible avec monde-là sauf par la beauté et l’égalité, ces deux passions qui ne sont contradictoires que pour ceux qui veulent être heureux tout seuls.

Oscar Niemeyer a construit le siège du PCF, place du Colonel Fabien, alors qu’il avait fui en 1964 la dictature militaire au Brésil et s’était réfugié en France. C’était la France de De Gaulle. Comme quoi, il y a militaire et militaire. À se demander si ce n’était pas plus facile de trouver l’asile politique dans la France du Général que dans celle de Manuel Valls. En même temps, c’était Malraux qui était ministre de la culture et qui lui a obtenu le décret pour travailler en France. Autre temps, autre mœurs.

Oscar Niemeyer a conçu le siège du PCF comme un drapeau déployé au vent. Avec la coupole comme un ventre de femme. Je me demande ce qu’il a pensé quand Robert Hue a loué l’endroit pour y faire un défilé Prada. Peut-être que ça l’a rendu triste. Peut-être que ça l’a amusé. Le Brésil et les jolies filles, ça va ensemble. Et puis on ne voit pas pourquoi le marxisme serait incompatible avec la lingerie, au contraire. Si ça se trouve, ce soir là, deux ou trois mannequins ont pris leur carte au PCF et sont en train d’infiltrer, depuis, les milieux de la haute couture. Comme ça, le jour du grand soir, ce sera robe cocktail et smoking sur les barricades.

Oscar Niemeyer a participé, au milieu de la savane, du cerrado, à la construction de la capitale de son propre pays, Brasilia.  Ex nihilo. Il y aura tout de même eu, dans ce vingtième siècle sinistre, quelques utopies concrètes, quelques exemples de prométhéisme heureux.

Oscar Niemeyer disait : « Apprenez à connaître la vie, la souffrance, la misère des hommes, lorsque vous aurez appris cela peut-être que vous commencerez à faire de la belle architecture ». On dirait que la leçon a été très moyennement retenue puisque désormais, quand on se promène dans les quartiers d’affaires que l’on trouve désormais dans toutes les villes françaises et qui sont  calqués sur ceux de la Défense, on a l’impression d’être nulle part.  D’ailleurs, on n’est nulle part. On n’est nulle part partout désormais dans une planète unifiée par la marchandise.

Dans la courbe d’une colline, Oscar Niemeyer voyait une courbe de femme allongée sur le côté. Et dans la courbe de la femme, celle d’une architecture. Ce n’est pas le Verbe qui se fait chair avec Niemeyer, c’est le béton. Miracle de la sensualité, épiphanie du désir.

Oscar Niemeyer a  fait partie des architectes du siège des Nations Unies à New-York. De Gaulle appelait l’ONU « le machin ». Il n’empêche, après l’utopie concrète de Brasilia, l’internationalisme concret. Les Nations-Unies auront au moins inventé un bel oxymore, « soldats de la paix ». Et puis finalement, l’ONU,  c’est comme le communisme. Ce n’est pas parce que ça n’a pas encore fonctionné que l’idée est mauvaise.

Oscar Niemeyer, s’il avait été architecte dans les pays de l’Est, la face du monde en eût peut-être été changée. C’est la même histoire que la taille du nez de Cléopâtre chez Pascal. Une belle idée dans des vilains bâtiments, c’est fichu d’avance.

Oscar Niemeyer racontait : « Je me souviens de ce moment où, la construction du siège du PCF terminée, Thorez, le secrétaire du Parti, m’a demandé : « Oscar, j’ai une vieille table qui m’a accompagné toute la vie. Est-ce que je peux la mettre dans mon bureau ? » Comme architecte, je n’avais jamais entendu une preuve de respect du travail d’autrui aussi délicate et juste. » C’était en 2007, dans une interview à L’Huma. Pas un communiste français n’aurait osé citer Thorez comme ça, en 2007. En public, en tout cas.

Oscar Niemeyer était un communiste qui a construit de magnifiques églises : la cathédrale de Brasilia, l’église de la Pampulha à Belo Horizonte. Rien n’est simple.

Oscar Niemeyer avait un atelier qui donnait sur la plage de Copacabana avec ses jolies filles qui jouent au beach-volley. On peut penser que son fantôme y dessine toujours leurs courbes en attendant l’avènement d’un communisme poétique, sexy et balnéaire.

*Photo : sputnik 57.

Nationalisations : le retour du mort-vivant

51
montebourg florange nationalisation

montebourg florange nationalisation

On pourrait penser, à propos de l’affaire de Florange, que la déculottée subie par Arnaud Montebourg est intégrale. Finalement, comme il a été raconté partout, il a perdu la bataille sociale et la bataille politique. Au point qu’il était décidé à démissionner, ce dont l’ont finalement dissuadé l’Intersyndicale et son leader Edouard Martin. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier facile qu’être ministre du Redressement productif dans un gouvernement furieusement court-termiste, qui ne veut plus d’industrie,et se soucie bien moins de cables d’acier que de règle d’or.

Montebourg a donc perdu la bataille sociale : l’accord finalement conclu avec Mittal est largement bénéficiaire pour ce dernier. Il devait tout perdre, il s’en tire avec  un investissement de 180 millions d’euros sur 5 ans (une paille pour la 21ème fortune mondiale) et une promesse de redévelopper la filière froide sur le site en préservant l’emploi. Les hauts-fourneaux resteront donc éteints. Mittal acceptait même un vague projet Ulcos, financé par la sidérurgie et l’Europe afin de produire de l’acier moins polluant en captant le CO2.

Seulement, Mittal n’a même pas attendu le délai de décence pour signifier que ce projet, malgré l’accord signé, ne l’intéressait plus. Comme le dit Edouard Martin : « Mittal a enfumé tout le monde et soit Jean-Marc Ayrault est un imbécile, soit il est complice. » On va donc attendre, du côté de gouvernement, qu’un Ulcos 2 se mette en place aux calendes grecques, quoiqu’on devrait peut-être dire désormais aux calendes bruxelloises : étant donné la situation hellène, même ses adjectifs n’inspireraient pas confiance aux investisseurs.

En apparence, Montebourg a aussi perdu, de surcroît, la bataille politique : on l’a laissé mener les négociations tout seul comme un grand, on lui a laissé faire les petits gestes qui marquent,  les croissants apportés aux ouvriers comme prononcer les grands mots « nationalisation » et entamer un choc frontal avec l’homme d’affaire indien ; « Mittal n’a rien à faire en France ». Et pourtant, quand l’heure de vérité est venue, il a été claire que c’étaient Hollande et Ayrault qui reprenaient le dossier et déjugeaient pratiquement en direct leur ministre.

Mais cela signifiait aussi et surtout que dans la bataille idéologique qui traverse le PS de gouvernement, la gauche interventionniste façon Montebourg perd sa bataille devant la gauche sociale-libérale façon Ayrault. Dans cette bataille idéologique, heureusement que le PS n’est plus en train d’élire son premier secrétaire sinon le congrès de Reims et la guerre civile à l’UMP feraient figure d’aimables bluettes en comparaison.

Pourtant, mais cela se mesurera sur une durée plus longue, Montebourg a remporté une victoire dans l’ordre du symbolique. Nous n’avons pas dit une victoire symbolique, mais une victoire dans l’ordre du symbolique. Il a fait tomber un tabou. Celui du mot « nationalisation ». Vous pouvez lui accoler  l’adjectif « temporaire », ou encore remplacer ce dernier par « partielle » ou encore mixer ces deux restrictions, n’empêche : on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas. Que ce n’était pas inimaginable, finalement. Qu’il fallait voir.

Madame Parisot, elle, faisait semblant de ne pas comprendre, faisait la grosse voix et parlait d’expropriation, de vol, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Mittal ne paie pas ses impôts en France mais c’est une autre histoire. On a vu, autour de cette idée de nationalisation, des grands noms de la droite colbertiste, comme Henri Guaino se rallier à l’idée et même y accoler le nom de l’ancien président, qui n’aurait pas été hostile au principe. Les gaullistes, s’il en reste, de même que les libéraux les moins dogmatiques savent très bien, eux aussi, que le volontarisme est indispensable pour faire contrepoids à la dérégulation généralisée. On peut même ainsi parier que si on avait demandé son avis à Obama, il aurait dit  «Why not ?»

Or les plus anciens d’entre nous savent que le mot nationalisation, on ne l’avait pas entendu depuis le milieu des années 80. Qu’il ne traînait que dans les congrès du PCF (et encore pas chez tous les communistes), de la LCR et de LO.  Et voilà qu’en 2012, tout le monde a été sommé de se positionner face à cette idée archaïque qui soudain redevenait d’actualité et paraissait même une solution rationnelle parmi d’autres.

On nous objectera, avec raison, qu’Arcelor ne sera pas nationalisé après le bras de fer de Florange.

Tant pis, tant mieux. Mais le simple fait qu’il en ait été question est, répétons-le, la victoire dans l’ordre du symbolique de Montebourg et de tous ceux, de tous les bords de l’échiquier politique, qui commencent à comprendre que s’il n’y a plus de mots tabous pour flexibiliser le code du travail ou bouleverser le code civil, il n’y en a plus non plus pour mettre au pas, ou réguler, soyons gentils, les entrepreneurs qui se servent de l’industrie et de l’emploi comme d’une variable pour maximiser leurs profits.

On souhaite, et pour tout dire, on prédit tous deux, que le mot nationalisation connaîtra la même bonne fortune que ses ascendants directs, la démondialisation et le protectionnisme. Une fois que le mot est lancé, il suivra son bonhomme de chemin. On sera encore plus explicite en disant qu’il suivra son chemin avec ou sans Arnaud Montebourg.

*Photo : Parti socialiste/Mathieu Delmestre.

Le mariage gay, 5 ans après

97
homoparentalite mariage gay

homoparentalite mariage gay

Imaginons ce que pourrait écrire un journal dit progressiste dans cinq ans, au sujet de la loi sur le « mariage pour tous ». Rubrique société, Inrocks (ou Libé…), janvier 2018.

Chez les Lardier-Pinson, c’est la fête. Aujourd’hui, la loi qui a permis aux lesbiennes, gay, bi et trans de se marier a cinq ans. Charlène se souvient de sa joie à l’annonce de la promulgation du texte : « avec Aurélie, ma compagne d’alors, on a hurlé comme des folles. On a été prévenues par Facebook d’un kiss-in géant devant Notre-Dame, pour montrer aux cathos qu’on avait gagné. On y a été. Les cathos rasaient les murs. On leur jetait des œufs et de la farine, car quand même, la religion, c’est l’intolérance. Tout le monde se roulait des pelles, c’était trop. » Peu de temps après, Charlène épousait Aurélie. Encore quelques mois, et elle accouchait de Lulu, conçu en Belgique par insémination artificielle, grâce à un don anonyme. Un adorable bambin aux cheveux tout bouclés.

« Quand on a eu son nom sur notre livret de famille, on était hyper fières, s’attendrit la jeune femme, en exhibant le document. Lulu, né de Charlène N. et d’Aurélie E., c’est classe, non ? » Deux ans après, le couple divorce. Le partage de la garde se fait sans trop de mal. Et puis Charlène est tellement accaparée par son travail de permanente LGBT : « heureusement, avec la crèche, l’allocation parent isolé, le relais de quartier subventionné par la mairie et mes parents, j’arrivais bien à m’en sortir. Finalement, Lulu et moi, on se retrouvait surtout pour les moments privilégiés, pour que je lui raconte des histoires avant de s’endormir, pour faire des câlins ».

L’année dernière, Charlène a rencontré Virginie, chargée de communication au ministère de la Culture. Le coup de foudre. « Il a fallu expliquer à Lulu que Maman Aurélie n’était pas remplacée, ça a été un moment un peu délicat à passer », explique Charlène pudiquement. Les deux amoureuses comptent fermement se marier et avoir des enfants grâce à la PMA. « Le mariage, on est accro, disent-elles en riant. Lulu aura bientôt trois mamans et des tas de frères et sœurs, c’est formidable, hein mon chéri ? » Mais Lulu est reparti dans sa chambre, pour jouer avec son Kid-Ipad.

Hervé, Bébé Dad, Terry et Cam’

Au premier coup de sonnette, Hervé ouvre, sa petite Camille dans les bras. « Tu vas chercher ta casquette, Cam’, Bébé Dad t’emmène à Eurodisney. » Bébé Dad, c’est Bertrand, mari d’Hervé, papa lui aussi de Camille. Si Hervé ressemble à un trader, Bertrand fait plutôt dans les tatouages et les piercings. Un look qui détonne dans l’immeuble, un bâtiment cossu du quatrième arrondissement. Mais personne ne songe à s’en choquer, et surtout pas Takako, designer, qui habite en face avec son compagnon Julius (anciennement Juliette, précise-t-il sourire en coin). « Ici, tout le monde se connaît, a reconnu Takako croisé dans l’escalier. Mais on vit chacun sa vie, on se respecte ». Camille revient, jupette en cuir et tatouage carambar sur l’épaule. « Elle est dans sa phase Bébé Dad, en ce moment, plaisante Hervé. Elle veut tout faire comme lui. Mon lapin, Pap’Hervé doit se dépêcher aussi, il a un rendez-vous quelque part en ville. Fais bisou ». La gamine s’enfuit dans ses petites rangers cloutées.

Comme pour répondre à une interrogation muette, Hervé explique avec un petit rire : « cet après-midi j’ai un plan cul, comme au bon vieux temps. On est très ouvert entre nous, les sentiments sont très forts, et en même temps si on a envie de voir ailleurs, qu’est-ce qui nous en empêche ? De toute façon, on a Cam’, elle nous ramène toujours à la réalité, à ce qui nous unit. » Hervé nous laisse en compagnie de Terry, un garçon sérieux d’une vingtaine d’années, qui installe un plateau sur une table basse, chargé de tasses et d’une théière. Terry a d’abord travaillé chez Hervé et Bébé Dad comme jeune homme au pair, puis l’amour s’en est mêlé. « J’ai craqué pour les deux », avoue-t-il, tout sourire. Une ombre de tristesse passe cependant dans ses yeux bruns : « mes amoureux sont mariés, et moi je voudrais bien me marier avec eux aussi, mais ce n’est pas encore possible. On a rejoint le Collectif pour l’Amour sans Limites, et on espère que la loi passera bientôt. »

Il ne supporte pas d’entendre les arguments des anti-loi : « la haine, c’est moche », commente-t-il. Mais il se reprend bien vite. La jeunesse, c’est l’espoir.

C’est la crise…

5

Il y des signes qui ne trompent pas : c’est la crise. Les usines ferment, le nombre des sans-abri ne cesse d’augmenter, les politiciens s’agitent dans la confusion, Pôle emploi connaît des pics de fréquentation et les banquiers à chapeau melon et cigare se jettent du haut de leurs buildings. Mais des signes de ce désarroi apparaissent aussi çà et là dans les faits divers.

Ainsi, on apprenait il y a quelques semaines que le patron d’une supérette lilloise de l’enseigne Match a pris l’initiative de protéger sa viande avec des antivols apposés habituellement sur de l’habillement… L’AFP, qui s’est saisie de l’information suite à un article du quotidien 20 Minutes précise : « le procédé concerne des emballages d’entrecôtes, de faux-filet ou encore de steaks hachés d’une marque de produits vendus sous vide. »

Interrogé par l’agence, Jean-Louis Callens, secrétaire général en charge de l’aide alimentaire du Secours Populaire ne s’étonne pas de cette initiative… Il  s’est rappelé avoir sondé les plus démunis il y a deux ans, lorsque le programme d’aide de l’Union européenne était menacé. « Certains ont dit: si on n’a plus d’aide alimentaire on ira voler dans les magasins».

Dans le Nord-Pas-de-Calais, l’affluence aux distributions de nourriture du Secours Populaire sont en hausse de 13% en 2012. La prochaine étape sera t-elle l’exposition de la viande dans des chambres fortes ? Verra t-on bientôt des bouchers user de leurs couteaux effrayants contre leurs clients chapardeurs ?

 

Le droit de ne pas savoir

50
jerome cahuzac mediapart

jerome cahuzac mediapart

J’avoue tout mais, par pitié, pas eux ! Pas Mediapart ! Tout, même l’opprobre, plutôt que la torture démocratique et raffinée que les limiers d’Edwy Plenel aiment infliger à leurs contemporains. Il est vrai que je ne suis pas ministre, mais je dirige un influent magazine, c’était marqué dans Le Nouvel Obs.
J’ai rien fait, mais je dirai tout ! Oui, chers lecteurs, j’ai longtemps été titulaire d’un compte bancaire en Suisse, plus précisément à l’UBS. Comme Jérôme Cahuzac, si j’en crois Mediapart. Bien sûr, cela n’avait rien d’illégal, et ce compte était un vestige d’une précédente vie, quand je résidais et travaillais en Helvétie. Mais la concierge de la cousine de ma voisine de l’époque, celle qui m’avait dénoncé pour avoir sorti les poubelles un jour trop tôt (à Lausanne, on ne rigole pas avec ce genre de trucs), pourrait me balancer à Plenel. Alors, autant le confesser : ce compte, j’ai dû le conserver deux ou trois ans après mon départ de Suisse en 1996. Et peut-être, sait-on jamais, ai-je oublié de déclarer au fisc quelques centaines de francs (suisses) versés en rétribution d’une pige ici ou là. Si je l’ai fait, que mes compatriotes me pardonnent les quelques dizaines de francs (français) que j’aurais indûment soustraits aux caisses de l’État.

Je ne voudrais pas piquer le boulot des agences de « com de crise » qui se font payer, et cher, pour expliquer au moucheron englué dans une toile d’araignée médiatique ce qu’il doit dire. Mon avis, je le donne gratis: Cahuzac aurait dû envoyer bouler les confrères. Leur claquer le beignet sur le mode « Ça ne vous regarde pas ! ». Après tout, Mediapart n’a pas parlé d’évasion fiscale, ni de financement occulte : juste d’un compte non déclaré – et aussi des « origines douteuses » des fonds utilisés pour l’achat son appartement parisien, mais des « doutes », ça ne fait pas encore une info.
Supposons, pour la commodité du raisonnement, que tout soit vrai. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut nous faire que Cahuzac ait eu ou non un compte en Suisse ? Vous n’avez pas de mieux, comme came ? À vrai dire, pourquoi chercherait-on mieux puisque ça marche : vous accolez les mots « compte en Suisse » à un nom, et vous avez une « affaire Cahuzac » qui vous permet de passer en boucle à la télévision pour raconter, l’air modeste, comment vous fouillez dans les poubelles.

J’entends la rumeur gronder, le chœur des vierges s’affoler : « Affaires publiques… » « irréprochable… » « transparence… » « droit de savoir » – en clair de fouiner dans l’existence d’une personne, de braquer sa lampe sur les coins les plus reculés de sa vie, de traquer dans son passé la plus minime entorse à la morale: le genre de choses pas terribles, mais pas gravissimes, qu’on fait tous en négociant de petits arrangements avec sa conscience parce que moi, ce n’est pas pareil – moi qui avais réussi le tour de force d’être en découvert à l’UBS, si j’ai oublié quelques francs par-ci par-là, ce n’est pas pareil. « Et pourtant si, c’est pareil ! », reprennent les vierges : « Qui vole un œuf viole un bœuf… », etc.
Je ne connais personne qui n’ait rien à se reprocher. Et si de tel individus existent, j’aimerais autant qu’ils soient écartés du pouvoir, parce que la dernière fois que la France a été dirigée par des incorruptibles, ça ne s’est pas très bien fini. Montesquieu, qui fait de la vertu la première qualité des gouvernants, pense que, même en matière de vertu, il faut de la mesure.

La justice a inventé la prescription, ce n’est pas pour rien. Au terme d’un délai raisonnable et inversement proportionnel à la gravité du délit ou du crime, la société oublie, renonçant ainsi à la sanction et à la réparation. D’abord parce que les faits sont trop anciens pour être établis avec certitude, ensuite parce que la personne qui comparaîtrait devant un juge ne serait pas tout à fait la même que celle qui, quinze ans plus tôt, avait fauté. En 2000, au moment des faits allégués, Cahuzac n’est pas le futur ministre du Budget, mais un jeune député qui entame à peine sa carrière politique.
Peu m’importe, comme citoyenne et comme journaliste, que ce compte ait ou non existé. Si Mediapart n’a rien d’autre qu’une non-déclaration, l’affaire est close ou aurait dû l’être avant de commencer. Mais non ! Puisqu’« on a le droit de savoir », la presse nous narre par le menu la vie de Cahuzac. Rien de privé, bien sûr, pas de ragots, juste des informations d’intérêt public sur ses goûts et revenus. Eh bien, ma bonne dame, il a beau avoir une tête d’austère qui se marre pas, il aime bien la grande vie, le luxe et les montres qui coutent un bras. Avant de faire de la politique à plein temps, il a gagné de l’argent, et pas en secourant le tiers-monde, en posant des implants capillaires. Le Monde se désole de la collusion entre gauche caviar et droite bling-bling. C’est vrai, moi qui croyais qu’à gauche, on n’aimait pas ça, l’argent…

Le plus dégoûtant, c’est que les moyens employés par Mediapart n’aient pas fait hurler la profession. On croyait être allé assez loin dans la dégueulasserie avec l’espionnage de Liliane Bettencourt par son majordome, méthode validée par la justice. Avec le document sonore diffusé par Mediapart, on franchit une étape dans l’ignominie sous couvert de transparence. S’il est authentique, il est à vomir. Jugez plutôt : en 2000 un notable socialiste du Lot-et-Garonne a une conversation téléphonique avec Cahuzac. Après avoir raccroché, celui-ci fait une fausse manœuvre et rappelle son interlocuteur sans s’en rendre compte, alors qu’il parle à un tiers (du fameux compte). La conversation est donc enregistrée sur le portable du notable. Lequel, tel un joueur qui mise sur un cheval inconnu, la fait copier et déposer chez un notaire. Beurk ! Disons le haut et fort: si, pour nous informer des manquements de ceux qui nous gouvernent, il faut recourir à de tels agissements et à de tels personnages, nous ne voulons pas savoir ! Parfois, l’ignorance est un droit de l’homme.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

Et jusqu’au 31 décembre, bénéficiez de 5 € de réduction sur pour un premier abonnement classique (1 an ; papier + web) avec le code de réduction NOEL, soit 54 €. Profitez-en pour en faire profiter vos proches pour Noël grâce à notre abonnement cadeau.

 

*Photo : Parti socialiste/ Mathieu Delmestre.

L’air de la calomnie : même si on perd, on gagne à tous les coups

10

Supposons, rien qu’une seconde, que Jérôme Cahuzac soit la victime innocente de calomniateurs, et que son compte bancaire migrateur de Genève à Singapour n’ait pas plus d’existence que le monstre du Loch Ness. Comme nous vivons dans un Etat de droit, il ne fait aucun doute, dans cette hypothèse, que les corbeaux à carte de presse seront sévèrement punis, et que le ministre délégué au budget obtiendra réparation morale et matérielle pour le préjudice subi. Cela, c’est la théorie, bien éloignée de la réalité.

Pendant que la justice, saisie par le calomnié, va se mettre en mouvement avec une sage lenteur, et se prononcer sur la plainte de Cahuzac contre Mediapart dans six mois, au plus tôt, le ministre est entré dans l’ère du soupçon à son égard. Comme il ne peut pas apporter immédiatement la preuve d’une non existence – qui le pourrait ?- les sbires d’Edwy Plenel peuvent plastronner à loisir. La rumeur court, court, comme dans l’aria célèbre du Barbier de Séville où l’on voit le pauvre diable, sous cette arme redoutable, tomber terrassé (bis). À supposer que la XVIIème Chambre correctionnelle du TGI de Paris condamne Mediapart dans cette affaire, elle ne serait pas close pour autant, car cet organe de presse en ligne interjetterait appel, ce qui permettra à la rumeur de continuer à se répandre. Et si c’est nécessaire, on ira en Cassation et, avant que la Cour ne se prononce, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts.

La fortune politique des socialistes, et par conséquent celle de Cahuzac aura peut-être tourné et, comme diraient les Allemands, on ne s’intéressera alors qu’au nouveau cochon qui s’est échappé dans les rues du village. La réparation, si elle a lieu, ne réparera rien du tout car survenant hors délais : le temps politique et le temps judiciaire ne marchent pas au même rythme. Peut-être serait-il judicieux de légaliser à nouveau la pratique du duel, qui dissuaderait les calomniateurs, généralement dépourvus de courage physique, de se livrer à leur petit jeu de massacre à sens unique.

Si Jérôme Cahuzac est un menteur, mettons que je n’ai rien dit.

Causeur n°54 confesse les catholiques

50

Il ne fait pas toujours très bon être catholique en France. Comme nous le rappelle notre Elisabeth Lévy nationale, la fille aînée de l’Eglise voudrait jouir sans entraves et renier l’identité de ses parents, qui en imaginant un « mariage pour tous », qui en confondant épiscopat et office HLM du haut de son ministère du logement, qui en traquant les dernières miettes de christianisme subsistant dans les calendriers au nom de l’égalité. Drôle d’égalité qui voudrait que la moindre atteinte à la religion musulmane soit entachée d’ « islamophobie » et le plus nunuche des blasphèmes antichrétiens drapé du saint suaire de la provocation avant-gardiste. Une « deux poids deux mesures » visiblement entériné par la jurisprudence puisque « les tribunaux, quand ils sont saisis, estiment que la religion majoritaire doit avoir le cuir plus épais que les autres » nous précise notre rédactrice en chef. Et pour ne rien gâcher, on nous explique que l’Apocalypse arrive le 21 décembre, d’après une prophétie maya !

Quoique les païens soient très minoritaires au sein de la rédaction, nous vous conseillons d’assaillir notre boutique en ligne pour profiter sans tarder de notre dossier « Cathos : une majorité opprimée ? ». Comme de bien entendu, deux entretiens de fond ponctuent nos pages centrales : Mgr de Rochebrune, dirigeant de l’Opus Dei France, explique à Jacques de Guillebon et Gil Mihaely comment l’Œuvre tente d’influencer le pouvoir politique en diffusant ses préceptes moraux, dans un esprit « démocrate et républicain », loin des fantasmes qu’elle alimente sur son propre compte. Et l’historien Jean-Louis Schlegel, auteur d’un essai de référence sur les chrétiens de gauche, revient sur l’histoire et le présent de cette espèce en voie d’extinction.

En parlant de faucille, de marteau et de goupillon, Jérôme Leroy, rouge comme du vin de messe, se souvient de son héritage familial proche de la JOC pour nous trouver « 33 raisons d’être catholiques », un chiffre christique qui ne doit rien au hasard. Qui dit engagement politique catholique ne dit pas forcément chaisières versaillaises, c’est ce que nous démontrent Jacques de Guillebon et Théophane Le Méné. Le premier en refusant les deux écueils de ses coreligionnaires, modernistes ou intégristes. Le second en pointant du doigt la tartufferie des bouffeurs de curés, dont la moraline s’accommode fort bien des positions de l’Eglise sur les roms alors qu’ils ne lui reconnaissent aucun droit de cité dès lors qu’elle pose la moindre pierre dans son jardin libertaire.

Pour ne pas faillir à notre réputation d’indécrottables râleurs, notre nouveau  paroissien Jean-Luc Allouche, qui a notamment fait ses armes à Libération, déplore la dilution de la liturgie catholique dans la niaiserie du « marketing new age ». Un enterrement catho qui se conclut par « Ce n’est qu’un au revoir, mon frère », il faut le lire pour le croire ! « Sans le latin, que la messe nous emmerde » fredonnait l’autre…
Sur des terres de mission où l’on malmène le français, Tefy Andriamana a enquêté auprès des curés de banlieue pour prendre le pouls des missionnaires perdus entre mosquées et loubavitch. « Mon curé chez les Rmistes  » : plus poignant et tout aussi instructif que le film de Robert Thomas !

Ceux que l’hostie indispose trouveront leur pain quotidien, pardon mensuel, dans nos pages actualités, particulièrement éclectiques ce mois-ci. Elisabeth Lévy et votre serviteur ont interrogé Philippe Cohen après la parution de sa biographie de Le Pen coécrite avec Pierre Péan. Un entretien sans concessions autour du FN, de la gauche française et de la cécité des Torquemada antifascistes !

Grâce à Georges Kaplan, vous apprendrez que les emprunts russes du siècle dernier ont fait des petits, la dette des Etats pouvant vous offrir une parfaite monnaie de singe si vous avez quelques économies à perdre. Mêlant actualité et littérature, Jean-Luc Allouche a questionné A.B Yehoshua au lendemain du cessez-le-feu entre le Hamas et l’Etat hébreu, l’écrivain israélien défendant le principe de deux Etats voisinant en paix. Outre-Manche, notre correspondante Agnès-Catherine Poirier évoque l’hypocrisie des journaux à sensations qui tiennent dur comme fer à leur indépendance, confondant liberté et diffamation. Heureusement que tout cela se passe à Londres… À Paris, c’est Jérôme Cahuzac qu’un journal sans peur et sans reproche crucifie sans autre forme de procès, ce qui inspire un édito remonté à notre chère Elisabeth.

Cerise sur le gâteau, le catéchumène avide de nourritures terrestres pourra se jeter sur notre foisonnante rubrique culture. Des trente ans de la mort d’Aragon à l’hymne rabelaisien chanté par Périco Légasse, il y en aura pour tous les goûts. Y compris pour les nombreux lecteurs des deux Nicolas « têtes à claques », Bedos et Rey, dont Arnaud Le Guern estime les œuvres dignes des derniers Goncourt. De quoi mettre à quia l’intransigeant Thierry Marignac qui publie une belle édition des poèmes traduits d’Essenine, Tchoudakov et Medvedeva, trois âmes soviétiques damnées. Pour conclure, faisons place nette aux anticonformistes. Tandis que Thomas Morales se réjouit de l’hommage tardif rendu à Arletty par la Cinémathèque Française, Basile de Koch dissèque le parcours de l’inclassable Fontenoy, passé de Dada à la LVF. Un collabo au physique de Gérard Philipe, voilà qui ne justifiait rien de moins qu’une biographie signée Gérard Guéguan.

Dernier exercice spirituel : n’oubliez pas les chroniques mensuelles de François Taillandier et Roland Jaccard avant de faire vos prières du soir !

Tout cela pour la modique somme de 6,50 € (livré chez vous) en vous rendant sur notre kiosque en ligne. Et puisque c’est bientôt Noël, l’abonnement classique d’un an à Causeur (11 numéros + l’accès à tous les articles du site) ne coûte que 54 € ce mois-ci à tous les nouveaux abonnés (au lieu de 59 €),  avec le code NOEL.

Une bonne occasion d’offrir un abonnement à l’un (ou plusieurs !) de vos proches en optant pour la formule d’abonnement Cadeau.

Ou tout simplement de vous offrir cet abonnement à prix spécial Noël, parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même !

   

La fringale de votre vie

3
rodolphe terrines paquin

rodolphe terrines paquin

Avant de commencer à lire Terrines, l’ouvrage du chef Rodolphe Paquin qui vient d’être publié aux éditions Kéribus, il convient de prendre quelques précautions. Assurez-vous de disposer d’un charcutier de qualité près de chez vous ou du lieu où vous aller débuter votre lecture, vous aurez besoin de vous y rendre de toute urgence dès le premier tiers du livre en moyenne. Il est par exemple vivement déconseillé de le lire dans un train : le besoin insurmontable de vous nourrir ne pourra pas être comblé par les sandwichs en carton de la SNCF et vous risquez d’entrer dans une rage incontrôlable.
Vous pouvez sinon vous entourer de beaux morceaux d’andouille, de jambon, de lard, de rillettes, que vous aurez trouvés chez votre charcutier-tripier avant de tourner la première page. Dans tous les cas, nous vous conseillons de réserver une table au Repaire de Cartouche, le restaurant de Rodolphe Paquin, pour le soir même, vous aurez l’assurance de pouvoir combler la faim gargantuesque éveillée par Terrines.

La présentation du chef par Marie-Odile Briet dresse le portrait d’un homme élevé dans la campagne normande, au milieu des produits qu’il affectionne et dont il tire le meilleur. L’auteur nous sert l’image d’Épinal du garçon de ferme habitué à l’économie et au respect de la nature. Ce serait dans ces tendres années qu’il aurait tout appris, d’ailleurs les tables où il a fait ses armes sont passées sous silence. Quand on voit le bonhomme, et sa stature imposante, on l’imagine plus volontiers aux travaux des champs qu’à l’école hôtelière, pourtant, il a connu les deux.
Le décor est planté : cochonnaille, gibier, chef du cru. Alors, faisons des terrines.
Le prologue se poursuit, pour la bonne cause. Quelques pages d’une clarté pédagogique rare détaillent les produits à choisir, les ustensiles à employer, les méthodes à maîtriser, avec photos à l’appui : du tutoriel de qualité.

Là, les choses se corsent, une quarantaine de recettes de terrines vont être détaillées sous vos yeux. Si vous avez un saucisson sous la main, mordez tout de suite dedans.
Rodolphe ouvre sur du basique : terrine de campagne. Puis c’est cochon, andouille, figatelle, rillette, tête de cochon, boudin, couenne. À cet instant, si tout va bien, non seulement vous avez faim, mais vous avez soif.

Ne vous dirigez pas tout de suite vers les dernières pages qui conseillent les vins (tous nature) à boire avec ses terrines, la suite va vous permettre de souffler, et il ne faudrait pas gaspiller vos forces. Un peu de poisson : terrines de lotte, sole, raie, sardine… Quelques légumes pour les fibres : haricots, poivrons, aubergines.
Si vous avez résisté jusque là, il s’impose peut-être de vous servir enfin un grand verre de vin. Vous avez besoin de souffle et de vous rafraîchir le palais. Nous vous conseillons un muscadet Amphibolite nature grâce auquel vous devriez atteindre la fin de l’ouvrage.
Un caillé de brebis sert de transition vers les gibiers : sanglier, cerf, chevreuil, colvert, grouse… Vos mains tremblent, vous seriez prêts à manger n’importe quel animal qui passerait près de vous.

Viennent les terrines sucrées, plus originales, tout aussi ragoutantes, mais également rafraîchissantes alliant acidité et douceur : coing, agrumes, chocolat, poire…
Pour finir, le chef conseille quelques accompagnements depuis les pommes de terre jusqu’aux cerises au vinaigre en passant par les petits légumes et le chutney d’oignons.

Les photographies de Pierre Javelle sont si belles et réalistes que l’éditeur nous annonce qu’une douzaine de livres ont déjà été mangés par des lecteurs.
Vous savez maintenant réaliser vous-même de superbes terrines, hélas, il faut les laisser réfrigérer au moins douze heures avant de pouvoir les consommer. Si vous n’avez suivi aucun de nos conseils préalables, vous faites sans aucun doute face à la plus grosse fringale de votre vie. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous a pas prévenu.

Rodolphe Paquin, Terrines (éditions Kéribus)

Le Repaire de Cartouche,
8, Boulevard des Filles du Calvaire 75011 Paris
01 47 00 25 86

*Photo : garryknight.

Au commencement étaient les Ramones

12
ramones geant vert

ramones geant vert

Imaginons que, pour des raisons d’âge ou de simple distraction, vous ayez raté le mouvement punk. Voici pour vous un plaisant cours de rattrapage : Blizkrieg Bop, Histoire du punk en 45 tours.

L’auteur, Géant Vert, connaît son affaire : il est lui-même une figure de la scène punk-rock française. Il y a plus de vingt ans, un de ses groupes, Karbala 413, avait même ambiancé une des premières fêtes de Jalons – à l’instar d’autres formations méconnues comme Warum Joe ou les Rabbins volants.

Ici, tel un nouveau Michelet, il nous livre son Histoire personnelle du punk : un phénomène musical qui, en 1976, est venu remettre un peu de désordre dans un rock’n roll institutionnalisé, c’est-à-dire agonisant.

Grâce à un habile chapitrage chronologique, Géant vert remet les pendules à l’heure et le clocher au milieu du village : au commencement du punk étaient les Ramones, et non pas les Sex Pistols ![access capability= »lire_inedits »]

M. Vert fait justice de la grotesque vulgate entretenue par les moines-copistes qui nous servent de journalistes ; la musique punk aurait été inventée par Malcolm McLaren,  démiurge des Pistols, dans une friperie hype de Londres, en même temps que l’épingle à nourrice…

Foutaise ! Quel que soit le respect dû à l’œuvre des Pistols et surtout aux riches personnalités de Sid Vicieux et Johnny Pourri, leur groupe n’est ni l’initiateur ni le plus représentatif du courant punk.

Leur fin foireuse était inscrite dans leurs débuts en fanfare orchestrés, trois ans plus tôt, par le dandy faiseur de King’s Road.

La « provocation commerciale » à la mode McLaren, c’est Le Scorpion et la Grenouille de La Fontaine : une alliance contre nature qui ne dure même pas le temps de traverser la rivière. Et puis, d’abord, un groupe punk, un vrai, ne se recrute pas sur casting !

Voyez plutôt les faux frères Ramones : quatre paumés du Queens à la dérive entre drogue, HP et pré-délinquance, mais unis par le goût du rock ultra-violent, décident de monter leur groupe avant même de savoir jouer. Ça  c’est du CV !

À l’époque, le rock est sinistré. Les Stones ne roulent plus que pour amasser du blé, et même les Who ne savent plus trop qui ils sont. En fait de relève, on a le choix entre un post-rock post-hippie dégoulinant et les boursouflures pseudo-symphoniques du « progressive rock » (sic). Il est temps de secouer le cocotier !

Comme son titre l’indique, Blitzkrieg Bop, premier single des Ramones, est le manifeste d’une guerre-éclair : celle que va mener le mouvement punk contre l’invasion de la soupe au sirop. Nos quatre héros dézingués donnent l’assaut aux cris de Hey ho, let’s go ! Sur cette base programmatique simple, avec trois instruments et deux accords, ils vont réinventer le rock.

Leur arme fatale : des chansons qui n’excèdent pas deux minutes  (pour les plus bavardes), exécutées à 100 à l’heure tous amplis dehors. Un concert des Ramones, c’est une trentaine de titres enchaînés en une heure dans un boucan d’enfer, sans temps mort ni même la place pour le moindre applaudissement. Seule une oreille exercée peut y distinguer les « One, two, three, four ! » qui ponctuent les changements de morceau.

Quant à identifier ceux-ci, une seule solution : se frayer un chemin, entre pogoteurs et canettes, jusqu’aux toilettes. Là, l’amateur éclairé pourra enfin goûter les harmonies subtiles de Sheena is a punk rocker ou The KKK took my baby away.

Mais qu’importe ! Le spectacle, dans ces grand-messes, c’est la communion entre le groupe et son public. Un soir, à la Mutualité, j’ai ainsi vu débarquer, en file indienne et en fauteuils roulants, des dizaines de fans handicapés autant que survoltés. Fort civilement, leurs collègues valides leur ont laissé devant la scène un vaste arc de cercle où ils purent à loisir pogoter entre eux, fonçant les uns sur les autres dans leurs fauteuils  transformés en stock-cars.

Toute la joyeuse violence de l’esprit Ramones était dans de tels instants de grâce, aujourd’hui disparus, hélas ! Quinze ans après la dissolution du groupe puis la mort de ses trois membres fondateurs, il est conseillé plutôt d’aborder l’œuvre ramonesque à travers leurs albums studio − qui semblent déjà enregistrés en live.

Le néophyte découvrira une musique dont le minimalisme revendiqué n’exclut pas la recherche : sous le speed, un fond mélodique étonnamment enjoué, voire fleuri. Les Ramones sont des enfants rebelles, mais pas seulement du rock : de la pop aussi, et même du folk (voir leur fameuse reprise de My Backpages, la chanson la plus réac de Bob Dylan.)

Leurs textes, à propos, sont autrement plus décoiffant que les proclamations anarchistes de cour de récré à la Pistols, sans parler des provocs droidelhommistes de nos redoutables Bérurier Noir.

Politiquement, les Ramones jouent volontiers aux fachos bellicistes décidés à tuer du coco (Rocket to Russia, Commando), voire aux vétérans fêlés qui ne songent qu’à en découdre (« If you think you can, come on man / I was a green beret in Vietnam »)

Pour le reste, tantôt ils se racontent, non sans crédibilité, en junkies psychotiques (Go Mental, I wanna be sedated, Acid Eaters), tantôt ils revendiquent le crétinisme comme d’autres l’antiracisme (Cretin Hop, Pinhead).

Mais c’est dans leur dernier album, judicieusement intitulé Adios Amigos ! (1995), que les Ramones résument le mieux l’inadaptation ontologique qui leur sert de weltanschauung : « When I see the price that you pay / I don’t want to grow up ! »

C’est ça, le punk version Ramones : des Peter Pan en Perfecto, Converse et jeans troués aux genoux.

Bon, avec tout ça, je n’ai rien dit des 79 autres singles répertoriés par le Géant ; et alors ? Ceci n’est pas une note de lecture, au contraire : c’est une incitation à lire.

Libre à chacun, dans ce Panthéon Géant, de retrouver ses dieux lares : Stranglers, Damned, Heartbreakers, Buzzocks, Blondie ou même Clash…

Enfin quand même, il y a des limites ! Blondie, c’est classieux et tout ce qu’on veut, mais sûrement pas punk ! Les Clash, ce serait plutôt le contraire − et même ni l’un ni l’autre : du trotskommercial qui se la pète !

Dans le genre engagé, on peut préférer le tardif Rage against the Machine (1990-2000) qui, pour être catalogué « Nu Metal », n’en crée pas moins un authentique hymne punk avec Killing in the name of et son entraînant refrain « Fuck you, I won’t do what you tell me ! »

Quant à moi, je place plus haut encore les Dead Kennedys, dont la radicalité politique était harmonieusement tempérée par un recours permanent au second degré (California Über Alles, Too drunk to fuck…) D’ailleurs, ne leur ai-je pas rendu l’hommage qui s’imposait en baptisant le groupe de rock de Jalons les Dead Pompidous ?

Mais assez de me justifier ! Qui serais-je pour écrire sur le punk, si je me souciais de l’avis des autres ? Comme disait, dès 1971, ce protopunk de Dirty Harry : « Les avis, c’est comme les trous du cul : tout le monde en a un. »[/access]

Blitzkrieg Bop, Histoire du punk en 45 tours, Géant Vert, Hoëbeke éd., 175 pages, 25 euros.

*Photo : I’m Heavy Duty!

L’Amour à cheval en DVD : Rendons justice à Pasquale Festa Campanile !

3

Une jeune veuve, forcément irrésistible puisqu’elle est interprétée par Catherine Spaak, découvre que son mari se livrait à des turpitudes sexuelles inimaginables pour elle. Décidée à se venger, elle achète la Psychopatia Sexualis de Krafft-Ebing. Fascinée par ce catalogue des perversions sexuelles, elle décide de les expérimenter avec l’assiduité d’une écolière qui a pour unique objectif d’obtenir son bac avec mention. Elle demande d’ailleurs à ses partenaires occasionnels de la noter, ce qui témoigne d’une ingénuité charmante. Mais la véritable extase érotique, elle la découvrira en chevauchant un homme, à l’instar du philosophe Aristote se livrant voluptueusement à la courtisane Phyllis qui en faisait sa monture préférée.

Après avoir transgressé un ultime tabou – découvrir sa nudité sur une autoroute italienne – elle convole avec un jeune médecin, Jean-Louis Trintignant, lecteur de Freud, que les caprices de Catherine Spaak ne désarçonnent pas. Bien au contraire, il trouve délicieux qu’une jeune femme brise avec une telle grâce les interdits. Nous partageons son émerveillement. Et, pour tout dire, alors que nous tenions Pasquale Festa Campanile pour un cinéaste grivois un peu complaisant, nous sommes prêts à réviser notre jugement. Dorénavant, nous serons à l’affût de ses films d’autant qu’ il a choisi ses actrices avec un goût infaillible (Ornella Mutti, Catherine Spaak, Laura Antonelli, Virna Lisi, Senta Berger…) et qu’ il a eu pour maîtres Luchino Visconti et Dino Risi.

L’Amour à cheval  que nous venons d’évoquer, date de 1968, décidément une année faste. Mais il ne fut pas distribué en France, le spectacle se déroulant alors plus dans la rue que dans les salles obscures. Il est temps de le découvrir en DVD. Vous avez aimé Le Fanfaron de Dino Risi ? Impossible que vous restiez insensible à la légèreté de L’Amour à cheval ! Mais si vous placez Antonioni au-dessus de tout, alors passez votre chemin !

 

catherine spaak

Deux ou trois choses que je sais d’Oscar Niemeyer

35
oscar niemeyer pcf

oscar niemeyer pcf

Oscar Niemeyer est mort à 104 ans. Le communisme conserve, apparemment. Ce désir qu’on a, chevillé au corps, de ne pas mourir avant d’avoir vu une société où le libre développement de chacun sera la condition libre développement de tous.

Oscar Niemeyer est mort à 104 ans. Ce qui dément l’idée poujado-prudhommesque que le goût pour les révolutions, l’égalité et les mondes meilleurs, ça passe en vieillissant. Ca ne passe jamais parce que pour Niemeyer, il n’y avait nulle réconciliation possible avec monde-là sauf par la beauté et l’égalité, ces deux passions qui ne sont contradictoires que pour ceux qui veulent être heureux tout seuls.

Oscar Niemeyer a construit le siège du PCF, place du Colonel Fabien, alors qu’il avait fui en 1964 la dictature militaire au Brésil et s’était réfugié en France. C’était la France de De Gaulle. Comme quoi, il y a militaire et militaire. À se demander si ce n’était pas plus facile de trouver l’asile politique dans la France du Général que dans celle de Manuel Valls. En même temps, c’était Malraux qui était ministre de la culture et qui lui a obtenu le décret pour travailler en France. Autre temps, autre mœurs.

Oscar Niemeyer a conçu le siège du PCF comme un drapeau déployé au vent. Avec la coupole comme un ventre de femme. Je me demande ce qu’il a pensé quand Robert Hue a loué l’endroit pour y faire un défilé Prada. Peut-être que ça l’a rendu triste. Peut-être que ça l’a amusé. Le Brésil et les jolies filles, ça va ensemble. Et puis on ne voit pas pourquoi le marxisme serait incompatible avec la lingerie, au contraire. Si ça se trouve, ce soir là, deux ou trois mannequins ont pris leur carte au PCF et sont en train d’infiltrer, depuis, les milieux de la haute couture. Comme ça, le jour du grand soir, ce sera robe cocktail et smoking sur les barricades.

Oscar Niemeyer a participé, au milieu de la savane, du cerrado, à la construction de la capitale de son propre pays, Brasilia.  Ex nihilo. Il y aura tout de même eu, dans ce vingtième siècle sinistre, quelques utopies concrètes, quelques exemples de prométhéisme heureux.

Oscar Niemeyer disait : « Apprenez à connaître la vie, la souffrance, la misère des hommes, lorsque vous aurez appris cela peut-être que vous commencerez à faire de la belle architecture ». On dirait que la leçon a été très moyennement retenue puisque désormais, quand on se promène dans les quartiers d’affaires que l’on trouve désormais dans toutes les villes françaises et qui sont  calqués sur ceux de la Défense, on a l’impression d’être nulle part.  D’ailleurs, on n’est nulle part. On n’est nulle part partout désormais dans une planète unifiée par la marchandise.

Dans la courbe d’une colline, Oscar Niemeyer voyait une courbe de femme allongée sur le côté. Et dans la courbe de la femme, celle d’une architecture. Ce n’est pas le Verbe qui se fait chair avec Niemeyer, c’est le béton. Miracle de la sensualité, épiphanie du désir.

Oscar Niemeyer a  fait partie des architectes du siège des Nations Unies à New-York. De Gaulle appelait l’ONU « le machin ». Il n’empêche, après l’utopie concrète de Brasilia, l’internationalisme concret. Les Nations-Unies auront au moins inventé un bel oxymore, « soldats de la paix ». Et puis finalement, l’ONU,  c’est comme le communisme. Ce n’est pas parce que ça n’a pas encore fonctionné que l’idée est mauvaise.

Oscar Niemeyer, s’il avait été architecte dans les pays de l’Est, la face du monde en eût peut-être été changée. C’est la même histoire que la taille du nez de Cléopâtre chez Pascal. Une belle idée dans des vilains bâtiments, c’est fichu d’avance.

Oscar Niemeyer racontait : « Je me souviens de ce moment où, la construction du siège du PCF terminée, Thorez, le secrétaire du Parti, m’a demandé : « Oscar, j’ai une vieille table qui m’a accompagné toute la vie. Est-ce que je peux la mettre dans mon bureau ? » Comme architecte, je n’avais jamais entendu une preuve de respect du travail d’autrui aussi délicate et juste. » C’était en 2007, dans une interview à L’Huma. Pas un communiste français n’aurait osé citer Thorez comme ça, en 2007. En public, en tout cas.

Oscar Niemeyer était un communiste qui a construit de magnifiques églises : la cathédrale de Brasilia, l’église de la Pampulha à Belo Horizonte. Rien n’est simple.

Oscar Niemeyer avait un atelier qui donnait sur la plage de Copacabana avec ses jolies filles qui jouent au beach-volley. On peut penser que son fantôme y dessine toujours leurs courbes en attendant l’avènement d’un communisme poétique, sexy et balnéaire.

*Photo : sputnik 57.