Supposons, rien qu’une seconde, que Jérôme Cahuzac soit la victime innocente de calomniateurs, et que son compte bancaire migrateur de Genève à Singapour n’ait pas plus d’existence que le monstre du Loch Ness. Comme nous vivons dans un Etat de droit, il ne fait aucun doute, dans cette hypothèse, que les corbeaux à carte de presse seront sévèrement punis, et que le ministre délégué au budget obtiendra réparation morale et matérielle pour le préjudice subi. Cela, c’est la théorie, bien éloignée de la réalité.

Pendant que la justice, saisie par le calomnié, va se mettre en mouvement avec une sage lenteur, et se prononcer sur la plainte de Cahuzac contre Mediapart dans six mois, au plus tôt, le ministre est entré dans l’ère du soupçon à son égard. Comme il ne peut pas apporter immédiatement la preuve d’une non existence – qui le pourrait ?- les sbires d’Edwy Plenel peuvent plastronner à loisir. La rumeur court, court, comme dans l’aria célèbre du Barbier de Séville où l’on voit le pauvre diable, sous cette arme redoutable, tomber terrassé (bis). À supposer que la XVIIème Chambre correctionnelle du TGI de Paris condamne Mediapart dans cette affaire, elle ne serait pas close pour autant, car cet organe de presse en ligne interjetterait appel, ce qui permettra à la rumeur de continuer à se répandre. Et si c’est nécessaire, on ira en Cassation et, avant que la Cour ne se prononce, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts.

La fortune politique des socialistes, et par conséquent celle de Cahuzac aura peut-être tourné et, comme diraient les Allemands, on ne s’intéressera alors qu’au nouveau cochon qui s’est échappé dans les rues du village. La réparation, si elle a lieu, ne réparera rien du tout car survenant hors délais : le temps politique et le temps judiciaire ne marchent pas au même rythme. Peut-être serait-il judicieux de légaliser à nouveau la pratique du duel, qui dissuaderait les calomniateurs, généralement dépourvus de courage physique, de se livrer à leur petit jeu de massacre à sens unique.

Si Jérôme Cahuzac est un menteur, mettons que je n’ai rien dit.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...