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Shlomo Sand n’est pas Jésus

shlomo sand marx

À une époque où chacun est libre de choisir son destin, et même son appartenance sexuelle, indépendamment de ses origines, on ne contestera pas à un enfant né de juifs le droit de changer de bord.
Shlomo Sand n’est pas le premier à en avoir plus que marre d’être juif aux yeux des autres. Les juifs plein pot le disent eux-mêmes en soupirant : « C’est dur d’être juif ! »
Avant Shlomo Sand, le dénommé Karl Marx avait fait beaucoup plus fort : plutôt que chercher à « cesser d’être juif », Karl fit comme s’il ne l’avait jamais été. Il ne mentionna jamais ni son rapport ni son non-rapport à la judéité. Motus et bouche cousue pour lui et son entourage. Pourtant, à cette époque où un enfant n’avait que quatre grands-parents, les quatre grands-parents de Karl Marx étaient juifs. Certes, son père s’était converti et l’avait converti à une religion chrétienne, par obligation professionnelle. Heine l’a écrit : « Pour les juifs, la conversion est le ticket d’entrée dans la société. »
N’empêche. Comme Mallarmé aurait aimé l’écrire, jamais la conversion n’abolira l’origine.
Karl Marx se vécut et s’exprima toute sa vie en ennemi des juifs, au point de définir son objectif ultime, l’émancipation humaine, par le désenjuivement de l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]
Son essai Sur la question juive se termine ainsi : « L’émancipation du juif dans la société, c’est la société s’émancipant de la judéité. »
J’ai fait remarquer dans un livre sur ce texte de Marx[1. Marx, les Juifs et les Droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.] qu’il n’était pas facile d’abolir ses origines, et que le seul individu qui ait réussi ce prodige, et encore seulement après sa mort, était le nommé Jésus. « Nobody, but Jesus. » Encore fallait-il qu’il n’y eût pas un géniteur juif, que sa mère fût née sans la marque de fabrique de l’espèce humaine − le péché originel −, que son disciple le plus autorisé eût décrété « Il n’y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », et qu’enfin il fût devenu Dieu le Fils. En l’absence de ces conditions, aucun descendant de juifs ne peut cesser d’être juif par ses origines. Car être juif, c’est d’abord être né de parents juifs. On ne devient pas juif, on naît juif. Et c’est une donnée irrémédiable, pour ne pas dire une maladie incurable. Si chaque descendant de juifs est absolument libre de ne pas se vivre comme juif, de ne plus vouloir penser en juif, sentir en juif et agir en juif, son passé, lui, est définitivement ce qu’il a été. L’origine ne cesse pas. On ne discutera donc que la formulation « cesser d’être juif ». N’est pas Jésus qui veut.[/access]

Comment j’ai cessé d’être juif, Shlomo Sand, Flammarion, 2013.

*Photo : ygurvitz.

Quel avenir pour le Centrafrique ?

centrafrique bozize bangui

De quoi le Centrafrique est-il aujourd’hui le nom ? L’actualité dramatique de ces dernières semaines ne risque pas de lever l’hypothèque qui pèse sur l’avenir de ce pays d’Afrique centrale.
Le 24 mars dernier, Michel Djotodia, à la tête de la Séléka, coalition hétéroclite de groupes rebelles venus du nord, s’emparait de Bangui, renversant, presque sans effort, le président François Bozizé arrivé au pouvoir dix ans plus tôt. Dans la foulée, il reconduisait l’ancien premier ministre, Nicolas Tiangaye, en selle depuis les accords de Libreville, et formait un gouvernement dit d’union nationale. Depuis la semaine dernière, le pays est doté d’un conseil supérieur de transition. Détenteurs du pouvoir législatif, ses 97 membres ont aussi pour mission d’élaborer une nouvelle constitution, qui sera soumise à l’approbation du peuple par referendum, et d’élire le président de la République pour un mandat transitoire de 18 mois.
Bangui est tombée presque sans résistance mais la ville a été mise à sac : les magasins, les hôpitaux, les administrations, les ONG, les sièges des entreprises, les biens du clan Bozizé, ceux des expatriés, français et libanais en particulier, n’ont pas été épargnés. Les enfants des rues – les godobés -, les sans-grades, les profiteurs de guerre, car il y en a toujours, les rebelles, quoi qu’ils aient désormais reçu l’ordre de traquer les pillards, ont emporté tout ce qui semblait avoir quelque valeur : des ordinateurs à l’électroménager en passant par les réserves alimentaires et les vêtements. Mécaniquement soumise au rituel du pillage, à chaque nouveau coup d’Etat, la capitale n’en n’est pas moins traumatisée.
Ce coup d’Etat et les pillages qui l’ont accompagné sont le fruit de la politique du ventre qui mène le pays depuis son indépendance. Captant à son profit les privilèges publics, le clan Bozizé n’a fait que reproduire l’exemple de Patassé, du Dacko de la première période et de Bokassa. Le retournement de l’armée, joignant ses forces aux rebelles après quelques heures de résistance seulement, solde les insuffisances d’un Etat fantôme à qui tout à échappé ces dix dernières années : le contrôle du territoire, la paie des fonctionnaires, les cadres administratifs. L’incurie a profité aux bandits errants de la LRA, comme aux mécontents du régime qui ont pu tour à tour, au gré de leur insatisfaction, lever leur rébellion, se servir sur le pays, s’emparer de Birao ou de Ndélé comme d’une monnaie de singe.
Le fatalisme des centrafricains, nourri par l’instabilité, est pain bénit pour les nouveaux maîtres du pays. Ceux qui ne juraient que par Bozizé hier, que par Bokassa avant-hier, sont désormais en mesure d’acclamer Djotodia. Pourvu qu’il manifeste sa bienveillance, pourvu qu’il affiche les signes de son pouvoir, on en fera le nouveau père de la Nation. La tranquillité du pays reste le fait du prince. L’absence d’élites conscientes de leur capacité de médiation entre le peuple et le pouvoir entretient cette illusion tragique.
L’échec de Bozizé scelle par ailleurs, quoi qu’on s’en défende, celui de la France et de l’Union européenne, soutiens indéfectibles d’une démocratie fantoche dont elles financent les errements à chaque nouvelle élection. Le moralisme de la bonne gouvernance entretient l’équivoque. Au lieu de laisser le pays face à ses responsabilités, il jette un écran de fumée sur le fil rouge d’une politique de la main tendue qu’on n’est pas près d’abandonner. Hollande peut toujours se targuer de vouloir renouveler la politique africaine de la France, il y fort à parier qu’elle lui résistera.
Les Centrafricains sont les premières victimes de ce coup d’Etat. Si, dans l’ensemble, les combats n’ont pas été très meurtriers, le traumatisme est immense. Nourrie par les fusillades, les pillages, la fuite du président déchu, la peur pèse à nouveau de tout son poids sur le pays de Bokassa. En sentinelle malfaisante, elle entretient la résignation et neutralise l’esprit d’initiative. Depuis plusieurs mois déjà, les prix ont doublé sur les marchés, l’avancée des rebelles entraînant la rupture des circuits de distribution venus de l’arrière-pays. Le rapatriement d’une bonne partie du personnel des ONG et des institutions internationales (ONU, Union européenne) a provoqué la suspension des projets d’aide au développement. L’administration centrafricaine elle-même, aux rouages déjà peu huilés, repart de zéro, une bonne partie de ses bâtiments et de son matériel informatique ayant été pillés. Rien n’a été épargné. Les portails lacérés de coups de machette en disent long sur le ressentiment des pillards, ressentiment savamment entretenu, depuis 2003, par le KNK, le parti de Bozizé, celui-ci jouant tour à tour auprès des autorités françaises l’air de l’ami fidèle ou du résistant.
Le Centrafrique est à nouveau à la croisée des chemins : il a le choix entre l’amnésie et la responsabilité.

*Photo : réfugiés centrafricains au Congo (andré thiel).

Mimétisme rabbinique

Sans me vanter, j’ai fini par être reçu à l’agrégation de philosophie, et je comprends que Gilles Bernheim se soit dit « s’il l’a eue, je la mérite bien. »
J’ajoute comme circonstance atténuante, que D… est complice s’Il ne lui a pas glissé discrètement à l’oreille qu’Il n’était pas dupe, et que tromper Son peuple, ça se faisait pas trop chez les rabbins.
Non, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il persévère dans son mimétisme forcené (je parle de G.B, pas de D…)
Voilà maintenant qu’il prétend être suspendu, comme je l’ai été en septembre 1969.
D’autres que moi l’ont été dans la foulée de mai 68, mais le cercle des profs de philo suspendus, « les suspendus après mai 68 », est un club complètement fermé. Il est le patrimoine exclusif de ses membres.
J’en publiera la liste si Hollande et la loi m’en font obligation.
PS 1 : Tous les ashkénazes ne doivent pas être éclaboussés par les manquements d’un seul et le poste de grand rabbin ne doit pas passer aux Sépharades.
Je rappelle que les ashkénazes ont déjà perdu l’archevêché de Paris tenu par Lustiger et la direction de l’organisation trotskiste créée par Alain Krivine. Je ne mentionne pas le FMI, car DSK était un peu d’origine sépharade, ce dont, par tact, je ne tirerai aucune conclusion.
PS 2 : Personnellement, je ne postule pas, quoiqu’étant  parfaitement incroyant, mais j’ai un ami, dans le club, que le poste pourrait intéresser.
PS 3 : j’apprends en dernière minute, qu’il aurait démissionné.
Je passe donc le relais des plaintes en mimétisme à Lionel Jospin et à Benoît XVI.

Adieu Ayrault mais Lamy, non merci !

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ayrault pascal lamy

« Pépère ». « Monsieur Faible ». Voilà comme les hebdos surnomment le chef de l’Etat après les deux semaines les plus éprouvantes depuis le début de son mandat. Dix mois après son élection, François Hollande est déjà l’un des présidents les plus impopulaires de la Ve République.
Être impopulaire, après tout, n’est pas si grave, surtout dans le contexte économique et social actuel. Ses prédécesseurs ont survécu à leur cote dans les sondages. Mais, chez François Hollande, le mal est plus profond. Son autorité est d’autant plus contestée qu’il l’a rendue lui-même contestable. Comme Nicolas Sarkozy qui voulait désacraliser la fonction et à propos duquel Alain Finkielkraut, dès le début du précédent quinquennat, avait dit qu’il ne « voulait pas d’un chef de l’Etat en sueur et en short », Hollande a voulu se dépouiller de la majesté que confère la fonction présidentielle. Le président normal était peut-être un slogan efficace pour la primaire du Parti socialiste[1. N’oublions pas que ce slogan date de  « l’avant Sofitel » et qu’il était, au départ, davantage destiné à combattre la candidature de DSK que de celle de Nicolas Sarkozy. Ce n’est qu’ensuite qu’il l’a recyclé contre le président sortant. ], cela ne peut en aucun cas constituer un guide pratique pour le Chef d’Etat d’une des plus vieilles nations du monde.
Cette vieille nation qui est aussi l’une des plus grandes puissances de la planète ne saurait avoir à sa tête un chef dépourvu de la moindre autorité. Cette dernière doit être restaurée pour éviter une crise de régime grave. Elisabeth Lévy expliquait que la faute d’un homme, en l’occurrence Jérôme Cahuzac, ne devait pas provoquer une telle crise. Dans un monde idéal, elle a bien évidemment raison. Mais l’affaire Cahuzac n’aura finalement été que le révélateur de l’affaiblissement de l’autorité présidentielle. Ce n’est pas un hasard si les ministres contestataires en profitent pour remonter au créneau. Arnaud Montebourg et Cécile Duflot avaient déjà rué dans les brancards. Ils sont repartis à l’assaut, cette fois-ci accompagnés de Benoît Hamon, resté jusqu’ici très discipliné.  Hollande a beau faire, a beau dire, il peut passer à la télé, faire des propositions, des chocs (de simplification, de compétitivité ou de moralisation), il est contesté quoi qu’il arrive. Claude Bartolone, président de l’Assemblée Nationale, vient à son tour de le contredire publiquement en expliquant que la publication du patrimoines des élus ne constituait pas l’idée du siècle[2. Pour notre part, nous la trouvons grotesque. La publication sur son blog, du patrimoine de Jean-Noël Guérini mercredi après-midi, constituant l’épisode le plus drôle du feuilleton.].
Que peut donc faire le président pour provoquer un choc d’autorité ? Comme il n’a aucune intention d’organiser une nouvelle élection présidentielle, et que nous doutons qu’il réédite la dissolution chiraquienne d’avril 1997[3. On a pu entendre des commentateurs qui trouvaient que cela avait pu être une bonne idée, permettant à Jacques Chirac d’être réélu en 2002. C’est oublier le contexte de 1997. Qui pouvait penser au scénario du 21 avril 2002 ? Certainement pas Jacques Chirac, qui a dissous parce qu’il ne voulait pas changer de premier ministre et conserver son Juppé chéri. Du coup, il a eu Jospin. ], il ne reste en réalité qu’une seule solution à François Hollande : changer de premier ministre. C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’est pas à la hauteur de la situation. Dès le début, il s’est avéré être une grave erreur de casting. Nous avions expliqué entre les deux tours de l’élection présidentielle en quoi le scénario de l’élection en désignait un autre. Mais choisir un tel profil de premier ministre, absolument pas complémentaire de celui du président, constitua une circonstance aggravante. À côté de l’homme pondéré et calme qu’il comptait incarner après le quinquennat Sarkozy, il fallait un homme d’action, quelqu’un capable de traverser des Ponts d’Arcole, d’être un D’Artagnan, une personnalité qui ne laisserait pas indifférent. Le problème avec Jean-Marc Ayrault, lorsqu’on en discute avec des amis, ce n’est pas qu’on l’aime ou qu’on le déteste, c’est qu’on s’en fiche. Pire, il s’humilie lui-même en reconnaissant publiquement qu’il a encaissé des propos sévères de la part d’un de ses ministres. Aujourd’hui, il est un fusible grillé, même en ayant très peu protégé le Président. Il faut remplacer d’urgence le fusible et bien choisir la marque.
Bien choisir la marque nécessite d’installer une personnalité complémentaire qui pourrait jouer ce rôle de fusible durable et efficace. Certains noms qui ont circulé ces dernières semaines nous laissent pantois. On parle de Michel Sapin voire de Marisol Touraine. Nous n’avons personnellement rien contre ces deux ministres mais convenons tout de même qu’il est difficile de se les imaginer sur un Pont d’Arcole. Ces deux personnalités seraient très vite affublées de l’étiquette d’Ayrault-bis. Et le fusible serait grillé très vite. En réalité, on ne voit dans l’actuel gouvernement que deux ministres capables d’aller à Matignon et de concentrer sur eux toute la lumière, permettant au Président de souffler un peu et se consacrer à l’essentiel, le duel franco-allemand sur la question de l’austérité, bataille qu’il jure ne pas avoir abandonnée. Seuls, en effet, Manuel Valls et Arnaud Montebourg présentent ce profil[4. Certains ont pu évoquer Christiane Taubira, qui n’est pas mal dans le genre non plus, mais le fait qu’elle ait conduit la réforme du mariage constitue un chiffon rouge pour ses opposants, alors que le Président a semble-t-il choisi de calmer le jeu sur cette question.].
Valls, nous l’avions donc expliqué, aurait dû être nommé en mai dernier. Il a l’avantage d’avoir la meilleur cote de popularité, ce qui lui laisse de la marge pour prendre des coups et jouer son rôle de fusible. Dans le contexte actuel, il a un inconvénient : être lié à Stéphane Fouks, l’homme de la communication de DSK et de Cahuzac. Arnaud Montebourg, lui, aurait l’avantage de donner un signe à la fois à l’électorat de gauche et à Angela Merkel. Elle pourrait même signifier une crise ouverte avec l’Allemagne, laquelle crise ne fait même plus peur à Alain Duhamel, c’est dire si cette perspective n’est plus aussi irresponsable qu’elle paraissait encore il y a quelques mois aux yeux du monde politico-médiatique. L’inconvénient d’Arnaud Montebourg, c’est qu’il risque d’être totalement incontrôlable.
Il est fort possible que François Hollande ne suivra pas nos conseils, à supposer qu’un conseiller ait la bonne idée de lui imprimer. Dans ce cas, il nommera peut-être Pascal Lamy à Matignon. Nous aurions alors notre Mario Monti. Angela serait contente. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, aussi, se rêvant en Beppe Grillo.

*Photo : Parti socialiste.

Mon élection pour une érection !

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dsk francois hollande

Il y a quelques jours, le Président visitait je ne sais quoi pour serrer je ne sais quelles  mains quand une femme l’interpella ainsi : « Ne vous mariez pas, on l’aime pas ! » On peut s’interroger sur les motivations de l’électeur quand il est une électrice pour qui le choix du conjoint semble être une question existentielle. On peut se demander alors si le droit de vote accordé aux femmes fut un réel progrès. Je ne trancherai pas la question ici. Moi aussi, j’ai une vie sexuelle, et j’y tiens.
Notre Chef, qui a toujours tant d’esprit et tellement d’humour, en manqua drôlement et resta muet devant les doléances de notre citoyenne culottée.[access capability= »lire_inedits »] Lui, qui s’était si souvent tiré d’affaire en esquivant les questions embarrassantes par  la pirouette, resta coi. Il choisit par le silence de décevoir tout le monde pour ne fâcher personne. Et passa son chemin comme s’il n’avait pas entendu. Et pourvu que Valérie non plus. Cette dernière petite lâcheté de l’homme « normal », ce nouvel épisode du feuilleton : « Moi président, je n’irai pas pisser sans demander son avis à ma gonzesse, pardon, à mes gonzesses… » me fit, un bref instant, regretter l’autre. Pas le précédent, grande gueule et petit kärcher, le « Chouchou » à sa « Carlita ». Non, plutôt l’humilié, le martyrisé, mais le libéré. Libéré par lui-même avec le concours de la France tout entière. Celui qui était à deux doigts, qui avait un boulevard pour la présidence et au bout,
Marianne offerte. Celui qui, même pour la plus haute des fonctions, n’avait pas su résister à la plus basse des pulsions. Celui qui n’avait pas tout à fait tué le cochon et pouvait encore dire dans un monde d’énarques : « La liberté m’habite. » Celui que le monde attendait et qui avait abandonné son royaume pour, une fois encore, bander comme un cheval. Celui qui avait joué et perdu son élection pour une érection.[/access]

*Photo : Francois Hollande.

Peut-on être député et millionnaire ?

thierry robert depute

L’aveu de Jérôme Cahuzac a provoqué, semble-t-il, une  sacrée secousse politique. Mais permis, surtout, la représentation du grand ballet des hypocrites. Le livret est classique, mais la distribution impressionnante. Une troupe pléthorique où les danseurs étoiles sont légion. Premier prix Gérard Filoche. Membre du bureau national du Parti socialiste depuis 20 ans, comme il le proclame, et qui donc n’avait aucune idée, des personnalités et des mœurs de certains dirigeants de son parti. Mesurant, que le scandale est moins dans les acrobaties financières de Jérôme Cahuzac que dans la contradiction avec le rôle qu’il devait jouer en légitimant et organisant la purge de l’austérité, Filoche est venu causer dans le poste. Accueilli avec gourmandise par Michel Field, il nous a fait la scène du sanglot parfaitement surjouée. « Vous vous rendez compte, que vont penser les pauvres ?»  Accessit pour Audrey Pulvar venue nous raconter qu’elle était place de la Bastille le 10 mai 1981 (à l’âge de 9 ans, à l’annonce des résultats, elle avait pris le métro à la station Fort-de-France en Martinique, où elle habitait alors). Et que depuis, le Parti Socialiste, c’était juste trop dégoûtant.
Et François Hollande en personne. Dès le premier jour. Martial. Il faut une république irréprochable ! À la manière de Sarkozy, « un fait divers, une loi ! », on nous annonce des textes. Un, en particulier : sur l’inéligibilité à vie pour les hommes politiques condamnés pour corruption ou fraude fiscale. Bien sûr, le Président sait parfaitement que les peines automatiques sont proscrites par la constitution française et la Convention européenne des droits de l’homme. Ça peut amuser la galerie, mais pas trop longtemps. Alors le Président remonte au front. Et propose ce mercredi une série de mesures dont plus de la moitié existe déjà, le reste étant composé de propositions manifestement inconstitutionnelles quand elles ne sont pas ineptes. En tout cas, aucune n’aurait empêché l’affaire Cahuzac.
Pendant ce temps, à gauche, à droite, voire à droite de la droite et à gauche de la gauche, on se repasse l’extincteur de main en main. Les  «publications de patrimoine » volent bas, même si elles sont absolument sans intérêt, et ne servent à rien. Amusant, d’ailleurs, de voir certains professeurs de maintien, prudents ou carrément crispés. Affligeant spectacle que cette surenchère d’hypocrisie dont personne ne semble émerger. Personne ? Ah si peut-être, un politique cohérent, et qui n’a pas peur. Et qui en tout cas, sauve un peu l’honneur.  En donnant à toutes nos belles âmes une paradoxale petite leçon de dignité.
Il s’agit de Thierry Robert, député-maire (vaguement apparenté Modem, puis divers-gauche) de Saint-Leu à La Réunion. Élu maire pour la première fois en 2008, et triomphalement élu député l’année dernière, c’est quelqu’un de très populaire, un peu provocateur et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Rendre public son patrimoine ? Allons-y. Pas de misérabilisme, pas de voitures d’occasion. « Je suis (relativement) riche. J’étais à la tête d’une entreprise de construction et j’ai fait de la promotion immobilière. J’ai gardé une partie de mes constructions en patrimoine. Celui-ci me rapporte en loyer 83 000 € par mois. Tout ceci date d’avant mon entrée en politique. Je n’ai pas honte, et cela présente un avantage, je n’ai pas sollicité ces mandats pour gagner de l’argent. Et comme, je veux être sincère jusqu’au bout, quand j’arrêterai la politique, si je suis fiscalement matraqué, j’envisagerai de faire un petit saut à  «l’île sœur » (Maurice) ou la fiscalité est plus favorable. Et il n’y a pas à avoir honte. »
Comme par hasard, les médias ne retiennent que la dernière partie. « Hou les cornes ! » Il est probable qu’il s’en fout. Comme d’être « l’ennemi » de François Hollande, enfin si l’on en croit le discours du Bourget de l’année dernière. Il va sûrement être l’objet de mille et une fatwas démagogues et vertueuses. Il est probable qu’il sera tranquillement réélu.

Les dangers de l’identité

nation identite joffrin

À Causeur, nous n’avons pas peur de nos nombreux contradicteurs.
Au contraire, nous devons entendre leurs arguments. Chaque mois, nous demanderons donc à l’un d’eux d’expliciter ses divergences. Que Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, soit remercié pour avoir accepté d’inaugurer cet espace dédié à la dispute civilisée.

Ce qui nous sépare ? La question de l’identité, bien sûr. Vous lui donnez une importance démesurée, ce qui vous amène aux confins de la pensée républicaine. Je ne dirai pas comme Blum entendant Déat : « je suis épouvanté ». Mais je suis inquiet. Inquiet pour vous, qui dérivez vers un étrange horizon, alors que ce journal est courageux et utilement dérangeant.

Point de « politiquement correct » dans cette interpellation. Ce que vous appelez le politiquement correct, ce sont les idées de la gauche, que vous cherchez à disqualifier sans les discuter, en les taxant de conformisme ou de « bien-pensance », de manière à vous arroger le rôle de l’esprit fort qui pense à contre-courant. Si l’on sort de cette rhétorique, un peu usée désormais, on doit discuter d’une idée simple : l’identité ne produit pas de valeurs. Tout est là.[access capability= »lire_inedits »]
L’identité est une réalité dont il faut tenir compte, non une source de principes. Les principes, en République, sont déduits de deux valeurs fondatrices, la liberté et l’égalité, qui fondent les règles de vie en commun. Ce sont les nationalistes – ou, plus grave, les sectateurs de l’ethnie ou de la race – qui voient dans l’identité la valeur centrale dont ils déduisent les règles de vie en commun. Une identité culturelle ou nationale, pour moi, ne vaut pas plus qu’une autre. Sauf à démontrer qu’elle est contraire aux droits de l’Homme, chacune vaut sa voisine, de même que les hommes sont égaux en droit. Toutes les identités ont droit à perdurer, à se mélanger ou à cohabiter. Il est légitime, élémentaire, d’aimer sa patrie, sa région, ses racines. Mais la protection de cet élément de la vie – quand il est menacé – est un attribut de la liberté individuelle ou politique. C’est un droit parmi d’autres, déduit des principes premiers, non le fondement de la collectivité.
Les nationalistes, les identitaires, avec lesquels vous flirtez, récusent ce raisonnement. Pour eux, l’identité est à la base des communautés humaines ; l’Etat doit avant tout la défendre ou la promouvoir, il doit en faire la priorité de sa politique. S’il s’agit d’un nationalisme républicain (doctrine pleine de contradictions), le gaullisme par exemple, nous restons dans l’espace démocratique. Mais le nationalisme est une force dangereuse, qui s’appuie sur l’émotion, l’irrationnel, sur la volonté de puissance autant que sur les souvenirs de l’enfance. Il tourne vite à l’intolérance et se trouve aussitôt des ennemis, l’étranger en général, le musulman en particulier dans la France d’aujourd’hui. Il a tôt fait de considérer que les libertés publiques sont des obstacles. Il éprouve spontanément des penchants autoritaires. Aussi, quand vous cherchez à abaisser les barrières qui nous en séparent, vous rendez un mauvais service à la République.[/access]

*Photo : FredArt.

Corée du nord : À quoi Kim#3 joue-t-il ?

Il n’aura échappé à personne que Kim Jong-un, le cher leader nord-coréen et troisième représentant de sa lignée dynastique, fait preuve d’une agressivité redoublée ces derniers temps et n’hésite pas à aller jusqu’à menacer les États-Unis d’Amérique de faire usage de son armement nucléaire.
S’il est un point qui fait l’unanimité parmi les spécialistes, c’est qu’une attaque nord-coréenne serait un suicide pur et simple. Je n’ai, à ce jour, pas trouvé un seul commentateur qui parvienne à imaginer le bénéfice que pourraient tirer Kim Jong-un et sa junte d’une telle initiative. D’où l’adjectif le plus souvent associé aux menaces de Pyongyang : « irrationnelles ».
On ne peut, bien sûr, pas complètement écarter l’hypothèse de la folie mais le rasoir d’Ockham nous recommande plutôt de chercher dans la direction d’un objectif tout à fait rationnel :
– Le chantage : Kim Jong-un menace de mettre la région à feu et à sang et de précipiter la chute de son propre régime pour obtenir de l’aide (de la Chine). Dans l’état actuel des choses, l’Empire du Milieu ne souhaite pas la disparition du régime nord-coréen et pourrait donc acheter le calme de son protégé (lire Guy Sorman).
– Le suicide : Kim Jong-un cherche lui-même à mettre fin à son propre régime. Implicitement : il n’est pas complètement maître de la situation en interne et pousse sa propre armée – i.e. ses généraux – à commettre une erreur qui devrait leur être fatale.
– Le complot : la Corée du nord serait en réalité un « ennemi utile » pour les États-Unis et leur permettrait de justifier leur présence militaire en Asie. Les bravades de Pyongyang ne seraient qu’une comédie plus ou moins orchestrée avec l’accord ou la complicité de Washington.

– Le chiffon rouge : si les États-Unis subventionnent la défense sud-coréenne, c’est essentiellement pour maintenir un semblant de stabilité dans la région. Le régime nord-coréen cherche à leur faire comprendre que l’effet obtenu est exactement inverse.
– « la guerre, c’est la paix ». Le maintien de cet état de guerre permanent est une méthode de gestion interne de la dictature : comme dans le roman d’Orwell, cette menace de guerre fictive permet de maintenir la population sous contrôle.
– Autre chose ?
Sans être un fin connaisseur du sujet, j’ai tendance à exclure les thèses du complot et du suicide et j’ai le vague sentiment que l’attitude de Kim Jong-un est une combinaison des trois autres.

« Offshore Leaks » : le curieux tri sélectif du Monde

monde mediapart cazeneuve

Dans l’hystérie générale provoquée par l’affaire Cahuzac, la course morbide au « plus transparent que moi, tu meurs ! », le journal Le Monde vient d’apporter une touche d’hypocrisie qui devrait marquer, et pas d’une pierre blanche, l’histoire de ce prestigieux quotidien.
Le journal de Natalie Nougayrède (il faudra s’habituer à le désigner ainsi, jusqu’à nouvel ordre, ce qui permet de tenir ce brave Auguste Blanqui hors du coup) s’est fait le distributeur en France des produits d’une multinationale du journalisme d’investigation. L’ICIJ (Consortium international du journalisme d’investigation) est une officine sise à Washington qui a été le réceptacle de milliers de documents relatifs aux paradis fiscaux fournis par d’anciens employés de blanchisseries exotiques d’argent baladeur. C’est pain bénit pour Le Monde, qui peut ainsi échapper aux foudres de l’imprécateur en chef de chez Médiapart : nous aussi on est cap’ de faire tomber des têtes et des grosses, même si elles sont proches d’un pouvoir dont nous avons favorisé l’avènement ! Les millions de fiches, listings, mails dérobés par les «  lanceurs d’alerte » révèlent quelques centaines de noms bien de chez nous ayant pratiqué l’optimisation fiscale dans des conditions qualifiées de « grises », c’est-à-dire pouvant aller de la limite de la légalité à la fraude fiscale caractérisée. Le phénomène était loin d’être inconnu, et quelques rapports parlementaires récents (dont celui de Vincent Peillon et Arnaud Montebourg en 2002) avaient signalé l’ampleur du problème, sans que cela ne permette de mettre un terme à ces pratiques condamnables.
Les documents en possession du Monde mettent des noms, sinon des visages, sur ce monde de la finance baladeuse dont notre président de la République avait fait son ennemi personnel. Parmi ces noms, le quotidien de Natalie Nougayrède choisit d’en livrer deux en pâture à  ses lecteurs. Il s’agit de Jean-Jacques Augier, un proche de François Hollande, qui fut son trésorier de campagne lors de la présidentielle, et de feu Elie de Rothschild, membre décédé d’une illustre famille. Jean-Jacques Augier, qui fait des affaires avec des Chinois, était actionnaire d’une société domiciliée aux îles Caïmans, paradis fiscal notoire. Cette révélation est destinée à mettre François Hollande dans l’embarras, en montrant que cette finance sans visage qu’il pourfendait au Bourget était présente dans son entourage immédiat. Même motif, même punition que dans l’affaire Cahuzac : Hollande est soit un fourbe, s’il connaissait les manigances de son argentier de campagne, soit un gros naïf, s’il les ignorait.
La mise en cause d’Elie de Rothschild relève d’une autre intention. Même mort, un Rothschild est vivant comme porteur d’un nom qui symbolise depuis deux siècles et demi la haute finance mondialisée (et accessoirement, mais on a tendance à l’oublier, l’essor économique de la France au XIXe siècle). Mettre en cause un Rothschild dans des affaires financières louches, ce n’est pas nouveau, et c’est toujours d’un bon rapport qualité-prix. Le signifiant Rothschild se suffit à lui même pour mobiliser les affects du peuple, avec les remugles antisémites associés.
Les notaires, bouchers en gros, promoteurs immobiliers de nos belles provinces qui avaient eu ces derniers jours quelques insomnies après la lecture du Monde peuvent retourner sereins à leurs activités habituelles. Dans sa grande magnanimité, Mme Nougayrède a décidé de leur épargner la honte du pilori en place publique. Mieux, mise au défi par le ministre du budget Bernard Cazeneuve de communiquer à la justice les faits délictueux dont Le Monde a pu avoir connaissance dans le cadre de l’opération « offshore leaks », elle a répondu qu’elle ne mangeait pas de ce pain-là dans un éditorial d’une haute tenue morale. Au Monde, on n’est pas Médiapart, on ne balance pas, sauf ceux dont on a décidé, tout seul comme des grands, qu’ils le méritent.

*Photo : clasesdeperiodismo.

Mise en examen de Sarkozy : abus de faiblesse ou abus de pouvoir ?

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sarkozy gentil bettencourt

Notre justice passionne les foules – à défaut de toujours les rassurer. La mise en examen pour « abus de faiblesse » de Nicolas Sarkozy a déclenché une guerre totale entre zélateurs et contempteurs du juge Jean-Michel Gentil.
Dans le camp de Gentil, donc des gentils, on reproche aux méchants sarkozystes leurs commentaires peu flatteurs à l’encontre d’un juge d’instruction qui, guidé par sa seule conscience, ose appliquer la loi aux puissants. Il est vrai que certains ténors de l’UMP n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère en traitant le magistrat de « déshonneur de la justice » à lui seul, la droite dans son ensemble critiquant une justice partiale voire aux ordres du pouvoir actuel.
On pourrait sourire et compter les points. Sauf que cette bataille de chiffonniers pose de très sérieuses questions sur le fonctionnement de la Justice. Il faut d’abord rappeler que la procédure d’instruction prétendument secrète a fugué depuis belle lurette de son domicile familial, le cabinet du juge, pour aller s’exhiber un peu partout, notamment dans certaines rédactions.
Le secret de l’instruction est désormais une fable inscrite dans le Code pénal à laquelle même les enfants ne croient plus. Si l’instruction est sujette à fuites, la mise en examen provoque un vrai déluge : à peine Nicolas Sarkozy a-t-il quitté le Palais de justice de Bordeaux  que la nouvelle tourne à plein régime sur les télés d’information continue, sur le Net, dans les conversations mondaines…
Les journalistes se bordent en agitant un amusant gri-gri en forme de précaution oratoire. Sur toutes les chaînes, on répète en boucle que l’ancien chef de l’État est fortement soupçonné d’avoir soutiré de l’argent à une nonagénaire en profitant de son gâtisme, avant de prononcer sur un ton goguenard la formule rituelle : « Il bénéficie de la présomption d’innocence. » Traduction subliminale : il est coupable mais on ne peut pas le dire. En somme, les médias invitent leurs ouailles à pratiquer une sorte de coitus interruptus mental. Le grand public, un peu perdu dans ce dossier à tiroirs, finit par s’en remettre à la sagesse populaire : chacun sait qu’il n’y pas de fumée sans feu, notamment chez autrui.
Il y a quelque tartufferie à s’offusquer que le mis au pilori se défende. Quand on met en examen un ancien président de  la République, il faut accepter que cette décision puisse être critiquée. Certes les hussards et les grognards de l’UMP ont allègrement confondu la décision et celui qui la prenait. Mais à bien y réfléchir, le juge Gentil a agi exactement de la même façon. Peut-on croire que sa décision n’était pas calibrée pour la personnalité de celui qui l’a subie ?[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons que le juge soupçonne Nicolas Sarkozy d’avoir, en 2007, obtenu des fonds de l’héritière de L’Oréal pour sa campagne électorale, en violation des dispositions légales. Seulement, Jean-Michel Gentil ne dispose apparemment pas d’éléments matériels indiscutables pour étayer ses soupçons : pas d’enveloppes, ni de trace de réception d’argent par le candidat, mais deux témoignages, dont celui d’une personne décédée, et la vague coïncidence de dates entre la ou les visites de Sarkozy chez les Bettencourt et des retraits en liquide effectués par ceux-ci. De plus, même si le magistrat avait déniché des éléments plus probants, il ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf à déployer une certaine créativité juridique : au début de son instruction, le délit de financement illégal était déjà couvert par la prescription. Le juge a alors sorti un joker auquel même Mediapart n’avait pas pensé : l’« abus de faiblesse » qui, heureuse coïncidence, n’est pas  prescrit. Des esprits soupçonneux en déduisent qu’il voulait « se payer » Nicolas Sarkozy à tout prix, et qu’il a cherché un moyen légal pour parvenir à cette noble fin. Je me garde bien de souscrire à cette hypothèse farfelue.
Reste un détail à régler : aussi symbolique soit cette mise en examen, elle ne vaut pas condamnation, ni même comparution.
Pour Jean-Michel Gentil, l’essentiel reste à faire : il lui faut maintenant établir que Nicolas Sarkozy a soutiré de l’argent à la généreuse milliardaire en sachant que celle-ci n’avait pas toute sa tête. Or, ce que l’on sait de la saga familiale qui a passionné la France est loin de corroborer cette thèse. En 2009, lorsque Françoise Meyers-Bettencourt a porté plainte contre François-Marie Banier, jamais la moindre mesure de protection de sa mère n’avait été envisagée ni a fortiori mise en place. C’est seulement après l’ouverture d’une instruction qu’une expertise affirmera, en 2011, en contradiction avec l’avis d’un premier spécialiste, que Liliane Bettencourt était en situation de faiblesse dès 2006… Cette conclusion rétroactive indique au minimum qu’on n’a aucune certitude sur l’état de santé de Mme Bettencourt en 2007, période des faits reprochés à Nicolas Sarkozy. Si faiblesse il n’y avait pas, même un homme aussi malfaisant que lui ne pouvait en abuser. Pour mettre en examen Nicolas Sarkozy, il fallait donc tenir pour plausible qu’il ait constaté l’état de faiblesse de la vieille dame et pu poser ainsi un diagnostic médical sur lequel d’éminents neurologues divergent… Les « Guignols de l’info », qui enchaînent des sketchs dans lesquels Nicolas Sarkozy manipule allègrement celle qu’ils appellent « Mamie Zinzin », détiennent sans doute la vérité.
Si l’instruction aboutit à un renvoi devant le tribunal, les chansonniers de Canal+ seront-ils cités comme experts ou seulement comme témoins ? Le juge Gentil a pourtant estimé disposer de suffisamment d’indices sérieux et concordants pour frapper. Dans un premier temps, ayant pour unique « biscuit » le rendez-vous reconnu par Nicolas Sarkozy en février 2007, mais uniquement avec André Bettencourt, il l’avait placé sous le statut de témoin assisté. Les témoignages du personnel de Mme Bettencourt l’ont décidé à passer à la vitesse supérieure. À en croire le majordome adepte de l’enregistrement-pirate, et d’autres employés de la maison, au cours de l’année 2007, Nicolas Sarkozy se serait rendu au domicile des Bettencourt,  non pas une fois comme il l’affirme, mais deux fois, voire plus. La preuve, ou presque : ces témoins ont décrit sa tenue vestimentaire : col roulé une fois, et costume l’autre (ou les autres) fois. Avec de telles évidences, il est cuit ! Imaginons la scène : Nicolas Sarkozy s’invitant à deux reprises chez ses riches voisins et contraignant une vieille dame un peu dérangée à lui remettre de l’argent sous les yeux de son personnel pléthorique. Tout est possible, dit-on. On m’accordera que cette version ne brille pas par sa vraisemblance.
On peut donc, sans faire injure au magistrat, se demander si les ressorts de cette mise en examen sont complètement rationnels. Sarkozy a souvent été accusé (pas totalement à tort) d’« hystériser » les relations. Il est possible qu’il ait réussi au-delà de ses espérances avec le juge Gentil. Ce dernier n’a pas forcément goûté d’être rangé dans la corporation des « petits pois ». Il partage peut-être l’aversion folle de la gauche et des médias pour l’ex-président, érigé en figure démoniaque.
On n’ose penser, en revanche, que cet honorable magistrat ferait de notre droit une lecture de classe, en accordant par principe plus de foi à la parole des petits et des sans-grades (les domestiques) qu’à celle des puissants.
Une telle question est-elle passible de poursuites disciplinaires ou judiciaires ? On verra…
En attendant, la droite se trompe en prêtant au juge Gentil des arrière-pensées politiques. On a plutôt l’impression qu’il se sent investi d’une mission morale. C’est encore plus inquiétant.[/access]

*Photo : mayanais.

Shlomo Sand n’est pas Jésus

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shlomo sand marx

shlomo sand marx

À une époque où chacun est libre de choisir son destin, et même son appartenance sexuelle, indépendamment de ses origines, on ne contestera pas à un enfant né de juifs le droit de changer de bord.
Shlomo Sand n’est pas le premier à en avoir plus que marre d’être juif aux yeux des autres. Les juifs plein pot le disent eux-mêmes en soupirant : « C’est dur d’être juif ! »
Avant Shlomo Sand, le dénommé Karl Marx avait fait beaucoup plus fort : plutôt que chercher à « cesser d’être juif », Karl fit comme s’il ne l’avait jamais été. Il ne mentionna jamais ni son rapport ni son non-rapport à la judéité. Motus et bouche cousue pour lui et son entourage. Pourtant, à cette époque où un enfant n’avait que quatre grands-parents, les quatre grands-parents de Karl Marx étaient juifs. Certes, son père s’était converti et l’avait converti à une religion chrétienne, par obligation professionnelle. Heine l’a écrit : « Pour les juifs, la conversion est le ticket d’entrée dans la société. »
N’empêche. Comme Mallarmé aurait aimé l’écrire, jamais la conversion n’abolira l’origine.
Karl Marx se vécut et s’exprima toute sa vie en ennemi des juifs, au point de définir son objectif ultime, l’émancipation humaine, par le désenjuivement de l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]
Son essai Sur la question juive se termine ainsi : « L’émancipation du juif dans la société, c’est la société s’émancipant de la judéité. »
J’ai fait remarquer dans un livre sur ce texte de Marx[1. Marx, les Juifs et les Droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.] qu’il n’était pas facile d’abolir ses origines, et que le seul individu qui ait réussi ce prodige, et encore seulement après sa mort, était le nommé Jésus. « Nobody, but Jesus. » Encore fallait-il qu’il n’y eût pas un géniteur juif, que sa mère fût née sans la marque de fabrique de l’espèce humaine − le péché originel −, que son disciple le plus autorisé eût décrété « Il n’y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », et qu’enfin il fût devenu Dieu le Fils. En l’absence de ces conditions, aucun descendant de juifs ne peut cesser d’être juif par ses origines. Car être juif, c’est d’abord être né de parents juifs. On ne devient pas juif, on naît juif. Et c’est une donnée irrémédiable, pour ne pas dire une maladie incurable. Si chaque descendant de juifs est absolument libre de ne pas se vivre comme juif, de ne plus vouloir penser en juif, sentir en juif et agir en juif, son passé, lui, est définitivement ce qu’il a été. L’origine ne cesse pas. On ne discutera donc que la formulation « cesser d’être juif ». N’est pas Jésus qui veut.[/access]

Comment j’ai cessé d’être juif, Shlomo Sand, Flammarion, 2013.

*Photo : ygurvitz.

Quel avenir pour le Centrafrique ?

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centrafrique bozize bangui

centrafrique bozize bangui

De quoi le Centrafrique est-il aujourd’hui le nom ? L’actualité dramatique de ces dernières semaines ne risque pas de lever l’hypothèque qui pèse sur l’avenir de ce pays d’Afrique centrale.
Le 24 mars dernier, Michel Djotodia, à la tête de la Séléka, coalition hétéroclite de groupes rebelles venus du nord, s’emparait de Bangui, renversant, presque sans effort, le président François Bozizé arrivé au pouvoir dix ans plus tôt. Dans la foulée, il reconduisait l’ancien premier ministre, Nicolas Tiangaye, en selle depuis les accords de Libreville, et formait un gouvernement dit d’union nationale. Depuis la semaine dernière, le pays est doté d’un conseil supérieur de transition. Détenteurs du pouvoir législatif, ses 97 membres ont aussi pour mission d’élaborer une nouvelle constitution, qui sera soumise à l’approbation du peuple par referendum, et d’élire le président de la République pour un mandat transitoire de 18 mois.
Bangui est tombée presque sans résistance mais la ville a été mise à sac : les magasins, les hôpitaux, les administrations, les ONG, les sièges des entreprises, les biens du clan Bozizé, ceux des expatriés, français et libanais en particulier, n’ont pas été épargnés. Les enfants des rues – les godobés -, les sans-grades, les profiteurs de guerre, car il y en a toujours, les rebelles, quoi qu’ils aient désormais reçu l’ordre de traquer les pillards, ont emporté tout ce qui semblait avoir quelque valeur : des ordinateurs à l’électroménager en passant par les réserves alimentaires et les vêtements. Mécaniquement soumise au rituel du pillage, à chaque nouveau coup d’Etat, la capitale n’en n’est pas moins traumatisée.
Ce coup d’Etat et les pillages qui l’ont accompagné sont le fruit de la politique du ventre qui mène le pays depuis son indépendance. Captant à son profit les privilèges publics, le clan Bozizé n’a fait que reproduire l’exemple de Patassé, du Dacko de la première période et de Bokassa. Le retournement de l’armée, joignant ses forces aux rebelles après quelques heures de résistance seulement, solde les insuffisances d’un Etat fantôme à qui tout à échappé ces dix dernières années : le contrôle du territoire, la paie des fonctionnaires, les cadres administratifs. L’incurie a profité aux bandits errants de la LRA, comme aux mécontents du régime qui ont pu tour à tour, au gré de leur insatisfaction, lever leur rébellion, se servir sur le pays, s’emparer de Birao ou de Ndélé comme d’une monnaie de singe.
Le fatalisme des centrafricains, nourri par l’instabilité, est pain bénit pour les nouveaux maîtres du pays. Ceux qui ne juraient que par Bozizé hier, que par Bokassa avant-hier, sont désormais en mesure d’acclamer Djotodia. Pourvu qu’il manifeste sa bienveillance, pourvu qu’il affiche les signes de son pouvoir, on en fera le nouveau père de la Nation. La tranquillité du pays reste le fait du prince. L’absence d’élites conscientes de leur capacité de médiation entre le peuple et le pouvoir entretient cette illusion tragique.
L’échec de Bozizé scelle par ailleurs, quoi qu’on s’en défende, celui de la France et de l’Union européenne, soutiens indéfectibles d’une démocratie fantoche dont elles financent les errements à chaque nouvelle élection. Le moralisme de la bonne gouvernance entretient l’équivoque. Au lieu de laisser le pays face à ses responsabilités, il jette un écran de fumée sur le fil rouge d’une politique de la main tendue qu’on n’est pas près d’abandonner. Hollande peut toujours se targuer de vouloir renouveler la politique africaine de la France, il y fort à parier qu’elle lui résistera.
Les Centrafricains sont les premières victimes de ce coup d’Etat. Si, dans l’ensemble, les combats n’ont pas été très meurtriers, le traumatisme est immense. Nourrie par les fusillades, les pillages, la fuite du président déchu, la peur pèse à nouveau de tout son poids sur le pays de Bokassa. En sentinelle malfaisante, elle entretient la résignation et neutralise l’esprit d’initiative. Depuis plusieurs mois déjà, les prix ont doublé sur les marchés, l’avancée des rebelles entraînant la rupture des circuits de distribution venus de l’arrière-pays. Le rapatriement d’une bonne partie du personnel des ONG et des institutions internationales (ONU, Union européenne) a provoqué la suspension des projets d’aide au développement. L’administration centrafricaine elle-même, aux rouages déjà peu huilés, repart de zéro, une bonne partie de ses bâtiments et de son matériel informatique ayant été pillés. Rien n’a été épargné. Les portails lacérés de coups de machette en disent long sur le ressentiment des pillards, ressentiment savamment entretenu, depuis 2003, par le KNK, le parti de Bozizé, celui-ci jouant tour à tour auprès des autorités françaises l’air de l’ami fidèle ou du résistant.
Le Centrafrique est à nouveau à la croisée des chemins : il a le choix entre l’amnésie et la responsabilité.

*Photo : réfugiés centrafricains au Congo (andré thiel).

Mimétisme rabbinique

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Sans me vanter, j’ai fini par être reçu à l’agrégation de philosophie, et je comprends que Gilles Bernheim se soit dit « s’il l’a eue, je la mérite bien. »
J’ajoute comme circonstance atténuante, que D… est complice s’Il ne lui a pas glissé discrètement à l’oreille qu’Il n’était pas dupe, et que tromper Son peuple, ça se faisait pas trop chez les rabbins.
Non, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il persévère dans son mimétisme forcené (je parle de G.B, pas de D…)
Voilà maintenant qu’il prétend être suspendu, comme je l’ai été en septembre 1969.
D’autres que moi l’ont été dans la foulée de mai 68, mais le cercle des profs de philo suspendus, « les suspendus après mai 68 », est un club complètement fermé. Il est le patrimoine exclusif de ses membres.
J’en publiera la liste si Hollande et la loi m’en font obligation.
PS 1 : Tous les ashkénazes ne doivent pas être éclaboussés par les manquements d’un seul et le poste de grand rabbin ne doit pas passer aux Sépharades.
Je rappelle que les ashkénazes ont déjà perdu l’archevêché de Paris tenu par Lustiger et la direction de l’organisation trotskiste créée par Alain Krivine. Je ne mentionne pas le FMI, car DSK était un peu d’origine sépharade, ce dont, par tact, je ne tirerai aucune conclusion.
PS 2 : Personnellement, je ne postule pas, quoiqu’étant  parfaitement incroyant, mais j’ai un ami, dans le club, que le poste pourrait intéresser.
PS 3 : j’apprends en dernière minute, qu’il aurait démissionné.
Je passe donc le relais des plaintes en mimétisme à Lionel Jospin et à Benoît XVI.

Adieu Ayrault mais Lamy, non merci !

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ayrault pascal lamy

ayrault pascal lamy

« Pépère ». « Monsieur Faible ». Voilà comme les hebdos surnomment le chef de l’Etat après les deux semaines les plus éprouvantes depuis le début de son mandat. Dix mois après son élection, François Hollande est déjà l’un des présidents les plus impopulaires de la Ve République.
Être impopulaire, après tout, n’est pas si grave, surtout dans le contexte économique et social actuel. Ses prédécesseurs ont survécu à leur cote dans les sondages. Mais, chez François Hollande, le mal est plus profond. Son autorité est d’autant plus contestée qu’il l’a rendue lui-même contestable. Comme Nicolas Sarkozy qui voulait désacraliser la fonction et à propos duquel Alain Finkielkraut, dès le début du précédent quinquennat, avait dit qu’il ne « voulait pas d’un chef de l’Etat en sueur et en short », Hollande a voulu se dépouiller de la majesté que confère la fonction présidentielle. Le président normal était peut-être un slogan efficace pour la primaire du Parti socialiste[1. N’oublions pas que ce slogan date de  « l’avant Sofitel » et qu’il était, au départ, davantage destiné à combattre la candidature de DSK que de celle de Nicolas Sarkozy. Ce n’est qu’ensuite qu’il l’a recyclé contre le président sortant. ], cela ne peut en aucun cas constituer un guide pratique pour le Chef d’Etat d’une des plus vieilles nations du monde.
Cette vieille nation qui est aussi l’une des plus grandes puissances de la planète ne saurait avoir à sa tête un chef dépourvu de la moindre autorité. Cette dernière doit être restaurée pour éviter une crise de régime grave. Elisabeth Lévy expliquait que la faute d’un homme, en l’occurrence Jérôme Cahuzac, ne devait pas provoquer une telle crise. Dans un monde idéal, elle a bien évidemment raison. Mais l’affaire Cahuzac n’aura finalement été que le révélateur de l’affaiblissement de l’autorité présidentielle. Ce n’est pas un hasard si les ministres contestataires en profitent pour remonter au créneau. Arnaud Montebourg et Cécile Duflot avaient déjà rué dans les brancards. Ils sont repartis à l’assaut, cette fois-ci accompagnés de Benoît Hamon, resté jusqu’ici très discipliné.  Hollande a beau faire, a beau dire, il peut passer à la télé, faire des propositions, des chocs (de simplification, de compétitivité ou de moralisation), il est contesté quoi qu’il arrive. Claude Bartolone, président de l’Assemblée Nationale, vient à son tour de le contredire publiquement en expliquant que la publication du patrimoines des élus ne constituait pas l’idée du siècle[2. Pour notre part, nous la trouvons grotesque. La publication sur son blog, du patrimoine de Jean-Noël Guérini mercredi après-midi, constituant l’épisode le plus drôle du feuilleton.].
Que peut donc faire le président pour provoquer un choc d’autorité ? Comme il n’a aucune intention d’organiser une nouvelle élection présidentielle, et que nous doutons qu’il réédite la dissolution chiraquienne d’avril 1997[3. On a pu entendre des commentateurs qui trouvaient que cela avait pu être une bonne idée, permettant à Jacques Chirac d’être réélu en 2002. C’est oublier le contexte de 1997. Qui pouvait penser au scénario du 21 avril 2002 ? Certainement pas Jacques Chirac, qui a dissous parce qu’il ne voulait pas changer de premier ministre et conserver son Juppé chéri. Du coup, il a eu Jospin. ], il ne reste en réalité qu’une seule solution à François Hollande : changer de premier ministre. C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’est pas à la hauteur de la situation. Dès le début, il s’est avéré être une grave erreur de casting. Nous avions expliqué entre les deux tours de l’élection présidentielle en quoi le scénario de l’élection en désignait un autre. Mais choisir un tel profil de premier ministre, absolument pas complémentaire de celui du président, constitua une circonstance aggravante. À côté de l’homme pondéré et calme qu’il comptait incarner après le quinquennat Sarkozy, il fallait un homme d’action, quelqu’un capable de traverser des Ponts d’Arcole, d’être un D’Artagnan, une personnalité qui ne laisserait pas indifférent. Le problème avec Jean-Marc Ayrault, lorsqu’on en discute avec des amis, ce n’est pas qu’on l’aime ou qu’on le déteste, c’est qu’on s’en fiche. Pire, il s’humilie lui-même en reconnaissant publiquement qu’il a encaissé des propos sévères de la part d’un de ses ministres. Aujourd’hui, il est un fusible grillé, même en ayant très peu protégé le Président. Il faut remplacer d’urgence le fusible et bien choisir la marque.
Bien choisir la marque nécessite d’installer une personnalité complémentaire qui pourrait jouer ce rôle de fusible durable et efficace. Certains noms qui ont circulé ces dernières semaines nous laissent pantois. On parle de Michel Sapin voire de Marisol Touraine. Nous n’avons personnellement rien contre ces deux ministres mais convenons tout de même qu’il est difficile de se les imaginer sur un Pont d’Arcole. Ces deux personnalités seraient très vite affublées de l’étiquette d’Ayrault-bis. Et le fusible serait grillé très vite. En réalité, on ne voit dans l’actuel gouvernement que deux ministres capables d’aller à Matignon et de concentrer sur eux toute la lumière, permettant au Président de souffler un peu et se consacrer à l’essentiel, le duel franco-allemand sur la question de l’austérité, bataille qu’il jure ne pas avoir abandonnée. Seuls, en effet, Manuel Valls et Arnaud Montebourg présentent ce profil[4. Certains ont pu évoquer Christiane Taubira, qui n’est pas mal dans le genre non plus, mais le fait qu’elle ait conduit la réforme du mariage constitue un chiffon rouge pour ses opposants, alors que le Président a semble-t-il choisi de calmer le jeu sur cette question.].
Valls, nous l’avions donc expliqué, aurait dû être nommé en mai dernier. Il a l’avantage d’avoir la meilleur cote de popularité, ce qui lui laisse de la marge pour prendre des coups et jouer son rôle de fusible. Dans le contexte actuel, il a un inconvénient : être lié à Stéphane Fouks, l’homme de la communication de DSK et de Cahuzac. Arnaud Montebourg, lui, aurait l’avantage de donner un signe à la fois à l’électorat de gauche et à Angela Merkel. Elle pourrait même signifier une crise ouverte avec l’Allemagne, laquelle crise ne fait même plus peur à Alain Duhamel, c’est dire si cette perspective n’est plus aussi irresponsable qu’elle paraissait encore il y a quelques mois aux yeux du monde politico-médiatique. L’inconvénient d’Arnaud Montebourg, c’est qu’il risque d’être totalement incontrôlable.
Il est fort possible que François Hollande ne suivra pas nos conseils, à supposer qu’un conseiller ait la bonne idée de lui imprimer. Dans ce cas, il nommera peut-être Pascal Lamy à Matignon. Nous aurions alors notre Mario Monti. Angela serait contente. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, aussi, se rêvant en Beppe Grillo.

*Photo : Parti socialiste.

Mon élection pour une érection !

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dsk francois hollande

dsk francois hollande

Il y a quelques jours, le Président visitait je ne sais quoi pour serrer je ne sais quelles  mains quand une femme l’interpella ainsi : « Ne vous mariez pas, on l’aime pas ! » On peut s’interroger sur les motivations de l’électeur quand il est une électrice pour qui le choix du conjoint semble être une question existentielle. On peut se demander alors si le droit de vote accordé aux femmes fut un réel progrès. Je ne trancherai pas la question ici. Moi aussi, j’ai une vie sexuelle, et j’y tiens.
Notre Chef, qui a toujours tant d’esprit et tellement d’humour, en manqua drôlement et resta muet devant les doléances de notre citoyenne culottée.[access capability= »lire_inedits »] Lui, qui s’était si souvent tiré d’affaire en esquivant les questions embarrassantes par  la pirouette, resta coi. Il choisit par le silence de décevoir tout le monde pour ne fâcher personne. Et passa son chemin comme s’il n’avait pas entendu. Et pourvu que Valérie non plus. Cette dernière petite lâcheté de l’homme « normal », ce nouvel épisode du feuilleton : « Moi président, je n’irai pas pisser sans demander son avis à ma gonzesse, pardon, à mes gonzesses… » me fit, un bref instant, regretter l’autre. Pas le précédent, grande gueule et petit kärcher, le « Chouchou » à sa « Carlita ». Non, plutôt l’humilié, le martyrisé, mais le libéré. Libéré par lui-même avec le concours de la France tout entière. Celui qui était à deux doigts, qui avait un boulevard pour la présidence et au bout,
Marianne offerte. Celui qui, même pour la plus haute des fonctions, n’avait pas su résister à la plus basse des pulsions. Celui qui n’avait pas tout à fait tué le cochon et pouvait encore dire dans un monde d’énarques : « La liberté m’habite. » Celui que le monde attendait et qui avait abandonné son royaume pour, une fois encore, bander comme un cheval. Celui qui avait joué et perdu son élection pour une érection.[/access]

*Photo : Francois Hollande.

Peut-on être député et millionnaire ?

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thierry robert depute

thierry robert depute

L’aveu de Jérôme Cahuzac a provoqué, semble-t-il, une  sacrée secousse politique. Mais permis, surtout, la représentation du grand ballet des hypocrites. Le livret est classique, mais la distribution impressionnante. Une troupe pléthorique où les danseurs étoiles sont légion. Premier prix Gérard Filoche. Membre du bureau national du Parti socialiste depuis 20 ans, comme il le proclame, et qui donc n’avait aucune idée, des personnalités et des mœurs de certains dirigeants de son parti. Mesurant, que le scandale est moins dans les acrobaties financières de Jérôme Cahuzac que dans la contradiction avec le rôle qu’il devait jouer en légitimant et organisant la purge de l’austérité, Filoche est venu causer dans le poste. Accueilli avec gourmandise par Michel Field, il nous a fait la scène du sanglot parfaitement surjouée. « Vous vous rendez compte, que vont penser les pauvres ?»  Accessit pour Audrey Pulvar venue nous raconter qu’elle était place de la Bastille le 10 mai 1981 (à l’âge de 9 ans, à l’annonce des résultats, elle avait pris le métro à la station Fort-de-France en Martinique, où elle habitait alors). Et que depuis, le Parti Socialiste, c’était juste trop dégoûtant.
Et François Hollande en personne. Dès le premier jour. Martial. Il faut une république irréprochable ! À la manière de Sarkozy, « un fait divers, une loi ! », on nous annonce des textes. Un, en particulier : sur l’inéligibilité à vie pour les hommes politiques condamnés pour corruption ou fraude fiscale. Bien sûr, le Président sait parfaitement que les peines automatiques sont proscrites par la constitution française et la Convention européenne des droits de l’homme. Ça peut amuser la galerie, mais pas trop longtemps. Alors le Président remonte au front. Et propose ce mercredi une série de mesures dont plus de la moitié existe déjà, le reste étant composé de propositions manifestement inconstitutionnelles quand elles ne sont pas ineptes. En tout cas, aucune n’aurait empêché l’affaire Cahuzac.
Pendant ce temps, à gauche, à droite, voire à droite de la droite et à gauche de la gauche, on se repasse l’extincteur de main en main. Les  «publications de patrimoine » volent bas, même si elles sont absolument sans intérêt, et ne servent à rien. Amusant, d’ailleurs, de voir certains professeurs de maintien, prudents ou carrément crispés. Affligeant spectacle que cette surenchère d’hypocrisie dont personne ne semble émerger. Personne ? Ah si peut-être, un politique cohérent, et qui n’a pas peur. Et qui en tout cas, sauve un peu l’honneur.  En donnant à toutes nos belles âmes une paradoxale petite leçon de dignité.
Il s’agit de Thierry Robert, député-maire (vaguement apparenté Modem, puis divers-gauche) de Saint-Leu à La Réunion. Élu maire pour la première fois en 2008, et triomphalement élu député l’année dernière, c’est quelqu’un de très populaire, un peu provocateur et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Rendre public son patrimoine ? Allons-y. Pas de misérabilisme, pas de voitures d’occasion. « Je suis (relativement) riche. J’étais à la tête d’une entreprise de construction et j’ai fait de la promotion immobilière. J’ai gardé une partie de mes constructions en patrimoine. Celui-ci me rapporte en loyer 83 000 € par mois. Tout ceci date d’avant mon entrée en politique. Je n’ai pas honte, et cela présente un avantage, je n’ai pas sollicité ces mandats pour gagner de l’argent. Et comme, je veux être sincère jusqu’au bout, quand j’arrêterai la politique, si je suis fiscalement matraqué, j’envisagerai de faire un petit saut à  «l’île sœur » (Maurice) ou la fiscalité est plus favorable. Et il n’y a pas à avoir honte. »
Comme par hasard, les médias ne retiennent que la dernière partie. « Hou les cornes ! » Il est probable qu’il s’en fout. Comme d’être « l’ennemi » de François Hollande, enfin si l’on en croit le discours du Bourget de l’année dernière. Il va sûrement être l’objet de mille et une fatwas démagogues et vertueuses. Il est probable qu’il sera tranquillement réélu.

Les dangers de l’identité

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nation identite joffrin

nation identite joffrin

À Causeur, nous n’avons pas peur de nos nombreux contradicteurs.
Au contraire, nous devons entendre leurs arguments. Chaque mois, nous demanderons donc à l’un d’eux d’expliciter ses divergences. Que Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, soit remercié pour avoir accepté d’inaugurer cet espace dédié à la dispute civilisée.

Ce qui nous sépare ? La question de l’identité, bien sûr. Vous lui donnez une importance démesurée, ce qui vous amène aux confins de la pensée républicaine. Je ne dirai pas comme Blum entendant Déat : « je suis épouvanté ». Mais je suis inquiet. Inquiet pour vous, qui dérivez vers un étrange horizon, alors que ce journal est courageux et utilement dérangeant.

Point de « politiquement correct » dans cette interpellation. Ce que vous appelez le politiquement correct, ce sont les idées de la gauche, que vous cherchez à disqualifier sans les discuter, en les taxant de conformisme ou de « bien-pensance », de manière à vous arroger le rôle de l’esprit fort qui pense à contre-courant. Si l’on sort de cette rhétorique, un peu usée désormais, on doit discuter d’une idée simple : l’identité ne produit pas de valeurs. Tout est là.[access capability= »lire_inedits »]
L’identité est une réalité dont il faut tenir compte, non une source de principes. Les principes, en République, sont déduits de deux valeurs fondatrices, la liberté et l’égalité, qui fondent les règles de vie en commun. Ce sont les nationalistes – ou, plus grave, les sectateurs de l’ethnie ou de la race – qui voient dans l’identité la valeur centrale dont ils déduisent les règles de vie en commun. Une identité culturelle ou nationale, pour moi, ne vaut pas plus qu’une autre. Sauf à démontrer qu’elle est contraire aux droits de l’Homme, chacune vaut sa voisine, de même que les hommes sont égaux en droit. Toutes les identités ont droit à perdurer, à se mélanger ou à cohabiter. Il est légitime, élémentaire, d’aimer sa patrie, sa région, ses racines. Mais la protection de cet élément de la vie – quand il est menacé – est un attribut de la liberté individuelle ou politique. C’est un droit parmi d’autres, déduit des principes premiers, non le fondement de la collectivité.
Les nationalistes, les identitaires, avec lesquels vous flirtez, récusent ce raisonnement. Pour eux, l’identité est à la base des communautés humaines ; l’Etat doit avant tout la défendre ou la promouvoir, il doit en faire la priorité de sa politique. S’il s’agit d’un nationalisme républicain (doctrine pleine de contradictions), le gaullisme par exemple, nous restons dans l’espace démocratique. Mais le nationalisme est une force dangereuse, qui s’appuie sur l’émotion, l’irrationnel, sur la volonté de puissance autant que sur les souvenirs de l’enfance. Il tourne vite à l’intolérance et se trouve aussitôt des ennemis, l’étranger en général, le musulman en particulier dans la France d’aujourd’hui. Il a tôt fait de considérer que les libertés publiques sont des obstacles. Il éprouve spontanément des penchants autoritaires. Aussi, quand vous cherchez à abaisser les barrières qui nous en séparent, vous rendez un mauvais service à la République.[/access]

*Photo : FredArt.

Corée du nord : À quoi Kim#3 joue-t-il ?

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Il n’aura échappé à personne que Kim Jong-un, le cher leader nord-coréen et troisième représentant de sa lignée dynastique, fait preuve d’une agressivité redoublée ces derniers temps et n’hésite pas à aller jusqu’à menacer les États-Unis d’Amérique de faire usage de son armement nucléaire.
S’il est un point qui fait l’unanimité parmi les spécialistes, c’est qu’une attaque nord-coréenne serait un suicide pur et simple. Je n’ai, à ce jour, pas trouvé un seul commentateur qui parvienne à imaginer le bénéfice que pourraient tirer Kim Jong-un et sa junte d’une telle initiative. D’où l’adjectif le plus souvent associé aux menaces de Pyongyang : « irrationnelles ».
On ne peut, bien sûr, pas complètement écarter l’hypothèse de la folie mais le rasoir d’Ockham nous recommande plutôt de chercher dans la direction d’un objectif tout à fait rationnel :
– Le chantage : Kim Jong-un menace de mettre la région à feu et à sang et de précipiter la chute de son propre régime pour obtenir de l’aide (de la Chine). Dans l’état actuel des choses, l’Empire du Milieu ne souhaite pas la disparition du régime nord-coréen et pourrait donc acheter le calme de son protégé (lire Guy Sorman).
– Le suicide : Kim Jong-un cherche lui-même à mettre fin à son propre régime. Implicitement : il n’est pas complètement maître de la situation en interne et pousse sa propre armée – i.e. ses généraux – à commettre une erreur qui devrait leur être fatale.
– Le complot : la Corée du nord serait en réalité un « ennemi utile » pour les États-Unis et leur permettrait de justifier leur présence militaire en Asie. Les bravades de Pyongyang ne seraient qu’une comédie plus ou moins orchestrée avec l’accord ou la complicité de Washington.

– Le chiffon rouge : si les États-Unis subventionnent la défense sud-coréenne, c’est essentiellement pour maintenir un semblant de stabilité dans la région. Le régime nord-coréen cherche à leur faire comprendre que l’effet obtenu est exactement inverse.
– « la guerre, c’est la paix ». Le maintien de cet état de guerre permanent est une méthode de gestion interne de la dictature : comme dans le roman d’Orwell, cette menace de guerre fictive permet de maintenir la population sous contrôle.
– Autre chose ?
Sans être un fin connaisseur du sujet, j’ai tendance à exclure les thèses du complot et du suicide et j’ai le vague sentiment que l’attitude de Kim Jong-un est une combinaison des trois autres.

« Offshore Leaks » : le curieux tri sélectif du Monde

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monde mediapart cazeneuve

monde mediapart cazeneuve

Dans l’hystérie générale provoquée par l’affaire Cahuzac, la course morbide au « plus transparent que moi, tu meurs ! », le journal Le Monde vient d’apporter une touche d’hypocrisie qui devrait marquer, et pas d’une pierre blanche, l’histoire de ce prestigieux quotidien.
Le journal de Natalie Nougayrède (il faudra s’habituer à le désigner ainsi, jusqu’à nouvel ordre, ce qui permet de tenir ce brave Auguste Blanqui hors du coup) s’est fait le distributeur en France des produits d’une multinationale du journalisme d’investigation. L’ICIJ (Consortium international du journalisme d’investigation) est une officine sise à Washington qui a été le réceptacle de milliers de documents relatifs aux paradis fiscaux fournis par d’anciens employés de blanchisseries exotiques d’argent baladeur. C’est pain bénit pour Le Monde, qui peut ainsi échapper aux foudres de l’imprécateur en chef de chez Médiapart : nous aussi on est cap’ de faire tomber des têtes et des grosses, même si elles sont proches d’un pouvoir dont nous avons favorisé l’avènement ! Les millions de fiches, listings, mails dérobés par les «  lanceurs d’alerte » révèlent quelques centaines de noms bien de chez nous ayant pratiqué l’optimisation fiscale dans des conditions qualifiées de « grises », c’est-à-dire pouvant aller de la limite de la légalité à la fraude fiscale caractérisée. Le phénomène était loin d’être inconnu, et quelques rapports parlementaires récents (dont celui de Vincent Peillon et Arnaud Montebourg en 2002) avaient signalé l’ampleur du problème, sans que cela ne permette de mettre un terme à ces pratiques condamnables.
Les documents en possession du Monde mettent des noms, sinon des visages, sur ce monde de la finance baladeuse dont notre président de la République avait fait son ennemi personnel. Parmi ces noms, le quotidien de Natalie Nougayrède choisit d’en livrer deux en pâture à  ses lecteurs. Il s’agit de Jean-Jacques Augier, un proche de François Hollande, qui fut son trésorier de campagne lors de la présidentielle, et de feu Elie de Rothschild, membre décédé d’une illustre famille. Jean-Jacques Augier, qui fait des affaires avec des Chinois, était actionnaire d’une société domiciliée aux îles Caïmans, paradis fiscal notoire. Cette révélation est destinée à mettre François Hollande dans l’embarras, en montrant que cette finance sans visage qu’il pourfendait au Bourget était présente dans son entourage immédiat. Même motif, même punition que dans l’affaire Cahuzac : Hollande est soit un fourbe, s’il connaissait les manigances de son argentier de campagne, soit un gros naïf, s’il les ignorait.
La mise en cause d’Elie de Rothschild relève d’une autre intention. Même mort, un Rothschild est vivant comme porteur d’un nom qui symbolise depuis deux siècles et demi la haute finance mondialisée (et accessoirement, mais on a tendance à l’oublier, l’essor économique de la France au XIXe siècle). Mettre en cause un Rothschild dans des affaires financières louches, ce n’est pas nouveau, et c’est toujours d’un bon rapport qualité-prix. Le signifiant Rothschild se suffit à lui même pour mobiliser les affects du peuple, avec les remugles antisémites associés.
Les notaires, bouchers en gros, promoteurs immobiliers de nos belles provinces qui avaient eu ces derniers jours quelques insomnies après la lecture du Monde peuvent retourner sereins à leurs activités habituelles. Dans sa grande magnanimité, Mme Nougayrède a décidé de leur épargner la honte du pilori en place publique. Mieux, mise au défi par le ministre du budget Bernard Cazeneuve de communiquer à la justice les faits délictueux dont Le Monde a pu avoir connaissance dans le cadre de l’opération « offshore leaks », elle a répondu qu’elle ne mangeait pas de ce pain-là dans un éditorial d’une haute tenue morale. Au Monde, on n’est pas Médiapart, on ne balance pas, sauf ceux dont on a décidé, tout seul comme des grands, qu’ils le méritent.

*Photo : clasesdeperiodismo.

Mise en examen de Sarkozy : abus de faiblesse ou abus de pouvoir ?

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sarkozy gentil bettencourt

sarkozy gentil bettencourt

Notre justice passionne les foules – à défaut de toujours les rassurer. La mise en examen pour « abus de faiblesse » de Nicolas Sarkozy a déclenché une guerre totale entre zélateurs et contempteurs du juge Jean-Michel Gentil.
Dans le camp de Gentil, donc des gentils, on reproche aux méchants sarkozystes leurs commentaires peu flatteurs à l’encontre d’un juge d’instruction qui, guidé par sa seule conscience, ose appliquer la loi aux puissants. Il est vrai que certains ténors de l’UMP n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère en traitant le magistrat de « déshonneur de la justice » à lui seul, la droite dans son ensemble critiquant une justice partiale voire aux ordres du pouvoir actuel.
On pourrait sourire et compter les points. Sauf que cette bataille de chiffonniers pose de très sérieuses questions sur le fonctionnement de la Justice. Il faut d’abord rappeler que la procédure d’instruction prétendument secrète a fugué depuis belle lurette de son domicile familial, le cabinet du juge, pour aller s’exhiber un peu partout, notamment dans certaines rédactions.
Le secret de l’instruction est désormais une fable inscrite dans le Code pénal à laquelle même les enfants ne croient plus. Si l’instruction est sujette à fuites, la mise en examen provoque un vrai déluge : à peine Nicolas Sarkozy a-t-il quitté le Palais de justice de Bordeaux  que la nouvelle tourne à plein régime sur les télés d’information continue, sur le Net, dans les conversations mondaines…
Les journalistes se bordent en agitant un amusant gri-gri en forme de précaution oratoire. Sur toutes les chaînes, on répète en boucle que l’ancien chef de l’État est fortement soupçonné d’avoir soutiré de l’argent à une nonagénaire en profitant de son gâtisme, avant de prononcer sur un ton goguenard la formule rituelle : « Il bénéficie de la présomption d’innocence. » Traduction subliminale : il est coupable mais on ne peut pas le dire. En somme, les médias invitent leurs ouailles à pratiquer une sorte de coitus interruptus mental. Le grand public, un peu perdu dans ce dossier à tiroirs, finit par s’en remettre à la sagesse populaire : chacun sait qu’il n’y pas de fumée sans feu, notamment chez autrui.
Il y a quelque tartufferie à s’offusquer que le mis au pilori se défende. Quand on met en examen un ancien président de  la République, il faut accepter que cette décision puisse être critiquée. Certes les hussards et les grognards de l’UMP ont allègrement confondu la décision et celui qui la prenait. Mais à bien y réfléchir, le juge Gentil a agi exactement de la même façon. Peut-on croire que sa décision n’était pas calibrée pour la personnalité de celui qui l’a subie ?[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons que le juge soupçonne Nicolas Sarkozy d’avoir, en 2007, obtenu des fonds de l’héritière de L’Oréal pour sa campagne électorale, en violation des dispositions légales. Seulement, Jean-Michel Gentil ne dispose apparemment pas d’éléments matériels indiscutables pour étayer ses soupçons : pas d’enveloppes, ni de trace de réception d’argent par le candidat, mais deux témoignages, dont celui d’une personne décédée, et la vague coïncidence de dates entre la ou les visites de Sarkozy chez les Bettencourt et des retraits en liquide effectués par ceux-ci. De plus, même si le magistrat avait déniché des éléments plus probants, il ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf à déployer une certaine créativité juridique : au début de son instruction, le délit de financement illégal était déjà couvert par la prescription. Le juge a alors sorti un joker auquel même Mediapart n’avait pas pensé : l’« abus de faiblesse » qui, heureuse coïncidence, n’est pas  prescrit. Des esprits soupçonneux en déduisent qu’il voulait « se payer » Nicolas Sarkozy à tout prix, et qu’il a cherché un moyen légal pour parvenir à cette noble fin. Je me garde bien de souscrire à cette hypothèse farfelue.
Reste un détail à régler : aussi symbolique soit cette mise en examen, elle ne vaut pas condamnation, ni même comparution.
Pour Jean-Michel Gentil, l’essentiel reste à faire : il lui faut maintenant établir que Nicolas Sarkozy a soutiré de l’argent à la généreuse milliardaire en sachant que celle-ci n’avait pas toute sa tête. Or, ce que l’on sait de la saga familiale qui a passionné la France est loin de corroborer cette thèse. En 2009, lorsque Françoise Meyers-Bettencourt a porté plainte contre François-Marie Banier, jamais la moindre mesure de protection de sa mère n’avait été envisagée ni a fortiori mise en place. C’est seulement après l’ouverture d’une instruction qu’une expertise affirmera, en 2011, en contradiction avec l’avis d’un premier spécialiste, que Liliane Bettencourt était en situation de faiblesse dès 2006… Cette conclusion rétroactive indique au minimum qu’on n’a aucune certitude sur l’état de santé de Mme Bettencourt en 2007, période des faits reprochés à Nicolas Sarkozy. Si faiblesse il n’y avait pas, même un homme aussi malfaisant que lui ne pouvait en abuser. Pour mettre en examen Nicolas Sarkozy, il fallait donc tenir pour plausible qu’il ait constaté l’état de faiblesse de la vieille dame et pu poser ainsi un diagnostic médical sur lequel d’éminents neurologues divergent… Les « Guignols de l’info », qui enchaînent des sketchs dans lesquels Nicolas Sarkozy manipule allègrement celle qu’ils appellent « Mamie Zinzin », détiennent sans doute la vérité.
Si l’instruction aboutit à un renvoi devant le tribunal, les chansonniers de Canal+ seront-ils cités comme experts ou seulement comme témoins ? Le juge Gentil a pourtant estimé disposer de suffisamment d’indices sérieux et concordants pour frapper. Dans un premier temps, ayant pour unique « biscuit » le rendez-vous reconnu par Nicolas Sarkozy en février 2007, mais uniquement avec André Bettencourt, il l’avait placé sous le statut de témoin assisté. Les témoignages du personnel de Mme Bettencourt l’ont décidé à passer à la vitesse supérieure. À en croire le majordome adepte de l’enregistrement-pirate, et d’autres employés de la maison, au cours de l’année 2007, Nicolas Sarkozy se serait rendu au domicile des Bettencourt,  non pas une fois comme il l’affirme, mais deux fois, voire plus. La preuve, ou presque : ces témoins ont décrit sa tenue vestimentaire : col roulé une fois, et costume l’autre (ou les autres) fois. Avec de telles évidences, il est cuit ! Imaginons la scène : Nicolas Sarkozy s’invitant à deux reprises chez ses riches voisins et contraignant une vieille dame un peu dérangée à lui remettre de l’argent sous les yeux de son personnel pléthorique. Tout est possible, dit-on. On m’accordera que cette version ne brille pas par sa vraisemblance.
On peut donc, sans faire injure au magistrat, se demander si les ressorts de cette mise en examen sont complètement rationnels. Sarkozy a souvent été accusé (pas totalement à tort) d’« hystériser » les relations. Il est possible qu’il ait réussi au-delà de ses espérances avec le juge Gentil. Ce dernier n’a pas forcément goûté d’être rangé dans la corporation des « petits pois ». Il partage peut-être l’aversion folle de la gauche et des médias pour l’ex-président, érigé en figure démoniaque.
On n’ose penser, en revanche, que cet honorable magistrat ferait de notre droit une lecture de classe, en accordant par principe plus de foi à la parole des petits et des sans-grades (les domestiques) qu’à celle des puissants.
Une telle question est-elle passible de poursuites disciplinaires ou judiciaires ? On verra…
En attendant, la droite se trompe en prêtant au juge Gentil des arrière-pensées politiques. On a plutôt l’impression qu’il se sent investi d’une mission morale. C’est encore plus inquiétant.[/access]

*Photo : mayanais.