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Mise en examen de Sarkozy : abus de faiblesse ou abus de pouvoir ?

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sarkozy gentil bettencourt

Notre justice passionne les foules – à défaut de toujours les rassurer. La mise en examen pour « abus de faiblesse » de Nicolas Sarkozy a déclenché une guerre totale entre zélateurs et contempteurs du juge Jean-Michel Gentil.
Dans le camp de Gentil, donc des gentils, on reproche aux méchants sarkozystes leurs commentaires peu flatteurs à l’encontre d’un juge d’instruction qui, guidé par sa seule conscience, ose appliquer la loi aux puissants. Il est vrai que certains ténors de l’UMP n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère en traitant le magistrat de « déshonneur de la justice » à lui seul, la droite dans son ensemble critiquant une justice partiale voire aux ordres du pouvoir actuel.
On pourrait sourire et compter les points. Sauf que cette bataille de chiffonniers pose de très sérieuses questions sur le fonctionnement de la Justice. Il faut d’abord rappeler que la procédure d’instruction prétendument secrète a fugué depuis belle lurette de son domicile familial, le cabinet du juge, pour aller s’exhiber un peu partout, notamment dans certaines rédactions.
Le secret de l’instruction est désormais une fable inscrite dans le Code pénal à laquelle même les enfants ne croient plus. Si l’instruction est sujette à fuites, la mise en examen provoque un vrai déluge : à peine Nicolas Sarkozy a-t-il quitté le Palais de justice de Bordeaux  que la nouvelle tourne à plein régime sur les télés d’information continue, sur le Net, dans les conversations mondaines…
Les journalistes se bordent en agitant un amusant gri-gri en forme de précaution oratoire. Sur toutes les chaînes, on répète en boucle que l’ancien chef de l’État est fortement soupçonné d’avoir soutiré de l’argent à une nonagénaire en profitant de son gâtisme, avant de prononcer sur un ton goguenard la formule rituelle : « Il bénéficie de la présomption d’innocence. » Traduction subliminale : il est coupable mais on ne peut pas le dire. En somme, les médias invitent leurs ouailles à pratiquer une sorte de coitus interruptus mental. Le grand public, un peu perdu dans ce dossier à tiroirs, finit par s’en remettre à la sagesse populaire : chacun sait qu’il n’y pas de fumée sans feu, notamment chez autrui.
Il y a quelque tartufferie à s’offusquer que le mis au pilori se défende. Quand on met en examen un ancien président de  la République, il faut accepter que cette décision puisse être critiquée. Certes les hussards et les grognards de l’UMP ont allègrement confondu la décision et celui qui la prenait. Mais à bien y réfléchir, le juge Gentil a agi exactement de la même façon. Peut-on croire que sa décision n’était pas calibrée pour la personnalité de celui qui l’a subie ?[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons que le juge soupçonne Nicolas Sarkozy d’avoir, en 2007, obtenu des fonds de l’héritière de L’Oréal pour sa campagne électorale, en violation des dispositions légales. Seulement, Jean-Michel Gentil ne dispose apparemment pas d’éléments matériels indiscutables pour étayer ses soupçons : pas d’enveloppes, ni de trace de réception d’argent par le candidat, mais deux témoignages, dont celui d’une personne décédée, et la vague coïncidence de dates entre la ou les visites de Sarkozy chez les Bettencourt et des retraits en liquide effectués par ceux-ci. De plus, même si le magistrat avait déniché des éléments plus probants, il ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf à déployer une certaine créativité juridique : au début de son instruction, le délit de financement illégal était déjà couvert par la prescription. Le juge a alors sorti un joker auquel même Mediapart n’avait pas pensé : l’« abus de faiblesse » qui, heureuse coïncidence, n’est pas  prescrit. Des esprits soupçonneux en déduisent qu’il voulait « se payer » Nicolas Sarkozy à tout prix, et qu’il a cherché un moyen légal pour parvenir à cette noble fin. Je me garde bien de souscrire à cette hypothèse farfelue.
Reste un détail à régler : aussi symbolique soit cette mise en examen, elle ne vaut pas condamnation, ni même comparution.
Pour Jean-Michel Gentil, l’essentiel reste à faire : il lui faut maintenant établir que Nicolas Sarkozy a soutiré de l’argent à la généreuse milliardaire en sachant que celle-ci n’avait pas toute sa tête. Or, ce que l’on sait de la saga familiale qui a passionné la France est loin de corroborer cette thèse. En 2009, lorsque Françoise Meyers-Bettencourt a porté plainte contre François-Marie Banier, jamais la moindre mesure de protection de sa mère n’avait été envisagée ni a fortiori mise en place. C’est seulement après l’ouverture d’une instruction qu’une expertise affirmera, en 2011, en contradiction avec l’avis d’un premier spécialiste, que Liliane Bettencourt était en situation de faiblesse dès 2006… Cette conclusion rétroactive indique au minimum qu’on n’a aucune certitude sur l’état de santé de Mme Bettencourt en 2007, période des faits reprochés à Nicolas Sarkozy. Si faiblesse il n’y avait pas, même un homme aussi malfaisant que lui ne pouvait en abuser. Pour mettre en examen Nicolas Sarkozy, il fallait donc tenir pour plausible qu’il ait constaté l’état de faiblesse de la vieille dame et pu poser ainsi un diagnostic médical sur lequel d’éminents neurologues divergent… Les « Guignols de l’info », qui enchaînent des sketchs dans lesquels Nicolas Sarkozy manipule allègrement celle qu’ils appellent « Mamie Zinzin », détiennent sans doute la vérité.
Si l’instruction aboutit à un renvoi devant le tribunal, les chansonniers de Canal+ seront-ils cités comme experts ou seulement comme témoins ? Le juge Gentil a pourtant estimé disposer de suffisamment d’indices sérieux et concordants pour frapper. Dans un premier temps, ayant pour unique « biscuit » le rendez-vous reconnu par Nicolas Sarkozy en février 2007, mais uniquement avec André Bettencourt, il l’avait placé sous le statut de témoin assisté. Les témoignages du personnel de Mme Bettencourt l’ont décidé à passer à la vitesse supérieure. À en croire le majordome adepte de l’enregistrement-pirate, et d’autres employés de la maison, au cours de l’année 2007, Nicolas Sarkozy se serait rendu au domicile des Bettencourt,  non pas une fois comme il l’affirme, mais deux fois, voire plus. La preuve, ou presque : ces témoins ont décrit sa tenue vestimentaire : col roulé une fois, et costume l’autre (ou les autres) fois. Avec de telles évidences, il est cuit ! Imaginons la scène : Nicolas Sarkozy s’invitant à deux reprises chez ses riches voisins et contraignant une vieille dame un peu dérangée à lui remettre de l’argent sous les yeux de son personnel pléthorique. Tout est possible, dit-on. On m’accordera que cette version ne brille pas par sa vraisemblance.
On peut donc, sans faire injure au magistrat, se demander si les ressorts de cette mise en examen sont complètement rationnels. Sarkozy a souvent été accusé (pas totalement à tort) d’« hystériser » les relations. Il est possible qu’il ait réussi au-delà de ses espérances avec le juge Gentil. Ce dernier n’a pas forcément goûté d’être rangé dans la corporation des « petits pois ». Il partage peut-être l’aversion folle de la gauche et des médias pour l’ex-président, érigé en figure démoniaque.
On n’ose penser, en revanche, que cet honorable magistrat ferait de notre droit une lecture de classe, en accordant par principe plus de foi à la parole des petits et des sans-grades (les domestiques) qu’à celle des puissants.
Une telle question est-elle passible de poursuites disciplinaires ou judiciaires ? On verra…
En attendant, la droite se trompe en prêtant au juge Gentil des arrière-pensées politiques. On a plutôt l’impression qu’il se sent investi d’une mission morale. C’est encore plus inquiétant.[/access]

*Photo : mayanais.

Transparence : Mélenchon refuse de passer un coup de balai devant sa propre porte

Ceux qui dépeignent Jean-Luc Mélenchon en enragé rouge prêt à déferler sur la canaille bourgeoise feraient bien de passer ses interventions médiatiques à la moulinette. Et de débusquer les actes – souvent minimes – qui se cachent derrière les paroles – souvent outrancières. Il y a en effet deux JLM : le fréquentable Dr. Mélenchon qui a siégé vingt-cinq ans au Sénat et ricane des blagues enregistrées par les animateurs du Grand Journal de Canal + ; et l’horrrrrrible Mr. Méluche, populiste gouailleur qui rêve de renverser la table en attendant le grand soir électoral qui ne vient pas. Dans la dernière livraison de l’excellente revue Charles, Nicolas Bedos confie ainsi sa gêne d’avoir aperçu Dr. Mélenchon discuter le bout de gras avec Michel Denisot à la soirée du magazine branché GQ, bien loin des sandwiches frites-merguez de la Fête de L’Huma.
Démonstration nous a été faite de cette duplicité hier soir, au journal télévisé de France 2. Peu après 20 heures, Mr. Méluche s’est pris les pieds dans le tapis de probité et de transparence que le Dr. Mélenchon avait préalablement déroulé sous ses pieds. À un David Pujadas qui lui ordonnait de déclarer son patrimoine sur le champ, Méluche répondit qu’un tel déballage serait aussi classieux qu’une coloscopie retransmise en direct. Cela n’aurait en prime rien changé à l’affaire Cahuzac : Orwell nous a appris qu’on pouvait toujours mentir devant un télécran par la force de la double pensée. C’est ballot, à l’instant même où Mr. Méluche se dérobait aux injonctions du nouvel ordre moral, le Dr. Mélenchon lui savonnait la planche en réclamant la transparence à tous les étages, avec pouvoir de contrôle et de sanction des fausses déclarations. Il dénonça même comme un « attrape-nigaud » l’étalage auquel s’adonnent les ministres au nom de la sacrosainte « moralisation de la vie politique ». Les prenant au mot, Dr. Mélenchon se targua d’avoir déclaré son patrimoine à chacune des assemblées auxquelles il avait appartenu, refermant un peu plus le piège sur son fougueux double.
Pendant ce temps, pour sortir de l’ornière éthique, Mr. Méluche prenait à partie David Pujadas en l’intimant d’exhiber son patrimoine. Là, Méluche fit mouche, puisque la star du premier pouvoir, visiblement gênée, lui rétorqua que seuls les politiques avaient des comptes à rendre, les journalistes pouvant, eux, camper dans un halo d’impunité. Le gong retentit. Mr. Méluche avait gagné aux points… contre Dr. Mélenchon.

 

Le Grand rabbin face à sa conscience…

gilles bernheim rabbin

J’aurais préféré ne pas parler de la polémique qui enfle à propos des agissements de Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France. Cette affaire de plagiat avéré, suivie de la mise en lumière d’usurpation publique de titre d’agrégé de l’Université me rend infiniment triste. Que l’on soit religieux, ou, comme moi, juif de tradition laïque, il faut admettre que le Grand Rabbin de France incarne le judaïsme français au yeux de la Nation dans son ensemble, depuis que Napoléon 1er a donné droit de cité à ce culte et à ceux qui s’y rattachent.
Lorsqu’il parle, il est écouté non seulement par les Juifs de la synagogue, mais également par ceux qui ne la fréquentent pas, et par les non-juifs, qu’ils soient des hauts dignitaires d’autres religions ou simples citoyens curieux d’entendre sa parole.
Depuis son élection en 2008, Gilles Bernheim avait fait un sans faute : c’était un leader religieux inscrit dans la cité, l’incarnation d’un judaïsme ouvert aux autres, un rempart contre le repli sur soi. Il s’inscrivait dans la tradition  des Zadoc Kahn et Jacob Kaplan, dont les fortes personnalités et l’indiscutable charisme ont grandement contribué  à affirmer la place du judaïsme français dans la République.
Ce fardeau, reconnaissons-le, est lourd à porter, car en la matière, rien n’est jamais acquis définitivement, et le soupçon porté sur les juifs de France de déloyauté à l’égard de la République ressurgit régulièrement : Zadoc Kahn eut à affronter l’affaire Dreyfus, Jacob Kaplan l’antisémitisme de Vichy. Aujourd’hui, Gilles Bernheim doit se battre contre l’antijudaïsme portant le masque grimaçant de l’antisionisme.
Il est aujourd’hui affaibli. Il ne m’appartient pas de lui dicter sa conduite. Si l’homme dont la faille vient d’être mise à jour mérite notre compassion, un Grand Rabbin qui s’accrocherait à une fonction qu’il ne peut plus assumer dans sa plénitude serait un triste sire.

*Photo : wikimedia.

Mariage gay : gare aux casseurs en jupe plissée !

manif pour tous benbassa

« Les actions – parfois violentes – des opposants au texte se sont multipliées samedi et dimanche. »
(Le Nouvel Obs)
Résumons :
Le 5 avril, douze nazis et demi sont sortis de leur garage – ou de leur asile psychiatrique – et se sont livrés à des actes d’une violence rare : ils ont scandé des slogans. Pour empêcher Erwann Binet de prendre la parole devant des étudiants à Saint-Étienne. Complètement inacceptable. La barbarie à l’état brut. Les slogans étaient-ils armés de barres de fer ? Erwann Binet s’est-il pris un slogan sur l’arcade sourcilière ? On ne le saura pas.
En revanche, quand une poignée de militants de gauche paralysent une université entière pendant plusieurs jours en séquestrant leurs adversaires – voire l’équipe de la Direction –, saccageant les locaux comme des vandales, ruinant le travail de milliers d’étudiants à l’heure des examens, pratiquant des référendums staliniens dans des assemblées d’apprentis-satrapes, personne ne crie aux méthodes fascisantes et tout finit dans l’absolution générale arrosée d’argent gratuit.
De son côté, Esther Benbassa retrouve sa voiture accidentée dans la rue et déduit que ses engagements politiques sont la cause de l’odieux attentat. Photo à l’appui. Je ne sais pas si vous avez vu la photo, mais c’est de toute évidence l’œuvre d’un couillon qui ne sait pas conduire, tout simplement. Benbassa avoue d’ailleurs plus tard que rien ne permet de dire qu’il s’agit d’une attaque contre sa personne tellement c’est peu crédible. Non, sans blague. Quand on veut intimider, on crève les pneus, on raye les portières, on casse le pare-brise ou les phares. On ne simule pas un pauvre créneau raté de mec bourré.
Les milliers des braves Français qui goûtent à la tradition des voitures brûlées apprécieront ce traitement d’égal à égal avec les élus. Emboutir un pare-choc, c’est le signe d’une montée de l’extrémisme ultrabourrin. Brûler 200 bagnoles en une seule nuit provoque ce type de réaction : « il faut arrêter de stigmatiser la banlieue et offrir des vacances gratuites aux pauvres petits chérubins désœuvrés ». Tout va bien au pays de l’Égalité et de la représentation du peuple par les élites.
Plus tard, des militants ont commis un crime abominable : ils ont COLLÉ DES AFFICHES sur la façade d’un bâtiment où se tient une réunion LGBT. Des méthodes que ne pratiquent JAMAIS JAMAIS JAMAIS le camp auquel ils s’opposent. Genre des débats en télévision ou en radio où Caroline Fourest, Clémentine Autain et Pascale Clark font semblant de mener un vrai débat contradictoire avec plein d’opinions qui divergent (hu hu hu), où l’espace médiatique de l’opinion est tapissé de part en part d’arguments univoques, où l’espace public de l’expression ressemble à un matraquage ou à une prise d’otage. Meilleur exemple du moment : le traitement de la Manif Pour Tous par les journalistes (dont plus de 95% déclarent voter à gauche), qui fut un gigantesque collage d’affiches pour masquer le réel.
Réaction d’Harlem Désir à ce collage d’affiches : « Les attaques contre les biens et personnes, dont des élus […] sont odieuses. Elles doivent cesser tout de suite ». Nous sommes tout à fait d’accord. C’est probablement pourquoi Harlem Désir va prochainement condamner les partisans du squat citoyen ou de la fiscalité confiscatoire, qui sont les vraies attaques quotidiennes contre les biens et les personnes que les gens subissent concrètement. Ah mais c’est que le contenu complet de la citation est « …dont des élus par les opposants au mariage sont odieuses ». Aaaaah. Si c’est pour d’autres raisons que l’opposition au mariage, surtout de gauche, ne vous sentez pas visés et continuez tranquillement vos activités.
Enfin, dernier en date, ce jeune homme qui a été tabassé dans la rue en pleine nuit après avoir identifié comme homosexuel par ses agresseurs, et dont la photo circule sur tous les réseaux. C’est effectivement infiniment minable et absolument condamnable. Aussi condamnable que de tabasser un prêtre dans sa cathédrale (Act Up vs Monseigneur Jacquin) ? Pas sûr. Aussi condamnable que de tuer un mec parce qu’il photographie un lampadaire dans un quartier qui n’est pas son territoire (Jean-Jacques Urvoas)? Pas sûr non plus. Aussi condamnable que de battre à mort un mec parce qu’il porte des cheveux longs (Thierry Simon) ? Aussi condamnable que d’asperger d’acide le visage d’une fille qui ose essayer de vivre à l’occidentale dans une ville de France ou carrément la brûler vive dans un local poubelle pour les mêmes raisons (Sohane) ? On va réfléchir. Mmmmm. Ouais mais non en fait c’est pas pareil, tu peux pas comparer tu fais des amalgames ça n’a rien à voir dérapage rhétorique douteuse années trente tu confonds tout point godwin etc.
Houlala, quel frisson mes amis, quel frisson.
Enfin, ne nous plaignons pas. Pour une fois qu’il se passe des trucs intéressants dans ce pays.
En fait, ce qui devient vraiment intéressant, c’est de voir la réaction des progressistes quand on emprunte leurs propres méthodes à leurs dépens. Là on rit vraiment.

*Photo : -ANFAD-.

Bon anniversaire Monsieur Belmondo !

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jean paul belmondo

Bebel a eu 80 piges aujourd’hui. On voudrait lui souhaiter un très bon anniversaire parce qu’on lui doit parmi nos émotions cinématographiques les plus précoces, les plus durables et les plus hétéroclites. Ça commence avec Le Professionnel de Lautner, dialogues d’Audiard. On va voir ça au cinéma avec une de nos premières petites amies. Joss Beaumont est un agent lâché par les services secrets, quelque part en Françafrique, qui revient se venger. Il y a le Paris du début des années 80, aussi exotique aujourd’hui que celui de Stendhal. Et puis il y a aussi ce duel avec Robert Hossein, « le commissaire Rosen de la Brigade sauvage » sans compter la musique fabuleuse d’Ennio Morricone que des pubards iconoclastes (pléonasme) ont ensuite utilisé pour de la boustifaille de clebs. Bebel meurt à la fin, avec classe. À cette époque-là, on faisait encore mourir les héros. Les happy ends n’étaient pas  une obligation du cahier des charges. On devait être un peu plus adultes.
Sinon, il y a aussi Le magnifique de Philippe de Broca. Années 70. C’est encore un film du dimanche soir sur la première chaîne, à l’époque : une ode magnifique et rigolarde à ces écrivains forçats de l’underwood qui sortaient des romans d’espionnage à la chaîne quand il y avait encore une littérature de gare et du populo qui préférait un bon roman du Fleuve noir à une bluette prétentieuse de Marc Mussy ou Guillaume Lévo. L’air de rien, c’est aussi un des films qui a le mieux compris la schizophrénie rêveuse des écrivains, c’est-à-dire comment se fait vraiment la littérature, grande ou petite.
Mais le rôle qui nous reste le plus cher, c’est quand même celui de Michel Poiccard dans À bout de souffle de Godard. On voit ce film plus tardivement, au ciné-club, quand on commence à comprendre que la Nouvelle Vague n’est pas une avant-garde, ou alors une avant-garde réactionnaire, ce qui est beaucoup plus drôle.
Avec Poiccard, Belmondo joue un grand garçon libertaire, truand maladroit, tueur par accident. Il décide de vivre intelligemment le laps de temps qui le sépare de son arrestation inévitable par les flics dont l’un est joué par l’écrivain chauve et poète délicieux Daniel Boulanger.
Pour ce faire, Bebel-Poiccard drague Jean Seberg qui vend le Herald Tribune sur les Champs-Elysées et, ce qui avait choqué à l’époque, il pisse après l’amour dans le lavabo de la jeune fille. Il lui a néanmoins demandé la permission, ce qui est une circonstance atténuante.  Mais surtout, dans À bout de souffle, il a cette réplique définitive qui devrait servir de devise à tous ceux qui désirent éloigner de leur espace vital les importuns, les fâcheux et les malfaisants :

*Photo : Itinéraire d’un enfant gâté.

Un pape, une tasse et quelques monstres

pape laurent obertone

Un feuillet par semaine, c’est mieux que douze feuillets par moi. Malheureusement, c’est ce que m’a demandé Élisabeth – et vous connaissez l’organigramme. Restait à définir le cadre de l’exercice. Inconditionnel du Jules Renard diariste, j’ai choisi de faire la même chose en moins bien. « De toute façon, t’as pas le choix », m’a encouragé Marc Cohen. Pour faire genre, j’aurais volontiers placé en exergue de ce Journal la fameuse première phrase du Second Préambule aux Confessions de Rousseau : « Je forme ici une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ». Mais à la relecture, ça m’a paru un peu tête-à-claques, comme déjà chez Jean- Jacques, et carrément inapproprié par rapport à ma copie.

Le cadeau  d’Edwy
Jeudi 28 février, 14h30. Un coursier me remet en mains propres, contre signature, le nouveau livre d’Edwy Plenel, Le Droit de savoir. Étonnant, non ? Sur dix-sept bouquins, c’est le premier que m’adresse le Rouletabille de la IVe Internationale. Hasard ou coïncidence ? On est en plein procès contre son site Mediapart − qui publiait récemment, sur Frigide et moi, une compil’ de ragots orduriers recopiés de traviole sur un blog anonyme. Comment prendre ce cadeau ? Et l’auteur aurait-il poussé la délicatesse jusqu’à me trousser une dédicace personnalisée ? Je feuillette fébrilement les premières pages… Rien, hélas, hormis cet exergue de Charles Péguy : « Dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Dans le contexte, je comprends mieux les adverbes que le complément. En tout cas, depuis qu’on a échangé du papier bleu, Edwy m’a intégré à son fichier presse, et ça ne laisse pas de me flatter. Mais où espère-t-il donc que je vais rendre compte de son ouvrage ? Dans Valeurs actuelles ? Dans Voici ? Le mieux, c’est encore ici… Sauf que je n’ai pas trouvé la force de pousser plus avant ma lecture. Un texte signé Plenel et intitulé Le Droit de savoir, sans même la mention « roman », est-ce bien sérieux ?[access capability= »lire_inedits »]
Parlez-vous le « nightclubber » ?
Vendredi 1er mars, 19h12. Reçu de TTTwister, organisateur de soirées musicales, ce SMS (texte intégral) : « KOKON To ZAI and Right to Exceed will Clash the Neon lights tonight Guest Star Mademoiselle Yulia and Baby Mary hosted by Mehmet k Michael Lillelund
Titty Gang. » Rien compris à ce galimatias globish, truffé de noms d’artistes inconnus à mon bataillon. Bercé, néanmoins, par le charme oulipien de l’aponctuation.
Lectures pour tous
Les gens de qualité lisent toujours plusieurs livres à la fois. Moi par exemple, en ce moment, j’en compte trois sur ma table de chevet. Pour le prouver, j’ai même décidé de consigner ici les dates où je les ai ouverts pour la dernière fois.
Christianisme politique
Dimanche 3 mars. (Vraie-fausse « fête des Grands-Mères », forgée de toutes pièces en 1987 par le café éponyme en mal de publicité – mais qui plaît quand même à ces dames aux cheveux mauves). Le vrai génie du christianisme, de Jean-Louis Harouel. Pour être tout à fait honnête, ce livre-là, c’est la première fois que je l’ouvre − mais au moins ça me donne l’occasion d’en parler. En gros, pour l’auteur, le « vrai génie » de ma religion fut d’inventer, bien avant le petit père Combes, la disjonction du politique et du religieux. Un combat permanent contre le monisme puis le millénarisme, les totalitarismes et aujourd’hui, selon les continents ou les quartiers, le redoutable islamisme théocratique, ou notre fameuse « religion d’État des droits de l’homme ». Plaidoyer solide, mais plus politique que religieux. À supposer même que le Bon Dieu et sa bande de la Trinité n’existent pas, ça ne changerait rien à la démonstration d’Harouel. Du coup, son ouvrage eût gagné en clarté à s’intituler, par exemple, De l’apport principal du christianisme à la civilisation européenne.
Mais on conçoit aussi que l’éditeur ait plaidé pour un titre plus sexy. Quand on se fend d’un bouquin, d’ordinaire c’est pour qu’il soit lu. Il s’agit donc d’éveiller, par quelque artifice, l’attention du public et, si possible, des médias. Le risque, bien sûr, c’est d’être mal compris, mais quoi qu’on fasse, on n’y coupe pas… J’en ai fait moi-même l’amusante expérience avec mon Manuel d’inculture générale – dont certains journalistes ont cru un peu vite que ça ne les concernait pas. Accessoirement, le clin d’œil d’Harouel à Chateaubriand n’est pas vain. Le plaidoyer de François-René en faveur du christianisme n’était pas fondé non plus sur une argumentation théologique, que je sache, mais sur ses apports aux arts et aux lettres.
Dans le genre métaphysique, j’en suis resté aux cinq preuves de l’existence de Dieu selon Thomas d’Aquin. Impeccables Quinquae Viae, d’ailleurs validées dès 1879 par Léon XIII dans l’encyclique Aeterni Patris.
À ce propos, c’est fou ce qu’on gagne comme temps, de nos jours, grâce à Wikipédia et des trucs comme ça. Moi, par exemple, je n’ai pas racheté de Robert depuis 2001 ! Et même un mec comme Marc Fumaroli, qui est loin d’être un geek, l’a reconnu élégamment : sans Google et tout cet univers, que par ailleurs il vitupère, jamais il n’aurait pu écrire son dernier opus, Le Livre des métaphores. On conviendra avec lui que c’eût été dommage.
Le paradoxe d’Eudoxe
Mercredi 6 mars, 0h15. L’heure idéale pour se colleter à Simone Weil, ma foi. Plus avant dans la nuit, je n’aurai plus qu’une alternative : plonger la mort dans l’âme dans le fleuve glacé du travail – dont je sortirai au plus tôt à l’aube, épuisé et transi, et même pas sûr d’avoir bossé utilement. Ou me laisser glisser sur la pente douce de la facilité… Un de mes trois livres donc, un coup d’oeil à Causeur.fr bien sûr, un petit tour du propriétaire dans mon
Asile, une idée de tweet, un crochet par Facebook, et puis les émaux non lus, la presse de la veille et, pour finir, du Ruquier surgelé… On n’est pas levé. Sur mon guéridon donc, cette nuit-là, la Correspondance familiale de Simone, cadeau de Madame Élisabeth. Pas évident ici le pitch, même ardissonnien. L’auteur écrit à toute sa famille, et pas toujours la même chose : la correspondance est un dialogue… C’est même pour ça que Jules Renard et moi, nous avons choisi le genre du Journal. Le sien était destiné à une publication posthume. Mais tous les mois, ça va pas être possible…
Quant à ce « fort volume inoctavo », comme on disait autour de moi avant ma naissance, il recèle quelques passionnants échanges entre Simone la philosophe et son frère André le mathématicien − Weltanschauung contre Weltanschauung.
Simone s’inquiète déjà de la « crise de civilisation » quand André, lui, reste parfaitement confiant dans l’avenir du Progrès : ne repose-t-il pas lui-même sur la Science ?
André ne veut voir que ce qu’il croit savoir. Simone, elle, doute de tout sauf de l’essentiel : la raison surnaturelle qui nous fait tous douter. D’où vient cette nostalgie de l’Absolu qui nous hante, y compris dans nos comportements les plus « désordonnés », comme disait mon vieux curé ? Si l’immanence qui plombe nos cieux depuis la « mort de Dieu » n’est pas venue à bout encore de cette pulsion étrange – qui titille même parfois certaines âmes rationalistes –, c’est qu’elle doit être ancrée profondément dans la nature humaine. Heuristique échange, un peu pointu parfois : quand Simone Weil invoque, à l’appui de sa thèse, Eudoxe de Cnide (IVe siècle av. J.-C., comme tous les Grecs sérieux), retour à la case Wikipédia.
Pipi partout !
Vendredi 8 mars. (et tous les jours que Dieu fait). Je ne sors plus guère sans le vade-mecum de Céline Briand, Où faire pipi à Paris ? C’est fou comme ce petit livre peut s’avérer indispensable, au besoin.
Tel n’était pas le cas dans les années 2005 – que les plus jeunes d’entre vous n’ont même pas connues, c’est fou quand on y pense – lorsqu’on rentrait de boîte bourrés au petit jour, moi et Cédric « Lumberjack » Couvez – hier DJ professionnel, aujourd’hui chroniqueur musical à la télé, demain « King of the world » si tout se passe comme prévu. À l’époque, pas besoin d’édicules publics : on avait nos spots, qu’il appelait diplomatiquement « ambassades ». Quand soudain les roaring 2005’s ont cédé la place aux suivantes, je me suis retrouvé seul à vélo, dans des zones inconnues ou des « raccourcis qui ne mènent nulle part ». Entre les flics en maraude et les voleurs d’iPhone – qui, bizarrement, ne se croisent jamais –, où se poser en paix ? Où pisser, où ne pas pisser ? Bien sûr, vous me direz, il y a les sanisettes Decaux. Mais sans vouloir faire dans l’ultralibéralisme, c’était quand même mieux quand c’était payant ! Depuis que ce service public est redevenu gratuit (Mais où sont les tasses d’antan ?), il a disparu aux trois quarts, et le reste, trois fois sur quatre, est inutilisable. Ainsi est-on passé de 50 centimes le pipi à 35 euros le PV pour « épanchement d’urine sur la voie publique ». Au moins l’égalité des sexes y a-t-elle gagné, puisque feu nos vespasiennes étaient arbitrairement réservées aux hommes, va savoir pourquoi. En tout cas, c’était avant Judith Butler, je parierais mon dernier croûton. En Suède, où l’hiver et le Progrès arrivent généralement avant chez nous, un Parti de Gauche local a déjà déposé une proposition de loi tendant à interdire aux hommes de faire pipi debout. Après tout, pourquoi pas, si ça peut refroidir un peu la planète ? Quoi qu’il en soit, rien à branler : mes toilettes ferment à clé. En plus, ça m’a donné une idée de tee-shirt classieux : Jusqu’où s’arrêtera-t-on ? En attendant, hors théorie du genre et autres balançoires, l’ouvrage de Céline Briand livre deux cents adresses utiles, notamment dans les espaces publics. Bien sûr, les horaires d’ouverture ne m’arrangent guère, mais je comprends qu’il faille penser aussi aux gens normaux ; on sait qu’il y en a beaucoup, même si, tout compte fait, on en croise peu.
Fumer, c’est philosopher
Avec ce qu’on sait désormais sur la fin tragique du fier cavalier Marlboro, sans parler des vignettes Panini qui ornent désormais nos paquets, persévérer dans le tabagisme ne relève plus de l’inconscience, mais de la posture métaphysique. Fumer, c’est accepter la dimension tragique de la vie, y compris au niveau de la mort – et même, sur mes Winston aujourd’hui, de l’impuissance. D’un autre côté, arrêter, ça fait grossir. (Je vais peut-être quand même changer de paquet, on ne sait jamais…)
Flagrant délit d’opinion
Samedi 9 mars, 23 heures. Depuis quelques semaines, ça commence à se savoir : Laurent Obertone est un salopard. Doublé d’un lâche, d’ailleurs, puisque Obertone, même pas c’est son vrai nom – comme Pierre Dac ou Stendhal… Certes, les chiffres qu’il produit sur l’« ensauvagement » de la France ne sortent pas de son cerveau malade, mais de l’Observatoire national de la délinquance. En revanche, quelle idée de les publier ? Objectivement, ça fait le jeu du Front national – comme tout le reste d’ailleurs, si t’y réfléchis bien. Et puis d’ailleurs, on s’en fout ! Comme disait Hubert Mensch, Conducator à vie de Nazisme & Dialogue : « Ach, vous les hommes et votre politique ! »
C’est sur la base de cette nouvelle « loi des suspects » que le mois dernier,  sur France 2, l’auteur de La France Orange mécanique fut morigéné d’importance par la bande à Ruquier – transformée pour l’occasion en Tribunal révolutionnaire d’opérette – et condamné, en attendant mieux, à la mort civile. Un jour, quand Cahuzac se sera immolé par le feu devant une agence UBS, Mediapart trouvera le vrai nom de cette ordure et, surtout, l’adresse de sa femme et de ses enfants.
En attendant, il a résurrecté le troisième jour chez Zemmour & Naulleau. Réfugiés intellectuels sur Paris Première, les ex-duellistes du Ruquier show ont interviewé Obertone sur un ton  normal − un peu comme on ferait d’un journaliste qui publie un essai sur la délinquance. Évidemment, ça faisait tout drôle… Il a même pu évoquer sans être interrompu ces 13 000 vols, 2 000 agressions et 250 viols par jour qui ont fini par créer, en France, un redoutable « sentiment d’insécurité » qui, un de ces jours, pourrait bien provoquer des violences, qu’on y songe ! « C’est un livre nécessaire, et je compte bien m’y référer à l’avenir », annonce tranquillement Zemmour. Quant à Naulleau, de gauche mais pas plus caron que ça, il ne conteste pas les évidences chiffrées – même les plus délicates : celles qui attribuent aux « populations d’origine étrangère » les deux tiers des crimes et délits. Simplement, il tente l’explication rituelle par la « misère sociale », juste pour voir ce qui tombe. Pas grand-chose, hélas ! Impossible de culbuter le soldat de plomb Zemmour, qui en a vu d’autres depuis le pont d’Arcole ! Ça permet juste à O le Maudit d’enfoncer son clou : malgré ce qu’une vaine élite pense, assène-t-il, « les départements les moins criminogènes de France sont aussi les plus défavorisés, et les plus abandonnés par les pouvoirs publics ».
Habemus good papam !
Mercredi 13 mars, 19h07. Fumée blanche : « Habemus papam ! » Enfin, moi. Soyons clair : je parle ici en tant que catholique – d’où certaines incohérences dans mon « discours », et des enthousiasmes parfois difficiles à partager avec un agnostique average ou un bouddhiste tantrique de la montagne Sainte-Geneviève.
20h03, balcon du Vatican : « Je m’présente, je m’appelle François / J’voudrais bien partager ma foi… » Pourquoi pas ?
Jeudi 14, 17h15. Ça y est, je partage !
La première homélie du nouveau pape a suffi à m’en convaincre : ce mec-là est vraiment catholique. Comme l’ont été à leur façon, avant lui, son émérite prédécesseur et le charismatique pénultième. Si ça se trouve, avec le temps, on découvrira même que François est tombé du ciel peint de la Sixtine, avec cette mission : incarner la synthèse de Jean Paul et de Benoît jusqu’à la réinventer. Ressourcer dogme et pastorale à l’unique source de Vie, en sorte de pouvoir s’ouvrir au monde sans se rendre à son Prince. Merci qui ? Merci mon Saint-Esprit ! Mais ne nous emballons pas : rien n’est fait ! Dieu, comme l’État lui-même depuis Jospin, « ne peut pas tout ». C’est à l’homme, censément né libre et responsable, de décider. D’où le bordel général, notamment depuis le Déluge.
Même si les habits neufs de l’Église sont taillés par le meilleur faiseur, « il faut les voir portés », comme disent mes amies filles. En attendant, ce que j’admire déjà chez le pape Bergoglio, c’est sa foi invincible et modeste, le naturel avec lequel il témoigne du surnaturel. Dès sa première homélie, ce jeudi 14 mars, François, mine de rien, attaque le dur. Il nous refait le signe de croix, sous-titré même pour les mal-comprenants que nous sommes : « Si nous ne confessons pas Jésus-Christ, nous ne sommes plus qu’une ONG charitable ! Pas l’Église, épouse du Christ. » Comment ne pas penser aussitôt à saint Paul (1 Cor. 15, 17) ? « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine et nous sommes les plus malheureux des hommes. »
En conclusion, le nouvel évêque de Rome ne trouve rien de mieux pour affiner son propos que de citer ce ouf malade de Léon Bloy et sa « phrase terrible » − comme dit Le Figaro : « Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable. » J’aime ce François-là, capable un de ces jours de retourner son autel vers Dieu, voire de nous fulminer une bulle en latin contre les schémas hérétiques, schismatiques et scandaleux de Vatican II (dont je tiens la liste à sa disposition).
Les mots qui aident à vivre
Mercredi 20 mars. C’est le printemps, enfin ! J’ai même vu le soleil, mais impossible d’en profiter. Trois jours que j’essaye, avec l’aide d’Ivan Dressamer, mon fidèle assistant de vie, de donner enfin la forme diaristique aux dizaines de post-it qui devaient servir de fondation à l’édification de mon Journal – et donc à la vôtre.
Une seule chose m’aide à tenir, dans ces cas d’extrême fatigue où je ne sais plus comment je m’appelle ni pourquoi, c’est l’esprit. Non pas le Saint, que je fréquente déjà par alliance, juste le fin. Celui qui m’aide à dépasser parfois notre misérable condition à force de distance, d’autodérision et de provocation  – mais seulement à la réflexion. Je collige ces mots avec amour – comme Ionesco ses pots de yaourt vides. « Je n’ai jamais cité Shakespeare sans l’améliorer », calligraphie Borges. « Le lion dormira avec l’agneau, mais l’agneau ne dormira pas beaucoup », raconte Woody Allen, parodiant Isaïe 11,6. « La porcelaine cassée dure plus longtemps que la porcelaine intacte », constate Jules Renard… Tant qu’il y aura sur Terre des gens capables de  penser comme ça, je m’y sentirai un peu chez moi.[/access]

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Ils n’auront pas l’Alsace et la Bretagne

alsace ue catalogne

Il faut bien qu’il y ait quelques bonnes nouvelles après un hiver interminable, un début de printemps glacial, des plans sociaux à la chaîne, des ministres plus très intègres et une droite revancharde qui cristallise sur le mariage gay son éternel procès en illégitimité dès qu’un gouvernement de gauche est au pouvoir (et pourtant celui-là, ce n’est quand même pas Allende).
La bonne nouvelle, c’est que deux départements, en Alsace, ne vont pas disparaître. Le département, c’est l’ADN de la République tandis que la Région, c’est l’ADN de l’Europe ou celui de l’Allemagne avec ses Länder mais par les temps qui courent, ça revient au même, Allemagne, Europe…
Il y a quelque chose qui tue plus certainement l’exception française que la soumission aux critères néo-libéraux de Bruxelles ou de Berlin comme cette loi sur la flexibilisation du travail qui vient d’être votée à l’Assemblée dans l’indifférence générale. Ce quelque chose, c’est la façon dont l’UE tente tranquillement de détruire les Etats afin d’asseoir son pouvoir sur les régions qui sont des morceaux moins gros à avaler et plus faciles à digérer. Pour cela, il suffit de mélanger subtilement la souffrance sociale et la pulsion identitaire. Ça marche du feu de Dieu en Espagne, cette « communauté de nations » qui semble sur le point de les perdre les unes après les autres, comme le Pays basque ou la Catalogne qui sont quasiment en sécession. Mais on pourrait aussi parler du Royaume-Uni et de l’Ecosse, de la Belgique et de la Flandre, de l’Italie et de la Lombardie. Ça craque forcément, à la longue. Au début, on ne veut pas payer pour les chômeurs de son pays et à la fin on ne veut plus faire partie du même pays que les chômeurs. Penser global et se bunkériser local, pour détourner un célèbre slogan altermondialiste.
La France, elle, résiste au moins sur ce point-là. C’est que de Louis XIV à De Gaulle en passant par Robespierre, il y a une solution de continuité dans l’idée que la France, c’est autre chose qu’un conglomérat de danseurs folkloriques qui parlent le patois. On nous a bien forcé la main pour signer la charte sur les langues régionales, il n’empêche que les écoles Diwan ne reçoivent pas de financement de l’Etat et que les Corses, dès qu’on leur demande leur avis comme en 2003, ils préfèrent rester Français.
Le camouflet du non alsacien ne s’adresse pas, comme on peut le lire ici et là, à une classe politique qui ne montrerait pas ces jours-ci son meilleur visage. Non, ce camouflet est  dans le refus plus ou moins conscient d’un peuple (qui même en Alsace est d’abord le peuple français) de ce travail de sape géopolitique diffus où à force de multiplier les lois de décentralisation les plus idiotes puisqu’elles favorisent surtout les baronnies locales et la corruption qui va avec, on donne des idées à des régions qui ont une histoire particulière : les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Savoyards.
La sagesse de la république jacobine avait été d’éviter dans la mesure du possible que ces régions coïncident avec les anciennes provinces et les avaient découpées en départements. Vouloir les faire refusionner, c’est évidemment vouloir recréer un sentiment régionaliste qui le plus souvent est un sentiment identitaire, au sens extrême droitiste du terme. Allez donc vous promener en Flandre française pour voir à quoi ressemble politiquement la minorité de jeunes gens à la recherche de leurs racines. C’est édifiant.
Il faut être une nation, comme la nation française et son droit du sol, pour savoir qu’être un Français n’est pas une question de formule sanguine mais une articulation entre un sentiment d’appartenance et une ouverture à l’universel.
Cette articulation est la seule garantie d’une égalité entre les citoyens et ce qui a fait peur à certains électeurs de la gauche ce dimanche, c’est qu’une Alsace fusionnée ait pu obtenir des dérogations, par exemple, dans le code du travail. Un genre de nouveau concordat repeint aux couleurs du Medef.
Aux résultats de ce référendum, quelques vers d’Aragon me sont revenus en mémoire. Cela m’arrive souvent quand je suis content :

« Je puis dans mon jardin de Seine et Oise

Me promener ce soir avec de nouveaux yeux

Car la vie a repris son odeur de framboise. »

La Seine et Oise n’existe plus mais le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, si. Et c’est tant mieux.  Il ne nous reste plus qu’à attendre les premières framboises…

 

 

*Photo : wallyg.

Le tube de la semaine : le choc de moralisation

Tonton Grévisse et Papy Littré n’en peuvent plus de gigoter dans leurs tombeaux : dans nos sociétés en voie de morcellement, malgré la subsistance d’un idiome véhiculaire malmené tous azimuts, chaque communauté dispose et abuse désormais de son propre jargon.
Des sportifs aux journalistes en passant par le lumpen, aucune chapelle n’y échappe, y compris celles – ou plutôt celle – des politiques. Mais on parlera de verlan ou de fighting spirit une autre fois, concentrons-nous sur le peuple des élus et plus spécialement sur ceux qui aujourd’hui nous gouvernent ou font mine de.
Au PS, personne n’est en reste : l’abus d’un substantif ad nauseam est devenu une discipline de combat : le « mantraquage ». C’est ainsi qu’après le choc de compétitivité et le choc de simplification, débarque le choc de moralisation, rabâché en boucle depuis hier matin dans la TSF ! Ça vous en jette, mon bon monsieur ! Claquant comme un slogan du Komintern, convainquant comme une pub Dyson. Pour ses promoteurs, le « choc de moralisation » n’est plus un banal « élément de langage », c’est un nirvana communicationnel.
Personnellement, j’y vois plutôt une panne générale d’expression intelligible, le fameux Communication Breakdown cher à Jimmy, John et John Paul, ou alors, dans un registre assez différent, ça m’évoque aussi une bonne mandale béruréenne, dix kilos de viande avec os dans la gueule ! Vivement le choc de postéropédie, c’est à dire un bon coup de pied où je pense…

Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

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libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.

Mise en examen de Sarkozy : abus de faiblesse ou abus de pouvoir ?

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sarkozy gentil bettencourt

sarkozy gentil bettencourt

Notre justice passionne les foules – à défaut de toujours les rassurer. La mise en examen pour « abus de faiblesse » de Nicolas Sarkozy a déclenché une guerre totale entre zélateurs et contempteurs du juge Jean-Michel Gentil.
Dans le camp de Gentil, donc des gentils, on reproche aux méchants sarkozystes leurs commentaires peu flatteurs à l’encontre d’un juge d’instruction qui, guidé par sa seule conscience, ose appliquer la loi aux puissants. Il est vrai que certains ténors de l’UMP n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère en traitant le magistrat de « déshonneur de la justice » à lui seul, la droite dans son ensemble critiquant une justice partiale voire aux ordres du pouvoir actuel.
On pourrait sourire et compter les points. Sauf que cette bataille de chiffonniers pose de très sérieuses questions sur le fonctionnement de la Justice. Il faut d’abord rappeler que la procédure d’instruction prétendument secrète a fugué depuis belle lurette de son domicile familial, le cabinet du juge, pour aller s’exhiber un peu partout, notamment dans certaines rédactions.
Le secret de l’instruction est désormais une fable inscrite dans le Code pénal à laquelle même les enfants ne croient plus. Si l’instruction est sujette à fuites, la mise en examen provoque un vrai déluge : à peine Nicolas Sarkozy a-t-il quitté le Palais de justice de Bordeaux  que la nouvelle tourne à plein régime sur les télés d’information continue, sur le Net, dans les conversations mondaines…
Les journalistes se bordent en agitant un amusant gri-gri en forme de précaution oratoire. Sur toutes les chaînes, on répète en boucle que l’ancien chef de l’État est fortement soupçonné d’avoir soutiré de l’argent à une nonagénaire en profitant de son gâtisme, avant de prononcer sur un ton goguenard la formule rituelle : « Il bénéficie de la présomption d’innocence. » Traduction subliminale : il est coupable mais on ne peut pas le dire. En somme, les médias invitent leurs ouailles à pratiquer une sorte de coitus interruptus mental. Le grand public, un peu perdu dans ce dossier à tiroirs, finit par s’en remettre à la sagesse populaire : chacun sait qu’il n’y pas de fumée sans feu, notamment chez autrui.
Il y a quelque tartufferie à s’offusquer que le mis au pilori se défende. Quand on met en examen un ancien président de  la République, il faut accepter que cette décision puisse être critiquée. Certes les hussards et les grognards de l’UMP ont allègrement confondu la décision et celui qui la prenait. Mais à bien y réfléchir, le juge Gentil a agi exactement de la même façon. Peut-on croire que sa décision n’était pas calibrée pour la personnalité de celui qui l’a subie ?[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons que le juge soupçonne Nicolas Sarkozy d’avoir, en 2007, obtenu des fonds de l’héritière de L’Oréal pour sa campagne électorale, en violation des dispositions légales. Seulement, Jean-Michel Gentil ne dispose apparemment pas d’éléments matériels indiscutables pour étayer ses soupçons : pas d’enveloppes, ni de trace de réception d’argent par le candidat, mais deux témoignages, dont celui d’une personne décédée, et la vague coïncidence de dates entre la ou les visites de Sarkozy chez les Bettencourt et des retraits en liquide effectués par ceux-ci. De plus, même si le magistrat avait déniché des éléments plus probants, il ne pouvait pas en faire grand-chose, sauf à déployer une certaine créativité juridique : au début de son instruction, le délit de financement illégal était déjà couvert par la prescription. Le juge a alors sorti un joker auquel même Mediapart n’avait pas pensé : l’« abus de faiblesse » qui, heureuse coïncidence, n’est pas  prescrit. Des esprits soupçonneux en déduisent qu’il voulait « se payer » Nicolas Sarkozy à tout prix, et qu’il a cherché un moyen légal pour parvenir à cette noble fin. Je me garde bien de souscrire à cette hypothèse farfelue.
Reste un détail à régler : aussi symbolique soit cette mise en examen, elle ne vaut pas condamnation, ni même comparution.
Pour Jean-Michel Gentil, l’essentiel reste à faire : il lui faut maintenant établir que Nicolas Sarkozy a soutiré de l’argent à la généreuse milliardaire en sachant que celle-ci n’avait pas toute sa tête. Or, ce que l’on sait de la saga familiale qui a passionné la France est loin de corroborer cette thèse. En 2009, lorsque Françoise Meyers-Bettencourt a porté plainte contre François-Marie Banier, jamais la moindre mesure de protection de sa mère n’avait été envisagée ni a fortiori mise en place. C’est seulement après l’ouverture d’une instruction qu’une expertise affirmera, en 2011, en contradiction avec l’avis d’un premier spécialiste, que Liliane Bettencourt était en situation de faiblesse dès 2006… Cette conclusion rétroactive indique au minimum qu’on n’a aucune certitude sur l’état de santé de Mme Bettencourt en 2007, période des faits reprochés à Nicolas Sarkozy. Si faiblesse il n’y avait pas, même un homme aussi malfaisant que lui ne pouvait en abuser. Pour mettre en examen Nicolas Sarkozy, il fallait donc tenir pour plausible qu’il ait constaté l’état de faiblesse de la vieille dame et pu poser ainsi un diagnostic médical sur lequel d’éminents neurologues divergent… Les « Guignols de l’info », qui enchaînent des sketchs dans lesquels Nicolas Sarkozy manipule allègrement celle qu’ils appellent « Mamie Zinzin », détiennent sans doute la vérité.
Si l’instruction aboutit à un renvoi devant le tribunal, les chansonniers de Canal+ seront-ils cités comme experts ou seulement comme témoins ? Le juge Gentil a pourtant estimé disposer de suffisamment d’indices sérieux et concordants pour frapper. Dans un premier temps, ayant pour unique « biscuit » le rendez-vous reconnu par Nicolas Sarkozy en février 2007, mais uniquement avec André Bettencourt, il l’avait placé sous le statut de témoin assisté. Les témoignages du personnel de Mme Bettencourt l’ont décidé à passer à la vitesse supérieure. À en croire le majordome adepte de l’enregistrement-pirate, et d’autres employés de la maison, au cours de l’année 2007, Nicolas Sarkozy se serait rendu au domicile des Bettencourt,  non pas une fois comme il l’affirme, mais deux fois, voire plus. La preuve, ou presque : ces témoins ont décrit sa tenue vestimentaire : col roulé une fois, et costume l’autre (ou les autres) fois. Avec de telles évidences, il est cuit ! Imaginons la scène : Nicolas Sarkozy s’invitant à deux reprises chez ses riches voisins et contraignant une vieille dame un peu dérangée à lui remettre de l’argent sous les yeux de son personnel pléthorique. Tout est possible, dit-on. On m’accordera que cette version ne brille pas par sa vraisemblance.
On peut donc, sans faire injure au magistrat, se demander si les ressorts de cette mise en examen sont complètement rationnels. Sarkozy a souvent été accusé (pas totalement à tort) d’« hystériser » les relations. Il est possible qu’il ait réussi au-delà de ses espérances avec le juge Gentil. Ce dernier n’a pas forcément goûté d’être rangé dans la corporation des « petits pois ». Il partage peut-être l’aversion folle de la gauche et des médias pour l’ex-président, érigé en figure démoniaque.
On n’ose penser, en revanche, que cet honorable magistrat ferait de notre droit une lecture de classe, en accordant par principe plus de foi à la parole des petits et des sans-grades (les domestiques) qu’à celle des puissants.
Une telle question est-elle passible de poursuites disciplinaires ou judiciaires ? On verra…
En attendant, la droite se trompe en prêtant au juge Gentil des arrière-pensées politiques. On a plutôt l’impression qu’il se sent investi d’une mission morale. C’est encore plus inquiétant.[/access]

*Photo : mayanais.

Transparence : Mélenchon refuse de passer un coup de balai devant sa propre porte

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Ceux qui dépeignent Jean-Luc Mélenchon en enragé rouge prêt à déferler sur la canaille bourgeoise feraient bien de passer ses interventions médiatiques à la moulinette. Et de débusquer les actes – souvent minimes – qui se cachent derrière les paroles – souvent outrancières. Il y a en effet deux JLM : le fréquentable Dr. Mélenchon qui a siégé vingt-cinq ans au Sénat et ricane des blagues enregistrées par les animateurs du Grand Journal de Canal + ; et l’horrrrrrible Mr. Méluche, populiste gouailleur qui rêve de renverser la table en attendant le grand soir électoral qui ne vient pas. Dans la dernière livraison de l’excellente revue Charles, Nicolas Bedos confie ainsi sa gêne d’avoir aperçu Dr. Mélenchon discuter le bout de gras avec Michel Denisot à la soirée du magazine branché GQ, bien loin des sandwiches frites-merguez de la Fête de L’Huma.
Démonstration nous a été faite de cette duplicité hier soir, au journal télévisé de France 2. Peu après 20 heures, Mr. Méluche s’est pris les pieds dans le tapis de probité et de transparence que le Dr. Mélenchon avait préalablement déroulé sous ses pieds. À un David Pujadas qui lui ordonnait de déclarer son patrimoine sur le champ, Méluche répondit qu’un tel déballage serait aussi classieux qu’une coloscopie retransmise en direct. Cela n’aurait en prime rien changé à l’affaire Cahuzac : Orwell nous a appris qu’on pouvait toujours mentir devant un télécran par la force de la double pensée. C’est ballot, à l’instant même où Mr. Méluche se dérobait aux injonctions du nouvel ordre moral, le Dr. Mélenchon lui savonnait la planche en réclamant la transparence à tous les étages, avec pouvoir de contrôle et de sanction des fausses déclarations. Il dénonça même comme un « attrape-nigaud » l’étalage auquel s’adonnent les ministres au nom de la sacrosainte « moralisation de la vie politique ». Les prenant au mot, Dr. Mélenchon se targua d’avoir déclaré son patrimoine à chacune des assemblées auxquelles il avait appartenu, refermant un peu plus le piège sur son fougueux double.
Pendant ce temps, pour sortir de l’ornière éthique, Mr. Méluche prenait à partie David Pujadas en l’intimant d’exhiber son patrimoine. Là, Méluche fit mouche, puisque la star du premier pouvoir, visiblement gênée, lui rétorqua que seuls les politiques avaient des comptes à rendre, les journalistes pouvant, eux, camper dans un halo d’impunité. Le gong retentit. Mr. Méluche avait gagné aux points… contre Dr. Mélenchon.

 

Le Grand rabbin face à sa conscience…

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gilles bernheim rabbin

gilles bernheim rabbin

J’aurais préféré ne pas parler de la polémique qui enfle à propos des agissements de Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France. Cette affaire de plagiat avéré, suivie de la mise en lumière d’usurpation publique de titre d’agrégé de l’Université me rend infiniment triste. Que l’on soit religieux, ou, comme moi, juif de tradition laïque, il faut admettre que le Grand Rabbin de France incarne le judaïsme français au yeux de la Nation dans son ensemble, depuis que Napoléon 1er a donné droit de cité à ce culte et à ceux qui s’y rattachent.
Lorsqu’il parle, il est écouté non seulement par les Juifs de la synagogue, mais également par ceux qui ne la fréquentent pas, et par les non-juifs, qu’ils soient des hauts dignitaires d’autres religions ou simples citoyens curieux d’entendre sa parole.
Depuis son élection en 2008, Gilles Bernheim avait fait un sans faute : c’était un leader religieux inscrit dans la cité, l’incarnation d’un judaïsme ouvert aux autres, un rempart contre le repli sur soi. Il s’inscrivait dans la tradition  des Zadoc Kahn et Jacob Kaplan, dont les fortes personnalités et l’indiscutable charisme ont grandement contribué  à affirmer la place du judaïsme français dans la République.
Ce fardeau, reconnaissons-le, est lourd à porter, car en la matière, rien n’est jamais acquis définitivement, et le soupçon porté sur les juifs de France de déloyauté à l’égard de la République ressurgit régulièrement : Zadoc Kahn eut à affronter l’affaire Dreyfus, Jacob Kaplan l’antisémitisme de Vichy. Aujourd’hui, Gilles Bernheim doit se battre contre l’antijudaïsme portant le masque grimaçant de l’antisionisme.
Il est aujourd’hui affaibli. Il ne m’appartient pas de lui dicter sa conduite. Si l’homme dont la faille vient d’être mise à jour mérite notre compassion, un Grand Rabbin qui s’accrocherait à une fonction qu’il ne peut plus assumer dans sa plénitude serait un triste sire.

*Photo : wikimedia.

Mariage gay : gare aux casseurs en jupe plissée !

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manif pour tous benbassa

manif pour tous benbassa

« Les actions – parfois violentes – des opposants au texte se sont multipliées samedi et dimanche. »
(Le Nouvel Obs)
Résumons :
Le 5 avril, douze nazis et demi sont sortis de leur garage – ou de leur asile psychiatrique – et se sont livrés à des actes d’une violence rare : ils ont scandé des slogans. Pour empêcher Erwann Binet de prendre la parole devant des étudiants à Saint-Étienne. Complètement inacceptable. La barbarie à l’état brut. Les slogans étaient-ils armés de barres de fer ? Erwann Binet s’est-il pris un slogan sur l’arcade sourcilière ? On ne le saura pas.
En revanche, quand une poignée de militants de gauche paralysent une université entière pendant plusieurs jours en séquestrant leurs adversaires – voire l’équipe de la Direction –, saccageant les locaux comme des vandales, ruinant le travail de milliers d’étudiants à l’heure des examens, pratiquant des référendums staliniens dans des assemblées d’apprentis-satrapes, personne ne crie aux méthodes fascisantes et tout finit dans l’absolution générale arrosée d’argent gratuit.
De son côté, Esther Benbassa retrouve sa voiture accidentée dans la rue et déduit que ses engagements politiques sont la cause de l’odieux attentat. Photo à l’appui. Je ne sais pas si vous avez vu la photo, mais c’est de toute évidence l’œuvre d’un couillon qui ne sait pas conduire, tout simplement. Benbassa avoue d’ailleurs plus tard que rien ne permet de dire qu’il s’agit d’une attaque contre sa personne tellement c’est peu crédible. Non, sans blague. Quand on veut intimider, on crève les pneus, on raye les portières, on casse le pare-brise ou les phares. On ne simule pas un pauvre créneau raté de mec bourré.
Les milliers des braves Français qui goûtent à la tradition des voitures brûlées apprécieront ce traitement d’égal à égal avec les élus. Emboutir un pare-choc, c’est le signe d’une montée de l’extrémisme ultrabourrin. Brûler 200 bagnoles en une seule nuit provoque ce type de réaction : « il faut arrêter de stigmatiser la banlieue et offrir des vacances gratuites aux pauvres petits chérubins désœuvrés ». Tout va bien au pays de l’Égalité et de la représentation du peuple par les élites.
Plus tard, des militants ont commis un crime abominable : ils ont COLLÉ DES AFFICHES sur la façade d’un bâtiment où se tient une réunion LGBT. Des méthodes que ne pratiquent JAMAIS JAMAIS JAMAIS le camp auquel ils s’opposent. Genre des débats en télévision ou en radio où Caroline Fourest, Clémentine Autain et Pascale Clark font semblant de mener un vrai débat contradictoire avec plein d’opinions qui divergent (hu hu hu), où l’espace médiatique de l’opinion est tapissé de part en part d’arguments univoques, où l’espace public de l’expression ressemble à un matraquage ou à une prise d’otage. Meilleur exemple du moment : le traitement de la Manif Pour Tous par les journalistes (dont plus de 95% déclarent voter à gauche), qui fut un gigantesque collage d’affiches pour masquer le réel.
Réaction d’Harlem Désir à ce collage d’affiches : « Les attaques contre les biens et personnes, dont des élus […] sont odieuses. Elles doivent cesser tout de suite ». Nous sommes tout à fait d’accord. C’est probablement pourquoi Harlem Désir va prochainement condamner les partisans du squat citoyen ou de la fiscalité confiscatoire, qui sont les vraies attaques quotidiennes contre les biens et les personnes que les gens subissent concrètement. Ah mais c’est que le contenu complet de la citation est « …dont des élus par les opposants au mariage sont odieuses ». Aaaaah. Si c’est pour d’autres raisons que l’opposition au mariage, surtout de gauche, ne vous sentez pas visés et continuez tranquillement vos activités.
Enfin, dernier en date, ce jeune homme qui a été tabassé dans la rue en pleine nuit après avoir identifié comme homosexuel par ses agresseurs, et dont la photo circule sur tous les réseaux. C’est effectivement infiniment minable et absolument condamnable. Aussi condamnable que de tabasser un prêtre dans sa cathédrale (Act Up vs Monseigneur Jacquin) ? Pas sûr. Aussi condamnable que de tuer un mec parce qu’il photographie un lampadaire dans un quartier qui n’est pas son territoire (Jean-Jacques Urvoas)? Pas sûr non plus. Aussi condamnable que de battre à mort un mec parce qu’il porte des cheveux longs (Thierry Simon) ? Aussi condamnable que d’asperger d’acide le visage d’une fille qui ose essayer de vivre à l’occidentale dans une ville de France ou carrément la brûler vive dans un local poubelle pour les mêmes raisons (Sohane) ? On va réfléchir. Mmmmm. Ouais mais non en fait c’est pas pareil, tu peux pas comparer tu fais des amalgames ça n’a rien à voir dérapage rhétorique douteuse années trente tu confonds tout point godwin etc.
Houlala, quel frisson mes amis, quel frisson.
Enfin, ne nous plaignons pas. Pour une fois qu’il se passe des trucs intéressants dans ce pays.
En fait, ce qui devient vraiment intéressant, c’est de voir la réaction des progressistes quand on emprunte leurs propres méthodes à leurs dépens. Là on rit vraiment.

*Photo : -ANFAD-.

Bon anniversaire Monsieur Belmondo !

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jean paul belmondo

jean paul belmondo

Bebel a eu 80 piges aujourd’hui. On voudrait lui souhaiter un très bon anniversaire parce qu’on lui doit parmi nos émotions cinématographiques les plus précoces, les plus durables et les plus hétéroclites. Ça commence avec Le Professionnel de Lautner, dialogues d’Audiard. On va voir ça au cinéma avec une de nos premières petites amies. Joss Beaumont est un agent lâché par les services secrets, quelque part en Françafrique, qui revient se venger. Il y a le Paris du début des années 80, aussi exotique aujourd’hui que celui de Stendhal. Et puis il y a aussi ce duel avec Robert Hossein, « le commissaire Rosen de la Brigade sauvage » sans compter la musique fabuleuse d’Ennio Morricone que des pubards iconoclastes (pléonasme) ont ensuite utilisé pour de la boustifaille de clebs. Bebel meurt à la fin, avec classe. À cette époque-là, on faisait encore mourir les héros. Les happy ends n’étaient pas  une obligation du cahier des charges. On devait être un peu plus adultes.
Sinon, il y a aussi Le magnifique de Philippe de Broca. Années 70. C’est encore un film du dimanche soir sur la première chaîne, à l’époque : une ode magnifique et rigolarde à ces écrivains forçats de l’underwood qui sortaient des romans d’espionnage à la chaîne quand il y avait encore une littérature de gare et du populo qui préférait un bon roman du Fleuve noir à une bluette prétentieuse de Marc Mussy ou Guillaume Lévo. L’air de rien, c’est aussi un des films qui a le mieux compris la schizophrénie rêveuse des écrivains, c’est-à-dire comment se fait vraiment la littérature, grande ou petite.
Mais le rôle qui nous reste le plus cher, c’est quand même celui de Michel Poiccard dans À bout de souffle de Godard. On voit ce film plus tardivement, au ciné-club, quand on commence à comprendre que la Nouvelle Vague n’est pas une avant-garde, ou alors une avant-garde réactionnaire, ce qui est beaucoup plus drôle.
Avec Poiccard, Belmondo joue un grand garçon libertaire, truand maladroit, tueur par accident. Il décide de vivre intelligemment le laps de temps qui le sépare de son arrestation inévitable par les flics dont l’un est joué par l’écrivain chauve et poète délicieux Daniel Boulanger.
Pour ce faire, Bebel-Poiccard drague Jean Seberg qui vend le Herald Tribune sur les Champs-Elysées et, ce qui avait choqué à l’époque, il pisse après l’amour dans le lavabo de la jeune fille. Il lui a néanmoins demandé la permission, ce qui est une circonstance atténuante.  Mais surtout, dans À bout de souffle, il a cette réplique définitive qui devrait servir de devise à tous ceux qui désirent éloigner de leur espace vital les importuns, les fâcheux et les malfaisants :

*Photo : Itinéraire d’un enfant gâté.

Un pape, une tasse et quelques monstres

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pape laurent obertone

pape laurent obertone

Un feuillet par semaine, c’est mieux que douze feuillets par moi. Malheureusement, c’est ce que m’a demandé Élisabeth – et vous connaissez l’organigramme. Restait à définir le cadre de l’exercice. Inconditionnel du Jules Renard diariste, j’ai choisi de faire la même chose en moins bien. « De toute façon, t’as pas le choix », m’a encouragé Marc Cohen. Pour faire genre, j’aurais volontiers placé en exergue de ce Journal la fameuse première phrase du Second Préambule aux Confessions de Rousseau : « Je forme ici une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ». Mais à la relecture, ça m’a paru un peu tête-à-claques, comme déjà chez Jean- Jacques, et carrément inapproprié par rapport à ma copie.

Le cadeau  d’Edwy
Jeudi 28 février, 14h30. Un coursier me remet en mains propres, contre signature, le nouveau livre d’Edwy Plenel, Le Droit de savoir. Étonnant, non ? Sur dix-sept bouquins, c’est le premier que m’adresse le Rouletabille de la IVe Internationale. Hasard ou coïncidence ? On est en plein procès contre son site Mediapart − qui publiait récemment, sur Frigide et moi, une compil’ de ragots orduriers recopiés de traviole sur un blog anonyme. Comment prendre ce cadeau ? Et l’auteur aurait-il poussé la délicatesse jusqu’à me trousser une dédicace personnalisée ? Je feuillette fébrilement les premières pages… Rien, hélas, hormis cet exergue de Charles Péguy : « Dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Dans le contexte, je comprends mieux les adverbes que le complément. En tout cas, depuis qu’on a échangé du papier bleu, Edwy m’a intégré à son fichier presse, et ça ne laisse pas de me flatter. Mais où espère-t-il donc que je vais rendre compte de son ouvrage ? Dans Valeurs actuelles ? Dans Voici ? Le mieux, c’est encore ici… Sauf que je n’ai pas trouvé la force de pousser plus avant ma lecture. Un texte signé Plenel et intitulé Le Droit de savoir, sans même la mention « roman », est-ce bien sérieux ?[access capability= »lire_inedits »]
Parlez-vous le « nightclubber » ?
Vendredi 1er mars, 19h12. Reçu de TTTwister, organisateur de soirées musicales, ce SMS (texte intégral) : « KOKON To ZAI and Right to Exceed will Clash the Neon lights tonight Guest Star Mademoiselle Yulia and Baby Mary hosted by Mehmet k Michael Lillelund
Titty Gang. » Rien compris à ce galimatias globish, truffé de noms d’artistes inconnus à mon bataillon. Bercé, néanmoins, par le charme oulipien de l’aponctuation.
Lectures pour tous
Les gens de qualité lisent toujours plusieurs livres à la fois. Moi par exemple, en ce moment, j’en compte trois sur ma table de chevet. Pour le prouver, j’ai même décidé de consigner ici les dates où je les ai ouverts pour la dernière fois.
Christianisme politique
Dimanche 3 mars. (Vraie-fausse « fête des Grands-Mères », forgée de toutes pièces en 1987 par le café éponyme en mal de publicité – mais qui plaît quand même à ces dames aux cheveux mauves). Le vrai génie du christianisme, de Jean-Louis Harouel. Pour être tout à fait honnête, ce livre-là, c’est la première fois que je l’ouvre − mais au moins ça me donne l’occasion d’en parler. En gros, pour l’auteur, le « vrai génie » de ma religion fut d’inventer, bien avant le petit père Combes, la disjonction du politique et du religieux. Un combat permanent contre le monisme puis le millénarisme, les totalitarismes et aujourd’hui, selon les continents ou les quartiers, le redoutable islamisme théocratique, ou notre fameuse « religion d’État des droits de l’homme ». Plaidoyer solide, mais plus politique que religieux. À supposer même que le Bon Dieu et sa bande de la Trinité n’existent pas, ça ne changerait rien à la démonstration d’Harouel. Du coup, son ouvrage eût gagné en clarté à s’intituler, par exemple, De l’apport principal du christianisme à la civilisation européenne.
Mais on conçoit aussi que l’éditeur ait plaidé pour un titre plus sexy. Quand on se fend d’un bouquin, d’ordinaire c’est pour qu’il soit lu. Il s’agit donc d’éveiller, par quelque artifice, l’attention du public et, si possible, des médias. Le risque, bien sûr, c’est d’être mal compris, mais quoi qu’on fasse, on n’y coupe pas… J’en ai fait moi-même l’amusante expérience avec mon Manuel d’inculture générale – dont certains journalistes ont cru un peu vite que ça ne les concernait pas. Accessoirement, le clin d’œil d’Harouel à Chateaubriand n’est pas vain. Le plaidoyer de François-René en faveur du christianisme n’était pas fondé non plus sur une argumentation théologique, que je sache, mais sur ses apports aux arts et aux lettres.
Dans le genre métaphysique, j’en suis resté aux cinq preuves de l’existence de Dieu selon Thomas d’Aquin. Impeccables Quinquae Viae, d’ailleurs validées dès 1879 par Léon XIII dans l’encyclique Aeterni Patris.
À ce propos, c’est fou ce qu’on gagne comme temps, de nos jours, grâce à Wikipédia et des trucs comme ça. Moi, par exemple, je n’ai pas racheté de Robert depuis 2001 ! Et même un mec comme Marc Fumaroli, qui est loin d’être un geek, l’a reconnu élégamment : sans Google et tout cet univers, que par ailleurs il vitupère, jamais il n’aurait pu écrire son dernier opus, Le Livre des métaphores. On conviendra avec lui que c’eût été dommage.
Le paradoxe d’Eudoxe
Mercredi 6 mars, 0h15. L’heure idéale pour se colleter à Simone Weil, ma foi. Plus avant dans la nuit, je n’aurai plus qu’une alternative : plonger la mort dans l’âme dans le fleuve glacé du travail – dont je sortirai au plus tôt à l’aube, épuisé et transi, et même pas sûr d’avoir bossé utilement. Ou me laisser glisser sur la pente douce de la facilité… Un de mes trois livres donc, un coup d’oeil à Causeur.fr bien sûr, un petit tour du propriétaire dans mon
Asile, une idée de tweet, un crochet par Facebook, et puis les émaux non lus, la presse de la veille et, pour finir, du Ruquier surgelé… On n’est pas levé. Sur mon guéridon donc, cette nuit-là, la Correspondance familiale de Simone, cadeau de Madame Élisabeth. Pas évident ici le pitch, même ardissonnien. L’auteur écrit à toute sa famille, et pas toujours la même chose : la correspondance est un dialogue… C’est même pour ça que Jules Renard et moi, nous avons choisi le genre du Journal. Le sien était destiné à une publication posthume. Mais tous les mois, ça va pas être possible…
Quant à ce « fort volume inoctavo », comme on disait autour de moi avant ma naissance, il recèle quelques passionnants échanges entre Simone la philosophe et son frère André le mathématicien − Weltanschauung contre Weltanschauung.
Simone s’inquiète déjà de la « crise de civilisation » quand André, lui, reste parfaitement confiant dans l’avenir du Progrès : ne repose-t-il pas lui-même sur la Science ?
André ne veut voir que ce qu’il croit savoir. Simone, elle, doute de tout sauf de l’essentiel : la raison surnaturelle qui nous fait tous douter. D’où vient cette nostalgie de l’Absolu qui nous hante, y compris dans nos comportements les plus « désordonnés », comme disait mon vieux curé ? Si l’immanence qui plombe nos cieux depuis la « mort de Dieu » n’est pas venue à bout encore de cette pulsion étrange – qui titille même parfois certaines âmes rationalistes –, c’est qu’elle doit être ancrée profondément dans la nature humaine. Heuristique échange, un peu pointu parfois : quand Simone Weil invoque, à l’appui de sa thèse, Eudoxe de Cnide (IVe siècle av. J.-C., comme tous les Grecs sérieux), retour à la case Wikipédia.
Pipi partout !
Vendredi 8 mars. (et tous les jours que Dieu fait). Je ne sors plus guère sans le vade-mecum de Céline Briand, Où faire pipi à Paris ? C’est fou comme ce petit livre peut s’avérer indispensable, au besoin.
Tel n’était pas le cas dans les années 2005 – que les plus jeunes d’entre vous n’ont même pas connues, c’est fou quand on y pense – lorsqu’on rentrait de boîte bourrés au petit jour, moi et Cédric « Lumberjack » Couvez – hier DJ professionnel, aujourd’hui chroniqueur musical à la télé, demain « King of the world » si tout se passe comme prévu. À l’époque, pas besoin d’édicules publics : on avait nos spots, qu’il appelait diplomatiquement « ambassades ». Quand soudain les roaring 2005’s ont cédé la place aux suivantes, je me suis retrouvé seul à vélo, dans des zones inconnues ou des « raccourcis qui ne mènent nulle part ». Entre les flics en maraude et les voleurs d’iPhone – qui, bizarrement, ne se croisent jamais –, où se poser en paix ? Où pisser, où ne pas pisser ? Bien sûr, vous me direz, il y a les sanisettes Decaux. Mais sans vouloir faire dans l’ultralibéralisme, c’était quand même mieux quand c’était payant ! Depuis que ce service public est redevenu gratuit (Mais où sont les tasses d’antan ?), il a disparu aux trois quarts, et le reste, trois fois sur quatre, est inutilisable. Ainsi est-on passé de 50 centimes le pipi à 35 euros le PV pour « épanchement d’urine sur la voie publique ». Au moins l’égalité des sexes y a-t-elle gagné, puisque feu nos vespasiennes étaient arbitrairement réservées aux hommes, va savoir pourquoi. En tout cas, c’était avant Judith Butler, je parierais mon dernier croûton. En Suède, où l’hiver et le Progrès arrivent généralement avant chez nous, un Parti de Gauche local a déjà déposé une proposition de loi tendant à interdire aux hommes de faire pipi debout. Après tout, pourquoi pas, si ça peut refroidir un peu la planète ? Quoi qu’il en soit, rien à branler : mes toilettes ferment à clé. En plus, ça m’a donné une idée de tee-shirt classieux : Jusqu’où s’arrêtera-t-on ? En attendant, hors théorie du genre et autres balançoires, l’ouvrage de Céline Briand livre deux cents adresses utiles, notamment dans les espaces publics. Bien sûr, les horaires d’ouverture ne m’arrangent guère, mais je comprends qu’il faille penser aussi aux gens normaux ; on sait qu’il y en a beaucoup, même si, tout compte fait, on en croise peu.
Fumer, c’est philosopher
Avec ce qu’on sait désormais sur la fin tragique du fier cavalier Marlboro, sans parler des vignettes Panini qui ornent désormais nos paquets, persévérer dans le tabagisme ne relève plus de l’inconscience, mais de la posture métaphysique. Fumer, c’est accepter la dimension tragique de la vie, y compris au niveau de la mort – et même, sur mes Winston aujourd’hui, de l’impuissance. D’un autre côté, arrêter, ça fait grossir. (Je vais peut-être quand même changer de paquet, on ne sait jamais…)
Flagrant délit d’opinion
Samedi 9 mars, 23 heures. Depuis quelques semaines, ça commence à se savoir : Laurent Obertone est un salopard. Doublé d’un lâche, d’ailleurs, puisque Obertone, même pas c’est son vrai nom – comme Pierre Dac ou Stendhal… Certes, les chiffres qu’il produit sur l’« ensauvagement » de la France ne sortent pas de son cerveau malade, mais de l’Observatoire national de la délinquance. En revanche, quelle idée de les publier ? Objectivement, ça fait le jeu du Front national – comme tout le reste d’ailleurs, si t’y réfléchis bien. Et puis d’ailleurs, on s’en fout ! Comme disait Hubert Mensch, Conducator à vie de Nazisme & Dialogue : « Ach, vous les hommes et votre politique ! »
C’est sur la base de cette nouvelle « loi des suspects » que le mois dernier,  sur France 2, l’auteur de La France Orange mécanique fut morigéné d’importance par la bande à Ruquier – transformée pour l’occasion en Tribunal révolutionnaire d’opérette – et condamné, en attendant mieux, à la mort civile. Un jour, quand Cahuzac se sera immolé par le feu devant une agence UBS, Mediapart trouvera le vrai nom de cette ordure et, surtout, l’adresse de sa femme et de ses enfants.
En attendant, il a résurrecté le troisième jour chez Zemmour & Naulleau. Réfugiés intellectuels sur Paris Première, les ex-duellistes du Ruquier show ont interviewé Obertone sur un ton  normal − un peu comme on ferait d’un journaliste qui publie un essai sur la délinquance. Évidemment, ça faisait tout drôle… Il a même pu évoquer sans être interrompu ces 13 000 vols, 2 000 agressions et 250 viols par jour qui ont fini par créer, en France, un redoutable « sentiment d’insécurité » qui, un de ces jours, pourrait bien provoquer des violences, qu’on y songe ! « C’est un livre nécessaire, et je compte bien m’y référer à l’avenir », annonce tranquillement Zemmour. Quant à Naulleau, de gauche mais pas plus caron que ça, il ne conteste pas les évidences chiffrées – même les plus délicates : celles qui attribuent aux « populations d’origine étrangère » les deux tiers des crimes et délits. Simplement, il tente l’explication rituelle par la « misère sociale », juste pour voir ce qui tombe. Pas grand-chose, hélas ! Impossible de culbuter le soldat de plomb Zemmour, qui en a vu d’autres depuis le pont d’Arcole ! Ça permet juste à O le Maudit d’enfoncer son clou : malgré ce qu’une vaine élite pense, assène-t-il, « les départements les moins criminogènes de France sont aussi les plus défavorisés, et les plus abandonnés par les pouvoirs publics ».
Habemus good papam !
Mercredi 13 mars, 19h07. Fumée blanche : « Habemus papam ! » Enfin, moi. Soyons clair : je parle ici en tant que catholique – d’où certaines incohérences dans mon « discours », et des enthousiasmes parfois difficiles à partager avec un agnostique average ou un bouddhiste tantrique de la montagne Sainte-Geneviève.
20h03, balcon du Vatican : « Je m’présente, je m’appelle François / J’voudrais bien partager ma foi… » Pourquoi pas ?
Jeudi 14, 17h15. Ça y est, je partage !
La première homélie du nouveau pape a suffi à m’en convaincre : ce mec-là est vraiment catholique. Comme l’ont été à leur façon, avant lui, son émérite prédécesseur et le charismatique pénultième. Si ça se trouve, avec le temps, on découvrira même que François est tombé du ciel peint de la Sixtine, avec cette mission : incarner la synthèse de Jean Paul et de Benoît jusqu’à la réinventer. Ressourcer dogme et pastorale à l’unique source de Vie, en sorte de pouvoir s’ouvrir au monde sans se rendre à son Prince. Merci qui ? Merci mon Saint-Esprit ! Mais ne nous emballons pas : rien n’est fait ! Dieu, comme l’État lui-même depuis Jospin, « ne peut pas tout ». C’est à l’homme, censément né libre et responsable, de décider. D’où le bordel général, notamment depuis le Déluge.
Même si les habits neufs de l’Église sont taillés par le meilleur faiseur, « il faut les voir portés », comme disent mes amies filles. En attendant, ce que j’admire déjà chez le pape Bergoglio, c’est sa foi invincible et modeste, le naturel avec lequel il témoigne du surnaturel. Dès sa première homélie, ce jeudi 14 mars, François, mine de rien, attaque le dur. Il nous refait le signe de croix, sous-titré même pour les mal-comprenants que nous sommes : « Si nous ne confessons pas Jésus-Christ, nous ne sommes plus qu’une ONG charitable ! Pas l’Église, épouse du Christ. » Comment ne pas penser aussitôt à saint Paul (1 Cor. 15, 17) ? « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine et nous sommes les plus malheureux des hommes. »
En conclusion, le nouvel évêque de Rome ne trouve rien de mieux pour affiner son propos que de citer ce ouf malade de Léon Bloy et sa « phrase terrible » − comme dit Le Figaro : « Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le Diable. » J’aime ce François-là, capable un de ces jours de retourner son autel vers Dieu, voire de nous fulminer une bulle en latin contre les schémas hérétiques, schismatiques et scandaleux de Vatican II (dont je tiens la liste à sa disposition).
Les mots qui aident à vivre
Mercredi 20 mars. C’est le printemps, enfin ! J’ai même vu le soleil, mais impossible d’en profiter. Trois jours que j’essaye, avec l’aide d’Ivan Dressamer, mon fidèle assistant de vie, de donner enfin la forme diaristique aux dizaines de post-it qui devaient servir de fondation à l’édification de mon Journal – et donc à la vôtre.
Une seule chose m’aide à tenir, dans ces cas d’extrême fatigue où je ne sais plus comment je m’appelle ni pourquoi, c’est l’esprit. Non pas le Saint, que je fréquente déjà par alliance, juste le fin. Celui qui m’aide à dépasser parfois notre misérable condition à force de distance, d’autodérision et de provocation  – mais seulement à la réflexion. Je collige ces mots avec amour – comme Ionesco ses pots de yaourt vides. « Je n’ai jamais cité Shakespeare sans l’améliorer », calligraphie Borges. « Le lion dormira avec l’agneau, mais l’agneau ne dormira pas beaucoup », raconte Woody Allen, parodiant Isaïe 11,6. « La porcelaine cassée dure plus longtemps que la porcelaine intacte », constate Jules Renard… Tant qu’il y aura sur Terre des gens capables de  penser comme ça, je m’y sentirai un peu chez moi.[/access]

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Ils n’auront pas l’Alsace et la Bretagne

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alsace ue catalogne

alsace ue catalogne

Il faut bien qu’il y ait quelques bonnes nouvelles après un hiver interminable, un début de printemps glacial, des plans sociaux à la chaîne, des ministres plus très intègres et une droite revancharde qui cristallise sur le mariage gay son éternel procès en illégitimité dès qu’un gouvernement de gauche est au pouvoir (et pourtant celui-là, ce n’est quand même pas Allende).
La bonne nouvelle, c’est que deux départements, en Alsace, ne vont pas disparaître. Le département, c’est l’ADN de la République tandis que la Région, c’est l’ADN de l’Europe ou celui de l’Allemagne avec ses Länder mais par les temps qui courent, ça revient au même, Allemagne, Europe…
Il y a quelque chose qui tue plus certainement l’exception française que la soumission aux critères néo-libéraux de Bruxelles ou de Berlin comme cette loi sur la flexibilisation du travail qui vient d’être votée à l’Assemblée dans l’indifférence générale. Ce quelque chose, c’est la façon dont l’UE tente tranquillement de détruire les Etats afin d’asseoir son pouvoir sur les régions qui sont des morceaux moins gros à avaler et plus faciles à digérer. Pour cela, il suffit de mélanger subtilement la souffrance sociale et la pulsion identitaire. Ça marche du feu de Dieu en Espagne, cette « communauté de nations » qui semble sur le point de les perdre les unes après les autres, comme le Pays basque ou la Catalogne qui sont quasiment en sécession. Mais on pourrait aussi parler du Royaume-Uni et de l’Ecosse, de la Belgique et de la Flandre, de l’Italie et de la Lombardie. Ça craque forcément, à la longue. Au début, on ne veut pas payer pour les chômeurs de son pays et à la fin on ne veut plus faire partie du même pays que les chômeurs. Penser global et se bunkériser local, pour détourner un célèbre slogan altermondialiste.
La France, elle, résiste au moins sur ce point-là. C’est que de Louis XIV à De Gaulle en passant par Robespierre, il y a une solution de continuité dans l’idée que la France, c’est autre chose qu’un conglomérat de danseurs folkloriques qui parlent le patois. On nous a bien forcé la main pour signer la charte sur les langues régionales, il n’empêche que les écoles Diwan ne reçoivent pas de financement de l’Etat et que les Corses, dès qu’on leur demande leur avis comme en 2003, ils préfèrent rester Français.
Le camouflet du non alsacien ne s’adresse pas, comme on peut le lire ici et là, à une classe politique qui ne montrerait pas ces jours-ci son meilleur visage. Non, ce camouflet est  dans le refus plus ou moins conscient d’un peuple (qui même en Alsace est d’abord le peuple français) de ce travail de sape géopolitique diffus où à force de multiplier les lois de décentralisation les plus idiotes puisqu’elles favorisent surtout les baronnies locales et la corruption qui va avec, on donne des idées à des régions qui ont une histoire particulière : les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Savoyards.
La sagesse de la république jacobine avait été d’éviter dans la mesure du possible que ces régions coïncident avec les anciennes provinces et les avaient découpées en départements. Vouloir les faire refusionner, c’est évidemment vouloir recréer un sentiment régionaliste qui le plus souvent est un sentiment identitaire, au sens extrême droitiste du terme. Allez donc vous promener en Flandre française pour voir à quoi ressemble politiquement la minorité de jeunes gens à la recherche de leurs racines. C’est édifiant.
Il faut être une nation, comme la nation française et son droit du sol, pour savoir qu’être un Français n’est pas une question de formule sanguine mais une articulation entre un sentiment d’appartenance et une ouverture à l’universel.
Cette articulation est la seule garantie d’une égalité entre les citoyens et ce qui a fait peur à certains électeurs de la gauche ce dimanche, c’est qu’une Alsace fusionnée ait pu obtenir des dérogations, par exemple, dans le code du travail. Un genre de nouveau concordat repeint aux couleurs du Medef.
Aux résultats de ce référendum, quelques vers d’Aragon me sont revenus en mémoire. Cela m’arrive souvent quand je suis content :

« Je puis dans mon jardin de Seine et Oise

Me promener ce soir avec de nouveaux yeux

Car la vie a repris son odeur de framboise. »

La Seine et Oise n’existe plus mais le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, si. Et c’est tant mieux.  Il ne nous reste plus qu’à attendre les premières framboises…

 

 

*Photo : wallyg.

Le tube de la semaine : le choc de moralisation

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Tonton Grévisse et Papy Littré n’en peuvent plus de gigoter dans leurs tombeaux : dans nos sociétés en voie de morcellement, malgré la subsistance d’un idiome véhiculaire malmené tous azimuts, chaque communauté dispose et abuse désormais de son propre jargon.
Des sportifs aux journalistes en passant par le lumpen, aucune chapelle n’y échappe, y compris celles – ou plutôt celle – des politiques. Mais on parlera de verlan ou de fighting spirit une autre fois, concentrons-nous sur le peuple des élus et plus spécialement sur ceux qui aujourd’hui nous gouvernent ou font mine de.
Au PS, personne n’est en reste : l’abus d’un substantif ad nauseam est devenu une discipline de combat : le « mantraquage ». C’est ainsi qu’après le choc de compétitivité et le choc de simplification, débarque le choc de moralisation, rabâché en boucle depuis hier matin dans la TSF ! Ça vous en jette, mon bon monsieur ! Claquant comme un slogan du Komintern, convainquant comme une pub Dyson. Pour ses promoteurs, le « choc de moralisation » n’est plus un banal « élément de langage », c’est un nirvana communicationnel.
Personnellement, j’y vois plutôt une panne générale d’expression intelligible, le fameux Communication Breakdown cher à Jimmy, John et John Paul, ou alors, dans un registre assez différent, ça m’évoque aussi une bonne mandale béruréenne, dix kilos de viande avec os dans la gueule ! Vivement le choc de postéropédie, c’est à dire un bon coup de pied où je pense…

Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

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alsace richert rhin

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

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libye alcool charia

libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.