Dans l’hystérie générale provoquée par l’affaire Cahuzac, la course morbide au « plus transparent que moi, tu meurs ! », le journal Le Monde vient d’apporter une touche d’hypocrisie qui devrait marquer, et pas d’une pierre blanche, l’histoire de ce prestigieux quotidien.
Le journal de Natalie Nougayrède (il faudra s’habituer à le désigner ainsi, jusqu’à nouvel ordre, ce qui permet de tenir ce brave Auguste Blanqui hors du coup) s’est fait le distributeur en France des produits d’une multinationale du journalisme d’investigation. L’ICIJ (Consortium international du journalisme d’investigation) est une officine sise à Washington qui a été le réceptacle de milliers de documents relatifs aux paradis fiscaux fournis par d’anciens employés de blanchisseries exotiques d’argent baladeur. C’est pain bénit pour Le Monde, qui peut ainsi échapper aux foudres de l’imprécateur en chef de chez Médiapart : nous aussi on est cap’ de faire tomber des têtes et des grosses, même si elles sont proches d’un pouvoir dont nous avons favorisé l’avènement ! Les millions de fiches, listings, mails dérobés par les «  lanceurs d’alerte » révèlent quelques centaines de noms bien de chez nous ayant pratiqué l’optimisation fiscale dans des conditions qualifiées de « grises », c’est-à-dire pouvant aller de la limite de la légalité à la fraude fiscale caractérisée. Le phénomène était loin d’être inconnu, et quelques rapports parlementaires récents (dont celui de Vincent Peillon et Arnaud Montebourg en 2002) avaient signalé l’ampleur du problème, sans que cela ne permette de mettre un terme à ces pratiques condamnables.
Les documents en possession du Monde mettent des noms, sinon des visages, sur ce monde de la finance baladeuse dont notre président de la République avait fait son ennemi personnel. Parmi ces noms, le quotidien de Natalie Nougayrède choisit d’en livrer deux en pâture à  ses lecteurs. Il s’agit de Jean-Jacques Augier, un proche de François Hollande, qui fut son trésorier de campagne lors de la présidentielle, et de feu Elie de Rothschild, membre décédé d’une illustre famille. Jean-Jacques Augier, qui fait des affaires avec des Chinois, était actionnaire d’une société domiciliée aux îles Caïmans, paradis fiscal notoire. Cette révélation est destinée à mettre François Hollande dans l’embarras, en montrant que cette finance sans visage qu’il pourfendait au Bourget était présente dans son entourage immédiat. Même motif, même punition que dans l’affaire Cahuzac : Hollande est soit un fourbe, s’il connaissait les manigances de son argentier de campagne, soit un gros naïf, s’il les ignorait.
La mise en cause d’Elie de Rothschild relève d’une autre intention. Même mort, un Rothschild est vivant comme porteur d’un nom qui symbolise depuis deux siècles et demi la haute finance mondialisée (et accessoirement, mais on a tendance à l’oublier, l’essor économique de la France au XIXe siècle). Mettre en cause un Rothschild dans des affaires financières louches, ce n’est pas nouveau, et c’est toujours d’un bon rapport qualité-prix. Le signifiant Rothschild se suffit à lui même pour mobiliser les affects du peuple, avec les remugles antisémites associés.
Les notaires, bouchers en gros, promoteurs immobiliers de nos belles provinces qui avaient eu ces derniers jours quelques insomnies après la lecture du Monde peuvent retourner sereins à leurs activités habituelles. Dans sa grande magnanimité, Mme Nougayrède a décidé de leur épargner la honte du pilori en place publique. Mieux, mise au défi par le ministre du budget Bernard Cazeneuve de communiquer à la justice les faits délictueux dont Le Monde a pu avoir connaissance dans le cadre de l’opération « offshore leaks », elle a répondu qu’elle ne mangeait pas de ce pain-là dans un éditorial d’une haute tenue morale. Au Monde, on n’est pas Médiapart, on ne balance pas, sauf ceux dont on a décidé, tout seul comme des grands, qu’ils le méritent.

*Photo : clasesdeperiodismo.