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Forton, c’est fortiche

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jean forton nouvelles

J’aurais bien aimé étudier le droit à Bordeaux au début des années 1970. Déjà, Bordeaux est une belle ville. Ensuite, le droit à l’époque était moins compliqué qu’aujourd’hui, avec les règles européennes et les « rapports de systèmes », comme disent les juristes. Et puis j’aurais acheté mes manuels à la librairie Montaigne, petite boutique spécialisée dans le domaine juridique. Le propriétaire s’appelait Jean Forton ; il avait écrit plusieurs livres, et continuait d’en mijoter dans son arrière-boutique. En me renseignant, j’aurais glané des informations sur lui : entré en littérature à vingt ans avec une revue, La Boîte à clous, Forton avait publié six romans chez Gallimard, dont un (L’épingle du jeu, 1960) avait failli remporter le Goncourt. Mais le manque de soutien des critiques l’avait déçu, au point qu’il avait finalement décidé de ne plus rien publier de son vivant. Ses manuscrits, il les cacherait dans des tiroirs et des cartons, où ils dormiraient longtemps. C’est pourquoi on en a découvert plusieurs depuis sa mort en 1982, et que des inédits resurgissent périodiquement.

Deux éditeurs se chargent en particulier de les publier : le Dilettante, à Paris, et Finitude, à Bordeaux. Au premier, on doit une réédition (Les Sables mouvants, 1997), une publication tardive (L’enfant-roi, 1995, refusé par Gallimard trente ans plus tôt) et un fabuleux inédit, La vraie vie est ailleurs, merveilleux roman sur l’adolescence, l’école buissonnière et la vie en province. Au second, on doit d’autres rééditions (Sainte Famille, 2009) et deux beaux recueils de nouvelles inédites (Pour passer le temps, 2002, et Jours de chaleur, 2003),  art dont on ignorait que Forton l’avait pratiqué. Pour Finitude, Forton fut même une sorte de parrain de baptême, Pour passer le temps étant leur premier livre. Onze ans plus tard, ils offrent une deuxième chance à ceux qui ont raté le coche à l’époque : Pour passer le temps et Jours de chaleur sont maintenant réunis dans un beau volume de 270 pages, avec trois nouvelles inédites. Evidemment, on suppose que ces petits textes étaient surtout des divertissements, des exercices pour se délier la main ou s’aiguiser l’esprit. Mais quels exercices ! Forton était doué pour la nouvelle ; les siennes sont des petits tableaux parfaits, des saynètes qui tendent vers une chute bien nette, avec une dose d’humour noir qu’on ne lui connaissait pas dans ses romans.

Le monde de l’enfance est très présent, avec des narrateurs de dix ans qui écrivent sans gêne ce que les adultes n’avouent pas. Les personnages, petites gens pittoresques, paysans terre-à-terre, sont croqués avec un mélange de tendresse et de cruauté à la Marcel Aymé. Les scènes de couple sont délicieuses : voyez « L’artiste », sur une femme jalouse de son mari qui peint, ou « Pour passer le temps », avec sa dispute inoubliable. « – Une méchanceté pareille, ça ne s’invente pas, dit le vieux. Tu es la véritable salope, Antoinette, la véritable vérole. – Léon, met le couvert. – Au fond tu es restée la vraie paysanne, tu m’arraches le cœur comme tu égorges un poulet, ça te fait jouir tout pareil. » Etc. La brièveté sied à Forton ; il ne perd son lecteur que quand il s’allonge un peu, par exemple dans « Jours de chaleur ». Mais on lui pardonne, parce qu’il y a de la vérité dans chaque page, et beaucoup de phrases très justes dont on voudrait se souvenir. Celle-ci, par exemple, qui pourrait être apprise par les étudiants du barreau, les mêmes à qui Forton vendait des manuels, pour qu’ils améliorent la défense de leurs clients assassins et leur évitent la prison : « Il avait tué sa femme, oui. Mais justement, elle était morte, il ne risquait pas de recommencer. »

Toutes les nouvelles, de Jean Forton, Finitude, 2013.

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45280619_000001.

Petite île, grand homme

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napoleon corse ajaccio

Napoléon Bonaparte est-il un « bloc », comme le disait Clémenceau à propos de la Révolution ? Ou bien y a-t-il un bon Bonaparte républicain qui aurait « dérapé »[1. Comme François Furet le disait de la Révolution française.] pour devenir le méchant Napoléon, despote népotique responsable de millions de morts et de guerres incessantes à travers l’Europe ? Physiquement au moins, la thèse des deux personnages se tient : le maigre général Bonaparte aux cheveux longs et aux joues creuses céda la place à un Napoléon Ier bedonnant.

Dans Bonaparte, premier tome de sa biographie monumentale, Patrice Gueniffey approfondit cette vision des « deux hommes en un » en analysant la transformation du jeune hobereau corse en héros français, incarnation parfaite de la Grande Nation en armes.

Autant prévenir les amateurs de scoops et de séisme historiographique : ils seront déçus. L’Empereur n’était ni juif, ni homo, ni le fils naturel de Louis XV – et rien n’indique qu’il fut une femme ![access capability= »lire_inedits »] On ne trouvera pas non plus une lecture radicalement nouvelle de sa vie. Il faut dire aussi qu’après plus de 70 000 biographies, il est difficile de révolutionner le champ historiographique et littéraire. « On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l’enfermer », prévenait déjà Jacques Bainville. Cependant, en dépit de l’avertissement de ce fin connaisseur, Gueniffey parvient à capter quelque chose du mystère. Car son livre, merveilleusement écrit, ne se contente pas de replacer minutieusement la geste napoléonienne dans son contexte : il apporte une véritable contribution à la compréhension de ce qu’on pourrait appeler la « fabrique du grand homme ». Comment devient-on Napoléon ?

Gueniffey ne fournit pas de recette clé en mains, mais il suggère une hypothèse : en naissant et en grandissant dans la Corse du XVIIIe siècle, nid de vipères et laboratoire politique de premier plan.

Pour simplifier l’énigme napoléonienne, il faut distinguer le génie singulier de l’homme – proprement inexplicable – de son habitus natal, c’est-à-dire sa Corse, sa famille et son clan. Autrement dit, faire la part des choses entre l’« accident de la nature » et les circonstances historiques. De Napoléon, on peut affirmer avec certitude que la nature l’a doté d’une forte intelligence, d’une excellente mémoire, d’une grande énergie et d’une rare capacité de concentration. Pourtant, aucun de ces dons ne s’est manifesté avec un éclat particulier pendant

les vingt-quatre premières années de la vie de Bonaparte : loin d’être médiocre, Napoléon n’a pas été non plus un enfant ou un adolescent précoce. Curieusement, sa carrière prend son essor quelques mois après que les Bonaparte, défaits par leurs ennemis, ont quitté leur île, à la fin de 1793. Voilà donc le mystère : comment se fait-il qu’en six ans, l’homme qui avait échoué à soumettre la Corse ait pu mettre la France à ses pieds, puis qu’en une décennie il soit devenu maître de l’Europe ? Pour comprendre cette métamorphose, il faut analyser l’humus singulier de la terre corse en cette fin de XVIIIe siècle. Gueniffey esquisse ainsi le portrait de

l’« homo corsicus », né et élevé au sein d’une des « maisons » qui ne cessent de mener une lutte harassante contre les autres clans pour s’approprier les maigres ressources de l’île.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, en est un parfait spécimen : l’homme a passé sa vie à intriguer, à mener des procès, à faire le courtisan, à guerroyer, changer de camp, réclamant postes et honneurs. Il a même toléré – à l’encontre de l’image d’Épinal des mœurs et du code d’honneur corses – que sa jeune et belle femme, Laetitia, entretienne une liaison plus ou moins ouverte avec le comte Marbeuf, gouverneur français de l’île. Tout ce petit monde nourrit une seule obsession, une unique ambition : le pouvoir, les honneurs et le patrimoine matériel et symbolique de la famille. Seule compte la victoire. Les pires des péchés, les déshonneurs les plus cuisants sont la défaite et la ruine. Génération après génération, ces petits chefs ont fait de la politique de la façon la plus artisanale et prosaïque qui soit – bref, en mettant les mains dans le cambouis. À cette sociologie singulière, il faut ajouter les spécificités de la Corse du XVIIIe siècle. Les décennies précédant la naissance de Napoléon, en 1769, sont rythmées par une succession de régimes, de guerres et d’ingérences étrangères, un véritable tourbillon obligeant les différents acteurs de la politique insulaire – dont les Bonaparte – à déployer toute leur habileté manœuvrière pour préserver leurs intérêts. On ironise souvent sur les « girouettes » qui, au cours du XIXe siècle, ont su s’adapter aux nombreux changements de régime sans que leur carrière en soit affectée. La Corse du milieu du XVIIIe siècle exigeait la même souplesse des membres de clans qui se disputaient le pouvoir ou ses faveurs.

L’historien Frédéric Masson, l’un des grands spécialistes du personnage et de son époque, a bien compris l’impact de ce contexte agité sur les autres membres de la famille Bonaparte.

C’est ainsi qu’il les décrit durant les premiers mois de la campagne d’Italie (1796-1797), alors que la carrière de Napoléon prenait son envol : « […] nul étonnement de ce qui leur arrive, du conte de fées où ils se meuvent

[…], nulle inquiétude d’y paraître déplacés ; nulle crainte d’y commettre des erreurs ou de sottises ; […] une confiance en soi, qui n’est même point accompagnée par le sentiment des devoirs que la position entraîne. Et cette confiance en eux-mêmes les porte malgré tout, elle les impose, et tant que la chance les accompagne, elle leur rend facile ce qui, à d’autres, paraîtrait gratuitement impossible. Elle leur prête […] l’audace de tout entreprendre, la certitude de tout réussir […] ».

De ce point de vue, rappelle Gueniffey, les Bonaparte n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit d’évoquer les Pozzo di Borgo, autre clan ajaccien, tantôt allié, tantôt ennemi des Bonaparte, dont l’un des fils, Charles-André, contemporain de Napoléon, joua un rôle historique de premier plan. Car plus de vingt ans après avoir fait partie des vainqueurs des Bonaparte en Corse en 1793, Pozzo di Borgo, devenu ambassadeur et homme de confiance du tsar Alexandre, jouera un rôle important dans les défaites et la chute définitive de Napoléon.

La Corse constituait donc un terreau particulièrement propice à l’éclosion d’hommes rompus aux différents jeux du pouvoir : violence, diplomatie, conquête du pouvoir et exercice habile du gouvernement des hommes. Le hasard a permis la rencontre entre l’homme de génie et le moment historique exceptionnel que nous appelons Révolution – cette époque où, comme l’écrit Lamartine, « les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ». Bref et fuyant moment, certes, mais suffisant pour qu’un « Mozart de l’action » s’empare de l’un de ces trônes vides pour créer une œuvre qui, comme celle du musicien salzbourgeois, son contemporain, figure toujours au sommet de notre répertoire et ne cesse de nous étonner.[/access]

Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013

*Photo: FRILET/SIPA 00557799_000005

Le festin des Barbares

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rancinan arts metiers

Quand l’art devient de plus en plus joyeux et divertissant ; quand le regard se fait de plus en plus policé, quand le temps est à la fuite du réel, le duo du photographe Gérard Rancinan et de l’écrivain Caroline Gaudriault ne baisse pas la garde. Pendant plus de sept années, ils ont entrepris un voyage sur leurs contemporains, une trilogie qu’ils ont nommé Trilogie des Modernes. En s’intéressant à ce Moderne, c’est en fait ses contradictions qu’ils regardent plus particulièrement. Personne n’est épargné. Ni eux-mêmes d’ailleurs. Et leurs thèmes de prédilection reviennent par petites touches, quand ils évoquent les illusions qui entraînent les hommes à des actions absurdes, la muséification du vivant qui rend difficile l’avenir de notre héritage culturel, l’infantilisation de nos sociétés qui voit arriver la fin du courage…

Les photographies de Rancinan sont des miroirs et les écrits de Caroline Gaudriault viennent triturer nos esprits. Ils mènent comme cela, en se répondant l’un l’autre, une longue conversation qui engage le spectateur et le concerne. Tous deux n’ont pas pour habitude de jouer de complaisance. Ils utilisent l’humour et l’impertinence pour piquer au vif. Ils mettent le Moderne face à ses désirs modernistes et ses responsabilités. Leur intention n’est pas moralisante car ils acceptent volontiers d’être pris eux-aussi par le jeu – ou le diktat – de la volonté de changement. Ils se voient certainement bien comme des agitateurs de conscience.

On avait pu ainsi les voir agir au Palais de Tokyo en 2009, puis dans une chapelle désacralisée d’Issy-les-Moulineaux en 2011. Plusieurs expositions internationales plus tard, les voilà qui reviennent en France pour montrer la dernière pièce de leur Trilogie, au musée des Arts et Métiers. Enfin, ils terminent leur voyage avec un « Festin des Barbares ». On s’attend à tout.

Ils nous promettent que les « Barbares arrivent » : ils veulent parler des ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. Ils montrent leur volonté de casser tous les codes, briser les frontières. Les Barbares de Rancinan et de Caroline Gaudriault sont forcément transgenres, transhumanistes, se nourrissant d’insectes et de molécules et se pensant tout à fait éternels. Et comme le disent les deux auteurs : « Si au bout du voyage, nous n’avons toujours pas trouvé de réponses à nos questionnement, nous ne trouvons pas plus d’excuses à la nature humaine. »  Mais la sentence ne se veut pas si radicale. Le photographe choisit l’esthétisme pour parler de ses personnages et l’écrivain ouvre les portes en pensant que « tout mouvement peut avoir ses propositions positives ».

C’est donc à chacun de faire son propre jugement, devant cette œuvre qui relève de la prouesse photographique, par l’instant photographique qu’elle représente, puisqu’il n’y a pas de recours au montage et par la taille du tirage qui dépassera les 3 mètres. A côté du Pendule de Foucault, dans l’église du Musée, on s’attend à une autre évidence que la rotation de la terre. Et comme devant un livre sacré, on pourra lire les textes sur un livret aux côtés de l’œuvre. La scénographie est une autre marque de fabrique de ce duo d’artistes.

« Le Festin des Barbares » au Musée des arts et Métiers du 15 octobre au 3 novembre 2013, 60 rue Réaumur – Paris 3ème.

Astérix de A à Z

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Anar de droite hystérique et moustachu, accro à la potion magique, le superman français de la bande-dessinée, Astérix, est la vedette – ce mois-ci – d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France. Plus fort que Superdupont, Jean Moulin et le Général de Gaulle réunis, Astérix s’impose au firmament des super héro français. L’occasion ou jamais de revenir sur ses exploits, de A à Z.

Ancêtres les gaulois (nos) – Astérix est-il né de la cuisse de Jupiter ? Non. Pas vraiment. Le petit guerrier armoricain est le fruit d’une élaboration minutieuse de ses papas n°1 et n°2, René Goscinny et Albert Uderzo.  Travaillant alors dans une mine de sel qui les paie très mal (une sorte d’agence proposant aux journaux des pages « jeunesse »), les deux compères ont l’idée – avec quelques camarades – de fonder leur propre publication. Ce sera Pilote. Goscinny sait bien que le moteur d’un magazine de ce type est un héros charismatique (Le journal de Tintin a son Tintin, Spirou a son Spirou…) Les deux compères se retrouvent sur le balcon de la HLM d’Uderzo à Bobigny et cherchent la période historique qui serait le théâtre idéal de leur nouveau personnage. Ils songent d’abord à une adaptation fantaisiste du Roman de Renart, mais le Moyen-Age est déjà très présent dans la bande-dessinée. Ils hésitent sur la préhistoire… (Pleurons un Astérix façon Famille Pierrafeu…) Et puis Goscinny, feuilletant un manuel d’histoire, tombe sur les Gaulois, nos ancêtres, Vercingétorix, et toute la série est conçue en moins d’une heure… Le petit village armoricain de résistants, son chef, son barde, son poissonnier (à la marchandise douteuse), son druide, la potion, et son ennemi juré, le romain… Tout y est. Lors de cette réunion au sommet, Goscinny exprime en ces termes le projet de la série : être fidèle au « folklore français ». Au dessin le fils d’immigrés italiens, et au texte un juif errant…

Cinéma – René Goscinny, quand il n’écrivait pas, ne partait pas en mer à bord de paquebots comme Le France  pour se délasser et rencontrer la femme de sa vie , Gilberte, rêvait de cinéma. Il fonda les studios Idefix, qui produisirent quelques longs-métrages adaptés de ses albums de bédé. On se souviendra de quelques dessins animés notables tirés d’Astérix… Astérix le Gaulois (1967), Astérix et Cléopâtre (1968), Les douze travaux d’Astérix (1976). Le filon aurifère étant de bonne qualité, les vautours habituels du cinéma vinrent s’inscrire dans le créneau et l’on vit Christian Clavier incarner le petit gaulois surexcité et Gérard Depardieu entrer dans la peau du tailleur de menhirs débile léger Obélix. Dans le sillage on verra aussi Edouard Baer et Clovis Cornillac arborer le casque à plumes. Un vaste champ de navets… Astérix inadaptable ?

Etrangers – Pierre Desproges l’avait bien résumé en son temps : les « étrangers sont nuls »…  Astérix, dans les diverses aventures dans lesquelles il a été amené batailler sort souvent de Gaule, et rencontre même autrui. On le voit se frotter aux Egyptiens, aux Espagnols, aux Allemands, aux Belges et même aux Corses et aux Auvergnats ! Sur les océans déchaînés Astérix rencontre périodiquement des pirates débonnaires, à qui il met une branlée systématique. Peut-être est-ce auprès d’eux qu’il prend l’envie de voyager ?

Falbala – Au-delà de ses épaules scandaleusement bronzées Falbala a une tête gracieuse, dont part une abondante chevelure blonde. Elle ressemble beaucoup à Brigitte Bardot. Nous sommes dans les années 60… Tout le monde est amoureux d’elle au village. Obélix, ce balourd, le premier. Les personnages féminins sont rares dans la bédé du siècle dernier. La censure a réglé jusqu’aux années 70 l’activité des journaux destinés à la jeunesse.  On comprend mieux pourquoi Tintin n’a pas de femme, mais un « ami » capitaine, et pourquoi il n’y a qu’une seule malheureuse Schtroumpfette pour des dizaines de Schtroumpfs… René Goscinny a donc l’idée d’introduire la sexy Falbala dans le village gaulois. Sexy et scandaleuse, la jeune-fille est l’épouse du vieux (et riche) Tragicomix. Pauvre Obélix…

Parc – Enfer sur terre, situé à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le Parc Astérix a ouvert ses portes en 1989. Composé essentiellement de manèges effrayants et d’attractions distrayantes, il est le produit dérivé le plus monstrueux de la série dessinée par Uderzo. On peut croiser dans ses allées des lycéens innocents déguisés en gaulois ou en romains, quand la chance est au rendez-vous ; ou même des étudiants en socio payés au Smic pour endosser le costume du super-héros casqué. Et je ne parle même pas du prix de l’entrée et du jambon-beurre à la buvette….

Proverbes – Dans les pages d’Astérix (et des nombreuses séries auxquelles Goscinny a participé : Lucky Luke, Iznogoud, Le petit Nicolas, etc.) on croise de très nombreuses expressions qui sont entrées dans le langage courant… « Par Toutatis ! » – « Le ciel nous tombe sur la tête ! » – « Je suis pas gros, un peu fort peut-être… » – « Ils sont fous ces romains ! » – « Je suis tombé dedans quand j’étais petit ! » – « Je veux être calife à la place du calife » – « Tirer plus vite que son ombre » – René Goscinny a sa place tout à fait méritée dans le dictionnaire, dans les pages roses… celles réservées aux « locutions » (latines ou pas) et aux proverbes.

Sangliers – Le Gaulois moyen se nourrit de baies sauvages, de cervoise fraîche et de viande de sanglier. Le sanglier est un quadrupède amusant bien que rustique, dont la saveur de la chair incite Obélix à repartir toujours à l’assaut. Le sanglier peuple les forêts armoricaines au moins au tant que le romain, mais il est plus intéressant à traquer et sa viande a plus de caractère…

Tandem. Astérix et Obélix s’inscrivent dans la longue tradition du tandem rigolo, qui compte aussi Laurel et Hardy dans le genre du « gros » et du « petit ». Astérix rattrapant toujours les gaffes de son ami Obélix, Obélix – imprudent et ballot – se jetant dès qu’il le peut dans la gueule du loup. Ressort ? Truc ? Machinerie comique ? Qu’importe les ficelles quand elles nous font rire…

Zizanie (La) – Certainement le meilleur album de la série. 1970. César est au bout du rouleau. Il  sollicite un jeune conseiller, Tullius Détritus, qui a les traits de… Alain Juppé, en toge. Il propose d’anéantir le village de Gaulois irréductibles en les montant les uns contre les autres, et en jouant astucieusement sur le cours boursier du menhir… Dévaluation assassine, intrigues palatiales, gauloiseries, péril en la demeure… Ultime argument pour vous convaincre : l’un des centurions de cette aventure a les traits de Lino Ventura. Oui, Lino… Quoi ? Rome, c’est l’Italie…

Astérix à la BNF – du 16 octobre 2013 au 19 janvier 2014.

*Photo : GINIES/SIPA. 00516852_000016.

On ira tous au Panthéon

pantheon

On a les héros qu’on peut… ou qu’on mérite. Si le peuple qui avait pour héros Henri IV, Napoléon, Clemenceau et de Gaulle célèbre aujourd’hui Zidane ou Nabilla, si la célébrité n’exige plus la réalisation d’une quelconque oeuvre et s’est, grâce aux médias de masse, déconnectée d’une oeuvre quelconque, faut-il y voir le signe d’une dégénérescence collective ? Sommes-nous moins talentueux que nos aïeux ? Moins capables de grandes choses ? Moins habités par l’héroïsme ? Peut-être faut-il, au contraire, incriminer la « demande », c’est-à- dire la société, au lieu de se lamenter sur une « offre » qui serait déficiente, voire médiocre. La question que nous nous posons est simple, quoique vertigineuse : où sont passés les héros ? Pourquoi les sociétés contemporaines semblent-elles incapables de faire éclore des grands hommes, qui, comme dans le passé, faisaient la gloire et le rayonnement d’un pays ?[access capability= »lire_inedits »]

Le grand homme est souvent le produit d’une triple coïncidence. D’abord, il y a le génie, cet ensemble de dons qu’on peut qualifier d’accident de la nature et qui est au coeur même de son mystère. Ensuite le terreau culturel et familial dans lequel il est né et a évolué. Viennent, enfin, les circonstances particulières qui lui permettent de déployer ses extraordinaires capacités. Il sait repérer ce que les Grecs anciens appelaient le « kairos », le moment opportun, l’occasion qui ne se représentera pas et qui, en même temps, ne se présente qu’à lui – ici le larron fait l’occasion. Ce qui fait l’étoffe des héros, c’est qu’ils répondent au bon moment à la demande de toute une société : point de « grands hommes » sans « patrie reconnaissante ».

Loin de nous – et c’est tant mieux –, les drames qui ont servi de toile de fond à l’ascension d’une Jeanne d’Arc, d’un Napoléon, d’un de Gaulle ou d’un Gambetta, et qui les ont hissés au-dessus de leurs contemporains. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces moments de crise majeure qui plongent les foules dans un profond désespoir, mais rendent tout possible pour celui qui ose et s’impose sont devenus rarissimes. Et leur disparition nous confronte à l’épineuse question de l’Histoire. Ou, plus précisément, de l’Histoire sous sa forme moderne : celle qui est née comme discipline au début du XIXe siècle, et s’écrivait pendant qu’elle se faisait. Celle qui nourrissait les observateurs autant que les créateurs.

Ce n’est pas par hasard si la naissance fulgurante du roman dans la France moderne, postrévolutionnaire, a coïncidé avec l’invention du héros comme individualité toute-puissante dans l’Histoire. Car sans Bonaparte, pas de Stendhal, pas de Balzac, pas de Dumas. Et, sans le romantisme, il n’y aurait pas eu non plus de Bonaparte. Capable de plier à sa volonté les événements, voire de les créer, le grand homme moderne a pris la place des dieux, au moins des demi-dieux. Quand Hugo lapide littérairement Napoléon le Petit, il fait encore de la littérature parce que le fantôme de son géant d’oncle traîne encore par le siècle et nourrit l’écrivain.

« Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »

(Victor Hugo)

Polemos est père de toutes choses : de lui, naissent les grands hommes. Lesquels, eussent-ils été haïs de leur vivant, se reconnaissent à ceci qu’à leur mort un peuple, faisant taire ses querelles pour se recueillir dans l’admiration partagée, trouve en celle-ci la force de se rassembler et se penser comme un seul corps. Ce fut vrai pour l’Empereur comme pour le poète. C’est ainsi que nul ne conteste plus aujourd’hui que de Gaulle ait été notre dernier grand homme, malgré les passions contradictoires qu’il souleva de son vivant.

Aujourd’hui, quand bien même un héros se présenterait à nous, serions-nous capables de le reconnaître ? Existe-t-il toujours un être collectif capable de s’accorder autour d’un grand homme ? Ou le grand « nous » est-il réduit à une sorte de confédération de petits « nous » qui célèbrent leurs propres héros, inconnus de tous les autres ? Imaginons qu’un homme sorte du rang pour se hisser au sommet. Il est probable que la médiatisation, encouragée par les sciences sociales, ne lui laisserait pas un gramme de mystère, un millimètre de cette distance sans laquelle il n’est pas d’admiration. Comme disent les Anglais avec raison : Familiarity breeds contempt (La familiarité engendre le mépris). On dirait plutôt que, face à ceux qui sortent du rang, nous sommes irrésistiblement entraînés vers la logique infernale résumée par Jean- François Kahn – « léchage, lâchage, lynchage ». Et finalement, les multiples « je », qui peinent tant aujourd’hui à former un « nous », peuvent-ils

s’accommoder d’hommes d’exception, dans un monde traversé par le ressentiment où tout individu se pense fondé à demander « pourquoi lui et pas moi » ?

Par sa capacité d’incarner, d’enchanter et d’entraîner, le grand homme n’est autre chose qu’un lien, un repère autour duquel s’articulent l’individuel et le collectif. Autrement dit, comme l’identité nationale, le héros est unique, radicalement différent, mais néanmoins commun à tous. On n’a pas besoin d’être d’humeur crépusculaire pour comprendre que sa disparition donne, en douceur, le signal de notre sortie de l’Histoire.

Ou plutôt sortie des Histoires. En trois temps. L’histoire universitaire porte un premier coup au culte des héros. Dans le même temps, mythifiant l’antihéros et l’homme sans qualité, le roman évince la grandeur. Enfin, lorsque la France abandonne toute ambition dans ce monde, se soumettant à la démographie et la démocratie universelle, elle enterre l’idée de l’homme d’exception.

Quand on arrive à se demander de quel droit 65 millions de Français pourraient influer sur le destin de 7 milliards de terriens, le renoncement n’est plus très loin.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/GELEBART/SIPA 00664176_000004.

Le petit livre anti-vert : comment devenir un pollueur heureux en 49 jours?

Végétaliens convertis, technophobes fanatiques, arracheurs d’OGM, adorateurs de Mère Nature, sauveurs de Mer d’Aral, tous ces écolos vous insupportent ? Le livre d’Olivier Griette est fait pour vous.

Son manuel de désobéissance anti-écolo propose, dans un style vif et réjouissant, méthodes, principes, astuces, conseils, techniques de guérilla pour se rééduquer, se déculpabiliser et pour finir se rebeller contre l’ordre de la vertu écolo exercée par l’impitoyable dictature des « Khmers verts ».

À raison d’une fiche par jour, l’esprit se dépolluera de tous les préjugés écolos. Et au bout de 49 jours, vous serez un parfait énergivore, pollueur, délinquant du quotidien, consommateur frénétique de sacs plastiques et emballages en tout genre, conducteur passionné de Hummer, et cogneur agressif de chiens qui excelle dans l’art de « taser » les cyclistes en vélib.

Olivier Griette, en jetant un regard ironique sur les pseudo-risques des progrès technologiques prouve que c’est la biophilie extrémiste qui met finalement en péril la survie de l’espèce humaine.

Si vous voulez rigoler un bon coup et sauver votre âme de la régression programmée de tout ce qui fait notre civilisation, alors lisez ces fiches délicieusement subversives de toute urgence, une clope au bec, la fenêtre ouverte et le chauffage à fond !

 

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo, Olivier Griette, Xenia, 2013.

Vie et mort de l’homme rouge

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svetlana alexievitch urss

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.

Svetlana Alexievitch,  La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

*Photo : TORREGANO/SIPA. 00119725_000001. Funérailles de Tchernenko (1985).

Fallait-il tuer les langues mortes ?

socrate latin grec

À la rentrée 2012, les élèves étaient un peu plus de 500 000 à avoir fait le choix d’une de ces langues dites mortes. Ces derniers temps, les dénominations ont varié : on appréciera le passage des « Langues rares » aux « Langues et cultures de l’Antiquité ». Malgré le sempiternel refrain qui voudrait que ces deux langues anciennes ne servent à rien, il existe encore des familles d’irréductibles. Si les effectifs n’ont cessé de diminuer ces dix dernières années, c’est le résultat d’une sape patiente et non d’une désaffection massive. Etudier ces deux langues semble devenir une anomalie dans le cursus scolaire. Malheureusement, l’on ne considère plus le grec ancien que comme une curiosité tant les collèges où l’on propose cette option sont peu nombreux. Pour ce qui est du latin, dès la cinquième, les collégiens peuvent le prendre en option facultative 2 heures par semaine.

Paru en février 2013, le rapport de Jean-François Pradeau note « une demande sociale d’humanités ». Il s’intéresse notamment aux classes de latin ou de grec qui sont remplies, contrairement aux idées reçues. Il y a une curiosité pour le latin, mais cette émulation est étrangement peu cultivée par l’institution. On constate que les repoussoirs sont nombreux. D’une part, les horaires de cette option sont peu attractifs. D’autre part, en milieu ou en fin de journée, le latin est concurrencé par les activités sportives proposées par les foyers et qui reçoivent un accueil plus favorable de la part des collégiens. Les enseignants de lettres classiques déplorent en outre que lors des dotations horaires, le latin ne soit évidemment pas vécu comme une priorité.

Alors que dans l’enseignement privé, l’option « latin » est systématiquement proposée, l’enseignement public ferme peu à peu des classes pour financer plus d’heures « d’aides personnalisées », « d’aides aux devoirs » et autres soutiens individualisés. Ces deux dimensions ne devraient-elles pas au contraire coexister ? On reproche au latin son caractère désuet, barbant et inutile. C’est l’avènement de l’ère du savoir utilitaire. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’on observe une déliquescence croissante de l’expression, de l’orthographe et un affaissement de la syntaxe. Par là, les heures d’aides personnalisées, telles qu’elles sont appliquées actuellement, n’ont-elles pas fait la démonstration de leur inefficacité ? Toutes les classes sociales sauf les plus aisées se trouvent sur cette pente raide. A présent, certaines universités imposent à leurs étudiants de suivre des cours de remise à niveau en orthographe car les acquis fondamentaux n’ont pas été assimilés dans le secondaire. On peut s’en alarmer.

Si l’on considère les Bulletins Officiels de l’Education Nationale de ces trente dernières années, on remarque que l’enseignement du français est passé de 6 heures à 4 heures au collège. Cette perte d’heures explique l’engouement des familles pour les cours particuliers dont la part de marché ne cesse de croître en France. Il y a une véritable angoisse des familles et un désir d’excellence auquel l’école semble de moins en moins pouvoir répondre. Aussi, pour préserver un semblant d’égalité dans l’éducation, chaque collège devrait-il proposer une « option latin ». Cela permettrait notamment de préserver une certaine mixité sociale. Si les meilleurs élèves choisissent le latin, il ne faut pas croire qu’ils ne sont que les héritiers d’une élite. Aussi bien dans les collèges de campagne que dans ceux de banlieue, on retrouve le même désir d’excellence.

Au sein de ce marasme, les marges d’action pour les enseignants de Lettres Classiques restent limitées. Pourtant, en juin dernier, une mobilisation qui se voulait la plus large possible a tenté d’attirer l’attention de Vincent Peillon sur la question. En guise de réponse, un silence assourdissant. Les grandes vacances ont suivi et l’agonie se poursuit dans l’indifférence. Le sursaut se fait attendre. La résignation ne peut être la réponse aux impératifs d’une éducation de qualité pour tous et d’un accès à l’héritage commun. Pourtant, ce silence laisse présager un désinvolte : Requiescant in pace.

La C.N.A.R.E.L.A. (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) souligne les apports de l’enseignement du latin qui devrait être perçu comme complémentaire à celui du français. À l’heure des enseignements transversaux qui mêlent différentes disciplines, le latin développe la culture générale, permet une découverte des grands historiens et des grands penseurs de l’Antiquité, enrichit le vocabulaire de l’élève et lui permet de s’entraîner à construire ses phrases. Faire du latin, c’est avant tout faire du français.

La difficulté de la phrase latine pourrait devenir une auxiliaire pour réapprendre à apprendre. Si certains élèves font des allergies terribles devant les déclinaisons latines, les grands moments de solitude sont souvent dépassés. Comme en témoignent des enseignants de lettres classiques, les élèves sont extrêmement fiers d’y être parvenus seuls à force de travail. Mais ce goût de l’effort se perd irrémédiablement.

Par ailleurs, les compétences des littéraires sont de plus en plus recherchées par les entreprises, confrontées à la raréfaction des collaborateurs qui savent bien écrire. Désormais, les chefs d’entreprise voient défiler les mêmes lettres de motivation issues de modèles copiés-collés sur internet. Les correcteurs orthographiques tendent à se substituer à la réflexion personnelle. Dès lors, l’orthographe devient parfois même un critère à l’embauche.

Malheureusement, l’avenir qui se profile pour le latin est bien sombre. Le dernier coup de semonce en date a eu lieu en avril dernier. Chaque année, la moitié des postes au Capes de Lettres Classiques ne sont pas pourvus faute de candidats suffisants. Irrémédiablement, sa fusion avec le Capes de Lettres Modernes accroîtra la désaffection. Seuls quelques lycées sanctuarisés proposent encore le grec et le latin.Le désintérêt de l’administration pour les langues anciennes scelle leur destin. Plus généralement, la volonté implicite de solder cet héritage annonce la fin d’une transmission. Dans quelques années, Bailly et Gaffiot évoqueront-ils encore quelque chose aux jeunes générations ?

Dans ce vaste processus d’oubli culturel, les études littéraires sombrent dans la crise. Il fut un temps lointain où la série A (littéraire) de l’ancien baccalauréat rivalisait avec la série C (scientifique). Elle était nimbée d’une aura prestigieuse et être un brillant ingénieur ne signifiait pas pour autant ne rien savoir de l’Histoire Littéraire. Aujourd’hui, les choix d’orientation des meilleurs élèves penchent vers le bac S plutôt que vers le Bac L. Cette dernière filière est désormais celle que l’on choisit par défaut, et pour l’instant, les pistes pour la revaloriser semblent invariablement inefficaces. Cela sent l’abandon.

*Photo : Dimitri Messinis/AP/SIPA . 21233433_000004.

L’égalité dans la différence est un slogan creux

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Stéphane Vibert enseigne au sein du département de sociologie et d’anthropologie de l’université d’Ottawa.

Daoud Boughezala. Ne tournons pas autour du pot : pensez-vous, comme le grand rabbin de Londres, que le multiculturalisme crée inévitablement « une société où chacun n’est plus qu’un invité »[1. « Lord Sacks : « Multiculturalism has had its day. It’s time to move on » », The Times, 19 août 2013.] ?

Stéphane Vibert. Ne confondez pas les deux définitions du « multiculturalisme ». Ce terme peut décrire la nature culturellement plurielle des populations résidant dans les sociétés démocratiques libérales. C’est le multiculturalisme de fait. Mais il désigne aussi une idéologie qui entend inspirer des programmes politiques et réformer les mœurs au nom de la diversité culturelle. Dans sa version radicale, ce projet peut aboutir à la juxtaposition de minorités qui ne partagent rien d’autre que des droits abstraits. Si le grand rabbin de Londres a voulu, par les propos que vous citez, dénoncer cet idéal profondément antidémocratique, je lui donne raison.

On ne peut tout de même pas reprocher au multiculturalisme d’avoir créé les communautés culturelles !

Les choses ne sont pas aussi simples, ne serait-ce que parce qu’on ne sait jamais exactement, quand on parle de multiculturalisme, de quelle définition de la « culture » il est question.[access capability= »lire_inedits »] Certains ouvrages évoquent pêle-mêle l’origine ethnique, la langue, la religion, l’orientation sexuelle ou le genre. Mais à vouloir rassembler des individus sous un « trait partagé »,  le discours multiculturaliste contribue à  créer les « cultures » pour lesquelles il réclame le respect. Cependant, comme l’ont précisé des gens aussi divers que Philippe Raynaud, Vincent Descombes ou Marcel Gauchet, cette « diversité » d’appartenances affichées cache mal la formidable homogénéité de pensée d’individus contemporains qui se définissent avant tout par leur liberté et leur volonté de choisir, fût-ce de porter le voile.

Les jeunes filles souhaitant arborer un hijab à l’école expriment-elles vraiment un choix individuel ?

Une jeune fille peut vouloir porter le voile islamique à l’école comme un signe d’appartenance religieuse, tout en revendiquant ce droit au nom de l’égalité de traitement. Mais ne généralisons pas cet exemple qui conjugue les deux modalités de revendication. Je crois qu’on gagnerait beaucoup à distinguer les revendications égalitaires des revendications différentialistes, ne serait-ce que pour être en mesure de décider quelles pratiques sont acceptées et quelles autres prohibées, autrement dit de savoir où l’on place le curseur.

N’est-ce pas un peu artificiel de séparer le bon grain « égalitaire » de l’ivraie « différentialiste » ?

Il s’agit ici de qualifier les choses, pas de les juger. D’ailleurs, l’exigence identitaire de dérogations à la loi commune me paraît parfois tout à fait légitime : par exemple, lorsque certains peuples entendent maîtriser leur destin collectif,  notamment conserver leur langue, en s’autodéterminant souverainement ou en accédant à l’échelon intermédiaire de l’autonomie. C’est notamment ce que réclame une partie du peuple québécois, mais aussi les Catalans, les Écossais ou les Néo-Calédoniens. Dans tous ces exemples, les revendications culturelles mènent à l’édification d’une société parallèle fondée sur des normes différentes, voire à l’indépendance pure et simple !

Et notre République « une et indivisible », peut-elle tolérer une certaine dose de droit à la différence ?

En France, hormis dans le cas de certains territoires d’outre-mer, la République entend rester sur le terrain des « droits individuels ». Même dans le cas des Zones d’éducation prioritaire qui, dans les faits, concernent majoritairement des groupes identifiés à des minorités culturelles, voire « ethniques », l’État garantit des droits aux individus, pas aux communautés.

Certaines différences sont pourtant plus respectables que d’autres. L’État les prend en considération quand elles sont sociales comme dans les ZEP, ou liées au genre dans le cas de la parité, alors qu’il prohibe les différences religieuses à l’école…

Oui, car contrairement à ce qui se passe pour les ZEP, où la différence est une donnée de fait, le plus souvent subie, la question du voile à l’école touche directement à celles de la laïcité et de l’appartenance religieuse. L’enjeu dépasse très largement la portée individuelle d’un simple « droit à ». Dans la fonction publique, porter un signe ostensible de religion n’est pas anodin : ce qui est en jeu, c’est la demande de reconnaissance de sa différence par les normes culturelles et politiques du pays.

Drôle de jeu : vous ne m’ôterez pas de l’idée que notre République exalte l’égalité et la différence au gré des modes…

Aujourd’hui, une formule fait en effet florès : l’« égalité dans la différence ». Si on place l’égalité et la différence sur un même plan, c’est un slogan tout à fait creux. En effet, comme l’a montré l’anthropologue Louis Dumont, dans une société démocratique libérale, une différence ne devient admissible que si elle est compatible avec l’égalité entre individus. Ainsi, les revendications à base religieuse qui contreviendraient à l’égalité homme/femme restent inacceptables en République. L’article 4 de la Déclaration universelle de l’Unesco stipule même que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme » !

Cela n’empêche pas les chantres de la diversité et de la différence de psalmodier leurs incantations sur le « vivre-ensemble » ! Ainsi entend-on, tout particulièrement à la gauche de l’échiquier politique, des discours multiculturalistes teintés de rhétorique républicaine. Comment expliquez-vous cette confusion idéologique ?

N’oubliez pas que la crise du marxisme a plongé la gauche dans une crise profonde. Déjà ébranlée par sa pratique du pouvoir après 1981, elle a perdu toute identité idéologique et doit donc s’en inventer une nouvelle. Elle a quelque sorte tenté de racheter son acceptation définitive du libéralisme de marché et son impuissance radicale à limiter un tant soit peu les désastres de l’ouverture aux vents de la mondialisation par une radicalisation de son libéralisme culturel. La gauche croit pouvoir reconquérir sa crédibilité « progressiste » perdue en allant toujours plus loin dans la « libération des mœurs », qui n’assigne plus aucune limite aux désirs individuels, hormis le principe libéral du « ma liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre ».

Rien de nouveau sous le soleil : la gauche ne fait qu’appliquer aux individus « issus de la diversité » ses vieilles lunes tiers-mondistes héritées des luttes anticoloniales…

Dans les années 1960-1970, la gauche penchait moins vers le multiculturalisme et la pseudo-ouverture à un Autre idéalisé et folklorisé. Il s’agissait plutôt d’appliquer l’universalisme progressiste aux peuples du tiers-monde, censés incarner le nouveau prolétariat mondial qui renverserait le capitalisme et combattrait l’impérialisme. Depuis, les cartes ont été redistribuées : l’idéologie progressiste diversitaire de la gauche épouse parfaitement le libéralisme individualiste revendiqué par la droite, puisque toutes deux nient le cadre historique et substantiel qui donne concrètement sens aux droits et devoirs de chaque citoyen.

En quoi le libéralisme menace-t-il la cohésion de la société ?

Croire que la société est fondée sur un contrat passé entre individus rationnels, libres et moraux, ou qu’elle est construite à partir de régulations automatiques par l’intermédiaire du marché sont deux versions du même mythe libéral. Cette double fiction produit un ersatz de communauté politique, incapable de saisir son histoire et ses soubassements culturels. Mais je ne veux pas incriminer les penseurs originels du libéralisme ; ce sont moins leurs théories complexes qui sont en cause que la « logique libérale »  si bien décrite par Michéa. Ainsi, les constructions libérales contemporaines sombrent dans l’abstraction universelle et ramènent toute altérité culturelle réelle à de l’archaïsme ou de la barbarie.

D’ordinaire, c’est aux républicains que vous reprochez d’oublier qu’une nation n’est pas qu’un ensemble de droits et de devoirs…

Les néo-républicains devraient prendre conscience qu’une communauté politique ne se fonde pas uniquement sur des règles de coexistence, mais aussi et surtout sur une tradition historique, comprise comme une réinterprétation permanente de ce qui nous lie. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, comment les droits individuels, considérés comme universels, reçoivent des traductions aussi différentes selon les cultures nationales, que ce soit dans la définition de la vie ou du mariage, le degré d’intervention de l’État, le statut accordé aux Églises, etc.  J’ajoute que les valeurs d’égalité et de liberté individuelle se videront de tout sens si elles ne s’inscrivent pas dans la réalité concrète d’une communauté politique capable de s’autogouverner.

De quelle « réalité concrète » parlez-vous ? Alors qu’une moitié de la France a combattu l’autre sur la question du mariage homosexuel, rien ne semble faire consensus, hormis les règles du désaccord !

Être d’accord sur les modalités d’un désaccord et la façon de le trancher, c’est déjà énorme ! Marcel Gauchet a jadis montré que, malgré leur opposition radicale, la bourgeoisie et le prolétariat, au XIXe siècle, avaient élaboré à leur insu une tradition politique unique autour de la mystique nationale et du rôle historique de l’État. Cela montre bien que la capacité de créer une communauté politique ne se joue pas sur le consensus ou l’homogénéité, mais sur l’existence présupposée d’un monde commun à faire vivre et transmettre, fût-il interprété de manière antagoniste. La moitié de la France rejetant le mariage homosexuel l’a fait en toute légalité, admettant la puissance de la loi comme expression − discutable et provisoire − de la volonté générale. Ce qui réunit adversaires et partisans de la loi Taubira reste plus important que ce qui les sépare !

Certes, la démocratie parlementaire ne fait plus débat. Mais en ce cas, existe-t-il encore une ligne de fracture idéologique digne de ce nom ?

À l’avenir, je crois que la ligne de fracture opposera moins la droite et la gauche que les tenants libéraux et libertaires d’un individualisme toujours plus affirmé d’un côté, et les défenseurs du national-républicanisme de l’autre.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00489031_000007.

Et si j’étais franc…

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Il est difficile de l’être… et sans doute, bientôt, ce ne sera même plus possible. Mais tentons, malgré tout, l’exercice. Après tout, n’est-ce pas ce que m’a enseigné la psychanalyse ? Je vais donc me poser une dizaine de questions et y répondre avec sauvagerie, en me dispensant d’argumenter.

1. Ai- je été un imbécile de croire que la prison engendrait le crime, comme Michel Foucault l’affirmait ? Certainement, ce qui n’ôte rien à la sympathie qu’il m’inspirait.

2. Est-ce que je condamnerai un bijoutier qui abat un multirécidiviste ? Non. Je le comprends et je ferais de même si, dans ma boutique, je vivais dans la crainte constante d’une agression.

3. Suis-je a priori contre la peine de mort ? Non, j’approuve les Irakiens d’avoir pendu Saddam Hussein et les Alliés d’avoir exécuté quelques comparses d’Hitler.

4. Est-ce que j’éprouve, comme le pape François, de la compassion vis-à-vis des clandestins qui tentent de gagner l’Europe et trouvent la mort au terme de leur odyssée absurde ? Naturellement. Mais je pense que le Pape serait bien inspiré de mettre en conformité sa pensée et ses actes, et donc de puiser dans l’immense capital de sa communauté pour pratiquer une charité bien ordonnée.

5. Suis-je persuadé que l’immigration est liée autant à des problèmes sexuels que de survie économique ? Oui. Trois fois oui.

6.  Ce que je pense du mariage gay ?  Pas plus de bien que du mariage en général.

7. Il va de soi pour moi que George W. Bush était un plus grand Président des États-Unis que le timoré Obama. Idem en France si je compare Sarkozy au notaire de province qui lui a succédé.

8. Est-ce que l’Islam est soluble dans la démocratie ? Il faut une sacrée dose de naïveté pour le penser…

9. Suis-je séduit par une société du « care » où chacun se protège et protège autrui sous l’œil vigilant de l’État ? En aucun cas.

10. Suis-je favorable à la mondialisation ? Oui, pour que les Français perdent toutes leurs illusions concernant leur fameux modèle social, ainsi que leur « exception culturelle » qui nous vaut le pire cinéma du monde. Moins l’Etat se mêle de la culture, mieux elle se porte.

Suis-je un réactionnaire, un libertarien, un sadique refoulé ou simplement un type qui dit ce qu’il pense sans se soucier ni du jugement qu’on peut porter sur lui, ni de changer la société ? À chacun d’en juger. Mais, même si j’aime beaucoup les westerns, j’apprécie un peu moins les étiquettes qu’on vous colle dans le dos……

Forton, c’est fortiche

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jean forton nouvelles

jean forton nouvelles

J’aurais bien aimé étudier le droit à Bordeaux au début des années 1970. Déjà, Bordeaux est une belle ville. Ensuite, le droit à l’époque était moins compliqué qu’aujourd’hui, avec les règles européennes et les « rapports de systèmes », comme disent les juristes. Et puis j’aurais acheté mes manuels à la librairie Montaigne, petite boutique spécialisée dans le domaine juridique. Le propriétaire s’appelait Jean Forton ; il avait écrit plusieurs livres, et continuait d’en mijoter dans son arrière-boutique. En me renseignant, j’aurais glané des informations sur lui : entré en littérature à vingt ans avec une revue, La Boîte à clous, Forton avait publié six romans chez Gallimard, dont un (L’épingle du jeu, 1960) avait failli remporter le Goncourt. Mais le manque de soutien des critiques l’avait déçu, au point qu’il avait finalement décidé de ne plus rien publier de son vivant. Ses manuscrits, il les cacherait dans des tiroirs et des cartons, où ils dormiraient longtemps. C’est pourquoi on en a découvert plusieurs depuis sa mort en 1982, et que des inédits resurgissent périodiquement.

Deux éditeurs se chargent en particulier de les publier : le Dilettante, à Paris, et Finitude, à Bordeaux. Au premier, on doit une réédition (Les Sables mouvants, 1997), une publication tardive (L’enfant-roi, 1995, refusé par Gallimard trente ans plus tôt) et un fabuleux inédit, La vraie vie est ailleurs, merveilleux roman sur l’adolescence, l’école buissonnière et la vie en province. Au second, on doit d’autres rééditions (Sainte Famille, 2009) et deux beaux recueils de nouvelles inédites (Pour passer le temps, 2002, et Jours de chaleur, 2003),  art dont on ignorait que Forton l’avait pratiqué. Pour Finitude, Forton fut même une sorte de parrain de baptême, Pour passer le temps étant leur premier livre. Onze ans plus tard, ils offrent une deuxième chance à ceux qui ont raté le coche à l’époque : Pour passer le temps et Jours de chaleur sont maintenant réunis dans un beau volume de 270 pages, avec trois nouvelles inédites. Evidemment, on suppose que ces petits textes étaient surtout des divertissements, des exercices pour se délier la main ou s’aiguiser l’esprit. Mais quels exercices ! Forton était doué pour la nouvelle ; les siennes sont des petits tableaux parfaits, des saynètes qui tendent vers une chute bien nette, avec une dose d’humour noir qu’on ne lui connaissait pas dans ses romans.

Le monde de l’enfance est très présent, avec des narrateurs de dix ans qui écrivent sans gêne ce que les adultes n’avouent pas. Les personnages, petites gens pittoresques, paysans terre-à-terre, sont croqués avec un mélange de tendresse et de cruauté à la Marcel Aymé. Les scènes de couple sont délicieuses : voyez « L’artiste », sur une femme jalouse de son mari qui peint, ou « Pour passer le temps », avec sa dispute inoubliable. « – Une méchanceté pareille, ça ne s’invente pas, dit le vieux. Tu es la véritable salope, Antoinette, la véritable vérole. – Léon, met le couvert. – Au fond tu es restée la vraie paysanne, tu m’arraches le cœur comme tu égorges un poulet, ça te fait jouir tout pareil. » Etc. La brièveté sied à Forton ; il ne perd son lecteur que quand il s’allonge un peu, par exemple dans « Jours de chaleur ». Mais on lui pardonne, parce qu’il y a de la vérité dans chaque page, et beaucoup de phrases très justes dont on voudrait se souvenir. Celle-ci, par exemple, qui pourrait être apprise par les étudiants du barreau, les mêmes à qui Forton vendait des manuels, pour qu’ils améliorent la défense de leurs clients assassins et leur évitent la prison : « Il avait tué sa femme, oui. Mais justement, elle était morte, il ne risquait pas de recommencer. »

Toutes les nouvelles, de Jean Forton, Finitude, 2013.

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45280619_000001.

Petite île, grand homme

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napoleon corse ajaccio

napoleon corse ajaccio

Napoléon Bonaparte est-il un « bloc », comme le disait Clémenceau à propos de la Révolution ? Ou bien y a-t-il un bon Bonaparte républicain qui aurait « dérapé »[1. Comme François Furet le disait de la Révolution française.] pour devenir le méchant Napoléon, despote népotique responsable de millions de morts et de guerres incessantes à travers l’Europe ? Physiquement au moins, la thèse des deux personnages se tient : le maigre général Bonaparte aux cheveux longs et aux joues creuses céda la place à un Napoléon Ier bedonnant.

Dans Bonaparte, premier tome de sa biographie monumentale, Patrice Gueniffey approfondit cette vision des « deux hommes en un » en analysant la transformation du jeune hobereau corse en héros français, incarnation parfaite de la Grande Nation en armes.

Autant prévenir les amateurs de scoops et de séisme historiographique : ils seront déçus. L’Empereur n’était ni juif, ni homo, ni le fils naturel de Louis XV – et rien n’indique qu’il fut une femme ![access capability= »lire_inedits »] On ne trouvera pas non plus une lecture radicalement nouvelle de sa vie. Il faut dire aussi qu’après plus de 70 000 biographies, il est difficile de révolutionner le champ historiographique et littéraire. « On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l’enfermer », prévenait déjà Jacques Bainville. Cependant, en dépit de l’avertissement de ce fin connaisseur, Gueniffey parvient à capter quelque chose du mystère. Car son livre, merveilleusement écrit, ne se contente pas de replacer minutieusement la geste napoléonienne dans son contexte : il apporte une véritable contribution à la compréhension de ce qu’on pourrait appeler la « fabrique du grand homme ». Comment devient-on Napoléon ?

Gueniffey ne fournit pas de recette clé en mains, mais il suggère une hypothèse : en naissant et en grandissant dans la Corse du XVIIIe siècle, nid de vipères et laboratoire politique de premier plan.

Pour simplifier l’énigme napoléonienne, il faut distinguer le génie singulier de l’homme – proprement inexplicable – de son habitus natal, c’est-à-dire sa Corse, sa famille et son clan. Autrement dit, faire la part des choses entre l’« accident de la nature » et les circonstances historiques. De Napoléon, on peut affirmer avec certitude que la nature l’a doté d’une forte intelligence, d’une excellente mémoire, d’une grande énergie et d’une rare capacité de concentration. Pourtant, aucun de ces dons ne s’est manifesté avec un éclat particulier pendant

les vingt-quatre premières années de la vie de Bonaparte : loin d’être médiocre, Napoléon n’a pas été non plus un enfant ou un adolescent précoce. Curieusement, sa carrière prend son essor quelques mois après que les Bonaparte, défaits par leurs ennemis, ont quitté leur île, à la fin de 1793. Voilà donc le mystère : comment se fait-il qu’en six ans, l’homme qui avait échoué à soumettre la Corse ait pu mettre la France à ses pieds, puis qu’en une décennie il soit devenu maître de l’Europe ? Pour comprendre cette métamorphose, il faut analyser l’humus singulier de la terre corse en cette fin de XVIIIe siècle. Gueniffey esquisse ainsi le portrait de

l’« homo corsicus », né et élevé au sein d’une des « maisons » qui ne cessent de mener une lutte harassante contre les autres clans pour s’approprier les maigres ressources de l’île.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, en est un parfait spécimen : l’homme a passé sa vie à intriguer, à mener des procès, à faire le courtisan, à guerroyer, changer de camp, réclamant postes et honneurs. Il a même toléré – à l’encontre de l’image d’Épinal des mœurs et du code d’honneur corses – que sa jeune et belle femme, Laetitia, entretienne une liaison plus ou moins ouverte avec le comte Marbeuf, gouverneur français de l’île. Tout ce petit monde nourrit une seule obsession, une unique ambition : le pouvoir, les honneurs et le patrimoine matériel et symbolique de la famille. Seule compte la victoire. Les pires des péchés, les déshonneurs les plus cuisants sont la défaite et la ruine. Génération après génération, ces petits chefs ont fait de la politique de la façon la plus artisanale et prosaïque qui soit – bref, en mettant les mains dans le cambouis. À cette sociologie singulière, il faut ajouter les spécificités de la Corse du XVIIIe siècle. Les décennies précédant la naissance de Napoléon, en 1769, sont rythmées par une succession de régimes, de guerres et d’ingérences étrangères, un véritable tourbillon obligeant les différents acteurs de la politique insulaire – dont les Bonaparte – à déployer toute leur habileté manœuvrière pour préserver leurs intérêts. On ironise souvent sur les « girouettes » qui, au cours du XIXe siècle, ont su s’adapter aux nombreux changements de régime sans que leur carrière en soit affectée. La Corse du milieu du XVIIIe siècle exigeait la même souplesse des membres de clans qui se disputaient le pouvoir ou ses faveurs.

L’historien Frédéric Masson, l’un des grands spécialistes du personnage et de son époque, a bien compris l’impact de ce contexte agité sur les autres membres de la famille Bonaparte.

C’est ainsi qu’il les décrit durant les premiers mois de la campagne d’Italie (1796-1797), alors que la carrière de Napoléon prenait son envol : « […] nul étonnement de ce qui leur arrive, du conte de fées où ils se meuvent

[…], nulle inquiétude d’y paraître déplacés ; nulle crainte d’y commettre des erreurs ou de sottises ; […] une confiance en soi, qui n’est même point accompagnée par le sentiment des devoirs que la position entraîne. Et cette confiance en eux-mêmes les porte malgré tout, elle les impose, et tant que la chance les accompagne, elle leur rend facile ce qui, à d’autres, paraîtrait gratuitement impossible. Elle leur prête […] l’audace de tout entreprendre, la certitude de tout réussir […] ».

De ce point de vue, rappelle Gueniffey, les Bonaparte n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit d’évoquer les Pozzo di Borgo, autre clan ajaccien, tantôt allié, tantôt ennemi des Bonaparte, dont l’un des fils, Charles-André, contemporain de Napoléon, joua un rôle historique de premier plan. Car plus de vingt ans après avoir fait partie des vainqueurs des Bonaparte en Corse en 1793, Pozzo di Borgo, devenu ambassadeur et homme de confiance du tsar Alexandre, jouera un rôle important dans les défaites et la chute définitive de Napoléon.

La Corse constituait donc un terreau particulièrement propice à l’éclosion d’hommes rompus aux différents jeux du pouvoir : violence, diplomatie, conquête du pouvoir et exercice habile du gouvernement des hommes. Le hasard a permis la rencontre entre l’homme de génie et le moment historique exceptionnel que nous appelons Révolution – cette époque où, comme l’écrit Lamartine, « les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ». Bref et fuyant moment, certes, mais suffisant pour qu’un « Mozart de l’action » s’empare de l’un de ces trônes vides pour créer une œuvre qui, comme celle du musicien salzbourgeois, son contemporain, figure toujours au sommet de notre répertoire et ne cesse de nous étonner.[/access]

Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013

*Photo: FRILET/SIPA 00557799_000005

Le festin des Barbares

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rancinan arts metiers

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Quand l’art devient de plus en plus joyeux et divertissant ; quand le regard se fait de plus en plus policé, quand le temps est à la fuite du réel, le duo du photographe Gérard Rancinan et de l’écrivain Caroline Gaudriault ne baisse pas la garde. Pendant plus de sept années, ils ont entrepris un voyage sur leurs contemporains, une trilogie qu’ils ont nommé Trilogie des Modernes. En s’intéressant à ce Moderne, c’est en fait ses contradictions qu’ils regardent plus particulièrement. Personne n’est épargné. Ni eux-mêmes d’ailleurs. Et leurs thèmes de prédilection reviennent par petites touches, quand ils évoquent les illusions qui entraînent les hommes à des actions absurdes, la muséification du vivant qui rend difficile l’avenir de notre héritage culturel, l’infantilisation de nos sociétés qui voit arriver la fin du courage…

Les photographies de Rancinan sont des miroirs et les écrits de Caroline Gaudriault viennent triturer nos esprits. Ils mènent comme cela, en se répondant l’un l’autre, une longue conversation qui engage le spectateur et le concerne. Tous deux n’ont pas pour habitude de jouer de complaisance. Ils utilisent l’humour et l’impertinence pour piquer au vif. Ils mettent le Moderne face à ses désirs modernistes et ses responsabilités. Leur intention n’est pas moralisante car ils acceptent volontiers d’être pris eux-aussi par le jeu – ou le diktat – de la volonté de changement. Ils se voient certainement bien comme des agitateurs de conscience.

On avait pu ainsi les voir agir au Palais de Tokyo en 2009, puis dans une chapelle désacralisée d’Issy-les-Moulineaux en 2011. Plusieurs expositions internationales plus tard, les voilà qui reviennent en France pour montrer la dernière pièce de leur Trilogie, au musée des Arts et Métiers. Enfin, ils terminent leur voyage avec un « Festin des Barbares ». On s’attend à tout.

Ils nous promettent que les « Barbares arrivent » : ils veulent parler des ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. Ils montrent leur volonté de casser tous les codes, briser les frontières. Les Barbares de Rancinan et de Caroline Gaudriault sont forcément transgenres, transhumanistes, se nourrissant d’insectes et de molécules et se pensant tout à fait éternels. Et comme le disent les deux auteurs : « Si au bout du voyage, nous n’avons toujours pas trouvé de réponses à nos questionnement, nous ne trouvons pas plus d’excuses à la nature humaine. »  Mais la sentence ne se veut pas si radicale. Le photographe choisit l’esthétisme pour parler de ses personnages et l’écrivain ouvre les portes en pensant que « tout mouvement peut avoir ses propositions positives ».

C’est donc à chacun de faire son propre jugement, devant cette œuvre qui relève de la prouesse photographique, par l’instant photographique qu’elle représente, puisqu’il n’y a pas de recours au montage et par la taille du tirage qui dépassera les 3 mètres. A côté du Pendule de Foucault, dans l’église du Musée, on s’attend à une autre évidence que la rotation de la terre. Et comme devant un livre sacré, on pourra lire les textes sur un livret aux côtés de l’œuvre. La scénographie est une autre marque de fabrique de ce duo d’artistes.

« Le Festin des Barbares » au Musée des arts et Métiers du 15 octobre au 3 novembre 2013, 60 rue Réaumur – Paris 3ème.

Astérix de A à Z

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asterix bnf uderzo

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Anar de droite hystérique et moustachu, accro à la potion magique, le superman français de la bande-dessinée, Astérix, est la vedette – ce mois-ci – d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France. Plus fort que Superdupont, Jean Moulin et le Général de Gaulle réunis, Astérix s’impose au firmament des super héro français. L’occasion ou jamais de revenir sur ses exploits, de A à Z.

Ancêtres les gaulois (nos) – Astérix est-il né de la cuisse de Jupiter ? Non. Pas vraiment. Le petit guerrier armoricain est le fruit d’une élaboration minutieuse de ses papas n°1 et n°2, René Goscinny et Albert Uderzo.  Travaillant alors dans une mine de sel qui les paie très mal (une sorte d’agence proposant aux journaux des pages « jeunesse »), les deux compères ont l’idée – avec quelques camarades – de fonder leur propre publication. Ce sera Pilote. Goscinny sait bien que le moteur d’un magazine de ce type est un héros charismatique (Le journal de Tintin a son Tintin, Spirou a son Spirou…) Les deux compères se retrouvent sur le balcon de la HLM d’Uderzo à Bobigny et cherchent la période historique qui serait le théâtre idéal de leur nouveau personnage. Ils songent d’abord à une adaptation fantaisiste du Roman de Renart, mais le Moyen-Age est déjà très présent dans la bande-dessinée. Ils hésitent sur la préhistoire… (Pleurons un Astérix façon Famille Pierrafeu…) Et puis Goscinny, feuilletant un manuel d’histoire, tombe sur les Gaulois, nos ancêtres, Vercingétorix, et toute la série est conçue en moins d’une heure… Le petit village armoricain de résistants, son chef, son barde, son poissonnier (à la marchandise douteuse), son druide, la potion, et son ennemi juré, le romain… Tout y est. Lors de cette réunion au sommet, Goscinny exprime en ces termes le projet de la série : être fidèle au « folklore français ». Au dessin le fils d’immigrés italiens, et au texte un juif errant…

Cinéma – René Goscinny, quand il n’écrivait pas, ne partait pas en mer à bord de paquebots comme Le France  pour se délasser et rencontrer la femme de sa vie , Gilberte, rêvait de cinéma. Il fonda les studios Idefix, qui produisirent quelques longs-métrages adaptés de ses albums de bédé. On se souviendra de quelques dessins animés notables tirés d’Astérix… Astérix le Gaulois (1967), Astérix et Cléopâtre (1968), Les douze travaux d’Astérix (1976). Le filon aurifère étant de bonne qualité, les vautours habituels du cinéma vinrent s’inscrire dans le créneau et l’on vit Christian Clavier incarner le petit gaulois surexcité et Gérard Depardieu entrer dans la peau du tailleur de menhirs débile léger Obélix. Dans le sillage on verra aussi Edouard Baer et Clovis Cornillac arborer le casque à plumes. Un vaste champ de navets… Astérix inadaptable ?

Etrangers – Pierre Desproges l’avait bien résumé en son temps : les « étrangers sont nuls »…  Astérix, dans les diverses aventures dans lesquelles il a été amené batailler sort souvent de Gaule, et rencontre même autrui. On le voit se frotter aux Egyptiens, aux Espagnols, aux Allemands, aux Belges et même aux Corses et aux Auvergnats ! Sur les océans déchaînés Astérix rencontre périodiquement des pirates débonnaires, à qui il met une branlée systématique. Peut-être est-ce auprès d’eux qu’il prend l’envie de voyager ?

Falbala – Au-delà de ses épaules scandaleusement bronzées Falbala a une tête gracieuse, dont part une abondante chevelure blonde. Elle ressemble beaucoup à Brigitte Bardot. Nous sommes dans les années 60… Tout le monde est amoureux d’elle au village. Obélix, ce balourd, le premier. Les personnages féminins sont rares dans la bédé du siècle dernier. La censure a réglé jusqu’aux années 70 l’activité des journaux destinés à la jeunesse.  On comprend mieux pourquoi Tintin n’a pas de femme, mais un « ami » capitaine, et pourquoi il n’y a qu’une seule malheureuse Schtroumpfette pour des dizaines de Schtroumpfs… René Goscinny a donc l’idée d’introduire la sexy Falbala dans le village gaulois. Sexy et scandaleuse, la jeune-fille est l’épouse du vieux (et riche) Tragicomix. Pauvre Obélix…

Parc – Enfer sur terre, situé à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le Parc Astérix a ouvert ses portes en 1989. Composé essentiellement de manèges effrayants et d’attractions distrayantes, il est le produit dérivé le plus monstrueux de la série dessinée par Uderzo. On peut croiser dans ses allées des lycéens innocents déguisés en gaulois ou en romains, quand la chance est au rendez-vous ; ou même des étudiants en socio payés au Smic pour endosser le costume du super-héros casqué. Et je ne parle même pas du prix de l’entrée et du jambon-beurre à la buvette….

Proverbes – Dans les pages d’Astérix (et des nombreuses séries auxquelles Goscinny a participé : Lucky Luke, Iznogoud, Le petit Nicolas, etc.) on croise de très nombreuses expressions qui sont entrées dans le langage courant… « Par Toutatis ! » – « Le ciel nous tombe sur la tête ! » – « Je suis pas gros, un peu fort peut-être… » – « Ils sont fous ces romains ! » – « Je suis tombé dedans quand j’étais petit ! » – « Je veux être calife à la place du calife » – « Tirer plus vite que son ombre » – René Goscinny a sa place tout à fait méritée dans le dictionnaire, dans les pages roses… celles réservées aux « locutions » (latines ou pas) et aux proverbes.

Sangliers – Le Gaulois moyen se nourrit de baies sauvages, de cervoise fraîche et de viande de sanglier. Le sanglier est un quadrupède amusant bien que rustique, dont la saveur de la chair incite Obélix à repartir toujours à l’assaut. Le sanglier peuple les forêts armoricaines au moins au tant que le romain, mais il est plus intéressant à traquer et sa viande a plus de caractère…

Tandem. Astérix et Obélix s’inscrivent dans la longue tradition du tandem rigolo, qui compte aussi Laurel et Hardy dans le genre du « gros » et du « petit ». Astérix rattrapant toujours les gaffes de son ami Obélix, Obélix – imprudent et ballot – se jetant dès qu’il le peut dans la gueule du loup. Ressort ? Truc ? Machinerie comique ? Qu’importe les ficelles quand elles nous font rire…

Zizanie (La) – Certainement le meilleur album de la série. 1970. César est au bout du rouleau. Il  sollicite un jeune conseiller, Tullius Détritus, qui a les traits de… Alain Juppé, en toge. Il propose d’anéantir le village de Gaulois irréductibles en les montant les uns contre les autres, et en jouant astucieusement sur le cours boursier du menhir… Dévaluation assassine, intrigues palatiales, gauloiseries, péril en la demeure… Ultime argument pour vous convaincre : l’un des centurions de cette aventure a les traits de Lino Ventura. Oui, Lino… Quoi ? Rome, c’est l’Italie…

Astérix à la BNF – du 16 octobre 2013 au 19 janvier 2014.

*Photo : GINIES/SIPA. 00516852_000016.

On ira tous au Panthéon

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pantheon

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On a les héros qu’on peut… ou qu’on mérite. Si le peuple qui avait pour héros Henri IV, Napoléon, Clemenceau et de Gaulle célèbre aujourd’hui Zidane ou Nabilla, si la célébrité n’exige plus la réalisation d’une quelconque oeuvre et s’est, grâce aux médias de masse, déconnectée d’une oeuvre quelconque, faut-il y voir le signe d’une dégénérescence collective ? Sommes-nous moins talentueux que nos aïeux ? Moins capables de grandes choses ? Moins habités par l’héroïsme ? Peut-être faut-il, au contraire, incriminer la « demande », c’est-à- dire la société, au lieu de se lamenter sur une « offre » qui serait déficiente, voire médiocre. La question que nous nous posons est simple, quoique vertigineuse : où sont passés les héros ? Pourquoi les sociétés contemporaines semblent-elles incapables de faire éclore des grands hommes, qui, comme dans le passé, faisaient la gloire et le rayonnement d’un pays ?[access capability= »lire_inedits »]

Le grand homme est souvent le produit d’une triple coïncidence. D’abord, il y a le génie, cet ensemble de dons qu’on peut qualifier d’accident de la nature et qui est au coeur même de son mystère. Ensuite le terreau culturel et familial dans lequel il est né et a évolué. Viennent, enfin, les circonstances particulières qui lui permettent de déployer ses extraordinaires capacités. Il sait repérer ce que les Grecs anciens appelaient le « kairos », le moment opportun, l’occasion qui ne se représentera pas et qui, en même temps, ne se présente qu’à lui – ici le larron fait l’occasion. Ce qui fait l’étoffe des héros, c’est qu’ils répondent au bon moment à la demande de toute une société : point de « grands hommes » sans « patrie reconnaissante ».

Loin de nous – et c’est tant mieux –, les drames qui ont servi de toile de fond à l’ascension d’une Jeanne d’Arc, d’un Napoléon, d’un de Gaulle ou d’un Gambetta, et qui les ont hissés au-dessus de leurs contemporains. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces moments de crise majeure qui plongent les foules dans un profond désespoir, mais rendent tout possible pour celui qui ose et s’impose sont devenus rarissimes. Et leur disparition nous confronte à l’épineuse question de l’Histoire. Ou, plus précisément, de l’Histoire sous sa forme moderne : celle qui est née comme discipline au début du XIXe siècle, et s’écrivait pendant qu’elle se faisait. Celle qui nourrissait les observateurs autant que les créateurs.

Ce n’est pas par hasard si la naissance fulgurante du roman dans la France moderne, postrévolutionnaire, a coïncidé avec l’invention du héros comme individualité toute-puissante dans l’Histoire. Car sans Bonaparte, pas de Stendhal, pas de Balzac, pas de Dumas. Et, sans le romantisme, il n’y aurait pas eu non plus de Bonaparte. Capable de plier à sa volonté les événements, voire de les créer, le grand homme moderne a pris la place des dieux, au moins des demi-dieux. Quand Hugo lapide littérairement Napoléon le Petit, il fait encore de la littérature parce que le fantôme de son géant d’oncle traîne encore par le siècle et nourrit l’écrivain.

« Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »

(Victor Hugo)

Polemos est père de toutes choses : de lui, naissent les grands hommes. Lesquels, eussent-ils été haïs de leur vivant, se reconnaissent à ceci qu’à leur mort un peuple, faisant taire ses querelles pour se recueillir dans l’admiration partagée, trouve en celle-ci la force de se rassembler et se penser comme un seul corps. Ce fut vrai pour l’Empereur comme pour le poète. C’est ainsi que nul ne conteste plus aujourd’hui que de Gaulle ait été notre dernier grand homme, malgré les passions contradictoires qu’il souleva de son vivant.

Aujourd’hui, quand bien même un héros se présenterait à nous, serions-nous capables de le reconnaître ? Existe-t-il toujours un être collectif capable de s’accorder autour d’un grand homme ? Ou le grand « nous » est-il réduit à une sorte de confédération de petits « nous » qui célèbrent leurs propres héros, inconnus de tous les autres ? Imaginons qu’un homme sorte du rang pour se hisser au sommet. Il est probable que la médiatisation, encouragée par les sciences sociales, ne lui laisserait pas un gramme de mystère, un millimètre de cette distance sans laquelle il n’est pas d’admiration. Comme disent les Anglais avec raison : Familiarity breeds contempt (La familiarité engendre le mépris). On dirait plutôt que, face à ceux qui sortent du rang, nous sommes irrésistiblement entraînés vers la logique infernale résumée par Jean- François Kahn – « léchage, lâchage, lynchage ». Et finalement, les multiples « je », qui peinent tant aujourd’hui à former un « nous », peuvent-ils

s’accommoder d’hommes d’exception, dans un monde traversé par le ressentiment où tout individu se pense fondé à demander « pourquoi lui et pas moi » ?

Par sa capacité d’incarner, d’enchanter et d’entraîner, le grand homme n’est autre chose qu’un lien, un repère autour duquel s’articulent l’individuel et le collectif. Autrement dit, comme l’identité nationale, le héros est unique, radicalement différent, mais néanmoins commun à tous. On n’a pas besoin d’être d’humeur crépusculaire pour comprendre que sa disparition donne, en douceur, le signal de notre sortie de l’Histoire.

Ou plutôt sortie des Histoires. En trois temps. L’histoire universitaire porte un premier coup au culte des héros. Dans le même temps, mythifiant l’antihéros et l’homme sans qualité, le roman évince la grandeur. Enfin, lorsque la France abandonne toute ambition dans ce monde, se soumettant à la démographie et la démocratie universelle, elle enterre l’idée de l’homme d’exception.

Quand on arrive à se demander de quel droit 65 millions de Français pourraient influer sur le destin de 7 milliards de terriens, le renoncement n’est plus très loin.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/GELEBART/SIPA 00664176_000004.

Le petit livre anti-vert : comment devenir un pollueur heureux en 49 jours?

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Végétaliens convertis, technophobes fanatiques, arracheurs d’OGM, adorateurs de Mère Nature, sauveurs de Mer d’Aral, tous ces écolos vous insupportent ? Le livre d’Olivier Griette est fait pour vous.

Son manuel de désobéissance anti-écolo propose, dans un style vif et réjouissant, méthodes, principes, astuces, conseils, techniques de guérilla pour se rééduquer, se déculpabiliser et pour finir se rebeller contre l’ordre de la vertu écolo exercée par l’impitoyable dictature des « Khmers verts ».

À raison d’une fiche par jour, l’esprit se dépolluera de tous les préjugés écolos. Et au bout de 49 jours, vous serez un parfait énergivore, pollueur, délinquant du quotidien, consommateur frénétique de sacs plastiques et emballages en tout genre, conducteur passionné de Hummer, et cogneur agressif de chiens qui excelle dans l’art de « taser » les cyclistes en vélib.

Olivier Griette, en jetant un regard ironique sur les pseudo-risques des progrès technologiques prouve que c’est la biophilie extrémiste qui met finalement en péril la survie de l’espèce humaine.

Si vous voulez rigoler un bon coup et sauver votre âme de la régression programmée de tout ce qui fait notre civilisation, alors lisez ces fiches délicieusement subversives de toute urgence, une clope au bec, la fenêtre ouverte et le chauffage à fond !

 

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo, Olivier Griette, Xenia, 2013.

Vie et mort de l’homme rouge

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svetlana alexievitch urss

svetlana alexievitch urss

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.

Svetlana Alexievitch,  La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

*Photo : TORREGANO/SIPA. 00119725_000001. Funérailles de Tchernenko (1985).

Fallait-il tuer les langues mortes ?

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socrate latin grec

socrate latin grec

À la rentrée 2012, les élèves étaient un peu plus de 500 000 à avoir fait le choix d’une de ces langues dites mortes. Ces derniers temps, les dénominations ont varié : on appréciera le passage des « Langues rares » aux « Langues et cultures de l’Antiquité ». Malgré le sempiternel refrain qui voudrait que ces deux langues anciennes ne servent à rien, il existe encore des familles d’irréductibles. Si les effectifs n’ont cessé de diminuer ces dix dernières années, c’est le résultat d’une sape patiente et non d’une désaffection massive. Etudier ces deux langues semble devenir une anomalie dans le cursus scolaire. Malheureusement, l’on ne considère plus le grec ancien que comme une curiosité tant les collèges où l’on propose cette option sont peu nombreux. Pour ce qui est du latin, dès la cinquième, les collégiens peuvent le prendre en option facultative 2 heures par semaine.

Paru en février 2013, le rapport de Jean-François Pradeau note « une demande sociale d’humanités ». Il s’intéresse notamment aux classes de latin ou de grec qui sont remplies, contrairement aux idées reçues. Il y a une curiosité pour le latin, mais cette émulation est étrangement peu cultivée par l’institution. On constate que les repoussoirs sont nombreux. D’une part, les horaires de cette option sont peu attractifs. D’autre part, en milieu ou en fin de journée, le latin est concurrencé par les activités sportives proposées par les foyers et qui reçoivent un accueil plus favorable de la part des collégiens. Les enseignants de lettres classiques déplorent en outre que lors des dotations horaires, le latin ne soit évidemment pas vécu comme une priorité.

Alors que dans l’enseignement privé, l’option « latin » est systématiquement proposée, l’enseignement public ferme peu à peu des classes pour financer plus d’heures « d’aides personnalisées », « d’aides aux devoirs » et autres soutiens individualisés. Ces deux dimensions ne devraient-elles pas au contraire coexister ? On reproche au latin son caractère désuet, barbant et inutile. C’est l’avènement de l’ère du savoir utilitaire. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’on observe une déliquescence croissante de l’expression, de l’orthographe et un affaissement de la syntaxe. Par là, les heures d’aides personnalisées, telles qu’elles sont appliquées actuellement, n’ont-elles pas fait la démonstration de leur inefficacité ? Toutes les classes sociales sauf les plus aisées se trouvent sur cette pente raide. A présent, certaines universités imposent à leurs étudiants de suivre des cours de remise à niveau en orthographe car les acquis fondamentaux n’ont pas été assimilés dans le secondaire. On peut s’en alarmer.

Si l’on considère les Bulletins Officiels de l’Education Nationale de ces trente dernières années, on remarque que l’enseignement du français est passé de 6 heures à 4 heures au collège. Cette perte d’heures explique l’engouement des familles pour les cours particuliers dont la part de marché ne cesse de croître en France. Il y a une véritable angoisse des familles et un désir d’excellence auquel l’école semble de moins en moins pouvoir répondre. Aussi, pour préserver un semblant d’égalité dans l’éducation, chaque collège devrait-il proposer une « option latin ». Cela permettrait notamment de préserver une certaine mixité sociale. Si les meilleurs élèves choisissent le latin, il ne faut pas croire qu’ils ne sont que les héritiers d’une élite. Aussi bien dans les collèges de campagne que dans ceux de banlieue, on retrouve le même désir d’excellence.

Au sein de ce marasme, les marges d’action pour les enseignants de Lettres Classiques restent limitées. Pourtant, en juin dernier, une mobilisation qui se voulait la plus large possible a tenté d’attirer l’attention de Vincent Peillon sur la question. En guise de réponse, un silence assourdissant. Les grandes vacances ont suivi et l’agonie se poursuit dans l’indifférence. Le sursaut se fait attendre. La résignation ne peut être la réponse aux impératifs d’une éducation de qualité pour tous et d’un accès à l’héritage commun. Pourtant, ce silence laisse présager un désinvolte : Requiescant in pace.

La C.N.A.R.E.L.A. (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) souligne les apports de l’enseignement du latin qui devrait être perçu comme complémentaire à celui du français. À l’heure des enseignements transversaux qui mêlent différentes disciplines, le latin développe la culture générale, permet une découverte des grands historiens et des grands penseurs de l’Antiquité, enrichit le vocabulaire de l’élève et lui permet de s’entraîner à construire ses phrases. Faire du latin, c’est avant tout faire du français.

La difficulté de la phrase latine pourrait devenir une auxiliaire pour réapprendre à apprendre. Si certains élèves font des allergies terribles devant les déclinaisons latines, les grands moments de solitude sont souvent dépassés. Comme en témoignent des enseignants de lettres classiques, les élèves sont extrêmement fiers d’y être parvenus seuls à force de travail. Mais ce goût de l’effort se perd irrémédiablement.

Par ailleurs, les compétences des littéraires sont de plus en plus recherchées par les entreprises, confrontées à la raréfaction des collaborateurs qui savent bien écrire. Désormais, les chefs d’entreprise voient défiler les mêmes lettres de motivation issues de modèles copiés-collés sur internet. Les correcteurs orthographiques tendent à se substituer à la réflexion personnelle. Dès lors, l’orthographe devient parfois même un critère à l’embauche.

Malheureusement, l’avenir qui se profile pour le latin est bien sombre. Le dernier coup de semonce en date a eu lieu en avril dernier. Chaque année, la moitié des postes au Capes de Lettres Classiques ne sont pas pourvus faute de candidats suffisants. Irrémédiablement, sa fusion avec le Capes de Lettres Modernes accroîtra la désaffection. Seuls quelques lycées sanctuarisés proposent encore le grec et le latin.Le désintérêt de l’administration pour les langues anciennes scelle leur destin. Plus généralement, la volonté implicite de solder cet héritage annonce la fin d’une transmission. Dans quelques années, Bailly et Gaffiot évoqueront-ils encore quelque chose aux jeunes générations ?

Dans ce vaste processus d’oubli culturel, les études littéraires sombrent dans la crise. Il fut un temps lointain où la série A (littéraire) de l’ancien baccalauréat rivalisait avec la série C (scientifique). Elle était nimbée d’une aura prestigieuse et être un brillant ingénieur ne signifiait pas pour autant ne rien savoir de l’Histoire Littéraire. Aujourd’hui, les choix d’orientation des meilleurs élèves penchent vers le bac S plutôt que vers le Bac L. Cette dernière filière est désormais celle que l’on choisit par défaut, et pour l’instant, les pistes pour la revaloriser semblent invariablement inefficaces. Cela sent l’abandon.

*Photo : Dimitri Messinis/AP/SIPA . 21233433_000004.

L’égalité dans la différence est un slogan creux

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stephane vibert laicite

stephane vibert laicite

Stéphane Vibert enseigne au sein du département de sociologie et d’anthropologie de l’université d’Ottawa.

Daoud Boughezala. Ne tournons pas autour du pot : pensez-vous, comme le grand rabbin de Londres, que le multiculturalisme crée inévitablement « une société où chacun n’est plus qu’un invité »[1. « Lord Sacks : « Multiculturalism has had its day. It’s time to move on » », The Times, 19 août 2013.] ?

Stéphane Vibert. Ne confondez pas les deux définitions du « multiculturalisme ». Ce terme peut décrire la nature culturellement plurielle des populations résidant dans les sociétés démocratiques libérales. C’est le multiculturalisme de fait. Mais il désigne aussi une idéologie qui entend inspirer des programmes politiques et réformer les mœurs au nom de la diversité culturelle. Dans sa version radicale, ce projet peut aboutir à la juxtaposition de minorités qui ne partagent rien d’autre que des droits abstraits. Si le grand rabbin de Londres a voulu, par les propos que vous citez, dénoncer cet idéal profondément antidémocratique, je lui donne raison.

On ne peut tout de même pas reprocher au multiculturalisme d’avoir créé les communautés culturelles !

Les choses ne sont pas aussi simples, ne serait-ce que parce qu’on ne sait jamais exactement, quand on parle de multiculturalisme, de quelle définition de la « culture » il est question.[access capability= »lire_inedits »] Certains ouvrages évoquent pêle-mêle l’origine ethnique, la langue, la religion, l’orientation sexuelle ou le genre. Mais à vouloir rassembler des individus sous un « trait partagé »,  le discours multiculturaliste contribue à  créer les « cultures » pour lesquelles il réclame le respect. Cependant, comme l’ont précisé des gens aussi divers que Philippe Raynaud, Vincent Descombes ou Marcel Gauchet, cette « diversité » d’appartenances affichées cache mal la formidable homogénéité de pensée d’individus contemporains qui se définissent avant tout par leur liberté et leur volonté de choisir, fût-ce de porter le voile.

Les jeunes filles souhaitant arborer un hijab à l’école expriment-elles vraiment un choix individuel ?

Une jeune fille peut vouloir porter le voile islamique à l’école comme un signe d’appartenance religieuse, tout en revendiquant ce droit au nom de l’égalité de traitement. Mais ne généralisons pas cet exemple qui conjugue les deux modalités de revendication. Je crois qu’on gagnerait beaucoup à distinguer les revendications égalitaires des revendications différentialistes, ne serait-ce que pour être en mesure de décider quelles pratiques sont acceptées et quelles autres prohibées, autrement dit de savoir où l’on place le curseur.

N’est-ce pas un peu artificiel de séparer le bon grain « égalitaire » de l’ivraie « différentialiste » ?

Il s’agit ici de qualifier les choses, pas de les juger. D’ailleurs, l’exigence identitaire de dérogations à la loi commune me paraît parfois tout à fait légitime : par exemple, lorsque certains peuples entendent maîtriser leur destin collectif,  notamment conserver leur langue, en s’autodéterminant souverainement ou en accédant à l’échelon intermédiaire de l’autonomie. C’est notamment ce que réclame une partie du peuple québécois, mais aussi les Catalans, les Écossais ou les Néo-Calédoniens. Dans tous ces exemples, les revendications culturelles mènent à l’édification d’une société parallèle fondée sur des normes différentes, voire à l’indépendance pure et simple !

Et notre République « une et indivisible », peut-elle tolérer une certaine dose de droit à la différence ?

En France, hormis dans le cas de certains territoires d’outre-mer, la République entend rester sur le terrain des « droits individuels ». Même dans le cas des Zones d’éducation prioritaire qui, dans les faits, concernent majoritairement des groupes identifiés à des minorités culturelles, voire « ethniques », l’État garantit des droits aux individus, pas aux communautés.

Certaines différences sont pourtant plus respectables que d’autres. L’État les prend en considération quand elles sont sociales comme dans les ZEP, ou liées au genre dans le cas de la parité, alors qu’il prohibe les différences religieuses à l’école…

Oui, car contrairement à ce qui se passe pour les ZEP, où la différence est une donnée de fait, le plus souvent subie, la question du voile à l’école touche directement à celles de la laïcité et de l’appartenance religieuse. L’enjeu dépasse très largement la portée individuelle d’un simple « droit à ». Dans la fonction publique, porter un signe ostensible de religion n’est pas anodin : ce qui est en jeu, c’est la demande de reconnaissance de sa différence par les normes culturelles et politiques du pays.

Drôle de jeu : vous ne m’ôterez pas de l’idée que notre République exalte l’égalité et la différence au gré des modes…

Aujourd’hui, une formule fait en effet florès : l’« égalité dans la différence ». Si on place l’égalité et la différence sur un même plan, c’est un slogan tout à fait creux. En effet, comme l’a montré l’anthropologue Louis Dumont, dans une société démocratique libérale, une différence ne devient admissible que si elle est compatible avec l’égalité entre individus. Ainsi, les revendications à base religieuse qui contreviendraient à l’égalité homme/femme restent inacceptables en République. L’article 4 de la Déclaration universelle de l’Unesco stipule même que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme » !

Cela n’empêche pas les chantres de la diversité et de la différence de psalmodier leurs incantations sur le « vivre-ensemble » ! Ainsi entend-on, tout particulièrement à la gauche de l’échiquier politique, des discours multiculturalistes teintés de rhétorique républicaine. Comment expliquez-vous cette confusion idéologique ?

N’oubliez pas que la crise du marxisme a plongé la gauche dans une crise profonde. Déjà ébranlée par sa pratique du pouvoir après 1981, elle a perdu toute identité idéologique et doit donc s’en inventer une nouvelle. Elle a quelque sorte tenté de racheter son acceptation définitive du libéralisme de marché et son impuissance radicale à limiter un tant soit peu les désastres de l’ouverture aux vents de la mondialisation par une radicalisation de son libéralisme culturel. La gauche croit pouvoir reconquérir sa crédibilité « progressiste » perdue en allant toujours plus loin dans la « libération des mœurs », qui n’assigne plus aucune limite aux désirs individuels, hormis le principe libéral du « ma liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre ».

Rien de nouveau sous le soleil : la gauche ne fait qu’appliquer aux individus « issus de la diversité » ses vieilles lunes tiers-mondistes héritées des luttes anticoloniales…

Dans les années 1960-1970, la gauche penchait moins vers le multiculturalisme et la pseudo-ouverture à un Autre idéalisé et folklorisé. Il s’agissait plutôt d’appliquer l’universalisme progressiste aux peuples du tiers-monde, censés incarner le nouveau prolétariat mondial qui renverserait le capitalisme et combattrait l’impérialisme. Depuis, les cartes ont été redistribuées : l’idéologie progressiste diversitaire de la gauche épouse parfaitement le libéralisme individualiste revendiqué par la droite, puisque toutes deux nient le cadre historique et substantiel qui donne concrètement sens aux droits et devoirs de chaque citoyen.

En quoi le libéralisme menace-t-il la cohésion de la société ?

Croire que la société est fondée sur un contrat passé entre individus rationnels, libres et moraux, ou qu’elle est construite à partir de régulations automatiques par l’intermédiaire du marché sont deux versions du même mythe libéral. Cette double fiction produit un ersatz de communauté politique, incapable de saisir son histoire et ses soubassements culturels. Mais je ne veux pas incriminer les penseurs originels du libéralisme ; ce sont moins leurs théories complexes qui sont en cause que la « logique libérale »  si bien décrite par Michéa. Ainsi, les constructions libérales contemporaines sombrent dans l’abstraction universelle et ramènent toute altérité culturelle réelle à de l’archaïsme ou de la barbarie.

D’ordinaire, c’est aux républicains que vous reprochez d’oublier qu’une nation n’est pas qu’un ensemble de droits et de devoirs…

Les néo-républicains devraient prendre conscience qu’une communauté politique ne se fonde pas uniquement sur des règles de coexistence, mais aussi et surtout sur une tradition historique, comprise comme une réinterprétation permanente de ce qui nous lie. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, comment les droits individuels, considérés comme universels, reçoivent des traductions aussi différentes selon les cultures nationales, que ce soit dans la définition de la vie ou du mariage, le degré d’intervention de l’État, le statut accordé aux Églises, etc.  J’ajoute que les valeurs d’égalité et de liberté individuelle se videront de tout sens si elles ne s’inscrivent pas dans la réalité concrète d’une communauté politique capable de s’autogouverner.

De quelle « réalité concrète » parlez-vous ? Alors qu’une moitié de la France a combattu l’autre sur la question du mariage homosexuel, rien ne semble faire consensus, hormis les règles du désaccord !

Être d’accord sur les modalités d’un désaccord et la façon de le trancher, c’est déjà énorme ! Marcel Gauchet a jadis montré que, malgré leur opposition radicale, la bourgeoisie et le prolétariat, au XIXe siècle, avaient élaboré à leur insu une tradition politique unique autour de la mystique nationale et du rôle historique de l’État. Cela montre bien que la capacité de créer une communauté politique ne se joue pas sur le consensus ou l’homogénéité, mais sur l’existence présupposée d’un monde commun à faire vivre et transmettre, fût-il interprété de manière antagoniste. La moitié de la France rejetant le mariage homosexuel l’a fait en toute légalité, admettant la puissance de la loi comme expression − discutable et provisoire − de la volonté générale. Ce qui réunit adversaires et partisans de la loi Taubira reste plus important que ce qui les sépare !

Certes, la démocratie parlementaire ne fait plus débat. Mais en ce cas, existe-t-il encore une ligne de fracture idéologique digne de ce nom ?

À l’avenir, je crois que la ligne de fracture opposera moins la droite et la gauche que les tenants libéraux et libertaires d’un individualisme toujours plus affirmé d’un côté, et les défenseurs du national-républicanisme de l’autre.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00489031_000007.

Et si j’étais franc…

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Il est difficile de l’être… et sans doute, bientôt, ce ne sera même plus possible. Mais tentons, malgré tout, l’exercice. Après tout, n’est-ce pas ce que m’a enseigné la psychanalyse ? Je vais donc me poser une dizaine de questions et y répondre avec sauvagerie, en me dispensant d’argumenter.

1. Ai- je été un imbécile de croire que la prison engendrait le crime, comme Michel Foucault l’affirmait ? Certainement, ce qui n’ôte rien à la sympathie qu’il m’inspirait.

2. Est-ce que je condamnerai un bijoutier qui abat un multirécidiviste ? Non. Je le comprends et je ferais de même si, dans ma boutique, je vivais dans la crainte constante d’une agression.

3. Suis-je a priori contre la peine de mort ? Non, j’approuve les Irakiens d’avoir pendu Saddam Hussein et les Alliés d’avoir exécuté quelques comparses d’Hitler.

4. Est-ce que j’éprouve, comme le pape François, de la compassion vis-à-vis des clandestins qui tentent de gagner l’Europe et trouvent la mort au terme de leur odyssée absurde ? Naturellement. Mais je pense que le Pape serait bien inspiré de mettre en conformité sa pensée et ses actes, et donc de puiser dans l’immense capital de sa communauté pour pratiquer une charité bien ordonnée.

5. Suis-je persuadé que l’immigration est liée autant à des problèmes sexuels que de survie économique ? Oui. Trois fois oui.

6.  Ce que je pense du mariage gay ?  Pas plus de bien que du mariage en général.

7. Il va de soi pour moi que George W. Bush était un plus grand Président des États-Unis que le timoré Obama. Idem en France si je compare Sarkozy au notaire de province qui lui a succédé.

8. Est-ce que l’Islam est soluble dans la démocratie ? Il faut une sacrée dose de naïveté pour le penser…

9. Suis-je séduit par une société du « care » où chacun se protège et protège autrui sous l’œil vigilant de l’État ? En aucun cas.

10. Suis-je favorable à la mondialisation ? Oui, pour que les Français perdent toutes leurs illusions concernant leur fameux modèle social, ainsi que leur « exception culturelle » qui nous vaut le pire cinéma du monde. Moins l’Etat se mêle de la culture, mieux elle se porte.

Suis-je un réactionnaire, un libertarien, un sadique refoulé ou simplement un type qui dit ce qu’il pense sans se soucier ni du jugement qu’on peut porter sur lui, ni de changer la société ? À chacun d’en juger. Mais, même si j’aime beaucoup les westerns, j’apprécie un peu moins les étiquettes qu’on vous colle dans le dos……