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Avec ou sans prépuce?

circoncision conseil europe

Qui pourrait demander à Marine Le Pen si elle s’opposerait à une interdiction de la circoncision « pour motif religieux » ­­— alors que le FN s’est prononcé contre l’abattage rituel ? Curieusement, tout le monde a l’air d’avoir un avis sur la question, et les moins concernés sont les plus virulents. Exactement comme pour l’IVG où, pendant des siècles, les femmes enceintes ont dû subir la loi des hommes. C’est en fait toujours le cas dans certains Länder autrichiens (comme le Tyrol) gérés par le FPÖ, le parti d’extrême-droite, où l’IVG est interdite.

Revenons toutefois à la question épineuse dans laquelle le Conseil de l’Europe s’est pris les pieds ce mois-ci. Circoncis ou pas ? Prépuce ou pas ? C’est mieux avec ou sans ? Est-ce parce qu’il était circoncis que le prince Ali Khan (le mari de Rita Hayworth) avait la réputation d’être un amant infatigable ? Est-ce parce que les hommes juifs sont circoncis que la haine anti-juive s’accompagne souvent d’accusations fantasmatiques sur leurs prouesses sexuelles, en plus des clichés sur l’argent (allez relire Freud) ? L’interdiction de la circoncision fut une des premières mesures anti-juives adoptées par Hitler dès son accession au pouvoir en 1933. Dire que les Juifs d’Europe en sont restés longtemps traumatisés est un euphémisme.

Les rapports de l’OMS et de l’ONUSIDA sont clairs : les bienfaits prophylactiques de la circoncision ne sont plus à démontrer ; même si elle n’offre pas une  protection parfaite (60%), elle est suffisamment efficace pour qu’un programme de circoncision volontaire ait été mis en place dans 14 pays d’Afrique. Mais la circoncision pratiquée à 8 jours est bénigne alors que plus tard, « c’est un acte plus lourd, il faut coudre, » précise un chirurgien. En France, de nos jours, ce sont des médecins ayant reçu une formation adéquate et respectant toutes les conditions d’hygiène qui procèdent à l’acte.

Pourquoi ce rituel fait-il polémique en Europe alors que la circoncision néonatale est largement pratiquée aux Etats-Unis (80% des garçons) et en Grande-Bretagne, comme l’a confirmé la naissance de l’héritier de la couronne d’Angleterre ? Pour ces pays, il s’agit d’un acte médical au bénéfice de l’enfant. Mais certains ne veulent y voir qu’une chose : le sexe. On peut supposer que le corps médical n’a rien appris de nouveau en lisant l’étude officielle de la respectable American Academy of Pediatrics, publiée en août 2012, qui démontre les bienfaits de la circoncision néonatale. En revanche, les membres de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) auraient été bien inspirés de le lire attentivement avant de pondre la résolution 1952 qui met dans le même sac la circoncision des garçons, l’excision des filles (ablation partielle ou totale du clitoris), les tatouages et le piercing. Pourquoi pas les boucles d’oreilles, les concours de mini-miss ou même la pédophilie, tant qu’on y est. Mais la fascination et le fantasme qu’exerce ce rituel sur certains esprits expliquent sans doute pourquoi des représentants politiques en font leurs choux gras en période électorale.

Devant l’émotion suscitée par ce coup de boutoir contre la circoncision « pour motif religieux », Marlene Rupprecht, la députée SPD qui avait présenté le texte au Conseil de l’Europe, faisait marche arrière et affirmait que la résolution ne cherchait « à stigmatiser aucune communauté religieuse ou ses pratiques ».  La même Marlene Rupprecht , en décembre 2012, s’était opposée à l’adoption d’une loi par le Bundestag pour empêcher de voir se renouveler la polémique créée par la décision du tribunal de Cologne.

Car c’est le fond de ce débat, qui a débarqué sur la place publique l’an dernier, quand le tribunal de grande instance de Cologne a assimilé à des coups et blessures la circoncision d’un petit garçon musulman de 4 ans, admis aux urgences pour des saignements. Le tribunal avait même précisé que la circoncision était « contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse ». Au temps pour un pays où l’enseignement religieux, principalement organisé par les Eglises catholique et protestante, est généralisé dans les écoles.

Compte tenu de la position du FPÖ, il serait bon de savoir ce qu’en pense Marine Le Pen qui, en janvier 2012, était « l’hôte de marque » de Heinz-Christian Strache, le dirigeant du Parti de la liberté (FPÖ), au bal des corporations estudiantines à Vienne. D’autant qu’elle était venue, nous dit l’article du Monde, pour « resserrer ses contacts avec l’extrême-droite européenne ».

Le jugement du tribunal de Cologne avait redonné des couleurs viriles aux militants anti-circoncision du gai San Francisco, avec BD violemment antisémite à l’appui. Le « mouvement » a franchi l’Atlantique pour atterrir en Norvège et se propager dans le nord de l’Europe au nom « du droit des enfants » (même rhétorique que les anti-IVG). A présent, les « intactivistes » de tous bords tentent de prendre pied un peu partout en Europe, un combat sans doute perdu d’avance. Mais comme avec la calomnie, dans le Barbier de Séville, le mal est fait.

Le Conseil de l’Europe, né en 1949, n’a en tout cas pas été créé pour faire renaître de ses cendres ce symbole mortifère de la chasse aux Juifs.

 

*Photo : Aviel Granov/AP/SIPA. AP21258267_000001.

Le dimanche au soleil

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Pour ouvrir le débat sur le travail le dimanche, Nicolas Sarkozy avait lancé avec l’accent faubourien qu’on lui connaît : « Est-ce normal que j’doive faire ouvrir spécialement un boutique de luxe le dimanche pour que Ma’am Obama puisse faire ses courses quand j’la reçois à Paris ? »

Oui, c’est normal. D’ailleurs, est-ce que les boutiques Hermès, Dior ou Chanel sont ouvertes le dimanche à Washington, New York et même à Londres, le temple de la dérégulation ? Bien sûr que non. Pourquoi ? Tout simplement, parce que les riches ne font pas leurs courses le dimanche. Ils se ressourcent en famille dans leur résidence secondaire, jouent au tennis ou au golf, mènent des activités culturelles, voire cultuelles aux Etats-Unis où la pratique religieuse reste vivace. Eh oui, faire ses courses le dimanche est une activité de pauvres, comme l’a très bien montré Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès : c’est le résultat de la confusion progressive du loisir et de la consommation.

Les zones urbaines se structurent aujourd’hui autour de moles (malls en anglais) dont la destination n’est plus très nette : le peuple se rend-il dans des espaces de loisirs pour y acheter de la bimbeloterie ou va-t-il dans des espaces commerciaux pour s’y divertir ? L’espace le plus fréquenté de n’importe quel musée moderne est désormais la boutique de souvenirs, point de passage obligé. Inversement, un centre commercial s’organise aujourd’hui comme un parcours initiatique devant des vitrines (cf. Ikea) qui exposent les nouveautés. Cette tendance trouve son acmé au Louvre où l’espace Carrousel regroupe à la fois de riches boutiques de souvenirs « culturels », un Starbuck’s, des boutiques de luxe et même un Apple store : la Joconde en porte-clé et l’Iphone à consommer en sortant de la visite des collections de l’Égypte ancienne…

L’autre tendance de fond à prendre en compte dans ce débat est ce qu’on a décrit aux Etats-Unis comme « la walmartization de la société ».  France 2 a diffusé cette semaine un reportage qui montre qu’aux Etats-Unis, les Wallmart y sont ouverts 7 jours sur 7, et 24 heures sur 24. Wallmart a tranché depuis de nombreuses années à la fois le débat sur l’ouverture le dimanche et le débat sur le travail de nuit. On peut donc acheter chez Wallmart un paquet de lessive à toute heure du jour et de la nuit ou de la semaine. Les employés y vivent-ils mieux qu’en France ? Certainement pas : les salaires sont en deçà du smic français et il n’est bien sûr pas question de rémunérer les heures de nuit ou du dimanche à un tarif plus élevé. C’est l’employeur qui fixe le planning de chaque employé qui doit s’y soumettre, ou se démettre s’il n’est pas d’accord.

Henry Ford payait bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Sam Walton, le fondateur de Wallmart, a lui choisi de très mal payer ses employés et de mettre la pression sur les producteurs pour réduire les prix de vente ; producteurs qui sont devenus par la force des choses des entreprises chinoises et consommateurs qui sont devenus dans la même tendance des chômeurs. Politique de la demande dans le premier cas, politique de l’offre dans le second. Walton était visionnaire puisque la walmartization de la société est à l’œuvre partout en occident depuis 30 ans.

Le débat français actuel sur l’ouverture le dimanche doit être regardé sous ce double prisme, marchandisation des loisirs d’un côté, paupérisation des consommateurs de l’autre.

Car il ne faut pas s’y tromper : le débat autour du travail le dimanche est un leurre. C’est une mystification à l’égal du slogan sarkozyen « travailler plus pour gagner plus ».  De dérégulation en dérégulation, les employés qui pensent améliorer leur paie en travaillant le dimanche seront les dindons de la farce. Quand il n’y aura plus de règle, ni pour la durée hebdomadaire du travail comme le réclame le Medef, ni pour les jours fériés ou les jours de repos, il n’y aura par définition plus d’exception à la règle, donc plus d’heures supplémentaires payées à un tarif plus élevé. Dans 10 ans, les employés des hypermarchés français ouverts le dimanche travailleront comme chez Wallmart, la nuit ou le jour, le samedi ou le dimanche, mais le plus souvent la nuit et le jour, le samedi et le dimanche pour essayer d’avoir une paie décente. Aux Etats-Unis, les « poor workers » doivent aujourd’hui assumer 2 jobs pour s’en sortir. Un le jour et un le soir ou la nuit.

Car la question centrale est bien celle du niveau de rémunération. Pourquoi certains salariés de supermarchés se disent-ils prêts à travailler le dimanche ? Tout simplement parce qu’ils sont très mal payés la semaine et que leur paie ne leur permet plus de subvenir aux besoins de leur famille, surtout en région parisienne où le coût du logement est prohibitif. Pourquoi, une majorité de citoyens-consommateurs se déclarent-ils en faveur du travail le dimanche ? (on se garde pourtant bien dans ces sondages commandités de leur poser la question « êtes-vous personnellement d’accord pour travailler le dimanche ? » !…) Parce qu’ils s’ennuient à mourir et que la société du spectacle qu’on leur impose ne peut les conduire qu’à se divertir en léchant des vitrines ou s’exposent des marchandises produites à coût toujours plus réduit par des salariés toujours plus précarisés.

Un gouvernement de progrès mettrait la politique de rémunération au cœur du débat. Un gouvernement de progrès ferait une politique de la demande plutôt qu’une politique de l’offre. Un gouvernement de progrès maintiendrait l’organisation de la vie hebdomadaire en 3 temps : 5 jours de travail (bientôt 4), le samedi consacré aux activités commerciales, le dimanche consacré aux activités sportives, culturelles, ludo-éducatives ou spirituelles. Un gouvernement de progrès ferait du travail le dimanche l’exception et non la règle. Un gouvernement de progrès aurait un projet pour refaire du dimanche une journée d’épanouissement individuel et social. Je doute qu’un gouvernement social-libéral le fasse.

J’invite tous ceux que ce débat passionne, à revoir le chef d’œuvre de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. On y comprend que ce qui fait la vie d’un homme repose sur autre chose que l’hyperconsommation dérégulée. Que l’homme est mieux fait pour passer un dimanche à la campagne qu’un dimanche à Auchan…

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21426966_000014.

Travail du dimanche : c’est reparti comme en 1892

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Depuis quelques jours, la question de l’ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le soir à 21 heures. Au même moment, le tribunal de commerce de Bobigny ordonnait aux enseignes de bricolage Castorama et Leroy Merlin de cesser d’ouvrir leurs magasins le dimanche. Les syndicats, qui ont mulitiplié ces dernières années les actions judiciaires dans ce domaine, crient victoire alors que les salariés, qui précisent qu’ils sont volontaires pour travailler le dimanche ou le soir, craignent désormais pour leurs emplois. Le débat est lancé et chaque camp nous ressert ses arguments. Il ne faut pas attendre une solution du gouvernement: l’exécutif, incapable de trancher,  complètement inaudible à force de cacophonie, n’a rien trouvé de mieux que confier à l’ancien président de La Poste, le controversé Jean-Paul Bailly, une mission consistant à « éclairer les enjeux de l’ouverture de certains commerces le dimanche » et « faire des propositions au gouvernement ». Autant dire qu’on tourne en rond: Jean-Paul Bailly a déjà rédigé un rapport sur le même sujet, en décembre 2007, alors que Nicolas Sarkozy proposait « que les salariés qui veulent travailler le dimanche puissent le faire sur la base de l’accord, du volontariat, qu’ils soient payés le double et que l’on puisse élargir les possibilités de travailler pour créer la croissance« . À l’époque, Jean-Paul Bailly avait conclu non sans une certaine ambiguïté que l’attente des consommateurs avait « changé en profondeur » mais que  « le dimanche [devait] rester un jour différent des autres« . Il ajoutait notamment que le dimanche était un « marqueur historique, culturel et identitaire« .
Séphora, les enseignes de bricolages : les Champs-Élysées ne sont certes pas comparables avec ces immondes verrues commerciales qui poussent à la périphérie des villes. Pourtant, à chaque fois, les syndicats semblent motivés par leur combat contre le libéralisme. Mais au nom de quoi livrent-ils ce combat ? Au nom du progrès ? De la morale ? Ou de la tradition ?  Car, dans ce procès du singe à la française, on ne sait pas très bien qui sont les évolutionnistes et les créationnistes. Quand les syndicats, sans se soucier de ce que veulent réellement les salariés, défendent le repos du seul dimanche, et oublient un peu rapidement les gens qui travaillent le samedi, on se demande s’ils ne puisent pas leur inspiration directement dans la Bible, dans la Genèse et, surtout, dans cette source morale fondamentale que sont les Dix commandements (Exode 20:8-11):
Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.
Les syndicats nous répondront qu’ils luttent contre l’esclavagisme, blablabla. Ils expliqueront que le repos dominical est un droit et, d’ailleurs, qu’il correspond à une tradition culturelle. Or justement, ce n’est pas la première fois qu’ils défendent une certaine idée de la France, de ses traditions mais aussi de sa moralité. Le travail du soir ou du dimanche ne se fait-il pas au détriment du temps familial? Franchement, quel genre de femme a besoin d’acheter du parfum à onze heures du soir? Quant au mécréant qui a besoin d’acheter une perceuse électrique un dimanche matin: il ne pourrait pas s’occuper plutôt de l’éducation de ses mouflets? Ces considérations nous renvoient au dix-neuvième siècle, lorsque les syndicats combattaient le travail nocturne des femmes.

Au XIXème siècle, en effet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans l’industrie et on se demande alors s’il faut leur accorder l’égalité avec les hommes ou bien davantage de protection. Finalement, les femmes sont considérées comme des victimes et on se fera protecteur. Lors de son premier congrès en 1866, la 1ère Internationale pose la question du travail des femmes. Le délégué allemand de la section de Magdebourg soutient que la femme honnête doit trouver un mari qui travaille et qui lui permet ainsi de rester à la maison: selon lui, c’est l’unique remède contre la prostitution. Les proudhoniens Félix-Eugène Chemalé et Henri Tolain, de la section française, proposent quant à eux que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné comme principe de dégénérescence pour la race et un des agents de démoralisation de la classe capitaliste ». La femme, disent-ils, a reçu de la nature des fonctions déterminées; sa place est dans la famille! Ils considèrent que seule une mère peut élever son enfant pendant son premier âge et ils citent des statistiques qui mettent en avant la mortalité des enfants abandonnés aux nourrices ou aux crèches. Leur arguments sont également d’ordre moral: «À elle seule, la mère est capable de donner à l’enfant une éducation morale, de former un honnête homme. D’autre part, la femme est le lien, l’attrait qui retient l’homme à la maison, lui donne l’habitude de l’ordre et de la moralité, adoucit ses moeurs. Telles sont les fonctions, tel est le travail qui incombre à la femme: lui en imposer un autre est une chose mauvaise »[1. Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Librairie Droz, Genève, 1962. 2 volumes, 454 et 499 p.]. La proposition de Chemalé et Tolain contre le travail des femmes est adoptée à la majorité. Quant à Henri Tolain, il est connu pour avoir été, à partir de 1876, le rapporteur de la loi sur les syndicats professionnels.

Plus tard, une loi est votée le 2 novembre 1892 : elle interdit aux femmes, ainsi qu’aux enfants, de travailler entre 21 heures et 5 heures du matin. Conservateurs et révolutionnaires se sont parfaitement entendus pour reprendre les arguments de la 1ère internationale: pour eux, la femme ne peut être séparée de l’enfant qu’elle a porté et qu’elle doit élever. Une femme qui travaille la nuit n’a pas de moralité. De plus, dans une France préoccupée par le déclin de la natalité, le travail des femmes en usine est accusé de les détourner de la maternité. Enfin, la Grande Dépression a entraîné du chômage et le travail des femmes semble alors faire concurrence à celui des hommes. Autant de raisons pour renvoyer les femmes dans leurs foyers. Aux yeux de nos contemporains, la loi de 1892 est évidemment sexiste: en 2000, pour appliquer les directives de Bruxelles qui exigeait « l’égalité homme-femme« , Martine Aubry, alors ministre du Travail, proposa d’autoriser le travail de nuit des femmes dans l’industrie et une loi fut votée en ce sens en 2001. Mais, un peu comme les partisans de la loi de 1892, qui avaient fait appel à des médecins pour expliquer que  “la privation de sommeil est une des plus pénibles que l’on puisse endurer”, les syndicats n’ont pas renoncé et soulignent, étude de l’INSERM à l’appui, que le risque de cancer du sein augmente significativement de 30% chez les femmes travaillant la nuit.
Les débats parlementaires lors du vote de la loi de 1892 sont révélateurs des enjeux qui se cachent aujourd’hui derrière ces histoires de travail nocturne ou dominical. François Deloncle, député républicain opportuniste, s’était alors opposé à l’ajout de quelques articles sur les femmes en couches: “Je ne veux pas que l’on protège la femme après ses couches parce que je suis partisan de la liberté”[2. Jacqueline Laufer et al. « Le travail de nuit des femmes », Travail, genre et sociétés 1/2001 (N° 5), p. 135-160.]. C’est en effet au nom de la liberté que l’on s’oppose à la loi de 1892! Or l’enjeu est là, et l’on comprend soudain que notre gouvernement, tant épris de modernité, soit embarrassé par la question: la modernité est aujourd’hui incarnée par ces libéraux qui réclament l’ouverture des magasins le soir et le dimanche au nom justement de la liberté! Peu importe la tradition. À l’inverse, les syndicats, résolument antilibéraux, se retrouvent obligés de défendre des valeurs… hum… réactionnaires.

Pour le gouvernement, il est difficile de trancher sans être pris dans une contradiction. Certes, ce libéralisme qui réclame l’ouverture des magasins le soir et le dimanche est un libéralisme dogmatique qui croit que la liberté permet de faire n’importe quoi. Il est prêt à tout transformer en marchandise. C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier« . En Europe, il a remplacé les nations par un marché unique. C’est un libéralisme qui n’a aucune culture ni, donc, aucune morale. Il a d’ailleurs dépassé le champ de l’économie pour investir celui du sociétal: n’a-t-on pas vu comment les libéraux soutenaient le mariage pour tous, au risque de saper les fondements de notre civilisation? C’est justement là que la gauche est coincée: elle a trouvé plus moderne qu’elle! Il ne reste donc aux syndicats, et à une certaine gauche, que la seule solution de défendre contre le libéralisme le modèle du dimanche traditionnel, qui est à la fois religieux et familial. Cela les rapproche à la fois des démocrates-chrétiens et des réactionnaires. Aussi, ami syndicaliste, écoute-moi. Abandonne ton marxisme putréfié. Au fond de toi, tu sais bien que ça ne mène nulle part. Tu défends une certaine idée du travail. Une certaine idée de la famille. Tu veux protéger ton pays du libéralisme mondialisé. Rejoins la réaction. Assume enfin le fait d’être réactionnaire. Tu te sentiras mieux. Dimanche prochain, rendez-vous à la messe !

*Photo : WITT/SIPA.00666247_000003.

L’islamophobie est antifrançaise

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Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala.

Causeur : Tu partages avec tes adversaires la conviction que la France est en train de devenir musulmane. Sauf que pour toi, puisque c’est la réalité, on est prié de l’aimer et de s’y adapter. Sinon, on est « islamophobe » ?

Claude Askolovitch : Je dis que la France devient aussi musulmane ; elle est tempérée, laïque, chrétienne, celte, méditerranéenne, rêveuse, péguyste, pied-noir, fâchée, rebelle, fatiguée, juive, normande, cathare, rouge, bleue, rose, et aussi musulmane.
Et cet « aussi » est perturbant, comme tout ce qui est inédit et puissant à la fois, parce que cette France musulmane se voit, s’impose parfois autant qu’elle se mélange, et parce qu’elle contredit notre expérience historique : le dépérissement du sentiment religieux à mesure que la francité s’installe. Ici, l’islam a émergé après l’« intégration » ; c’est arrivé chez nous, depuis notre société, avec évidemment, aussi, des influences extérieures, mais pas seulement. Une partie de nous est donc musulmane ; des Français installés, insérés, complexes, qui sont musulmans, aussi ; pas seulement « de culture ou d’origine musulmane », mais engagés, croyants, parfois très orthodoxes, intégristes si tu veux… Cela n’en fait pas pour autant des « islamistes » au sens politique, voire sulfureux du terme ; certains oui ; d’autres non. Nous ne parlons pas d’un corps extérieur ou d’une invasion, mais de nous. Il ne s’agit pas d’aimer une réalité, mais de ne pas la nier. Avant d’être éventuellement « islamophobe », la France est tout simplement très malheureuse, tant on lui dit qu’elle doit détester ce qu’elle est devenue.[access capability= »lire_inedits »] Je suggère un autre regard. C’est ce livre.

Nous parlons de « nous », dis-tu. Mais une juxtaposition de « je » ne suffit pas à faire un « nous ».

Sans aucun doute. Le « nous » se construit et se reconstruit chaque jour, et sous nos yeux. Il faut en prendre grand soin. La crise identitaire dont on nous rebat les oreilles n’est pas une pure invention ! Ensuite, il y a ce qu’on en fait. Je m’inscris contre cette détestation de nous-mêmes, cette peur et ce mépris de ce que nous devenons – une société plurielle et parfois conflictuelle – que les « patriotes » ou « laïques » autoproclamés ressassent depuis des années, avec leur France muséifiée qui ne saurait changer sans périr. J’aime mieux mon pays que ces tremblants. Et je m’inquiète de ce qu’ils en font.
Quand le Haut Conseil à l’intégration peut collaborer avec des maniaques qui piochent dans le Coran pour y trouver quelque méchante sourate qui justifierait l’interdiction sociale des femmes portant un foulard et la mise en accusation de nos concitoyens musulmans, on détruit tous les « nous » possibles.

Tu confonds deux niveaux : l’égalité de droit entre tous les individus ne signifie pas que toutes les cultures doivent avoir des droits égaux. Est-ce que ça existe, pour toi, les Français de souche ?

J’en suis, je pense. Et alors ? Juridiquement, je n’ai ni plus ni moins de droit qu’un autre… Intellectuellement, je ne suis ni plus ni moins légitime parce que je serais « de souche »… Sinon, on en arrive à Renaud Camus expliquant que des juifs ne peuvent pas vraiment comprendre la littérature française… Puis théorisant le « grand remplacement » de notre peuple par les musulmans : cohérence parfaite.

Renaud Camus n’a jamais dit ce que tu prétends sur les juifs. Et par ailleurs, l’islam n’est pas arrivé sur une terre vierge. Il y a un passé, une histoire, des références, des traditions.

Nul ne le conteste. Seulement, la France n’est pas une histoire qui s’achève, mais un mouvement.

Certains Français éprouvent un sentiment d’exclusion devant les femmes voilées. Tu es intrigué par la drague, mais une femme voilée ne risque pas de se faire brancher par un « Feuj » ou un « Gaulois »… Ce séparatisme ne te gêne pas ?

Un peu, sans doute. Mais je pense que la drague dépasse les obstacles apparents, si on est motivé ! On peut draguer une bonne sœur, une bimbo, une musulmane voilée, une juive en jupe longue, tout ce que tu veux… Ensuite, si tu m’expliques que les gens engagés religieusement sont plus rétifs à l’exogamie, ce n’est pas nouveau.

Tu t’amuses de la répression sexuelle, mais nombre d’anthropologues pensent qu’elle est au cœur de la crise des sociétés musulmanes. A-t-on le droit de penser que la progression de la pudibonderie musulmane est une régression?

Je ne traite pas de sexualité ou d’amour sur le mode rigolard. Je parle de l’extrême pression que s’infligent des individus au nom de leur foi. Un leader « islamiste », Nabil Ennasri, me confirme que la question sexuelle travaille son groupe. Je ne souris que devant un jeune homme qui a résolu sa colère en se mariant devant un imam, pour enfin mener une vie sexuelle. La pudibonderie, musulmane ou autre, est sans nul doute une régression. Mais je trouve sa version musulmane moins spectaculaire que l’envolée homophobe qui sous-tendait une bonne part des manifestations contre le « mariage pour tous ». On y trouvait d’ailleurs certains de mes personnages, pas tous. Je l’écris.

Rassure-toi, personne ne veut rendre obligatoire la sexualité avant le mariage ! Mais plus sérieusement, avons-nous encore le droit de dire que chez nous, certaines choses ne se font pas (sortir en burqa, cacher sa femme des regards des hommes, marier sa fille de force…) ?

Une chose me gêne dans ta question : tu la poses comme si ces comportements étaient généralisés et dominants chez les musulmans de France, ou chez les musulmans engagés que je rencontre. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Mais à le faire croire, on justifie que la République se cadenasse. Au surplus, le « ça ne se fait pas » est une catégorie politique floue. Il y a le légal et l’illégal, l’intolérable et le juste bizarre. Il est illégal et intolérable de contraindre et de brutaliser son épouse ou ses enfants. On a décidé que sortir en burqa était aussi illégal ; c’est discutable : si un comportement individuel me paraît aberrant, la loi ne s’impose pas forcément.

Tu conviendras que l’identité nationale, c’est aussi la tolérance à la critique. Or, je ne connais pas d’islamophiles placés sous protection policière. Ni d’islamophile traîné en justice pour islamophilie.

Tu connais un islamophile en fragilité professionnelle pour défaut supposé de vertu laïque : moi ! Quand notre sympathique consœur Natacha Polony explique dans Le Figaro – en substance – que je suis un juif haïssant la France et voulant la détruire en utilisant les salafistes pour la punir de Drancy, selon les enseignements de Bernard- Henri Lévy, où sommes-nous ?

J’ai un vrai reproche méthodologique à te faire. Tu essaies de défendre une thèse en empilant les exemples. Tes personnages sont tous diplômés, branchés, modernes. Mais ce que tu ne racontes pas est tout aussi réel. Pas un mot ou presque sur la délinquance, rien sur la haine de la France. Rien sur les menaces ou les violences (contre Charlie Hebdo)…

Je crois que tu mélanges et généralises. La « délinquance » n’est pas « musulmane ». Les « tables à part » ne me paraissent pas être la norme. La « haine de la France » me semble floue.
J’ai plutôt l’impression d’une pénurie d’horreurs sociétales musulmanes, qui force le camp dit « laïque » – du Point au Haut Conseil à l’intégration, en passant par Marianne et toi ! – à retraiter les mêmes exemples, réels, mais rebattus, tel le « pain au chocolat » de Copé. J’assume la dimension empathique de mon livre. J’enquête toujours en immersion, ce qui n’empêche pas de réfléchir et de juger ! J’ai fait de même il y a longtemps sur le FN, et le ferai peut-être demain sur les Identitaires, ou les aviateurs!
Quant à Charlie, on doit le défendre, et on peut le critiquer. Mais quand la Ligue de défense judiciaire des musulmans, nouvellement créée, décide d’attaquer Charlie pour son lancement, elle s’égare et se rend, instantanément odieuse à ceux-là même qu’elle devrait convaincre : il y a assez de victimes réelles de l’islamophobie quotidienne pour ne pas avoir besoin d’un symbole malsain.

Dans le cas de l’islam, tu sembles ignorer l’emprise du groupe sur les individus : dans certaines cités, on ne peut pas fumer pendant le ramadan ni s’habiller en minijupe. Or, jusque-là, les individus échappaient au groupe pour s’intégrer à la France.

La pression machiste dans les cités ou ailleurs préexistait à l’avancée de l’islam. Et les zones de non-droit ne sont pas exclusivement « musulmanes ». Tu sais, j’ai rencontré de vrais individus intéressants : ces musulmans engagés et français dont nul ne parle et à qui nul ne s’adresse, puisque seuls les voyous passionnent. C’est plutôt toi qui nies l’individualité des musulmans orthodoxes, avec tes amalgames !

Nous y voilà ! Ton empathie pour tes musulmans engagés n’a d’égale que ton antipathie pour ces islamophobes qui ont peur de voir disparaître la France qu’ils aimaient. N’ont-ils pas quelques raisons d’avoir peur ? Est-ce que cette peur ne mériterait pas un tout petit peu de ton empathie ?

Je ne dis pas une seconde qu’un Français perturbé par tout ce qui change ne devrait pas l’être. Je dis en revanche que ceux qui lui disent que rien ne pourrait changer, et qu’il est légitime de haïr, et que nous disparaissons, et qu’il faut partir en guerre, sont des salauds, ou des inconscients, et des pousse-au-crime : de véritables anti-français, pour le coup.

On t’objectera que, quand le préfet Érignac a été tué, des dizaines de milliers de Corses ont défilé pour dire : « Pas en mon nom ! » Il se trouve que Mohamed Merah, Ben Laden et bien d’autres se réclament de la même religion que tes sympathiques amis salafistes. Du coup, je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’infamant à demander à cette majorité (un peu trop), silencieuse de nous rassurer.

Je crois que l’injonction faite aux musulmans de France de manifester contre le terrorisme est plutôt une assignation à culpabilité. Ce qui terrifiait les Corses, c’était ce que leur société avait produit, ce que le renouveau culturel, la renaissance corse, avaient enfanté… Les musulmans de France ne sont pas une société, ni un groupe, ni une antenne de l’Oumma [communauté des croyants] sur notre sol, mais des Français, à qui je ne demande rien d’autre plus qu’à toi.
Mon ami salafiste, comme tu dis, déteste la violence et les violents, et d’autant plus qu’ils se réclament de l’islam. Il le dit publiquement. Comme plein de gens.
Quant aux imbéciles qui vantent Merah, ou aux salauds qui les y incitent, ou aux criminels qui veulent les entraîner à sa suite, il faut les traiter en imbéciles, en salauds et en criminels, à chacun sa place, sans état d’âme. Mais les musulmans de France n’en sont pas collectivement responsables ou comptables.

Il y a vingt ans, l’idée que la France pouvait et devait fabriquer des Français nous aurait rassemblés. Que s’est-il passé ? Pourquoi considères-tu aujourd’hui qu’il est islamophobe de demander qu’à Rome, on fasse un petit peu comme les Romains… ?

Ni toi ni moi ne sommes romains. Et les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français. Nous divergeons ici. C’est la preuve, tu as raison, que les temps ont changé et ont séparé les antiracistes des temps heureux.

As -tu conscience que tu risques de nourrir l’islamophobie que tu veux combattre ? Ce n’est pas une raison pour condamner ton livre, mais je crois que Marine Le Pen va l’adorer, qui se réjouit de l’islamisation…

Je crois que Marine Le Pen préfère les pétitions de mes amis de Marianne, qui demandent l’interdiction professionnelle des femmes voilées dans les crèches à ce que j’écris.
Elle préfère la description absurde et apocalyptique de la société française que produit, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, à ma vision d’une France optimiste, fluide et contradictoire Par ailleurs, je constate avec regret que l’islamophobie n’a pas été inventée par l’extrême droite, mais portée, en grande partie, par le camp progressiste et républicain, à force de peurs et de bonnes intentions perverties. Ce qui me terrifie politiquement, c’est que l’islam en France est le sujet qui aura permis à Le Pen de parler, en gros, comme Lévy, Finkielkraut, Chevènement, Copé, Valls, Giesbert, Badinter ou Glavany… De cette rencontre baroque, involontaire mais réelle, naît un malheur français. Le malheur de tous les Français.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

*Photo : WITT/SIPA. 00616939_000008.

Quoi de neuf ? Péguy !

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures sauces. Surtout quand le pot a cessé de servir depuis longtemps et que la sauce est, elle, d’une recette neuve. Alors que le temps politique se prête aux simplifications les plus extrêmes, que le peuple balance entre un jacobinisme rassurant et un post-capitalisme entêtant, qu’entre les puissances d’argent et les puissances d’Etat toute autre puissance semble avoir disparu, la noble tâche que s’assigne à contretemps le Cercle Charles Péguy, celle de la reformation d’une élite libre pour demain, paraîtra une gageure. Sous le signe des pensées personnalistes, fédéralistes, le jeune Cercle parisien qui reprend l’héritage de celui qui à Lyon il y a cinquante ans fit les grandes heures de la « démocratie-chrétienne », à une époque où ce terme signifiait encore quelque chose, tente de repenser la politique à nouveaux frais, refusant les pseudo-sens de l’histoire qui, de déclins en chocs des civilisation, n’imagine plus la France que sous les espèces d’une coquille de noix ballottée dans les flots de la mondialisation féroce.

S’il assume le terme de droite, le Cercle Charles Péguy entend surtout par là qu’il reste plus que jamais à définir, à l’opposé d’une gauche libérale-libertaire et de tous les monstres froids, Etat, argent, technique, que l’époque vénère comme des idoles. Jeudi 10 octobre à 18h30, à la Mairie du Vème arrondissement de Paris, les jeunes gens qui l’inaugureront sous le patronage de quelques figures de la politique ou de l’esprit, feront leurs ces mots de Péguy :

« Dans les anciens mondes, sous les anciens régimes,  d’autres puissances de force balançaient à la fois et cette puissance de force qu’est l’argent et les puissances d’esprit. Et il y en avait assez, parce que le monde était riche de puissances. Puissances d’armes et surtout puissances de race; puissance du poing, puissance du gantelet, puissance de la dague, puissance de la tradition, elle-même demi-intellectuelle ou spirituelle, puissance de tant de rythmes qui battaient tant de cœurs,  puissances de tant de vies qui battaient leur mesure,  puissances de tant de corps qui n’étaient point asservis,  puissances de la hiérarchie, elles-mêmes demi-intellectuelles ou demi-spirituelles, puissances de la cité, puissances de la commune, puissances civiques, puissances  de la communauté, demi temporelles et demi d’esprit,  puissance nautique (Athènes) ou puissance de chevalerie, et sur tout puissances de la race, alors les plus fortes  de toutes, et les plus belles, puissances réellement  dynastiques, dynasties des rois, dynasties des grands, dynasties des gueux, toutes également dynastiques,  tout le monde alors était dynaste, une infinité de belles  et fortes puissances de force, à la limite toutes temporelles et de là indéfiniment dégradées en puissances qui devenaient en une indéfinité de graduations spiritualisées, une indéfinité de puissances de force ou de  demi-force à la fois luttaient ou pactisaient et se combattaient entre elles, et ainsi doublement se balançaient, et à la fois tantôt luttaient contre les puissances d’esprit,  ou pactisaient et se mariaient plus ou moins avec elles.  Il en résultait dans les anciens mondes et sous les  anciens régimes une sorte d’équilibre instable qui était perpétuellement à rétablir, à renouveler, à réinventer, à refaire, mais qui, de fait, se rétablissait, se renouvelait presque toujours, qui réussissait presque toujours à se  réinventer. Il se refaisait. »

Cercle Charles Péguy, jeudi 10 octobre, 18h30, Paris, Mairie du Vème arrondissement, entrée libre.

Renseignements ici.

 

François Fillon, seule chance de la droite courageuse

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francois fillon valeurs actuelles

On peut se moquer tant qu’on voudra mais ce qui vient d’éclater entre Nicolas Sarkozy et François Fillon n’est pas la guerre. Seulement la montée d’une espérance. D’autant plus urgente et nécessaire que l’opposition médiocre de la droite encore sarkozyste, la faiblesse et la seule bonne volonté du pouvoir socialiste, le désastre prévisible de la politique pénale annoncée et, en lien, l’ascension populaire et sondagière apparemment irrésistible du FN vont confronter notre pays à d’extrêmes difficultés, plus préoccupantes encore, voire insolubles, que celles d’aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy n’a pas été déclaré innocent par les juges et son excellent avocat, maître Thierry Herzog, en dépit du rôle ingrat qui lui a été confié, le sait mieux que personne. Là où le parquet de Bordeaux avait requis un non-lieu pour absence de charges, les magistrats instructeurs l’ont ordonné à cause de l’insuffisance de celles-ci. L’articulation de leur pensée, claire et cohérente, justifie, malgré le défaut d’une innocence irréfutable, l’ordonnance de non-lieu qui tire les conséquences de la ténuité des charges (Le Monde, Mediapart). Edwy Plenel a raison et Jean-Michel Aphatie a tort (Canal +). Nicolas Sarkozy se méprend délibérément, profitant d’une opportunité judiciaire ambiguë pour en faire une victoire politique. Sa déclaration sur sa page Facebook est – j’ai le devoir à nouveau de le signaler – le comble de l’indécence quand l’ancien président de la République prétend nous faire compatir à des avanies dont il a été peu ou prou le responsable et sans commune mesure avec celles de vrais et modestes sinistrés judiciaires. Les appréciations enthousiastes de ses amis si compétents pour la justice et intègres – les Balkany, Edouard Balladur notamment – devraient l’inquiéter plus que le réjouir.

Je persiste au risque de la dérision : François Fillon, aujourd’hui, représente la seule chance d’une droite de tenue, courageuse et honorable.

Il faut l’écouter et le lire avant de continuer à déverser sur lui critiques et, pire, mépris comme s’il avait été l’inspirateur du quinquennat précédent dont il a été à mon grand regret, de son fait, un Premier ministre renouvelé.

« Je suis mieux placé que Nicolas Sarkozy pour l’emporter en 2017… Il est très difficile de revenir quand on a été battu… Quand on perd une élection, il est impossible de dire qu’on a fait une bonne campagne… Quand on perd une élection, on doit se remettre en cause, sinon c’est un bras d’honneur aux Français… » (Valeurs Actuelles)

Banalités, évidences, pensera-t-on confortablement parce qu’enfin la vérité a été proférée par ses soins. Il n’est même pas utile de souligner qu’après sa défaite, Nicolas Sarkozy a passé le flambeau à François Fillon, ce qui équivalait de sa part à un retrait définitif, et qu’il a trahi cet engagement (JDD). Ce n’était pas la première fois que Sarkozy faisait fi de ce qu’il avait promis : Charles Pasqua, Jacques Chirac ou Dominique de Villepin, pour le CPE, avaient déjà pu apprécier sa fidélité toute relative.

Se gausser de l’assurance de François Fillon persuadé d’être « le mieux placé pour 2017 » serait également ridicule. Ce n’est pas lui qui a été défait en 2012, ce n’est pas lui non plus qui vient de bénéficier d’un non-lieu justifié mais peu glorieux, ce n’est pas lui qui traîne à ses basques d’homme public une série de casseroles qui, pour être implicites faute d’incrimination judiciaire pour l’instant, feraient mauvais genre pour un candidat nous ayant déjà fait subir durant cinq ans sa conception de la République et de la présidence de celle-ci.

Je vais bien sûr avoir droit au reproche lassant de haïr Nicolas Sarkozy alors que mêlé à des considérations personnelles, il y a d’abord le souci, je l’admets obsessionnel, de ne me plus me faire flouer, et la France avec moi pour ceux qui me comprennent. Rien ne serait pire que son retour dans une compétition pour laquelle, avec son ami inféodé et intéressé Jean-François Copé, il trouverait bien le moyen de piper les dés.

Qu’on arrête aussi de faire preuve d’une condescendance amusée ou attristée à l’égard de François Fillon, en particulier à l’UMP où, paraît-il, il n’y aurait que de forts caractères et des paroles libres. Alors que pour la première fois véritablement – il ne s’agit plus de raffarinades enrobées ou de dénonciations si soft qu’elles font rentrer les compliments par la fenêtre après avoir semblé les faire sortir par la porte – il est proclamé nettement, face à Nicolas Sarkozy, qu’il a été défait parce que sa campagne avait été mauvaise, qu’il n’est plus légitime à cause de cela et qu’il a une personnalité non seulement inapte à la remise en cause mais arrogante au point, après son non-lieu, de se vanter d’être unique à droite. Ces âmes trempées – de Juppé à Guaino – jugeant Fillon si faible, si effacé, si lisse, je ne les ai jamais entendues durant cinq ans et depuis 2012, elles n’ont jamais été audacieuses au point de quitter leur inconditionnalité craintive et leur hypocrisie politique. Elles ont attendu qu’un autre dise tout haut ce qu’elles remâchaient tout bas.

François Fillon, lui, en effet et sans tergiverser, énonce cette dure vérité que le roi est nu. Il fallait répéter cette conclusion amère et lucide puisque la victoire de François Hollande n’avait pas suffi à battre en brèche l’idée jamais discutée à l’UMP, globalement si lâche, du caractère irremplaçable de ce chef que la République avait renvoyé. Il est vrai que le gouvernement socialiste, depuis le mois de mai 2012, a tout fait pour favoriser cette illusion chez Nicolas Sarkozy. A force d’être mauvais, il l’a confirmé dans sa vanité d’avoir été bon, voire exceptionnel.

Entendre François Fillon, aujourd’hui, – sans doute à la fois par exigence personnelle, envie, enfin, de sortir ce qu’il a sur le coeur et sur l’esprit et désir d’être la voix de tous ceux qui n’en peuvent plus de voir la droite se rabougrir aussi voluptueusement autour d’un vaincu qui bloque, par tactique, la pensée, la réflexion et la rénovation de son camp – est un bonheur. Il n’était que temps de proférer ces brutalités démocratiques puisque Nicolas Sarkozy ne connaît qu’une cause : la sienne, dans une autarcie même dépouillée de toute aura. Le de Gaulle du cap Nègre, dont la France aurait un besoin absolu, passe mal.

Nicolas Sarkozy, au propre et au figuré, a fait plus d’un bras d’honneur dans sa vie.

François Fillon, courtoisement, lui en a fait un et c’est doux, bon et riche d’avenir s’il ne se contente pas de croire en son destin mais s’il l’impose, s’il s’impose.

*Photo : Fayolle Pascal/SIPA. 00664438_000013.

L’agrégation d’histoire en voie de désagrégation

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histoire agreg capes

À qui appartient l’agrégation d’histoire ? Concours de recrutement des enseignants du secondaire, il est également un critère majeur de recrutement des professeurs de classes préparatoires et l’un des éléments pris en compte pour l’entrée dans le supérieur. On comprend aisément que les Inspecteurs Généraux, qui dépendent du ministère de l’Éducation Nationale, et les enseignants-chercheurs, qui sont rattachés à celui de l’Enseignement Supérieur, veuillent détenir les rênes de ce concours de haut niveau. Mais il faut bien admettre que seuls les enseignants-chercheurs ont les compétences nécessaires pour évaluer les candidats sur des programmes très exigeants sur le plan scientifique. Il est donc naturel que le président du jury soit issu des universités, car c’est lui qui pilote le concours. Comme à chaque changement de présidence, les enseignants-chercheurs avaient proposé la nomination d’un professeur d’université à la tête du jury.

Or, cette fois-ci, le ministère a décidé d’imposer un Inspecteur Général, Yves Poncelet, comme président du jury. Les enseignants-chercheurs qui composaient le jury ont immédiatement démissionné, mettant à exécution la menace qu’ils avaient brandie en juillet dernier en cas de nomination autoritaire. Prévue le 28 septembre, la réunion de « concertation », organisée aux frais du contribuable par Yves Poncelet fut un véritable fiasco. Yves Poncelet risque bien de se trouver seul, ou presque, pour corriger les copies et interroger les candidats… Autant, dans ces conditions, que ce nouveau président jette l’éponge de lui-même plutôt que de constituer un jury « inavouable » !

Si les enseignants-chercheurs redoutent tant la mise sous tutelle de l’agrégation par les Inspecteurs Généraux, c’est surtout en raison du contexte. Depuis plusieurs années, on assiste en effet à une offensive tous azimuts pour transformer l’enseignement de l’histoire. On se souvient des tentatives du pouvoir chiraquien pour imposer son opinion sur le « rôle positif de la colonisation ». La crainte est toujours très vive de voir les fonctionnaires et les technocrates du Ministère s’immiscer dans le recrutement des enseignants.

Quelques innovations « pédagogiques » ont récemment vu le jour. Oui, cette superbe « pédagogie » dont on rebattait les oreilles des enseignants stagiaires dans les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres), réapparus cette année sous le nom d’ESPE (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Les IUFM se sont taillé une belle réputation par leur raffinement lexical. Devinette : qu’est-ce qu’une « évaluation sommative » ? C’est le contrôle. Et « l’interface scripturo-multispectrale » ? Le tableau blanc.

On a fait disparaître des programmes scolaires la chronologie afin de privilégier l’approche thématique. En d’autres termes, on étudie les « guerres » avant les « totalitarismes », ce qui revient à examiner la Seconde Guerre Mondiale avant de travailler sur le nazisme. Le ministre est heureusement revenu sur cette aberration, qui est un malheureux héritage du précédent gouvernement.

Cependant, la réforme des épreuves du CAPES d’histoire-géographie a de quoi laisser perplexes les enseignants du supérieur qui préparent les étudiants à ce concours. Autant dire que l’on n’y comprend rien. Ce concours, qui bénéficie notamment de la participation des enseignants-chercheurs acceptant de corriger les copies, est entièrement placé sous la coupe des Inspecteurs Généraux. Les nouvelles épreuves du CAPES visent à recruter de bons « pédagogues », entendez des gens qui sauraient transmettre un message (peu importe le contenu). Les connaissances comptent à peine, en particulier pour les deux épreuves orales telles que prévues à partir de 2014. Si vous savez parler, vous savez enseigner. Comment s’étonner alors que le niveau des élèves baisse ?

On peut toujours donner mille et une assurances que rien ne changera avec la nomination d’un Inspecteur Général comme président du jury de l’agrégation. Promis, juré, craché, on ne touche à rien. Mais alors pourquoi le ministère tient-il tant à l’imposer ? Que faut-il redouter ? Est-ce un nouveau cheval de Troie ?

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 20090211.

Asko contre Dupont-Lajoie

claude askolovitch finkielkraut islam

« Dans la vraie France, la norme musulmane a pris ses quartiers. » Nul ne pourra accuser Claude Askolovitch de déni de réalité. Parti à la rencontre de la France des steaks frites halal, le journaliste itinérant décrit un pays réel où le voile prospère, où les boucheries musulmanes et les lieux de prière se multiplient. Ses conversations avec des dizaines de Français musulmans engagés − rappeurs, militants politiques, patrons de PME ou universitaires − lui ont inspiré un pamphlet contre l’« islamophobie » des élites. Asko dépeint ainsi une France certes islamisée, mais pas dénaturée (!) dont notre vieille République, « rétive à la différence et aux transgressions », brimerait les élans créateurs.

À en croire ce libéral de gauche, les musulmans d’aujourd’hui subiraient en effet le contrecoup de l’émancipation des juifs au début du XIXe siècle. Un épisode historique érigé en mythe par les zélotes de l’assimilation, qui somment les musulmans de le rejouer. Il est vrai que sa critique d’un mythe républicain devenu inopérant dans cette nouvelle France fait souvent mouche. Mais les conclusions qu’il tire de ce qu’il voit sont pour le moins critiquables. Et parfois proprement hallucinantes.[access capability= »lire_inedits »]

Salafistes ou admirateurs de Tariq Ramadan, les amis musulmans d’Asko – tous sunnites, au fait : chiites, pas Français ? – ressassent ad nauseam la même rengaine victimaire : Nous sommes issus d’une religion qui a beaucoup souffert. À lire l’ancienne plume de L’Obs (et de pas mal d’excellents journaux), nous aurions le choix entre l’assimilation intégrale des derniers venus (impossible à l’évidence, à supposer qu’elle soit souhaitable) et l’adaptation à leurs exigences – prix bien modéré pour nos turpitudes passées. La France coupable doit passer à la caisse. Nous n’avons pas les mêmes amis : je connais bien des Français musulmans de souche récente qui aiment la France, son histoire et sa culture et n’ont nullement besoin de sombrer dans le ressentiment pour conserver leur identité d’origine.

Attentif aux dérapages antisémites, Asko tique à peine lorsqu’un imam « féministe » proche des Frères musulmans encense le cheikh Qardawi, ce « vieillard ouvert […], drôle, qui parle aux gens, simple d’accès ». Aux non-initiés, apprenons que ce clerc égyptien installé au Qatar délivre ses prêches sur Al-Jazira. On ne sait s’il entrera dans l’Histoire pour avoir rendu licites la fellation et le cunnilingus ou pour ses appels répétés au meurtre des juifs « impies » et, plus récemment, des « apostats » alaouites en Syrie. Un vieillard « ouvert » et « drôle », vous dit-on.

Mais parlons chiffons, thème omniprésent dans le livre, les restrictions au port du voile étant considérées par l’auteur et ses personnages comme atrocement liberticides. Pour avoir roulé ma bosse entre Tunis et Damas, je sais que les jeunes femmes couvertes du hijab sont rarement manipulées par leurs parents et grands frères – je n’en dirais pas autant de la burqa ou du niqab, qui soustraient les femmes à la vie en communauté. Je sais aussi que, voile ou pas, ça drague sec, comme l’observe Asko, interloqué à la fois par l’abstinence et par la sexualité à la carte (le « mariage d’un soir », abondamment pratiqué) des jeunes gens qu’il questionne à tout-va… Comme notre héraut du combat anti-islamophobe, et au risque de froisser la patronne (et de faire hurler Alain Finkielkraut), je pense que la laïcité n’est pas une « valeur en soi ». En conséquence, j’estime que le port du voile à l’école et dans la fonction publique devrait relever du strict choix individuel. Sauf que je ne me proclame pas (ou plus) républicain et de gauche. Or, c’est ce que fait notre homme, alors même qu’il taille en pièces le modèle uniformisateur qui est l’humus de cette double famille de pensée.

Eh oui, gare à la schizophrénie ! Lorsqu’il discute avec Yassine Ayari, apparatchik franco-tunisien des Verts en banlieue parisienne « ici démocrate et révolté, mais là-bas […] un revanchard culturel », Askolovitch, sans s’en rendre compte, confirme les thèses d’Alain Finkielkraut sur le « deux poids-deux mesures » identitaire. On dirait que ces deux-là ne vivent pas dans le même monde, en tout cas qu’ils ne regardent pas la même télé : le premier voit des élites égarées par l’islamophobie quand le second leur prête une sorte de complaisance nourrie par le « romantisme pour les autres » pour les uns et l’« oïkophobie » (la détestation de la mère patrie) pour les autres[3. Mais Yassine n’est pas un cas isolé. 40% des Tunisiens de France ont voté Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante, un chiffre qui dépasse le score du parti islamiste sur ses propres terres. Et l’immense majorité d’entre eux avaient vraisemblablement offert leur suffrage à François Hollande quelques mois plus tôt.]. Or, Yassine, islamo-nationaliste à Tunis, gaucho-mondialiste à Paris, est précisément un concentré paradoxal de ces deux sources. La mansuétude d’une certaine gauche envers l’islamisme a failli propulser cet écologiste au sein du gouvernement tunisien dominé par Ennahda, avec en prime la bénédiction de Cécile Duflot3 ! Askolovitch met la contradiction sur le compte de la blessure identitaire. C’est qu’en réalité, comme Yassine, il confond enracinement et adhésion au Code civil, égalité juridique et appartenance symbolique, la citoyenneté se manifestant au bout du compte par un interminable cahier de doléances : ainsi la France est-elle remise en jeu par un plébiscite de chaque jour − Renan est pris à revers. Cette idée de la nation fait fi du legs culturel et historique que tout un chacun doit intégrer, fût-il musulman, juif, chrétien ou zoroastrien.

Au comble de l’aveuglement, Asko frise le lepénisme inversé lorsqu’il brosse le portrait d’une France coupée en deux, entre métissés polyglottes d’un côté, beaufs hallucinés de l’arrière-monde gaulois de l’autre : l’ami ne sait plus où il habite – par manque non pas d’intelligence mais de rigueur intellectuelle. Sautillant dans un invraisemblable fatras idéologique, il exalte le multiculturalisme sans le définir, loue une diversité qu’il amalgame à tort avec le métissage et met en pièces une « islamophobie » qu’il ne distingue pas de la légitime critique de la religion.

À considérer l’islamisation comme un fait naturel et inexorable et à se psalmodier qu’« ils sont français et n’ont donc pas à s’intégrer », il réalise l’exploit de ne pas questionner une seule fois l’immigration massive qui explique la présence de millions de musulmans sur le territoire français. Des changements démographiques de cette ampleur, encouragés par les besoins en piétaille du capitalisme de papa, ne pouvaient être qu’un système à dissoudre les peuples. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les flux d’immigrés échoués sur la banquise française étaient venus de Birmanie, l’opinion s’interrogerait sur la construction de pagodes, la formation des bonzes et leur prosélytisme dans nos banlieues.

Mais peut-être sommes-nous tous victimes d’aveuglements contraires. Car derrière le regain spectaculaire de la piété mahométane (et des autres, du reste), on ne voit pas la lente mais sûre érosion des identités. S’il ne le sait pas, Askolovitch le sent, qui prédit des destinées de professionnels de la politique et de la finance à ses compagnons de route d’un livre, adeptes d’un islam de marché folklorisé. « Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu’à leur père », écrivait Debord[4. Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.]. Je vous l’accorde, cela ne consolera guère les millions de Français convaincus que seule l’immigration musulmane menace un pays qu’eux-mêmes, peut-être, ne savent plus aimer.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, 2013.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_00000.

Le Sida ne sera pas la peste noire du XXIe siècle

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La possibilité d’une catastrophe fait toujours plus de bruit que les succès de sa prévention. Depuis vingt ans, les discours publics nous abreuvent de prophéties sinistres. Mais pas une seule n’a réussi ne serait-ce qu’à faire semblant de menacer la race humaine. En 2005, l’ONU avertit que 150 millions d’humains pourraient périr de la grippe H5N1. Des précautions furent prises et on compta finalement 400 morts. Pendant l’épizootie de la vache folle, quand 2,5 millions de bovins furent abattus au Royaume-Uni, un éminent savant annonça à la BBC qu’on devait se préparer à des centaines de milliers de morts de la maladie de Creutzfeld-Jacob. À ce jour, on en recense 204 dans le monde.

Par contraste, le SIDA a enlevé 35 millions de vies depuis son apparition. Mais ça aurait pu être pire. En 2002, le président d’une association respectée de lutte contre le SIDA prédisait que « le SIDA surpassera la peste noire comme la pire pandémie mondiale ». La même année, une agence gouvernementale américaine annonça la mort dans dix ans d’un quart de la population de l’Afrique Australe. Au lieu de cela, les compagnies pharmaceutiques, les églises, les associations humanitaires et (même) les gouvernements ont changé le cours de l’histoire. L’ONU dit maintenant qu’une génération sans SIDA est « non seulement possible, mais imminente ».

ONUSIDA, l’agence responsable de la lutte mondiale contre le VIH, prévoit dans son dernier rapport que l’épidémie sera très vraisemblablement finie en 2030. Cela ne signifie pas que la maladie sera éradiquée (comme la variole en 1979 ou la peste bovine en 2011), mais que les transmissions du VIH et les décès du SIDA auront chuté à des niveaux assez bas pour ne plus constituer qu’un problème chronique de santé publique, et non plus une épidémie.

D’ores et déjà, le nombre de décès dus au SIDA a diminué d’un tiers depuis le pic de 2,3 millions en 2005. Le nombre de nouvelles contaminations est à la moitié de son niveau de l’an 2000, et le nombre de personnes vivant avec le virus n’a quasiment pas changé. On estime que 14 millions d’années de vie ont été sauvées par les traitements durant la dernière décennie, et que 900 000 vies ont été épargnées rien que l’an dernier. L’ONU peut être fière de son travail : elle n’est jamais aussi efficace que quand elle coordonne des efforts internationaux pour éradiquer des maladies.

En attendant de trouver un vaccin contre le SIDA, les laboratoires ont développé des médicaments antirétroviraux qui suppriment l’infection et réduisent drastiquement les risques de transmission. Les infections d’enfants par le VIH ont pratiquement disparu des pays riches. Nous avons aussi considérablement amélioré le traitement des infections secondaires comme la tuberculose, qui entraînent la mort. Il y dix ans, 100 000 personnes étaient traitées ; on en dénombre aujourd’hui huit millions.

En plus de la bataille médicale contre le VIH, il faut saluer les mesures comportementales destinées à réduire l’infection. Certes, on a parfois assisté à une lutte idéologique entre abstinents et libertaires. Mais les efforts internationaux ont remporté un tel succès parce qu’ils n’ont pas privilégié un camp sur l’autre. Ils ont combiné une large variété d’approches, depuis les campagnes d’abstinence jusqu’à l’utilitarisme brutal des distributions de seringues propres aux toxicomanes.

Bien sûr, le meilleur moyen de ne pas mourir d’une maladie sexuellement transmissible est de s’abstenir de relations sexuelles. On peut en sourire, mais le rapport d’ONUSIDA loue le travail des agences catholiques, souvent méprisées dans ce domaine. Mais le combat contre le SIDA a rencontré un tel succès parce qu’il se contente de réduire les risques encourus par ceux qui ne veulent changer radicalement de comportement.

Le gouvernement français donne chaque année 360 millions d’euros à l’une des meilleures ONG internationales, le Fonds Mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme. Quand on connaît les gaspillages de l’aide publique au développement, il est encourageant de voir l’argent des contribuables enfin dépensé pour une bonne cause. Le combat contre la malaria se déroule presque aussi bien que celui contre le SIDA : le nombre de morts a reculé de 20% depuis son sommet de 2004. Le Fonds Mondial achète des médicaments pour l’Afrique, mais l’efficacité de l’industrie pharmaceutique est un facteur aussi important que la philanthropie : un programme américain d’antirétroviraux soigne désormais deux fois plus de malades qu’il y a quatre ans, simplement par la baisse du prix des médicaments.

L’alliance de la science, de l’industrie, du capitalisme globalisé et de la philanthropie a donc fait bien plus contre les plus grands ennemis de l’humanité que ce qu’on croyait même possible. Comme la violence en Syrie nous le rappelle, il y a encore bien des choses qui ne tournent pas rond dans le monde. Mais elles sont largement dépassées par celles qui vont bien.

Pourquoi Valls est-il si populaire ?

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manuel valls duflot

La Vallsmania prend des proportions inattendues : le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une cote de popularité à faire pâlir de jalousie le Président de la République et le Premier ministre. En deux ans, Valls est passé de lanterne rouge à la primaire socialiste[1. Avec 5% des voix, Valls était arrivé bon dernier socialiste à la primaire, juste devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet.] à star médiatique. L’interview qu’a récemment accordée son épouse, la violoniste Anne Gravoin, à un journal espagnol en témoigne. Elle a commenté en ces termes le sondage indiquant que 20% des Françaises aimeraient vivre une aventure torride avec Manuel Valls : « Manuel le mérite, ça et bien plus encore. Maintenant, de nombreuses femmes veulent coucher avec lui, mon grand amour.»  Baisers sous l’objectif des caméras, Manuel et Anne nous la jouent Nico et Cécilia pour trouver la route de l’Elysée. Ces histoires-là finissent mal, en général.

Nous ne nions pas que Manuel Valls ait un certain talent. Son rôle auprès du candidat François Hollande est essentiel, aussi avions-nous conseillé à ce dernier de le nommer à Matignon, plutôt que de désigner le pâle Ayrault. De même, il a endossé avec maëstria les habits de premier flic de France,mi-Chevènement, mi-Sarkozy, ce qui a eu l’heur de plaire aux Français. Mais tout le talent, le savoir-faire, et la science de la com’ de Manuel Valls ne suffisent pas à expliquer ses excellents sondages – il est tout de même le seul membre de l’exécutif à séduire plus de la moitié des personnes interrogées ! Il y a autre chose. Cette autre chose, c’est le fait d’être attaqué en permanence par des personnalités que les Français détestent. Les Français ne veulent pas de la loi pénale de Christiane Taubira, ils apprécient donc que Manuel Valls le fasse savoir. Harlem Désir, les Verts conspuent Manuel Valls après ses propos sur le regroupement familial ; les Français prennent la défense du ministre de l’Intérieur. Enfin, Duflot accuse son collègue d’attenter au pacte républicain, laisse son compagnon traiter le ministre de raciste, et le voilà un peu plus haut dans les sondages. Tout se passe comme si nombre de Français se disaient, à chaque fois que Valls est attaqué par un membre de la majorité : «  Un homme critiqué par ces gens-là ne peut pas être foncièrement mauvais ». Evidemment, il en joue et il a bien raison. Mais si ses adversaires se taisaient, sa popularité ne serait pas si grande, car ses résultats sur le front de la sécurité ne sont guère meilleurs que les performances de Moscovici sur le front économique ou les réalisations de Montebourg sur le front industriel.

François Hollande, s’il veut chaparder un peu de popularité à son jeune et ambitieux ministre, dispose de deux solutions. La première serait de le nommer carrément premier ministre. La seconde serait de virer Duflot et d’abandonner la loi pénale de Taubira. Valls gagnerait idéologiquement mais serait privé de ses deux faire-valoir les plus efficaces. Et les sondages remercieraient vite le Président. Un spin doctor avisé parviendra-t-il à convaincre François Hollande de prendre les décisions qui s’imposent ? S’il n’y avait que sa communication… L’autorité de sa fonction est également en cause. Et c’est bien plus grave. Pour le pays, surtout.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Avec ou sans prépuce?

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circoncision conseil europe

circoncision conseil europe

Qui pourrait demander à Marine Le Pen si elle s’opposerait à une interdiction de la circoncision « pour motif religieux » ­­— alors que le FN s’est prononcé contre l’abattage rituel ? Curieusement, tout le monde a l’air d’avoir un avis sur la question, et les moins concernés sont les plus virulents. Exactement comme pour l’IVG où, pendant des siècles, les femmes enceintes ont dû subir la loi des hommes. C’est en fait toujours le cas dans certains Länder autrichiens (comme le Tyrol) gérés par le FPÖ, le parti d’extrême-droite, où l’IVG est interdite.

Revenons toutefois à la question épineuse dans laquelle le Conseil de l’Europe s’est pris les pieds ce mois-ci. Circoncis ou pas ? Prépuce ou pas ? C’est mieux avec ou sans ? Est-ce parce qu’il était circoncis que le prince Ali Khan (le mari de Rita Hayworth) avait la réputation d’être un amant infatigable ? Est-ce parce que les hommes juifs sont circoncis que la haine anti-juive s’accompagne souvent d’accusations fantasmatiques sur leurs prouesses sexuelles, en plus des clichés sur l’argent (allez relire Freud) ? L’interdiction de la circoncision fut une des premières mesures anti-juives adoptées par Hitler dès son accession au pouvoir en 1933. Dire que les Juifs d’Europe en sont restés longtemps traumatisés est un euphémisme.

Les rapports de l’OMS et de l’ONUSIDA sont clairs : les bienfaits prophylactiques de la circoncision ne sont plus à démontrer ; même si elle n’offre pas une  protection parfaite (60%), elle est suffisamment efficace pour qu’un programme de circoncision volontaire ait été mis en place dans 14 pays d’Afrique. Mais la circoncision pratiquée à 8 jours est bénigne alors que plus tard, « c’est un acte plus lourd, il faut coudre, » précise un chirurgien. En France, de nos jours, ce sont des médecins ayant reçu une formation adéquate et respectant toutes les conditions d’hygiène qui procèdent à l’acte.

Pourquoi ce rituel fait-il polémique en Europe alors que la circoncision néonatale est largement pratiquée aux Etats-Unis (80% des garçons) et en Grande-Bretagne, comme l’a confirmé la naissance de l’héritier de la couronne d’Angleterre ? Pour ces pays, il s’agit d’un acte médical au bénéfice de l’enfant. Mais certains ne veulent y voir qu’une chose : le sexe. On peut supposer que le corps médical n’a rien appris de nouveau en lisant l’étude officielle de la respectable American Academy of Pediatrics, publiée en août 2012, qui démontre les bienfaits de la circoncision néonatale. En revanche, les membres de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) auraient été bien inspirés de le lire attentivement avant de pondre la résolution 1952 qui met dans le même sac la circoncision des garçons, l’excision des filles (ablation partielle ou totale du clitoris), les tatouages et le piercing. Pourquoi pas les boucles d’oreilles, les concours de mini-miss ou même la pédophilie, tant qu’on y est. Mais la fascination et le fantasme qu’exerce ce rituel sur certains esprits expliquent sans doute pourquoi des représentants politiques en font leurs choux gras en période électorale.

Devant l’émotion suscitée par ce coup de boutoir contre la circoncision « pour motif religieux », Marlene Rupprecht, la députée SPD qui avait présenté le texte au Conseil de l’Europe, faisait marche arrière et affirmait que la résolution ne cherchait « à stigmatiser aucune communauté religieuse ou ses pratiques ».  La même Marlene Rupprecht , en décembre 2012, s’était opposée à l’adoption d’une loi par le Bundestag pour empêcher de voir se renouveler la polémique créée par la décision du tribunal de Cologne.

Car c’est le fond de ce débat, qui a débarqué sur la place publique l’an dernier, quand le tribunal de grande instance de Cologne a assimilé à des coups et blessures la circoncision d’un petit garçon musulman de 4 ans, admis aux urgences pour des saignements. Le tribunal avait même précisé que la circoncision était « contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse ». Au temps pour un pays où l’enseignement religieux, principalement organisé par les Eglises catholique et protestante, est généralisé dans les écoles.

Compte tenu de la position du FPÖ, il serait bon de savoir ce qu’en pense Marine Le Pen qui, en janvier 2012, était « l’hôte de marque » de Heinz-Christian Strache, le dirigeant du Parti de la liberté (FPÖ), au bal des corporations estudiantines à Vienne. D’autant qu’elle était venue, nous dit l’article du Monde, pour « resserrer ses contacts avec l’extrême-droite européenne ».

Le jugement du tribunal de Cologne avait redonné des couleurs viriles aux militants anti-circoncision du gai San Francisco, avec BD violemment antisémite à l’appui. Le « mouvement » a franchi l’Atlantique pour atterrir en Norvège et se propager dans le nord de l’Europe au nom « du droit des enfants » (même rhétorique que les anti-IVG). A présent, les « intactivistes » de tous bords tentent de prendre pied un peu partout en Europe, un combat sans doute perdu d’avance. Mais comme avec la calomnie, dans le Barbier de Séville, le mal est fait.

Le Conseil de l’Europe, né en 1949, n’a en tout cas pas été créé pour faire renaître de ses cendres ce symbole mortifère de la chasse aux Juifs.

 

*Photo : Aviel Granov/AP/SIPA. AP21258267_000001.

Le dimanche au soleil

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dimanche travail ferie

dimanche travail ferie

Pour ouvrir le débat sur le travail le dimanche, Nicolas Sarkozy avait lancé avec l’accent faubourien qu’on lui connaît : « Est-ce normal que j’doive faire ouvrir spécialement un boutique de luxe le dimanche pour que Ma’am Obama puisse faire ses courses quand j’la reçois à Paris ? »

Oui, c’est normal. D’ailleurs, est-ce que les boutiques Hermès, Dior ou Chanel sont ouvertes le dimanche à Washington, New York et même à Londres, le temple de la dérégulation ? Bien sûr que non. Pourquoi ? Tout simplement, parce que les riches ne font pas leurs courses le dimanche. Ils se ressourcent en famille dans leur résidence secondaire, jouent au tennis ou au golf, mènent des activités culturelles, voire cultuelles aux Etats-Unis où la pratique religieuse reste vivace. Eh oui, faire ses courses le dimanche est une activité de pauvres, comme l’a très bien montré Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès : c’est le résultat de la confusion progressive du loisir et de la consommation.

Les zones urbaines se structurent aujourd’hui autour de moles (malls en anglais) dont la destination n’est plus très nette : le peuple se rend-il dans des espaces de loisirs pour y acheter de la bimbeloterie ou va-t-il dans des espaces commerciaux pour s’y divertir ? L’espace le plus fréquenté de n’importe quel musée moderne est désormais la boutique de souvenirs, point de passage obligé. Inversement, un centre commercial s’organise aujourd’hui comme un parcours initiatique devant des vitrines (cf. Ikea) qui exposent les nouveautés. Cette tendance trouve son acmé au Louvre où l’espace Carrousel regroupe à la fois de riches boutiques de souvenirs « culturels », un Starbuck’s, des boutiques de luxe et même un Apple store : la Joconde en porte-clé et l’Iphone à consommer en sortant de la visite des collections de l’Égypte ancienne…

L’autre tendance de fond à prendre en compte dans ce débat est ce qu’on a décrit aux Etats-Unis comme « la walmartization de la société ».  France 2 a diffusé cette semaine un reportage qui montre qu’aux Etats-Unis, les Wallmart y sont ouverts 7 jours sur 7, et 24 heures sur 24. Wallmart a tranché depuis de nombreuses années à la fois le débat sur l’ouverture le dimanche et le débat sur le travail de nuit. On peut donc acheter chez Wallmart un paquet de lessive à toute heure du jour et de la nuit ou de la semaine. Les employés y vivent-ils mieux qu’en France ? Certainement pas : les salaires sont en deçà du smic français et il n’est bien sûr pas question de rémunérer les heures de nuit ou du dimanche à un tarif plus élevé. C’est l’employeur qui fixe le planning de chaque employé qui doit s’y soumettre, ou se démettre s’il n’est pas d’accord.

Henry Ford payait bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Sam Walton, le fondateur de Wallmart, a lui choisi de très mal payer ses employés et de mettre la pression sur les producteurs pour réduire les prix de vente ; producteurs qui sont devenus par la force des choses des entreprises chinoises et consommateurs qui sont devenus dans la même tendance des chômeurs. Politique de la demande dans le premier cas, politique de l’offre dans le second. Walton était visionnaire puisque la walmartization de la société est à l’œuvre partout en occident depuis 30 ans.

Le débat français actuel sur l’ouverture le dimanche doit être regardé sous ce double prisme, marchandisation des loisirs d’un côté, paupérisation des consommateurs de l’autre.

Car il ne faut pas s’y tromper : le débat autour du travail le dimanche est un leurre. C’est une mystification à l’égal du slogan sarkozyen « travailler plus pour gagner plus ».  De dérégulation en dérégulation, les employés qui pensent améliorer leur paie en travaillant le dimanche seront les dindons de la farce. Quand il n’y aura plus de règle, ni pour la durée hebdomadaire du travail comme le réclame le Medef, ni pour les jours fériés ou les jours de repos, il n’y aura par définition plus d’exception à la règle, donc plus d’heures supplémentaires payées à un tarif plus élevé. Dans 10 ans, les employés des hypermarchés français ouverts le dimanche travailleront comme chez Wallmart, la nuit ou le jour, le samedi ou le dimanche, mais le plus souvent la nuit et le jour, le samedi et le dimanche pour essayer d’avoir une paie décente. Aux Etats-Unis, les « poor workers » doivent aujourd’hui assumer 2 jobs pour s’en sortir. Un le jour et un le soir ou la nuit.

Car la question centrale est bien celle du niveau de rémunération. Pourquoi certains salariés de supermarchés se disent-ils prêts à travailler le dimanche ? Tout simplement parce qu’ils sont très mal payés la semaine et que leur paie ne leur permet plus de subvenir aux besoins de leur famille, surtout en région parisienne où le coût du logement est prohibitif. Pourquoi, une majorité de citoyens-consommateurs se déclarent-ils en faveur du travail le dimanche ? (on se garde pourtant bien dans ces sondages commandités de leur poser la question « êtes-vous personnellement d’accord pour travailler le dimanche ? » !…) Parce qu’ils s’ennuient à mourir et que la société du spectacle qu’on leur impose ne peut les conduire qu’à se divertir en léchant des vitrines ou s’exposent des marchandises produites à coût toujours plus réduit par des salariés toujours plus précarisés.

Un gouvernement de progrès mettrait la politique de rémunération au cœur du débat. Un gouvernement de progrès ferait une politique de la demande plutôt qu’une politique de l’offre. Un gouvernement de progrès maintiendrait l’organisation de la vie hebdomadaire en 3 temps : 5 jours de travail (bientôt 4), le samedi consacré aux activités commerciales, le dimanche consacré aux activités sportives, culturelles, ludo-éducatives ou spirituelles. Un gouvernement de progrès ferait du travail le dimanche l’exception et non la règle. Un gouvernement de progrès aurait un projet pour refaire du dimanche une journée d’épanouissement individuel et social. Je doute qu’un gouvernement social-libéral le fasse.

J’invite tous ceux que ce débat passionne, à revoir le chef d’œuvre de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. On y comprend que ce qui fait la vie d’un homme repose sur autre chose que l’hyperconsommation dérégulée. Que l’homme est mieux fait pour passer un dimanche à la campagne qu’un dimanche à Auchan…

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21426966_000014.

Travail du dimanche : c’est reparti comme en 1892

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cgt dimanche eglise

cgt dimanche eglise

Depuis quelques jours, la question de l’ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le soir à 21 heures. Au même moment, le tribunal de commerce de Bobigny ordonnait aux enseignes de bricolage Castorama et Leroy Merlin de cesser d’ouvrir leurs magasins le dimanche. Les syndicats, qui ont mulitiplié ces dernières années les actions judiciaires dans ce domaine, crient victoire alors que les salariés, qui précisent qu’ils sont volontaires pour travailler le dimanche ou le soir, craignent désormais pour leurs emplois. Le débat est lancé et chaque camp nous ressert ses arguments. Il ne faut pas attendre une solution du gouvernement: l’exécutif, incapable de trancher,  complètement inaudible à force de cacophonie, n’a rien trouvé de mieux que confier à l’ancien président de La Poste, le controversé Jean-Paul Bailly, une mission consistant à « éclairer les enjeux de l’ouverture de certains commerces le dimanche » et « faire des propositions au gouvernement ». Autant dire qu’on tourne en rond: Jean-Paul Bailly a déjà rédigé un rapport sur le même sujet, en décembre 2007, alors que Nicolas Sarkozy proposait « que les salariés qui veulent travailler le dimanche puissent le faire sur la base de l’accord, du volontariat, qu’ils soient payés le double et que l’on puisse élargir les possibilités de travailler pour créer la croissance« . À l’époque, Jean-Paul Bailly avait conclu non sans une certaine ambiguïté que l’attente des consommateurs avait « changé en profondeur » mais que  « le dimanche [devait] rester un jour différent des autres« . Il ajoutait notamment que le dimanche était un « marqueur historique, culturel et identitaire« .
Séphora, les enseignes de bricolages : les Champs-Élysées ne sont certes pas comparables avec ces immondes verrues commerciales qui poussent à la périphérie des villes. Pourtant, à chaque fois, les syndicats semblent motivés par leur combat contre le libéralisme. Mais au nom de quoi livrent-ils ce combat ? Au nom du progrès ? De la morale ? Ou de la tradition ?  Car, dans ce procès du singe à la française, on ne sait pas très bien qui sont les évolutionnistes et les créationnistes. Quand les syndicats, sans se soucier de ce que veulent réellement les salariés, défendent le repos du seul dimanche, et oublient un peu rapidement les gens qui travaillent le samedi, on se demande s’ils ne puisent pas leur inspiration directement dans la Bible, dans la Genèse et, surtout, dans cette source morale fondamentale que sont les Dix commandements (Exode 20:8-11):
Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.
Les syndicats nous répondront qu’ils luttent contre l’esclavagisme, blablabla. Ils expliqueront que le repos dominical est un droit et, d’ailleurs, qu’il correspond à une tradition culturelle. Or justement, ce n’est pas la première fois qu’ils défendent une certaine idée de la France, de ses traditions mais aussi de sa moralité. Le travail du soir ou du dimanche ne se fait-il pas au détriment du temps familial? Franchement, quel genre de femme a besoin d’acheter du parfum à onze heures du soir? Quant au mécréant qui a besoin d’acheter une perceuse électrique un dimanche matin: il ne pourrait pas s’occuper plutôt de l’éducation de ses mouflets? Ces considérations nous renvoient au dix-neuvième siècle, lorsque les syndicats combattaient le travail nocturne des femmes.

Au XIXème siècle, en effet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans l’industrie et on se demande alors s’il faut leur accorder l’égalité avec les hommes ou bien davantage de protection. Finalement, les femmes sont considérées comme des victimes et on se fera protecteur. Lors de son premier congrès en 1866, la 1ère Internationale pose la question du travail des femmes. Le délégué allemand de la section de Magdebourg soutient que la femme honnête doit trouver un mari qui travaille et qui lui permet ainsi de rester à la maison: selon lui, c’est l’unique remède contre la prostitution. Les proudhoniens Félix-Eugène Chemalé et Henri Tolain, de la section française, proposent quant à eux que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné comme principe de dégénérescence pour la race et un des agents de démoralisation de la classe capitaliste ». La femme, disent-ils, a reçu de la nature des fonctions déterminées; sa place est dans la famille! Ils considèrent que seule une mère peut élever son enfant pendant son premier âge et ils citent des statistiques qui mettent en avant la mortalité des enfants abandonnés aux nourrices ou aux crèches. Leur arguments sont également d’ordre moral: «À elle seule, la mère est capable de donner à l’enfant une éducation morale, de former un honnête homme. D’autre part, la femme est le lien, l’attrait qui retient l’homme à la maison, lui donne l’habitude de l’ordre et de la moralité, adoucit ses moeurs. Telles sont les fonctions, tel est le travail qui incombre à la femme: lui en imposer un autre est une chose mauvaise »[1. Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Librairie Droz, Genève, 1962. 2 volumes, 454 et 499 p.]. La proposition de Chemalé et Tolain contre le travail des femmes est adoptée à la majorité. Quant à Henri Tolain, il est connu pour avoir été, à partir de 1876, le rapporteur de la loi sur les syndicats professionnels.

Plus tard, une loi est votée le 2 novembre 1892 : elle interdit aux femmes, ainsi qu’aux enfants, de travailler entre 21 heures et 5 heures du matin. Conservateurs et révolutionnaires se sont parfaitement entendus pour reprendre les arguments de la 1ère internationale: pour eux, la femme ne peut être séparée de l’enfant qu’elle a porté et qu’elle doit élever. Une femme qui travaille la nuit n’a pas de moralité. De plus, dans une France préoccupée par le déclin de la natalité, le travail des femmes en usine est accusé de les détourner de la maternité. Enfin, la Grande Dépression a entraîné du chômage et le travail des femmes semble alors faire concurrence à celui des hommes. Autant de raisons pour renvoyer les femmes dans leurs foyers. Aux yeux de nos contemporains, la loi de 1892 est évidemment sexiste: en 2000, pour appliquer les directives de Bruxelles qui exigeait « l’égalité homme-femme« , Martine Aubry, alors ministre du Travail, proposa d’autoriser le travail de nuit des femmes dans l’industrie et une loi fut votée en ce sens en 2001. Mais, un peu comme les partisans de la loi de 1892, qui avaient fait appel à des médecins pour expliquer que  “la privation de sommeil est une des plus pénibles que l’on puisse endurer”, les syndicats n’ont pas renoncé et soulignent, étude de l’INSERM à l’appui, que le risque de cancer du sein augmente significativement de 30% chez les femmes travaillant la nuit.
Les débats parlementaires lors du vote de la loi de 1892 sont révélateurs des enjeux qui se cachent aujourd’hui derrière ces histoires de travail nocturne ou dominical. François Deloncle, député républicain opportuniste, s’était alors opposé à l’ajout de quelques articles sur les femmes en couches: “Je ne veux pas que l’on protège la femme après ses couches parce que je suis partisan de la liberté”[2. Jacqueline Laufer et al. « Le travail de nuit des femmes », Travail, genre et sociétés 1/2001 (N° 5), p. 135-160.]. C’est en effet au nom de la liberté que l’on s’oppose à la loi de 1892! Or l’enjeu est là, et l’on comprend soudain que notre gouvernement, tant épris de modernité, soit embarrassé par la question: la modernité est aujourd’hui incarnée par ces libéraux qui réclament l’ouverture des magasins le soir et le dimanche au nom justement de la liberté! Peu importe la tradition. À l’inverse, les syndicats, résolument antilibéraux, se retrouvent obligés de défendre des valeurs… hum… réactionnaires.

Pour le gouvernement, il est difficile de trancher sans être pris dans une contradiction. Certes, ce libéralisme qui réclame l’ouverture des magasins le soir et le dimanche est un libéralisme dogmatique qui croit que la liberté permet de faire n’importe quoi. Il est prêt à tout transformer en marchandise. C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier« . En Europe, il a remplacé les nations par un marché unique. C’est un libéralisme qui n’a aucune culture ni, donc, aucune morale. Il a d’ailleurs dépassé le champ de l’économie pour investir celui du sociétal: n’a-t-on pas vu comment les libéraux soutenaient le mariage pour tous, au risque de saper les fondements de notre civilisation? C’est justement là que la gauche est coincée: elle a trouvé plus moderne qu’elle! Il ne reste donc aux syndicats, et à une certaine gauche, que la seule solution de défendre contre le libéralisme le modèle du dimanche traditionnel, qui est à la fois religieux et familial. Cela les rapproche à la fois des démocrates-chrétiens et des réactionnaires. Aussi, ami syndicaliste, écoute-moi. Abandonne ton marxisme putréfié. Au fond de toi, tu sais bien que ça ne mène nulle part. Tu défends une certaine idée du travail. Une certaine idée de la famille. Tu veux protéger ton pays du libéralisme mondialisé. Rejoins la réaction. Assume enfin le fait d’être réactionnaire. Tu te sentiras mieux. Dimanche prochain, rendez-vous à la messe !

*Photo : WITT/SIPA.00666247_000003.

L’islamophobie est antifrançaise

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claude askolovitch ami

claude askolovitch ami

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala.

Causeur : Tu partages avec tes adversaires la conviction que la France est en train de devenir musulmane. Sauf que pour toi, puisque c’est la réalité, on est prié de l’aimer et de s’y adapter. Sinon, on est « islamophobe » ?

Claude Askolovitch : Je dis que la France devient aussi musulmane ; elle est tempérée, laïque, chrétienne, celte, méditerranéenne, rêveuse, péguyste, pied-noir, fâchée, rebelle, fatiguée, juive, normande, cathare, rouge, bleue, rose, et aussi musulmane.
Et cet « aussi » est perturbant, comme tout ce qui est inédit et puissant à la fois, parce que cette France musulmane se voit, s’impose parfois autant qu’elle se mélange, et parce qu’elle contredit notre expérience historique : le dépérissement du sentiment religieux à mesure que la francité s’installe. Ici, l’islam a émergé après l’« intégration » ; c’est arrivé chez nous, depuis notre société, avec évidemment, aussi, des influences extérieures, mais pas seulement. Une partie de nous est donc musulmane ; des Français installés, insérés, complexes, qui sont musulmans, aussi ; pas seulement « de culture ou d’origine musulmane », mais engagés, croyants, parfois très orthodoxes, intégristes si tu veux… Cela n’en fait pas pour autant des « islamistes » au sens politique, voire sulfureux du terme ; certains oui ; d’autres non. Nous ne parlons pas d’un corps extérieur ou d’une invasion, mais de nous. Il ne s’agit pas d’aimer une réalité, mais de ne pas la nier. Avant d’être éventuellement « islamophobe », la France est tout simplement très malheureuse, tant on lui dit qu’elle doit détester ce qu’elle est devenue.[access capability= »lire_inedits »] Je suggère un autre regard. C’est ce livre.

Nous parlons de « nous », dis-tu. Mais une juxtaposition de « je » ne suffit pas à faire un « nous ».

Sans aucun doute. Le « nous » se construit et se reconstruit chaque jour, et sous nos yeux. Il faut en prendre grand soin. La crise identitaire dont on nous rebat les oreilles n’est pas une pure invention ! Ensuite, il y a ce qu’on en fait. Je m’inscris contre cette détestation de nous-mêmes, cette peur et ce mépris de ce que nous devenons – une société plurielle et parfois conflictuelle – que les « patriotes » ou « laïques » autoproclamés ressassent depuis des années, avec leur France muséifiée qui ne saurait changer sans périr. J’aime mieux mon pays que ces tremblants. Et je m’inquiète de ce qu’ils en font.
Quand le Haut Conseil à l’intégration peut collaborer avec des maniaques qui piochent dans le Coran pour y trouver quelque méchante sourate qui justifierait l’interdiction sociale des femmes portant un foulard et la mise en accusation de nos concitoyens musulmans, on détruit tous les « nous » possibles.

Tu confonds deux niveaux : l’égalité de droit entre tous les individus ne signifie pas que toutes les cultures doivent avoir des droits égaux. Est-ce que ça existe, pour toi, les Français de souche ?

J’en suis, je pense. Et alors ? Juridiquement, je n’ai ni plus ni moins de droit qu’un autre… Intellectuellement, je ne suis ni plus ni moins légitime parce que je serais « de souche »… Sinon, on en arrive à Renaud Camus expliquant que des juifs ne peuvent pas vraiment comprendre la littérature française… Puis théorisant le « grand remplacement » de notre peuple par les musulmans : cohérence parfaite.

Renaud Camus n’a jamais dit ce que tu prétends sur les juifs. Et par ailleurs, l’islam n’est pas arrivé sur une terre vierge. Il y a un passé, une histoire, des références, des traditions.

Nul ne le conteste. Seulement, la France n’est pas une histoire qui s’achève, mais un mouvement.

Certains Français éprouvent un sentiment d’exclusion devant les femmes voilées. Tu es intrigué par la drague, mais une femme voilée ne risque pas de se faire brancher par un « Feuj » ou un « Gaulois »… Ce séparatisme ne te gêne pas ?

Un peu, sans doute. Mais je pense que la drague dépasse les obstacles apparents, si on est motivé ! On peut draguer une bonne sœur, une bimbo, une musulmane voilée, une juive en jupe longue, tout ce que tu veux… Ensuite, si tu m’expliques que les gens engagés religieusement sont plus rétifs à l’exogamie, ce n’est pas nouveau.

Tu t’amuses de la répression sexuelle, mais nombre d’anthropologues pensent qu’elle est au cœur de la crise des sociétés musulmanes. A-t-on le droit de penser que la progression de la pudibonderie musulmane est une régression?

Je ne traite pas de sexualité ou d’amour sur le mode rigolard. Je parle de l’extrême pression que s’infligent des individus au nom de leur foi. Un leader « islamiste », Nabil Ennasri, me confirme que la question sexuelle travaille son groupe. Je ne souris que devant un jeune homme qui a résolu sa colère en se mariant devant un imam, pour enfin mener une vie sexuelle. La pudibonderie, musulmane ou autre, est sans nul doute une régression. Mais je trouve sa version musulmane moins spectaculaire que l’envolée homophobe qui sous-tendait une bonne part des manifestations contre le « mariage pour tous ». On y trouvait d’ailleurs certains de mes personnages, pas tous. Je l’écris.

Rassure-toi, personne ne veut rendre obligatoire la sexualité avant le mariage ! Mais plus sérieusement, avons-nous encore le droit de dire que chez nous, certaines choses ne se font pas (sortir en burqa, cacher sa femme des regards des hommes, marier sa fille de force…) ?

Une chose me gêne dans ta question : tu la poses comme si ces comportements étaient généralisés et dominants chez les musulmans de France, ou chez les musulmans engagés que je rencontre. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Mais à le faire croire, on justifie que la République se cadenasse. Au surplus, le « ça ne se fait pas » est une catégorie politique floue. Il y a le légal et l’illégal, l’intolérable et le juste bizarre. Il est illégal et intolérable de contraindre et de brutaliser son épouse ou ses enfants. On a décidé que sortir en burqa était aussi illégal ; c’est discutable : si un comportement individuel me paraît aberrant, la loi ne s’impose pas forcément.

Tu conviendras que l’identité nationale, c’est aussi la tolérance à la critique. Or, je ne connais pas d’islamophiles placés sous protection policière. Ni d’islamophile traîné en justice pour islamophilie.

Tu connais un islamophile en fragilité professionnelle pour défaut supposé de vertu laïque : moi ! Quand notre sympathique consœur Natacha Polony explique dans Le Figaro – en substance – que je suis un juif haïssant la France et voulant la détruire en utilisant les salafistes pour la punir de Drancy, selon les enseignements de Bernard- Henri Lévy, où sommes-nous ?

J’ai un vrai reproche méthodologique à te faire. Tu essaies de défendre une thèse en empilant les exemples. Tes personnages sont tous diplômés, branchés, modernes. Mais ce que tu ne racontes pas est tout aussi réel. Pas un mot ou presque sur la délinquance, rien sur la haine de la France. Rien sur les menaces ou les violences (contre Charlie Hebdo)…

Je crois que tu mélanges et généralises. La « délinquance » n’est pas « musulmane ». Les « tables à part » ne me paraissent pas être la norme. La « haine de la France » me semble floue.
J’ai plutôt l’impression d’une pénurie d’horreurs sociétales musulmanes, qui force le camp dit « laïque » – du Point au Haut Conseil à l’intégration, en passant par Marianne et toi ! – à retraiter les mêmes exemples, réels, mais rebattus, tel le « pain au chocolat » de Copé. J’assume la dimension empathique de mon livre. J’enquête toujours en immersion, ce qui n’empêche pas de réfléchir et de juger ! J’ai fait de même il y a longtemps sur le FN, et le ferai peut-être demain sur les Identitaires, ou les aviateurs!
Quant à Charlie, on doit le défendre, et on peut le critiquer. Mais quand la Ligue de défense judiciaire des musulmans, nouvellement créée, décide d’attaquer Charlie pour son lancement, elle s’égare et se rend, instantanément odieuse à ceux-là même qu’elle devrait convaincre : il y a assez de victimes réelles de l’islamophobie quotidienne pour ne pas avoir besoin d’un symbole malsain.

Dans le cas de l’islam, tu sembles ignorer l’emprise du groupe sur les individus : dans certaines cités, on ne peut pas fumer pendant le ramadan ni s’habiller en minijupe. Or, jusque-là, les individus échappaient au groupe pour s’intégrer à la France.

La pression machiste dans les cités ou ailleurs préexistait à l’avancée de l’islam. Et les zones de non-droit ne sont pas exclusivement « musulmanes ». Tu sais, j’ai rencontré de vrais individus intéressants : ces musulmans engagés et français dont nul ne parle et à qui nul ne s’adresse, puisque seuls les voyous passionnent. C’est plutôt toi qui nies l’individualité des musulmans orthodoxes, avec tes amalgames !

Nous y voilà ! Ton empathie pour tes musulmans engagés n’a d’égale que ton antipathie pour ces islamophobes qui ont peur de voir disparaître la France qu’ils aimaient. N’ont-ils pas quelques raisons d’avoir peur ? Est-ce que cette peur ne mériterait pas un tout petit peu de ton empathie ?

Je ne dis pas une seconde qu’un Français perturbé par tout ce qui change ne devrait pas l’être. Je dis en revanche que ceux qui lui disent que rien ne pourrait changer, et qu’il est légitime de haïr, et que nous disparaissons, et qu’il faut partir en guerre, sont des salauds, ou des inconscients, et des pousse-au-crime : de véritables anti-français, pour le coup.

On t’objectera que, quand le préfet Érignac a été tué, des dizaines de milliers de Corses ont défilé pour dire : « Pas en mon nom ! » Il se trouve que Mohamed Merah, Ben Laden et bien d’autres se réclament de la même religion que tes sympathiques amis salafistes. Du coup, je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’infamant à demander à cette majorité (un peu trop), silencieuse de nous rassurer.

Je crois que l’injonction faite aux musulmans de France de manifester contre le terrorisme est plutôt une assignation à culpabilité. Ce qui terrifiait les Corses, c’était ce que leur société avait produit, ce que le renouveau culturel, la renaissance corse, avaient enfanté… Les musulmans de France ne sont pas une société, ni un groupe, ni une antenne de l’Oumma [communauté des croyants] sur notre sol, mais des Français, à qui je ne demande rien d’autre plus qu’à toi.
Mon ami salafiste, comme tu dis, déteste la violence et les violents, et d’autant plus qu’ils se réclament de l’islam. Il le dit publiquement. Comme plein de gens.
Quant aux imbéciles qui vantent Merah, ou aux salauds qui les y incitent, ou aux criminels qui veulent les entraîner à sa suite, il faut les traiter en imbéciles, en salauds et en criminels, à chacun sa place, sans état d’âme. Mais les musulmans de France n’en sont pas collectivement responsables ou comptables.

Il y a vingt ans, l’idée que la France pouvait et devait fabriquer des Français nous aurait rassemblés. Que s’est-il passé ? Pourquoi considères-tu aujourd’hui qu’il est islamophobe de demander qu’à Rome, on fasse un petit peu comme les Romains… ?

Ni toi ni moi ne sommes romains. Et les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français. Nous divergeons ici. C’est la preuve, tu as raison, que les temps ont changé et ont séparé les antiracistes des temps heureux.

As -tu conscience que tu risques de nourrir l’islamophobie que tu veux combattre ? Ce n’est pas une raison pour condamner ton livre, mais je crois que Marine Le Pen va l’adorer, qui se réjouit de l’islamisation…

Je crois que Marine Le Pen préfère les pétitions de mes amis de Marianne, qui demandent l’interdiction professionnelle des femmes voilées dans les crèches à ce que j’écris.
Elle préfère la description absurde et apocalyptique de la société française que produit, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, à ma vision d’une France optimiste, fluide et contradictoire Par ailleurs, je constate avec regret que l’islamophobie n’a pas été inventée par l’extrême droite, mais portée, en grande partie, par le camp progressiste et républicain, à force de peurs et de bonnes intentions perverties. Ce qui me terrifie politiquement, c’est que l’islam en France est le sujet qui aura permis à Le Pen de parler, en gros, comme Lévy, Finkielkraut, Chevènement, Copé, Valls, Giesbert, Badinter ou Glavany… De cette rencontre baroque, involontaire mais réelle, naît un malheur français. Le malheur de tous les Français.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

*Photo : WITT/SIPA. 00616939_000008.

Quoi de neuf ? Péguy !

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C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures sauces. Surtout quand le pot a cessé de servir depuis longtemps et que la sauce est, elle, d’une recette neuve. Alors que le temps politique se prête aux simplifications les plus extrêmes, que le peuple balance entre un jacobinisme rassurant et un post-capitalisme entêtant, qu’entre les puissances d’argent et les puissances d’Etat toute autre puissance semble avoir disparu, la noble tâche que s’assigne à contretemps le Cercle Charles Péguy, celle de la reformation d’une élite libre pour demain, paraîtra une gageure. Sous le signe des pensées personnalistes, fédéralistes, le jeune Cercle parisien qui reprend l’héritage de celui qui à Lyon il y a cinquante ans fit les grandes heures de la « démocratie-chrétienne », à une époque où ce terme signifiait encore quelque chose, tente de repenser la politique à nouveaux frais, refusant les pseudo-sens de l’histoire qui, de déclins en chocs des civilisation, n’imagine plus la France que sous les espèces d’une coquille de noix ballottée dans les flots de la mondialisation féroce.

S’il assume le terme de droite, le Cercle Charles Péguy entend surtout par là qu’il reste plus que jamais à définir, à l’opposé d’une gauche libérale-libertaire et de tous les monstres froids, Etat, argent, technique, que l’époque vénère comme des idoles. Jeudi 10 octobre à 18h30, à la Mairie du Vème arrondissement de Paris, les jeunes gens qui l’inaugureront sous le patronage de quelques figures de la politique ou de l’esprit, feront leurs ces mots de Péguy :

« Dans les anciens mondes, sous les anciens régimes,  d’autres puissances de force balançaient à la fois et cette puissance de force qu’est l’argent et les puissances d’esprit. Et il y en avait assez, parce que le monde était riche de puissances. Puissances d’armes et surtout puissances de race; puissance du poing, puissance du gantelet, puissance de la dague, puissance de la tradition, elle-même demi-intellectuelle ou spirituelle, puissance de tant de rythmes qui battaient tant de cœurs,  puissances de tant de vies qui battaient leur mesure,  puissances de tant de corps qui n’étaient point asservis,  puissances de la hiérarchie, elles-mêmes demi-intellectuelles ou demi-spirituelles, puissances de la cité, puissances de la commune, puissances civiques, puissances  de la communauté, demi temporelles et demi d’esprit,  puissance nautique (Athènes) ou puissance de chevalerie, et sur tout puissances de la race, alors les plus fortes  de toutes, et les plus belles, puissances réellement  dynastiques, dynasties des rois, dynasties des grands, dynasties des gueux, toutes également dynastiques,  tout le monde alors était dynaste, une infinité de belles  et fortes puissances de force, à la limite toutes temporelles et de là indéfiniment dégradées en puissances qui devenaient en une indéfinité de graduations spiritualisées, une indéfinité de puissances de force ou de  demi-force à la fois luttaient ou pactisaient et se combattaient entre elles, et ainsi doublement se balançaient, et à la fois tantôt luttaient contre les puissances d’esprit,  ou pactisaient et se mariaient plus ou moins avec elles.  Il en résultait dans les anciens mondes et sous les  anciens régimes une sorte d’équilibre instable qui était perpétuellement à rétablir, à renouveler, à réinventer, à refaire, mais qui, de fait, se rétablissait, se renouvelait presque toujours, qui réussissait presque toujours à se  réinventer. Il se refaisait. »

Cercle Charles Péguy, jeudi 10 octobre, 18h30, Paris, Mairie du Vème arrondissement, entrée libre.

Renseignements ici.

 

François Fillon, seule chance de la droite courageuse

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francois fillon valeurs actuelles

francois fillon valeurs actuelles

On peut se moquer tant qu’on voudra mais ce qui vient d’éclater entre Nicolas Sarkozy et François Fillon n’est pas la guerre. Seulement la montée d’une espérance. D’autant plus urgente et nécessaire que l’opposition médiocre de la droite encore sarkozyste, la faiblesse et la seule bonne volonté du pouvoir socialiste, le désastre prévisible de la politique pénale annoncée et, en lien, l’ascension populaire et sondagière apparemment irrésistible du FN vont confronter notre pays à d’extrêmes difficultés, plus préoccupantes encore, voire insolubles, que celles d’aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy n’a pas été déclaré innocent par les juges et son excellent avocat, maître Thierry Herzog, en dépit du rôle ingrat qui lui a été confié, le sait mieux que personne. Là où le parquet de Bordeaux avait requis un non-lieu pour absence de charges, les magistrats instructeurs l’ont ordonné à cause de l’insuffisance de celles-ci. L’articulation de leur pensée, claire et cohérente, justifie, malgré le défaut d’une innocence irréfutable, l’ordonnance de non-lieu qui tire les conséquences de la ténuité des charges (Le Monde, Mediapart). Edwy Plenel a raison et Jean-Michel Aphatie a tort (Canal +). Nicolas Sarkozy se méprend délibérément, profitant d’une opportunité judiciaire ambiguë pour en faire une victoire politique. Sa déclaration sur sa page Facebook est – j’ai le devoir à nouveau de le signaler – le comble de l’indécence quand l’ancien président de la République prétend nous faire compatir à des avanies dont il a été peu ou prou le responsable et sans commune mesure avec celles de vrais et modestes sinistrés judiciaires. Les appréciations enthousiastes de ses amis si compétents pour la justice et intègres – les Balkany, Edouard Balladur notamment – devraient l’inquiéter plus que le réjouir.

Je persiste au risque de la dérision : François Fillon, aujourd’hui, représente la seule chance d’une droite de tenue, courageuse et honorable.

Il faut l’écouter et le lire avant de continuer à déverser sur lui critiques et, pire, mépris comme s’il avait été l’inspirateur du quinquennat précédent dont il a été à mon grand regret, de son fait, un Premier ministre renouvelé.

« Je suis mieux placé que Nicolas Sarkozy pour l’emporter en 2017… Il est très difficile de revenir quand on a été battu… Quand on perd une élection, il est impossible de dire qu’on a fait une bonne campagne… Quand on perd une élection, on doit se remettre en cause, sinon c’est un bras d’honneur aux Français… » (Valeurs Actuelles)

Banalités, évidences, pensera-t-on confortablement parce qu’enfin la vérité a été proférée par ses soins. Il n’est même pas utile de souligner qu’après sa défaite, Nicolas Sarkozy a passé le flambeau à François Fillon, ce qui équivalait de sa part à un retrait définitif, et qu’il a trahi cet engagement (JDD). Ce n’était pas la première fois que Sarkozy faisait fi de ce qu’il avait promis : Charles Pasqua, Jacques Chirac ou Dominique de Villepin, pour le CPE, avaient déjà pu apprécier sa fidélité toute relative.

Se gausser de l’assurance de François Fillon persuadé d’être « le mieux placé pour 2017 » serait également ridicule. Ce n’est pas lui qui a été défait en 2012, ce n’est pas lui non plus qui vient de bénéficier d’un non-lieu justifié mais peu glorieux, ce n’est pas lui qui traîne à ses basques d’homme public une série de casseroles qui, pour être implicites faute d’incrimination judiciaire pour l’instant, feraient mauvais genre pour un candidat nous ayant déjà fait subir durant cinq ans sa conception de la République et de la présidence de celle-ci.

Je vais bien sûr avoir droit au reproche lassant de haïr Nicolas Sarkozy alors que mêlé à des considérations personnelles, il y a d’abord le souci, je l’admets obsessionnel, de ne me plus me faire flouer, et la France avec moi pour ceux qui me comprennent. Rien ne serait pire que son retour dans une compétition pour laquelle, avec son ami inféodé et intéressé Jean-François Copé, il trouverait bien le moyen de piper les dés.

Qu’on arrête aussi de faire preuve d’une condescendance amusée ou attristée à l’égard de François Fillon, en particulier à l’UMP où, paraît-il, il n’y aurait que de forts caractères et des paroles libres. Alors que pour la première fois véritablement – il ne s’agit plus de raffarinades enrobées ou de dénonciations si soft qu’elles font rentrer les compliments par la fenêtre après avoir semblé les faire sortir par la porte – il est proclamé nettement, face à Nicolas Sarkozy, qu’il a été défait parce que sa campagne avait été mauvaise, qu’il n’est plus légitime à cause de cela et qu’il a une personnalité non seulement inapte à la remise en cause mais arrogante au point, après son non-lieu, de se vanter d’être unique à droite. Ces âmes trempées – de Juppé à Guaino – jugeant Fillon si faible, si effacé, si lisse, je ne les ai jamais entendues durant cinq ans et depuis 2012, elles n’ont jamais été audacieuses au point de quitter leur inconditionnalité craintive et leur hypocrisie politique. Elles ont attendu qu’un autre dise tout haut ce qu’elles remâchaient tout bas.

François Fillon, lui, en effet et sans tergiverser, énonce cette dure vérité que le roi est nu. Il fallait répéter cette conclusion amère et lucide puisque la victoire de François Hollande n’avait pas suffi à battre en brèche l’idée jamais discutée à l’UMP, globalement si lâche, du caractère irremplaçable de ce chef que la République avait renvoyé. Il est vrai que le gouvernement socialiste, depuis le mois de mai 2012, a tout fait pour favoriser cette illusion chez Nicolas Sarkozy. A force d’être mauvais, il l’a confirmé dans sa vanité d’avoir été bon, voire exceptionnel.

Entendre François Fillon, aujourd’hui, – sans doute à la fois par exigence personnelle, envie, enfin, de sortir ce qu’il a sur le coeur et sur l’esprit et désir d’être la voix de tous ceux qui n’en peuvent plus de voir la droite se rabougrir aussi voluptueusement autour d’un vaincu qui bloque, par tactique, la pensée, la réflexion et la rénovation de son camp – est un bonheur. Il n’était que temps de proférer ces brutalités démocratiques puisque Nicolas Sarkozy ne connaît qu’une cause : la sienne, dans une autarcie même dépouillée de toute aura. Le de Gaulle du cap Nègre, dont la France aurait un besoin absolu, passe mal.

Nicolas Sarkozy, au propre et au figuré, a fait plus d’un bras d’honneur dans sa vie.

François Fillon, courtoisement, lui en a fait un et c’est doux, bon et riche d’avenir s’il ne se contente pas de croire en son destin mais s’il l’impose, s’il s’impose.

*Photo : Fayolle Pascal/SIPA. 00664438_000013.

L’agrégation d’histoire en voie de désagrégation

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histoire agreg capes

histoire agreg capes

À qui appartient l’agrégation d’histoire ? Concours de recrutement des enseignants du secondaire, il est également un critère majeur de recrutement des professeurs de classes préparatoires et l’un des éléments pris en compte pour l’entrée dans le supérieur. On comprend aisément que les Inspecteurs Généraux, qui dépendent du ministère de l’Éducation Nationale, et les enseignants-chercheurs, qui sont rattachés à celui de l’Enseignement Supérieur, veuillent détenir les rênes de ce concours de haut niveau. Mais il faut bien admettre que seuls les enseignants-chercheurs ont les compétences nécessaires pour évaluer les candidats sur des programmes très exigeants sur le plan scientifique. Il est donc naturel que le président du jury soit issu des universités, car c’est lui qui pilote le concours. Comme à chaque changement de présidence, les enseignants-chercheurs avaient proposé la nomination d’un professeur d’université à la tête du jury.

Or, cette fois-ci, le ministère a décidé d’imposer un Inspecteur Général, Yves Poncelet, comme président du jury. Les enseignants-chercheurs qui composaient le jury ont immédiatement démissionné, mettant à exécution la menace qu’ils avaient brandie en juillet dernier en cas de nomination autoritaire. Prévue le 28 septembre, la réunion de « concertation », organisée aux frais du contribuable par Yves Poncelet fut un véritable fiasco. Yves Poncelet risque bien de se trouver seul, ou presque, pour corriger les copies et interroger les candidats… Autant, dans ces conditions, que ce nouveau président jette l’éponge de lui-même plutôt que de constituer un jury « inavouable » !

Si les enseignants-chercheurs redoutent tant la mise sous tutelle de l’agrégation par les Inspecteurs Généraux, c’est surtout en raison du contexte. Depuis plusieurs années, on assiste en effet à une offensive tous azimuts pour transformer l’enseignement de l’histoire. On se souvient des tentatives du pouvoir chiraquien pour imposer son opinion sur le « rôle positif de la colonisation ». La crainte est toujours très vive de voir les fonctionnaires et les technocrates du Ministère s’immiscer dans le recrutement des enseignants.

Quelques innovations « pédagogiques » ont récemment vu le jour. Oui, cette superbe « pédagogie » dont on rebattait les oreilles des enseignants stagiaires dans les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres), réapparus cette année sous le nom d’ESPE (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Les IUFM se sont taillé une belle réputation par leur raffinement lexical. Devinette : qu’est-ce qu’une « évaluation sommative » ? C’est le contrôle. Et « l’interface scripturo-multispectrale » ? Le tableau blanc.

On a fait disparaître des programmes scolaires la chronologie afin de privilégier l’approche thématique. En d’autres termes, on étudie les « guerres » avant les « totalitarismes », ce qui revient à examiner la Seconde Guerre Mondiale avant de travailler sur le nazisme. Le ministre est heureusement revenu sur cette aberration, qui est un malheureux héritage du précédent gouvernement.

Cependant, la réforme des épreuves du CAPES d’histoire-géographie a de quoi laisser perplexes les enseignants du supérieur qui préparent les étudiants à ce concours. Autant dire que l’on n’y comprend rien. Ce concours, qui bénéficie notamment de la participation des enseignants-chercheurs acceptant de corriger les copies, est entièrement placé sous la coupe des Inspecteurs Généraux. Les nouvelles épreuves du CAPES visent à recruter de bons « pédagogues », entendez des gens qui sauraient transmettre un message (peu importe le contenu). Les connaissances comptent à peine, en particulier pour les deux épreuves orales telles que prévues à partir de 2014. Si vous savez parler, vous savez enseigner. Comment s’étonner alors que le niveau des élèves baisse ?

On peut toujours donner mille et une assurances que rien ne changera avec la nomination d’un Inspecteur Général comme président du jury de l’agrégation. Promis, juré, craché, on ne touche à rien. Mais alors pourquoi le ministère tient-il tant à l’imposer ? Que faut-il redouter ? Est-ce un nouveau cheval de Troie ?

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 20090211.

Asko contre Dupont-Lajoie

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claude askolovitch finkielkraut islam

claude askolovitch finkielkraut islam

« Dans la vraie France, la norme musulmane a pris ses quartiers. » Nul ne pourra accuser Claude Askolovitch de déni de réalité. Parti à la rencontre de la France des steaks frites halal, le journaliste itinérant décrit un pays réel où le voile prospère, où les boucheries musulmanes et les lieux de prière se multiplient. Ses conversations avec des dizaines de Français musulmans engagés − rappeurs, militants politiques, patrons de PME ou universitaires − lui ont inspiré un pamphlet contre l’« islamophobie » des élites. Asko dépeint ainsi une France certes islamisée, mais pas dénaturée (!) dont notre vieille République, « rétive à la différence et aux transgressions », brimerait les élans créateurs.

À en croire ce libéral de gauche, les musulmans d’aujourd’hui subiraient en effet le contrecoup de l’émancipation des juifs au début du XIXe siècle. Un épisode historique érigé en mythe par les zélotes de l’assimilation, qui somment les musulmans de le rejouer. Il est vrai que sa critique d’un mythe républicain devenu inopérant dans cette nouvelle France fait souvent mouche. Mais les conclusions qu’il tire de ce qu’il voit sont pour le moins critiquables. Et parfois proprement hallucinantes.[access capability= »lire_inedits »]

Salafistes ou admirateurs de Tariq Ramadan, les amis musulmans d’Asko – tous sunnites, au fait : chiites, pas Français ? – ressassent ad nauseam la même rengaine victimaire : Nous sommes issus d’une religion qui a beaucoup souffert. À lire l’ancienne plume de L’Obs (et de pas mal d’excellents journaux), nous aurions le choix entre l’assimilation intégrale des derniers venus (impossible à l’évidence, à supposer qu’elle soit souhaitable) et l’adaptation à leurs exigences – prix bien modéré pour nos turpitudes passées. La France coupable doit passer à la caisse. Nous n’avons pas les mêmes amis : je connais bien des Français musulmans de souche récente qui aiment la France, son histoire et sa culture et n’ont nullement besoin de sombrer dans le ressentiment pour conserver leur identité d’origine.

Attentif aux dérapages antisémites, Asko tique à peine lorsqu’un imam « féministe » proche des Frères musulmans encense le cheikh Qardawi, ce « vieillard ouvert […], drôle, qui parle aux gens, simple d’accès ». Aux non-initiés, apprenons que ce clerc égyptien installé au Qatar délivre ses prêches sur Al-Jazira. On ne sait s’il entrera dans l’Histoire pour avoir rendu licites la fellation et le cunnilingus ou pour ses appels répétés au meurtre des juifs « impies » et, plus récemment, des « apostats » alaouites en Syrie. Un vieillard « ouvert » et « drôle », vous dit-on.

Mais parlons chiffons, thème omniprésent dans le livre, les restrictions au port du voile étant considérées par l’auteur et ses personnages comme atrocement liberticides. Pour avoir roulé ma bosse entre Tunis et Damas, je sais que les jeunes femmes couvertes du hijab sont rarement manipulées par leurs parents et grands frères – je n’en dirais pas autant de la burqa ou du niqab, qui soustraient les femmes à la vie en communauté. Je sais aussi que, voile ou pas, ça drague sec, comme l’observe Asko, interloqué à la fois par l’abstinence et par la sexualité à la carte (le « mariage d’un soir », abondamment pratiqué) des jeunes gens qu’il questionne à tout-va… Comme notre héraut du combat anti-islamophobe, et au risque de froisser la patronne (et de faire hurler Alain Finkielkraut), je pense que la laïcité n’est pas une « valeur en soi ». En conséquence, j’estime que le port du voile à l’école et dans la fonction publique devrait relever du strict choix individuel. Sauf que je ne me proclame pas (ou plus) républicain et de gauche. Or, c’est ce que fait notre homme, alors même qu’il taille en pièces le modèle uniformisateur qui est l’humus de cette double famille de pensée.

Eh oui, gare à la schizophrénie ! Lorsqu’il discute avec Yassine Ayari, apparatchik franco-tunisien des Verts en banlieue parisienne « ici démocrate et révolté, mais là-bas […] un revanchard culturel », Askolovitch, sans s’en rendre compte, confirme les thèses d’Alain Finkielkraut sur le « deux poids-deux mesures » identitaire. On dirait que ces deux-là ne vivent pas dans le même monde, en tout cas qu’ils ne regardent pas la même télé : le premier voit des élites égarées par l’islamophobie quand le second leur prête une sorte de complaisance nourrie par le « romantisme pour les autres » pour les uns et l’« oïkophobie » (la détestation de la mère patrie) pour les autres[3. Mais Yassine n’est pas un cas isolé. 40% des Tunisiens de France ont voté Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante, un chiffre qui dépasse le score du parti islamiste sur ses propres terres. Et l’immense majorité d’entre eux avaient vraisemblablement offert leur suffrage à François Hollande quelques mois plus tôt.]. Or, Yassine, islamo-nationaliste à Tunis, gaucho-mondialiste à Paris, est précisément un concentré paradoxal de ces deux sources. La mansuétude d’une certaine gauche envers l’islamisme a failli propulser cet écologiste au sein du gouvernement tunisien dominé par Ennahda, avec en prime la bénédiction de Cécile Duflot3 ! Askolovitch met la contradiction sur le compte de la blessure identitaire. C’est qu’en réalité, comme Yassine, il confond enracinement et adhésion au Code civil, égalité juridique et appartenance symbolique, la citoyenneté se manifestant au bout du compte par un interminable cahier de doléances : ainsi la France est-elle remise en jeu par un plébiscite de chaque jour − Renan est pris à revers. Cette idée de la nation fait fi du legs culturel et historique que tout un chacun doit intégrer, fût-il musulman, juif, chrétien ou zoroastrien.

Au comble de l’aveuglement, Asko frise le lepénisme inversé lorsqu’il brosse le portrait d’une France coupée en deux, entre métissés polyglottes d’un côté, beaufs hallucinés de l’arrière-monde gaulois de l’autre : l’ami ne sait plus où il habite – par manque non pas d’intelligence mais de rigueur intellectuelle. Sautillant dans un invraisemblable fatras idéologique, il exalte le multiculturalisme sans le définir, loue une diversité qu’il amalgame à tort avec le métissage et met en pièces une « islamophobie » qu’il ne distingue pas de la légitime critique de la religion.

À considérer l’islamisation comme un fait naturel et inexorable et à se psalmodier qu’« ils sont français et n’ont donc pas à s’intégrer », il réalise l’exploit de ne pas questionner une seule fois l’immigration massive qui explique la présence de millions de musulmans sur le territoire français. Des changements démographiques de cette ampleur, encouragés par les besoins en piétaille du capitalisme de papa, ne pouvaient être qu’un système à dissoudre les peuples. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les flux d’immigrés échoués sur la banquise française étaient venus de Birmanie, l’opinion s’interrogerait sur la construction de pagodes, la formation des bonzes et leur prosélytisme dans nos banlieues.

Mais peut-être sommes-nous tous victimes d’aveuglements contraires. Car derrière le regain spectaculaire de la piété mahométane (et des autres, du reste), on ne voit pas la lente mais sûre érosion des identités. S’il ne le sait pas, Askolovitch le sent, qui prédit des destinées de professionnels de la politique et de la finance à ses compagnons de route d’un livre, adeptes d’un islam de marché folklorisé. « Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu’à leur père », écrivait Debord[4. Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.]. Je vous l’accorde, cela ne consolera guère les millions de Français convaincus que seule l’immigration musulmane menace un pays qu’eux-mêmes, peut-être, ne savent plus aimer.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, 2013.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_00000.

Le Sida ne sera pas la peste noire du XXIe siècle

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La possibilité d’une catastrophe fait toujours plus de bruit que les succès de sa prévention. Depuis vingt ans, les discours publics nous abreuvent de prophéties sinistres. Mais pas une seule n’a réussi ne serait-ce qu’à faire semblant de menacer la race humaine. En 2005, l’ONU avertit que 150 millions d’humains pourraient périr de la grippe H5N1. Des précautions furent prises et on compta finalement 400 morts. Pendant l’épizootie de la vache folle, quand 2,5 millions de bovins furent abattus au Royaume-Uni, un éminent savant annonça à la BBC qu’on devait se préparer à des centaines de milliers de morts de la maladie de Creutzfeld-Jacob. À ce jour, on en recense 204 dans le monde.

Par contraste, le SIDA a enlevé 35 millions de vies depuis son apparition. Mais ça aurait pu être pire. En 2002, le président d’une association respectée de lutte contre le SIDA prédisait que « le SIDA surpassera la peste noire comme la pire pandémie mondiale ». La même année, une agence gouvernementale américaine annonça la mort dans dix ans d’un quart de la population de l’Afrique Australe. Au lieu de cela, les compagnies pharmaceutiques, les églises, les associations humanitaires et (même) les gouvernements ont changé le cours de l’histoire. L’ONU dit maintenant qu’une génération sans SIDA est « non seulement possible, mais imminente ».

ONUSIDA, l’agence responsable de la lutte mondiale contre le VIH, prévoit dans son dernier rapport que l’épidémie sera très vraisemblablement finie en 2030. Cela ne signifie pas que la maladie sera éradiquée (comme la variole en 1979 ou la peste bovine en 2011), mais que les transmissions du VIH et les décès du SIDA auront chuté à des niveaux assez bas pour ne plus constituer qu’un problème chronique de santé publique, et non plus une épidémie.

D’ores et déjà, le nombre de décès dus au SIDA a diminué d’un tiers depuis le pic de 2,3 millions en 2005. Le nombre de nouvelles contaminations est à la moitié de son niveau de l’an 2000, et le nombre de personnes vivant avec le virus n’a quasiment pas changé. On estime que 14 millions d’années de vie ont été sauvées par les traitements durant la dernière décennie, et que 900 000 vies ont été épargnées rien que l’an dernier. L’ONU peut être fière de son travail : elle n’est jamais aussi efficace que quand elle coordonne des efforts internationaux pour éradiquer des maladies.

En attendant de trouver un vaccin contre le SIDA, les laboratoires ont développé des médicaments antirétroviraux qui suppriment l’infection et réduisent drastiquement les risques de transmission. Les infections d’enfants par le VIH ont pratiquement disparu des pays riches. Nous avons aussi considérablement amélioré le traitement des infections secondaires comme la tuberculose, qui entraînent la mort. Il y dix ans, 100 000 personnes étaient traitées ; on en dénombre aujourd’hui huit millions.

En plus de la bataille médicale contre le VIH, il faut saluer les mesures comportementales destinées à réduire l’infection. Certes, on a parfois assisté à une lutte idéologique entre abstinents et libertaires. Mais les efforts internationaux ont remporté un tel succès parce qu’ils n’ont pas privilégié un camp sur l’autre. Ils ont combiné une large variété d’approches, depuis les campagnes d’abstinence jusqu’à l’utilitarisme brutal des distributions de seringues propres aux toxicomanes.

Bien sûr, le meilleur moyen de ne pas mourir d’une maladie sexuellement transmissible est de s’abstenir de relations sexuelles. On peut en sourire, mais le rapport d’ONUSIDA loue le travail des agences catholiques, souvent méprisées dans ce domaine. Mais le combat contre le SIDA a rencontré un tel succès parce qu’il se contente de réduire les risques encourus par ceux qui ne veulent changer radicalement de comportement.

Le gouvernement français donne chaque année 360 millions d’euros à l’une des meilleures ONG internationales, le Fonds Mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme. Quand on connaît les gaspillages de l’aide publique au développement, il est encourageant de voir l’argent des contribuables enfin dépensé pour une bonne cause. Le combat contre la malaria se déroule presque aussi bien que celui contre le SIDA : le nombre de morts a reculé de 20% depuis son sommet de 2004. Le Fonds Mondial achète des médicaments pour l’Afrique, mais l’efficacité de l’industrie pharmaceutique est un facteur aussi important que la philanthropie : un programme américain d’antirétroviraux soigne désormais deux fois plus de malades qu’il y a quatre ans, simplement par la baisse du prix des médicaments.

L’alliance de la science, de l’industrie, du capitalisme globalisé et de la philanthropie a donc fait bien plus contre les plus grands ennemis de l’humanité que ce qu’on croyait même possible. Comme la violence en Syrie nous le rappelle, il y a encore bien des choses qui ne tournent pas rond dans le monde. Mais elles sont largement dépassées par celles qui vont bien.

Pourquoi Valls est-il si populaire ?

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manuel valls duflot

manuel valls duflot

La Vallsmania prend des proportions inattendues : le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une cote de popularité à faire pâlir de jalousie le Président de la République et le Premier ministre. En deux ans, Valls est passé de lanterne rouge à la primaire socialiste[1. Avec 5% des voix, Valls était arrivé bon dernier socialiste à la primaire, juste devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet.] à star médiatique. L’interview qu’a récemment accordée son épouse, la violoniste Anne Gravoin, à un journal espagnol en témoigne. Elle a commenté en ces termes le sondage indiquant que 20% des Françaises aimeraient vivre une aventure torride avec Manuel Valls : « Manuel le mérite, ça et bien plus encore. Maintenant, de nombreuses femmes veulent coucher avec lui, mon grand amour.»  Baisers sous l’objectif des caméras, Manuel et Anne nous la jouent Nico et Cécilia pour trouver la route de l’Elysée. Ces histoires-là finissent mal, en général.

Nous ne nions pas que Manuel Valls ait un certain talent. Son rôle auprès du candidat François Hollande est essentiel, aussi avions-nous conseillé à ce dernier de le nommer à Matignon, plutôt que de désigner le pâle Ayrault. De même, il a endossé avec maëstria les habits de premier flic de France,mi-Chevènement, mi-Sarkozy, ce qui a eu l’heur de plaire aux Français. Mais tout le talent, le savoir-faire, et la science de la com’ de Manuel Valls ne suffisent pas à expliquer ses excellents sondages – il est tout de même le seul membre de l’exécutif à séduire plus de la moitié des personnes interrogées ! Il y a autre chose. Cette autre chose, c’est le fait d’être attaqué en permanence par des personnalités que les Français détestent. Les Français ne veulent pas de la loi pénale de Christiane Taubira, ils apprécient donc que Manuel Valls le fasse savoir. Harlem Désir, les Verts conspuent Manuel Valls après ses propos sur le regroupement familial ; les Français prennent la défense du ministre de l’Intérieur. Enfin, Duflot accuse son collègue d’attenter au pacte républicain, laisse son compagnon traiter le ministre de raciste, et le voilà un peu plus haut dans les sondages. Tout se passe comme si nombre de Français se disaient, à chaque fois que Valls est attaqué par un membre de la majorité : «  Un homme critiqué par ces gens-là ne peut pas être foncièrement mauvais ». Evidemment, il en joue et il a bien raison. Mais si ses adversaires se taisaient, sa popularité ne serait pas si grande, car ses résultats sur le front de la sécurité ne sont guère meilleurs que les performances de Moscovici sur le front économique ou les réalisations de Montebourg sur le front industriel.

François Hollande, s’il veut chaparder un peu de popularité à son jeune et ambitieux ministre, dispose de deux solutions. La première serait de le nommer carrément premier ministre. La seconde serait de virer Duflot et d’abandonner la loi pénale de Taubira. Valls gagnerait idéologiquement mais serait privé de ses deux faire-valoir les plus efficaces. Et les sondages remercieraient vite le Président. Un spin doctor avisé parviendra-t-il à convaincre François Hollande de prendre les décisions qui s’imposent ? S’il n’y avait que sa communication… L’autorité de sa fonction est également en cause. Et c’est bien plus grave. Pour le pays, surtout.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.