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Fillon au-delà des petites phrases ?

fillon fn sarkozy

François Fillon est actuellement investi des espoirs de la droite déçue par Nicolas Sarkozy. Avec son honnêteté intellectuelle et sa liberté de ton habituelle, Philippe Bilger vient de faire de l’avenir de François Fillon une question d’ « espérance ». Sur ce point nous le comprenons, non que nous pensions que cette espérance soit fondée en raison (l’espérance n’ayant d’ailleurs pas forcément besoin d’un tel fondement)  mais parce que nous pensons comme Philippe Bilger qu’aucun autre homme politique à droite, parmi ceux qui ont actuellement l’envergure d’une candidature en 2017, ne donne les signes d’un quelconque renouveau. Or c’est bien de signes dont l’espérance a besoin et dont elle se nourrit. Fillon vient en effet d’en émettre plusieurs en direction d’une réaffirmation des principes de la souveraineté nationale, semblant ainsi renouer avec une inspiration séguiniste et gaullienne.  D’une part en promettant de revenir sur les 35 heures, instrument de la non-compétitivité française, ainsi que sur l’automaticité du regroupement familial, instrument de la désassimilation, d’autre part en réaffirmant dans la crise syrienne des principes essentiels de « realpolitik », contre l’humanitarisme abstrait de la diplomatie fabiusienne, enfin en se démarquant de la stratégie stupide pour la droite du front républicain, pour se déclarer en faveur d’un pragmatisme non sectaire ménageant des accords futurs avec le FN.

Mais l’espérance est-elle bien ce dont l’homme politique, fût-il homme d’Etat, a besoin, de la part d’élites et d’intellectuels qui le soutiennent ? N’a-t-il pas besoin au contraire d’un premier cercle qui le mette à l’épreuve, et d’une confrontation rationnelle permettant à son éventuelle valeur de se manifester ? Se précipiter sur les petites phrases de François Fillon, n’est-ce pas répéter ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Et Fillon lui-même ira-t-il au-delà du « buzz » et de la stratégie médiatique des petites phrases et des transgressions, stratégie rappelant étrangement celle de Nicolas Sarkozy à l’égard de Jacques Chirac ? Pour l’instant, rien ne permet de l’établir rationnellement, tant certains des signes exprimés par François Fillon sont des revirements soudains par rapport à des positions antérieures, beaucoup plus établies. Fillon n’a-t-il pas été l’un des principaux défenseurs du front Républicain ? Croit-on qu’il suffira d’une petite phrase pour réintégrer le Front national dans le jeu républicain en se dispensant d’une réinterprétation totale du vote FN depuis 20 ans ? Sauf à déconcerter définitivement un électorat qu’on a habitué à considérer le FN comme antirépublicain et qu’on n’a pas cessé de culpabiliser pour son « populisme »… La droite est prisonnière (comme le PS dans une moindre mesure) de son discours passé et moralisateur sur le vote « populiste ». Les français ne se détourneront du vote FN que si l’homme d’Etat leur tendant la main s’avère capable de réinscrire dans un récit non culpabilisateur le fait qu’ils se soient tournés vers ce parti. Ce récit ne sera possible que s’il montre aussi qu’il y a des éléments rationnels dans ce vote, et non seulement des éléments « protestataires ». Voici ce que déclarait le grand historien allemand Ernst Nolte en 2002 dans un entretien : « 18% d’une population votant pour un homme comme Jean Marie Le Pen est quelque chose de révélateur et à prendre au sérieux. Cela n’est pas quantité négligeable. Ces citoyens expriment quelque chose qui doit alors être vu comme semi-légitime, comme ayant une sorte de légitimité. (…) Dans ce sens je crois que le Front national exprime une idée qui a certainement, elle aussi, un noyau rationnel. Il faut découvrir ce noyau rationnel et en répudier les exagérations. »

Tout ceci exigerait une remise en question et un travail considérable dont il reste à prouver que Fillon soit capable davantage que les autres… Cela exigerait aussi un mouvement d’enveloppement du FN un peu du même type que celui que Mitterrand avait réussi avec les communistes. En effet, ce qu’a réussi Sarkozy en 2007 ne réussira plus. Sarkozy lui-même s’est cassé les dents sur la tentative de rééditer cette stratégie en 2012. Il ne s’agit plus de « rallier » les électeurs du FN tout en se bouchant le nez. Il s’agit d’assumer une alliance électorale supposant un minimum de respect du partenaire. Mais pour cela, il faut rester plus fort que lui, c’est-à-dire proposer un discours plus convaincant dans les solutions qu’il apporte, et une incarnation au moins aussi puissante. Et qu’en sera-t-il des positions de Fillon sur la laïcité, sur l’Europe, sur l’Ecole, tous domaines dans lesquels il a autrefois avalisé des politiques dont les effets ont produit exactement les maux qu’il prétend combattre aujourd’hui ?

Tant qu’on ne reconnaîtra pas que la présence du FN oblige à repenser de manière fondamentale un certain nombre de questions, on n’avancera pas d’un pas, et le blocage de la pensée et de la vie politique française opérée par ce parti, et dont il est loin d’être le seul responsable, se poursuivra… Les petites phrases ne suffisent pas lorsqu’on entend recréer une véritable espérance, c’est-à-dire une espérance rationnelle. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on pensera les conditions d’un arrêt de la désindustrialisation comme de la désassimilation française mais en repensant sérieusement les conditions de notre appartenance à l’UE et de notre adaptation à la mondialisation. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on repensera les conditions d’un arrêt de la décomposition du système international si l’on ne prend pas la mesure du fait qu’elle n’est que le reflet de la décomposition de certains systèmes nationaux (dont le nôtre) et de l’émergence et du renforcement d’autres nations.

Malheureusement pour l’espérance et pour Philippe Bilger, il semble fort peu probable que la droite, et Fillon avec elle, fasse beaucoup mieux en trois ans que le Parti socialiste durant ses années d’opposition. Il semble fort peu probable qu’elle se mette au travail. La future Star Academy de l’UMP pour la présidentielle n’aura rien à envier à celle du parti socialiste. Il s’agira d’une querelle d’egos qu’aucun travail sérieux ne soutiendra, avec peut-être en toile de fond, un super ego qui tentera de rafler la mise…

Le discours de Marine le Pen sur l’UMPS a encore de beaux jours devant lui, ainsi que la dynamique dont continuera de bénéficier le FN.

*Photo : IBO/SIPA.  00666826_000007.

Dévaluation : que ferait le Général ?

de gaulle franc

Le général De Gaulle revient au pouvoir le 1er juin 1958, lorsque, sept mois avant qu’il ne prenne ses fonctions de premier Président de la Vème République, l’Assemblée nationale fait de lui le dernier Président du Conseil de la IVème République. Il y demeurera jusqu’à sa démission, le 28 avril 1969. Pendant un peu plus d’une décennie, donc, le « plus illustre des français » présidera aux destinées de son pays ; décennie qui se trouve être, selon les données de l’Insee, la meilleure que la France ait connu en terme de croissance économique [1. Le Produit intérieur brut ajusté de l’inflation croît de 5,9% par an de 1959 à 1969.]. La présidence du Général, c’est le tiers le plus glorieux des Trente glorieuses ; fait d’autant plus remarquable que, lorsqu’il reprend les rênes de la France, l’essentiel de l’effort de reconstruction de l’immédiat après-guerre se trouve derrière nous.

Il n’est donc pas surprenant, au-delà de son auguste stature et de son rôle historique lors de la seconde guerre mondiale, que la figure tutélaire du général continue, aujourd’hui encore, à marquer de son empreinte la vie politique du pays. À n’en pas douter, Charles De Gaulle est de ces hommes qui, en redonnant à la France la fierté d’être elle-même, a profondément marqué notre imaginaire collectif. Avec la patine du temps, le Grand Charles, à l’image de Carolus Magnus, se confond avec les statues qu’on a élevées en sa mémoire ; il est devenu un mythe et, comme c’est souvent le cas avec les mythes, on a aujourd’hui tendance à lui prêter des traits qui n’entretiennent que peu de rapports avec la réalité historique.

De Charles De Gaulle, en effet, l’Histoire semble avoir retenu l’image toute militaire d’un dirigiste, d’un jacobin centralisateur, d’un stratège colbertiste, d’une subtile synthèse des tendances étatistes « de gauche » (social ?) et « de droite » (conservateur ?). Bien sûr, il y a là une part de vrai. Seul l’imbécile pense le monde, l’histoire et les hommes en noir et blanc : la réalité n’est que nuances de gris. Si, à bien des égards, Charles de Gaulle fut bien, tout à tour et en fonction des sujets, progressiste et conservateur, il n’en reste pas moins que sa politique s’inscrit profondément dans une volonté explicite de libéraliser l’économie française.

Symbole parmi les symboles, ce n’est à personne d’autre qu’au très libéral Jacques Rueff [2. Membre de la Société du Mont Pèlerin aux cotés de Hayek, Mises, Knight, Friedman, Director, Allais, Polanyi, Popper etc. C’est dire !] que le général, par l’entremise de Georges Pompidou et d’Antoine Pinay, confie dès l’automne 1958 la mission de préparer un rapport destiné à remettre la France sur pieds. Les propositions du « plan Pinay-Rueff »[3. Antoine Pinay, bien que raisonnablement libéral lui-même, n’était, dit-on, pas particulièrement enthousiaste à l’idée de suivre Rueff. Si son nom reste accolé à celui du plan, c’est essentiellement par soucis cosmétique et parce que c’est finalement lui qui a dû le mettre en œuvre.], présentées formellement à De Gaulle le 18 novembre et rédigées sous leur forme définitive le 8 décembre, seront adoptées dans leur intégralité dès le 23 décembre 1958 ; soit deux jours à peine après l’élection du Grand Charles. Le plan, résolument libéral, prend l’exact contrepied des idées défendues par l’aile dirigiste du gouvernement d’union nationale – notamment Albin Chalandon (UNR) et Guy Mollet (SFIO) – et affiche principalement trois objectifs : l’équilibre budgétaire, l’ouverture des frontières et la création d’un franc lourd.

Il serait long et fastidieux de détailler l’ensemble du plan de Jacques Rueff, sa mise en œuvre et ses conséquences. Tout au plus nous contenterons nous, en sus des éléments cités plus haut, de dire qu’il est généralement considéré comme un grand succès tant dans la réalisation de ses objectifs directs que dans ses effets à long terme. Un point, néanmoins, mérite sans doute qu’on s’y attarde : la volonté gaullienne de créer un franc fort, de mettre fin au cycle infernal des dévaluations qui avait prévalu sous la IVème République et ainsi d’« arrêter la descente aux abîmes de l’inflation »[4. Charles De Gaulle dans son allocution radiotélévisée du 1er août 1958.]. Ce dont il est question, bien sûr, c’est du nouveau franc qui sera mis en circulation un an plus tard.

Il est étrange de constater que les gaullistes d’aujourd’hui sont bien souvent les plus ardents partisans d’une dévaluation. C’est un contresens historique total. Si un élément distingue indiscutablement la politique du général de celles qui l’ont précédé et de celles qui suivront, c’est précisément cela : le franc fort. De fait, il n’y aura, tout au long de cette décennie gaullienne qu’une seule et unique dévaluation du franc, celle de 1958 [5. Il y aura, pour être précis, deux dévaluations en 1958 : la première, en juin, n’est que la régularisation d’une dévaluation camouflée en 1957. C’est la seconde, celle de décembre, qui s’insère dans le plan Jacques Rueff.], et la présidence du général coïncidera avec la plus longue période de stabilité que le franc, par rapport à l’or et au dollar, ait connu depuis qu’il a cessé d’être « germinal » (1914).

Contextualisons : lorsque le général revient au pouvoir, la France, à l’image de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque le monde libre, est signataire des accords de Bretton Woods ; accords par lesquels elle s’engage à maintenir une parité fixe du franc par rapport au dollar ; lequel est lui-même garanti par 1/35ème d’once d’or[6. Il s’agit ici de l’once de Troyes (<i>troy ounce</i>, Oz) qui reste encore aujourd’hui l’unité de masse standard des métaux précieux aux États-Unis. Comme son nom l’indique, son origine est française même si elle s’est quelque peu alourdie en traversant l’Atlantique (de 30,59g à environ 31,10g actuellement). À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.]. Techniquement, si le franc venait à s’apprécier face au billet vert, la Banque de France était tenue d’user de sa planche à billet pour acheter des dollars et ainsi faire baisser la valeur relative du franc. Dans le cas contraire, si le franc se dépréciait, elle devait revendre ses réserves de change en dollar contre des francs pour rétablir la parité officielle (à plus ou moins 1% près).

Seulement voilà : l’utilisation massive de la planche à billet tout au long de la quatrième République va provoquer une dépréciation continuelle du franc et, les réserves de la Banque de France étant limitées, cette dernière ne parvenait tout simplement pas à suivre le rythme. Il a donc fallu, de la Libération à la dévaluation gaullienne de 1958, dévaluer la parité officielle du franc pas moins de sept fois – lui faisant perdre au passage 90% de sa valeur face au dollar des États-Unis – et instaurer un sévère contrôle des changes qui s’appliquait non seulement aux mouvements de capitaux mais aussi aux transactions commerciales au travers d’un contingentement des importations.

C’est à cette situation que Charles De Gaulle entend mettre fin. L’objectif, symbolisé par la création du nouveau franc, est d’en finir avec l’instabilité monétaire, l’inflation et le contrôle des changes. Cette dévaluation de 1958 devait être la « der des ders », celle qui permettrait de restaurer la convertibilité du franc, de libéraliser les échanges avec nos voisins européens et d’appliquer le Traité de Rome en temps et en heure. Si certains auteurs estiment qu’elle visait aussi, mais dans une moindre mesure, à consolider la position de l’industrie française au seuil du Marché commun, le fait est que De Gaulle s’y tiendra : la parité d’un dollar pour 4,2 nouveaux francs (420 anciens francs) va rester vigueur de décembre 1958 jusqu’à la très contestée dévaluation pompidolienne d’août 1969.

Le général dévaluerait-il aujourd’hui ? Tout laisse penser le contraire. D’une part, l’homme était indiscutablement compétent[7. Voir, notamment, sa conférence de presse du 4 février 1965 et se demander quand, pour la dernière fois, vous avez entendu l’un de nos dirigeants prononcer un discours d’un tel niveau.] et ne cachait pas son attachement à l’étalon-or – ce qui exclut très vraisemblablement qu’il ait jamais considéré la dévaluation comme une politique sensée. Par ailleurs, le Président De Gaulle, durant toute une décennie, a défendu la parité du franc face à un dollar gagé sur l’or : il serait pour le moins surprenant qu’il considère sérieusement cette option dans un monde de changes flottants où les monnaies ne cessent de perdre de la valeur face au métal jaune. À vrai dire, si Charles De Gaulle était encore des nôtres, il est plaiderait sans doute pour un retour au franc ; mais un retour au franc lourd et peut-être même au franc-or.

 

Guéant, Roucaute et moi

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 claude gueant roucaute

Le 4 février 2012, au cours d’un colloque organisé à huis clos par l’UNI, association étudiante de droite, Claude Guéant prononce un discours sur les valeurs de la République. Le soir même, Europe 1 puis l’AFP affirment que le ministre y aurait déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Le lendemain, sur RTL, le ministre confirme avoir tenu ces propos et les explicite. L’universitaire Yves Roucaute, plume de son cabinet, reconnaît pour sa part avoir écrit l’allocution criminelle.

Immédiatement, plusieurs ténors de la gauche s’indignent, à commencer par le numéro deux du PS, Harlem Désir – on a les ténors qu’on peut –, qui fustige sur Twitter « la provocation pitoyable d’un ministre réduit à rabatteur de voix FN » et dénonce « une majorité en perdition électorale et morale ».

Si Internet se déchaîne très vite, l’« affaire » ne monte à la « une »  de la presse et des JT que deux jours plus tard, après avoir rebondi dans l’Hémicycle avec les déclarations tonitruantes de Serge Letchimy, député martiniquais apparenté socialiste. Letchimy ne fait pas dans la dentelle : pour lui, le ministre de l’Intérieur considère comme supérieures « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial ». « Le régime nazi était-il une civilisation ? », l’interroge-t-il.  Dans le brouhaha qui s’ensuit, le gouvernement, rivalisant dans l’indignation, quitte l’Hémicycle au grand complet, une première sous la Ve. Certes, ce n’est pas la première affaire Guéant, le ministre de l’Intérieur étant l’un des hommes que la gauche aime le plus détester. Mais cette mayonnaise-là va prendre au-delà de toutes les espérances des vigilants. Il faut croire que toutes les polémiques ne se valent pas.[access capability= »lire_inedits »]

Quand l’affaire du discours de Guéant au congrès de l’UNI a éclaté, je me suis d’abord réjoui. Pas par anti-umpisme primaire : ceux qui me connaissent savent bien que je n’ai guère d’appétit pour les partis de gouvernement (et pas beaucoup plus pour les autres, d’ailleurs…). N’empêche, j’étais plutôt content de voir Guéant dans la nasse. À l’époque, c’était un puissant, pas l’ambulance sur laquelle je me garderais bien de tirer aujourd’hui. Par ailleurs, j’ai toujours tenu ce syndicat étudiant comme le plus risible agglomérat de gogols qu’ait jamais abrité en son sein la droite parlementaire. Ah, l’UNI et ses impayables affichettes rouges et blanches aux slogans ciselés, genre « Les jeunes avec Juppé », « Les étudiants votent Sarkozy », « La droite c’est bien, la gauche c’est mal » ou « Hollande, c’est Mélenchon et Mélenchon, c’est Pol Pot ». Inoxydable alliage de non-pensée chiraquienne, de pédanterie universitaire et de niaiserie jeuniste, l’UNI, c’est vraiment la droite 0.0 telle que la gauche en a toujours rêvé… Certains exégètes pointus m’objecteront que les Jeunes socialistes et leur remarquable Thierry Marchal-Beck ne sont guère moins tarés,[1. Chaque prise de parole de « TMB » est un grand moment de poésie, à tel point que je le soupçonne d’écrire lui même ses discours. Un exemple entre mille ? Son allocution de Soustons, le 5 mai dernier : «  Notre pays, dans le long parcours de convalescence qui est le sien, se porte mieux non seulement car nous recourons aux bons remèdes, mais aussi parce que nous avons mis fin à certains maux. » Les amateurs de style pompier attendent avec impatience qu’on collige ses œuvres complètes.] ce qui ne prête certes pas à contestation, mais n’est pas le sujet du jour, fermez le ban !

Revenons à notre mouton, enfin à notre ci-devant ministre Guéant. J’ai déjà dit le peu de tendresse qu’il m’inspirait (notamment au moment de payer mes contraventions). Mais  j’ai vite viré ma cuti et commencé à éprouver une légère empathie à son égard. Tout d’abord parce que je suis gentil et courageux et que je me suis senti obligé de me dresser comme un seul homme contre ce qui était manifestement un lynchage en bande médiatique organisée. Surtout, j’étais sidéré par le chef d’inculpation. Ainsi, toute la France vertueuse pourrissait Guéant parce qu’il avait osé dire que  « toutes les civilisations ne se valent pas », ce qui signifiait en clair que la nôtre était plus mieux que bien d’autres. La patronne m’expliquera qu’en l’absence d’une instance extérieure habilitée à évaluer les civilisations pour établir un palmarès universellement reconnu, Guéant aurait été plus judicieux en disant qu’on avait bien le droit de préférer la sienne à celle des autres. Admettons, quoique je n’aie pas l’impression que ces finasseries auraient désarmé les lyncheurs – qui avaient parfaitement compris le sens du propos. On ne m’ôtera pas de l’idée que si dire cela fait de vous un naziste , comme le proclama un député apparenté socialiste à l’Assemblée sous les applaudissements nourris de son camp, alors, les plus grands auteurs,  le banal bon sens et moi-même sommes par essence hitlériens : une assertion que ni moi, ni ma maman, ni la vérité historique ne sauraient tolérer.

Une autre bricole m’a conduit à réviser mon jugement primitif : la personnalité du nègre, si j’ose dire, qui a rédigé l’intervention de Guéant.  La presse incriminait « l’intellectuel néoconservateur » Yves Roucaute. Ce nom a immédiatement fait tilt en moi. Il faut dire que, justement, il me renvoyait à mes années flipper. J’ai connu ce garçon vers 79-80. Disciple rigoureux et vigoureux de Louis Althusser, il était l’animateur de l’opposition de gauche au sein de l’Union des étudiants communistes. Situé dans le camp d’en face (enfin, dans le camp d’en face du même camp), celui de la direction de l’UEC et du Parti, j’aurais aimé, à l’époque, qu’il fût moins brillant et moins exaspérant. Apparemment, à quelques aggiornamentos près, Yves Roucaute n’avait pas changé : toujours aussi doué pour dégonder ses adversaires. Sauf qu’à l’époque, ses opposants, tout staliniens qu’ils fussent, étaient bien obligés d’accepter le débat.

Aujourd’hui, tout a changé : quand Roucaute dit ce qu’il pense, à gauche, on cause plus, on scalpe ! Histoire de disséquer ce cas d’école qui est devenu la norme dès qu’on parle d’identité nationale ou occidentale, j’ai donc voulu renouer avec ce gros cerveau fourvoyé dans la droite la moins intello du monde. Après avoir épuisé le bon vieux temps, on a longuement évoqué le bûcher que la gauche avait allumé pour lui et ses amis Guéant et Sarkozy. Eh oui, aujourd’hui, on survit au bûcher. Preuve que notre civilisation est plus civilisée que bien des précédentes ?[/access]

*Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00638742_000010.

« On est chez nous ! »

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brignoles fn lopez

Ceux qui comme moi, ont suivi, dimanche soir, la proclamation des résultats de l’élection cantonale de Brignoles sur BFM-TV n’ont pu manquer d’assister à un étrange spectacle. Rassemblés dans la grande salle de la mairie de la ville, sous la houlette du maire communiste chargé d’annoncer les résultats, les militants frontistes exultaient. Jusque-là, rien à dire : la liesse républicaine des vainqueurs les soirs d’élection est un signe de bonne santé démocratique. Les rites en sont bien connus, et calqués sur les sorties de match de foot lorsque son équipe favorite a mis la pâtée à ses adversaires. On agite des drapeaux, on met les doigts en V devant les caméras de télé, on réclame les champions sur l’air des lampions[1. L’air des lampions date de 1848, lorsque les étudiants révolutionnaires manifestaient dans les quartiers bourgeois de Paris pour exiger que les habitants saluent leur révolte en plaçant des lampions à leur fenêtre.].

Mais au lieu de scander le banal «  On a gagné ! On a gagné ! », les militants du FN de Brignoles, après avoir massacré une «  Marseillaise », dont même Marion Maréchal-Le Pen et Bruno Gollnisch semblaient avoir honte, se sont mis à crier en rythme «  On est chez nous ! On est chez nous ! ».

Aucun des savants commentateurs présents sur les plateaux parisiens n’ont relevé cette innovation, et encore moins risqué d’en fournir une interprétation. Voulaient-ils ainsi signifier au maire que l’édifice municipal qui les accueillait allait, dans quelques mois, devenir la demeure officielle du héros de la soirée, Laurent Lopez, qui brigue la mairie en mars prochain ? S’il en était ainsi, ce ne serait, après tout que de la rodomontade préélectorale méditerranéenne.

Mais il y a fort à craindre que ce cri du cœur soit l’expression de cette « insécurité culturelle » qui pousse de plus en plus de gens à glisser un bulletin FN dans l’urne.

C’est grave. Que l’élection d’un conseiller général Front National soit saluée par les gens comme la récupération d’un «  territoire perdu » de la République témoigne du désarroi d’une population qui sent, à tort ou à raison, son terroir lui échapper.  Avoir l’impression de n’être plus chez soi chez soi, c’est peut-être un fantasme, une manifestation de cette « panique morale », nous assènent les sociologues de la gauche bien pensante.

C’est, en réalité, la manifestation populaire de cette « identité malheureuse » magistralement décrite par Alain Finkielkraut dans son essai qui vient de paraître. Ce «  chez nous » n’est pas seulement l’espace de l’intimité que tout régime démocratique garantit à ses citoyens. Il englobe aussi un espace public où ceux qui viennent d’ailleurs sont admis pour autant qu’ils ne cherchent pas à le transformer radicalement jusqu’à le rendre méconnaissable. La visibilité des femmes, l’indispensable effort d’adaptation aux normes de sociabilité de la terre d’accueil ne sont pas des exigences exorbitantes, encore moins la manifestation d’un supposé racisme. Si je me sens bien chez moi, j’aurais d’autant plus de plaisir à découvrir l’autre.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA.  AP21469255_000015.

To be or not to be… Arthur Cravan

Ce n’est pas tous les jours qu’un déserteur de dix-sept nations monte sur le ring d’une revue sise boulevard Saint-Germain, Paris VIIe. Grâce à Bertrand Lacarelle, c’est chose faite : Arthur Cravan a investi La Règle du jeu avec la bénédiction de son directeur reconnaissable à ses trois initiales et à ses chemises blanches. Pour faire honneur au poète-boxeur, BHL a eu la riche idée de confier la livraison automnale de la RDJ à Bertrand Lacarelle, auquel on doit une biographie de Cravan parue chez Grasset. Truffé de portraits de Cravan réunis par le collectionneur Marcel Fleiss, ce magnifique numéro propose son lot entier de courts textes accessibles au néophyte comme au chercheur en cravanologie.

Petite leçon de rattrapage à l’usage des jeunes générations : Fabian Avenarius Lloyd naquit en 1887 à Lausanne, la ville des palaces, de l’art brut et de Roland Jaccard, puis adopta le nom du village de naissance de sa femme Renée – Cravans – en guise de pseudonyme. Petit-fils d’un conseiller du roi de la reine Victoria, neveu par alliance d’Oscar Wilde (qu’il ressuscita de profundis en 1913, le temps d’un article épique !), ce maître de la science pugilistique s’illustra aussi bien dans le noble art (malgré ses nombreuses défaites) qu’à la sortie des salons, au coin d’un zinc ou dans les prétoires, où il multiplia les provocations pour choquer bourgeois et sacristains de l’art. « Les scandales ne servaient qu’à le divertir de l’ennui qui le prenait dans toutes les villes du monde, passé l’enthousiasme des débuts. » glisse Lacarelle dans son propos liminaire.

Haut de six pieds et cinq pouces, Cravan était bel et bien une force de la nature dont les prodiges ne s’arrêtaient pas à la porte des tribunaux. En témoignent ses poésies et les cinq numéros de la revue Maintenant, qu’il fonda et porta à bout de bras ! Ami de Cendrars, il écuma le quartier latin, les deux rives des Etats-Unis, le Japon, l’Australie, et tant d’autres contrées avant de disparaître au Mexique, se laissant aller à de splendides élucubrations textuelles au gré de ses pérégrinations : « Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/ Prendre tous les trains et tous les navires, Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats », « Faune et flore/ Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux ! »

Mutatis Mutandis, ce numéro très spécial de La Règle du jeu évoque les mânes de Cravan, «l’âme du XXe siècle », comme pour souligner subrepticement la vacuité sensible et spirituelle de notre époque conforme à la noire prophétie cravanienne : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Ce ne sont pas nos amis cosaques de la rue Sambre-et-meuse, tapis dans l’ombre d’une des 270 pages de ce petit livre orange, qui le démentiront. « Il est des jours où je me démerde formidablement » disait de lui le merveilleux faussaire Cravan. Un uppercut à qui osera le contredire !

« Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n°53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle.

Impayable Peillon

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vincent peillon fn

La victoire du candidat du FN à la cantonale partielle de Brignoles constitue « une mauvaise nouvelle pour la démocratie et pour la République, et je considère qu’à partir de maintenant chacun doit en mesurer profondément la gravité » : ainsi parlait Vincent Peillon, avant-hier, à l’antenne de BFM. Comment M. Peillon démontre-t-il aux français qu’il a lui-même « mesuré la gravité de cette mauvaise nouvelle » ? Il sera tête de gondole aux prochaines élections européennes ! Non pas pour se garantir un avenir confortable dans un parlement très éloigné des contingences françaises, mais parce que dans « le contexte politique de la montée du FN, et face à un Jean-Marie Le Pen, prêt à se présenter, il ne peut se dérober à un combat dans lequel sa voix va compter » (Eduardo Rihan Cypel, député PS de Seine-et-Marne).

Les mauvaises langues parlaient d’un ministre de l’éducation effrayé à la seule idée de se trouver sans emploi, et préférant aux rudes affrontements d’une élection nationale, à l’issue plus qu’incertaine pour les socialistes de pouvoir, la sinécure du scrutin proportionnel de liste, dans lequel la tête (ici, M. Peillon) est à peu près sûre d’être élue. Ce n’était que calomnie : le charmant François portera le fer contre l’hydre populo-fasciste nommée Jean-Marie Le Pen !

Le comportement des socialistes de pouvoir, ainsi que celui de leurs alliés verts, politiciens d’ozone (même pas érogène), relève de l’hystérie post-pubère mêlée d’arrogance de parvenu. La semaine dernière, un incident à la fois mineur et lamentable a permis à un député de la majorité, Mme Massonneau, de jouer la grande scène du féminisme offensé. Son discours fut en effet grossièrement interrompu par les cris de poule qu’émettait un crétin de l’UMP. Un rappel à l’ordre aurait suffi. Mme Massonneau a vivement dénoncé cet affront « machiste », soutenue, acclamée par ses amis politiques.

À propos de cet incident de tribune, Jacques Myard, député de l’opposition, fit observer que, lorsqu’il prenait la parole, des bancs de la majorité socialiste et des Verts, hommes et femmes confondus, s’élevait en permanence l’adverbe « Debout ! », destiné à rappeler cruellement à ce député qu’il mesure 1 m 60 ! C’est en effet beaucoup plus grossier qu’un caquetage de collégien ! Et l’on attend toujours les protestations de ces consciences finement ourlées contre la violente et racoleuse agression verbale dont fut victime, dimanche dernier, Nadine Morano de la part de Guy Bedos, animateur pour noces et banquets socialistes.

Le ministère Ayrault, sans doute le plus incompétent et l’un des plus impopulaires de ces vingt dernière années, évoque constamment un prétendu « pacte républicain ». Qui les entend ? On voit nettement que bien des électeurs socialistes ou de gauche, à Brignoles, ont voté en faveur du candidat frontiste. Leur échec gouvernemental augmenté de leur indiscipline égoïste rendent ces gens définitivement insupportables. Ils ne semblent pas s’en apercevoir.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00666774_000050.

Un cancre nommé Valls

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manuel valls nation

« Historiquement, c’est la gauche qui a inventé la Nation en 1789. » Cette petite phrase, prononcée devant un parterre de journalistes, n’a pas suscité l’ire de la droite lors de la visite du ministre de l’Intérieur sur les nouvelles terres mosellanes de Florian Phillippot. Cet ancien haut-fonctionnaire incarnant le virage républicain et gaulliste du FN, la « rediabolisation » médiatique du parti de Marine Le Pen voulue par la gauche passait par là. Sans doute Manuel Valls cherchait-il aussi à réaffirmer son positionnement à gauche mis à mal ces dernières semaines par Cécile Duflot et Christiane Taubira.

Seuls France Info et Le Monde y ont trouvé à redire. Peut-être parce que, face à la montée du Front National, Manuel Valls avait à cœur de reconquérir auprès des élites de gauche le concept de Nation. Lequel a été progressivement abandonné par celles-ci dans les années 80 au profit d’idéaux dits plus modernes, l’Europe fédérale et le multiculturalisme.

Cette volonté de renouer avec la nation n’est pas nouvelle au PS. Ségolène Royal en 2007 avait troublé son parti avec des thématiques très tricolores. Car la concurrence mémorielle n’est pas seulement historique. Elle est aussi symbolique et agite les communicants de la trempe de Manuel Valls. Elle a pour enjeu de conserver à gauche les grands mythes fondateurs de la III° République comme une chasse gardée.

La gauche républicaine, incarnée par Jules Michelet, Paul Bert et Jules Ferry, avait construit un grand roman national autour de l’école laïque. Jusqu’à ce que leur version de la Révolution soit magistralement battue en brèche par François Furet, en particulier à l’occasion de son bicentenaire. La Révolution française n’était pas « une table rase du passé » sur le modèle marxiste mais l’aboutissement d’un long processus de libéralisation et de centralisation politique. Aujourd’hui cette interprétation tocquevillienne de L’ancien régime et la révolution fait consensus.

À rebours de ce consensus, le sectarisme un peu vieux jeu de Manuel Valls, cherche à cliver et à rallumer la guerre idéologique droite/gauche de la fin du XIX° siècle. Il vise à écarter la « mauvaise » moitié des français de leur Histoire.
En rejetant la droite vers l’ancien régime et en s’accaparant 1789, Manuel Valls va contre de l’idée même de nation. Puisque la nation rassemble et que le sectarisme sépare.

Le 11 septembre 1789, les représentants de la nation se sont placés à droite et à gauche pour mieux distinguer les partisans du droit de véto accordé au Roi de ceux qui y étaient opposées: d’un côté les révolutionnaires intransigeants qui voulaient tout de suite la fin de la monarchie et de l’autre les conservateurs alliés aux réformateurs qui souhaitaient progressivement arriver à une monarchie constitutionnelle sur le modèle britannique. Le camp placé à droite du président de l’Assemblée fut majoritaire et le droit de véto royal voté. Depuis lors, on parle de droite et de gauche. Doit-on dire pour autant que la Révolution et la nation étaient de droite en 1789 puis qu’elle a basculé à gauche en 1792 avec la dictature jacobine ? Ce serait tout aussi ridicule.
Droite et gauche sont deux filles de la Révolution comme elles sont filles de l’Ancien régime.

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. » écrivait Marc Bloch dans L’étrange défaite.
L’école des Annales avait cet avantage de s’attacher aux faits, quoiqu’il en coûte. Manuel Valls a  certes choisi le roman national, mais celui qui divise.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIP.  00662928_00004.

La République mise à mal par ses adorateurs mêmes

fn republique pen

La République est bonne fille. Mais, comme la plus belle fille du monde, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Encore faudrait-il savoir ce dont il s’agit. Or, si on utilise le terme « antirépublicain » à toutes les sauces, nul ne songe, semble-t-il, à s’interroger sur son sens et sa portée, et encore moins sur son versant positif : que signifie « républicain » ?

La gauche autobaptisée « morale » s’est offusquée parce que François Fillon a estimé avec dérision qu’un socialiste pouvait être « plus sectaire » qu’un Front national – et appelé les électeurs à choisir, en cas de duel PS/FN, le « moins sectaire » des candidats. Cette déclaration serait, selon elle, susceptible de remettre en cause le « front républicain », voire d’ouvrir la voie à un « désistement antirépublicain ». Autrement dit, les idées et programmes de l’UMP et du PS seraient « républicains » et ceux du FN « antirépublicains ». Il faut donc tenter d’y voir plus clair pour vérifier le bon usage des mots.

Le terme « république » appliqué à la forme du gouvernement désigne d’abord, historiquement, le contraire de la monarchie. Dans ce sens, la Grande-Bretagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Maroc ou la Norvège ne sont pas des régimes républicains, contrairement à l’Italie, l’Allemagne et la France. C’est d’ailleurs la seule limite que notre Constitution pose à sa propre révision, dans son article 89 : « La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’aucune révision. » On retrouve les mêmes termes dans l’article 139 de la Constitution italienne. Le but de ces dispositions, longtemps assorties de l’inéligibilité à la tête de l’État des membres des ex-familles régnantes et même, en Italie, de l’interdiction de retour de celles-ci sur le territoire, est d’interdire la restauration de la monarchie. Le Front national n’ayant jamais, à notre connaissance,  inscrit la restauration monarchique à son programme, ne peut à ce titre être qualifié, par opposition aux autres partis, d’« antirépublicain ».[access capability= »lire_inedits »]

L’autre sens du mot « républicain », qui se réfère à l’étymologie, vise la distinction entre la chose publique (res publica), commune à tous, et les affaires privées, propres à chacun. Il repose sur la primauté de l’intérêt général sur les intérêts privés, qu’ils soient individuels ou catégoriels, et s’oppose donc aux systèmes féodaux dans lesquels les différents groupes et communautés se partagent le gâteau. L’idée républicaine suppose le primat du tout sur les parties, de l’ensemble sur les morceaux, bref, l’existence d’un bien commun transcendant en vertu duquel places, emplois, titres et dignités sont accordés en fonction des capacités et des talents, pas de la naissance et de la richesse. Marquée par la révolution libérale de 1789, la « tradition républicaine » française proscrit toute distinction fondée sur des « appartenances » héréditaires, religieuses ou ethniques, libérant les individus de leur passé, pour retenir seulement le mérite et la volonté du citoyen doué de conscience et de raison. Les principes d’unité et d’indivisibilité de l’État, la laïcité et l’égalité des citoyens devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion » sont donc au cœur de ce qu’on appelle le « modèle républicain » français.

On voit bien, en conséquence, que le concept de « république » ne dit rien, par lui-même de la distinction entre les  nationaux et les étrangers. Certes, l’on sait que l’idéal révolutionnaire de la tabula rasa a influencé la conception française de la nationalité, de sorte qu’elle s’appuie davantage sur le critère subjectif de la volonté que sur les critères objectifs de la langue, de la culture, de l’histoire, de la géographie ou de la race qui dominent dans la définition germanique. Chacun connaît le fameux « vouloir vivre ensemble » et le « plébiscite de tous les jours » opposés à la conception romantique allemande du volksgeist par Ernest Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » de 1882. Mais cette conception n’interdit nullement d’exiger des candidats à la naturalisation des preuves d’adhésion aux principes républicains et d’assimilation des codes culturels. Bien au contraire, c’est par ce souci d’assimilation que se vérifie traditionnellement l’authenticité du « vouloir vivre collectif ».

Cette conception interdit en revanche de distinguer les citoyens français entre eux en raison de leur origine encore que, jusqu’en 1973, une période de probation ait été imposée aux Français fraîchement naturalisés avant de pouvoir être électeurs et éligibles ou d’être admis dans la fonction publique. Mais rien, dans la conception et la tradition républicaines, n’impose une politique migratoire plus ou moins généreuse ou une politique de regroupement familial des étrangers (qui ne date, chez nous, que des années 1970). La République n’exige pas non plus l’égalité des droits entre le national et l’étranger.qui serait d’ailleurs une absurdité,  puisqu’elle reviendrait à abattre la notion même de frontière, donc d’État-nation, ce qu’aucun pays ni aucune norme internationale ne s’aventure évidemment à prescrire. Le Conseil constitutionnel rappelle toujours clairement que : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national. »[1. Décision du 13 août 1993 – n°93-325 DC.]

Le choix d’une politique d’immigration plus ou moins restrictive n’a rien à voir non plus avec le racisme. La Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale, ratifiée par la France en 1971, précise expressément qu’elle ne s’applique pas « aux distinctions, exclusions, restrictions ou préférences établies par un État partie selon qu’il s’agit de ressortissants ou de non-ressortissants ». Elle ajoute qu’aucune de ses dispositions « ne peut être interprétée comme affectant de quelque manière que ce soit les dispositions législatives des États parties concernant la nationalité, la citoyenneté, la naturalisation, à condition que ces dispositions ne soient pas discriminatoires à l’égard d’une nation particulière ». De même, la Convention de l’ONU sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée le 18 décembre 1990, qui  constitue généralement une référence pour les associations militantes, prévoit expressément la possibilité de restreindre l’accès des migrants « à des catégories limitées d’emplois, fonctions, services ou activités, lorsque l’intérêt de l’État l’exige et la législation nationale le prévoit ». Elle permet aussi de « limiter l’accès d’un travailleur migrant à une activité rémunérée au titre d’une politique consistant à donner la priorité aux nationaux ou aux personnes qui leur sont assimilées ». Fondée sur le critère juridique de la nationalité, pas sur une distinction ethnique, la « préférence nationale » n’est prohibée ni par la Constitution, ni par les conventions internationales ratifiées par la France

Il ne fait aucun doute, en revanche, que les mesures inspirées du multiculturalisme et du communautarisme anglo-saxons, qui consistent à reconnaître des droits différenciés aux citoyens de nationalité française en fonction de leur origine, de leur culture, de leur religion ou de leur ethnie, sont totalement contraires au modèle républicain. Or, de ce point de vue, ce sont précisément les partis qui se réclament du « front républicain » qui commettent ou applaudissent les pires entorses à la tradition républicaine. C’est bien pour éviter une censure du Conseil constitutionnel au nom de ces principes républicains que droite et gauche ont voté les révisions constitutionnelles sur la Nouvelle-Calédonie et l’organisation décentralisée de la République, officialisant, dans les collectivités d’outre-mer (ex-TOM), non seulement une discrimination entre citoyens français fondée sur l’origine dans le droit de vote aux élections locales, mais aussi une préférence autochtone, fondée sur la « situation de l’emploi local », dans l’accès aux emplois et au foncier. Une circulaire conjointe des ministres du Travail et de l’Outre-mer du gouvernement Fillon, en date du 23 juillet 2010, étend cette préférence autochtone aux départements d’Outre-mer de façon parfaitement inconstitutionnelle. Elle prétend « favoriser l’émergence d’une fonction publique plus représentative du bassin de vie qu’elle administre » (sic !) et « renforcer les chances des personnes originaires de l’outre-mer d’accéder aux emplois de responsabilité, tant dans les territoires ultramarins qu’en métropole ». À cet effet, il est notamment indiqué que « s’agissant des vacances d’emplois, les fiches de postes devront faire apparaître, le cas échéant, les compétences particulières attendues du titulaire du poste. Par exemple, pour des emplois comportant des missions d’accueil du public, une bonne connaissance de l’environnement local pourra constituer un élément à prendre en compte » (re-sic !). En Méditerranée, cela s’appelle la « corsisation » des emplois et certains députés de la République, dont on se demande s’ils sont vraiment « républicains », veulent aussi désormais réserver le foncier corse aux insulaires.

Ce sont aussi des élus de la gauche et de la droite « républicaines » qui ont voté les révisions constitutionnelles permettant de catégoriser les électeurs et les éligibles en fonction de leur sexe, malgré la censure du Conseil constitutionnel. C’est encore Nicolas Sarkozy qui avait suggéré au comité présidé par Simone Veil de réviser le préambule de la Constitution pour y inscrire la parité et la diversité, c’est-à-dire les discriminations positives qui ne sont rien d’autres que des passe-droits antirépublicains fondés sur le sexe, l’origine, la religion ou la couleur de peau. C’est Richard Descoings, auquel Nicolas Sarkozy songeait à confier le ministère de l’Éducation nationale, qui a introduit le passe-droit ethnique à Sciences-po, et ce sont aujourd’hui encore des parlementaires socialistes qui s’activent pour que la France ratifie la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, petit manuel antirépublicain rédigé par l’un de ces militants bretons qui trouvaient autrefois quelques charmes au culte nazi de l’aryanité !

Ce qui est antirépublicain, ce n’est pas une politique d’immigration plus ou moins accueillante, ce sont les discriminations juridiques entre citoyens français fondées sur l’origine, la race, le sexe ou la religion qui conduisent à écarter le seul critère autorisé par la République, qui est celui du mérite. C’est la reconnaissance de droits collectifs à des groupes de personnes définis par un critère ethno-racial, religieux, linguistique ou sexuel. C’est le droit reconnu à certains d’invoquer leur religion pour se soustraire à la règle commune. Ce qui est antirépublicain, c’est très exactement le passe-droit, qui revient à un privilège au sens étymologique du terme, c’est-à-dire à la loi privée opposée à la règle publique. Envoyée par Nicolas Sarkozy en compagnie de Patrick Devedjian à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) l’ineffable Roselyne Bachelot n’avait rien trouvé de mieux à proclamer que la « fin du modèle républicain fondé sur l’indifférence », bel exemple de discours antirépublicain.

Laisser des minorités faire la loi, subvertir l’École républicaine en présentant sous l’étiquette mensongère de « morale républicaine » la propagande perverse de militants catégoriels, truffer les manuels scolaires de références identitaires, transformer l’État en self-service juridique où chaque catégorie vient chercher ses droits qui sont autant de passe-droits et, last but not least, torpiller au passage le mariage républicain pour obéir encore à un lobby : voilà exactement ce qui est antirépublicain. Lors des débats sur la révision constitutionnelle de 2003 relative à «l’organisation décentralisée de la République », Jean-Louis Debré avait accusé le gouvernement Raffarin de concocter un « bazar » et de mettre la République « en morceaux ». Depuis, les choses se sont  nettement aggravées.

On peut trouver au programme du Front national toutes les lacunes et médiocrités possibles : du vent, de la fumée, irréalisable, irréaliste, tiré par les cheveux, impossible juridiquement, stupide politiquement, etc… On peut trouver à ses dirigeants ou militants tous les défauts possibles : vulgaires, incompétents, simplistes, demeurés, etc… Mais il n’y a rien, dans les propositions du FN, qui soit « antirépublicain » au sens précis de ce terme. Au contraire même, le programme mentionne : «  Réaffirmation de notre modèle républicain et de ses valeurs contre le multiculturalisme anglo-saxon. L’assimilation, via l’École notamment, doit redevenir la règle, et le communautarisme banni. La France inscrira dans sa Constitution :  » La République ne reconnaît aucune communauté. » » Cette dernière mesure est assurément inutile puisque le communautarisme est déjà banni de nos grands textes et que ce sont les exceptions instaurées ou tolérées depuis des décennies par les dirigeants se réclamant du « front républicain » qui conduisent précisément à la liquidation du modèle républicain.[/access]

 

*Photo : ROBERT ALAIN/APERCU/SIPA.  00639351_000004.

Les aventures d’Alain Delon, fable postsoviétique

En 2005, une jeune femme fut embauchée comme conseillère dans un cabinet ministériel. Son profil était particulièrement adapté,  et elle donnait satisfaction à son ministre. Malheureusement, elle commit une faute impardonnable, qui lui coûta son emploi : elle était la petite-fille de Maurice Papon. Elle fut vite repérée par un journaliste d’investigation qui porta immédiatement à la connaissance du public l’incroyable scandale. Comment ça, la petite fille du salaud absolu que la France s’est construit dans les années 90 serait apte à occuper un emploi public ? Bien sûr que non. Elle fut immédiatement licenciée. Non, pas licenciée. Courageusement mais fermement, son ministre lui demanda de démissionner.

Pour clore le bec à ceux qui s’étonnaient un peu de cette réactivation de la directive du 3 juillet 1937 du Politburo au NKVD sur la responsabilité familiale et collective des ennemis du peuple, Pierre Marcelle dans Libération, intraitable, a mis le doigt sur la circonstance aggravante qui justifiait la sanction : la petite-fille n’avait jamais dénoncé publiquement son grand-père. Imparable.

Les enfants d’Alain Delon ont retenu la leçon. Être le fils ou la fille de celui-ci n’a pas dû être facile tous les jours. Mais là, le pire du pire est arrivé. L’inoubliable interprète de Tancrède Falconeri  dans Le Guépard,  et de Ripley dans Plein soleil a blasphémé deux fois. Tout d’abord en disant qu’à son avis l’adoption d’enfants par les couples homosexuels était « contre-nature » et ensuite qu’il comprenait la montée du Front National.

Avant même d’être mis en demeure, le fils et la fille ont pris les devants. L’une pour prendre une distance qui devrait pouvoir se calculer en années-lumière, l’autre pour affirmer que son père était « consternant ». On aurait pu penser que l’explication père-enfants aurait pu avoir lieu dans l’intimité du cercle familial, Anthony et Anouchka disposant probablement du numéro de portable de leur père. Ah que non ! La dénonciation et le reniement du père doivent être publics pour être valables. On peut comprendre les deux héritiers, ils ont des vies et  des carrières à faire. À défaut, la condamnation sur leur casier judiciaire social eût été indélébile.

En 1932, dans l’Oural, Pavel Morozov avait dénoncé son père, paysan qui s’opposait à la collectivisation des campagnes. Celui-ci fut déporté et disparut. Morozov devint le héros mythique des « Pionniers ». Leur hymne disait :

« Morozov est un exemple pour tous les enfants,

Nous sommes une troupe de héros. »

Brignoles : FN 1- Front républicain 0

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brignoles fn lopez

Laurent Lopez, le candidat du Front National, a remporté l’élection cantonale de Brignoles (Var) avec 53,9% des suffrages exprimés. Certes, ce département est historiquement l’un des berceaux électoraux du parti frontiste. Certes, par le passé, ce canton avait déjà eu un élu FN. Mais le jeune candidat choisi par Marine Le Pen l’emporte dans un contexte particulier : l’enjeu a été tellement dramatisé par les états-majors des partis que les caméras ont littéralement assiégé la bourgade du Centre-Var. De surcroît, la gauche éliminée dès le premier tour, Lopez a remporté la partie face au candidat de l’UMP, alors que les deux dernières élections partielles (OiseLot-et-Garonne) ayant opposé la droite au FN avaient abouti à la défaite, certes honorables, des poulains frontistes.

Hier soir, Le Figaro.fr a été peu inspiré de sous-titrer : « Laurent Lopez a recueilli 53,9% des suffrages en dépit d’une hausse de 12 points de la participation » Pourquoi, ce « en dépit » ? Dans le grand quotidien conservateur, on écrit un peu vite sans regarder les chiffres. Le candidat du FN ne bénéficiait d’aucun désistement de la part des autres impétrants en lice au premier tour. Pourtant, il passe de 40,4 % à 53,9 %. On peut certes penser que le candidat du Parti de la France de Carl Lang, qui n’est autre qu’une ancienne figure locale du FN beaucoup plus connu dans le canton que Laurent Lopez, n’a pas été suivi par tous ses électeurs alors qu’il leur demandait de voter UMP. En ce cas, Lopez aurait gagné de cinq à dix points entre les deux tours. Ce surplus de voix provient soit du surcroît de participation, soit du report des voix UDI, EELV ou PCF, voire d’une  savante combinaison des deux.  Autrement dit,  Le Figaro et tous les autres se plantaient lorsqu’ils attribuaient l’excellent score FN du premier tour à la très faible participation. Au contraire, la base sociologique frontiste, issue des couches populaires (ouvriers, employés, chômeurs), est la frange de la population qui s’abstient le plus. Dans une élection cantonale partielle, le FN s’avère forcément plus handicapé que l’UMP ou le PS qui bénéficient d’électorats plus assidus dans les isoloirs. C’est le premier enseignement de cette élection.

La seconde leçon, que François Fillon n’a pas tardé à tirer, façon « j’vous l’avais bien dit », c’est que le front républicain a du plomb dans l’aile. Manifestement, l’isolement du FN n’empêche plus l’élection de ses candidats. Dans l’Oise, le Lot-et-Garonne et le Var, trois départements aux réalités sociologiques différentes les unes des autres, des électeurs de gauche ont apporté leurs suffrages au candidat frontiste. Vincent Peillon, interrogé en direct sur BFM TV, répond qu’il n’y a pas d’alternative à la stratégie du front républicain, prétendant que sans lui, le résultat aurait été encore pire. Et si le ministre de l’Education Nationale se trompait ? Si, au contraire, ce fameux front incarnait justement l’antienne répétée par Marine Le Pen, le fameux UMPS, faisant le meilleur des cadeaux au parti qu’il entend combattre ?

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’électeur de gauche se fiche désormais des consignes de vote comme de son premier bulletin. D’ailleurs, les partis seraient bien en peine de discipliner leurs sympathisants, alors qu’ils multiplient les primaires ouvertes pour désigner leurs candidats. Comment peut-on prétendre donner des consignes de vote au second tour alors qu’on n’est pas fichu de leur imposer un candidat au premier, notamment dans l’élection reine ? Il y a là une contradiction que le PS et l’UMP doivent trancher au plus vite. Seul Fillon, dont beaucoup se gaussent en ce moment, semble l’avoir compris.

Mais Marine Le Pen a du pain sur la planche, notamment autour de la formation de ses candidats. Laurent Lopez n’a en effet rien trouvé de mieux que de fêter sa victoire en évoquant une « divine surprise ». Soit le nouveau conseiller général du canton de Brignoles manque singulièrement de culture historique. Soit il a sciemment salué sa victoire comme naguère Maurras s’était félicité de l’avènement de la Révolution nationale. Dans cette hypothèse, la dédiabolisation en prendrait un sale coup. Comme quoi, il y a des défaites dans certaines victoires. Et vice-versa.

 

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21469255_000016.

Fillon au-delà des petites phrases ?

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fillon fn sarkozy

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François Fillon est actuellement investi des espoirs de la droite déçue par Nicolas Sarkozy. Avec son honnêteté intellectuelle et sa liberté de ton habituelle, Philippe Bilger vient de faire de l’avenir de François Fillon une question d’ « espérance ». Sur ce point nous le comprenons, non que nous pensions que cette espérance soit fondée en raison (l’espérance n’ayant d’ailleurs pas forcément besoin d’un tel fondement)  mais parce que nous pensons comme Philippe Bilger qu’aucun autre homme politique à droite, parmi ceux qui ont actuellement l’envergure d’une candidature en 2017, ne donne les signes d’un quelconque renouveau. Or c’est bien de signes dont l’espérance a besoin et dont elle se nourrit. Fillon vient en effet d’en émettre plusieurs en direction d’une réaffirmation des principes de la souveraineté nationale, semblant ainsi renouer avec une inspiration séguiniste et gaullienne.  D’une part en promettant de revenir sur les 35 heures, instrument de la non-compétitivité française, ainsi que sur l’automaticité du regroupement familial, instrument de la désassimilation, d’autre part en réaffirmant dans la crise syrienne des principes essentiels de « realpolitik », contre l’humanitarisme abstrait de la diplomatie fabiusienne, enfin en se démarquant de la stratégie stupide pour la droite du front républicain, pour se déclarer en faveur d’un pragmatisme non sectaire ménageant des accords futurs avec le FN.

Mais l’espérance est-elle bien ce dont l’homme politique, fût-il homme d’Etat, a besoin, de la part d’élites et d’intellectuels qui le soutiennent ? N’a-t-il pas besoin au contraire d’un premier cercle qui le mette à l’épreuve, et d’une confrontation rationnelle permettant à son éventuelle valeur de se manifester ? Se précipiter sur les petites phrases de François Fillon, n’est-ce pas répéter ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Et Fillon lui-même ira-t-il au-delà du « buzz » et de la stratégie médiatique des petites phrases et des transgressions, stratégie rappelant étrangement celle de Nicolas Sarkozy à l’égard de Jacques Chirac ? Pour l’instant, rien ne permet de l’établir rationnellement, tant certains des signes exprimés par François Fillon sont des revirements soudains par rapport à des positions antérieures, beaucoup plus établies. Fillon n’a-t-il pas été l’un des principaux défenseurs du front Républicain ? Croit-on qu’il suffira d’une petite phrase pour réintégrer le Front national dans le jeu républicain en se dispensant d’une réinterprétation totale du vote FN depuis 20 ans ? Sauf à déconcerter définitivement un électorat qu’on a habitué à considérer le FN comme antirépublicain et qu’on n’a pas cessé de culpabiliser pour son « populisme »… La droite est prisonnière (comme le PS dans une moindre mesure) de son discours passé et moralisateur sur le vote « populiste ». Les français ne se détourneront du vote FN que si l’homme d’Etat leur tendant la main s’avère capable de réinscrire dans un récit non culpabilisateur le fait qu’ils se soient tournés vers ce parti. Ce récit ne sera possible que s’il montre aussi qu’il y a des éléments rationnels dans ce vote, et non seulement des éléments « protestataires ». Voici ce que déclarait le grand historien allemand Ernst Nolte en 2002 dans un entretien : « 18% d’une population votant pour un homme comme Jean Marie Le Pen est quelque chose de révélateur et à prendre au sérieux. Cela n’est pas quantité négligeable. Ces citoyens expriment quelque chose qui doit alors être vu comme semi-légitime, comme ayant une sorte de légitimité. (…) Dans ce sens je crois que le Front national exprime une idée qui a certainement, elle aussi, un noyau rationnel. Il faut découvrir ce noyau rationnel et en répudier les exagérations. »

Tout ceci exigerait une remise en question et un travail considérable dont il reste à prouver que Fillon soit capable davantage que les autres… Cela exigerait aussi un mouvement d’enveloppement du FN un peu du même type que celui que Mitterrand avait réussi avec les communistes. En effet, ce qu’a réussi Sarkozy en 2007 ne réussira plus. Sarkozy lui-même s’est cassé les dents sur la tentative de rééditer cette stratégie en 2012. Il ne s’agit plus de « rallier » les électeurs du FN tout en se bouchant le nez. Il s’agit d’assumer une alliance électorale supposant un minimum de respect du partenaire. Mais pour cela, il faut rester plus fort que lui, c’est-à-dire proposer un discours plus convaincant dans les solutions qu’il apporte, et une incarnation au moins aussi puissante. Et qu’en sera-t-il des positions de Fillon sur la laïcité, sur l’Europe, sur l’Ecole, tous domaines dans lesquels il a autrefois avalisé des politiques dont les effets ont produit exactement les maux qu’il prétend combattre aujourd’hui ?

Tant qu’on ne reconnaîtra pas que la présence du FN oblige à repenser de manière fondamentale un certain nombre de questions, on n’avancera pas d’un pas, et le blocage de la pensée et de la vie politique française opérée par ce parti, et dont il est loin d’être le seul responsable, se poursuivra… Les petites phrases ne suffisent pas lorsqu’on entend recréer une véritable espérance, c’est-à-dire une espérance rationnelle. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on pensera les conditions d’un arrêt de la désindustrialisation comme de la désassimilation française mais en repensant sérieusement les conditions de notre appartenance à l’UE et de notre adaptation à la mondialisation. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on repensera les conditions d’un arrêt de la décomposition du système international si l’on ne prend pas la mesure du fait qu’elle n’est que le reflet de la décomposition de certains systèmes nationaux (dont le nôtre) et de l’émergence et du renforcement d’autres nations.

Malheureusement pour l’espérance et pour Philippe Bilger, il semble fort peu probable que la droite, et Fillon avec elle, fasse beaucoup mieux en trois ans que le Parti socialiste durant ses années d’opposition. Il semble fort peu probable qu’elle se mette au travail. La future Star Academy de l’UMP pour la présidentielle n’aura rien à envier à celle du parti socialiste. Il s’agira d’une querelle d’egos qu’aucun travail sérieux ne soutiendra, avec peut-être en toile de fond, un super ego qui tentera de rafler la mise…

Le discours de Marine le Pen sur l’UMPS a encore de beaux jours devant lui, ainsi que la dynamique dont continuera de bénéficier le FN.

*Photo : IBO/SIPA.  00666826_000007.

Dévaluation : que ferait le Général ?

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de gaulle franc

de gaulle franc

Le général De Gaulle revient au pouvoir le 1er juin 1958, lorsque, sept mois avant qu’il ne prenne ses fonctions de premier Président de la Vème République, l’Assemblée nationale fait de lui le dernier Président du Conseil de la IVème République. Il y demeurera jusqu’à sa démission, le 28 avril 1969. Pendant un peu plus d’une décennie, donc, le « plus illustre des français » présidera aux destinées de son pays ; décennie qui se trouve être, selon les données de l’Insee, la meilleure que la France ait connu en terme de croissance économique [1. Le Produit intérieur brut ajusté de l’inflation croît de 5,9% par an de 1959 à 1969.]. La présidence du Général, c’est le tiers le plus glorieux des Trente glorieuses ; fait d’autant plus remarquable que, lorsqu’il reprend les rênes de la France, l’essentiel de l’effort de reconstruction de l’immédiat après-guerre se trouve derrière nous.

Il n’est donc pas surprenant, au-delà de son auguste stature et de son rôle historique lors de la seconde guerre mondiale, que la figure tutélaire du général continue, aujourd’hui encore, à marquer de son empreinte la vie politique du pays. À n’en pas douter, Charles De Gaulle est de ces hommes qui, en redonnant à la France la fierté d’être elle-même, a profondément marqué notre imaginaire collectif. Avec la patine du temps, le Grand Charles, à l’image de Carolus Magnus, se confond avec les statues qu’on a élevées en sa mémoire ; il est devenu un mythe et, comme c’est souvent le cas avec les mythes, on a aujourd’hui tendance à lui prêter des traits qui n’entretiennent que peu de rapports avec la réalité historique.

De Charles De Gaulle, en effet, l’Histoire semble avoir retenu l’image toute militaire d’un dirigiste, d’un jacobin centralisateur, d’un stratège colbertiste, d’une subtile synthèse des tendances étatistes « de gauche » (social ?) et « de droite » (conservateur ?). Bien sûr, il y a là une part de vrai. Seul l’imbécile pense le monde, l’histoire et les hommes en noir et blanc : la réalité n’est que nuances de gris. Si, à bien des égards, Charles de Gaulle fut bien, tout à tour et en fonction des sujets, progressiste et conservateur, il n’en reste pas moins que sa politique s’inscrit profondément dans une volonté explicite de libéraliser l’économie française.

Symbole parmi les symboles, ce n’est à personne d’autre qu’au très libéral Jacques Rueff [2. Membre de la Société du Mont Pèlerin aux cotés de Hayek, Mises, Knight, Friedman, Director, Allais, Polanyi, Popper etc. C’est dire !] que le général, par l’entremise de Georges Pompidou et d’Antoine Pinay, confie dès l’automne 1958 la mission de préparer un rapport destiné à remettre la France sur pieds. Les propositions du « plan Pinay-Rueff »[3. Antoine Pinay, bien que raisonnablement libéral lui-même, n’était, dit-on, pas particulièrement enthousiaste à l’idée de suivre Rueff. Si son nom reste accolé à celui du plan, c’est essentiellement par soucis cosmétique et parce que c’est finalement lui qui a dû le mettre en œuvre.], présentées formellement à De Gaulle le 18 novembre et rédigées sous leur forme définitive le 8 décembre, seront adoptées dans leur intégralité dès le 23 décembre 1958 ; soit deux jours à peine après l’élection du Grand Charles. Le plan, résolument libéral, prend l’exact contrepied des idées défendues par l’aile dirigiste du gouvernement d’union nationale – notamment Albin Chalandon (UNR) et Guy Mollet (SFIO) – et affiche principalement trois objectifs : l’équilibre budgétaire, l’ouverture des frontières et la création d’un franc lourd.

Il serait long et fastidieux de détailler l’ensemble du plan de Jacques Rueff, sa mise en œuvre et ses conséquences. Tout au plus nous contenterons nous, en sus des éléments cités plus haut, de dire qu’il est généralement considéré comme un grand succès tant dans la réalisation de ses objectifs directs que dans ses effets à long terme. Un point, néanmoins, mérite sans doute qu’on s’y attarde : la volonté gaullienne de créer un franc fort, de mettre fin au cycle infernal des dévaluations qui avait prévalu sous la IVème République et ainsi d’« arrêter la descente aux abîmes de l’inflation »[4. Charles De Gaulle dans son allocution radiotélévisée du 1er août 1958.]. Ce dont il est question, bien sûr, c’est du nouveau franc qui sera mis en circulation un an plus tard.

Il est étrange de constater que les gaullistes d’aujourd’hui sont bien souvent les plus ardents partisans d’une dévaluation. C’est un contresens historique total. Si un élément distingue indiscutablement la politique du général de celles qui l’ont précédé et de celles qui suivront, c’est précisément cela : le franc fort. De fait, il n’y aura, tout au long de cette décennie gaullienne qu’une seule et unique dévaluation du franc, celle de 1958 [5. Il y aura, pour être précis, deux dévaluations en 1958 : la première, en juin, n’est que la régularisation d’une dévaluation camouflée en 1957. C’est la seconde, celle de décembre, qui s’insère dans le plan Jacques Rueff.], et la présidence du général coïncidera avec la plus longue période de stabilité que le franc, par rapport à l’or et au dollar, ait connu depuis qu’il a cessé d’être « germinal » (1914).

Contextualisons : lorsque le général revient au pouvoir, la France, à l’image de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque le monde libre, est signataire des accords de Bretton Woods ; accords par lesquels elle s’engage à maintenir une parité fixe du franc par rapport au dollar ; lequel est lui-même garanti par 1/35ème d’once d’or[6. Il s’agit ici de l’once de Troyes (<i>troy ounce</i>, Oz) qui reste encore aujourd’hui l’unité de masse standard des métaux précieux aux États-Unis. Comme son nom l’indique, son origine est française même si elle s’est quelque peu alourdie en traversant l’Atlantique (de 30,59g à environ 31,10g actuellement). À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.]. Techniquement, si le franc venait à s’apprécier face au billet vert, la Banque de France était tenue d’user de sa planche à billet pour acheter des dollars et ainsi faire baisser la valeur relative du franc. Dans le cas contraire, si le franc se dépréciait, elle devait revendre ses réserves de change en dollar contre des francs pour rétablir la parité officielle (à plus ou moins 1% près).

Seulement voilà : l’utilisation massive de la planche à billet tout au long de la quatrième République va provoquer une dépréciation continuelle du franc et, les réserves de la Banque de France étant limitées, cette dernière ne parvenait tout simplement pas à suivre le rythme. Il a donc fallu, de la Libération à la dévaluation gaullienne de 1958, dévaluer la parité officielle du franc pas moins de sept fois – lui faisant perdre au passage 90% de sa valeur face au dollar des États-Unis – et instaurer un sévère contrôle des changes qui s’appliquait non seulement aux mouvements de capitaux mais aussi aux transactions commerciales au travers d’un contingentement des importations.

C’est à cette situation que Charles De Gaulle entend mettre fin. L’objectif, symbolisé par la création du nouveau franc, est d’en finir avec l’instabilité monétaire, l’inflation et le contrôle des changes. Cette dévaluation de 1958 devait être la « der des ders », celle qui permettrait de restaurer la convertibilité du franc, de libéraliser les échanges avec nos voisins européens et d’appliquer le Traité de Rome en temps et en heure. Si certains auteurs estiment qu’elle visait aussi, mais dans une moindre mesure, à consolider la position de l’industrie française au seuil du Marché commun, le fait est que De Gaulle s’y tiendra : la parité d’un dollar pour 4,2 nouveaux francs (420 anciens francs) va rester vigueur de décembre 1958 jusqu’à la très contestée dévaluation pompidolienne d’août 1969.

Le général dévaluerait-il aujourd’hui ? Tout laisse penser le contraire. D’une part, l’homme était indiscutablement compétent[7. Voir, notamment, sa conférence de presse du 4 février 1965 et se demander quand, pour la dernière fois, vous avez entendu l’un de nos dirigeants prononcer un discours d’un tel niveau.] et ne cachait pas son attachement à l’étalon-or – ce qui exclut très vraisemblablement qu’il ait jamais considéré la dévaluation comme une politique sensée. Par ailleurs, le Président De Gaulle, durant toute une décennie, a défendu la parité du franc face à un dollar gagé sur l’or : il serait pour le moins surprenant qu’il considère sérieusement cette option dans un monde de changes flottants où les monnaies ne cessent de perdre de la valeur face au métal jaune. À vrai dire, si Charles De Gaulle était encore des nôtres, il est plaiderait sans doute pour un retour au franc ; mais un retour au franc lourd et peut-être même au franc-or.

 

Guéant, Roucaute et moi

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claude gueant roucaute

 claude gueant roucaute

Le 4 février 2012, au cours d’un colloque organisé à huis clos par l’UNI, association étudiante de droite, Claude Guéant prononce un discours sur les valeurs de la République. Le soir même, Europe 1 puis l’AFP affirment que le ministre y aurait déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Le lendemain, sur RTL, le ministre confirme avoir tenu ces propos et les explicite. L’universitaire Yves Roucaute, plume de son cabinet, reconnaît pour sa part avoir écrit l’allocution criminelle.

Immédiatement, plusieurs ténors de la gauche s’indignent, à commencer par le numéro deux du PS, Harlem Désir – on a les ténors qu’on peut –, qui fustige sur Twitter « la provocation pitoyable d’un ministre réduit à rabatteur de voix FN » et dénonce « une majorité en perdition électorale et morale ».

Si Internet se déchaîne très vite, l’« affaire » ne monte à la « une »  de la presse et des JT que deux jours plus tard, après avoir rebondi dans l’Hémicycle avec les déclarations tonitruantes de Serge Letchimy, député martiniquais apparenté socialiste. Letchimy ne fait pas dans la dentelle : pour lui, le ministre de l’Intérieur considère comme supérieures « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial ». « Le régime nazi était-il une civilisation ? », l’interroge-t-il.  Dans le brouhaha qui s’ensuit, le gouvernement, rivalisant dans l’indignation, quitte l’Hémicycle au grand complet, une première sous la Ve. Certes, ce n’est pas la première affaire Guéant, le ministre de l’Intérieur étant l’un des hommes que la gauche aime le plus détester. Mais cette mayonnaise-là va prendre au-delà de toutes les espérances des vigilants. Il faut croire que toutes les polémiques ne se valent pas.[access capability= »lire_inedits »]

Quand l’affaire du discours de Guéant au congrès de l’UNI a éclaté, je me suis d’abord réjoui. Pas par anti-umpisme primaire : ceux qui me connaissent savent bien que je n’ai guère d’appétit pour les partis de gouvernement (et pas beaucoup plus pour les autres, d’ailleurs…). N’empêche, j’étais plutôt content de voir Guéant dans la nasse. À l’époque, c’était un puissant, pas l’ambulance sur laquelle je me garderais bien de tirer aujourd’hui. Par ailleurs, j’ai toujours tenu ce syndicat étudiant comme le plus risible agglomérat de gogols qu’ait jamais abrité en son sein la droite parlementaire. Ah, l’UNI et ses impayables affichettes rouges et blanches aux slogans ciselés, genre « Les jeunes avec Juppé », « Les étudiants votent Sarkozy », « La droite c’est bien, la gauche c’est mal » ou « Hollande, c’est Mélenchon et Mélenchon, c’est Pol Pot ». Inoxydable alliage de non-pensée chiraquienne, de pédanterie universitaire et de niaiserie jeuniste, l’UNI, c’est vraiment la droite 0.0 telle que la gauche en a toujours rêvé… Certains exégètes pointus m’objecteront que les Jeunes socialistes et leur remarquable Thierry Marchal-Beck ne sont guère moins tarés,[1. Chaque prise de parole de « TMB » est un grand moment de poésie, à tel point que je le soupçonne d’écrire lui même ses discours. Un exemple entre mille ? Son allocution de Soustons, le 5 mai dernier : «  Notre pays, dans le long parcours de convalescence qui est le sien, se porte mieux non seulement car nous recourons aux bons remèdes, mais aussi parce que nous avons mis fin à certains maux. » Les amateurs de style pompier attendent avec impatience qu’on collige ses œuvres complètes.] ce qui ne prête certes pas à contestation, mais n’est pas le sujet du jour, fermez le ban !

Revenons à notre mouton, enfin à notre ci-devant ministre Guéant. J’ai déjà dit le peu de tendresse qu’il m’inspirait (notamment au moment de payer mes contraventions). Mais  j’ai vite viré ma cuti et commencé à éprouver une légère empathie à son égard. Tout d’abord parce que je suis gentil et courageux et que je me suis senti obligé de me dresser comme un seul homme contre ce qui était manifestement un lynchage en bande médiatique organisée. Surtout, j’étais sidéré par le chef d’inculpation. Ainsi, toute la France vertueuse pourrissait Guéant parce qu’il avait osé dire que  « toutes les civilisations ne se valent pas », ce qui signifiait en clair que la nôtre était plus mieux que bien d’autres. La patronne m’expliquera qu’en l’absence d’une instance extérieure habilitée à évaluer les civilisations pour établir un palmarès universellement reconnu, Guéant aurait été plus judicieux en disant qu’on avait bien le droit de préférer la sienne à celle des autres. Admettons, quoique je n’aie pas l’impression que ces finasseries auraient désarmé les lyncheurs – qui avaient parfaitement compris le sens du propos. On ne m’ôtera pas de l’idée que si dire cela fait de vous un naziste , comme le proclama un député apparenté socialiste à l’Assemblée sous les applaudissements nourris de son camp, alors, les plus grands auteurs,  le banal bon sens et moi-même sommes par essence hitlériens : une assertion que ni moi, ni ma maman, ni la vérité historique ne sauraient tolérer.

Une autre bricole m’a conduit à réviser mon jugement primitif : la personnalité du nègre, si j’ose dire, qui a rédigé l’intervention de Guéant.  La presse incriminait « l’intellectuel néoconservateur » Yves Roucaute. Ce nom a immédiatement fait tilt en moi. Il faut dire que, justement, il me renvoyait à mes années flipper. J’ai connu ce garçon vers 79-80. Disciple rigoureux et vigoureux de Louis Althusser, il était l’animateur de l’opposition de gauche au sein de l’Union des étudiants communistes. Situé dans le camp d’en face (enfin, dans le camp d’en face du même camp), celui de la direction de l’UEC et du Parti, j’aurais aimé, à l’époque, qu’il fût moins brillant et moins exaspérant. Apparemment, à quelques aggiornamentos près, Yves Roucaute n’avait pas changé : toujours aussi doué pour dégonder ses adversaires. Sauf qu’à l’époque, ses opposants, tout staliniens qu’ils fussent, étaient bien obligés d’accepter le débat.

Aujourd’hui, tout a changé : quand Roucaute dit ce qu’il pense, à gauche, on cause plus, on scalpe ! Histoire de disséquer ce cas d’école qui est devenu la norme dès qu’on parle d’identité nationale ou occidentale, j’ai donc voulu renouer avec ce gros cerveau fourvoyé dans la droite la moins intello du monde. Après avoir épuisé le bon vieux temps, on a longuement évoqué le bûcher que la gauche avait allumé pour lui et ses amis Guéant et Sarkozy. Eh oui, aujourd’hui, on survit au bûcher. Preuve que notre civilisation est plus civilisée que bien des précédentes ?[/access]

*Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00638742_000010.

« On est chez nous ! »

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brignoles fn lopez

brignoles fn lopez

Ceux qui comme moi, ont suivi, dimanche soir, la proclamation des résultats de l’élection cantonale de Brignoles sur BFM-TV n’ont pu manquer d’assister à un étrange spectacle. Rassemblés dans la grande salle de la mairie de la ville, sous la houlette du maire communiste chargé d’annoncer les résultats, les militants frontistes exultaient. Jusque-là, rien à dire : la liesse républicaine des vainqueurs les soirs d’élection est un signe de bonne santé démocratique. Les rites en sont bien connus, et calqués sur les sorties de match de foot lorsque son équipe favorite a mis la pâtée à ses adversaires. On agite des drapeaux, on met les doigts en V devant les caméras de télé, on réclame les champions sur l’air des lampions[1. L’air des lampions date de 1848, lorsque les étudiants révolutionnaires manifestaient dans les quartiers bourgeois de Paris pour exiger que les habitants saluent leur révolte en plaçant des lampions à leur fenêtre.].

Mais au lieu de scander le banal «  On a gagné ! On a gagné ! », les militants du FN de Brignoles, après avoir massacré une «  Marseillaise », dont même Marion Maréchal-Le Pen et Bruno Gollnisch semblaient avoir honte, se sont mis à crier en rythme «  On est chez nous ! On est chez nous ! ».

Aucun des savants commentateurs présents sur les plateaux parisiens n’ont relevé cette innovation, et encore moins risqué d’en fournir une interprétation. Voulaient-ils ainsi signifier au maire que l’édifice municipal qui les accueillait allait, dans quelques mois, devenir la demeure officielle du héros de la soirée, Laurent Lopez, qui brigue la mairie en mars prochain ? S’il en était ainsi, ce ne serait, après tout que de la rodomontade préélectorale méditerranéenne.

Mais il y a fort à craindre que ce cri du cœur soit l’expression de cette « insécurité culturelle » qui pousse de plus en plus de gens à glisser un bulletin FN dans l’urne.

C’est grave. Que l’élection d’un conseiller général Front National soit saluée par les gens comme la récupération d’un «  territoire perdu » de la République témoigne du désarroi d’une population qui sent, à tort ou à raison, son terroir lui échapper.  Avoir l’impression de n’être plus chez soi chez soi, c’est peut-être un fantasme, une manifestation de cette « panique morale », nous assènent les sociologues de la gauche bien pensante.

C’est, en réalité, la manifestation populaire de cette « identité malheureuse » magistralement décrite par Alain Finkielkraut dans son essai qui vient de paraître. Ce «  chez nous » n’est pas seulement l’espace de l’intimité que tout régime démocratique garantit à ses citoyens. Il englobe aussi un espace public où ceux qui viennent d’ailleurs sont admis pour autant qu’ils ne cherchent pas à le transformer radicalement jusqu’à le rendre méconnaissable. La visibilité des femmes, l’indispensable effort d’adaptation aux normes de sociabilité de la terre d’accueil ne sont pas des exigences exorbitantes, encore moins la manifestation d’un supposé racisme. Si je me sens bien chez moi, j’aurais d’autant plus de plaisir à découvrir l’autre.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA.  AP21469255_000015.

To be or not to be… Arthur Cravan

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Ce n’est pas tous les jours qu’un déserteur de dix-sept nations monte sur le ring d’une revue sise boulevard Saint-Germain, Paris VIIe. Grâce à Bertrand Lacarelle, c’est chose faite : Arthur Cravan a investi La Règle du jeu avec la bénédiction de son directeur reconnaissable à ses trois initiales et à ses chemises blanches. Pour faire honneur au poète-boxeur, BHL a eu la riche idée de confier la livraison automnale de la RDJ à Bertrand Lacarelle, auquel on doit une biographie de Cravan parue chez Grasset. Truffé de portraits de Cravan réunis par le collectionneur Marcel Fleiss, ce magnifique numéro propose son lot entier de courts textes accessibles au néophyte comme au chercheur en cravanologie.

Petite leçon de rattrapage à l’usage des jeunes générations : Fabian Avenarius Lloyd naquit en 1887 à Lausanne, la ville des palaces, de l’art brut et de Roland Jaccard, puis adopta le nom du village de naissance de sa femme Renée – Cravans – en guise de pseudonyme. Petit-fils d’un conseiller du roi de la reine Victoria, neveu par alliance d’Oscar Wilde (qu’il ressuscita de profundis en 1913, le temps d’un article épique !), ce maître de la science pugilistique s’illustra aussi bien dans le noble art (malgré ses nombreuses défaites) qu’à la sortie des salons, au coin d’un zinc ou dans les prétoires, où il multiplia les provocations pour choquer bourgeois et sacristains de l’art. « Les scandales ne servaient qu’à le divertir de l’ennui qui le prenait dans toutes les villes du monde, passé l’enthousiasme des débuts. » glisse Lacarelle dans son propos liminaire.

Haut de six pieds et cinq pouces, Cravan était bel et bien une force de la nature dont les prodiges ne s’arrêtaient pas à la porte des tribunaux. En témoignent ses poésies et les cinq numéros de la revue Maintenant, qu’il fonda et porta à bout de bras ! Ami de Cendrars, il écuma le quartier latin, les deux rives des Etats-Unis, le Japon, l’Australie, et tant d’autres contrées avant de disparaître au Mexique, se laissant aller à de splendides élucubrations textuelles au gré de ses pérégrinations : « Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/ Prendre tous les trains et tous les navires, Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats », « Faune et flore/ Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux ! »

Mutatis Mutandis, ce numéro très spécial de La Règle du jeu évoque les mânes de Cravan, «l’âme du XXe siècle », comme pour souligner subrepticement la vacuité sensible et spirituelle de notre époque conforme à la noire prophétie cravanienne : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Ce ne sont pas nos amis cosaques de la rue Sambre-et-meuse, tapis dans l’ombre d’une des 270 pages de ce petit livre orange, qui le démentiront. « Il est des jours où je me démerde formidablement » disait de lui le merveilleux faussaire Cravan. Un uppercut à qui osera le contredire !

« Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n°53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle.

Impayable Peillon

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vincent peillon fn

vincent peillon fn

La victoire du candidat du FN à la cantonale partielle de Brignoles constitue « une mauvaise nouvelle pour la démocratie et pour la République, et je considère qu’à partir de maintenant chacun doit en mesurer profondément la gravité » : ainsi parlait Vincent Peillon, avant-hier, à l’antenne de BFM. Comment M. Peillon démontre-t-il aux français qu’il a lui-même « mesuré la gravité de cette mauvaise nouvelle » ? Il sera tête de gondole aux prochaines élections européennes ! Non pas pour se garantir un avenir confortable dans un parlement très éloigné des contingences françaises, mais parce que dans « le contexte politique de la montée du FN, et face à un Jean-Marie Le Pen, prêt à se présenter, il ne peut se dérober à un combat dans lequel sa voix va compter » (Eduardo Rihan Cypel, député PS de Seine-et-Marne).

Les mauvaises langues parlaient d’un ministre de l’éducation effrayé à la seule idée de se trouver sans emploi, et préférant aux rudes affrontements d’une élection nationale, à l’issue plus qu’incertaine pour les socialistes de pouvoir, la sinécure du scrutin proportionnel de liste, dans lequel la tête (ici, M. Peillon) est à peu près sûre d’être élue. Ce n’était que calomnie : le charmant François portera le fer contre l’hydre populo-fasciste nommée Jean-Marie Le Pen !

Le comportement des socialistes de pouvoir, ainsi que celui de leurs alliés verts, politiciens d’ozone (même pas érogène), relève de l’hystérie post-pubère mêlée d’arrogance de parvenu. La semaine dernière, un incident à la fois mineur et lamentable a permis à un député de la majorité, Mme Massonneau, de jouer la grande scène du féminisme offensé. Son discours fut en effet grossièrement interrompu par les cris de poule qu’émettait un crétin de l’UMP. Un rappel à l’ordre aurait suffi. Mme Massonneau a vivement dénoncé cet affront « machiste », soutenue, acclamée par ses amis politiques.

À propos de cet incident de tribune, Jacques Myard, député de l’opposition, fit observer que, lorsqu’il prenait la parole, des bancs de la majorité socialiste et des Verts, hommes et femmes confondus, s’élevait en permanence l’adverbe « Debout ! », destiné à rappeler cruellement à ce député qu’il mesure 1 m 60 ! C’est en effet beaucoup plus grossier qu’un caquetage de collégien ! Et l’on attend toujours les protestations de ces consciences finement ourlées contre la violente et racoleuse agression verbale dont fut victime, dimanche dernier, Nadine Morano de la part de Guy Bedos, animateur pour noces et banquets socialistes.

Le ministère Ayrault, sans doute le plus incompétent et l’un des plus impopulaires de ces vingt dernière années, évoque constamment un prétendu « pacte républicain ». Qui les entend ? On voit nettement que bien des électeurs socialistes ou de gauche, à Brignoles, ont voté en faveur du candidat frontiste. Leur échec gouvernemental augmenté de leur indiscipline égoïste rendent ces gens définitivement insupportables. Ils ne semblent pas s’en apercevoir.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00666774_000050.

Un cancre nommé Valls

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manuel valls nation

manuel valls nation

« Historiquement, c’est la gauche qui a inventé la Nation en 1789. » Cette petite phrase, prononcée devant un parterre de journalistes, n’a pas suscité l’ire de la droite lors de la visite du ministre de l’Intérieur sur les nouvelles terres mosellanes de Florian Phillippot. Cet ancien haut-fonctionnaire incarnant le virage républicain et gaulliste du FN, la « rediabolisation » médiatique du parti de Marine Le Pen voulue par la gauche passait par là. Sans doute Manuel Valls cherchait-il aussi à réaffirmer son positionnement à gauche mis à mal ces dernières semaines par Cécile Duflot et Christiane Taubira.

Seuls France Info et Le Monde y ont trouvé à redire. Peut-être parce que, face à la montée du Front National, Manuel Valls avait à cœur de reconquérir auprès des élites de gauche le concept de Nation. Lequel a été progressivement abandonné par celles-ci dans les années 80 au profit d’idéaux dits plus modernes, l’Europe fédérale et le multiculturalisme.

Cette volonté de renouer avec la nation n’est pas nouvelle au PS. Ségolène Royal en 2007 avait troublé son parti avec des thématiques très tricolores. Car la concurrence mémorielle n’est pas seulement historique. Elle est aussi symbolique et agite les communicants de la trempe de Manuel Valls. Elle a pour enjeu de conserver à gauche les grands mythes fondateurs de la III° République comme une chasse gardée.

La gauche républicaine, incarnée par Jules Michelet, Paul Bert et Jules Ferry, avait construit un grand roman national autour de l’école laïque. Jusqu’à ce que leur version de la Révolution soit magistralement battue en brèche par François Furet, en particulier à l’occasion de son bicentenaire. La Révolution française n’était pas « une table rase du passé » sur le modèle marxiste mais l’aboutissement d’un long processus de libéralisation et de centralisation politique. Aujourd’hui cette interprétation tocquevillienne de L’ancien régime et la révolution fait consensus.

À rebours de ce consensus, le sectarisme un peu vieux jeu de Manuel Valls, cherche à cliver et à rallumer la guerre idéologique droite/gauche de la fin du XIX° siècle. Il vise à écarter la « mauvaise » moitié des français de leur Histoire.
En rejetant la droite vers l’ancien régime et en s’accaparant 1789, Manuel Valls va contre de l’idée même de nation. Puisque la nation rassemble et que le sectarisme sépare.

Le 11 septembre 1789, les représentants de la nation se sont placés à droite et à gauche pour mieux distinguer les partisans du droit de véto accordé au Roi de ceux qui y étaient opposées: d’un côté les révolutionnaires intransigeants qui voulaient tout de suite la fin de la monarchie et de l’autre les conservateurs alliés aux réformateurs qui souhaitaient progressivement arriver à une monarchie constitutionnelle sur le modèle britannique. Le camp placé à droite du président de l’Assemblée fut majoritaire et le droit de véto royal voté. Depuis lors, on parle de droite et de gauche. Doit-on dire pour autant que la Révolution et la nation étaient de droite en 1789 puis qu’elle a basculé à gauche en 1792 avec la dictature jacobine ? Ce serait tout aussi ridicule.
Droite et gauche sont deux filles de la Révolution comme elles sont filles de l’Ancien régime.

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. » écrivait Marc Bloch dans L’étrange défaite.
L’école des Annales avait cet avantage de s’attacher aux faits, quoiqu’il en coûte. Manuel Valls a  certes choisi le roman national, mais celui qui divise.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIP.  00662928_00004.

La République mise à mal par ses adorateurs mêmes

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fn republique pen

fn republique pen

La République est bonne fille. Mais, comme la plus belle fille du monde, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Encore faudrait-il savoir ce dont il s’agit. Or, si on utilise le terme « antirépublicain » à toutes les sauces, nul ne songe, semble-t-il, à s’interroger sur son sens et sa portée, et encore moins sur son versant positif : que signifie « républicain » ?

La gauche autobaptisée « morale » s’est offusquée parce que François Fillon a estimé avec dérision qu’un socialiste pouvait être « plus sectaire » qu’un Front national – et appelé les électeurs à choisir, en cas de duel PS/FN, le « moins sectaire » des candidats. Cette déclaration serait, selon elle, susceptible de remettre en cause le « front républicain », voire d’ouvrir la voie à un « désistement antirépublicain ». Autrement dit, les idées et programmes de l’UMP et du PS seraient « républicains » et ceux du FN « antirépublicains ». Il faut donc tenter d’y voir plus clair pour vérifier le bon usage des mots.

Le terme « république » appliqué à la forme du gouvernement désigne d’abord, historiquement, le contraire de la monarchie. Dans ce sens, la Grande-Bretagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Maroc ou la Norvège ne sont pas des régimes républicains, contrairement à l’Italie, l’Allemagne et la France. C’est d’ailleurs la seule limite que notre Constitution pose à sa propre révision, dans son article 89 : « La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’aucune révision. » On retrouve les mêmes termes dans l’article 139 de la Constitution italienne. Le but de ces dispositions, longtemps assorties de l’inéligibilité à la tête de l’État des membres des ex-familles régnantes et même, en Italie, de l’interdiction de retour de celles-ci sur le territoire, est d’interdire la restauration de la monarchie. Le Front national n’ayant jamais, à notre connaissance,  inscrit la restauration monarchique à son programme, ne peut à ce titre être qualifié, par opposition aux autres partis, d’« antirépublicain ».[access capability= »lire_inedits »]

L’autre sens du mot « républicain », qui se réfère à l’étymologie, vise la distinction entre la chose publique (res publica), commune à tous, et les affaires privées, propres à chacun. Il repose sur la primauté de l’intérêt général sur les intérêts privés, qu’ils soient individuels ou catégoriels, et s’oppose donc aux systèmes féodaux dans lesquels les différents groupes et communautés se partagent le gâteau. L’idée républicaine suppose le primat du tout sur les parties, de l’ensemble sur les morceaux, bref, l’existence d’un bien commun transcendant en vertu duquel places, emplois, titres et dignités sont accordés en fonction des capacités et des talents, pas de la naissance et de la richesse. Marquée par la révolution libérale de 1789, la « tradition républicaine » française proscrit toute distinction fondée sur des « appartenances » héréditaires, religieuses ou ethniques, libérant les individus de leur passé, pour retenir seulement le mérite et la volonté du citoyen doué de conscience et de raison. Les principes d’unité et d’indivisibilité de l’État, la laïcité et l’égalité des citoyens devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion » sont donc au cœur de ce qu’on appelle le « modèle républicain » français.

On voit bien, en conséquence, que le concept de « république » ne dit rien, par lui-même de la distinction entre les  nationaux et les étrangers. Certes, l’on sait que l’idéal révolutionnaire de la tabula rasa a influencé la conception française de la nationalité, de sorte qu’elle s’appuie davantage sur le critère subjectif de la volonté que sur les critères objectifs de la langue, de la culture, de l’histoire, de la géographie ou de la race qui dominent dans la définition germanique. Chacun connaît le fameux « vouloir vivre ensemble » et le « plébiscite de tous les jours » opposés à la conception romantique allemande du volksgeist par Ernest Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » de 1882. Mais cette conception n’interdit nullement d’exiger des candidats à la naturalisation des preuves d’adhésion aux principes républicains et d’assimilation des codes culturels. Bien au contraire, c’est par ce souci d’assimilation que se vérifie traditionnellement l’authenticité du « vouloir vivre collectif ».

Cette conception interdit en revanche de distinguer les citoyens français entre eux en raison de leur origine encore que, jusqu’en 1973, une période de probation ait été imposée aux Français fraîchement naturalisés avant de pouvoir être électeurs et éligibles ou d’être admis dans la fonction publique. Mais rien, dans la conception et la tradition républicaines, n’impose une politique migratoire plus ou moins généreuse ou une politique de regroupement familial des étrangers (qui ne date, chez nous, que des années 1970). La République n’exige pas non plus l’égalité des droits entre le national et l’étranger.qui serait d’ailleurs une absurdité,  puisqu’elle reviendrait à abattre la notion même de frontière, donc d’État-nation, ce qu’aucun pays ni aucune norme internationale ne s’aventure évidemment à prescrire. Le Conseil constitutionnel rappelle toujours clairement que : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national. »[1. Décision du 13 août 1993 – n°93-325 DC.]

Le choix d’une politique d’immigration plus ou moins restrictive n’a rien à voir non plus avec le racisme. La Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale, ratifiée par la France en 1971, précise expressément qu’elle ne s’applique pas « aux distinctions, exclusions, restrictions ou préférences établies par un État partie selon qu’il s’agit de ressortissants ou de non-ressortissants ». Elle ajoute qu’aucune de ses dispositions « ne peut être interprétée comme affectant de quelque manière que ce soit les dispositions législatives des États parties concernant la nationalité, la citoyenneté, la naturalisation, à condition que ces dispositions ne soient pas discriminatoires à l’égard d’une nation particulière ». De même, la Convention de l’ONU sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée le 18 décembre 1990, qui  constitue généralement une référence pour les associations militantes, prévoit expressément la possibilité de restreindre l’accès des migrants « à des catégories limitées d’emplois, fonctions, services ou activités, lorsque l’intérêt de l’État l’exige et la législation nationale le prévoit ». Elle permet aussi de « limiter l’accès d’un travailleur migrant à une activité rémunérée au titre d’une politique consistant à donner la priorité aux nationaux ou aux personnes qui leur sont assimilées ». Fondée sur le critère juridique de la nationalité, pas sur une distinction ethnique, la « préférence nationale » n’est prohibée ni par la Constitution, ni par les conventions internationales ratifiées par la France

Il ne fait aucun doute, en revanche, que les mesures inspirées du multiculturalisme et du communautarisme anglo-saxons, qui consistent à reconnaître des droits différenciés aux citoyens de nationalité française en fonction de leur origine, de leur culture, de leur religion ou de leur ethnie, sont totalement contraires au modèle républicain. Or, de ce point de vue, ce sont précisément les partis qui se réclament du « front républicain » qui commettent ou applaudissent les pires entorses à la tradition républicaine. C’est bien pour éviter une censure du Conseil constitutionnel au nom de ces principes républicains que droite et gauche ont voté les révisions constitutionnelles sur la Nouvelle-Calédonie et l’organisation décentralisée de la République, officialisant, dans les collectivités d’outre-mer (ex-TOM), non seulement une discrimination entre citoyens français fondée sur l’origine dans le droit de vote aux élections locales, mais aussi une préférence autochtone, fondée sur la « situation de l’emploi local », dans l’accès aux emplois et au foncier. Une circulaire conjointe des ministres du Travail et de l’Outre-mer du gouvernement Fillon, en date du 23 juillet 2010, étend cette préférence autochtone aux départements d’Outre-mer de façon parfaitement inconstitutionnelle. Elle prétend « favoriser l’émergence d’une fonction publique plus représentative du bassin de vie qu’elle administre » (sic !) et « renforcer les chances des personnes originaires de l’outre-mer d’accéder aux emplois de responsabilité, tant dans les territoires ultramarins qu’en métropole ». À cet effet, il est notamment indiqué que « s’agissant des vacances d’emplois, les fiches de postes devront faire apparaître, le cas échéant, les compétences particulières attendues du titulaire du poste. Par exemple, pour des emplois comportant des missions d’accueil du public, une bonne connaissance de l’environnement local pourra constituer un élément à prendre en compte » (re-sic !). En Méditerranée, cela s’appelle la « corsisation » des emplois et certains députés de la République, dont on se demande s’ils sont vraiment « républicains », veulent aussi désormais réserver le foncier corse aux insulaires.

Ce sont aussi des élus de la gauche et de la droite « républicaines » qui ont voté les révisions constitutionnelles permettant de catégoriser les électeurs et les éligibles en fonction de leur sexe, malgré la censure du Conseil constitutionnel. C’est encore Nicolas Sarkozy qui avait suggéré au comité présidé par Simone Veil de réviser le préambule de la Constitution pour y inscrire la parité et la diversité, c’est-à-dire les discriminations positives qui ne sont rien d’autres que des passe-droits antirépublicains fondés sur le sexe, l’origine, la religion ou la couleur de peau. C’est Richard Descoings, auquel Nicolas Sarkozy songeait à confier le ministère de l’Éducation nationale, qui a introduit le passe-droit ethnique à Sciences-po, et ce sont aujourd’hui encore des parlementaires socialistes qui s’activent pour que la France ratifie la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, petit manuel antirépublicain rédigé par l’un de ces militants bretons qui trouvaient autrefois quelques charmes au culte nazi de l’aryanité !

Ce qui est antirépublicain, ce n’est pas une politique d’immigration plus ou moins accueillante, ce sont les discriminations juridiques entre citoyens français fondées sur l’origine, la race, le sexe ou la religion qui conduisent à écarter le seul critère autorisé par la République, qui est celui du mérite. C’est la reconnaissance de droits collectifs à des groupes de personnes définis par un critère ethno-racial, religieux, linguistique ou sexuel. C’est le droit reconnu à certains d’invoquer leur religion pour se soustraire à la règle commune. Ce qui est antirépublicain, c’est très exactement le passe-droit, qui revient à un privilège au sens étymologique du terme, c’est-à-dire à la loi privée opposée à la règle publique. Envoyée par Nicolas Sarkozy en compagnie de Patrick Devedjian à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) l’ineffable Roselyne Bachelot n’avait rien trouvé de mieux à proclamer que la « fin du modèle républicain fondé sur l’indifférence », bel exemple de discours antirépublicain.

Laisser des minorités faire la loi, subvertir l’École républicaine en présentant sous l’étiquette mensongère de « morale républicaine » la propagande perverse de militants catégoriels, truffer les manuels scolaires de références identitaires, transformer l’État en self-service juridique où chaque catégorie vient chercher ses droits qui sont autant de passe-droits et, last but not least, torpiller au passage le mariage républicain pour obéir encore à un lobby : voilà exactement ce qui est antirépublicain. Lors des débats sur la révision constitutionnelle de 2003 relative à «l’organisation décentralisée de la République », Jean-Louis Debré avait accusé le gouvernement Raffarin de concocter un « bazar » et de mettre la République « en morceaux ». Depuis, les choses se sont  nettement aggravées.

On peut trouver au programme du Front national toutes les lacunes et médiocrités possibles : du vent, de la fumée, irréalisable, irréaliste, tiré par les cheveux, impossible juridiquement, stupide politiquement, etc… On peut trouver à ses dirigeants ou militants tous les défauts possibles : vulgaires, incompétents, simplistes, demeurés, etc… Mais il n’y a rien, dans les propositions du FN, qui soit « antirépublicain » au sens précis de ce terme. Au contraire même, le programme mentionne : «  Réaffirmation de notre modèle républicain et de ses valeurs contre le multiculturalisme anglo-saxon. L’assimilation, via l’École notamment, doit redevenir la règle, et le communautarisme banni. La France inscrira dans sa Constitution :  » La République ne reconnaît aucune communauté. » » Cette dernière mesure est assurément inutile puisque le communautarisme est déjà banni de nos grands textes et que ce sont les exceptions instaurées ou tolérées depuis des décennies par les dirigeants se réclamant du « front républicain » qui conduisent précisément à la liquidation du modèle républicain.[/access]

 

*Photo : ROBERT ALAIN/APERCU/SIPA.  00639351_000004.

Les aventures d’Alain Delon, fable postsoviétique

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En 2005, une jeune femme fut embauchée comme conseillère dans un cabinet ministériel. Son profil était particulièrement adapté,  et elle donnait satisfaction à son ministre. Malheureusement, elle commit une faute impardonnable, qui lui coûta son emploi : elle était la petite-fille de Maurice Papon. Elle fut vite repérée par un journaliste d’investigation qui porta immédiatement à la connaissance du public l’incroyable scandale. Comment ça, la petite fille du salaud absolu que la France s’est construit dans les années 90 serait apte à occuper un emploi public ? Bien sûr que non. Elle fut immédiatement licenciée. Non, pas licenciée. Courageusement mais fermement, son ministre lui demanda de démissionner.

Pour clore le bec à ceux qui s’étonnaient un peu de cette réactivation de la directive du 3 juillet 1937 du Politburo au NKVD sur la responsabilité familiale et collective des ennemis du peuple, Pierre Marcelle dans Libération, intraitable, a mis le doigt sur la circonstance aggravante qui justifiait la sanction : la petite-fille n’avait jamais dénoncé publiquement son grand-père. Imparable.

Les enfants d’Alain Delon ont retenu la leçon. Être le fils ou la fille de celui-ci n’a pas dû être facile tous les jours. Mais là, le pire du pire est arrivé. L’inoubliable interprète de Tancrède Falconeri  dans Le Guépard,  et de Ripley dans Plein soleil a blasphémé deux fois. Tout d’abord en disant qu’à son avis l’adoption d’enfants par les couples homosexuels était « contre-nature » et ensuite qu’il comprenait la montée du Front National.

Avant même d’être mis en demeure, le fils et la fille ont pris les devants. L’une pour prendre une distance qui devrait pouvoir se calculer en années-lumière, l’autre pour affirmer que son père était « consternant ». On aurait pu penser que l’explication père-enfants aurait pu avoir lieu dans l’intimité du cercle familial, Anthony et Anouchka disposant probablement du numéro de portable de leur père. Ah que non ! La dénonciation et le reniement du père doivent être publics pour être valables. On peut comprendre les deux héritiers, ils ont des vies et  des carrières à faire. À défaut, la condamnation sur leur casier judiciaire social eût été indélébile.

En 1932, dans l’Oural, Pavel Morozov avait dénoncé son père, paysan qui s’opposait à la collectivisation des campagnes. Celui-ci fut déporté et disparut. Morozov devint le héros mythique des « Pionniers ». Leur hymne disait :

« Morozov est un exemple pour tous les enfants,

Nous sommes une troupe de héros. »

Brignoles : FN 1- Front républicain 0

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brignoles fn lopez

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Laurent Lopez, le candidat du Front National, a remporté l’élection cantonale de Brignoles (Var) avec 53,9% des suffrages exprimés. Certes, ce département est historiquement l’un des berceaux électoraux du parti frontiste. Certes, par le passé, ce canton avait déjà eu un élu FN. Mais le jeune candidat choisi par Marine Le Pen l’emporte dans un contexte particulier : l’enjeu a été tellement dramatisé par les états-majors des partis que les caméras ont littéralement assiégé la bourgade du Centre-Var. De surcroît, la gauche éliminée dès le premier tour, Lopez a remporté la partie face au candidat de l’UMP, alors que les deux dernières élections partielles (OiseLot-et-Garonne) ayant opposé la droite au FN avaient abouti à la défaite, certes honorables, des poulains frontistes.

Hier soir, Le Figaro.fr a été peu inspiré de sous-titrer : « Laurent Lopez a recueilli 53,9% des suffrages en dépit d’une hausse de 12 points de la participation » Pourquoi, ce « en dépit » ? Dans le grand quotidien conservateur, on écrit un peu vite sans regarder les chiffres. Le candidat du FN ne bénéficiait d’aucun désistement de la part des autres impétrants en lice au premier tour. Pourtant, il passe de 40,4 % à 53,9 %. On peut certes penser que le candidat du Parti de la France de Carl Lang, qui n’est autre qu’une ancienne figure locale du FN beaucoup plus connu dans le canton que Laurent Lopez, n’a pas été suivi par tous ses électeurs alors qu’il leur demandait de voter UMP. En ce cas, Lopez aurait gagné de cinq à dix points entre les deux tours. Ce surplus de voix provient soit du surcroît de participation, soit du report des voix UDI, EELV ou PCF, voire d’une  savante combinaison des deux.  Autrement dit,  Le Figaro et tous les autres se plantaient lorsqu’ils attribuaient l’excellent score FN du premier tour à la très faible participation. Au contraire, la base sociologique frontiste, issue des couches populaires (ouvriers, employés, chômeurs), est la frange de la population qui s’abstient le plus. Dans une élection cantonale partielle, le FN s’avère forcément plus handicapé que l’UMP ou le PS qui bénéficient d’électorats plus assidus dans les isoloirs. C’est le premier enseignement de cette élection.

La seconde leçon, que François Fillon n’a pas tardé à tirer, façon « j’vous l’avais bien dit », c’est que le front républicain a du plomb dans l’aile. Manifestement, l’isolement du FN n’empêche plus l’élection de ses candidats. Dans l’Oise, le Lot-et-Garonne et le Var, trois départements aux réalités sociologiques différentes les unes des autres, des électeurs de gauche ont apporté leurs suffrages au candidat frontiste. Vincent Peillon, interrogé en direct sur BFM TV, répond qu’il n’y a pas d’alternative à la stratégie du front républicain, prétendant que sans lui, le résultat aurait été encore pire. Et si le ministre de l’Education Nationale se trompait ? Si, au contraire, ce fameux front incarnait justement l’antienne répétée par Marine Le Pen, le fameux UMPS, faisant le meilleur des cadeaux au parti qu’il entend combattre ?

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’électeur de gauche se fiche désormais des consignes de vote comme de son premier bulletin. D’ailleurs, les partis seraient bien en peine de discipliner leurs sympathisants, alors qu’ils multiplient les primaires ouvertes pour désigner leurs candidats. Comment peut-on prétendre donner des consignes de vote au second tour alors qu’on n’est pas fichu de leur imposer un candidat au premier, notamment dans l’élection reine ? Il y a là une contradiction que le PS et l’UMP doivent trancher au plus vite. Seul Fillon, dont beaucoup se gaussent en ce moment, semble l’avoir compris.

Mais Marine Le Pen a du pain sur la planche, notamment autour de la formation de ses candidats. Laurent Lopez n’a en effet rien trouvé de mieux que de fêter sa victoire en évoquant une « divine surprise ». Soit le nouveau conseiller général du canton de Brignoles manque singulièrement de culture historique. Soit il a sciemment salué sa victoire comme naguère Maurras s’était félicité de l’avènement de la Révolution nationale. Dans cette hypothèse, la dédiabolisation en prendrait un sale coup. Comme quoi, il y a des défaites dans certaines victoires. Et vice-versa.

 

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21469255_000016.