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2014 c’est parti, et si on essayait Causeur ?

Causeur n°9 - janvier 2014

2014, c’est parti ! Rangés le gui et les cotillons, il est temps de revenir sur terre. Et l’année s’annonce coton : gageons que 2014 ressemblera à sa devancière, à deux ou trois détails près.

À quelques mois des élections européennes, « L’Europe c’est fini. Et si on essayait la France ? »,  décrète Causeur. Elisabeth Lévy et Gil Mihaely actent l’échec de l’Europe politique, puisque « l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe », le cadre national reste encore le seul niveau pertinent d’exercice de la souveraineté et de la démocratie. Que nenni, nos dirigeants ont beau répéter « Europe fédérale » en sautant comme des cabris, l’Union européenne souffre de son nanisme politique, leur rétorque Jean-Thomas Lesueur. Pour  le délégué de l’Institut Thomas More, l’Europe actuelle s’apparente à un machin jacobin qui étend les marottes centralisatrices françaises à l’échelle du continent. Or,  « l’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles »,  argue cet avocat du principe de subsidiarité, qui rêve d’une France décentralisée dans une Europe puissante. Pierre Manent et Hervé Juvin ne l’entendent pas de cette oreille. D’après ces eurosceptiques assumés, la nation est l’unique moteur de l’Europe, et pas un simple échelon. Tous deux estiment que la paix des soixante dernières années est imputable au renouveau des nations européennes, reconstruites sur les décombres de 1945. Ils fustigent l’idéologie irénique qui voudrait effacer les frontières et les identités culturelles. Comme le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, ils déplorent la panne du couple franco-allemand et concluent de la crise de croissance européenne que « l’Europe a besoin d’une pause ». Pour Quatrepoint, c’est bien simple, « l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin ». Solidarité, tu m’auras pas, scandent les Allemands aux pays endettés de la zone euro !

Malgré tout, ne jetons pas le beau bébé européen avec l’eau du bain, nous exhorte Elie Barnavi, inquiet de la vague populiste qui monte. L’UE est une œuvre salutaire, que quelques bourrasques ne devraient pas condamner.

Hélas, quel que soit son parti pris, force est de constater que la crise de l’Europe plante le dernier clou dans le cercueil du vivre-ensemble. Après la révélation à grands renforts de tambours médiatiques des rapports sur l’intégration, que Malika Sorel nous avait signalés dès le mois dernier, le modèle assimilationniste français semble attaqué de toutes parts. Au lieu de pleurer sur le lait renversé, Elisabeth Lévy monte sur le ring pour réclamer un combat culturel à la loyale avec les tenants « d’une idéologie ouvertement différentialiste », influente au sommet de l’Etat, qui voudrait imposer le multiculturalisme pour tous. La France est pourtant « un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres », argumente notre chère directrice, car « l’histoire confère à certaines cultures un droit d’aînesse ». Dans sa foulée, la démographe Michèle Tribalat, véritable médecin légiste de l’assimilation, démonte en pièces le modèle multiculturaliste anglo-saxon, convaincue que « plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle ».

2014 sera aussi l’année du centenaire de la Grande guerre. Avant le démarrage des commémorations officielles, nos pages culturelles « 1914-1918 : pas de paix pour la mémoire » s’attardent sur le fantôme de la première guerre mondiale. Les poilus ne nous ont jamais quittés. Jean-Michel Delacomptée et Romaric Sangars décryptent ainsi le retour en vogue du roman de guerre, fréquemment couronné par les jurys des prix littéraires. Régis de Castelnau explique par le menu pourquoi la France n’a toujours pas fait le deuil des dernières pages de son roman national écrites à Verdun. Quant à Philippe Lacoche, il nous montre que le cheval, celle qu’il préfère, c’est pas la guerre de 14-18 !

N’oubliez pas de faire un grand détour par nos pages d’actualité, très axées autour de l’Afrique, puisque Jacques de Guillebon et Francis Simonis se mettent au chevet du Centrafrique et du Mali, deux théâtres du « spleen africain » qui ronge le continent noir.

En faisant un crochet par les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch puis les carnets de Roland Jaccard, accueillez comme il se doit notre bizuth fin gastronome, Xavier Groin. Cet héritier de Brillat-Savarin nous intime de pas tourner autour du pot de Nutella. La vraie pâte à tartiner oui, ce pot de graisses émulsifiées, pas question…

Si le réveillon ne vous a pas rassasiés pour l’année, bon appétit de lecture !

L'Europe c'est fini. Et si on essayait la France ?

     

Manuel Valls, attaché de presse de Dieudonné ?

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manuel valls dieudonne

Je n’avais aucune sympathie particulière pour Manuel Valls. Je pouvais apprécier, uniquement d’un point de vue technique, un certain savoir-faire depuis qu’il est à l’Intérieur et qu’il a décidé d’être le meilleur ministre de droite de ce gouvernement centriste. Cela fait longtemps, très longtemps que Manuel Valls n’est plus de gauche. Il est socialiste par opportunisme électoral et a misé sur l’alternance comme d’autres misent sur un cheval. Et, bien entendu, il n’a pas misé sur l’alternance entre la gauche et la droite mais sur le changement d’une équipe libérale et européenne sarkozyste par une équipe européenne et libérale hollandienne. Il a bien fait. Il a assez habilement choisi l’Intérieur. C’est un ministère où il faut mieux être de droite même quand on est de gauche sauf si on a l’envergure d’un Pierre Joxe ou d’un Chevènement et que l’on est d’abord républicain.

Manuel Valls, à l’intérieur, a fait du Sarkozy sans Sarkozy. Surprésence médiatique, roulage de muscle, désignation périodique d’un bouc émissaire à la population, en l’occurrence le Rom qui peut toujours servir. Pour la Semaine de la Haine, Valls vient d’abandonner le danger fondamental représenté par vingt mille nomades « inassimilables » et de désigner Dieudonné à la colère de la population.

Dieudonné pour une Semaine de la Haine, c’est une bonne idée car Dieudonné est haïssable. Autant les Roms vont mobiliser les bonnes consciences de la gauche sociétale qui représentent quand même des électeurs potentiels pour Hollande (et il en reste tellement peu), autant Dieudonné semble être surtout défendu par un conglomérat bizarroïde où la vieille extrême droite antisémite et une certaine extrême gauche antisioniste confondent leur haine même si à l’extrême droite on vous jurera la main sur le cœur qu’on n’a rien contre Israël et qu’à l’extrême gauche, on vous jurera qu’on n’a rien contre les Juifs.

Et puis qui aime Dieudonné, en fait ? On apprend en ces derniers jours de l’année que pratiquement 7% des français en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’intuition que ceux qui rigolent aux spectacles de Dieudonné, qui s’éclatent devant la logorrhée soralienne, qui plébiscitent par millions leurs vidéos sur Youtube n’ont pas de cartes d’électeur et n’ont même pas envie de voter pour le FN depuis qu’il est respectabilisé.

Tout cela, Manuel Valls le sait très bien. Dieudonné ne représente aucun risque réel, aucun trouble à l’ordre public, ce qui est la seule chose qu’un ministre l’Intérieur a le droit d’évaluer sur la question. C’est depuis des mois que Valls, en mettant au pilori Dieudonné lors d’un discours à l’université d’été du PS à La Rochelle, lui sert d’attaché de presse, lui ouvre un boulevard. C’est vraiment du Machiavel pour les enfants de cinq ans : comment ne pas comprendre que vouloir interdire ses spectacles, indiquer de manière très sarkozyenne que l’on est prêt à voter une loi de circonstance pour ce faire, c’est offrir la meilleure des publicités, c’est valider les thèses paranoïaques sur le complot du système, c’est accréditer l’idée que l’on peut s’attaquer à tout sauf aux Juifs ?

En fait, cette volonté de se faire Dieudonné indique surtout la panique de Valls qui sent que même son volontarisme ne va pas faire longtemps illusion, qu’il va sombrer avec ce gouvernement qui n’a plus prise sur rien, qui continue de manière surréaliste, à discourir sur du vent, à propos de l’inversion de la courbe du chômage. Tenez, on devrait recommander à une certaine jeunesse décérébrée, plutôt que de s’éclater sur Shoahnanas, de regarder la conférence de presse de Michel Sapin sur les chiffres du chômage : c’est beaucoup  plus drôle et beaucoup moins abject même si dans les deux cas ils prennent ceux qui les écoutent pour des cons.

Il ne s’agit même pas pour moi de défendre ici la liberté d’expression, même si je crois que tout doit pouvoir être dit dans une démocratie y compris ce qui est dangereux pour elle. Contrairement à Saint-Just, je veux de la liberté pour les ennemis de la liberté car c’est le seul moyen de les faire apparaître en pleine lumière et de leur retirer cette séduction sulfureuse pour les intelligences acnéiques qu’ont toujours ceux qui se présentent comme antisystème.

Non, il s’agit d’indiquer qu’en érigeant un amuseur sinistre en danger pour la République, Manuel Valls est un politique de notre temps : il parle de tout, sauf de ce qui fait vraiment problème, à savoir un naufrage économique et une régression sociale sans précédent.

*Photo : WITT/SIPA. 00671454_000023.

Les Lords, Ma Génération

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1979 : les musiciens du groupe punk caennais R.A.S. sont orphelins d’un mouvement en pleine décomposition. Britz, le chanteur-parolier, pleure Sid Vicious. Les autres commencent à préférer nettement l’énergie power-pop des Jam, Skids, XTC ou 999 aux errements néo-babas des Cure ou autres Simple Minds.

L’esthétique 60’s et les clins d’œil aux Who sont déjà très présents dans le punk, des costards noirs et cravates ficelle aux tee-shirts à cocarde de Billy Idol («Your Generation»). Sans parler des Jam, bien entendu. Mais quand quelques membres d’R.A.S. débarquent en Grande Bretagne, c’est le choc. Celle-ci vit à l’heure du «Mod maydays», puissant revival qui crée sa propre scène underground (Merton Parkas, Chords, Mo-Dettes, Squire…) en réaction à un punk désormais en voie d’intégration. «We hate the punk elite» chante Ian Page de Secret Affair. Les musiciens d’R.A.S. sont conquis, font leurs emplettes à Carnaby Street et reviennent à Caen faire état des nouveautés londoniennes aux copains. Le groupe est illico presto rebaptisé Les Lords.

En conséquence de ce tournant radical sur le plan esthétique (car les chansons demeurent les mêmes) il apparait assez rapidement que tout le monde se met dans l’idée de leur casser la gueule, à commencer par le noyau dur des punks, de plus en plus influencé par le renouveau skinhead et la vague «Oï». Lors du deuxième concert des Lords, à Lisieux, les skins sont venus en force et ont bien l’intention de faire chier un maximum. Les chaises volent et les fans se replient sur scène, tentant tant bien que mal de les renvoyer pendant que le groupe continue à jouer. Arrivée de la maréchaussée et rallumage des lumières. On reprend quand même et les Lords finissent en apothéose par une reprise de «My Generation» des Who respectant à la lettre l’esprit de l’original, c’est-à-dire accompagnée d’une destruction méthodique du matériel et du renversement des colonnes de sonorisation. Allongé par terre, les bras tendus pour retenir la sono couchée sur lui et ne pas périr écrasé, son possesseur, un vieux baba, parvient à murmurer «c’est génial, c’est génial…».

Génial, ça l’est effectivement. Les Lords continuent sur la lancée du punk le plus rentre-dedans mais harmoniquement riche, disons Generation X pour situer, en incorporant influences 60’s, réminiscences pré-psychédéliques (Creation, Move) et surtout en traçant une route nouvelle, bien à eux. Le groupe fait assez peu de reprises : l’instrumental The Persuaders («Amicalement Votre») en intro de concert, «For Your Love» des Yardbirds en milieu de set et «My Generation» en rappel. Pour le reste, c’est une tuerie : batterie claquante, basse Rickenbacker métallique et mélodique, rythmique Gibson «mur du son», échappées fulgurantes du soliste sur Telecaster. Et il y a le front-man, aux capacités vocales limitées mais aux textes remarquables et au charisme sans pareil. Il était évident pour qui avait vu une fois ces gamins en concert qu’ils avaient un potentiel fantastique, au-delà des limites atteintes par le meilleur du rock français.

Car c’est bien de gamins dont nous parlons, 17 ans au moment de l’histoire et à peine plus de 18 quand elle s’acheva. Pas vraiment une histoire «sex, drugs and rock n’roll», cliché raillé par la génération punk. Non, juste une autre histoire d’adolescents tourmentés et rebelles. Une histoire d’amoureux de la musique qui convertissent Gérald, le disquaire du coin troquant intégrale de Throbbing Gristle contre boots et chemises à jabots. En retour, il leur fait découvrir les Kinks et les Small Faces, mais aussi les Real Kids, Charlie Mingus, Faust ou Mother’s Finest. C’est une histoire de pluie (la Normandie…), de nuit, d’interminables marches à pied. Les mobylettes étaient rares, alors les scooters… C’est une histoire de cavalcades et de fuites éperdues, dans la triste France de la fin des seventies dont les «loubards périphériques» ont été si bien chantés par Renaud à l’époque.

Sur ce front, les Lords prennent des mesures radicales en tissant une alliance avec les gitans, ce qui permet de calmer vite fait bien fait les skins et de les ramener à des sentiments de saine camaraderie. Quant au mouvement néo-Mod, il se développe comme une traînée de poudre. En deux coups de cuillère à pot, on compte plus de 200 Mods à Caen. Des punks convertis après des concerts, des fans des Specials ou de Joe Jackson, des lycéens qui voulaient faire chier leurs parents. Agée d’à peine 16 ans, Laurence abandonne tout pour rejoindre Fifi, le guitariste rythmique des Lords et retourne en scooter à la sortie du bahut faire des bras d’honneur aux profs en gueulant «We are the mods», comme dans Quadrophenia. Britz, Laurent et moi allons voir le film des dizaines de fois au ciné du centre commercial Carrefour, à Hérouville, une des banlieues ouvrières de Caen. On passe, on repasse devant «les Arabes» comme on disait à l’époque. Embrouille, bagarre.. «We are the Mods» ! Impressionné, le plus méchant des dits «Arabes» cours vite fait s’acheter un costume et demande à rejoindre la bande. À Caen, les Mods sont un mouvement de masse et un mouvement prolétarien. Il y a José qui se bagarre après que l’équipe a décroché les drapeaux français dans une fête du 14 juillet, Franck dit «Barjot» l’ancien rocker et marin pêcheur, «Clash» qui écrase les fleurs de mes parents en Vespa et tire sur les rockys le samedi après midi en plein embouteillages, avec un Lüger de la seconde guerre mondiale. Et puis d’autres groupes qui se forment : Dandys, Holly Boys et Neckties. Ces derniers sont des gosses de 13-14 ans qui n’ont guère eu le temps d’apprendre l’anglais. Du coup, ils adaptent fièrement les Who en français, «I Can’t Explain» devenant «les Caennais s’plaignent».

Les Lords jouent à Paris au Golf Drouot. Ils finissent bons derniers du «tremplin rock» mais foutent un joyeux bordel et rencontrent ce soir-là les fabuleux Stunners. Un noyau de fans parisien se constitue autour de Laurent («Stax»), Denis, Thierry et bientôt Patrice Bertrand, ancien Hells Angel devenu Mod qui vend des disques de garage rock US dans la boutique Scooter aux Halles.

Les Lords ne font pas semblant. Ils assurent la première partie des Olivenstein dont ils démolissent le matériel («My Generation»), des Dogs auxquels ils volent la vedette et tout un tas d’autres. Ils font feu de tout bois, ouvrent pour Valérie Lagrange et partent même en tournée pour quelques dates en première partie de Caravan, un vieux groupe de rock progressif britannique…

Bientôt le mod-revival se répand à Paris puis en province. Les Lords en sont les héros et les rois mais il y a un malentendu. Fondamentalement, ils n’ont pas grand chose à voir avec les minets qui se déguisent en danseurs twist, les petites bourgeoises en robes à pois et les groupes faisant des efforts désespérés pour sonner «garage». D’ailleurs, pendant que les skins parisiens menés par Farid – une teigne – s’amusent à persécuter cette bande de petits branleurs des beaux quartiers, ils évitent soigneusement de s’en prendre à quiconque porte un patch «Caen» sur son blouson. Britz et l’aile dure des  caennais accentuent la démarcation avec les poseurs en s’intitulant «Glory Boys» et en adoptant chemises noires et cravates blanches.

Mais bon, tout ça commence à tourner un peu en rond. D’autant que malgré leurs multiples allers et retour dans la capitale, où je m’installe en tant que manager, les Lords sont toujours en panne de contrat d’enregistrement. Il y a bien quelques contacts avec Antoine De Caunes, Marc Zermati ou Patrick Eudeline, la tournée des maisons de disques, une photo dans le mensuel Best, mais rien ne débouche. Pendant ce temps, le conglomérat skino-mod de Caen se sent des ailes. Après deux ans de bagarres intensives contre les rockers (très méchants en ces temps lointains) et tout ce qui trainait comme voyous dans les campagnes normandes, ce sont devenus de véritables terreurs. Des plaies qui mettent tout à feu et à sang lors du concert de Jam à Rouen. Les Lords sont victimes du syndrome Sham 69 : dépassés par le mouvement qu’ils ont impulsé et les débordements de leur public.

La tension monte avec le rythmique, Fifi, un coeur simple. Puis avec le bassiste qui se solidarise avec lui. Enfin avec Britz Notre Dame, icône des mods, toujours aussi givré et incontrôlable qui ne veut pas comprendre qu’un trip aussi radical coupe le groupe d’un public plus large. En quelques semaines, tout se délite. Fifi et Laurent vont tenter leur chance avec un autre groupe. Britz s’installe à Paris où il réussira en quelques mois à transformer une bande de fils à Papa en gang respecté. Richard et Denis recrutent un bassiste et poursuivent les Lords sous forme d’un power-trio flamboyant.

Il ne restera de cette brève épopée que des souvenirs merveilleux et des enregistrements de répétitions, à la mini-cassette. Malgré leurs évidentes limites, ils donneront sans doute une meilleure idée de ce qu’étaient les Lords que l’album qu’ils auraient fait à l’époque avec une major, sous la houlette d’un rescapé du yéyé reconverti en producteur. Et le fait que plus de trente ans plus tard, RAS ou Les Lords suscitent l’intérêt montre que la flamme a été transmise.  Tout est donc bien qui finit bien.

 

*Photo : Les Lords.

Mandela, Kalachnikov, Leonarda et toussa toussa…

leonarda mandela hollande

Comme en 2011 et 2012, revenons sur les temps forts de l’année écoulée, de A à Z…

Afrique du sud. L’Afrique du sud est un pays très vaste, peuplé d’animaux étranges tels que des oryctéropes, et qui se situe au bout du monde. Longtemps l’apartheid a réglé les relations entre les Noirs et les Blancs. À la fin des années 80, la situation a évolué, et Nelson Mandela a finalement été libéré de la geôle dans laquelle il croupissait depuis les années 60. Le pays tenait son héros, et on a vu son visage apparaître sur les t-shirts et les mugs du monde entier. Quelques jours après son  décès nous apprenions qu’était inaugurée une gigantesque statue lui rendant hommage, de près de dix mètres de haut, et pesant 4,5 tonnes. La sculpture créée par les Sud-Africains Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, a coûté 8 millions de rands (564.000 euros). L’AFP indiquait que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Peu après sortait sur les écrans du monde entier un long-métrage chantant les louanges dithyrambiques du combattant anti-apartheid, et père de la nation « arc en ciel »… Sur les plateaux de télévision (d’Afrique du Sud, et du monde entier) tout le monde a célébré Mandela avec des trémolos dans la voix, et s’est dessiné peu à peu le portrait d’un Saint. Le culte de la personnalité est en marche.

Blagues. François Hollande a beaucoup d’humour. Tout le monde le sait. L’ancien président du Conseil général de Corrèze s’est fait une solide réputation de blagueur auprès des journalistes et de ses collègues éléphants du Parti Socialiste. Il se murmure que c’est sur ce terrain qu’il a gagné le cœur de Valérie. Mais si l’humour peut être un atout, il peut aussi être un sacré handicap quand on endosse le costume solennel du Président de la République. Si Hollande a muselé sa tendance à faire de l’esprit durant la campagne présidentielle et les premiers mois de la présidence, il semble avoir relâché sa garde. Quelle est votre blague préférée de François Hollande ?

a) sa boutade sur l’Algérie, pays dont Manuel Valls est revenu « sain et sauf »

b) « tu ne le verras plus », adressé à une fillette qui demandait où était Nicolas Sarkozy

c) sa déclaration « J’en aurai besoin », après avoir reçu un sabre en cadeau lors d’une visite en Arabie Saoudite.

d) l’inversion de la courbe du chômage

e) Jérôme Cahuzac

Cinéma. Point d’orgue de la célébration des trente ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme (rebaptisée à l’époque « Marche des beurs » par les médias de gauche) : un long-métrage réalisé par Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze : La marche. Porté artificiellement par une presse élogieuse (n’osant pas, vu le sujet, émettre la moindre critique négative) et bénéficiant du soutien public de nombreuses personnalités politiques tapageuses, le film s’avère être le bide de l’année. Ce lamentable « spot associatif » (le mot est de Vincent Malausa sur Le Plus) ne réunit dans les salles parisiennes, le jour de sa sortie, qu’un peu plus de 500 spectateurs, alors que le film est distribué massivement dans vingt salles. Echec total. On imagine que le réalisateur pense que la France n’était pas prête. Oui, cela doit être l’explication…

Kalachnikov. L’ingénieur Mikhaïl Kalachnikov, inventeur du fusil d’assaut soviétique AK-47 a passé l’arme à gauche. On peut donc parler de lui en disant feu Kalachnikov. A travers le monde la peine est immense. Al-Qaida a décrété une journée de deuil internationale. La pègre marseillaise est inconsolable. A Causeur nous avons tiré en l’air – à la kalachnikov – pour rendre hommage à ce grand héros et pourvoyeur de paix.

Meilleur espoir féminin : Léonarda. L’adolescente kosovare répondant au nom de Leonarda Dibrani fut la victime d’un emballement politico-médiatique dont seule la France semble avoir le secret. Durant de longues semaines elle fut au cœur de toutes les discussions, de tous les débats, de toutes les jaccusations et de toutes les zindignations. Allait-on expulser la jeune-fille ? Fallait-il l’interpeller lors d’une sortie scolaire ? Manuel Valls mange t-il des enfants ? La jeune-fille a été sollicitée de manière intensive par les médias, et a du donner deux millions d’interviews. Maintenant qu’elle est de retour dans son pays, et qu’elle n’est plus au cœur de l’actualité plus personne ne s’intéresse à son cas. Je ne suis pas certain qu’elle ait vraiment envie de revenir.

Noël. L’acteur Humphrey Bogart (Casablanca, Le faucon maltais, etc.) est né le 25 décembre 1899 à New-York. C’est pour cette raison que chaque année, afin de célébrer cette date, nous nous réunissons au pied de sapins ornés de guirlandes clignotantes, que nous mangeons des gallinacés fourrés aux marrons et que nous nous offrons des cadeaux. Causeur est heureux de porter à votre connaissance l’origine un peu oubliée de cette tradition ancienne. Voilà le genre d’information que vous ne lirez pas sur Mediapart.

Politique. Evènement politique de l’année, la création par Robert Hue – l’ex-membre du groupe de rock Les rapaces – d’un nouveau parti politique : le Mouvement unitaire progressiste. Soit, le MUP. Bravo. C’est à la fois l’anagramme d’UMP et de PMU. Pour trouver un événement d’une importance comparable il faut remonter à la création du DARD (Droit au respect et à la dignité) par l’amuseur Patrick Sébastien. Je pense que l’on n’a pas fini d’en rire…

Quenelle. La quenelle est une sorte de boulette de forme allongée qui peut être faite à partir d’ingrédients divers. On se délectera notamment de la quenelle de foie et de la quenelle de brochet. Jusqu’à un passé récent la quenelle ne signifiait rien d’autre que plaisir gustatif et raffinement à la française. C’était avant que la quenelle devienne un geste de ralliement des fidèles de Dieudonné et de son ami Alain Soral, sorte de salut qui s’exécute en plaçant sa main au niveau de son épaule. Certains commentateurs y voient une référence au salut nazi. D’autres le signe de reconnaissance stupide d’une communauté à l’idéologie rance. Quoi qu’il en soit c’est la panique. Le gouvernement songe à interdire les spectacles de Dieudonné, et la chasse à la quenelle est ouverte sur les réseaux sociaux. Plus grave : l’image de la quenelle semble affectée. C’est ce que l’on apprend dans les colonnes du quotidien régional Le Progrès. «Je suis choqué et scandalisé. Nous n’avons pas besoin de ça», déclare le directeur général du fabricant de quenelles Giraudet, Patrick Battendier, qui produit 1300 quenelles par an. C’est l’effroi… On apprend incidemment que la marque « quenelle » a été déposée par la compagne de Dieudonné à l’Institut national de la propriété industrielle. Les fabricants de quenelle devront-ils reverser une dîme à l’humoriste ? L’Histoire le dira…

Racisme. Cette année la France a été exposée au péril raciste, à cause du tweet consternant d’une conseillère municipale UMP qui a comparé Christiane Taubira à un singe, et à la vanne pitoyable d’une fillette qui a lancé à la ministre « Mange ta banane ». C’est pour cette raison que la machinerie anti-raciste a été mise en branle. Toute la gauche bien pensante a apporté bruyamment son soutien à la Garde des Sceaux – dont l’action a été menacée quotidiennement par les attaques des zimmondes racistes. On a signé des pétitions. On a publié des tribunes dans Le Monde pour dire que le racisme c’est mal. On a agité la France moisie de 39-45. On a évoqué Pétain. Point d’orgue de ce cirque, une soirée festive organisée par Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point, pour rendre hommage à la ministre guyanaise. Dans les coulisses, Guy Bedos a déclaré que Marine Le Pen faisait « la campagne d’Adolf Hitler ». C’est bête. Je l’aimais bien de son vivant…

Révélation de l’année : Thamsanga Jantjie. L’homme qui a traduit simultanément en langue des signes la cérémonie d’hommage au président Mandela a atteint une célébrité planétaire en quelques heures. En effet, coup de génie de l’Histoire, il n’était en fait qu’un imposteur et a gesticulé durant tout l’hommage au leader sud-africain, sans que cela ait le moindre sens. Voilà ce qu’il a « dit » : « Bonjour, bienvenue, pour l’instant, bien, cigarette, rejoint, amener, différent pour toi, […] et je voudrais prier, ce don, en gros, c’est drôle, toutes ces couilles, pour prouver, c’est bien, je suis désolé ». Le malheureux a été interné en hôpital psychiatrique. Peu avant il a tenté de défendre son « honorabilité professionnelle »… Ce type a du génie.

Révolté. Abdelhakim Dekhar est un homme dérangé, mais aussi un homme révolté. Celui que l’on a appelé le « tireur fou de Libé » (car il a fait feu sur un photographe du journal, après avoir tenté la même chose dans le hall de BFM Tv), venait du milieu des « autonomes », des anarchistes, des Ravachol… Il détestait les médias et les banques. Il aimait surtout les armes et voulait tuer son prochain. On a retrouvé dans ses affaires un exemplaire de L’homme révolté d’Albert Camus. C’est moche pour Camus. C’est terrible d’être aimé par des idiots.

Zut. L’année se termine tragiquement pour le coureur automobile Michael Schumacher… Le champion allemand a fait une glissade, au ski ; sa tête a heurté violemment un rocher particulièrement agressif. Au moment où j’écris ces lignes le sportif est toujours dans le coma, dans un état critique. Les chaînes d’information continue sont elles-aussi dans un état critique… Elles ont fait ce qu’elles réussissent le mieux : meubler, durant des heures et des heures, autour de la vie et de l’œuvre du héros de l’écurie Ferrari. On a frôlé l’indigestion télévisuelle. On ose à peine imaginer le déferlement médiatique furieux auquel nous serions exposés si le grammairien du Bayern de Munich, Franck Ribéry, passait inopinément de vie à trépas. Je ne vois qu’une solution pour éviter cela, en faire un immortel… Militons pour qu’il entre à l’Académie Française !

Bonne année 2014 à tous !

*Photo : PLAVEVSKI ALEKSANDAR/SIPA. 00667684_000004.

Appelez-les pompiers!

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Impressionnistes ! Post-impressionnistes ! Pères de la modernité ! Et on repasse les plats ! Les Galeries nationales du Grand Palais s’acharnent depuis cinquante ans à nous faire « redécouvrir » en boucle ce parcours bien balisé qui va de Manet à Picasso. [access capability= »lire_inedits »]On croyait avoir tout vu. Mais il paraît que Braque n’avait pas eu droit à une exposition depuis quarante ans.

Proche de l’auteur de Guernica, Braque est surtout connu pour sa contribution au cubisme et sa pratique des papiers collés. Figure bien établie de la modernité, Braque a même eu droit à un enterrement national en grande pompe, avec Garde républicaine et discours de Malraux. Cependant, son œuvre est tombée dans un relatif oubli. Personnellement, je n’ai rien contre Braque, mais pas grand-chose pour non plus. La question qui se pose est la suivante : jusqu’à quand la Réunion des musées nationaux (RMN), organisme en charge du Grand Palais, va-t-elle se complaire dans les sentiers battus ?

C’est à croire que ses responsables ignorent qu’il existait à ces époques d’autres artistes de talent, d’autres mouvements, d’autres options artistiques. L’Histoire est plurielle, complexe, contradictoire, foisonnante. Pourquoi la réduire à un récit linéaire ? Pourquoi priver le public et les créateurs d’un patrimoine infiniment plus varié que celui qu’on veut bien nous montrer ? Pourquoi, en fin de compte, imposer des préjugés dépassés ?

Il y en a pourtant qui font mieux que la RMN, avec des moyens beaucoup plus modestes. C’est le cas du musée Anne-de-Beaujeu, à Moulins, qui présente une très étonnante exposition Rochegrosse. Ce peintre est ce que l’on appelle un « pompier », un vrai. Pardon pour le gros mot ! Georges-Antoine Rochegrosse (1859– 1938) est à mi-chemin entre Tiepolo et la bande dessinée. Il me fait penser, en peinture, au Flaubert de Salammbô. Sa picturalité puissante sert des délires figuratifs très variés. Je reconnais qu’il faut parfois un temps d’adaptation.

Délires ? Pas si sûr. Ainsi, son Andromaque (qui ne figure qu’au catalogue en raison de sa taille) a été peint une dizaine d’années après la guerre de 1870. Sur cette toile, l’artiste nous montre que, malheureusement, la guerre de Troie a bien eu lieu (ou aura bien lieu !). Sur les remparts de la ville vaincue, on assiste à un massacre de civils d’une rare sauvagerie. Au centre figurent une croix gammée et beaucoup de sang. Voyeurisme ? Clairvoyance ? Cette œuvre très intriguante date de 1883. Toutes les toiles de Rochegrosse ne sont cependant pas de cette veine. Au contraire, beaucoup sont empreintes de l’insouciance et de la fantaisie de la Belle Époque. À voir absolument, donc, à Moulins, jusqu’au 5 janvier 2014.[/access]

Georges-Antoine Rochegrosse, Les fastes de la décadences, du 29 juin 2013 au 5 janvier 2014, Musée Anne-de-Beaujeau, Moulins.

*Photo: Musée Anne-de-Beaujeau, Jérôme Mondière

 

Guide télé de la Saint-Sylvestre

burgalat forgeard show

Les fêtes de fin d’année sont accablantes. Tout le monde en convient. Il faut manger des plats que l’on abhorre (telle la dinde aux marrons), il faut acheter aux enfants des jouets en plastique fabriqués par d’autres enfants mais chinois, il faut décorer un sapin qui perd ses plumes avec des guirlandes électriques clignotantes (voilà pourquoi Dieu a créé l’homme…), il faut faire croire aux gamins que le Père Noël existe bel et bien et qu’il est venu en Citroën AX année-modèle 1982 au centre commercial de Brou-sur-Chantereine pour se faire photographier avec les clients. C’est une période épuisante. Il faut prendre de bonnes résolutions pour l’année à venir, songer à entreprendre un régime et regarder la télévision en famille…

Ainsi donc, que faire un mardi 31 décembre devant son poste de télévision ? Quelle chaîne choisir ? TF1, la télé de maçons, propose un show animé par le promoteur immobilier Arthur appelé « Le « 31, tout est permis » avec l’élite de la France pas drôle : Gad Elmaleh, Franck Dubosc, et Michaël Youn.

De son côté, France Télévisions déploie l’artillerie légère. La chaîne des régions, France 3, croit bon de passer un Disney dont la bande doit être au bout du rouleau tant les diffusions ont été nombreuses : Les 101 Dalmatiens. Les 101 rediffusions ? Le tout suivi par un sinistre concert de Jean-Jacques Goldman. Je connais des gens qui préféreraient succomber de la peste bubonique plutôt que regarder la captation d’un concert de J-J Goldman. J’en fais partie. Le navire amiral de l’audiovisuel public, France 2, n’est pas en reste. L’agrégé de télévision Patrick Sébastien propose un divertissement boom-boom-tsouin-tsouin : « Le plus grand cabaret sur son 31 », avec Adriana Karembeu. Numéros de jonglage. Clowns moroses. Claquettes fatiguées. Elégance. On craint le pire. Et on a raison. Le pire est à craindre.

D8 diffuse un concert de Céline Dion, la chanteuse canadienne à accent difficile. France Ô propose – Dieu sait pourquoi – un « Concert de la tolérance » tourné à Agadir, au Maroc. Le dossier de presse ne dit malheureusement pas s’il convient de tolérer le régime de Rabat, et sa tendance à museler les opposants. La Chaîne Parlementaire, à 1h20 du matin, diffuse la « retransmission quotidienne des séances publiques de l’Assemblée.»  Et ce, jusqu’à 3 heures. Voilà pour les dépressifs.

Pour les esthètes, la chaîne Paris Première propose une soirée de réveillon savoureuse, pittoresque et prestigieuse autour de Bertrand Burgalat et Benoît Forgeard et leur désormais légendaire « Ben & Bertie Show ». Après l’Année bisexuelle, et Ceux de Port Alpha, les deux énergumènes reviennent à la charge avec L’homme à la chemise de cuir.

Une nouvelle aventure rétro-futuriste, chic, branchée, délectable, sur le thème de la mode cette fois-ci, à mi-chemin entre les émissions de divertissement des années 70 (Il y a du Gilbert & Maritie Carpentier, et du Jean-Christophe Averty dedans) et l’ambition de renouveler habilement les « variétés » à la télévision, gangrenées par la religion universelle de la fadeur, le playback et la nullité abyssale des artistes mis en avant. La première ambition du « Ben & Bertie Show » est de mettre la lumière sur des musiciens singuliers. En conséquence Bertrand Burgalat – fondateur du label Tricatel – a concocté un cocktail étonnant, depuis le monumental Jean-Jacques Debout (qui a écrit la chanson Pour moi la vie va commencer pour Johnny à l’âge d’or du Gaullisme, excusez du peu), jusqu’aux espiègles archets classiques du décalé Ensemble Découvrir, en passant par les ovnis musicaux d’Exotica ou Marvin. Ici et là. De ci delà, do ré mi fa sol la… la Police de la mode est sur le qui-vive. La brigade du style. L’énigmatique et imaginaire créateur de mode Jean-Loup Ji-Cé (promoteur de la chaussure végétale, du sous-pull animé et du pantalon à une jambe – dont le nom n’est pas sans faire songer à Jean-Claude Jitrois et Christian Audigier…) disparaît sans crier gare. Les deux compères de la police de la mode, Ben & Bertie, fins limiers et esthètes dandys, partent en chasse et sont contraints d’infiltrer le milieu du mauvais goût… Celui des pulls noués sur les hanches et des bonnets péruviens. Car le principal suspect porte… une infâme chemise de cuir…

Un bonheur n’arrivant jamais seul, après cette réjouissante émission inédite, le voyage au royaume farfelu se poursuit avec la rediffusion – toujours sur Paris Première – des précédents shows de Ben & Bertie. Au bout du tunnel ? 2014 évidemment…

2014 ? Encore une année à tirer…

État-mère contre État-père

République-Honore-Daumier

Le tohu-bohu médiatique qui a accompagné le parcours du « Président normal » depuis le 6 mai 2012 a empêché jusqu’ici d’ouvrir le débat sur la vraie nature de la maison Hollande. Qu’il s’agisse du « mariage pour tous », des rodomontades présidentielles ou ministérielles sur la reprise qui s’annonce, de toutes les incongruités législatives distillées par la nouvelle majorité, l’espace politique et médiatique a été encore plus surchargé qu’il ne l’était quand Nicolas Sarkozy déployait son verbe et son activisme. Loin de moi l’idée qu’il s’agirait seulement d’occuper le bon peuple avec des manœuvres de diversion. Le « mariage pour tous » et ses prolongements représentent une bifurcation anthropologique dont nous ne pouvons sous-estimer les effets dans la durée. Les quelques 35 milliards de taxes supplémentaires infligées au pays qui dispute à la Belgique le titre de nation la plus imposée du monde sont la double marque de l’impuissance et du cynisme. Et par-dessus tout, le procès constant que le Président et son entourage intentent à une partie de la France risque d’aggraver la fracture qui a commencé à s’installer sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Reste que les critiques virulentes adressées par les milieux de la droite à la nouvelle gestion ne nous apprennent rien ou presque sur le sens profond de l’expérience en cours.[access capability= »lire_inedits »]

L’incapacité du gouvernement à prévoir la conjoncture n’est pas propre à la France. La gestion au jour le jour est le lot de tous les gouvernements d’Europe[1. Sans omettre le cas des États-Unis, où le pouvoir présidentiel est constamment bloqué par l’obstruction de son opposition républicaine.] , à l’exception relative de l’Allemagne. L’absence de réformes de structures, incrimination permanente de la droite et des tenants de la doxa libérale, reste un procès d’intention tant que nous ignorons la nature des réformes nécessaires : faut-il supprimer la procédure de licenciement et réduire la durée d’indemnisation du chômage ? Faut-il supprimer le RSA et la couverture maladie universelle ? Faut-il réduire drastiquement le nombre des collectivités territoriales ? Je vais avancer la thèse que François Hollande s’inscrit, naturellement, dans la continuité d’une dérive du système public français qui a germé dès Valéry Giscard d’Estaing, par le développement inconditionnel de l’État social, tout en imprimant une bifurcation majeure, sous la forme d’un démantèlement discret de l’État souverain, dans tous ses attributs, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé faire, du moins à une telle échelle et avec autant de cynisme.

Entre l’installation de VGE à l’Élysée et aujourd’hui, la part des dépenses collectives dans la production nationale est passée de 35 % à 58 %. Cette part ne s’est jamais réduite, même durant les deux périodes de belle croissance de l’activité et de l’emploi, situées entre 1987 et 1990, puis entre 1997 et 2000. Les mises en garde incessantes contre les excès de cette dépense ont résonné en vain dans l’espace du débat public : les gouvernements de gauche aggravent la dépense, les gouvernements de droite la maintiennent ou l’aggravent à l’occasion. Et nos compatriotes les plus lucides se sentent désemparés devant une marée montante dont ils pressentent qu’elle pourrait finir par les noyer.

On ne dit jamais les choses essentielles qui leur permettraient de paramétrer le problème. Tout l’accroissement de la part de la dépense collective depuis quarante ans peut être imputé à la dépense sociale et à la dépense territoriale. L’État régalien proprement dit, qui n’a pas connu de développement bureaucratique massif, ne porte pas de responsabilité dans la dérive de l’ensemble.

Entre 1974 et aujourd’hui, la dépense sociale s’est développée de trois manières distinctes. Tout d’abord, à cause de la formation progressive d’un chômage structurel croissant[2. Environ 5,7 millions de sans-emploi à ce jour, tous territoires et catégories confondus.] , qui a fait du budget de l’emploi  (une sorte de contradiction dans les termes) l’un des premiers de France avec 90 milliards d’euros,[3. Ce chiffre est à peu près égal au déficit d’exécution des finances publiques.] représentés en majorité par les dépenses d’indemnisation légale. Ensuite, en raison du vieillissement démographique : en gagnant deux ou trois mois d’espérance de vie chaque année, nous avons aussi gagné constamment en dépenses de retraites, de santé et d’assistance aux personnes dépendantes. Enfin, et de façon plus subtile, sous l’effet de la volonté des politiques d’apporter de nouvelles pierres à l’édifice de l’État-providence. Citons seulement : l’Aide personnalisée au logement, l’Aide au parent isolé, le RMI-RSA, l’Allocation scolaire de rentrée, la déduction fiscale pour la garde d’enfants à domicile, la Couverture maladie universelle, l’Aide médicale d’État (la CMU des sans-papiers), l’Allocation aux adultes handicapés. Ces aides ont en commun de peser chaque année un peu plus que l’année précédente.

Cependant, comment critiquer des aides qui, une fois installées, semblent revêtir un caractère de nécessité depuis les origines des temps ? Les droits qu’elles représentent semblent acquis une fois pour toutes. La dépense territoriale s’accroît à sa manière propre, en complément de la dépense sociale. La Cour des comptes vient de révéler que les effectifs des collectivités étaient passés de 1 300 000 à 1 900 000 en l’espace de quinze ans. Six cent mille agents supplémentaires auxquels s’ajoutent, en ce moment même, les jeunes embauchés au titre des emplois aidés, sous l’impulsion d’un gouvernement désireux de lisser la courbe du chômage. Les élus responsables ont affirmé sans relâche, depuis 1983, première année d’application des lois de décentralisation, que leurs contraintes n’avaient cessé de s’alourdir. L’État, disent-ils, nous a chargés de responsabilités nouvelles, sans nous transférer les ressources nécessaires à leur mise en œuvre. Mais comment l’emploi public territorial et la dépense afférente ont-ils pu gonfler comme ils l’ont fait ? Comment se fait-il que le poids des collectivités augmente encore quelque trente années après le basculement vers la décentralisation ? Pourquoi, enfin, l’introduction du formidable moyen informatique, qui dote les agents d’ordinateurs personnels et les relie à des réseaux d’information, n’a-t-il pas eu l’effet escompté d’une décrue des personnels et des dépenses[4. La Suède a réduit de 38 % le volume total de sa fonction publique en s’appuyant sur la ressource informatique.]?

La réponse est simple : cette dérive est la manifestation d’un clientélisme de proximité, nouveau dans l’histoire de la République, favorisé par les lois de décentralisation et l’émergence d’une nouvelle génération d’élus. Ceux-ci, faiblement reliés aux enjeux nationaux, s’ingénient à consolider leur influence locale de deux manières : en recrutant un personnel tributaire de leur générosité, d’une part, en subventionnant le réseau associatif ami et les actions culturelles ou environnementales d’autre part. À charge pour les communicants de mettre en scène cette action pour asseoir dans l’opinion locale l’idée que ses maires ou ses conseillers veillent quotidiennement à son bien-être, à son divertissement, voire à sa sécurité.

Nous aurions tort de séparer la dépense sociale de la dépense territoriale. Le clientélisme explicite de la seconde complète le clientélisme implicite de la première. En se plaçant au centre de la dépense sociale, comme il l’a fait par étapes depuis près de quarante ans, le pouvoir national offre la figure plus abstraite d’un pouvoir nourricier qui exerce sa bienfaisance par la distribution d’allocations en tous genres.

Cet État, clientéliste dans sa manière d’être, est un État-mère dans sa nature la plus profonde. Plus le Président en exercice avance avec son air benêt et satisfait à la fois, plus il convient d’être attentif au contenu précis de son action. Il nous semble que François Hollande imprime une accélération importante, voire décisive, au processus de déclin de l’État classique, l’État souverain théorisé par Hobbes et par Machiavel, mais installé depuis près de dix siècles des deux côtés de la Manche par les héritiers de Guillaume le Conquérant et de Hugues Capet. Nous avons presque perdu les repères de cet État qui a porté dans ses flancs les sociétés modernes d’Occident. À la différence des États patrimoniaux de l’Antiquité, dont les chefs suprêmes agissaient en propriétaires de la personne de leurs sujets, les États modernes constitués à partir du Bas Moyen Âge tirent leur légitimité de leur capacité à exercer sur leurs territoires un double pouvoir de police et de justice. Une stratégie méthodique, souvent contrariée par les querelles dynastiques et les conflits avec les autres États, mais qui a fini par dessiner, une fois pour toutes, les contours de l’État en Occident[5. Voir Joseph R. Strayer : Les origines médiévales de l’État moderne, Payot, 1979.].  Les régimes républicains, comme celui de la France, sont les héritiers d’une forme d’État constitué avant eux, dont ils ont changé la légitimité formelle tout en en conservant la légitimité substantielle.

La souveraineté externe de l’État moderne, qui se manifeste par la guerre et la diplomatie, mais aussi par l’action culturelle, voire idéologique, a complété la souveraineté interne, exprimée par les pouvoirs de police et de justice. De la sorte, l’État souverain apparaît sous deux faces opposées, quoique de même nature dans leur essence. Son unité profonde ne saurait faire de doute.

La mondialisation et la construction européenne n’ont-elles pas changé la donne à cet égard ? Ne vivons-nous pas désormais sous un régime avoué de « souveraineté partagée » avec nos partenaires et alliés, en attendant de basculer vers le monde unifié annoncé et désiré par les militants de la « globalisation » ? Le début de ce siècle apporte la démonstration contraire. Jamais nous n’avons eu autant besoin de pouvoirs efficaces pour lutter contre toutes les formes de délinquance, de criminalité et contre le terrorisme. Jamais la revendication d’une société paisible et juste n’a été aussi insistante depuis la guerre. Et les dernières évolutions du concert mondial tendent à démontrer le « retour des États »[6. Voir Michel Guénaire : Le retour des États, Grasset, 2013.] imprudemment congédiés de l’Histoire par l’idéologie dominante qui a triomphé à la suite de la chute du mur de Berlin. Les dirigeants américains, chinois, indiens, brésiliens, russes entendent maintenir ou promouvoir leurs intérêts et leur influence, sans s’en remettre niaisement au jeu des forces du marché.

Or, l’État historique de la France est menacé de déshérence. Les moyens de ses administrations représentatives, l ’Intérieur, la Défense, les Affaires étrangères, l’action culturelle à l’étranger, se réduisent. Le mouvement, engagé par Nicolas Sarkozy, s’accélère sous l’impulsion de François Hollande. Il ne se passe pas de trimestre sans que des consulats soient fermés, des lignes de crédits militaires supprimées. La présence culturelle française à l’étranger paraît incongrue à nos dirigeants. La réduction des moyens de la police et de la justice se poursuit sans désemparer[7. Au point de contraindre les personnels intéressés à travailler dans des locaux insalubres ou à rouler dans des véhicules dangereux.]

Le contraste entre la sanctuarisation de la dépense sociale et territoriale d’un côté, et l’érosion méthodique de la dépense souveraine de l’autre, doit être au cœur de toute réflexion sur la « maison Hollande ». Les dirigeants français se refusent à éradiquer une fraude sociale jugée massive par les connaisseurs de notre système[8. Plusieurs dizaines de milliards d’euros de prestations sont distribués à partir de simples déclarations sur l’honneur, les dépassements manifestes de dépenses de santé représentent 25 milliards d’euros.]

Ils maintiennent un régime de prestations familiales qui n’a plus les mêmes raisons d’être qu’au lendemain de la guerre et se refusent à faire l’inventaire de la décentralisation et de tous les doublons d’administrations et d’établissements publics qu’elle a engendrés. Cependant, ils poursuivent une politique de liquidation de l’État historique, d’autant plus aisée à mener à leurs yeux qu’on ne risque guère de voir manifester dans les rues les soldats ou le personnel diplomatique – encore que la grogne récente des policiers annonce peut-être des difficultés nouvelles.

D’où la question ultime : cette politique assumée traduit-elle la conviction intime de nos gouvernants que la France est vouée à sortir de l’Histoire, pour n’être plus qu’un objet de commémorations ?[/access]

*Photo: La République, Honoré Daumier, 1948

La lumière est fête !

4

Il y a quelque chose de mystérieux derrière les lumières de Noël et du Nouvel An.

Petits, nous passions des heures à rêver derrière les vitrines aux jouets animés. Notre imagination sans limite nous faisait oublier les ficelles qui tenaient les marionnettes et nous partions dans des mondes étonnants où les nounours, nos héros, s’enfonçaient vaillamment.

Aujourd’hui, nos yeux cherchent encore la magie d’antan. Mais les vieux sont trop sérieux, Peter Pan et les autres nous l’ont bien assez répété. Alors, les parents se penchent au dessus de l’épaule de leurs bébés et espèrent retrouver en eux ce qu’ils ont laissé de côté.

Il reste quand même quelque chose, un petit truc curieux, quand on interroge une décoration de Noël. La guirlande n’est pas tout à fait une simple compilation de lampions. Elle semble murmurer qu’elle a une autre légitimité. La guirlande veut  rappeler la chaleur d’un intérieur dans le noir d’une soirée d’hiver. Elle suggère d’être accompagnée d’un crépitement incandescent  et d’un parfum de sapin. Prétentieuse, elle se prend souvent pour une filée de petits phares, rassurants.

Certainement, la guirlande craint le kitch abrutissant des cerfs bleus galopant et  des petits nains au bout du nez illuminé. Elle devient même un rien grotesque, quand on la prend pour une danseuse du ventre mal fringuée en plein cœur des Champs Elysées. Mais cantonnée à la simplicité, elle est une flamme brève qui réchauffe nos pensées. Une lumière rapide qui éclaire notre soirée.

La guirlande est un peu menteuse aussi, elle fait illusion à travers la fenêtre. Elle prétend que de son côté, le monde est merveilleux. L’intérieur décoré, vu de dehors, a toujours l’air douillet. Entrez voir, vous verrez, l’autre versant n’est pas toujours aussi gai. C’est la séparation, la vitrine, qui fait croire qu’il fait meilleur de l’autre côté du miroir.

Pour certains chanceux, l’intérieur est aussi chaleureux que ce que ses lumières voulaient bien faire voir, du trottoir. C’est alors encore plus douloureux pour ceux qui restent dehors. Pour les garçons sans chaussons et les filles aux allumettes.

Affaire Anelka : de la quenelle à la querelle

anelka dieudonne quenelle

Je n’avais à vrai dire pas très envie de m’exprimer sur cette histoire de quenelle pour ne pas lui offrir une publicité qu’elle ne mérite pas. Je regrette d’ailleurs, comme Philippe Bilger, que le ministre de l’Intérieur ait décidé d’en faire son cheval de bataille comme si d’autres sujets ne devraient pas le mobiliser prioritairement. Le « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » cher à Saint-Just divise encore le monde en deux. Il n’étonnera personne que je préfère me situer du côté de ceuxqui préfèrent aller affronter face à face Dieudonné dans son théâtre plutôt que ceux qui croient pouvoir le faire disparaître, lui et ses fans.

Cette séquence médiatique grotesque a pris une ampleur encore plus importante lorsque samedi après-midi, le footballeur Nicolas Anelka a cru intéressant d’effectuer le fameux geste de la quenelle pour fêter un but sur le terrain de West Ham avec son club de West Bromwich Albion. Sitôt le geste effectué, et avant même la fin du match, les réseaux sociaux se sont enflammés.

L’international français, qui avait été expulsé de l’équipe de France lors de la dernière coupe du monde en Afrique du Sud, provoquant le fameux épisode du bus, s’est ensuite justifié sur twitter, expliquant qu’il ne s’agissait pas d’un geste antisémite ni raciste mais « anti-sytème », en soutien à son ami Dieudonné.

Le footballeur avait déjà, par le passé, été pris en photo avec l’humoriste en train d’effectuer le fameux  geste, tout comme d’autres sportifs français. Mais l’exécuter en direct devant les caméras du monde entier (le championnat anglais est le plus regardé au monde) lui donne une dimension internationale qui n’est pas sans conséquences. La fédération anglaise de football a ainsi ouvert une enquête qui pourrait aboutir[1. Je dois reconnaître ma méconnaissance totale des règlements de la fédération anglaise de football et donc des bases sur lesquelles cette sanction pourrait être justifiée.] à sa suspension pour plusieurs matches. De même, le basketteur Tony Parker qui fait partie des sportifs français cités plus haut a fait l’objet dimanche d’un reportage d’une chaîne américaine, ce qui pourrait valoir quelques ennuis à cette star de la NBA, déjà sommée de s’excuser par le centre Simon Wiesenthal.

Mais la « quenelle » d’Anelka pourrait avoir d’autres conséquences, en France cette fois. Primo, il est fort possible qu’Anelka ait donné le top départ à de nombreux autres footballeurs de notre championnat. Mon petit doigt me dit que Dieudonné bénéficie d’un succès d’estime non négligeable dans les vestiaires français. Il suffit de relire Daniel Riolo pour s’en convaincre. Est-ce consciente de cet engouement que Valérie Fourneyron, la ministre des sports, a réagi aussi promptement en condamnant Anelka ? Possible. Mais on pourrait aussi se demander si son indignation légitime n’est pas contre-productive.  Je crains en tout cas que certains buts de notre championnat soient fêtés de la même manière dans les prochaines semaines, et que les polémiques à ce sujet ne s’éteignent pas de sitôt.

Deuxio, une autre conséquence pourrait naître du renfort d’Anelka à Dieudonné M’Bala M’Bala. Depuis qu’il a effectué ce geste et qu’il l’a justifié par une prise de position « anti-système », les rieurs ont en effet changé de côté. Anelka anti-système ? C’est à se rouler par terre de rire ! Lui, le millionnaire homme-sandwich pour Quick et Danone. Lui qui justifie sa présence à Londres par la trop grosse pression fiscale et l’hypocrisie de ses compatriotes envers l’argent. Le système, le business, le fric, il nage dedans comme un poisson dans l’eau. Anelka incarne à merveille le mercenaire mondialisé qui profite du système, le nomade dénoncé à longueurs de vidéos par Alain Soral, le comparse de Dieudonné. Justement, Soral, dans une dernière vidéo postée avant qu’Anelka ne défraie la chronique, avait officiellement renoncé à la quenelle, expliquant qu’il lui préférait désormais le plus « gaulois » bras d’honneur. Soral aurait-il eu du flair ? Rien n’est moins sûr. Cette soudaine prise de distance semble plutôt avoir été provoquée par ses démêlés avec Madame M’Bala M’Bala à propos de la propriété intellectuelle (sic) de la quenelle. Mais cette coïncidence lui permettra de ne pas avoir à se justifier. Faire passer Anelka pour « un patriote français[2. « En équipe de France, je n’ai jamais voulu chanter La Marseillaise, ça ne m’est jamais venu à l’idée. Et si on m’avait demandé de le faire, j’aurais refusé, j’aurais quitté l’équipe » (Anelka aux Inrocks – Novembre 2010.] en lutte contre les mercenaires mondialistes » eût été une gageure, même pour un dialecticien aussi rusé que lui…  À l’heure où nous écrivons ces lignes, d’ailleurs, aucune allusion directe à Anelka n’est affichée sur le site de Soral. Alors que Dieudonné s’est empressé de remercier son ami footeux via Twitter. Qui sait si Anelka, dans sa grande naïveté, ne sera pas à l’origine d’une nouvelle scène de ménage dans le couple quenellier ?

*Photo : Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA. REX40316519_000008.

Badiou, les femmes et les 343 salauds

alain badiou feminisme

En ces temps où une pluie de bêtise féministe courroucée s’abat joyeusement sur la tête des « 343 salauds » (qui par un prompt renfort ne sont plus que 342), il me semble urgent d’aller se rafraîchir l’âme et s’aérer les neurones en écoutant sur le site de France Culture l’excellente intervention de Badiou sur les métamorphoses du féminin et du masculin dans le monde contemporain. Amis réacs, tout est possible : même un féminisme intelligent ![access capability= »lire_inedits »]

Il existe bel et bien – et Badiou est loin d’en être le seul représentant – un féminisme qui affirme la différence sexuelle et sa puissance. Un féminisme parfaitement indifférent à « l’envie du pénal », attaché aux avancées existentielles et réelles et qui se bat le vagin des avancées formelles du « droit bourgeois ». Un féminisme vivant, doué d’humour et porteur d’une substantialité éthique incarnée et joyeuse. Un féminisme naturellement étranger au registre victimaire ou moralisateur.

Si j’ai refusé pour ma part de signer l’appel des « salauds », ce n’est certes pas parce que je serais favorable au détestable projet de loi sur la prostitution. Il n’est que l’une des innombrables – mais pas la plus insigne – bassesses de la sinistre présidence Hollande. Je partage bien sûr l’hostilité des signataires envers les interventions de l’État dans la vie sexuelle. Mais je n’apprécie pas davantage, à vrai dire, que la main invisible du marché se glisse dans ma culotte.

Surtout, quand les « salauds » redoutent, par anticipation, l’interdiction de la pornographie, il me semble à moi que si la totalité des produits de l’industrie pornographique venait à disparaître, la liberté de désirer de tout un chacun s’en trouverait considérablement accrue.

Je ne partage pas du tout, en outre, l’idée délirante et saugrenue selon laquelle l’Homme Blanc Mâle Hétérosexuel serait désormais la Victime Unique. On me reprochera

à raison de grossir le trait – mais devant cette opération de « ringardisation » du féminisme, cela me semble pour le moins de bonne guerre. Si la haine du mâle et l’hétérophobie sont dans certaines parties de la société (somme toute assez réduites) des phénomènes tout à fait réels et inquiétants, elles n’en restent pas moins à mes yeux l’arbre qui cache bien des forêts.

Mais revenons à nos badioux. Dans cette conférence, prononcée à Normale sup le 3 mai et intitulée « La féminité », Badiou se penche sur les nouvelles figures du masculin et du féminin par gros temps hyper-capitaliste.

Il esquisse d’abord un tableau riche et suggestif des quatre figures de la féminité dans les sociétés traditionnelles : l’épouse au foyer, la mère, la sainte et la putain. L’angoisse masculine a longtemps tenté d’assigner les femmes réelles une et une seule de ces quatre figures. Rarement homme varie : les lubies du monisme masculin se sont à cet égard le plus souvent exercées avec une violence politique, symbolique ou physique qui n’aura échappé qu’aux distraits.

Dans sa tentative amoureuse et hardie d’un abordage philosophique de la féminité, Badiou situe celle-ci tout à fait ailleurs : dans l’ailleurs précisément. Dans le chiffre 2, dans l’écart, dans la « passe du deux », dans la « passe entre deux ». Dans la liberté du perpétuel déjouement en acte de l’assignation à résidence sous une figure unique du féminin, que l’angoisse masculine se plaît à diffamer et méconnaître sous le nom de « duplicité féminine ». Que cette « passe » puisse rejoindre à l’occasion la passe de la putain,

Grisélidis Réal[1. Grisélidis Réal fut à la fois écrivain et prostituée.] en témoigne qui inventa et vécut dans l’espace intermédiaire entre prostitution et écriture. Badiou se livre ensuite à une analyse magnifique de la crise de la filiation et pointe la profonde dissymétrie avec laquelle elle affecte hommes et femmes. Le capitalisme exerce sa pression et sa violence sur les deux sexes de manière très différenciée. Il accule souvent les hommes à une remarquable immaturité, à l’insignifiance et à l’errance, à l’incapacité à trancher une vie douée de sens, c’est-à-dire en dialogue et contre-don avec les générations passées – ce phénomène étant encore plus sensible dans les milieux populaires. Simultanément, il écrase les petites filles et les jeunes filles sous un impératif accablant de pré-maturation, d’être toujours-déjà des femmes, mûres, efficaces et performantes dans tous les registres, tout en préservant davantage les femmes de la crise de la filiation.

Pour finir, dans un exercice de science-fiction, de philosophie prospective, Badiou évoque, avec un mélange d’humour et d’angoisse, un cauchemar auquel il invite  hommes et femmes à échapper coûte que coûte : un monde où aurait triomphé le féminisme américain dominant et sa terrifiante « femme-un », où tout le pouvoir économique et politique aurait été remis à de glaciales femmes requins, où le Capital tout entier serait en apparence devenu femme. Il souligne qu’un tel scénario serait le plus vibrant échec du « deux » féminin véritable.

Durant un temps, ces femmes-un, ces femmes parfaites pourraient s’accommoder encore des mâles, devenus de divertissants insectes infantiles. Mais pour finir, après avoir congelé un stock suffisant de spermatozoïdes, elles en viendraient sans doute à supprimer physiquement tous les mâles, dernier obstacle au bon fonctionnement de la Machine.

Badiou ne disconvient pas que si « l’éternel féminin » (ou plutôt « l’historique féminin ») prend le visage de Laurence Parisot, il peut, lui aussi, nous conduire sans encombre au désastre. Si la déjouante puissance créatrice féminine éclate en revanche avec une force toujours accrue dans les domaines des arts, des sciences, de la philosophie et du politique, alors c’est… une tout autre affaire. Une affaire de liberté – ce qui suppose bel et bien deux sexes. Notre monde attend avec impatience les nouvelles Louise Bourgeois, Pina Bausch, Simone Weil et Hannah Arendt. Elles sont déjà là. Elles nous arrivent. Et elles savent, avec Deleuze, que le pouvoir est la forme la plus pauvre, la plus triste, la moins désirable, de la puissance..[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00633605_000042. 

2014 c’est parti, et si on essayait Causeur ?

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Causeur n°9 - janvier 2014
Causeur Pierre Manent Elie Barnavi Hervé Juvin Michèle Tribalat

Causeur n°9 - janvier 2014

2014, c’est parti ! Rangés le gui et les cotillons, il est temps de revenir sur terre. Et l’année s’annonce coton : gageons que 2014 ressemblera à sa devancière, à deux ou trois détails près.

À quelques mois des élections européennes, « L’Europe c’est fini. Et si on essayait la France ? »,  décrète Causeur. Elisabeth Lévy et Gil Mihaely actent l’échec de l’Europe politique, puisque « l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe », le cadre national reste encore le seul niveau pertinent d’exercice de la souveraineté et de la démocratie. Que nenni, nos dirigeants ont beau répéter « Europe fédérale » en sautant comme des cabris, l’Union européenne souffre de son nanisme politique, leur rétorque Jean-Thomas Lesueur. Pour  le délégué de l’Institut Thomas More, l’Europe actuelle s’apparente à un machin jacobin qui étend les marottes centralisatrices françaises à l’échelle du continent. Or,  « l’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles »,  argue cet avocat du principe de subsidiarité, qui rêve d’une France décentralisée dans une Europe puissante. Pierre Manent et Hervé Juvin ne l’entendent pas de cette oreille. D’après ces eurosceptiques assumés, la nation est l’unique moteur de l’Europe, et pas un simple échelon. Tous deux estiment que la paix des soixante dernières années est imputable au renouveau des nations européennes, reconstruites sur les décombres de 1945. Ils fustigent l’idéologie irénique qui voudrait effacer les frontières et les identités culturelles. Comme le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, ils déplorent la panne du couple franco-allemand et concluent de la crise de croissance européenne que « l’Europe a besoin d’une pause ». Pour Quatrepoint, c’est bien simple, « l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin ». Solidarité, tu m’auras pas, scandent les Allemands aux pays endettés de la zone euro !

Malgré tout, ne jetons pas le beau bébé européen avec l’eau du bain, nous exhorte Elie Barnavi, inquiet de la vague populiste qui monte. L’UE est une œuvre salutaire, que quelques bourrasques ne devraient pas condamner.

Hélas, quel que soit son parti pris, force est de constater que la crise de l’Europe plante le dernier clou dans le cercueil du vivre-ensemble. Après la révélation à grands renforts de tambours médiatiques des rapports sur l’intégration, que Malika Sorel nous avait signalés dès le mois dernier, le modèle assimilationniste français semble attaqué de toutes parts. Au lieu de pleurer sur le lait renversé, Elisabeth Lévy monte sur le ring pour réclamer un combat culturel à la loyale avec les tenants « d’une idéologie ouvertement différentialiste », influente au sommet de l’Etat, qui voudrait imposer le multiculturalisme pour tous. La France est pourtant « un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres », argumente notre chère directrice, car « l’histoire confère à certaines cultures un droit d’aînesse ». Dans sa foulée, la démographe Michèle Tribalat, véritable médecin légiste de l’assimilation, démonte en pièces le modèle multiculturaliste anglo-saxon, convaincue que « plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle ».

2014 sera aussi l’année du centenaire de la Grande guerre. Avant le démarrage des commémorations officielles, nos pages culturelles « 1914-1918 : pas de paix pour la mémoire » s’attardent sur le fantôme de la première guerre mondiale. Les poilus ne nous ont jamais quittés. Jean-Michel Delacomptée et Romaric Sangars décryptent ainsi le retour en vogue du roman de guerre, fréquemment couronné par les jurys des prix littéraires. Régis de Castelnau explique par le menu pourquoi la France n’a toujours pas fait le deuil des dernières pages de son roman national écrites à Verdun. Quant à Philippe Lacoche, il nous montre que le cheval, celle qu’il préfère, c’est pas la guerre de 14-18 !

N’oubliez pas de faire un grand détour par nos pages d’actualité, très axées autour de l’Afrique, puisque Jacques de Guillebon et Francis Simonis se mettent au chevet du Centrafrique et du Mali, deux théâtres du « spleen africain » qui ronge le continent noir.

En faisant un crochet par les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch puis les carnets de Roland Jaccard, accueillez comme il se doit notre bizuth fin gastronome, Xavier Groin. Cet héritier de Brillat-Savarin nous intime de pas tourner autour du pot de Nutella. La vraie pâte à tartiner oui, ce pot de graisses émulsifiées, pas question…

Si le réveillon ne vous a pas rassasiés pour l’année, bon appétit de lecture !

L'Europe c'est fini. Et si on essayait la France ?

     

Manuel Valls, attaché de presse de Dieudonné ?

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manuel valls dieudonne

manuel valls dieudonne

Je n’avais aucune sympathie particulière pour Manuel Valls. Je pouvais apprécier, uniquement d’un point de vue technique, un certain savoir-faire depuis qu’il est à l’Intérieur et qu’il a décidé d’être le meilleur ministre de droite de ce gouvernement centriste. Cela fait longtemps, très longtemps que Manuel Valls n’est plus de gauche. Il est socialiste par opportunisme électoral et a misé sur l’alternance comme d’autres misent sur un cheval. Et, bien entendu, il n’a pas misé sur l’alternance entre la gauche et la droite mais sur le changement d’une équipe libérale et européenne sarkozyste par une équipe européenne et libérale hollandienne. Il a bien fait. Il a assez habilement choisi l’Intérieur. C’est un ministère où il faut mieux être de droite même quand on est de gauche sauf si on a l’envergure d’un Pierre Joxe ou d’un Chevènement et que l’on est d’abord républicain.

Manuel Valls, à l’intérieur, a fait du Sarkozy sans Sarkozy. Surprésence médiatique, roulage de muscle, désignation périodique d’un bouc émissaire à la population, en l’occurrence le Rom qui peut toujours servir. Pour la Semaine de la Haine, Valls vient d’abandonner le danger fondamental représenté par vingt mille nomades « inassimilables » et de désigner Dieudonné à la colère de la population.

Dieudonné pour une Semaine de la Haine, c’est une bonne idée car Dieudonné est haïssable. Autant les Roms vont mobiliser les bonnes consciences de la gauche sociétale qui représentent quand même des électeurs potentiels pour Hollande (et il en reste tellement peu), autant Dieudonné semble être surtout défendu par un conglomérat bizarroïde où la vieille extrême droite antisémite et une certaine extrême gauche antisioniste confondent leur haine même si à l’extrême droite on vous jurera la main sur le cœur qu’on n’a rien contre Israël et qu’à l’extrême gauche, on vous jurera qu’on n’a rien contre les Juifs.

Et puis qui aime Dieudonné, en fait ? On apprend en ces derniers jours de l’année que pratiquement 7% des français en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’intuition que ceux qui rigolent aux spectacles de Dieudonné, qui s’éclatent devant la logorrhée soralienne, qui plébiscitent par millions leurs vidéos sur Youtube n’ont pas de cartes d’électeur et n’ont même pas envie de voter pour le FN depuis qu’il est respectabilisé.

Tout cela, Manuel Valls le sait très bien. Dieudonné ne représente aucun risque réel, aucun trouble à l’ordre public, ce qui est la seule chose qu’un ministre l’Intérieur a le droit d’évaluer sur la question. C’est depuis des mois que Valls, en mettant au pilori Dieudonné lors d’un discours à l’université d’été du PS à La Rochelle, lui sert d’attaché de presse, lui ouvre un boulevard. C’est vraiment du Machiavel pour les enfants de cinq ans : comment ne pas comprendre que vouloir interdire ses spectacles, indiquer de manière très sarkozyenne que l’on est prêt à voter une loi de circonstance pour ce faire, c’est offrir la meilleure des publicités, c’est valider les thèses paranoïaques sur le complot du système, c’est accréditer l’idée que l’on peut s’attaquer à tout sauf aux Juifs ?

En fait, cette volonté de se faire Dieudonné indique surtout la panique de Valls qui sent que même son volontarisme ne va pas faire longtemps illusion, qu’il va sombrer avec ce gouvernement qui n’a plus prise sur rien, qui continue de manière surréaliste, à discourir sur du vent, à propos de l’inversion de la courbe du chômage. Tenez, on devrait recommander à une certaine jeunesse décérébrée, plutôt que de s’éclater sur Shoahnanas, de regarder la conférence de presse de Michel Sapin sur les chiffres du chômage : c’est beaucoup  plus drôle et beaucoup moins abject même si dans les deux cas ils prennent ceux qui les écoutent pour des cons.

Il ne s’agit même pas pour moi de défendre ici la liberté d’expression, même si je crois que tout doit pouvoir être dit dans une démocratie y compris ce qui est dangereux pour elle. Contrairement à Saint-Just, je veux de la liberté pour les ennemis de la liberté car c’est le seul moyen de les faire apparaître en pleine lumière et de leur retirer cette séduction sulfureuse pour les intelligences acnéiques qu’ont toujours ceux qui se présentent comme antisystème.

Non, il s’agit d’indiquer qu’en érigeant un amuseur sinistre en danger pour la République, Manuel Valls est un politique de notre temps : il parle de tout, sauf de ce qui fait vraiment problème, à savoir un naufrage économique et une régression sociale sans précédent.

*Photo : WITT/SIPA. 00671454_000023.

Les Lords, Ma Génération

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lords mods fifi

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1979 : les musiciens du groupe punk caennais R.A.S. sont orphelins d’un mouvement en pleine décomposition. Britz, le chanteur-parolier, pleure Sid Vicious. Les autres commencent à préférer nettement l’énergie power-pop des Jam, Skids, XTC ou 999 aux errements néo-babas des Cure ou autres Simple Minds.

L’esthétique 60’s et les clins d’œil aux Who sont déjà très présents dans le punk, des costards noirs et cravates ficelle aux tee-shirts à cocarde de Billy Idol («Your Generation»). Sans parler des Jam, bien entendu. Mais quand quelques membres d’R.A.S. débarquent en Grande Bretagne, c’est le choc. Celle-ci vit à l’heure du «Mod maydays», puissant revival qui crée sa propre scène underground (Merton Parkas, Chords, Mo-Dettes, Squire…) en réaction à un punk désormais en voie d’intégration. «We hate the punk elite» chante Ian Page de Secret Affair. Les musiciens d’R.A.S. sont conquis, font leurs emplettes à Carnaby Street et reviennent à Caen faire état des nouveautés londoniennes aux copains. Le groupe est illico presto rebaptisé Les Lords.

En conséquence de ce tournant radical sur le plan esthétique (car les chansons demeurent les mêmes) il apparait assez rapidement que tout le monde se met dans l’idée de leur casser la gueule, à commencer par le noyau dur des punks, de plus en plus influencé par le renouveau skinhead et la vague «Oï». Lors du deuxième concert des Lords, à Lisieux, les skins sont venus en force et ont bien l’intention de faire chier un maximum. Les chaises volent et les fans se replient sur scène, tentant tant bien que mal de les renvoyer pendant que le groupe continue à jouer. Arrivée de la maréchaussée et rallumage des lumières. On reprend quand même et les Lords finissent en apothéose par une reprise de «My Generation» des Who respectant à la lettre l’esprit de l’original, c’est-à-dire accompagnée d’une destruction méthodique du matériel et du renversement des colonnes de sonorisation. Allongé par terre, les bras tendus pour retenir la sono couchée sur lui et ne pas périr écrasé, son possesseur, un vieux baba, parvient à murmurer «c’est génial, c’est génial…».

Génial, ça l’est effectivement. Les Lords continuent sur la lancée du punk le plus rentre-dedans mais harmoniquement riche, disons Generation X pour situer, en incorporant influences 60’s, réminiscences pré-psychédéliques (Creation, Move) et surtout en traçant une route nouvelle, bien à eux. Le groupe fait assez peu de reprises : l’instrumental The Persuaders («Amicalement Votre») en intro de concert, «For Your Love» des Yardbirds en milieu de set et «My Generation» en rappel. Pour le reste, c’est une tuerie : batterie claquante, basse Rickenbacker métallique et mélodique, rythmique Gibson «mur du son», échappées fulgurantes du soliste sur Telecaster. Et il y a le front-man, aux capacités vocales limitées mais aux textes remarquables et au charisme sans pareil. Il était évident pour qui avait vu une fois ces gamins en concert qu’ils avaient un potentiel fantastique, au-delà des limites atteintes par le meilleur du rock français.

Car c’est bien de gamins dont nous parlons, 17 ans au moment de l’histoire et à peine plus de 18 quand elle s’acheva. Pas vraiment une histoire «sex, drugs and rock n’roll», cliché raillé par la génération punk. Non, juste une autre histoire d’adolescents tourmentés et rebelles. Une histoire d’amoureux de la musique qui convertissent Gérald, le disquaire du coin troquant intégrale de Throbbing Gristle contre boots et chemises à jabots. En retour, il leur fait découvrir les Kinks et les Small Faces, mais aussi les Real Kids, Charlie Mingus, Faust ou Mother’s Finest. C’est une histoire de pluie (la Normandie…), de nuit, d’interminables marches à pied. Les mobylettes étaient rares, alors les scooters… C’est une histoire de cavalcades et de fuites éperdues, dans la triste France de la fin des seventies dont les «loubards périphériques» ont été si bien chantés par Renaud à l’époque.

Sur ce front, les Lords prennent des mesures radicales en tissant une alliance avec les gitans, ce qui permet de calmer vite fait bien fait les skins et de les ramener à des sentiments de saine camaraderie. Quant au mouvement néo-Mod, il se développe comme une traînée de poudre. En deux coups de cuillère à pot, on compte plus de 200 Mods à Caen. Des punks convertis après des concerts, des fans des Specials ou de Joe Jackson, des lycéens qui voulaient faire chier leurs parents. Agée d’à peine 16 ans, Laurence abandonne tout pour rejoindre Fifi, le guitariste rythmique des Lords et retourne en scooter à la sortie du bahut faire des bras d’honneur aux profs en gueulant «We are the mods», comme dans Quadrophenia. Britz, Laurent et moi allons voir le film des dizaines de fois au ciné du centre commercial Carrefour, à Hérouville, une des banlieues ouvrières de Caen. On passe, on repasse devant «les Arabes» comme on disait à l’époque. Embrouille, bagarre.. «We are the Mods» ! Impressionné, le plus méchant des dits «Arabes» cours vite fait s’acheter un costume et demande à rejoindre la bande. À Caen, les Mods sont un mouvement de masse et un mouvement prolétarien. Il y a José qui se bagarre après que l’équipe a décroché les drapeaux français dans une fête du 14 juillet, Franck dit «Barjot» l’ancien rocker et marin pêcheur, «Clash» qui écrase les fleurs de mes parents en Vespa et tire sur les rockys le samedi après midi en plein embouteillages, avec un Lüger de la seconde guerre mondiale. Et puis d’autres groupes qui se forment : Dandys, Holly Boys et Neckties. Ces derniers sont des gosses de 13-14 ans qui n’ont guère eu le temps d’apprendre l’anglais. Du coup, ils adaptent fièrement les Who en français, «I Can’t Explain» devenant «les Caennais s’plaignent».

Les Lords jouent à Paris au Golf Drouot. Ils finissent bons derniers du «tremplin rock» mais foutent un joyeux bordel et rencontrent ce soir-là les fabuleux Stunners. Un noyau de fans parisien se constitue autour de Laurent («Stax»), Denis, Thierry et bientôt Patrice Bertrand, ancien Hells Angel devenu Mod qui vend des disques de garage rock US dans la boutique Scooter aux Halles.

Les Lords ne font pas semblant. Ils assurent la première partie des Olivenstein dont ils démolissent le matériel («My Generation»), des Dogs auxquels ils volent la vedette et tout un tas d’autres. Ils font feu de tout bois, ouvrent pour Valérie Lagrange et partent même en tournée pour quelques dates en première partie de Caravan, un vieux groupe de rock progressif britannique…

Bientôt le mod-revival se répand à Paris puis en province. Les Lords en sont les héros et les rois mais il y a un malentendu. Fondamentalement, ils n’ont pas grand chose à voir avec les minets qui se déguisent en danseurs twist, les petites bourgeoises en robes à pois et les groupes faisant des efforts désespérés pour sonner «garage». D’ailleurs, pendant que les skins parisiens menés par Farid – une teigne – s’amusent à persécuter cette bande de petits branleurs des beaux quartiers, ils évitent soigneusement de s’en prendre à quiconque porte un patch «Caen» sur son blouson. Britz et l’aile dure des  caennais accentuent la démarcation avec les poseurs en s’intitulant «Glory Boys» et en adoptant chemises noires et cravates blanches.

Mais bon, tout ça commence à tourner un peu en rond. D’autant que malgré leurs multiples allers et retour dans la capitale, où je m’installe en tant que manager, les Lords sont toujours en panne de contrat d’enregistrement. Il y a bien quelques contacts avec Antoine De Caunes, Marc Zermati ou Patrick Eudeline, la tournée des maisons de disques, une photo dans le mensuel Best, mais rien ne débouche. Pendant ce temps, le conglomérat skino-mod de Caen se sent des ailes. Après deux ans de bagarres intensives contre les rockers (très méchants en ces temps lointains) et tout ce qui trainait comme voyous dans les campagnes normandes, ce sont devenus de véritables terreurs. Des plaies qui mettent tout à feu et à sang lors du concert de Jam à Rouen. Les Lords sont victimes du syndrome Sham 69 : dépassés par le mouvement qu’ils ont impulsé et les débordements de leur public.

La tension monte avec le rythmique, Fifi, un coeur simple. Puis avec le bassiste qui se solidarise avec lui. Enfin avec Britz Notre Dame, icône des mods, toujours aussi givré et incontrôlable qui ne veut pas comprendre qu’un trip aussi radical coupe le groupe d’un public plus large. En quelques semaines, tout se délite. Fifi et Laurent vont tenter leur chance avec un autre groupe. Britz s’installe à Paris où il réussira en quelques mois à transformer une bande de fils à Papa en gang respecté. Richard et Denis recrutent un bassiste et poursuivent les Lords sous forme d’un power-trio flamboyant.

Il ne restera de cette brève épopée que des souvenirs merveilleux et des enregistrements de répétitions, à la mini-cassette. Malgré leurs évidentes limites, ils donneront sans doute une meilleure idée de ce qu’étaient les Lords que l’album qu’ils auraient fait à l’époque avec une major, sous la houlette d’un rescapé du yéyé reconverti en producteur. Et le fait que plus de trente ans plus tard, RAS ou Les Lords suscitent l’intérêt montre que la flamme a été transmise.  Tout est donc bien qui finit bien.

 

*Photo : Les Lords.

Mandela, Kalachnikov, Leonarda et toussa toussa…

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leonarda mandela hollande

leonarda mandela hollande

Comme en 2011 et 2012, revenons sur les temps forts de l’année écoulée, de A à Z…

Afrique du sud. L’Afrique du sud est un pays très vaste, peuplé d’animaux étranges tels que des oryctéropes, et qui se situe au bout du monde. Longtemps l’apartheid a réglé les relations entre les Noirs et les Blancs. À la fin des années 80, la situation a évolué, et Nelson Mandela a finalement été libéré de la geôle dans laquelle il croupissait depuis les années 60. Le pays tenait son héros, et on a vu son visage apparaître sur les t-shirts et les mugs du monde entier. Quelques jours après son  décès nous apprenions qu’était inaugurée une gigantesque statue lui rendant hommage, de près de dix mètres de haut, et pesant 4,5 tonnes. La sculpture créée par les Sud-Africains Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, a coûté 8 millions de rands (564.000 euros). L’AFP indiquait que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Peu après sortait sur les écrans du monde entier un long-métrage chantant les louanges dithyrambiques du combattant anti-apartheid, et père de la nation « arc en ciel »… Sur les plateaux de télévision (d’Afrique du Sud, et du monde entier) tout le monde a célébré Mandela avec des trémolos dans la voix, et s’est dessiné peu à peu le portrait d’un Saint. Le culte de la personnalité est en marche.

Blagues. François Hollande a beaucoup d’humour. Tout le monde le sait. L’ancien président du Conseil général de Corrèze s’est fait une solide réputation de blagueur auprès des journalistes et de ses collègues éléphants du Parti Socialiste. Il se murmure que c’est sur ce terrain qu’il a gagné le cœur de Valérie. Mais si l’humour peut être un atout, il peut aussi être un sacré handicap quand on endosse le costume solennel du Président de la République. Si Hollande a muselé sa tendance à faire de l’esprit durant la campagne présidentielle et les premiers mois de la présidence, il semble avoir relâché sa garde. Quelle est votre blague préférée de François Hollande ?

a) sa boutade sur l’Algérie, pays dont Manuel Valls est revenu « sain et sauf »

b) « tu ne le verras plus », adressé à une fillette qui demandait où était Nicolas Sarkozy

c) sa déclaration « J’en aurai besoin », après avoir reçu un sabre en cadeau lors d’une visite en Arabie Saoudite.

d) l’inversion de la courbe du chômage

e) Jérôme Cahuzac

Cinéma. Point d’orgue de la célébration des trente ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme (rebaptisée à l’époque « Marche des beurs » par les médias de gauche) : un long-métrage réalisé par Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze : La marche. Porté artificiellement par une presse élogieuse (n’osant pas, vu le sujet, émettre la moindre critique négative) et bénéficiant du soutien public de nombreuses personnalités politiques tapageuses, le film s’avère être le bide de l’année. Ce lamentable « spot associatif » (le mot est de Vincent Malausa sur Le Plus) ne réunit dans les salles parisiennes, le jour de sa sortie, qu’un peu plus de 500 spectateurs, alors que le film est distribué massivement dans vingt salles. Echec total. On imagine que le réalisateur pense que la France n’était pas prête. Oui, cela doit être l’explication…

Kalachnikov. L’ingénieur Mikhaïl Kalachnikov, inventeur du fusil d’assaut soviétique AK-47 a passé l’arme à gauche. On peut donc parler de lui en disant feu Kalachnikov. A travers le monde la peine est immense. Al-Qaida a décrété une journée de deuil internationale. La pègre marseillaise est inconsolable. A Causeur nous avons tiré en l’air – à la kalachnikov – pour rendre hommage à ce grand héros et pourvoyeur de paix.

Meilleur espoir féminin : Léonarda. L’adolescente kosovare répondant au nom de Leonarda Dibrani fut la victime d’un emballement politico-médiatique dont seule la France semble avoir le secret. Durant de longues semaines elle fut au cœur de toutes les discussions, de tous les débats, de toutes les jaccusations et de toutes les zindignations. Allait-on expulser la jeune-fille ? Fallait-il l’interpeller lors d’une sortie scolaire ? Manuel Valls mange t-il des enfants ? La jeune-fille a été sollicitée de manière intensive par les médias, et a du donner deux millions d’interviews. Maintenant qu’elle est de retour dans son pays, et qu’elle n’est plus au cœur de l’actualité plus personne ne s’intéresse à son cas. Je ne suis pas certain qu’elle ait vraiment envie de revenir.

Noël. L’acteur Humphrey Bogart (Casablanca, Le faucon maltais, etc.) est né le 25 décembre 1899 à New-York. C’est pour cette raison que chaque année, afin de célébrer cette date, nous nous réunissons au pied de sapins ornés de guirlandes clignotantes, que nous mangeons des gallinacés fourrés aux marrons et que nous nous offrons des cadeaux. Causeur est heureux de porter à votre connaissance l’origine un peu oubliée de cette tradition ancienne. Voilà le genre d’information que vous ne lirez pas sur Mediapart.

Politique. Evènement politique de l’année, la création par Robert Hue – l’ex-membre du groupe de rock Les rapaces – d’un nouveau parti politique : le Mouvement unitaire progressiste. Soit, le MUP. Bravo. C’est à la fois l’anagramme d’UMP et de PMU. Pour trouver un événement d’une importance comparable il faut remonter à la création du DARD (Droit au respect et à la dignité) par l’amuseur Patrick Sébastien. Je pense que l’on n’a pas fini d’en rire…

Quenelle. La quenelle est une sorte de boulette de forme allongée qui peut être faite à partir d’ingrédients divers. On se délectera notamment de la quenelle de foie et de la quenelle de brochet. Jusqu’à un passé récent la quenelle ne signifiait rien d’autre que plaisir gustatif et raffinement à la française. C’était avant que la quenelle devienne un geste de ralliement des fidèles de Dieudonné et de son ami Alain Soral, sorte de salut qui s’exécute en plaçant sa main au niveau de son épaule. Certains commentateurs y voient une référence au salut nazi. D’autres le signe de reconnaissance stupide d’une communauté à l’idéologie rance. Quoi qu’il en soit c’est la panique. Le gouvernement songe à interdire les spectacles de Dieudonné, et la chasse à la quenelle est ouverte sur les réseaux sociaux. Plus grave : l’image de la quenelle semble affectée. C’est ce que l’on apprend dans les colonnes du quotidien régional Le Progrès. «Je suis choqué et scandalisé. Nous n’avons pas besoin de ça», déclare le directeur général du fabricant de quenelles Giraudet, Patrick Battendier, qui produit 1300 quenelles par an. C’est l’effroi… On apprend incidemment que la marque « quenelle » a été déposée par la compagne de Dieudonné à l’Institut national de la propriété industrielle. Les fabricants de quenelle devront-ils reverser une dîme à l’humoriste ? L’Histoire le dira…

Racisme. Cette année la France a été exposée au péril raciste, à cause du tweet consternant d’une conseillère municipale UMP qui a comparé Christiane Taubira à un singe, et à la vanne pitoyable d’une fillette qui a lancé à la ministre « Mange ta banane ». C’est pour cette raison que la machinerie anti-raciste a été mise en branle. Toute la gauche bien pensante a apporté bruyamment son soutien à la Garde des Sceaux – dont l’action a été menacée quotidiennement par les attaques des zimmondes racistes. On a signé des pétitions. On a publié des tribunes dans Le Monde pour dire que le racisme c’est mal. On a agité la France moisie de 39-45. On a évoqué Pétain. Point d’orgue de ce cirque, une soirée festive organisée par Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point, pour rendre hommage à la ministre guyanaise. Dans les coulisses, Guy Bedos a déclaré que Marine Le Pen faisait « la campagne d’Adolf Hitler ». C’est bête. Je l’aimais bien de son vivant…

Révélation de l’année : Thamsanga Jantjie. L’homme qui a traduit simultanément en langue des signes la cérémonie d’hommage au président Mandela a atteint une célébrité planétaire en quelques heures. En effet, coup de génie de l’Histoire, il n’était en fait qu’un imposteur et a gesticulé durant tout l’hommage au leader sud-africain, sans que cela ait le moindre sens. Voilà ce qu’il a « dit » : « Bonjour, bienvenue, pour l’instant, bien, cigarette, rejoint, amener, différent pour toi, […] et je voudrais prier, ce don, en gros, c’est drôle, toutes ces couilles, pour prouver, c’est bien, je suis désolé ». Le malheureux a été interné en hôpital psychiatrique. Peu avant il a tenté de défendre son « honorabilité professionnelle »… Ce type a du génie.

Révolté. Abdelhakim Dekhar est un homme dérangé, mais aussi un homme révolté. Celui que l’on a appelé le « tireur fou de Libé » (car il a fait feu sur un photographe du journal, après avoir tenté la même chose dans le hall de BFM Tv), venait du milieu des « autonomes », des anarchistes, des Ravachol… Il détestait les médias et les banques. Il aimait surtout les armes et voulait tuer son prochain. On a retrouvé dans ses affaires un exemplaire de L’homme révolté d’Albert Camus. C’est moche pour Camus. C’est terrible d’être aimé par des idiots.

Zut. L’année se termine tragiquement pour le coureur automobile Michael Schumacher… Le champion allemand a fait une glissade, au ski ; sa tête a heurté violemment un rocher particulièrement agressif. Au moment où j’écris ces lignes le sportif est toujours dans le coma, dans un état critique. Les chaînes d’information continue sont elles-aussi dans un état critique… Elles ont fait ce qu’elles réussissent le mieux : meubler, durant des heures et des heures, autour de la vie et de l’œuvre du héros de l’écurie Ferrari. On a frôlé l’indigestion télévisuelle. On ose à peine imaginer le déferlement médiatique furieux auquel nous serions exposés si le grammairien du Bayern de Munich, Franck Ribéry, passait inopinément de vie à trépas. Je ne vois qu’une solution pour éviter cela, en faire un immortel… Militons pour qu’il entre à l’Académie Française !

Bonne année 2014 à tous !

*Photo : PLAVEVSKI ALEKSANDAR/SIPA. 00667684_000004.

Appelez-les pompiers!

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peinture-rochegrosse-salomé

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Impressionnistes ! Post-impressionnistes ! Pères de la modernité ! Et on repasse les plats ! Les Galeries nationales du Grand Palais s’acharnent depuis cinquante ans à nous faire « redécouvrir » en boucle ce parcours bien balisé qui va de Manet à Picasso. [access capability= »lire_inedits »]On croyait avoir tout vu. Mais il paraît que Braque n’avait pas eu droit à une exposition depuis quarante ans.

Proche de l’auteur de Guernica, Braque est surtout connu pour sa contribution au cubisme et sa pratique des papiers collés. Figure bien établie de la modernité, Braque a même eu droit à un enterrement national en grande pompe, avec Garde républicaine et discours de Malraux. Cependant, son œuvre est tombée dans un relatif oubli. Personnellement, je n’ai rien contre Braque, mais pas grand-chose pour non plus. La question qui se pose est la suivante : jusqu’à quand la Réunion des musées nationaux (RMN), organisme en charge du Grand Palais, va-t-elle se complaire dans les sentiers battus ?

C’est à croire que ses responsables ignorent qu’il existait à ces époques d’autres artistes de talent, d’autres mouvements, d’autres options artistiques. L’Histoire est plurielle, complexe, contradictoire, foisonnante. Pourquoi la réduire à un récit linéaire ? Pourquoi priver le public et les créateurs d’un patrimoine infiniment plus varié que celui qu’on veut bien nous montrer ? Pourquoi, en fin de compte, imposer des préjugés dépassés ?

Il y en a pourtant qui font mieux que la RMN, avec des moyens beaucoup plus modestes. C’est le cas du musée Anne-de-Beaujeu, à Moulins, qui présente une très étonnante exposition Rochegrosse. Ce peintre est ce que l’on appelle un « pompier », un vrai. Pardon pour le gros mot ! Georges-Antoine Rochegrosse (1859– 1938) est à mi-chemin entre Tiepolo et la bande dessinée. Il me fait penser, en peinture, au Flaubert de Salammbô. Sa picturalité puissante sert des délires figuratifs très variés. Je reconnais qu’il faut parfois un temps d’adaptation.

Délires ? Pas si sûr. Ainsi, son Andromaque (qui ne figure qu’au catalogue en raison de sa taille) a été peint une dizaine d’années après la guerre de 1870. Sur cette toile, l’artiste nous montre que, malheureusement, la guerre de Troie a bien eu lieu (ou aura bien lieu !). Sur les remparts de la ville vaincue, on assiste à un massacre de civils d’une rare sauvagerie. Au centre figurent une croix gammée et beaucoup de sang. Voyeurisme ? Clairvoyance ? Cette œuvre très intriguante date de 1883. Toutes les toiles de Rochegrosse ne sont cependant pas de cette veine. Au contraire, beaucoup sont empreintes de l’insouciance et de la fantaisie de la Belle Époque. À voir absolument, donc, à Moulins, jusqu’au 5 janvier 2014.[/access]

Georges-Antoine Rochegrosse, Les fastes de la décadences, du 29 juin 2013 au 5 janvier 2014, Musée Anne-de-Beaujeau, Moulins.

*Photo: Musée Anne-de-Beaujeau, Jérôme Mondière

 

Guide télé de la Saint-Sylvestre

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burgalat forgeard show

burgalat forgeard show

Les fêtes de fin d’année sont accablantes. Tout le monde en convient. Il faut manger des plats que l’on abhorre (telle la dinde aux marrons), il faut acheter aux enfants des jouets en plastique fabriqués par d’autres enfants mais chinois, il faut décorer un sapin qui perd ses plumes avec des guirlandes électriques clignotantes (voilà pourquoi Dieu a créé l’homme…), il faut faire croire aux gamins que le Père Noël existe bel et bien et qu’il est venu en Citroën AX année-modèle 1982 au centre commercial de Brou-sur-Chantereine pour se faire photographier avec les clients. C’est une période épuisante. Il faut prendre de bonnes résolutions pour l’année à venir, songer à entreprendre un régime et regarder la télévision en famille…

Ainsi donc, que faire un mardi 31 décembre devant son poste de télévision ? Quelle chaîne choisir ? TF1, la télé de maçons, propose un show animé par le promoteur immobilier Arthur appelé « Le « 31, tout est permis » avec l’élite de la France pas drôle : Gad Elmaleh, Franck Dubosc, et Michaël Youn.

De son côté, France Télévisions déploie l’artillerie légère. La chaîne des régions, France 3, croit bon de passer un Disney dont la bande doit être au bout du rouleau tant les diffusions ont été nombreuses : Les 101 Dalmatiens. Les 101 rediffusions ? Le tout suivi par un sinistre concert de Jean-Jacques Goldman. Je connais des gens qui préféreraient succomber de la peste bubonique plutôt que regarder la captation d’un concert de J-J Goldman. J’en fais partie. Le navire amiral de l’audiovisuel public, France 2, n’est pas en reste. L’agrégé de télévision Patrick Sébastien propose un divertissement boom-boom-tsouin-tsouin : « Le plus grand cabaret sur son 31 », avec Adriana Karembeu. Numéros de jonglage. Clowns moroses. Claquettes fatiguées. Elégance. On craint le pire. Et on a raison. Le pire est à craindre.

D8 diffuse un concert de Céline Dion, la chanteuse canadienne à accent difficile. France Ô propose – Dieu sait pourquoi – un « Concert de la tolérance » tourné à Agadir, au Maroc. Le dossier de presse ne dit malheureusement pas s’il convient de tolérer le régime de Rabat, et sa tendance à museler les opposants. La Chaîne Parlementaire, à 1h20 du matin, diffuse la « retransmission quotidienne des séances publiques de l’Assemblée.»  Et ce, jusqu’à 3 heures. Voilà pour les dépressifs.

Pour les esthètes, la chaîne Paris Première propose une soirée de réveillon savoureuse, pittoresque et prestigieuse autour de Bertrand Burgalat et Benoît Forgeard et leur désormais légendaire « Ben & Bertie Show ». Après l’Année bisexuelle, et Ceux de Port Alpha, les deux énergumènes reviennent à la charge avec L’homme à la chemise de cuir.

Une nouvelle aventure rétro-futuriste, chic, branchée, délectable, sur le thème de la mode cette fois-ci, à mi-chemin entre les émissions de divertissement des années 70 (Il y a du Gilbert & Maritie Carpentier, et du Jean-Christophe Averty dedans) et l’ambition de renouveler habilement les « variétés » à la télévision, gangrenées par la religion universelle de la fadeur, le playback et la nullité abyssale des artistes mis en avant. La première ambition du « Ben & Bertie Show » est de mettre la lumière sur des musiciens singuliers. En conséquence Bertrand Burgalat – fondateur du label Tricatel – a concocté un cocktail étonnant, depuis le monumental Jean-Jacques Debout (qui a écrit la chanson Pour moi la vie va commencer pour Johnny à l’âge d’or du Gaullisme, excusez du peu), jusqu’aux espiègles archets classiques du décalé Ensemble Découvrir, en passant par les ovnis musicaux d’Exotica ou Marvin. Ici et là. De ci delà, do ré mi fa sol la… la Police de la mode est sur le qui-vive. La brigade du style. L’énigmatique et imaginaire créateur de mode Jean-Loup Ji-Cé (promoteur de la chaussure végétale, du sous-pull animé et du pantalon à une jambe – dont le nom n’est pas sans faire songer à Jean-Claude Jitrois et Christian Audigier…) disparaît sans crier gare. Les deux compères de la police de la mode, Ben & Bertie, fins limiers et esthètes dandys, partent en chasse et sont contraints d’infiltrer le milieu du mauvais goût… Celui des pulls noués sur les hanches et des bonnets péruviens. Car le principal suspect porte… une infâme chemise de cuir…

Un bonheur n’arrivant jamais seul, après cette réjouissante émission inédite, le voyage au royaume farfelu se poursuit avec la rediffusion – toujours sur Paris Première – des précédents shows de Ben & Bertie. Au bout du tunnel ? 2014 évidemment…

2014 ? Encore une année à tirer…

État-mère contre État-père

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République-Honore-Daumier

République-Honore-Daumier

Le tohu-bohu médiatique qui a accompagné le parcours du « Président normal » depuis le 6 mai 2012 a empêché jusqu’ici d’ouvrir le débat sur la vraie nature de la maison Hollande. Qu’il s’agisse du « mariage pour tous », des rodomontades présidentielles ou ministérielles sur la reprise qui s’annonce, de toutes les incongruités législatives distillées par la nouvelle majorité, l’espace politique et médiatique a été encore plus surchargé qu’il ne l’était quand Nicolas Sarkozy déployait son verbe et son activisme. Loin de moi l’idée qu’il s’agirait seulement d’occuper le bon peuple avec des manœuvres de diversion. Le « mariage pour tous » et ses prolongements représentent une bifurcation anthropologique dont nous ne pouvons sous-estimer les effets dans la durée. Les quelques 35 milliards de taxes supplémentaires infligées au pays qui dispute à la Belgique le titre de nation la plus imposée du monde sont la double marque de l’impuissance et du cynisme. Et par-dessus tout, le procès constant que le Président et son entourage intentent à une partie de la France risque d’aggraver la fracture qui a commencé à s’installer sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Reste que les critiques virulentes adressées par les milieux de la droite à la nouvelle gestion ne nous apprennent rien ou presque sur le sens profond de l’expérience en cours.[access capability= »lire_inedits »]

L’incapacité du gouvernement à prévoir la conjoncture n’est pas propre à la France. La gestion au jour le jour est le lot de tous les gouvernements d’Europe[1. Sans omettre le cas des États-Unis, où le pouvoir présidentiel est constamment bloqué par l’obstruction de son opposition républicaine.] , à l’exception relative de l’Allemagne. L’absence de réformes de structures, incrimination permanente de la droite et des tenants de la doxa libérale, reste un procès d’intention tant que nous ignorons la nature des réformes nécessaires : faut-il supprimer la procédure de licenciement et réduire la durée d’indemnisation du chômage ? Faut-il supprimer le RSA et la couverture maladie universelle ? Faut-il réduire drastiquement le nombre des collectivités territoriales ? Je vais avancer la thèse que François Hollande s’inscrit, naturellement, dans la continuité d’une dérive du système public français qui a germé dès Valéry Giscard d’Estaing, par le développement inconditionnel de l’État social, tout en imprimant une bifurcation majeure, sous la forme d’un démantèlement discret de l’État souverain, dans tous ses attributs, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé faire, du moins à une telle échelle et avec autant de cynisme.

Entre l’installation de VGE à l’Élysée et aujourd’hui, la part des dépenses collectives dans la production nationale est passée de 35 % à 58 %. Cette part ne s’est jamais réduite, même durant les deux périodes de belle croissance de l’activité et de l’emploi, situées entre 1987 et 1990, puis entre 1997 et 2000. Les mises en garde incessantes contre les excès de cette dépense ont résonné en vain dans l’espace du débat public : les gouvernements de gauche aggravent la dépense, les gouvernements de droite la maintiennent ou l’aggravent à l’occasion. Et nos compatriotes les plus lucides se sentent désemparés devant une marée montante dont ils pressentent qu’elle pourrait finir par les noyer.

On ne dit jamais les choses essentielles qui leur permettraient de paramétrer le problème. Tout l’accroissement de la part de la dépense collective depuis quarante ans peut être imputé à la dépense sociale et à la dépense territoriale. L’État régalien proprement dit, qui n’a pas connu de développement bureaucratique massif, ne porte pas de responsabilité dans la dérive de l’ensemble.

Entre 1974 et aujourd’hui, la dépense sociale s’est développée de trois manières distinctes. Tout d’abord, à cause de la formation progressive d’un chômage structurel croissant[2. Environ 5,7 millions de sans-emploi à ce jour, tous territoires et catégories confondus.] , qui a fait du budget de l’emploi  (une sorte de contradiction dans les termes) l’un des premiers de France avec 90 milliards d’euros,[3. Ce chiffre est à peu près égal au déficit d’exécution des finances publiques.] représentés en majorité par les dépenses d’indemnisation légale. Ensuite, en raison du vieillissement démographique : en gagnant deux ou trois mois d’espérance de vie chaque année, nous avons aussi gagné constamment en dépenses de retraites, de santé et d’assistance aux personnes dépendantes. Enfin, et de façon plus subtile, sous l’effet de la volonté des politiques d’apporter de nouvelles pierres à l’édifice de l’État-providence. Citons seulement : l’Aide personnalisée au logement, l’Aide au parent isolé, le RMI-RSA, l’Allocation scolaire de rentrée, la déduction fiscale pour la garde d’enfants à domicile, la Couverture maladie universelle, l’Aide médicale d’État (la CMU des sans-papiers), l’Allocation aux adultes handicapés. Ces aides ont en commun de peser chaque année un peu plus que l’année précédente.

Cependant, comment critiquer des aides qui, une fois installées, semblent revêtir un caractère de nécessité depuis les origines des temps ? Les droits qu’elles représentent semblent acquis une fois pour toutes. La dépense territoriale s’accroît à sa manière propre, en complément de la dépense sociale. La Cour des comptes vient de révéler que les effectifs des collectivités étaient passés de 1 300 000 à 1 900 000 en l’espace de quinze ans. Six cent mille agents supplémentaires auxquels s’ajoutent, en ce moment même, les jeunes embauchés au titre des emplois aidés, sous l’impulsion d’un gouvernement désireux de lisser la courbe du chômage. Les élus responsables ont affirmé sans relâche, depuis 1983, première année d’application des lois de décentralisation, que leurs contraintes n’avaient cessé de s’alourdir. L’État, disent-ils, nous a chargés de responsabilités nouvelles, sans nous transférer les ressources nécessaires à leur mise en œuvre. Mais comment l’emploi public territorial et la dépense afférente ont-ils pu gonfler comme ils l’ont fait ? Comment se fait-il que le poids des collectivités augmente encore quelque trente années après le basculement vers la décentralisation ? Pourquoi, enfin, l’introduction du formidable moyen informatique, qui dote les agents d’ordinateurs personnels et les relie à des réseaux d’information, n’a-t-il pas eu l’effet escompté d’une décrue des personnels et des dépenses[4. La Suède a réduit de 38 % le volume total de sa fonction publique en s’appuyant sur la ressource informatique.]?

La réponse est simple : cette dérive est la manifestation d’un clientélisme de proximité, nouveau dans l’histoire de la République, favorisé par les lois de décentralisation et l’émergence d’une nouvelle génération d’élus. Ceux-ci, faiblement reliés aux enjeux nationaux, s’ingénient à consolider leur influence locale de deux manières : en recrutant un personnel tributaire de leur générosité, d’une part, en subventionnant le réseau associatif ami et les actions culturelles ou environnementales d’autre part. À charge pour les communicants de mettre en scène cette action pour asseoir dans l’opinion locale l’idée que ses maires ou ses conseillers veillent quotidiennement à son bien-être, à son divertissement, voire à sa sécurité.

Nous aurions tort de séparer la dépense sociale de la dépense territoriale. Le clientélisme explicite de la seconde complète le clientélisme implicite de la première. En se plaçant au centre de la dépense sociale, comme il l’a fait par étapes depuis près de quarante ans, le pouvoir national offre la figure plus abstraite d’un pouvoir nourricier qui exerce sa bienfaisance par la distribution d’allocations en tous genres.

Cet État, clientéliste dans sa manière d’être, est un État-mère dans sa nature la plus profonde. Plus le Président en exercice avance avec son air benêt et satisfait à la fois, plus il convient d’être attentif au contenu précis de son action. Il nous semble que François Hollande imprime une accélération importante, voire décisive, au processus de déclin de l’État classique, l’État souverain théorisé par Hobbes et par Machiavel, mais installé depuis près de dix siècles des deux côtés de la Manche par les héritiers de Guillaume le Conquérant et de Hugues Capet. Nous avons presque perdu les repères de cet État qui a porté dans ses flancs les sociétés modernes d’Occident. À la différence des États patrimoniaux de l’Antiquité, dont les chefs suprêmes agissaient en propriétaires de la personne de leurs sujets, les États modernes constitués à partir du Bas Moyen Âge tirent leur légitimité de leur capacité à exercer sur leurs territoires un double pouvoir de police et de justice. Une stratégie méthodique, souvent contrariée par les querelles dynastiques et les conflits avec les autres États, mais qui a fini par dessiner, une fois pour toutes, les contours de l’État en Occident[5. Voir Joseph R. Strayer : Les origines médiévales de l’État moderne, Payot, 1979.].  Les régimes républicains, comme celui de la France, sont les héritiers d’une forme d’État constitué avant eux, dont ils ont changé la légitimité formelle tout en en conservant la légitimité substantielle.

La souveraineté externe de l’État moderne, qui se manifeste par la guerre et la diplomatie, mais aussi par l’action culturelle, voire idéologique, a complété la souveraineté interne, exprimée par les pouvoirs de police et de justice. De la sorte, l’État souverain apparaît sous deux faces opposées, quoique de même nature dans leur essence. Son unité profonde ne saurait faire de doute.

La mondialisation et la construction européenne n’ont-elles pas changé la donne à cet égard ? Ne vivons-nous pas désormais sous un régime avoué de « souveraineté partagée » avec nos partenaires et alliés, en attendant de basculer vers le monde unifié annoncé et désiré par les militants de la « globalisation » ? Le début de ce siècle apporte la démonstration contraire. Jamais nous n’avons eu autant besoin de pouvoirs efficaces pour lutter contre toutes les formes de délinquance, de criminalité et contre le terrorisme. Jamais la revendication d’une société paisible et juste n’a été aussi insistante depuis la guerre. Et les dernières évolutions du concert mondial tendent à démontrer le « retour des États »[6. Voir Michel Guénaire : Le retour des États, Grasset, 2013.] imprudemment congédiés de l’Histoire par l’idéologie dominante qui a triomphé à la suite de la chute du mur de Berlin. Les dirigeants américains, chinois, indiens, brésiliens, russes entendent maintenir ou promouvoir leurs intérêts et leur influence, sans s’en remettre niaisement au jeu des forces du marché.

Or, l’État historique de la France est menacé de déshérence. Les moyens de ses administrations représentatives, l ’Intérieur, la Défense, les Affaires étrangères, l’action culturelle à l’étranger, se réduisent. Le mouvement, engagé par Nicolas Sarkozy, s’accélère sous l’impulsion de François Hollande. Il ne se passe pas de trimestre sans que des consulats soient fermés, des lignes de crédits militaires supprimées. La présence culturelle française à l’étranger paraît incongrue à nos dirigeants. La réduction des moyens de la police et de la justice se poursuit sans désemparer[7. Au point de contraindre les personnels intéressés à travailler dans des locaux insalubres ou à rouler dans des véhicules dangereux.]

Le contraste entre la sanctuarisation de la dépense sociale et territoriale d’un côté, et l’érosion méthodique de la dépense souveraine de l’autre, doit être au cœur de toute réflexion sur la « maison Hollande ». Les dirigeants français se refusent à éradiquer une fraude sociale jugée massive par les connaisseurs de notre système[8. Plusieurs dizaines de milliards d’euros de prestations sont distribués à partir de simples déclarations sur l’honneur, les dépassements manifestes de dépenses de santé représentent 25 milliards d’euros.]

Ils maintiennent un régime de prestations familiales qui n’a plus les mêmes raisons d’être qu’au lendemain de la guerre et se refusent à faire l’inventaire de la décentralisation et de tous les doublons d’administrations et d’établissements publics qu’elle a engendrés. Cependant, ils poursuivent une politique de liquidation de l’État historique, d’autant plus aisée à mener à leurs yeux qu’on ne risque guère de voir manifester dans les rues les soldats ou le personnel diplomatique – encore que la grogne récente des policiers annonce peut-être des difficultés nouvelles.

D’où la question ultime : cette politique assumée traduit-elle la conviction intime de nos gouvernants que la France est vouée à sortir de l’Histoire, pour n’être plus qu’un objet de commémorations ?[/access]

*Photo: La République, Honoré Daumier, 1948

La lumière est fête !

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Il y a quelque chose de mystérieux derrière les lumières de Noël et du Nouvel An.

Petits, nous passions des heures à rêver derrière les vitrines aux jouets animés. Notre imagination sans limite nous faisait oublier les ficelles qui tenaient les marionnettes et nous partions dans des mondes étonnants où les nounours, nos héros, s’enfonçaient vaillamment.

Aujourd’hui, nos yeux cherchent encore la magie d’antan. Mais les vieux sont trop sérieux, Peter Pan et les autres nous l’ont bien assez répété. Alors, les parents se penchent au dessus de l’épaule de leurs bébés et espèrent retrouver en eux ce qu’ils ont laissé de côté.

Il reste quand même quelque chose, un petit truc curieux, quand on interroge une décoration de Noël. La guirlande n’est pas tout à fait une simple compilation de lampions. Elle semble murmurer qu’elle a une autre légitimité. La guirlande veut  rappeler la chaleur d’un intérieur dans le noir d’une soirée d’hiver. Elle suggère d’être accompagnée d’un crépitement incandescent  et d’un parfum de sapin. Prétentieuse, elle se prend souvent pour une filée de petits phares, rassurants.

Certainement, la guirlande craint le kitch abrutissant des cerfs bleus galopant et  des petits nains au bout du nez illuminé. Elle devient même un rien grotesque, quand on la prend pour une danseuse du ventre mal fringuée en plein cœur des Champs Elysées. Mais cantonnée à la simplicité, elle est une flamme brève qui réchauffe nos pensées. Une lumière rapide qui éclaire notre soirée.

La guirlande est un peu menteuse aussi, elle fait illusion à travers la fenêtre. Elle prétend que de son côté, le monde est merveilleux. L’intérieur décoré, vu de dehors, a toujours l’air douillet. Entrez voir, vous verrez, l’autre versant n’est pas toujours aussi gai. C’est la séparation, la vitrine, qui fait croire qu’il fait meilleur de l’autre côté du miroir.

Pour certains chanceux, l’intérieur est aussi chaleureux que ce que ses lumières voulaient bien faire voir, du trottoir. C’est alors encore plus douloureux pour ceux qui restent dehors. Pour les garçons sans chaussons et les filles aux allumettes.

Affaire Anelka : de la quenelle à la querelle

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anelka dieudonne quenelle

anelka dieudonne quenelle

Je n’avais à vrai dire pas très envie de m’exprimer sur cette histoire de quenelle pour ne pas lui offrir une publicité qu’elle ne mérite pas. Je regrette d’ailleurs, comme Philippe Bilger, que le ministre de l’Intérieur ait décidé d’en faire son cheval de bataille comme si d’autres sujets ne devraient pas le mobiliser prioritairement. Le « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » cher à Saint-Just divise encore le monde en deux. Il n’étonnera personne que je préfère me situer du côté de ceuxqui préfèrent aller affronter face à face Dieudonné dans son théâtre plutôt que ceux qui croient pouvoir le faire disparaître, lui et ses fans.

Cette séquence médiatique grotesque a pris une ampleur encore plus importante lorsque samedi après-midi, le footballeur Nicolas Anelka a cru intéressant d’effectuer le fameux geste de la quenelle pour fêter un but sur le terrain de West Ham avec son club de West Bromwich Albion. Sitôt le geste effectué, et avant même la fin du match, les réseaux sociaux se sont enflammés.

L’international français, qui avait été expulsé de l’équipe de France lors de la dernière coupe du monde en Afrique du Sud, provoquant le fameux épisode du bus, s’est ensuite justifié sur twitter, expliquant qu’il ne s’agissait pas d’un geste antisémite ni raciste mais « anti-sytème », en soutien à son ami Dieudonné.

Le footballeur avait déjà, par le passé, été pris en photo avec l’humoriste en train d’effectuer le fameux  geste, tout comme d’autres sportifs français. Mais l’exécuter en direct devant les caméras du monde entier (le championnat anglais est le plus regardé au monde) lui donne une dimension internationale qui n’est pas sans conséquences. La fédération anglaise de football a ainsi ouvert une enquête qui pourrait aboutir[1. Je dois reconnaître ma méconnaissance totale des règlements de la fédération anglaise de football et donc des bases sur lesquelles cette sanction pourrait être justifiée.] à sa suspension pour plusieurs matches. De même, le basketteur Tony Parker qui fait partie des sportifs français cités plus haut a fait l’objet dimanche d’un reportage d’une chaîne américaine, ce qui pourrait valoir quelques ennuis à cette star de la NBA, déjà sommée de s’excuser par le centre Simon Wiesenthal.

Mais la « quenelle » d’Anelka pourrait avoir d’autres conséquences, en France cette fois. Primo, il est fort possible qu’Anelka ait donné le top départ à de nombreux autres footballeurs de notre championnat. Mon petit doigt me dit que Dieudonné bénéficie d’un succès d’estime non négligeable dans les vestiaires français. Il suffit de relire Daniel Riolo pour s’en convaincre. Est-ce consciente de cet engouement que Valérie Fourneyron, la ministre des sports, a réagi aussi promptement en condamnant Anelka ? Possible. Mais on pourrait aussi se demander si son indignation légitime n’est pas contre-productive.  Je crains en tout cas que certains buts de notre championnat soient fêtés de la même manière dans les prochaines semaines, et que les polémiques à ce sujet ne s’éteignent pas de sitôt.

Deuxio, une autre conséquence pourrait naître du renfort d’Anelka à Dieudonné M’Bala M’Bala. Depuis qu’il a effectué ce geste et qu’il l’a justifié par une prise de position « anti-système », les rieurs ont en effet changé de côté. Anelka anti-système ? C’est à se rouler par terre de rire ! Lui, le millionnaire homme-sandwich pour Quick et Danone. Lui qui justifie sa présence à Londres par la trop grosse pression fiscale et l’hypocrisie de ses compatriotes envers l’argent. Le système, le business, le fric, il nage dedans comme un poisson dans l’eau. Anelka incarne à merveille le mercenaire mondialisé qui profite du système, le nomade dénoncé à longueurs de vidéos par Alain Soral, le comparse de Dieudonné. Justement, Soral, dans une dernière vidéo postée avant qu’Anelka ne défraie la chronique, avait officiellement renoncé à la quenelle, expliquant qu’il lui préférait désormais le plus « gaulois » bras d’honneur. Soral aurait-il eu du flair ? Rien n’est moins sûr. Cette soudaine prise de distance semble plutôt avoir été provoquée par ses démêlés avec Madame M’Bala M’Bala à propos de la propriété intellectuelle (sic) de la quenelle. Mais cette coïncidence lui permettra de ne pas avoir à se justifier. Faire passer Anelka pour « un patriote français[2. « En équipe de France, je n’ai jamais voulu chanter La Marseillaise, ça ne m’est jamais venu à l’idée. Et si on m’avait demandé de le faire, j’aurais refusé, j’aurais quitté l’équipe » (Anelka aux Inrocks – Novembre 2010.] en lutte contre les mercenaires mondialistes » eût été une gageure, même pour un dialecticien aussi rusé que lui…  À l’heure où nous écrivons ces lignes, d’ailleurs, aucune allusion directe à Anelka n’est affichée sur le site de Soral. Alors que Dieudonné s’est empressé de remercier son ami footeux via Twitter. Qui sait si Anelka, dans sa grande naïveté, ne sera pas à l’origine d’une nouvelle scène de ménage dans le couple quenellier ?

*Photo : Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA. REX40316519_000008.

Badiou, les femmes et les 343 salauds

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alain badiou feminisme

alain badiou feminisme

En ces temps où une pluie de bêtise féministe courroucée s’abat joyeusement sur la tête des « 343 salauds » (qui par un prompt renfort ne sont plus que 342), il me semble urgent d’aller se rafraîchir l’âme et s’aérer les neurones en écoutant sur le site de France Culture l’excellente intervention de Badiou sur les métamorphoses du féminin et du masculin dans le monde contemporain. Amis réacs, tout est possible : même un féminisme intelligent ![access capability= »lire_inedits »]

Il existe bel et bien – et Badiou est loin d’en être le seul représentant – un féminisme qui affirme la différence sexuelle et sa puissance. Un féminisme parfaitement indifférent à « l’envie du pénal », attaché aux avancées existentielles et réelles et qui se bat le vagin des avancées formelles du « droit bourgeois ». Un féminisme vivant, doué d’humour et porteur d’une substantialité éthique incarnée et joyeuse. Un féminisme naturellement étranger au registre victimaire ou moralisateur.

Si j’ai refusé pour ma part de signer l’appel des « salauds », ce n’est certes pas parce que je serais favorable au détestable projet de loi sur la prostitution. Il n’est que l’une des innombrables – mais pas la plus insigne – bassesses de la sinistre présidence Hollande. Je partage bien sûr l’hostilité des signataires envers les interventions de l’État dans la vie sexuelle. Mais je n’apprécie pas davantage, à vrai dire, que la main invisible du marché se glisse dans ma culotte.

Surtout, quand les « salauds » redoutent, par anticipation, l’interdiction de la pornographie, il me semble à moi que si la totalité des produits de l’industrie pornographique venait à disparaître, la liberté de désirer de tout un chacun s’en trouverait considérablement accrue.

Je ne partage pas du tout, en outre, l’idée délirante et saugrenue selon laquelle l’Homme Blanc Mâle Hétérosexuel serait désormais la Victime Unique. On me reprochera

à raison de grossir le trait – mais devant cette opération de « ringardisation » du féminisme, cela me semble pour le moins de bonne guerre. Si la haine du mâle et l’hétérophobie sont dans certaines parties de la société (somme toute assez réduites) des phénomènes tout à fait réels et inquiétants, elles n’en restent pas moins à mes yeux l’arbre qui cache bien des forêts.

Mais revenons à nos badioux. Dans cette conférence, prononcée à Normale sup le 3 mai et intitulée « La féminité », Badiou se penche sur les nouvelles figures du masculin et du féminin par gros temps hyper-capitaliste.

Il esquisse d’abord un tableau riche et suggestif des quatre figures de la féminité dans les sociétés traditionnelles : l’épouse au foyer, la mère, la sainte et la putain. L’angoisse masculine a longtemps tenté d’assigner les femmes réelles une et une seule de ces quatre figures. Rarement homme varie : les lubies du monisme masculin se sont à cet égard le plus souvent exercées avec une violence politique, symbolique ou physique qui n’aura échappé qu’aux distraits.

Dans sa tentative amoureuse et hardie d’un abordage philosophique de la féminité, Badiou situe celle-ci tout à fait ailleurs : dans l’ailleurs précisément. Dans le chiffre 2, dans l’écart, dans la « passe du deux », dans la « passe entre deux ». Dans la liberté du perpétuel déjouement en acte de l’assignation à résidence sous une figure unique du féminin, que l’angoisse masculine se plaît à diffamer et méconnaître sous le nom de « duplicité féminine ». Que cette « passe » puisse rejoindre à l’occasion la passe de la putain,

Grisélidis Réal[1. Grisélidis Réal fut à la fois écrivain et prostituée.] en témoigne qui inventa et vécut dans l’espace intermédiaire entre prostitution et écriture. Badiou se livre ensuite à une analyse magnifique de la crise de la filiation et pointe la profonde dissymétrie avec laquelle elle affecte hommes et femmes. Le capitalisme exerce sa pression et sa violence sur les deux sexes de manière très différenciée. Il accule souvent les hommes à une remarquable immaturité, à l’insignifiance et à l’errance, à l’incapacité à trancher une vie douée de sens, c’est-à-dire en dialogue et contre-don avec les générations passées – ce phénomène étant encore plus sensible dans les milieux populaires. Simultanément, il écrase les petites filles et les jeunes filles sous un impératif accablant de pré-maturation, d’être toujours-déjà des femmes, mûres, efficaces et performantes dans tous les registres, tout en préservant davantage les femmes de la crise de la filiation.

Pour finir, dans un exercice de science-fiction, de philosophie prospective, Badiou évoque, avec un mélange d’humour et d’angoisse, un cauchemar auquel il invite  hommes et femmes à échapper coûte que coûte : un monde où aurait triomphé le féminisme américain dominant et sa terrifiante « femme-un », où tout le pouvoir économique et politique aurait été remis à de glaciales femmes requins, où le Capital tout entier serait en apparence devenu femme. Il souligne qu’un tel scénario serait le plus vibrant échec du « deux » féminin véritable.

Durant un temps, ces femmes-un, ces femmes parfaites pourraient s’accommoder encore des mâles, devenus de divertissants insectes infantiles. Mais pour finir, après avoir congelé un stock suffisant de spermatozoïdes, elles en viendraient sans doute à supprimer physiquement tous les mâles, dernier obstacle au bon fonctionnement de la Machine.

Badiou ne disconvient pas que si « l’éternel féminin » (ou plutôt « l’historique féminin ») prend le visage de Laurence Parisot, il peut, lui aussi, nous conduire sans encombre au désastre. Si la déjouante puissance créatrice féminine éclate en revanche avec une force toujours accrue dans les domaines des arts, des sciences, de la philosophie et du politique, alors c’est… une tout autre affaire. Une affaire de liberté – ce qui suppose bel et bien deux sexes. Notre monde attend avec impatience les nouvelles Louise Bourgeois, Pina Bausch, Simone Weil et Hannah Arendt. Elles sont déjà là. Elles nous arrivent. Et elles savent, avec Deleuze, que le pouvoir est la forme la plus pauvre, la plus triste, la moins désirable, de la puissance..[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00633605_000042.