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Inrocks, roycos, même charlots ?

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Au siècle de la communication,  gare au raté, voire au breakdown – ainsi que l’avaient pronostiqué dès 1969 les camarades Jimmy Page, John Paul Jones et John Bonham, dans leur premier album – car les infortunes de la vérité sont légion.

Ainsi aux Inrocks, où l’on voit la grande menace brune partout, on était tout fier d’annoncer en exclusivité mondiale le 30 décembre – et donc de dénoncer – sur le site maison, une nouvelle collusion nauséabonde : figurez-vous que « Les 18 et 19 janvier prochain, les royalistes de l’Action Française organisent un grand colloque. Parmi les invités, on retrouve Roland Dumas, Elisabeth Lévy ou bien encore Paul-Marie Coûteaux. »

Il est vrai que les roycos avaient tiré les premiers puisque l’Action Française annonce sur son site la participation de notre cheffe à sa surboum du 18 janvier. Seul souci, nos amateurs de Bourbons hors d’âge ont enrôlé Elisabeth dans les galères de Sa Majesté sans jamais lui demander si elle était partante. L’exactitude, semble-t-il, n’est pas la politesse des royalistes. Ce qui n’excuse aucunement les féaux de Frédéric Bonnaud d’avoir pris pour argent comptant la camelote du Roy.

Amis des Inrocks, sachez qu’à mon avis, c’est pas gentil d’effrayer ses lecteurs avec des infos aussi terrifiantes en plein trêve des confiseurs. M’est avis que nombre d’abonnés du vigilant hebdo ont dû remplacer le champagne du réveillon par un cocktail lait chaud-Xanax, histoire de conjurer l’angoisse provoquée par une telle révélation. C’était d’autant moins la peine de terroriser le chaland qu’Elisabeth n’a pas plus envisagé de figurer au casting de ce colloque d’Action Française qu’à celui de la prochaine édition de The Voice. Un simple coup de fil à l’intéressée aurait suffi à dégonfler la baudruche. Mais peut-être le confrère craignait-il d’être contaminé. La patronne ayant remis les uns, les autres et surtout les faits à leur place par courrier, on imagine que les sites concernés ont déjà rétabli la banale vérité.

La France, fille du Soldat inconnu

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« Qui êtes-vous par rapport au général de Castelnau ? » Cette question si souvent posée vient ce jour-là d’un avocat corse rencontré au hasard d’une salle des pas perdus.

– « Son arrière-petit-fils, pourquoi ? »

– « Nous avons un autographe de votre bisaïeul dans ma famille», précise mon confrère. Son grand-père nommé Luciani, adjudant dans la 2e armée française en septembre 1914, assiste à l’hécatombe des officiers subalternes dans cette guerre si meurtrière de mouvement et se retrouve à commander une compagnie. Sa position, sous le déluge de feu de l’artillerie de campagne allemande, devient intenable. Il envoie une estafette porteuse d’un message écrit à ses supérieurs pour demander l’autorisation de se replier.[access capability= »lire_inedits »]

L’estafette revient et lui tend un papier sur lequel il lit : « Édouard de Curières de Castelnau, général commandant la deuxième armée, sait que Luciani tiendra. » Évidemment, Luciani a tenu.

C’est que la troupe sait, en ce début de la guerre, que le général de Castelnau a déjà perdu deux de ses fils au combat. De passage en inspection à l’état-major de la division, il a su trouver les mots.

Luciani, chanceux, de retour dans son village en 1919, a précieusement conservé ce message. Il l’a montré à ses enfants et à ses petits-enfants et leur a raconté cette histoire. En corse. Il y a tant d’histoires comme celle-là dans la mémoire des familles françaises. Des belles, des laides, des terribles. Il y a de la colère, du refus, de l’amertume, mais aujourd’hui encore, de l’exaltation et du patriotisme. Le souvenir d’un moment d’unité, la fierté du devoir accompli, accompagnés du chagrin. Celui de la perte des hommes, mais peut-être aussi celui d’une France que l’on sait disparue pour toujours. Finalement, on peut se demander si le peuple français, celui qui a fait irruption comme sujet de l’Histoire en 1789, celui qu’ont rêvé Michelet, Renan, Gambetta et Jaurès, n’a pas trouvé son expression complète et éphémère dans les premiers jours d’août 1914.

Ce ne fut pas l’enthousiasme pour une guerre « fraîche et joyeuse », légende stupide, mais un engagement grave et unanime. Défendre la patrie, si nécessaire mourir pour elle, mais aussi, à tort ou à raison, se sentir porteur d’une mission de défense d’une certaine civilisation. Et personne n’a manqué à l’appel. Des millions d’hommes, qui souvent ne parlaient pas la même langue, qui le breton, qui le basque, qui l’occitan, qui le corse, acceptèrent de partir et se retrouvèrent côte à côte sous le feu.

On parlait aussi arabe, wolof ou bambara dans les tranchées. « Ceux des colonies », dont Léon Blum, rejoignant curieusement Jules Ferry, dira qu’il était une « mission sacrée de la République » que de les civiliser. Ils remplissent aussi les cimetières.

Probablement plus contraints que les Français de souche, ils se battirent vaillamment et apprirent, dans cette épreuve, à voir la France autrement qu’à travers l’image donnée par les administrateurs coloniaux. En témoigne la stupéfaction des « indigènes » devant la défaite de 1940, vingt ans plus tard. Et le fait que l’Afrique prit très tôt et spontanément le parti de la « France libre ».

Sentant bien que Vichy n’était pas la France, celle qu’ils respectaient et sur laquelle ils comptaient. Celle qui pourtant les trahira, en menant d’absurdes et sanglantes guerres coloniales, leur refusant la liberté et la dignité qu’auraient dû valoir leur fidélité et leur sacrifice.

Pierre Nora a justement relevé le caractère désuet des textes écrits dans cet été 1914. Qui aujourd’hui est encore prêt à accepter ce sacrifice ? Relisons celui qui fut lu dans toutes les écoles de la République à la rentrée d’octobre 1914. Un autre monde, un monde disparu. Et pourtant, d’où vient cette émotion que l’on ressent en entendant aujourd’hui parler de ces grands-pères qu’on a connus, ces souvenirs racontés ou ces silences ? À l’évocation de ces veuves toujours de noir vêtues trente ou quarante ans plus tard ? D’où viennent ces tressaillements devant, dans chaque village, dans chaque bourg, ces monuments aux morts qui égrènent tous ces noms comme autant de tragédies ? Le pire étant de voir le même reproduit, cinq fois, six fois, parfois jusqu’à dix… Et toujours ce curieux mélange de chagrin et de fierté. La plupart des lieux de mémoire de la « Très Grande Guerre » furent les fruits d’initiatives populaires. C’est la société civile qui est à l’origine des cénotaphes, des monuments, des grands cimetières, des musées, jusqu’à l’installation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe – l’État se contentant de créer les conditions juridiques de cet investissement.

Il est incontestable que les regards portés sur cette guerre sont divers, souvent contradictoires. On cite Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ! » D’autres parlent de l’Europe de Barroso qui nous aurait guéris de la guerre et d’autres encore, les souverainistes, disent de gros mots : nation, patrie, drapeau.

Mais tous portent en eux une part de cette mémoire. Arrêtons-nous brièvement sur la question des fusillés. Le chiffre de 750 est admis. Faible au regard du million et demi de tués. Parmi eux, des voyous, des déserteurs, mais aussi des innocents. Depuis cent ans, le combat n’a pas visé à les excuser, mais à les réhabiliter, à les « réintégrer à la mémoire nationale » comme le disait Lionel Jospin. Parce qu’au-delà de la mort, le pire était d’en avoir été exclu.

C’est la raison pour laquelle le Président de la République, dans son discours de lancement des cérémonies du centième anniversaire, a été assez peu inspiré. Un opportunisme déplacé l’a amené à mettre l’accent sur les 750 fusillés, oubliant de s’adresser, au travers de leurs descendants, aux millions de soldats qui, à la demande de la République, allèrent se faire tuer, se faire blesser et, dans le meilleur des cas, perdre jeunesse et illusions. Ils méritaient mieux.

Alors oui, le peuple français ne s’est jamais remis de cette guerre. Mais de quoi n’a-t-il pas fait le deuil ? Peut-être de deux choses. Tout d’abord de la mort et de la souffrance. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée et ne se refermera jamais, même si elle finira par s’estomper. Mais confusément, les Français ressentent une autre perte. Celle d’une France probablement rêvée, à la fois rurale et républicaine. Porteuse d’une Révolution qui avait lancé un message au monde et qui, dans l’accouchement brutal de la révolution industrielle, sut garder son unité. La lutte des classes y fut, certes, parfois sévère, mais chacun, dans l’expression de ses positions, se voulait le meilleur Français.

Voilà un pays hétérogène, véritable carrefour géographique, rassemblant des ethnies, des populations d’origines, de cultures, de langues, de religions et d’opinions différentes, qui produit un peuple à l’unicité incontestable et qui se lèvera comme un seul homme avec gravité et détermination au début du mois d’août 1914. Pour la dernière fois ?

Cette France, c’est celle de de Gaulle et de Péguy. Qui récapitulaient Clovis et Valmy, Jeanne d’Arc et la République. De Gaulle la portera seul à bout de bras, retardant la sortie de l’Histoire. Péguy fut « tué à l’ennemi » le 5 septembre 1914. La veille du jour où « un million de Français, dans une gigantesque et victorieuse volte-face, ouvriront les portes de l’enfer d’une guerre sans fin », écrit Michel Laval[1.Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, de Michel Laval, (Calmann-Levy)] qui poursuit : « Demain, dans l’aube livide qui se lèvera sur “l’ancienne France” engloutie, un autre temps va commencer, “un autre âge, un autre monde”, l’âge du “mal universel humain”, de la “barbarie universelle” dont Péguy avait prédit l’avènement. »

La vraie blessure n’est-elle pas celle-là ? L’impossible deuil de cette France disparue ? [/access]

*Photo: Soleil.

Adieu-vat Villers-Cotterêts ?

langues regionales nation

Il y a quelques semaines, la signature du Pacte d’avenir pour la Bretagne par Jean-Marc Ayrault fut entourée de nombreux errements. Son engagement en faveur de la charte européenne des langues régionales et minoritaires n’en est pas le moindre, en ce qu’il porte atteinte au statut de la langue française, ciment de notre République une et indivisible.

En amont de son déplacement à Rennes le 13 décembre, il n’avait pas échappé au Premier ministre que les cohortes de manifestants bretons réunis à Carhaix ou à Quimper contre la politique fiscale du gouvernement comptaient leur lot de manifestants autonomistes voire indépendantistes bretons dont les revendications en faveur de l’autonomie de la Bretagne, et du breton comme lingua franca locale, dissonaient du reste. Ayrault a donc décidé de faire d’une pierre deux coups : signer le « Pacte d’avenir » pour répondre aux revendications majoritaires en matière d’économie locale, et annoncer la remise à l’ordre du jour de la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour flatter les réclamations minoritaires en matière d’autonomisme régional. Ce texte, signé par M. Jospin au nom du gouvernement français en 1999, n’a en effet jamais été ratifié, du fait de son incompatibilité avec plusieurs points fondamentaux de la Constitution.

Rappelons que cette charte a pour objectif de contraindre les États qui la ratifient à reconnaître les communautés linguistiques minoritaires en leur sein et à leur accorder des droits, notamment celui, consacré aux articles 9 et 10 du texte, de pratiquer leur langue dans leurs relations avec toute autorité publique. Elle entre ainsi en contradiction, comme l’avait initialement souligné le Conseil constitutionnel dans sa décision du 15 juin 1999, avec l’article 1er de la Constitution française, qui dispose que « la France est une République indivisible », l’article 2 susmentionné, et le principe constitutionnel d’unicité du peuple français, rappelé à maintes reprises au sujet de la Corse ou de la Nouvelle-Calédonie. Par sa position constante sur le sujet, le Conseil d’État a, quant à lui, plusieurs fois été amené à souligner l’incompatibilité de cette charte avec notre droit. S’il avait déjà assuré la prévalence du français en matière administrative en rejetant en 1985 la recevabilité d’une requête déposée en breton (arrêt du 22 novembre 1985, « Quillevère »), le Conseil d’État s’est depuis clairement exprimé, par les avis du 24 septembre 1996 et du 5 mars 2013 notamment, sur la contradiction qui émergerait entre les droits différenciés que consacrerait l’application de la charte, et l’égalité républicaine des citoyens en droits. La ratification de ce texte n’est donc ni envisageable sans modification substantielle de notre Constitution, ni souhaitable au vu du coup fatal qu’elle porterait au pilier républicain qu’est l’unité du peuple français.

Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un jacobinisme robespierriste pour lequel aucune tête (et aucune langue) ne devrait dépasser. Au contraire. Les langues régionales sont  les emblèmes d’une mosaïque de sociétés locales unies au fil des siècles dans un projet national commun qui s’en nourrit. Elles font partie d’un patrimoine culturel riche qui fait la beauté de notre pays, consacré à l’article 75-1 de la Constitution, qu’il faut préserver. Mais si l’unité linguistique de la France s’est accomplie, c’est grâce à des initiatives unificatrices telles que l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par François Ier. Par souci d’assurer l’égalité entre les sujets dans leur relation avec le pouvoir, elle prévoit pour la première fois que la seule et unique langue du droit, de l’administration et de la justice en France est le français.

Il s’agit donc aujourd’hui de savoir comment perpétuer cette suprématie, tout en évitant la disparition des langues régionales, qui serait un appauvrissement irréversible du patrimoine national. Mais leur protection ne passe pas par la charte européenne, pour au moins deux raisons. Premièrement, il appartient seul au gouvernement français, et non au Conseil de l’Europe, de prendre ou non l’initiative d’assouplir les mécanismes du monolinguisme en France et de mettre en place cette politique de protection des langues régionales, en généralisant par exemple leur apprentissage facultatif à l’école. La seconde raison est que la charte, dans ses objectifs, consacre de nouveaux droits-créances collectifs par lesquels n’importe quelle communauté ethno-linguistique peut revendiquer des services et des prestations dans sa langue minoritaire, ce qui  marquerait ni plus ni moins que la fin de la République une et indivisible telle que nous la connaissons, née de haute lutte des divisions du passé. 

L’adoption de l’article 75-1 mentionné plus haut avait été âprement discutée au Parlement. Bien que de nature purement déclarative, cet article fut dénoncé à l’époque comme une volonté de faire entrer par la fenêtre la perspective d’une ratification de la charte européenne, en contournant la porte décidément bien fermée de l’article 2. Mais le juge constitutionnel a établi le 20 mai 2011, à la faveur d’une question prioritaire de constitutionnalité, que cet article 75-1 n’institue ni un droit ni une liberté que la Constitution garantirait. Il est donc désormais clair au niveau constitutionnel que si les langues régionales sont reconnues dans leur intérêt culturel, elles ne sauraient en aucun cas supplanter localement le français.

Ainsi, en dépit de l’engagement 56 du programme présidentiel de François Hollande, et de la promesse de M. Ayrault d’inscrire à l’ordre du jour prioritaire de l’Assemblée nationale l’examen de la proposition de loi constitutionnelle portant ratification de la charte, on peut penser que cette entreprise ne rencontrera pas l’appui nécessaire à son approbation par une majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès ou par un vote positif des Français. On déplorera donc que le Premier ministre, par opportunisme et/ou idéologie, porte sciemment atteinte au cœur du modèle républicain avec cette annonce ne visant qu’à lui attirer les faveurs électorales de quelques factions à l’approche des élections locales.

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006.

Lit de justice

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À la fin de l’année dernière, la Cour d’appel de Paris a rendu un jugement qui ne laisse pas d’étonner. Alors que le TGI avait ordonné la suppression de passages d’un livre, attentatoires à la vie privée de deux personnalités politiques, elle a confirmé cette suppression, mais au bénéfice de l’un des deux plaignants seulement, celui dont la notoriété « ne dépasse pas le cadre régional ». En l’occurrence, comme les deux plaignants vivaient ensemble, le plus connu des deux ne sera pas finalement pas outé par l’ouvrage. Mais que le juge décide que la vie privée doit être protégée à proportion inverse de la notoriété constitue une innovation juridique pour le moins décoiffante.

Ainsi, si vous ne passez que sur France 3 régions, vous ne risquez pas grand chose, a priori. S’il vous arrive de passer sur iTélé ou BFMTV, il est fort possible qu’on vous demande si vous avez trompé votre femme (mari). Si vous avez une notoriété telle que vous voilà invité à « Des paroles et des actes » sur France 2, Nathalie Saint-Cricq pourrait très bien vous amener à vous expliquer sur la panne sexuelle dont vous fûtes victime la veille.

Outre cette hallucinante jurisprudence, on notera que c’est évidemment le juge qui décidera en fin de compte qui est notoire et qui ne l’est pas ; cette décision étend encore, mine de rien, son domaine d’intervention. C’est bien commode. Car on aurait eu vite fait d’en conclure que la vie privée d’un magistrat à la cour d’appel mérite moins la protection que celle d’un juge de tribunal d’instance.

Les néocons, ça ose tout…

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« Néo », moi ? Jamais !

Jeudi 28 novembre

Donc le dossier consacré par Le Point aux « néocons » sucite l’ire de mon ami David Desgouilles, indigné par un tel confusionnisme intellectuel. De fait, l’expression semble particulière- ment mal choisie : même et surtout assortie de la mention « à la française », elle fait référence à un courant de pensée américain qui n’a rien à voir avec la « nébuleuse» décrite par l’hebdo – sauf que pour l’essentiel, c’est le contraire.[access capability= »lire_inedits »]

Le journal de FOG a d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître lui-même le caractère controuvé de cette filiation – même si c’est dans un mini-encadré tout entortillé, perdu au milieu d’un épais dossier.

Remets-toi, cher David, d’une alarme si chaude ! Un tel embrouillamini ne peut être que volontaire. Ce taquin de Giesbert aura choisi ce titre tout exprès pour son ambiguïté, résumant ainsi au passage ce qu’il pense de ses adversaires… « Néo » peut-être, mais cons à coup sûr, ces fêlés de tous bords qui s’accrochent encore à la France, cette branche morte – au risque d’aggraver la dette et de « laisser filer les déficits »…

De toute façon, pour la plupart des lecteurs, la référence américaine est aussi inconnue que le concept est flou. J’en veux pour preuve le didactisme de cette « une » : le (gros) mot y est encadré d’un avenant programmatique (« Ils détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation ») et de deux sous-titres explicatifs sur ces « nouveaux conservateurs » et leur « idéologie du repli ». À l’usage des mal-comprenants, l’ensemble est même illustré par une photo de plage représentant, à côté d’un seau et d’une pelle, un magnifique château de sable surmonté du drapeau tricolore – avant qu’il ne soit recouvert par l’inéluctable vague…

On ne saurait mieux le suggérer d’emblée : ces néocons-là n’ont pas besoin de guillemets ! Ce sont au mieux de grands enfants, sinon des attardés, voire des fous dangereux…

Propagande sparkiste

Mercredi 4 décembre

Ce soir, comme prévu, je suis allé voir Sparks à l’Alhambra ; mais malgré mes recommandations (cf. n° 7), je ne vous y ai pas vus ! Heureusement, c’est la cheffe en personne qui a sauvé l’honneur de Causeur. Non seulement elle y était, mais elle n’en est pas revenue : « Mon meilleur concert depuis vingt-cinq ans ! » s’est-elle exclamée à la sortie. Aussitôt, j’ai imaginé la jeune Élisabeth en perf ’, en plein headbanging dans la fosse devant Black Sabbath…

Toujours est-il que, ce soir, son émotion fut partagée par les sparksistes néophytes de la bande à Jalons – avant qu’une cellule d’aide psychologique ne se mette en place dans le bar d’à côté. Même moi, en tant que fan, j’ai redécouvert à cette occasion plusieurs chansons, à commencer par le tube métaphysique Those mysteries :

« Why is there you ? Why is there me ?

Why does my mother kiss my father

occasionnally ?

And why is there France ? And why is

there Spain ?

And why am I here and why is there

rain ? […] »

Rien que des « vraies questions », comme on dit aujourd’hui.

Le Point avait raison !

Jeudi  5 décembre

Après relecture, vois-tu David, tout ça n’est pas si grave ! Là où tu as raison à coup sûr, c’est que Franz s’est payé notre tête. Et alors ? Nos idées lui paraissent chimé- riques, et inversement. On est toujours l’utopiste de quelqu’un, comme dirait Gaspard Proust : « Mais chut, attention, Bambi traverse la salle… »

Et puis, tout revers a sa médaille : avec sa malignité légendaire, ce petit diable porte pierre ! Même à coups d’ironie manichéenne, son dossier a le mérite de poser dans les bons termes un débat essentiel : Sommes-nous encore en France, ou déjà dans l’after dont il rêve ?

Honneur à FOG qui, au moins, met les choses au clair. L’alternative à l’« idéologie du repli » ici décortiquée par ses services, c’est bel et bien l’« ouverture » au libéralisme euro-mondialiste, en attendant d’être galactique.

Sur cet avenir radieux, le lecteur n’apprendra d’ailleurs rien de précis, qu’il est obligatoire. Mais bon, personne n’est forcé d’y croire et, face aux enjeux d’aujourd’hui, ce clivage est quand même plus pertinent que l’antique berceuse gauche- droite qu’on nous chante encore pour nous endormir.

Accessoirement, ça change de ces procès en sorcellerie saisonniers contre les « nouveaux réacs » et autres « néofachos » qui sont devenus les marronniers de la bonne presse, Obs en tête.

Là au moins, toi et moi, David, on n’est que des cons parmi d’autres, ce qui constitue en soi un progrès dialectique. Dans cette rafle ludique où, par la grâce de FOG, nous voilà embarqués, se côtoient également Dupont-Aignan, Montebourg et Zemmour, Régis Debray et Patrick Buisson, Marine Le Pen et même Yves Cochet. À part ce dernier[1. Qui doit aussi être le premier à se demander ce qu’il fout là….] , Giesbert a raison : chacun à sa façon, tous ces gens-là ont en commun de refuser gaulliennement la fatalité du « déclin français », pourtant inéluctable comme son nom l’indique.

Même Todd est épinglé pour son impardonnable phrase, proférée dans « Mots Croisés » en janvier 2013 et qui lui vaut un inter de la taille d’une huître pied-de-cheval : « Marine Le Pen ne dit que des choses économiquement vraisemblables », avait-il osé en présence de l’intéressée – non sans prendre ses distances par ailleurs, à commencer par un iloiement peu courant sur les plateaux télé.

Un peu partout, on lui reproche cette saillie, ce qui ne l’empêchera pas d’en remettre une couche dans la même émission en décembre face, entre autres, à Philippot. Après avoir protesté de sa bonne foi antifasciste – que nul par ailleurs n’ose mettre ouvertement en doute – Emmanuel tient sur l’Europe et l’euro des propos convergents avec ceux de Florian. Quatre mains, deux pianos, mais une seule partition : l’Europe des nations !

« Les mêmes économistes hostiles à l’euro inspirent de l’extrême gauche à l’extrême droite », s’alarme Le Point. Le pire, c’est que ce rapprochement contre nature se fait sur la base d’un recroquevillement frileux, et illusoire en plus.

Bien sûr, on comprend que ce retour de la momie « néodéroulédienne » puisse inquiéter, surtout du côté de chez FOG, ce James Bond de la pensée pour qui déjà « le monde ne suffit pas ». Mais ne soyons pas trop pressés non plus… Sans doute ne s’agit-il là que d’un hoquet de l’Histoire – voire carrément d’une ruse de la Raison.

L’adaptation des esprits aux charmes du Nouvel Ordre mondial doit se faire à son rythme, comme toute évolution, demandez à Darwin ! Même avant le Français, déjà, le futur être humain avait mis longtemps à perdre complètement sa queue.

Où y’a de la gégène

Vendredi 6 décembre

« Mort de Paul Aussaresses, tortionnaire en Algérie », titrait en une Le Monde d’hier soir. Résumer ainsi, plus d’un demi-siècle après les faits, quatre-vingt-quinze ans de vie dont trente-cinq en tant qu’officier au service de la France, c’est un peu léger. Et pourquoi pas « Mort de Mandela, meneur de la branche armée de l’ANC » ?

Auparavant, personne n’avait songé à rien reprocher à l’oncle Paul. Engagé à 25 ans dans les services spéciaux de la France libre, il avait fait ce que l’on appelait alors une « guerre exemplaire ». Et même quand, quinze ans plus tard, il avait participé à la bataille d’Alger sous les ordres de Massu, personne n’avait moufté.

« On ne savait pas », direz- vous. Allons donc ! Aussaresses était toujours dans le « renseignement », et nul n’ignore ce que cette litote veut dire, depuis les brodequins médiévaux jusqu’à Guantanamo. Un peu comme pour le cancer de Mitterrand : dans les « milieux autorisés », tout le monde était au courant depuis longtemps, mais personne ne s’est risqué à le dire publiquement du vivant du président. Même après sa mort, le livre du Dr Gubler sera interdit, et son auteur déchu de la Légion d’honneur et du Mérite.

Quelle mouche a donc piqué Aussaresses de rouvrir ce vieux dossier ? Pour que tout le monde lui tourne le dos, il aura suffi qu’il « parle » à son tour… Et il n’avait même pas l’excuse d’avoir été torturé !

Début de gâtisme, alors ? Toujours est-il qu’en novembre 2000, ce vieillard, à la retraite depuis vingt-deux ans déjà, a jugé utile d’aller se confier au Monde, avant de publier l’année suivante un bouquin étayant ses dires.

La sanction n’a pas tardé : « Horrifié par ces révélations », le sous-lieutenant Chirac lui a confisqué sa Légion d’honneur, tandis que la justice saisissait le livre et poursuivait l’auteur pour « apologie de crimes de guerre ».

Le Monde, encore tout fier de son « scoop » d’il y a treize ans, est le seul journal à consacrer une pleine page à la disparition du général. Et de nous révéler que, jusqu’à sa mort, Paul Aussaresses n’aura pas compris ce qui lui était arrivé : « On me condamne non pas pour ce que j’ai fait, mais pour ce que j’ai dit », se plaignait-il comme d’une injustice… Pour être tortionnaire, on n’en est pas moins naïf !

Êtes-vous plutôt Charles de Gaulle ou Eric Besson ?

Lundi 9 décembre

Plus j’y pense, plus je trouve heuristique[2. Au sens de Bruno Maillé, avec ou sans « h ».]  le clivage d’avenir suggéré par FOG : souverainistes attardés contre libéraux mondialistes, « néocons » contre « pensée zéro », selon l’heureuse expression d’Emmanuel Todd.

Ça vaudra toujours mieux que la cadence droite-gauche au rythme de laquelle on nous fait marcher. À titre personnel, comme tous les gens de droite, ce clivage m’a toujours gonflé ; plus précisément depuis que j’ai appris que, volens nolens, « j’en étais ».

Mais le problème dépasse largement ma personne, modeste ou pas. Si notre classe politique s’accroche à une classification qui ne rend plus compte de grand-chose, c’est par instinct de survie. Après tout, elle en est issue et, comme dit le proverbe, « On sait ce qu’on perd mais on sait pas ce qu’on trouve… ».

Imaginez un instant une recomposition du paysage politique français selon les fantasmes du Point : ouverts contre « repliés », passéistes contre futurologues, tricolores contre citoyens du monde… Dans l’état actuel de l’esprit public, qui serait sûr d’être réélu – et a fortiori élu ? Sans compter que tout ça chamboulerait le régime des partis, pardon, la « démocratie représentative », au risque de nous ramener aux heures les plus noires du césarisme gaullien.

Par bonheur, pour l’instant, ce cauchemar nous est épargné : il ne hante que le cerveau de FOG. N’empêche que la vigilance reste de mise, dans un climat de désarroi propice à l’autoproclamation de n’importe quel « homme providentiel » à la de Gaulle, « duce, führer, caudillo, conducator, guide[3. François Mitterrand, Le Coup d’État permanent (1964).] ».

Songez seulement qu’à la place de Chirac en 2005, après l’échec du référendum sur le traité constitutionnel européen, un démagogue de cette trempe n’aurait pas hésité à démissionner, au lieu de passer par la fenêtre parlementaire comme tout le monde ! Comment gouverner dans ces conditions, je vous le demande ?

Pourtant, gouverner ce pays aujourd’hui, c’est quand même plus simple qu’avant. Plus question de « choisir », comme disait Mendès France, puisque de toute façon nous n’avons plus le choix. Il s’agit juste d’occuper la place et, en échange, de faire le job.

La course au pouvoir, c’est-à-dire à ses apparences, reste l’unique motivation des canards décapités qui, par ailleurs, font mine de nous gouverner. N’était cette déplorable mutilation, notre classe politique pourrait même caqueter en chœur : « Nous sommes tous des Éric Besson », tant il avait vu juste : à quoi bon se prendre la tête (de mort) ? Être ou ne pas être aux affaires, telle est la seule question.

Pour la « droite » à vrai dire, pas de changement : son étêtage date du jour même où elle s’est laissée ainsi baptiser par sa marraine la « gauche[4. À l’occasion du vote sur le droit de veto du roi (Louis XVI, pas Louis XIV).] ». Non, le plus grave, c’est que celle-ci, à son tour, a fini par perdre le nord en passant par l’est.

Mélenchon lui-même ne fait plus peur à personne, en dehors du PC[5. Parti communiste français (vieilli).]. Désormais, l’euro-mondialisme capitaliste « n’est plus une option », comme disent nos amis anglais ; plutôt « une offre qu’on ne peut pas refuser », comme disait Don Vito. Jusqu’à preuve du contraire, c’est ça ou rien, ou Pyongyang. D’où les affres où se débat, entre autres idéalistes, notre camarade Jérôme Leroy. Heureusement pour lui, il est aussi romancier.

Mandela : déjà le révisionnisme !

Dimanche 15 décembre

Obsèques de Mandela. L’occasion pour France Info de refaire une dernière fois (?) le contresens favori des médias sur « l’infatigable militant de l’apartheid ». Vingt-sept ans de prison pour ça !

Valls avec Taubira

Mercredi 18 décembre

Décidément, elle me trotte dans la tête, depuis le dossier du Point, cette audacieuse parabole sur les canards décapités. Entre colverts et colrouges, on ne se vole plus guère dans les plumes – et encore, face caméras – que sur les sujets « sociétaux ». Essentiels bien sûr, mais qui ne mangent pas de pain.

Faute d’archives sous la main, je ne remonterai pas jusqu’à Sarkozy (premier mandat). Mais pourquoi croyez-vous donc que, parmi ses « 60 engagements pour la France », Hollande ait consacré sa première année à nous distraire avec le « mariage pour tous » (engagement n° 31) ? Facile ! Ça rassemble à gauche, et ça coûte quand même moins cher que de s’en prendre à la « phynance », comme disait le roi Ubu.

Accéder au pouvoir est une chose ; s’y maintenir en est une autre. Surtout quand, faute de souveraineté, on a perdu toute marge de manœuvre.

Ce n’est quand même pas un hasard si nos ministres les plus fameux, et les plus populaires, sont Valls et Taubira. À eux deux, ils ont habilement réussi à déplacer le débat sur le plan sociétal, jusqu’à reconstituer au sein même du gouvernement un petit théâtre droite-gauche propre à amuser la galerie. À l’affiche, une délicieuse opérette : Valls avec Taubira, ou Le progrès dans l’ordre. Un triomphe mérité !

Vous me direz : jusqu’à présent, le Président n’en a guère profité… Mais où en serait-il sans eux, le pauvre, seul face à son « adversaire » sans nom et sans visage : l’impopularité ?

Tout le désarroi du social-libéralisme tient dans le drame personnel de Moscovici, ce « mal-aimé » des sondages qui, avouons-le, n’a pas non plus un métier facile : dénoncer le « ras-le- bol fiscal » quand on est soi-même inspecteur en chef des impôts, j’aimerais vous y voir !

C’est le pape final…

Dimanche 22 décembre

François traité de « marxiste » par les néocons américains, les vrais ! J’avais prévu de vous raconter en détail cette croustillante affaire, mais on me fait signe en régie que l’espace qui m’était imparti est écoulé. OK ! Si c’est comme ça, la prochaine fois je ne causerai que religion. Ce sera toujours mon moi, après tout ! [/access]

 

 

Exercice de décomposition française

dieudonne quenelle hollande

Dieudonné est un humoriste français très connu, et cela depuis au moins une quinzaine d’années. Parmi les humoristes français – ces amuseurs nationaux que le monde entier, même mondialisé, ne ne nous envie certes pas ! –, il fut naguère, sans aucun doute, l’un des plus percutants. Je ne l’ai jamais vu sur scène. Je ne vais jamais à un spectacle d’humoriste. On me dit que Proust (non pas le petit Marcel) serait intéressant. Je n’irai pas voir Proust. Je trouve affligeant un spectacle d’humour, fondé sur la présence unique d’un type, qui joue sur tous les registres pour paraître drôle : le cynisme, la cruauté, la dérision (certifiée Canal +) et autres postures téléphonées, sans doutes écrites par les mêmes plumes, qui sévissent à la télévision. Faire rire est très difficile; faire rire seul, pendant plus d’une heure, aujourd’hui, à l’aide de toutes les ficelles usées, est impossible. On me dit que Gad Elmaleh connaît un énorme succès. Je regarde quelques images de ses prestations, j’ai envie de fuir ! Pourquoi mes contemporains rient-ils au spectacle de ce type ? Et Patrick Bosso ? À l’exception de quelques calamiteux à la dérive, qui peut supporter plus de dix minutes cet individu ? Faut-il évoquer, pour pleurer ou pour se faire peur, Florence Foresti, Arthur, ou encore Franck Dubosc ? Pour un Albert Dupontel, à l’extravagance génialement contrôlée, ou pour trois Inconnus, fraternellement unis dans la satyre bonne, combien de célébrités du rire encombrantes ? À quoi servent donc les prétendus comiques, aujourd’hui ?

À monter des spectacles antiracistes, qui seront retransmis à la télévision, à l’usage des pauvres gens, membres hagards d’une société affolée, désunie, pétris du remords d’être méchants et bêtes ! À quoi servent les humoristes nationaux, ces nouveaux prescripteurs de comportements justes et honnêtes ?

Dieudonné a joué une autre partition. Noir de peau, élevé dans la religion catholique, breton par sa mère, dominant tous les autres par l’intelligence, la présence physique, l’éducation peut-être, il constitua d’abord un excellent duo en compagnie d’un autre comique, plus doué, lui aussi, que la moyenne, Elie Semoun. L’un était noir, donc, l’autre juif. Dieudonné a d’abord renié son baptême : cela n’a choqué personne. Il a proclamé ses racines africaines, il a travaillé sur le passé, la traite des Noirs, la mauvaise conscience occidentale… On voyait bien qu’il cherchait quelque chose, une issue pour accéder à une place différente. On sentait presque le tribun sous le provocateur patenté, menacé de se répéter. On connaît la suite.

Ce que je veux dire, c’est que la progression de Dieudonné à l’intérieur de la société française n’est pas exactement un miracle, et ne peut ni troubler ni étonner ceux qui observent un peu attentivement cette société. De même, la progression de Soral, qu’on aurait tort, qu’on a eu tort, de négliger, voire de nier. Tous deux sont étroitement associés d’une part à l’effondrement progressif de la notion de respect, même minimale, de la « chose publique » et des instances de l’État, et, d’autre part, au rôle grandissant d’Internet dans la vie culturelle et intellectuelle de ce pays. Internet n’est pas seulement l’agora des délateurs et des cafards, c’est aussi un outil de propagande, de connaissance, de re-connaissance, un moyen d’échange et d’apprentissage accéléré, incomplet sous bien des aspects, mais redoutablement efficace. Soral, en effet obsessionnellement antisémite, a tissé un véritable réseau, qui lui permet aujourd’hui de tenir des conférences dans les grandes villes de France, et d’y attirer un public nombreux, persuadé qu’«on» lui cache des choses : ces mêmes choses que Soral va lui révéler. On a cherché à l’écarter de la sphère publique, on y est parvenu. Mais il avait eu le temps de déposer ses œufs dans le nid.

Alain Soral s’est d’abord imposé par l’écrit, c’est-à-dire par la voie royale, avec des ouvrages de combat, au style acéré, au ton grinçant. Son éditeur, Franck Spengler, connaît admirablement son métier. Par surcroît, il ne craint ni le scandale, ni la controverse ; au contraire, lui-même esprit curieux, volontiers joueur, érotomane amusé, gourmand des idées, des choses, des êtres, adepte du « pas de côté », hostile aux conformismes, il s’inscrit dans une certaine tradition de l’édition française, celle  de la rupture, avec tous les risques que cela comporte (ou comportait), incarnée par Éric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert, et par la propre mère de Spengler, Régine Deforges.

Les nombreuses actions d’«agit prop» de Soral à la télévision, d’une redoutable efficacité, ont mis dans la lumière son étonnante, et un peu inquiétante présence physique, et son don d’orateur indéniable (il produit des images verbales avec une vélocité peu banale). Il réussit impeccablement la première partie de son programme.

Il fut enfin boycotté, et devint « tricard » dans les médias normalisés : c’était trop tard ! Il prospère désormais grâce au médium «absolu», Internet.

À présent, le gouvernement du socialisme cynique et désemparé dénonce les dérives de ces deux agitateurs post-modernes. M. Valls agite la menace de la censure d’État contre Dieudonné. Qui décide de nos plaisirs ou de nos peurs ? M. Valls, ministre de l’Intérieur d’un gouvernement parfaitement incapable de mettre fin aux activités criminelles de voyous marseillais ?

Dieudonné « embastillé », la criminalité violente des grandes villes en pleine expansion, la dissolution, l’éparpillement du peuple français, sa décomposition, son insupportable métamorphose en communautés, un ministre de la police arrogant, un président de la République incapable de prononcer dans un français correct  des vœux dignes de ce nom à l’adresse d’une nation, qui eut une si brillante et si longue histoire, un trublion surdoué, dangereux (Soral), parfaitement rôdé à la communication intelligente (bien loin de celle, misérable, des cabinets et autres agences de com., qui sévissent dans les ministères et dans les régions), tous ces signes se tiennent, signalent la fin du cycle né de la Révolution, et dessinent les contours de notre nouvelle, terrible condition nationale. La France cherche son temps pour se parler à elle-même : elle ne pourra pas, indéfiniment, et à cette fin, user du présent du vindicatif et du passé décomposé.

 

*Photo : zoute.

Centrafrique: Idriss Déby Itno, roi du pétrole

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L’ intervention française en Centrafrique, succédant de près aux opérations maliennes, nous apprendrait, si nous avions le droit d’ouvrir les yeux, qu’un certain nombre de pays africains ne savent toujours pas se gouverner. Ou ne le savent plus. Ce n’est pas le lieu ici d’énumérer les causes de cette impuissance politique – héritage de la colonisation, tracé artificiel des frontières, corruption des élites, pillage organisé ou ingérence extérieure. Les faits sont pourtant là, et à l’instabilité habituelle s’est ajoutée, depuis le « Printemps arabe », la progression de l’islamisme radical vers le centre du continent. La France de François Hollande, comme la « communauté internationale » d’ailleurs, a tergiversé trop longtemps, par peur d’être soupçonnée de néocolonialisme, aggravant finalement les conditions de son intervention, au Mali comme en Centrafrique.[access capability= »lire_inedits »] Dans ce pays, la France a cru bon de laisser libre cours à la diplomatie africaine, le président déchu François Bozizé ayant en effet longtemps été le protégé des chefs d’État du Congo, du Tchad et du Cameroun. Ce sont eux qui l’avaient remis en selle, en janvier 2013, après la fuite de son gouvernement lors de la première attaque de la Séléka, la rébellion venue du nord. Mais ils l’ont laissé tomber, découragés par son incurie et la gabegie de sa gestion – il s’était notamment mis à dos tous les producteurs de diamant de ce pays riche en minerais en les spoliant purement et simplement. C’est ainsi qu’une alliance baroque d’anciens combattants du Darfour, de bandits et de « coupeurs de routes », mal organisés et mal armés, a pu en si peu de temps entrer dans Bangui, la capitale, et mettre le pays à feu et à sang. Le nouveau président, Michel Djotodia, lui-même issu de la Séléka, qui avait promis de ramener l’ordre, s’est avéré à son tour bien incapable de passer des promesses aux actes. En réalité, il ne contrôlait qu’une petite partie des éléments de la Séléka et il n’y avait plus d’armée centrafricaine depuis longtemps.

Derrière ces sanglantes péripéties, il se joue dans cette partie de l’Afrique, encore naine politiquement et économiquement, un « Grand Jeu » qui met aux prises les puissances montantes du continent. La République centrafricaine est elle-même, comme de très nombreux pays de la région, une mosaïque d’ethnies : aussi le raid de la Séléka a-t-il pu être interprété comme une revanche de celles du nord, en parties musulmanes, sur les « hommes du fleuve », issus des ethnies du sud qui tiennent le pays depuis l’indépendance. Ce qui a ébranlé l’équilibre religieux qui prévalait jusque-là dans cette société très majoritairement chrétienne ou animiste. Cependant, le chaos n’est pas certain. Il est possible, en effet, que le Tchad d’Idriss Déby, le grand voisin du nord qui a fait au Mali la preuve de sa puissance, ait volontairement laissé pourrir la situation pour apparaître ensuite comme le seul capable de restaurer l’ordre. Que les soldats tchadiens constituent aujourd’hui l’ossature de la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) révèle que leur pays est le grand vainqueur de la lutte d’influence qui l’oppose au Congo de Sassou-Nguesso.

Seul à disposer d’une armée opérationnelle, seul aussi à avoir mis en garde dès la chute de Kadhafi contre une « somalisation » de la Libye, Idriss Déby, qui a noué une entente cordiale avec le Niger du débonnaire Mahamadou Issoufou, est bel et bien l’homme fort de cette Afrique, le rempart contre le chaos sur une ligne qui va de la Mauritanie au Kenya. Le 7 décembre, à l’Élysée, au sommet France- Afrique, il est apparu comme tel, l’autocrate triomphant, le Bonaparte de l’Afrique du milieu. La France, a-t-il avancé finement, quand elle intervient en Centrafrique, « le fait dans l’intérêt de l’Afrique certes, mais aussi dans celui de l’Europe qui en subit, à travers les prises d’otages, les menaces qui planent sur ses intérêts économiques ». Et c’est à N’Djamena que Jean-Yves Le Drian s’est rendu le 13 décembre, après sa visite en Centrafrique. Au Tchad aussi qu’une semaine plus tard, Samatha Power, ambassadrice américaine auprès de l’ONU, est allée plaider la paix. Bref, la France a admis en Afrique ce qu’elle avait refusé de comprendre dans les conflits libyen et syrien : dans une poudrière régionale ou menaçant de le devenir, il faut s’appuyer sur un régime puissant, aussi peu sympathique puisse-t-il sembler – en témoignent les accusations lancées contre ses hommes par une partie de la population centrafricaine. La realpolitik est de retour. Dans le centre de l’Afrique, elle passe par le Tchad.[/access]

*Photo: Mary Altaffer/AP/SIPA.AP21460491_000003.

 

Juifs d’Ethiopie : le féminisme, c’est maintenant !

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En 1991, l’arrivée des Juifs d’Ethiopie suscita un sentiment quasi-mystique parmi la population israélienne. On assista à un immense élan de solidarité, tout le monde se précipitant pour accueillir, donner et partager. C’est ainsi que le petit Elhad, né le 25 mai entre Addis-Abeba et Tel Aviv, fut parrainé par Betty et Yossi Crassac, un couple d’Israéliens originaires de Marmande. Le nouveau-né, qui était le onzième enfant d’une famille de Gondar, au nord de l’Ethiopie, vient de finir l’armée et d’entrer dans la vie active[1. Voir À la découverte des Falasha, par Bernard Nantet et Edith Ochs, Payot, 1998.]

L’exode des Juifs d’Ethiopie se fit en plusieurs étapes. Des hauts plateaux de l’ancienne Abyssinie jusqu’au rivage de la Méditerranée, ils furent environ 100 000  à fuir la famine, la guerre et les enlèvements, pour accomplir leur rêve ancestral : partir pour Jérusalem, que les Beta Israël (ou Falasha) appellent « Yerussalem ». Artisans et paysans, ils durent abandonner précipitamment leurs chèvres et leurs outils pour parcourir des centaines de kilomètres à pied,  de nuit, dans des montagnes qui leur étaient inconnues, bravant les bandits, la prison, la maladie et la mort. Il y avait parmi eux beaucoup de femmes et d’enfants (les garçons risquant la conscription à partir de douze ans). Un cinquième de la population ne parvint pas au bout du voyage. Chaque année, un grand rassemblement, le Sig’d, est l’occasion de commémorer tous ces morts.

Les survivants attendirent un an, parfois deux, dans les camps organisés par les Israéliens à Khartoum après d’âpres négociations avec les Soudanais. L’opération Moïse, en 1984-1985, (dont s’inspire le film Va, vis, deviens, de Radu Mihaileanu, sorti en 2005), permis le transfert de quelque 7000 Beta Israël en six semaines, dans le plus grand secret. Mais Khartoum cédant à la pression des pays arabes, 500 personnes restèrent bloquées dans les camps jusqu’à l’opération Josué, organisée par les Américains quelques mois plus tard. Avec près des deux-tiers de la population juive encore en Ethiopie, des enfants furent séparés des parents, devenant de facto des « orphelins de circonstance » qui demeurèrent jusqu’en 1991 dans l’ignorance totale du sort de leurs proches. Les rebelles ayant chassé Mengistu, Israël décida alors d’agir dans l’urgence. Le 24 mai 1991, 34 gros porteurs d’El Al et des Hercule C-130 se relayèrent pendant 36 heures entre Addis Abeba et Tel Aviv pour transporter 14 400 personnes.

Arrivé trois semaines avant l’opération Salomon, Avraham Yitzhak devint, neuf ans plus tard, le premier immigrant éthiopien à terminer brillamment ses études de médecine à Beersheva. Depuis 2011, Rachamim Elazar est ambassadeur israélien, et en 2013, Yityish (Titi) Aynaw a été élue Miss Israël. Des chanteurs, des acteurs, des danseurs… Les voies de l’intégration sont dures et impitoyables, mais pas plus en Israël qu’ailleurs.

Or en 2013, deux affaires concernant les Juifs d’Ethiopie ont fait les délices de la presse israélienne et internationale pour de mauvaises raisons. Le 12 décembre dernier, le Magen David Adom, l’équivalent israélien de la Croix Rouge, a refusé le sang d’une députée d’origine éthiopienne. Scandale ! a crié d’une seule voix la presse, la classe politique, et le bon peuple —imités par tous les médias de la planète qui accusèrent immédiatement les services de santé de refuser ce  sang parce qu’il était « noir ». Or Pnina Tamano-Shata savait très bien que son sang serait refusé. Cette jeune députée, qui appartient au même parti politique que la ministre de la Santé Yael German, est membre de la commission chargée d’établir de nouvelles règles sur le don du sang des Éthiopiens. Deux raisons pour lesquelles elle ne pouvait ignorer que son sang serait refusé conformément aux recommandations de l’OMS.

En effet, l’Organisation mondiale de la santé exclut du don de sang plusieurs catégories, dont les personnes ayant fait des séjours prolongés en Afrique (en raison notamment de l’éventualité d’un contact avec une nouvelle variante de la souche du VIH), de même que celles ayant séjourné en Grande-Bretagne et en Irlande durant l’épidémie de la vache folle, etc. Au Canada, sont également exclues celles ayant reçu une transfusion sanguine dans l’une de ces régions  ­— une pratique assez fréquente après un accouchement en Erythrée, par exemple. Pour sa part, l’EFS, l’Établissement Français du Sang, précise : « Si l’EFS pratique un dépistage systématique (VIH, hépatite B, hépatite C…) sur tous les dons de sang, il existe cependant une période de plusieurs jours suivant l’infection où les anticorps dirigés contre le virus ne sont pas détectables. Pendant cette période, appelée « silencieuse » ou encore « fenêtre sérologique », la personne infectée est porteuse du virus (…) alors même que les tests de dépistage sont négatifs ».

Opération com réussie pour la députée jusque-là inconnue qui faisait partie de la délégation israélienne aux funérailles de Mandela. Signalons toutefois que seuls 4% des Français font don de leur sang. Dommage pour la Croix Rouge.

Cette affaire de sang est donc un pétard mouillé, comme le documentaire de Gal Gabay diffusé à la télévision israélienne en décembre 2012 qui s’interrogeait sur la baisse de la natalité chez les femmes éthiopiennes en Israël ces dix dernières années. Israël était accusé de « stérilisation masquée » pour avoir administré à ces femmes le Depo-Provera, un contraceptif utilisé couramment en Ethiopie et renouvelable tous les trois mois. D’un usage plus simple et plus sûr dans des conditions extrêmes, ce produit était destiné à limiter l’IVG, qui est toujours quatre fois plus fréquente chez les femmes nées en Ethiopie que chez celles nées en Israël. Contraception ou IVG ? Certaines militantes éthiopiennes actives au sein des associations féministes israéliennes devraient y réfléchir- — notamment celles de Isha l’Isha (Femme pour Femme). Mais qu’il y ait des féministes chez les Juifs d’Ethiopie prouve au moins que ces femmes veulent faire autre chose que des enfants…

*Photo : ROSEN RICKI/SIPA. 00118396_000001. 

Chantage au ressentiment

hollande valls algerie

François Hollande n’est pas du genre trouillard. On l’a vu récemment rendre une visite-éclair à nos soldats chargés de ramener un semblant d’ordre en Centrafrique, malgré des conditions de sécurité plutôt hasardeuses. Mais il n’est pas kamikaze non plus. Risquer sa peau dans un lointain conflit, il doit penser, à raison d’ailleurs, que ça fait partie du job. En revanche, il y a des guerres dans lesquelles le Président entend n’être impliqué à aucun prix.

Non voyons, rien à voir avec les femmes de sa vie – à Causeur on respecte la vie privée. Il s’agit de la guerre de tranchées qui fait rage au sein du gouvernement de Jean-Marc Ayrault.

Rappelons les faits. Le 16 décembre, au cours d’une cérémonie organisée pour les soixante-dix ans du CRIF, le président a ironisé sur le fait que Manuel Valls, qui avait accompagné Jean-Marc Ayrault à Alger, en était rentré « sain et sauf ». « C’est déjà beaucoup », a-t-il ajouté. Or, à en croire Jean-Jérôme Bertolus, journaliste à iTélé généralement bien informé, la plaisanterie ne visait pas ce pays, mais la pétaudière gouvernementale où, malgré les bons mots présidentiels, on ne semble pas rigoler tous les jours. Le chef de l’Etat aurait préféré subir les leçons de maintien de l’opposition et frôler l’incident diplomatique avec l’Algérie plutôt que de courir le risque d’être entraîné dans le conflit qui oppose son ministre de l’Intérieur et son Premier ministre. Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. Et cela nous instruit sur la vie des bêtes politiques. La suite de l’affaire est nettement moins drôle. Informés par la magie des réseaux sociaux, les Algériens, eux, n’ont pas douté que cette innocente blague leur était destinée – on se demande bien pourquoi, nul n’ignorant que ce beau pays est l’un des plus paisibles de la planète.

Il faut croire que ce peuple pourtant adepte d’un humour féroce n’apprécie pas que l’on rie de tout et surtout pas avec n’importe qui. Une blague faite par le Président français est une effroyable manifestation  de néo-colonialisme. Le site Algérie Actualité n’a pas loupé cette occasion de rejouer la Révolution : « La France qui ne s’est jamais excusée pour ses crimes coloniaux en Algérie devra le faire pour laver l’affront de son Président. Ce sont les Français eux-mêmes qui l’exigent ! »

À l’évidence, la violence de l’affront a été décuplée par le fait qu’il leur a été infligé devant des Juifs, je veux dire devant le CRIF, enfin vous m’avez comprise. Un quotidien arabophone titrait sobrement, le samedi suivant l’incident : « Hollande se moque de l’Algérie devant les Juifs ». Et citons, parmi des centaines de commentaires de la même eau, l’aimable Mohamed qui s’insurge sur Facebook : « Eh oui, ils viennent pour investir et prendre l’argent ensuite nous insulter pour les beaux yeux des Juifs ! » Ça, c’est l’ « humiliation arabe » au carré.

Une fois l’opinion chauffée à blanc par une presse déchaînée, tout ce que le pays compte de responsables politiques s’est senti obligé d’en remettre dans l’indignation. Et que je dénonce ces « propos provocateurs » qui « dénotent la haine vouée par les Français aux Algériens », et que je confie avoir « la nausée ». Pour un peu, on aurait exigé du pouvoir qu’il rompît ses réactions diplomatiques avec Paris. Sans aller jusque-là, le gouvernement a fait connaître son mécontentement et réclamé un signe d’apaisement.

Le comble, c’est qu’il l’a obtenu. Non pas qu’il soit indigne de présenter des excuses quand on a blessé un ami. Sauf qu’un ami ne vous déverse pas des tombereaux d’injures sur la tête pour un mot malheureux. Un ami ne fait pas preuve d’une susceptibilité aussi maladive. Un ami ne passe pas son temps à vous reprocher tout ce qui va mal dans sa vie. Alors oui, on aurait aimé que l’Elysée fasse la sourde oreille et ne se fende pas de regrets enrubannés de protestations d’affection. Et on aurait aussi apprécié que l’opposition, en cette affaire, se montre un peu plus patriote et soutienne le Président au lieu de se ruer sur cette occasion de l’embarrasser.

Quant aux Algériens, il serait temps pour eux de se demander si, cinquante ans après l’indépendance, ils n’ont pas une vague responsabilité dans l’état de leur pays. S’ils veulent en finir avec la colonisation, peut-être devraient-il cesser de se poser en anciens colonisés qui n’en finiront jamais de présenter la facture. Et blague pour blague, j’en ai une pour eux, qui m’a été racontée par un ami algérien. Un petit garçon demande à son père : «Papa, la colonisation, ça a duré 130 ans, c’est ça ? Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ?»

 Cet article en accès libre est extrait du numéro de janvier 2014 de Causeur. Cliquez ici pour l’acheter.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00649771_000021.

2014 c’est parti, et si on essayait Causeur ?

Causeur n°9 - janvier 2014

2014, c’est parti ! Rangés le gui et les cotillons, il est temps de revenir sur terre. Et l’année s’annonce coton : gageons que 2014 ressemblera à sa devancière, à deux ou trois détails près.

À quelques mois des élections européennes, « L’Europe c’est fini. Et si on essayait la France ? »,  décrète Causeur. Elisabeth Lévy et Gil Mihaely actent l’échec de l’Europe politique, puisque « l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe », le cadre national reste encore le seul niveau pertinent d’exercice de la souveraineté et de la démocratie. Que nenni, nos dirigeants ont beau répéter « Europe fédérale » en sautant comme des cabris, l’Union européenne souffre de son nanisme politique, leur rétorque Jean-Thomas Lesueur. Pour  le délégué de l’Institut Thomas More, l’Europe actuelle s’apparente à un machin jacobin qui étend les marottes centralisatrices françaises à l’échelle du continent. Or,  « l’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles »,  argue cet avocat du principe de subsidiarité, qui rêve d’une France décentralisée dans une Europe puissante. Pierre Manent et Hervé Juvin ne l’entendent pas de cette oreille. D’après ces eurosceptiques assumés, la nation est l’unique moteur de l’Europe, et pas un simple échelon. Tous deux estiment que la paix des soixante dernières années est imputable au renouveau des nations européennes, reconstruites sur les décombres de 1945. Ils fustigent l’idéologie irénique qui voudrait effacer les frontières et les identités culturelles. Comme le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, ils déplorent la panne du couple franco-allemand et concluent de la crise de croissance européenne que « l’Europe a besoin d’une pause ». Pour Quatrepoint, c’est bien simple, « l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin ». Solidarité, tu m’auras pas, scandent les Allemands aux pays endettés de la zone euro !

Malgré tout, ne jetons pas le beau bébé européen avec l’eau du bain, nous exhorte Elie Barnavi, inquiet de la vague populiste qui monte. L’UE est une œuvre salutaire, que quelques bourrasques ne devraient pas condamner.

Hélas, quel que soit son parti pris, force est de constater que la crise de l’Europe plante le dernier clou dans le cercueil du vivre-ensemble. Après la révélation à grands renforts de tambours médiatiques des rapports sur l’intégration, que Malika Sorel nous avait signalés dès le mois dernier, le modèle assimilationniste français semble attaqué de toutes parts. Au lieu de pleurer sur le lait renversé, Elisabeth Lévy monte sur le ring pour réclamer un combat culturel à la loyale avec les tenants « d’une idéologie ouvertement différentialiste », influente au sommet de l’Etat, qui voudrait imposer le multiculturalisme pour tous. La France est pourtant « un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres », argumente notre chère directrice, car « l’histoire confère à certaines cultures un droit d’aînesse ». Dans sa foulée, la démographe Michèle Tribalat, véritable médecin légiste de l’assimilation, démonte en pièces le modèle multiculturaliste anglo-saxon, convaincue que « plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle ».

2014 sera aussi l’année du centenaire de la Grande guerre. Avant le démarrage des commémorations officielles, nos pages culturelles « 1914-1918 : pas de paix pour la mémoire » s’attardent sur le fantôme de la première guerre mondiale. Les poilus ne nous ont jamais quittés. Jean-Michel Delacomptée et Romaric Sangars décryptent ainsi le retour en vogue du roman de guerre, fréquemment couronné par les jurys des prix littéraires. Régis de Castelnau explique par le menu pourquoi la France n’a toujours pas fait le deuil des dernières pages de son roman national écrites à Verdun. Quant à Philippe Lacoche, il nous montre que le cheval, celle qu’il préfère, c’est pas la guerre de 14-18 !

N’oubliez pas de faire un grand détour par nos pages d’actualité, très axées autour de l’Afrique, puisque Jacques de Guillebon et Francis Simonis se mettent au chevet du Centrafrique et du Mali, deux théâtres du « spleen africain » qui ronge le continent noir.

En faisant un crochet par les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch puis les carnets de Roland Jaccard, accueillez comme il se doit notre bizuth fin gastronome, Xavier Groin. Cet héritier de Brillat-Savarin nous intime de pas tourner autour du pot de Nutella. La vraie pâte à tartiner oui, ce pot de graisses émulsifiées, pas question…

Si le réveillon ne vous a pas rassasiés pour l’année, bon appétit de lecture !

L'Europe c'est fini. Et si on essayait la France ?

     

Inrocks, roycos, même charlots ?

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Au siècle de la communication,  gare au raté, voire au breakdown – ainsi que l’avaient pronostiqué dès 1969 les camarades Jimmy Page, John Paul Jones et John Bonham, dans leur premier album – car les infortunes de la vérité sont légion.

Ainsi aux Inrocks, où l’on voit la grande menace brune partout, on était tout fier d’annoncer en exclusivité mondiale le 30 décembre – et donc de dénoncer – sur le site maison, une nouvelle collusion nauséabonde : figurez-vous que « Les 18 et 19 janvier prochain, les royalistes de l’Action Française organisent un grand colloque. Parmi les invités, on retrouve Roland Dumas, Elisabeth Lévy ou bien encore Paul-Marie Coûteaux. »

Il est vrai que les roycos avaient tiré les premiers puisque l’Action Française annonce sur son site la participation de notre cheffe à sa surboum du 18 janvier. Seul souci, nos amateurs de Bourbons hors d’âge ont enrôlé Elisabeth dans les galères de Sa Majesté sans jamais lui demander si elle était partante. L’exactitude, semble-t-il, n’est pas la politesse des royalistes. Ce qui n’excuse aucunement les féaux de Frédéric Bonnaud d’avoir pris pour argent comptant la camelote du Roy.

Amis des Inrocks, sachez qu’à mon avis, c’est pas gentil d’effrayer ses lecteurs avec des infos aussi terrifiantes en plein trêve des confiseurs. M’est avis que nombre d’abonnés du vigilant hebdo ont dû remplacer le champagne du réveillon par un cocktail lait chaud-Xanax, histoire de conjurer l’angoisse provoquée par une telle révélation. C’était d’autant moins la peine de terroriser le chaland qu’Elisabeth n’a pas plus envisagé de figurer au casting de ce colloque d’Action Française qu’à celui de la prochaine édition de The Voice. Un simple coup de fil à l’intéressée aurait suffi à dégonfler la baudruche. Mais peut-être le confrère craignait-il d’être contaminé. La patronne ayant remis les uns, les autres et surtout les faits à leur place par courrier, on imagine que les sites concernés ont déjà rétabli la banale vérité.

La France, fille du Soldat inconnu

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« Qui êtes-vous par rapport au général de Castelnau ? » Cette question si souvent posée vient ce jour-là d’un avocat corse rencontré au hasard d’une salle des pas perdus.

– « Son arrière-petit-fils, pourquoi ? »

– « Nous avons un autographe de votre bisaïeul dans ma famille», précise mon confrère. Son grand-père nommé Luciani, adjudant dans la 2e armée française en septembre 1914, assiste à l’hécatombe des officiers subalternes dans cette guerre si meurtrière de mouvement et se retrouve à commander une compagnie. Sa position, sous le déluge de feu de l’artillerie de campagne allemande, devient intenable. Il envoie une estafette porteuse d’un message écrit à ses supérieurs pour demander l’autorisation de se replier.[access capability= »lire_inedits »]

L’estafette revient et lui tend un papier sur lequel il lit : « Édouard de Curières de Castelnau, général commandant la deuxième armée, sait que Luciani tiendra. » Évidemment, Luciani a tenu.

C’est que la troupe sait, en ce début de la guerre, que le général de Castelnau a déjà perdu deux de ses fils au combat. De passage en inspection à l’état-major de la division, il a su trouver les mots.

Luciani, chanceux, de retour dans son village en 1919, a précieusement conservé ce message. Il l’a montré à ses enfants et à ses petits-enfants et leur a raconté cette histoire. En corse. Il y a tant d’histoires comme celle-là dans la mémoire des familles françaises. Des belles, des laides, des terribles. Il y a de la colère, du refus, de l’amertume, mais aujourd’hui encore, de l’exaltation et du patriotisme. Le souvenir d’un moment d’unité, la fierté du devoir accompli, accompagnés du chagrin. Celui de la perte des hommes, mais peut-être aussi celui d’une France que l’on sait disparue pour toujours. Finalement, on peut se demander si le peuple français, celui qui a fait irruption comme sujet de l’Histoire en 1789, celui qu’ont rêvé Michelet, Renan, Gambetta et Jaurès, n’a pas trouvé son expression complète et éphémère dans les premiers jours d’août 1914.

Ce ne fut pas l’enthousiasme pour une guerre « fraîche et joyeuse », légende stupide, mais un engagement grave et unanime. Défendre la patrie, si nécessaire mourir pour elle, mais aussi, à tort ou à raison, se sentir porteur d’une mission de défense d’une certaine civilisation. Et personne n’a manqué à l’appel. Des millions d’hommes, qui souvent ne parlaient pas la même langue, qui le breton, qui le basque, qui l’occitan, qui le corse, acceptèrent de partir et se retrouvèrent côte à côte sous le feu.

On parlait aussi arabe, wolof ou bambara dans les tranchées. « Ceux des colonies », dont Léon Blum, rejoignant curieusement Jules Ferry, dira qu’il était une « mission sacrée de la République » que de les civiliser. Ils remplissent aussi les cimetières.

Probablement plus contraints que les Français de souche, ils se battirent vaillamment et apprirent, dans cette épreuve, à voir la France autrement qu’à travers l’image donnée par les administrateurs coloniaux. En témoigne la stupéfaction des « indigènes » devant la défaite de 1940, vingt ans plus tard. Et le fait que l’Afrique prit très tôt et spontanément le parti de la « France libre ».

Sentant bien que Vichy n’était pas la France, celle qu’ils respectaient et sur laquelle ils comptaient. Celle qui pourtant les trahira, en menant d’absurdes et sanglantes guerres coloniales, leur refusant la liberté et la dignité qu’auraient dû valoir leur fidélité et leur sacrifice.

Pierre Nora a justement relevé le caractère désuet des textes écrits dans cet été 1914. Qui aujourd’hui est encore prêt à accepter ce sacrifice ? Relisons celui qui fut lu dans toutes les écoles de la République à la rentrée d’octobre 1914. Un autre monde, un monde disparu. Et pourtant, d’où vient cette émotion que l’on ressent en entendant aujourd’hui parler de ces grands-pères qu’on a connus, ces souvenirs racontés ou ces silences ? À l’évocation de ces veuves toujours de noir vêtues trente ou quarante ans plus tard ? D’où viennent ces tressaillements devant, dans chaque village, dans chaque bourg, ces monuments aux morts qui égrènent tous ces noms comme autant de tragédies ? Le pire étant de voir le même reproduit, cinq fois, six fois, parfois jusqu’à dix… Et toujours ce curieux mélange de chagrin et de fierté. La plupart des lieux de mémoire de la « Très Grande Guerre » furent les fruits d’initiatives populaires. C’est la société civile qui est à l’origine des cénotaphes, des monuments, des grands cimetières, des musées, jusqu’à l’installation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe – l’État se contentant de créer les conditions juridiques de cet investissement.

Il est incontestable que les regards portés sur cette guerre sont divers, souvent contradictoires. On cite Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ! » D’autres parlent de l’Europe de Barroso qui nous aurait guéris de la guerre et d’autres encore, les souverainistes, disent de gros mots : nation, patrie, drapeau.

Mais tous portent en eux une part de cette mémoire. Arrêtons-nous brièvement sur la question des fusillés. Le chiffre de 750 est admis. Faible au regard du million et demi de tués. Parmi eux, des voyous, des déserteurs, mais aussi des innocents. Depuis cent ans, le combat n’a pas visé à les excuser, mais à les réhabiliter, à les « réintégrer à la mémoire nationale » comme le disait Lionel Jospin. Parce qu’au-delà de la mort, le pire était d’en avoir été exclu.

C’est la raison pour laquelle le Président de la République, dans son discours de lancement des cérémonies du centième anniversaire, a été assez peu inspiré. Un opportunisme déplacé l’a amené à mettre l’accent sur les 750 fusillés, oubliant de s’adresser, au travers de leurs descendants, aux millions de soldats qui, à la demande de la République, allèrent se faire tuer, se faire blesser et, dans le meilleur des cas, perdre jeunesse et illusions. Ils méritaient mieux.

Alors oui, le peuple français ne s’est jamais remis de cette guerre. Mais de quoi n’a-t-il pas fait le deuil ? Peut-être de deux choses. Tout d’abord de la mort et de la souffrance. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée et ne se refermera jamais, même si elle finira par s’estomper. Mais confusément, les Français ressentent une autre perte. Celle d’une France probablement rêvée, à la fois rurale et républicaine. Porteuse d’une Révolution qui avait lancé un message au monde et qui, dans l’accouchement brutal de la révolution industrielle, sut garder son unité. La lutte des classes y fut, certes, parfois sévère, mais chacun, dans l’expression de ses positions, se voulait le meilleur Français.

Voilà un pays hétérogène, véritable carrefour géographique, rassemblant des ethnies, des populations d’origines, de cultures, de langues, de religions et d’opinions différentes, qui produit un peuple à l’unicité incontestable et qui se lèvera comme un seul homme avec gravité et détermination au début du mois d’août 1914. Pour la dernière fois ?

Cette France, c’est celle de de Gaulle et de Péguy. Qui récapitulaient Clovis et Valmy, Jeanne d’Arc et la République. De Gaulle la portera seul à bout de bras, retardant la sortie de l’Histoire. Péguy fut « tué à l’ennemi » le 5 septembre 1914. La veille du jour où « un million de Français, dans une gigantesque et victorieuse volte-face, ouvriront les portes de l’enfer d’une guerre sans fin », écrit Michel Laval[1.Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, de Michel Laval, (Calmann-Levy)] qui poursuit : « Demain, dans l’aube livide qui se lèvera sur “l’ancienne France” engloutie, un autre temps va commencer, “un autre âge, un autre monde”, l’âge du “mal universel humain”, de la “barbarie universelle” dont Péguy avait prédit l’avènement. »

La vraie blessure n’est-elle pas celle-là ? L’impossible deuil de cette France disparue ? [/access]

*Photo: Soleil.

Adieu-vat Villers-Cotterêts ?

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langues regionales nation

langues regionales nation

Il y a quelques semaines, la signature du Pacte d’avenir pour la Bretagne par Jean-Marc Ayrault fut entourée de nombreux errements. Son engagement en faveur de la charte européenne des langues régionales et minoritaires n’en est pas le moindre, en ce qu’il porte atteinte au statut de la langue française, ciment de notre République une et indivisible.

En amont de son déplacement à Rennes le 13 décembre, il n’avait pas échappé au Premier ministre que les cohortes de manifestants bretons réunis à Carhaix ou à Quimper contre la politique fiscale du gouvernement comptaient leur lot de manifestants autonomistes voire indépendantistes bretons dont les revendications en faveur de l’autonomie de la Bretagne, et du breton comme lingua franca locale, dissonaient du reste. Ayrault a donc décidé de faire d’une pierre deux coups : signer le « Pacte d’avenir » pour répondre aux revendications majoritaires en matière d’économie locale, et annoncer la remise à l’ordre du jour de la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour flatter les réclamations minoritaires en matière d’autonomisme régional. Ce texte, signé par M. Jospin au nom du gouvernement français en 1999, n’a en effet jamais été ratifié, du fait de son incompatibilité avec plusieurs points fondamentaux de la Constitution.

Rappelons que cette charte a pour objectif de contraindre les États qui la ratifient à reconnaître les communautés linguistiques minoritaires en leur sein et à leur accorder des droits, notamment celui, consacré aux articles 9 et 10 du texte, de pratiquer leur langue dans leurs relations avec toute autorité publique. Elle entre ainsi en contradiction, comme l’avait initialement souligné le Conseil constitutionnel dans sa décision du 15 juin 1999, avec l’article 1er de la Constitution française, qui dispose que « la France est une République indivisible », l’article 2 susmentionné, et le principe constitutionnel d’unicité du peuple français, rappelé à maintes reprises au sujet de la Corse ou de la Nouvelle-Calédonie. Par sa position constante sur le sujet, le Conseil d’État a, quant à lui, plusieurs fois été amené à souligner l’incompatibilité de cette charte avec notre droit. S’il avait déjà assuré la prévalence du français en matière administrative en rejetant en 1985 la recevabilité d’une requête déposée en breton (arrêt du 22 novembre 1985, « Quillevère »), le Conseil d’État s’est depuis clairement exprimé, par les avis du 24 septembre 1996 et du 5 mars 2013 notamment, sur la contradiction qui émergerait entre les droits différenciés que consacrerait l’application de la charte, et l’égalité républicaine des citoyens en droits. La ratification de ce texte n’est donc ni envisageable sans modification substantielle de notre Constitution, ni souhaitable au vu du coup fatal qu’elle porterait au pilier républicain qu’est l’unité du peuple français.

Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un jacobinisme robespierriste pour lequel aucune tête (et aucune langue) ne devrait dépasser. Au contraire. Les langues régionales sont  les emblèmes d’une mosaïque de sociétés locales unies au fil des siècles dans un projet national commun qui s’en nourrit. Elles font partie d’un patrimoine culturel riche qui fait la beauté de notre pays, consacré à l’article 75-1 de la Constitution, qu’il faut préserver. Mais si l’unité linguistique de la France s’est accomplie, c’est grâce à des initiatives unificatrices telles que l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par François Ier. Par souci d’assurer l’égalité entre les sujets dans leur relation avec le pouvoir, elle prévoit pour la première fois que la seule et unique langue du droit, de l’administration et de la justice en France est le français.

Il s’agit donc aujourd’hui de savoir comment perpétuer cette suprématie, tout en évitant la disparition des langues régionales, qui serait un appauvrissement irréversible du patrimoine national. Mais leur protection ne passe pas par la charte européenne, pour au moins deux raisons. Premièrement, il appartient seul au gouvernement français, et non au Conseil de l’Europe, de prendre ou non l’initiative d’assouplir les mécanismes du monolinguisme en France et de mettre en place cette politique de protection des langues régionales, en généralisant par exemple leur apprentissage facultatif à l’école. La seconde raison est que la charte, dans ses objectifs, consacre de nouveaux droits-créances collectifs par lesquels n’importe quelle communauté ethno-linguistique peut revendiquer des services et des prestations dans sa langue minoritaire, ce qui  marquerait ni plus ni moins que la fin de la République une et indivisible telle que nous la connaissons, née de haute lutte des divisions du passé. 

L’adoption de l’article 75-1 mentionné plus haut avait été âprement discutée au Parlement. Bien que de nature purement déclarative, cet article fut dénoncé à l’époque comme une volonté de faire entrer par la fenêtre la perspective d’une ratification de la charte européenne, en contournant la porte décidément bien fermée de l’article 2. Mais le juge constitutionnel a établi le 20 mai 2011, à la faveur d’une question prioritaire de constitutionnalité, que cet article 75-1 n’institue ni un droit ni une liberté que la Constitution garantirait. Il est donc désormais clair au niveau constitutionnel que si les langues régionales sont reconnues dans leur intérêt culturel, elles ne sauraient en aucun cas supplanter localement le français.

Ainsi, en dépit de l’engagement 56 du programme présidentiel de François Hollande, et de la promesse de M. Ayrault d’inscrire à l’ordre du jour prioritaire de l’Assemblée nationale l’examen de la proposition de loi constitutionnelle portant ratification de la charte, on peut penser que cette entreprise ne rencontrera pas l’appui nécessaire à son approbation par une majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès ou par un vote positif des Français. On déplorera donc que le Premier ministre, par opportunisme et/ou idéologie, porte sciemment atteinte au cœur du modèle républicain avec cette annonce ne visant qu’à lui attirer les faveurs électorales de quelques factions à l’approche des élections locales.

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006.

Lit de justice

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À la fin de l’année dernière, la Cour d’appel de Paris a rendu un jugement qui ne laisse pas d’étonner. Alors que le TGI avait ordonné la suppression de passages d’un livre, attentatoires à la vie privée de deux personnalités politiques, elle a confirmé cette suppression, mais au bénéfice de l’un des deux plaignants seulement, celui dont la notoriété « ne dépasse pas le cadre régional ». En l’occurrence, comme les deux plaignants vivaient ensemble, le plus connu des deux ne sera pas finalement pas outé par l’ouvrage. Mais que le juge décide que la vie privée doit être protégée à proportion inverse de la notoriété constitue une innovation juridique pour le moins décoiffante.

Ainsi, si vous ne passez que sur France 3 régions, vous ne risquez pas grand chose, a priori. S’il vous arrive de passer sur iTélé ou BFMTV, il est fort possible qu’on vous demande si vous avez trompé votre femme (mari). Si vous avez une notoriété telle que vous voilà invité à « Des paroles et des actes » sur France 2, Nathalie Saint-Cricq pourrait très bien vous amener à vous expliquer sur la panne sexuelle dont vous fûtes victime la veille.

Outre cette hallucinante jurisprudence, on notera que c’est évidemment le juge qui décidera en fin de compte qui est notoire et qui ne l’est pas ; cette décision étend encore, mine de rien, son domaine d’intervention. C’est bien commode. Car on aurait eu vite fait d’en conclure que la vie privée d’un magistrat à la cour d’appel mérite moins la protection que celle d’un juge de tribunal d’instance.

Les néocons, ça ose tout…

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point zemmour polony

point zemmour polony
« Néo », moi ? Jamais !

Jeudi 28 novembre

Donc le dossier consacré par Le Point aux « néocons » sucite l’ire de mon ami David Desgouilles, indigné par un tel confusionnisme intellectuel. De fait, l’expression semble particulière- ment mal choisie : même et surtout assortie de la mention « à la française », elle fait référence à un courant de pensée américain qui n’a rien à voir avec la « nébuleuse» décrite par l’hebdo – sauf que pour l’essentiel, c’est le contraire.[access capability= »lire_inedits »]

Le journal de FOG a d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître lui-même le caractère controuvé de cette filiation – même si c’est dans un mini-encadré tout entortillé, perdu au milieu d’un épais dossier.

Remets-toi, cher David, d’une alarme si chaude ! Un tel embrouillamini ne peut être que volontaire. Ce taquin de Giesbert aura choisi ce titre tout exprès pour son ambiguïté, résumant ainsi au passage ce qu’il pense de ses adversaires… « Néo » peut-être, mais cons à coup sûr, ces fêlés de tous bords qui s’accrochent encore à la France, cette branche morte – au risque d’aggraver la dette et de « laisser filer les déficits »…

De toute façon, pour la plupart des lecteurs, la référence américaine est aussi inconnue que le concept est flou. J’en veux pour preuve le didactisme de cette « une » : le (gros) mot y est encadré d’un avenant programmatique (« Ils détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation ») et de deux sous-titres explicatifs sur ces « nouveaux conservateurs » et leur « idéologie du repli ». À l’usage des mal-comprenants, l’ensemble est même illustré par une photo de plage représentant, à côté d’un seau et d’une pelle, un magnifique château de sable surmonté du drapeau tricolore – avant qu’il ne soit recouvert par l’inéluctable vague…

On ne saurait mieux le suggérer d’emblée : ces néocons-là n’ont pas besoin de guillemets ! Ce sont au mieux de grands enfants, sinon des attardés, voire des fous dangereux…

Propagande sparkiste

Mercredi 4 décembre

Ce soir, comme prévu, je suis allé voir Sparks à l’Alhambra ; mais malgré mes recommandations (cf. n° 7), je ne vous y ai pas vus ! Heureusement, c’est la cheffe en personne qui a sauvé l’honneur de Causeur. Non seulement elle y était, mais elle n’en est pas revenue : « Mon meilleur concert depuis vingt-cinq ans ! » s’est-elle exclamée à la sortie. Aussitôt, j’ai imaginé la jeune Élisabeth en perf ’, en plein headbanging dans la fosse devant Black Sabbath…

Toujours est-il que, ce soir, son émotion fut partagée par les sparksistes néophytes de la bande à Jalons – avant qu’une cellule d’aide psychologique ne se mette en place dans le bar d’à côté. Même moi, en tant que fan, j’ai redécouvert à cette occasion plusieurs chansons, à commencer par le tube métaphysique Those mysteries :

« Why is there you ? Why is there me ?

Why does my mother kiss my father

occasionnally ?

And why is there France ? And why is

there Spain ?

And why am I here and why is there

rain ? […] »

Rien que des « vraies questions », comme on dit aujourd’hui.

Le Point avait raison !

Jeudi  5 décembre

Après relecture, vois-tu David, tout ça n’est pas si grave ! Là où tu as raison à coup sûr, c’est que Franz s’est payé notre tête. Et alors ? Nos idées lui paraissent chimé- riques, et inversement. On est toujours l’utopiste de quelqu’un, comme dirait Gaspard Proust : « Mais chut, attention, Bambi traverse la salle… »

Et puis, tout revers a sa médaille : avec sa malignité légendaire, ce petit diable porte pierre ! Même à coups d’ironie manichéenne, son dossier a le mérite de poser dans les bons termes un débat essentiel : Sommes-nous encore en France, ou déjà dans l’after dont il rêve ?

Honneur à FOG qui, au moins, met les choses au clair. L’alternative à l’« idéologie du repli » ici décortiquée par ses services, c’est bel et bien l’« ouverture » au libéralisme euro-mondialiste, en attendant d’être galactique.

Sur cet avenir radieux, le lecteur n’apprendra d’ailleurs rien de précis, qu’il est obligatoire. Mais bon, personne n’est forcé d’y croire et, face aux enjeux d’aujourd’hui, ce clivage est quand même plus pertinent que l’antique berceuse gauche- droite qu’on nous chante encore pour nous endormir.

Accessoirement, ça change de ces procès en sorcellerie saisonniers contre les « nouveaux réacs » et autres « néofachos » qui sont devenus les marronniers de la bonne presse, Obs en tête.

Là au moins, toi et moi, David, on n’est que des cons parmi d’autres, ce qui constitue en soi un progrès dialectique. Dans cette rafle ludique où, par la grâce de FOG, nous voilà embarqués, se côtoient également Dupont-Aignan, Montebourg et Zemmour, Régis Debray et Patrick Buisson, Marine Le Pen et même Yves Cochet. À part ce dernier[1. Qui doit aussi être le premier à se demander ce qu’il fout là….] , Giesbert a raison : chacun à sa façon, tous ces gens-là ont en commun de refuser gaulliennement la fatalité du « déclin français », pourtant inéluctable comme son nom l’indique.

Même Todd est épinglé pour son impardonnable phrase, proférée dans « Mots Croisés » en janvier 2013 et qui lui vaut un inter de la taille d’une huître pied-de-cheval : « Marine Le Pen ne dit que des choses économiquement vraisemblables », avait-il osé en présence de l’intéressée – non sans prendre ses distances par ailleurs, à commencer par un iloiement peu courant sur les plateaux télé.

Un peu partout, on lui reproche cette saillie, ce qui ne l’empêchera pas d’en remettre une couche dans la même émission en décembre face, entre autres, à Philippot. Après avoir protesté de sa bonne foi antifasciste – que nul par ailleurs n’ose mettre ouvertement en doute – Emmanuel tient sur l’Europe et l’euro des propos convergents avec ceux de Florian. Quatre mains, deux pianos, mais une seule partition : l’Europe des nations !

« Les mêmes économistes hostiles à l’euro inspirent de l’extrême gauche à l’extrême droite », s’alarme Le Point. Le pire, c’est que ce rapprochement contre nature se fait sur la base d’un recroquevillement frileux, et illusoire en plus.

Bien sûr, on comprend que ce retour de la momie « néodéroulédienne » puisse inquiéter, surtout du côté de chez FOG, ce James Bond de la pensée pour qui déjà « le monde ne suffit pas ». Mais ne soyons pas trop pressés non plus… Sans doute ne s’agit-il là que d’un hoquet de l’Histoire – voire carrément d’une ruse de la Raison.

L’adaptation des esprits aux charmes du Nouvel Ordre mondial doit se faire à son rythme, comme toute évolution, demandez à Darwin ! Même avant le Français, déjà, le futur être humain avait mis longtemps à perdre complètement sa queue.

Où y’a de la gégène

Vendredi 6 décembre

« Mort de Paul Aussaresses, tortionnaire en Algérie », titrait en une Le Monde d’hier soir. Résumer ainsi, plus d’un demi-siècle après les faits, quatre-vingt-quinze ans de vie dont trente-cinq en tant qu’officier au service de la France, c’est un peu léger. Et pourquoi pas « Mort de Mandela, meneur de la branche armée de l’ANC » ?

Auparavant, personne n’avait songé à rien reprocher à l’oncle Paul. Engagé à 25 ans dans les services spéciaux de la France libre, il avait fait ce que l’on appelait alors une « guerre exemplaire ». Et même quand, quinze ans plus tard, il avait participé à la bataille d’Alger sous les ordres de Massu, personne n’avait moufté.

« On ne savait pas », direz- vous. Allons donc ! Aussaresses était toujours dans le « renseignement », et nul n’ignore ce que cette litote veut dire, depuis les brodequins médiévaux jusqu’à Guantanamo. Un peu comme pour le cancer de Mitterrand : dans les « milieux autorisés », tout le monde était au courant depuis longtemps, mais personne ne s’est risqué à le dire publiquement du vivant du président. Même après sa mort, le livre du Dr Gubler sera interdit, et son auteur déchu de la Légion d’honneur et du Mérite.

Quelle mouche a donc piqué Aussaresses de rouvrir ce vieux dossier ? Pour que tout le monde lui tourne le dos, il aura suffi qu’il « parle » à son tour… Et il n’avait même pas l’excuse d’avoir été torturé !

Début de gâtisme, alors ? Toujours est-il qu’en novembre 2000, ce vieillard, à la retraite depuis vingt-deux ans déjà, a jugé utile d’aller se confier au Monde, avant de publier l’année suivante un bouquin étayant ses dires.

La sanction n’a pas tardé : « Horrifié par ces révélations », le sous-lieutenant Chirac lui a confisqué sa Légion d’honneur, tandis que la justice saisissait le livre et poursuivait l’auteur pour « apologie de crimes de guerre ».

Le Monde, encore tout fier de son « scoop » d’il y a treize ans, est le seul journal à consacrer une pleine page à la disparition du général. Et de nous révéler que, jusqu’à sa mort, Paul Aussaresses n’aura pas compris ce qui lui était arrivé : « On me condamne non pas pour ce que j’ai fait, mais pour ce que j’ai dit », se plaignait-il comme d’une injustice… Pour être tortionnaire, on n’en est pas moins naïf !

Êtes-vous plutôt Charles de Gaulle ou Eric Besson ?

Lundi 9 décembre

Plus j’y pense, plus je trouve heuristique[2. Au sens de Bruno Maillé, avec ou sans « h ».]  le clivage d’avenir suggéré par FOG : souverainistes attardés contre libéraux mondialistes, « néocons » contre « pensée zéro », selon l’heureuse expression d’Emmanuel Todd.

Ça vaudra toujours mieux que la cadence droite-gauche au rythme de laquelle on nous fait marcher. À titre personnel, comme tous les gens de droite, ce clivage m’a toujours gonflé ; plus précisément depuis que j’ai appris que, volens nolens, « j’en étais ».

Mais le problème dépasse largement ma personne, modeste ou pas. Si notre classe politique s’accroche à une classification qui ne rend plus compte de grand-chose, c’est par instinct de survie. Après tout, elle en est issue et, comme dit le proverbe, « On sait ce qu’on perd mais on sait pas ce qu’on trouve… ».

Imaginez un instant une recomposition du paysage politique français selon les fantasmes du Point : ouverts contre « repliés », passéistes contre futurologues, tricolores contre citoyens du monde… Dans l’état actuel de l’esprit public, qui serait sûr d’être réélu – et a fortiori élu ? Sans compter que tout ça chamboulerait le régime des partis, pardon, la « démocratie représentative », au risque de nous ramener aux heures les plus noires du césarisme gaullien.

Par bonheur, pour l’instant, ce cauchemar nous est épargné : il ne hante que le cerveau de FOG. N’empêche que la vigilance reste de mise, dans un climat de désarroi propice à l’autoproclamation de n’importe quel « homme providentiel » à la de Gaulle, « duce, führer, caudillo, conducator, guide[3. François Mitterrand, Le Coup d’État permanent (1964).] ».

Songez seulement qu’à la place de Chirac en 2005, après l’échec du référendum sur le traité constitutionnel européen, un démagogue de cette trempe n’aurait pas hésité à démissionner, au lieu de passer par la fenêtre parlementaire comme tout le monde ! Comment gouverner dans ces conditions, je vous le demande ?

Pourtant, gouverner ce pays aujourd’hui, c’est quand même plus simple qu’avant. Plus question de « choisir », comme disait Mendès France, puisque de toute façon nous n’avons plus le choix. Il s’agit juste d’occuper la place et, en échange, de faire le job.

La course au pouvoir, c’est-à-dire à ses apparences, reste l’unique motivation des canards décapités qui, par ailleurs, font mine de nous gouverner. N’était cette déplorable mutilation, notre classe politique pourrait même caqueter en chœur : « Nous sommes tous des Éric Besson », tant il avait vu juste : à quoi bon se prendre la tête (de mort) ? Être ou ne pas être aux affaires, telle est la seule question.

Pour la « droite » à vrai dire, pas de changement : son étêtage date du jour même où elle s’est laissée ainsi baptiser par sa marraine la « gauche[4. À l’occasion du vote sur le droit de veto du roi (Louis XVI, pas Louis XIV).] ». Non, le plus grave, c’est que celle-ci, à son tour, a fini par perdre le nord en passant par l’est.

Mélenchon lui-même ne fait plus peur à personne, en dehors du PC[5. Parti communiste français (vieilli).]. Désormais, l’euro-mondialisme capitaliste « n’est plus une option », comme disent nos amis anglais ; plutôt « une offre qu’on ne peut pas refuser », comme disait Don Vito. Jusqu’à preuve du contraire, c’est ça ou rien, ou Pyongyang. D’où les affres où se débat, entre autres idéalistes, notre camarade Jérôme Leroy. Heureusement pour lui, il est aussi romancier.

Mandela : déjà le révisionnisme !

Dimanche 15 décembre

Obsèques de Mandela. L’occasion pour France Info de refaire une dernière fois (?) le contresens favori des médias sur « l’infatigable militant de l’apartheid ». Vingt-sept ans de prison pour ça !

Valls avec Taubira

Mercredi 18 décembre

Décidément, elle me trotte dans la tête, depuis le dossier du Point, cette audacieuse parabole sur les canards décapités. Entre colverts et colrouges, on ne se vole plus guère dans les plumes – et encore, face caméras – que sur les sujets « sociétaux ». Essentiels bien sûr, mais qui ne mangent pas de pain.

Faute d’archives sous la main, je ne remonterai pas jusqu’à Sarkozy (premier mandat). Mais pourquoi croyez-vous donc que, parmi ses « 60 engagements pour la France », Hollande ait consacré sa première année à nous distraire avec le « mariage pour tous » (engagement n° 31) ? Facile ! Ça rassemble à gauche, et ça coûte quand même moins cher que de s’en prendre à la « phynance », comme disait le roi Ubu.

Accéder au pouvoir est une chose ; s’y maintenir en est une autre. Surtout quand, faute de souveraineté, on a perdu toute marge de manœuvre.

Ce n’est quand même pas un hasard si nos ministres les plus fameux, et les plus populaires, sont Valls et Taubira. À eux deux, ils ont habilement réussi à déplacer le débat sur le plan sociétal, jusqu’à reconstituer au sein même du gouvernement un petit théâtre droite-gauche propre à amuser la galerie. À l’affiche, une délicieuse opérette : Valls avec Taubira, ou Le progrès dans l’ordre. Un triomphe mérité !

Vous me direz : jusqu’à présent, le Président n’en a guère profité… Mais où en serait-il sans eux, le pauvre, seul face à son « adversaire » sans nom et sans visage : l’impopularité ?

Tout le désarroi du social-libéralisme tient dans le drame personnel de Moscovici, ce « mal-aimé » des sondages qui, avouons-le, n’a pas non plus un métier facile : dénoncer le « ras-le- bol fiscal » quand on est soi-même inspecteur en chef des impôts, j’aimerais vous y voir !

C’est le pape final…

Dimanche 22 décembre

François traité de « marxiste » par les néocons américains, les vrais ! J’avais prévu de vous raconter en détail cette croustillante affaire, mais on me fait signe en régie que l’espace qui m’était imparti est écoulé. OK ! Si c’est comme ça, la prochaine fois je ne causerai que religion. Ce sera toujours mon moi, après tout ! [/access]

 

 

Exercice de décomposition française

222
dieudonne quenelle hollande

dieudonne quenelle hollande

Dieudonné est un humoriste français très connu, et cela depuis au moins une quinzaine d’années. Parmi les humoristes français – ces amuseurs nationaux que le monde entier, même mondialisé, ne ne nous envie certes pas ! –, il fut naguère, sans aucun doute, l’un des plus percutants. Je ne l’ai jamais vu sur scène. Je ne vais jamais à un spectacle d’humoriste. On me dit que Proust (non pas le petit Marcel) serait intéressant. Je n’irai pas voir Proust. Je trouve affligeant un spectacle d’humour, fondé sur la présence unique d’un type, qui joue sur tous les registres pour paraître drôle : le cynisme, la cruauté, la dérision (certifiée Canal +) et autres postures téléphonées, sans doutes écrites par les mêmes plumes, qui sévissent à la télévision. Faire rire est très difficile; faire rire seul, pendant plus d’une heure, aujourd’hui, à l’aide de toutes les ficelles usées, est impossible. On me dit que Gad Elmaleh connaît un énorme succès. Je regarde quelques images de ses prestations, j’ai envie de fuir ! Pourquoi mes contemporains rient-ils au spectacle de ce type ? Et Patrick Bosso ? À l’exception de quelques calamiteux à la dérive, qui peut supporter plus de dix minutes cet individu ? Faut-il évoquer, pour pleurer ou pour se faire peur, Florence Foresti, Arthur, ou encore Franck Dubosc ? Pour un Albert Dupontel, à l’extravagance génialement contrôlée, ou pour trois Inconnus, fraternellement unis dans la satyre bonne, combien de célébrités du rire encombrantes ? À quoi servent donc les prétendus comiques, aujourd’hui ?

À monter des spectacles antiracistes, qui seront retransmis à la télévision, à l’usage des pauvres gens, membres hagards d’une société affolée, désunie, pétris du remords d’être méchants et bêtes ! À quoi servent les humoristes nationaux, ces nouveaux prescripteurs de comportements justes et honnêtes ?

Dieudonné a joué une autre partition. Noir de peau, élevé dans la religion catholique, breton par sa mère, dominant tous les autres par l’intelligence, la présence physique, l’éducation peut-être, il constitua d’abord un excellent duo en compagnie d’un autre comique, plus doué, lui aussi, que la moyenne, Elie Semoun. L’un était noir, donc, l’autre juif. Dieudonné a d’abord renié son baptême : cela n’a choqué personne. Il a proclamé ses racines africaines, il a travaillé sur le passé, la traite des Noirs, la mauvaise conscience occidentale… On voyait bien qu’il cherchait quelque chose, une issue pour accéder à une place différente. On sentait presque le tribun sous le provocateur patenté, menacé de se répéter. On connaît la suite.

Ce que je veux dire, c’est que la progression de Dieudonné à l’intérieur de la société française n’est pas exactement un miracle, et ne peut ni troubler ni étonner ceux qui observent un peu attentivement cette société. De même, la progression de Soral, qu’on aurait tort, qu’on a eu tort, de négliger, voire de nier. Tous deux sont étroitement associés d’une part à l’effondrement progressif de la notion de respect, même minimale, de la « chose publique » et des instances de l’État, et, d’autre part, au rôle grandissant d’Internet dans la vie culturelle et intellectuelle de ce pays. Internet n’est pas seulement l’agora des délateurs et des cafards, c’est aussi un outil de propagande, de connaissance, de re-connaissance, un moyen d’échange et d’apprentissage accéléré, incomplet sous bien des aspects, mais redoutablement efficace. Soral, en effet obsessionnellement antisémite, a tissé un véritable réseau, qui lui permet aujourd’hui de tenir des conférences dans les grandes villes de France, et d’y attirer un public nombreux, persuadé qu’«on» lui cache des choses : ces mêmes choses que Soral va lui révéler. On a cherché à l’écarter de la sphère publique, on y est parvenu. Mais il avait eu le temps de déposer ses œufs dans le nid.

Alain Soral s’est d’abord imposé par l’écrit, c’est-à-dire par la voie royale, avec des ouvrages de combat, au style acéré, au ton grinçant. Son éditeur, Franck Spengler, connaît admirablement son métier. Par surcroît, il ne craint ni le scandale, ni la controverse ; au contraire, lui-même esprit curieux, volontiers joueur, érotomane amusé, gourmand des idées, des choses, des êtres, adepte du « pas de côté », hostile aux conformismes, il s’inscrit dans une certaine tradition de l’édition française, celle  de la rupture, avec tous les risques que cela comporte (ou comportait), incarnée par Éric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert, et par la propre mère de Spengler, Régine Deforges.

Les nombreuses actions d’«agit prop» de Soral à la télévision, d’une redoutable efficacité, ont mis dans la lumière son étonnante, et un peu inquiétante présence physique, et son don d’orateur indéniable (il produit des images verbales avec une vélocité peu banale). Il réussit impeccablement la première partie de son programme.

Il fut enfin boycotté, et devint « tricard » dans les médias normalisés : c’était trop tard ! Il prospère désormais grâce au médium «absolu», Internet.

À présent, le gouvernement du socialisme cynique et désemparé dénonce les dérives de ces deux agitateurs post-modernes. M. Valls agite la menace de la censure d’État contre Dieudonné. Qui décide de nos plaisirs ou de nos peurs ? M. Valls, ministre de l’Intérieur d’un gouvernement parfaitement incapable de mettre fin aux activités criminelles de voyous marseillais ?

Dieudonné « embastillé », la criminalité violente des grandes villes en pleine expansion, la dissolution, l’éparpillement du peuple français, sa décomposition, son insupportable métamorphose en communautés, un ministre de la police arrogant, un président de la République incapable de prononcer dans un français correct  des vœux dignes de ce nom à l’adresse d’une nation, qui eut une si brillante et si longue histoire, un trublion surdoué, dangereux (Soral), parfaitement rôdé à la communication intelligente (bien loin de celle, misérable, des cabinets et autres agences de com., qui sévissent dans les ministères et dans les régions), tous ces signes se tiennent, signalent la fin du cycle né de la Révolution, et dessinent les contours de notre nouvelle, terrible condition nationale. La France cherche son temps pour se parler à elle-même : elle ne pourra pas, indéfiniment, et à cette fin, user du présent du vindicatif et du passé décomposé.

 

*Photo : zoute.

Centrafrique: Idriss Déby Itno, roi du pétrole

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idriss-deby-onu

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L’ intervention française en Centrafrique, succédant de près aux opérations maliennes, nous apprendrait, si nous avions le droit d’ouvrir les yeux, qu’un certain nombre de pays africains ne savent toujours pas se gouverner. Ou ne le savent plus. Ce n’est pas le lieu ici d’énumérer les causes de cette impuissance politique – héritage de la colonisation, tracé artificiel des frontières, corruption des élites, pillage organisé ou ingérence extérieure. Les faits sont pourtant là, et à l’instabilité habituelle s’est ajoutée, depuis le « Printemps arabe », la progression de l’islamisme radical vers le centre du continent. La France de François Hollande, comme la « communauté internationale » d’ailleurs, a tergiversé trop longtemps, par peur d’être soupçonnée de néocolonialisme, aggravant finalement les conditions de son intervention, au Mali comme en Centrafrique.[access capability= »lire_inedits »] Dans ce pays, la France a cru bon de laisser libre cours à la diplomatie africaine, le président déchu François Bozizé ayant en effet longtemps été le protégé des chefs d’État du Congo, du Tchad et du Cameroun. Ce sont eux qui l’avaient remis en selle, en janvier 2013, après la fuite de son gouvernement lors de la première attaque de la Séléka, la rébellion venue du nord. Mais ils l’ont laissé tomber, découragés par son incurie et la gabegie de sa gestion – il s’était notamment mis à dos tous les producteurs de diamant de ce pays riche en minerais en les spoliant purement et simplement. C’est ainsi qu’une alliance baroque d’anciens combattants du Darfour, de bandits et de « coupeurs de routes », mal organisés et mal armés, a pu en si peu de temps entrer dans Bangui, la capitale, et mettre le pays à feu et à sang. Le nouveau président, Michel Djotodia, lui-même issu de la Séléka, qui avait promis de ramener l’ordre, s’est avéré à son tour bien incapable de passer des promesses aux actes. En réalité, il ne contrôlait qu’une petite partie des éléments de la Séléka et il n’y avait plus d’armée centrafricaine depuis longtemps.

Derrière ces sanglantes péripéties, il se joue dans cette partie de l’Afrique, encore naine politiquement et économiquement, un « Grand Jeu » qui met aux prises les puissances montantes du continent. La République centrafricaine est elle-même, comme de très nombreux pays de la région, une mosaïque d’ethnies : aussi le raid de la Séléka a-t-il pu être interprété comme une revanche de celles du nord, en parties musulmanes, sur les « hommes du fleuve », issus des ethnies du sud qui tiennent le pays depuis l’indépendance. Ce qui a ébranlé l’équilibre religieux qui prévalait jusque-là dans cette société très majoritairement chrétienne ou animiste. Cependant, le chaos n’est pas certain. Il est possible, en effet, que le Tchad d’Idriss Déby, le grand voisin du nord qui a fait au Mali la preuve de sa puissance, ait volontairement laissé pourrir la situation pour apparaître ensuite comme le seul capable de restaurer l’ordre. Que les soldats tchadiens constituent aujourd’hui l’ossature de la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) révèle que leur pays est le grand vainqueur de la lutte d’influence qui l’oppose au Congo de Sassou-Nguesso.

Seul à disposer d’une armée opérationnelle, seul aussi à avoir mis en garde dès la chute de Kadhafi contre une « somalisation » de la Libye, Idriss Déby, qui a noué une entente cordiale avec le Niger du débonnaire Mahamadou Issoufou, est bel et bien l’homme fort de cette Afrique, le rempart contre le chaos sur une ligne qui va de la Mauritanie au Kenya. Le 7 décembre, à l’Élysée, au sommet France- Afrique, il est apparu comme tel, l’autocrate triomphant, le Bonaparte de l’Afrique du milieu. La France, a-t-il avancé finement, quand elle intervient en Centrafrique, « le fait dans l’intérêt de l’Afrique certes, mais aussi dans celui de l’Europe qui en subit, à travers les prises d’otages, les menaces qui planent sur ses intérêts économiques ». Et c’est à N’Djamena que Jean-Yves Le Drian s’est rendu le 13 décembre, après sa visite en Centrafrique. Au Tchad aussi qu’une semaine plus tard, Samatha Power, ambassadrice américaine auprès de l’ONU, est allée plaider la paix. Bref, la France a admis en Afrique ce qu’elle avait refusé de comprendre dans les conflits libyen et syrien : dans une poudrière régionale ou menaçant de le devenir, il faut s’appuyer sur un régime puissant, aussi peu sympathique puisse-t-il sembler – en témoignent les accusations lancées contre ses hommes par une partie de la population centrafricaine. La realpolitik est de retour. Dans le centre de l’Afrique, elle passe par le Tchad.[/access]

*Photo: Mary Altaffer/AP/SIPA.AP21460491_000003.

 

Juifs d’Ethiopie : le féminisme, c’est maintenant !

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falasha israel ethiopie

falasha israel ethiopie

En 1991, l’arrivée des Juifs d’Ethiopie suscita un sentiment quasi-mystique parmi la population israélienne. On assista à un immense élan de solidarité, tout le monde se précipitant pour accueillir, donner et partager. C’est ainsi que le petit Elhad, né le 25 mai entre Addis-Abeba et Tel Aviv, fut parrainé par Betty et Yossi Crassac, un couple d’Israéliens originaires de Marmande. Le nouveau-né, qui était le onzième enfant d’une famille de Gondar, au nord de l’Ethiopie, vient de finir l’armée et d’entrer dans la vie active[1. Voir À la découverte des Falasha, par Bernard Nantet et Edith Ochs, Payot, 1998.]

L’exode des Juifs d’Ethiopie se fit en plusieurs étapes. Des hauts plateaux de l’ancienne Abyssinie jusqu’au rivage de la Méditerranée, ils furent environ 100 000  à fuir la famine, la guerre et les enlèvements, pour accomplir leur rêve ancestral : partir pour Jérusalem, que les Beta Israël (ou Falasha) appellent « Yerussalem ». Artisans et paysans, ils durent abandonner précipitamment leurs chèvres et leurs outils pour parcourir des centaines de kilomètres à pied,  de nuit, dans des montagnes qui leur étaient inconnues, bravant les bandits, la prison, la maladie et la mort. Il y avait parmi eux beaucoup de femmes et d’enfants (les garçons risquant la conscription à partir de douze ans). Un cinquième de la population ne parvint pas au bout du voyage. Chaque année, un grand rassemblement, le Sig’d, est l’occasion de commémorer tous ces morts.

Les survivants attendirent un an, parfois deux, dans les camps organisés par les Israéliens à Khartoum après d’âpres négociations avec les Soudanais. L’opération Moïse, en 1984-1985, (dont s’inspire le film Va, vis, deviens, de Radu Mihaileanu, sorti en 2005), permis le transfert de quelque 7000 Beta Israël en six semaines, dans le plus grand secret. Mais Khartoum cédant à la pression des pays arabes, 500 personnes restèrent bloquées dans les camps jusqu’à l’opération Josué, organisée par les Américains quelques mois plus tard. Avec près des deux-tiers de la population juive encore en Ethiopie, des enfants furent séparés des parents, devenant de facto des « orphelins de circonstance » qui demeurèrent jusqu’en 1991 dans l’ignorance totale du sort de leurs proches. Les rebelles ayant chassé Mengistu, Israël décida alors d’agir dans l’urgence. Le 24 mai 1991, 34 gros porteurs d’El Al et des Hercule C-130 se relayèrent pendant 36 heures entre Addis Abeba et Tel Aviv pour transporter 14 400 personnes.

Arrivé trois semaines avant l’opération Salomon, Avraham Yitzhak devint, neuf ans plus tard, le premier immigrant éthiopien à terminer brillamment ses études de médecine à Beersheva. Depuis 2011, Rachamim Elazar est ambassadeur israélien, et en 2013, Yityish (Titi) Aynaw a été élue Miss Israël. Des chanteurs, des acteurs, des danseurs… Les voies de l’intégration sont dures et impitoyables, mais pas plus en Israël qu’ailleurs.

Or en 2013, deux affaires concernant les Juifs d’Ethiopie ont fait les délices de la presse israélienne et internationale pour de mauvaises raisons. Le 12 décembre dernier, le Magen David Adom, l’équivalent israélien de la Croix Rouge, a refusé le sang d’une députée d’origine éthiopienne. Scandale ! a crié d’une seule voix la presse, la classe politique, et le bon peuple —imités par tous les médias de la planète qui accusèrent immédiatement les services de santé de refuser ce  sang parce qu’il était « noir ». Or Pnina Tamano-Shata savait très bien que son sang serait refusé. Cette jeune députée, qui appartient au même parti politique que la ministre de la Santé Yael German, est membre de la commission chargée d’établir de nouvelles règles sur le don du sang des Éthiopiens. Deux raisons pour lesquelles elle ne pouvait ignorer que son sang serait refusé conformément aux recommandations de l’OMS.

En effet, l’Organisation mondiale de la santé exclut du don de sang plusieurs catégories, dont les personnes ayant fait des séjours prolongés en Afrique (en raison notamment de l’éventualité d’un contact avec une nouvelle variante de la souche du VIH), de même que celles ayant séjourné en Grande-Bretagne et en Irlande durant l’épidémie de la vache folle, etc. Au Canada, sont également exclues celles ayant reçu une transfusion sanguine dans l’une de ces régions  ­— une pratique assez fréquente après un accouchement en Erythrée, par exemple. Pour sa part, l’EFS, l’Établissement Français du Sang, précise : « Si l’EFS pratique un dépistage systématique (VIH, hépatite B, hépatite C…) sur tous les dons de sang, il existe cependant une période de plusieurs jours suivant l’infection où les anticorps dirigés contre le virus ne sont pas détectables. Pendant cette période, appelée « silencieuse » ou encore « fenêtre sérologique », la personne infectée est porteuse du virus (…) alors même que les tests de dépistage sont négatifs ».

Opération com réussie pour la députée jusque-là inconnue qui faisait partie de la délégation israélienne aux funérailles de Mandela. Signalons toutefois que seuls 4% des Français font don de leur sang. Dommage pour la Croix Rouge.

Cette affaire de sang est donc un pétard mouillé, comme le documentaire de Gal Gabay diffusé à la télévision israélienne en décembre 2012 qui s’interrogeait sur la baisse de la natalité chez les femmes éthiopiennes en Israël ces dix dernières années. Israël était accusé de « stérilisation masquée » pour avoir administré à ces femmes le Depo-Provera, un contraceptif utilisé couramment en Ethiopie et renouvelable tous les trois mois. D’un usage plus simple et plus sûr dans des conditions extrêmes, ce produit était destiné à limiter l’IVG, qui est toujours quatre fois plus fréquente chez les femmes nées en Ethiopie que chez celles nées en Israël. Contraception ou IVG ? Certaines militantes éthiopiennes actives au sein des associations féministes israéliennes devraient y réfléchir- — notamment celles de Isha l’Isha (Femme pour Femme). Mais qu’il y ait des féministes chez les Juifs d’Ethiopie prouve au moins que ces femmes veulent faire autre chose que des enfants…

*Photo : ROSEN RICKI/SIPA. 00118396_000001. 

Chantage au ressentiment

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hollande valls algerie

hollande valls algerie

François Hollande n’est pas du genre trouillard. On l’a vu récemment rendre une visite-éclair à nos soldats chargés de ramener un semblant d’ordre en Centrafrique, malgré des conditions de sécurité plutôt hasardeuses. Mais il n’est pas kamikaze non plus. Risquer sa peau dans un lointain conflit, il doit penser, à raison d’ailleurs, que ça fait partie du job. En revanche, il y a des guerres dans lesquelles le Président entend n’être impliqué à aucun prix.

Non voyons, rien à voir avec les femmes de sa vie – à Causeur on respecte la vie privée. Il s’agit de la guerre de tranchées qui fait rage au sein du gouvernement de Jean-Marc Ayrault.

Rappelons les faits. Le 16 décembre, au cours d’une cérémonie organisée pour les soixante-dix ans du CRIF, le président a ironisé sur le fait que Manuel Valls, qui avait accompagné Jean-Marc Ayrault à Alger, en était rentré « sain et sauf ». « C’est déjà beaucoup », a-t-il ajouté. Or, à en croire Jean-Jérôme Bertolus, journaliste à iTélé généralement bien informé, la plaisanterie ne visait pas ce pays, mais la pétaudière gouvernementale où, malgré les bons mots présidentiels, on ne semble pas rigoler tous les jours. Le chef de l’Etat aurait préféré subir les leçons de maintien de l’opposition et frôler l’incident diplomatique avec l’Algérie plutôt que de courir le risque d’être entraîné dans le conflit qui oppose son ministre de l’Intérieur et son Premier ministre. Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. Et cela nous instruit sur la vie des bêtes politiques. La suite de l’affaire est nettement moins drôle. Informés par la magie des réseaux sociaux, les Algériens, eux, n’ont pas douté que cette innocente blague leur était destinée – on se demande bien pourquoi, nul n’ignorant que ce beau pays est l’un des plus paisibles de la planète.

Il faut croire que ce peuple pourtant adepte d’un humour féroce n’apprécie pas que l’on rie de tout et surtout pas avec n’importe qui. Une blague faite par le Président français est une effroyable manifestation  de néo-colonialisme. Le site Algérie Actualité n’a pas loupé cette occasion de rejouer la Révolution : « La France qui ne s’est jamais excusée pour ses crimes coloniaux en Algérie devra le faire pour laver l’affront de son Président. Ce sont les Français eux-mêmes qui l’exigent ! »

À l’évidence, la violence de l’affront a été décuplée par le fait qu’il leur a été infligé devant des Juifs, je veux dire devant le CRIF, enfin vous m’avez comprise. Un quotidien arabophone titrait sobrement, le samedi suivant l’incident : « Hollande se moque de l’Algérie devant les Juifs ». Et citons, parmi des centaines de commentaires de la même eau, l’aimable Mohamed qui s’insurge sur Facebook : « Eh oui, ils viennent pour investir et prendre l’argent ensuite nous insulter pour les beaux yeux des Juifs ! » Ça, c’est l’ « humiliation arabe » au carré.

Une fois l’opinion chauffée à blanc par une presse déchaînée, tout ce que le pays compte de responsables politiques s’est senti obligé d’en remettre dans l’indignation. Et que je dénonce ces « propos provocateurs » qui « dénotent la haine vouée par les Français aux Algériens », et que je confie avoir « la nausée ». Pour un peu, on aurait exigé du pouvoir qu’il rompît ses réactions diplomatiques avec Paris. Sans aller jusque-là, le gouvernement a fait connaître son mécontentement et réclamé un signe d’apaisement.

Le comble, c’est qu’il l’a obtenu. Non pas qu’il soit indigne de présenter des excuses quand on a blessé un ami. Sauf qu’un ami ne vous déverse pas des tombereaux d’injures sur la tête pour un mot malheureux. Un ami ne fait pas preuve d’une susceptibilité aussi maladive. Un ami ne passe pas son temps à vous reprocher tout ce qui va mal dans sa vie. Alors oui, on aurait aimé que l’Elysée fasse la sourde oreille et ne se fende pas de regrets enrubannés de protestations d’affection. Et on aurait aussi apprécié que l’opposition, en cette affaire, se montre un peu plus patriote et soutienne le Président au lieu de se ruer sur cette occasion de l’embarrasser.

Quant aux Algériens, il serait temps pour eux de se demander si, cinquante ans après l’indépendance, ils n’ont pas une vague responsabilité dans l’état de leur pays. S’ils veulent en finir avec la colonisation, peut-être devraient-il cesser de se poser en anciens colonisés qui n’en finiront jamais de présenter la facture. Et blague pour blague, j’en ai une pour eux, qui m’a été racontée par un ami algérien. Un petit garçon demande à son père : «Papa, la colonisation, ça a duré 130 ans, c’est ça ? Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ?»

 Cet article en accès libre est extrait du numéro de janvier 2014 de Causeur. Cliquez ici pour l’acheter.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00649771_000021.

2014 c’est parti, et si on essayait Causeur ?

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Causeur n°9 - janvier 2014
Causeur Pierre Manent Elie Barnavi Hervé Juvin Michèle Tribalat

Causeur n°9 - janvier 2014

2014, c’est parti ! Rangés le gui et les cotillons, il est temps de revenir sur terre. Et l’année s’annonce coton : gageons que 2014 ressemblera à sa devancière, à deux ou trois détails près.

À quelques mois des élections européennes, « L’Europe c’est fini. Et si on essayait la France ? »,  décrète Causeur. Elisabeth Lévy et Gil Mihaely actent l’échec de l’Europe politique, puisque « l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe », le cadre national reste encore le seul niveau pertinent d’exercice de la souveraineté et de la démocratie. Que nenni, nos dirigeants ont beau répéter « Europe fédérale » en sautant comme des cabris, l’Union européenne souffre de son nanisme politique, leur rétorque Jean-Thomas Lesueur. Pour  le délégué de l’Institut Thomas More, l’Europe actuelle s’apparente à un machin jacobin qui étend les marottes centralisatrices françaises à l’échelle du continent. Or,  « l’Europe, pour être fédérale, ne doit pas partir de Bruxelles mais aboutir à Bruxelles »,  argue cet avocat du principe de subsidiarité, qui rêve d’une France décentralisée dans une Europe puissante. Pierre Manent et Hervé Juvin ne l’entendent pas de cette oreille. D’après ces eurosceptiques assumés, la nation est l’unique moteur de l’Europe, et pas un simple échelon. Tous deux estiment que la paix des soixante dernières années est imputable au renouveau des nations européennes, reconstruites sur les décombres de 1945. Ils fustigent l’idéologie irénique qui voudrait effacer les frontières et les identités culturelles. Comme le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, ils déplorent la panne du couple franco-allemand et concluent de la crise de croissance européenne que « l’Europe a besoin d’une pause ». Pour Quatrepoint, c’est bien simple, « l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin ». Solidarité, tu m’auras pas, scandent les Allemands aux pays endettés de la zone euro !

Malgré tout, ne jetons pas le beau bébé européen avec l’eau du bain, nous exhorte Elie Barnavi, inquiet de la vague populiste qui monte. L’UE est une œuvre salutaire, que quelques bourrasques ne devraient pas condamner.

Hélas, quel que soit son parti pris, force est de constater que la crise de l’Europe plante le dernier clou dans le cercueil du vivre-ensemble. Après la révélation à grands renforts de tambours médiatiques des rapports sur l’intégration, que Malika Sorel nous avait signalés dès le mois dernier, le modèle assimilationniste français semble attaqué de toutes parts. Au lieu de pleurer sur le lait renversé, Elisabeth Lévy monte sur le ring pour réclamer un combat culturel à la loyale avec les tenants « d’une idéologie ouvertement différentialiste », influente au sommet de l’Etat, qui voudrait imposer le multiculturalisme pour tous. La France est pourtant « un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres », argumente notre chère directrice, car « l’histoire confère à certaines cultures un droit d’aînesse ». Dans sa foulée, la démographe Michèle Tribalat, véritable médecin légiste de l’assimilation, démonte en pièces le modèle multiculturaliste anglo-saxon, convaincue que « plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle ».

2014 sera aussi l’année du centenaire de la Grande guerre. Avant le démarrage des commémorations officielles, nos pages culturelles « 1914-1918 : pas de paix pour la mémoire » s’attardent sur le fantôme de la première guerre mondiale. Les poilus ne nous ont jamais quittés. Jean-Michel Delacomptée et Romaric Sangars décryptent ainsi le retour en vogue du roman de guerre, fréquemment couronné par les jurys des prix littéraires. Régis de Castelnau explique par le menu pourquoi la France n’a toujours pas fait le deuil des dernières pages de son roman national écrites à Verdun. Quant à Philippe Lacoche, il nous montre que le cheval, celle qu’il préfère, c’est pas la guerre de 14-18 !

N’oubliez pas de faire un grand détour par nos pages d’actualité, très axées autour de l’Afrique, puisque Jacques de Guillebon et Francis Simonis se mettent au chevet du Centrafrique et du Mali, deux théâtres du « spleen africain » qui ronge le continent noir.

En faisant un crochet par les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch puis les carnets de Roland Jaccard, accueillez comme il se doit notre bizuth fin gastronome, Xavier Groin. Cet héritier de Brillat-Savarin nous intime de pas tourner autour du pot de Nutella. La vraie pâte à tartiner oui, ce pot de graisses émulsifiées, pas question…

Si le réveillon ne vous a pas rassasiés pour l’année, bon appétit de lecture !

L'Europe c'est fini. Et si on essayait la France ?