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Badiou, les femmes et les 343 salauds

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En ces temps où une pluie de bêtise féministe courroucée s’abat joyeusement sur la tête des « 343 salauds » (qui par un prompt renfort ne sont plus que 342), il me semble urgent d’aller se rafraîchir l’âme et s’aérer les neurones en écoutant sur le site de France Culture l’excellente intervention de Badiou sur les métamorphoses du féminin et du masculin dans le monde contemporain. Amis réacs, tout est possible : même un féminisme intelligent ![access capability= »lire_inedits »]

Il existe bel et bien – et Badiou est loin d’en être le seul représentant – un féminisme qui affirme la différence sexuelle et sa puissance. Un féminisme parfaitement indifférent à « l’envie du pénal », attaché aux avancées existentielles et réelles et qui se bat le vagin des avancées formelles du « droit bourgeois ». Un féminisme vivant, doué d’humour et porteur d’une substantialité éthique incarnée et joyeuse. Un féminisme naturellement étranger au registre victimaire ou moralisateur.

Si j’ai refusé pour ma part de signer l’appel des « salauds », ce n’est certes pas parce que je serais favorable au détestable projet de loi sur la prostitution. Il n’est que l’une des innombrables – mais pas la plus insigne – bassesses de la sinistre présidence Hollande. Je partage bien sûr l’hostilité des signataires envers les interventions de l’État dans la vie sexuelle. Mais je n’apprécie pas davantage, à vrai dire, que la main invisible du marché se glisse dans ma culotte.

Surtout, quand les « salauds » redoutent, par anticipation, l’interdiction de la pornographie, il me semble à moi que si la totalité des produits de l’industrie pornographique venait à disparaître, la liberté de désirer de tout un chacun s’en trouverait considérablement accrue.

Je ne partage pas du tout, en outre, l’idée délirante et saugrenue selon laquelle l’Homme Blanc Mâle Hétérosexuel serait désormais la Victime Unique. On me reprochera

à raison de grossir le trait – mais devant cette opération de « ringardisation » du féminisme, cela me semble pour le moins de bonne guerre. Si la haine du mâle et l’hétérophobie sont dans certaines parties de la société (somme toute assez réduites) des phénomènes tout à fait réels et inquiétants, elles n’en restent pas moins à mes yeux l’arbre qui cache bien des forêts.

Mais revenons à nos badioux. Dans cette conférence, prononcée à Normale sup le 3 mai et intitulée « La féminité », Badiou se penche sur les nouvelles figures du masculin et du féminin par gros temps hyper-capitaliste.

Il esquisse d’abord un tableau riche et suggestif des quatre figures de la féminité dans les sociétés traditionnelles : l’épouse au foyer, la mère, la sainte et la putain. L’angoisse masculine a longtemps tenté d’assigner les femmes réelles une et une seule de ces quatre figures. Rarement homme varie : les lubies du monisme masculin se sont à cet égard le plus souvent exercées avec une violence politique, symbolique ou physique qui n’aura échappé qu’aux distraits.

Dans sa tentative amoureuse et hardie d’un abordage philosophique de la féminité, Badiou situe celle-ci tout à fait ailleurs : dans l’ailleurs précisément. Dans le chiffre 2, dans l’écart, dans la « passe du deux », dans la « passe entre deux ». Dans la liberté du perpétuel déjouement en acte de l’assignation à résidence sous une figure unique du féminin, que l’angoisse masculine se plaît à diffamer et méconnaître sous le nom de « duplicité féminine ». Que cette « passe » puisse rejoindre à l’occasion la passe de la putain,

Grisélidis Réal[1. Grisélidis Réal fut à la fois écrivain et prostituée.] en témoigne qui inventa et vécut dans l’espace intermédiaire entre prostitution et écriture. Badiou se livre ensuite à une analyse magnifique de la crise de la filiation et pointe la profonde dissymétrie avec laquelle elle affecte hommes et femmes. Le capitalisme exerce sa pression et sa violence sur les deux sexes de manière très différenciée. Il accule souvent les hommes à une remarquable immaturité, à l’insignifiance et à l’errance, à l’incapacité à trancher une vie douée de sens, c’est-à-dire en dialogue et contre-don avec les générations passées – ce phénomène étant encore plus sensible dans les milieux populaires. Simultanément, il écrase les petites filles et les jeunes filles sous un impératif accablant de pré-maturation, d’être toujours-déjà des femmes, mûres, efficaces et performantes dans tous les registres, tout en préservant davantage les femmes de la crise de la filiation.

Pour finir, dans un exercice de science-fiction, de philosophie prospective, Badiou évoque, avec un mélange d’humour et d’angoisse, un cauchemar auquel il invite  hommes et femmes à échapper coûte que coûte : un monde où aurait triomphé le féminisme américain dominant et sa terrifiante « femme-un », où tout le pouvoir économique et politique aurait été remis à de glaciales femmes requins, où le Capital tout entier serait en apparence devenu femme. Il souligne qu’un tel scénario serait le plus vibrant échec du « deux » féminin véritable.

Durant un temps, ces femmes-un, ces femmes parfaites pourraient s’accommoder encore des mâles, devenus de divertissants insectes infantiles. Mais pour finir, après avoir congelé un stock suffisant de spermatozoïdes, elles en viendraient sans doute à supprimer physiquement tous les mâles, dernier obstacle au bon fonctionnement de la Machine.

Badiou ne disconvient pas que si « l’éternel féminin » (ou plutôt « l’historique féminin ») prend le visage de Laurence Parisot, il peut, lui aussi, nous conduire sans encombre au désastre. Si la déjouante puissance créatrice féminine éclate en revanche avec une force toujours accrue dans les domaines des arts, des sciences, de la philosophie et du politique, alors c’est… une tout autre affaire. Une affaire de liberté – ce qui suppose bel et bien deux sexes. Notre monde attend avec impatience les nouvelles Louise Bourgeois, Pina Bausch, Simone Weil et Hannah Arendt. Elles sont déjà là. Elles nous arrivent. Et elles savent, avec Deleuze, que le pouvoir est la forme la plus pauvre, la plus triste, la moins désirable, de la puissance..[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00633605_000042. 

Lyon s’insurge contre Dieudonné

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En pleine trêve des confiseurs, à Lyon, capitale mondiale de la quenelle, un commando de jeunes porteurs de kippa a organisé une expédition punitive contre quelques individus s’étant affichés sur le web un bras tendu en oblique vers le bas et la main de l’autre bras posée à plat à hauteur de l’épaule. Renseignements pris, ce geste signale la volonté d’introduire, symboliquement, le  plus loin possible, un objet mou et désagréable dans le fondement d’une personne, voire d’une institution, dont le comportement vous pourrit la vie. Ce geste s’inscrit dans le lexique des modes d’expression non verbaux, à côté du bras d’honneur et du majeur dressé vers le ciel. Leur usage signale à l’interlocuteur le peu d’estime éprouvé envers sa personne en général et, en particulier, aux critiques, même courtoisement formulées, qu’il a pu émettre sur votre comportement.

Je défie quiconque (au moins dans la partie mâle de la population française) d’affirmer que jamais, au grand jamais, il ne s’est laissé aller, un jour où Zeus avait égaré son esprit, à utiliser ce registre de langage présentant l’avantage d’être compris dans toutes les idiomes pratiqués dans  nos contrées, notamment le zyva.
Il serait vain, en effet, d’ignorer que la part reptilienne de notre cerveau exige de montrer quelquefois son existence. Une fois la bête assouvie, on peut, sans dommages, reprendre le cours normal d’une existence, où la pratique de la politesse des Lumières, bien décrite et analysée par Philippe Raynaud[2. La politesse des Lumières, Editions Gallimard.], nous rend fier d’appartenir à la nation qui en a inventé les règles.

Le crime de Dieudonné et de ses comparses, qui a mis hors d’eux les feujs de Lyon et de Villeurbanne[1. Il n’est pas indifférent que la réaction anti-quenelle, modèle Dieudonné, ait fait irruption à Lyon, où même les juifs sont sensibles à l’insulte faite à une spécialité gastronomique locale.], deux communes chères à mon cœur, n’est pas de cracher à longueur de journée sur Israël et les juifs : si l’on devait casser la gueule à tous ceux qui, dans notre pays, se livrent plus ou moins subtilement à cette « passion triste », on cumulerait le travail de Sisyphe avec celui des anonymes Hellènes chargés de remplir le tonneau des Danaïdes.

Dans ce domaine, on aurait du mal à distinguer « l’humoriste révolutionnaire » franco-camerounais » d’universitaires reconnus comme Pascal Boniface ou Bruno Gollnisch, et même de l’idole normalienne Alain Badiou : la différence ne réside que dans l’emballage.

Stigmatiser la vulgarité des propos qu’il tient sur scène (« François, la sens-tu qui se glisse dans ton cul la quenelle… ») serait aussi inopérant que de clouer au pilori Jean-Marie Bigard pour son « lâcher de salopes à la discothèque ». On apprécie, ou pas, mais la liberté d’expression pour les beaufs n’est pas négociable.

Non, le vrai crime contre l’esprit perpétré par Dieudonné est d’avoir, sciemment,  opéré une mise en connexion les parties reptiliennes du cerveau de ses auditeurs avec les couches de l’encéphale humain qui se sont rajoutées au cours de l’évolution de notre espèce. En faisant une quenelle publique, les barmen tabassés du « First » de Lyon, boîte de nuit fréquentée par la jeunesse feuj de la capitale des Gaules[3. Soucieux de conserver sa clientèle, le patron du « First » a décidé la mise à pied immédiate de ces employés facétieux et engagé une procédure de licenciement.] et le jeune Erwan qui s’est retrouvé dans le coffre d’une voiture à Villeurbanne croyaient sincèrement user du droit tacitement reconnu à tout un chacun au pétage de plombs, version ludique.

C’est de l’humour, on vous dit, si on peut même plus rigoler, on est vraiment mal barré… Pendant ce temps-là, chaque « quenelle » affichée sur le web est comptabilisée par Dieudo (SARL) comme une adhésion à un corpus idéologique soigneusement élaboré. Celui-ci propose  une explication du monde et de sa merditude actuelle comme un enchaînement de causes (la toute-puissance des « sionistes »), et d’effets, la perpétuation d’un « système » imposant un prétendu  mensonge historique (Shoah et 11 septembre) et l’asservissement de ceux qui en sont exclus.

Faire une quenelle, par conséquent, ne provoque pas, chez celui qui s’y laisse aller, de carton jaune intérieur délivré par M. Surmoi, puisque ce geste est validé dans la catégorie « opinions », en termes choisis, (« glisser une petite quenelle au fond du fion du sionisme ») par un humoriste plébiscité par les foules. Il fait de vous plus qu’un imbécile plus ou moins imbibé, un révolté qui brave les puissants maîtres du « système ». Rien à voir, donc, avec les gestes réflexes provoqués par la « courte folie » qui saisit, par exemple, l’automobiliste irascible.

Une fois ce constat établi, se pose naturellement la question à un million d’euros : «  que faire ? » On ne peut, bien entendu, cautionner la transgression de la loi commise par les « vengeurs » rhodaniens, même si on peut exhorter les juges à prendre en considération dans leur sentence l’excuse de provocation dont ils auraient été victimes, en tant que juifs. Harceler Dieudonné et sa bande par des mesures administratives s’ajoutant aux condamnations judiciaires qui l’ont déjà frappé ? C’est tomber dans le piège diabolique tendu par un voyou aux institutions démocratiques en en faisant un martyr emblématique, et accroître ainsi son audience. Dieudonné, qui ne paie aucune des amendes qui lui ont été infligées, attend avec gourmandise d’être embastillé.

Ne rien faire, en attendant que la quenelle disparaisse du paysage réel et virtuel comme elle était venue ? Ce serait faire preuve d’une coupable indulgence à l’égard d’un délit caractérisé d’incitation à la haine raciale, même s’il n’est pas perçu comme tel par ceux qui la pratiquent. Si les responsables politiques, de tous bords, sont d’accord, comme ils le disent, sur ce constat, qu’ils en tirent alors les conséquences ! Toute quenelle publiquement affichée devra être considérée comme une profession de foi antisémite, et valoir à ses auteurs les poursuites prévues par la loi. Cela préserverait la dignité des « quenelleurs », à qui serait accordée la « présomption d’intelligence ».

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671407_000001.

Béziers, ville ouverte

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beziers menard FN

Le visiteur arrivant dans le centre-ville de Béziers ne peut qu’être séduit par le cachet architectural. Il est même possible qu’il soit tenté de s’y installer. Avec leur standing haussmannien, les rangées de platanes en plus, les larges allées Paul-Riquet, du nom du bâtisseur du canal du Midi, sont à Béziers ce que les Ramblas sont à Barcelone. Les immeubles bourgeois y ont cet aspect un peu crémeux des décors d’opérette, façades légèrement décaties et charmantes qui rappellent l’âge d’or où l’on pouvait voir des excentriques promener des guépards et des notables sortir des bordels décrits dans un texte de Willy, le mari de Colette. Vision idyllique vite corrigée par celle des commerces désaffectés dont les vitrines empoussiérées jouxtent celles des marchands de kebabs et des magasins de vêtements affichant les mêmes enseignes que partout ailleurs. Le coeur de Béziers se meurt. Cette déchéance mal recouverte d’un vernis Potemkine nourrit depuis longtemps une grogne qui semble enfler à l’approche des municipales de mars.

C’est que la bataille électorale compte un invité surprise : Robert Ménard. Encouragé par son épouse, la journaliste catholique Emmanuelle Duverger, avec laquelle il forme un couple très soudé, soutenu par le Front national, dont il n’est pas membre, mais aussi par Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, l’ancien dirigeant de Reporter sans frontières, ex-journaliste à i-Télé et cofondateur de Boulevard Voltaire, un site internet plutôt droitier, espère bien enlever la mairie à la droite[access capability= »lire_inedits »] (RPR puis UMP) qui la tient depuis dix-huit ans. Un sondage réalisé mi-novembre pour Midi Libre et Sud Radio le crédite de 35% des voix au premier tour, à un point de la liste UMP, mais largement devant le candidat socialiste qui ne récolte que 18% d’intentions de vote. « Oui, il y aura la flamme  du FN sur mes affiches, dit-il, anticipant les remarques désobligeantessur ce compagnonnage. Ça mefera gagner la ville. »

Quoique son abord un brin austère ne témoigne pas d’un goût immodéré pour la fanfreluche, Ménard rêve de voir Béziers retrouver sa superbe d’antan. Enrichie au XIXe siècle par le commerce du vin, la localité héraultaise, 75 000 habitants, est aujourd’hui une banlieue morose et pauvre, une sorte de Détroit post-General Motors ouverte aux quatre vents. Les riches et les classes moyennes supérieures ont déserté le centre, tout en y restant propriétaires, pour des quartiers où le déclin et la désindustrialisation se font un peu moins sentir. La viticulture, qui pissait le vin et remplissait les poches, s’est peu à peu relevée, en misant sur la qualité, de sa longue crise entamée dans les années 1960, mais elle ne suffit plus à faire vivre la région. Alentour, pas d’industries, pas de pôles de recherche, rien qui puisse donner de l’air et du nerf à la ville plombée par un taux de chômage de 15 %. Ah si, il y a bien le Polygone, centre commercial « hors les murs » et surtout « zone franche » : grâce à cette balle fiscale que la municipalité s’est tirée dans le pied, plus de cent boutiques et restaurants, sans oublier les médecins et autres professions libérales, ont migré du centre-ville. Quant aux propositions des candidats pour sortir de la crise – implantation de nouvelles technologies, relance du tourisme, etc. –, elles ressemblent à un catalogue de voeux pieux et de slogans creux.

De toute façon, à Béziers, le déclin économique se conjugue au marasme identitaire et Ménard en a conclu que pour enrayer le premier, il fallait soigner le second. L’inéluctable, ou ce qui se présente comme tel, ne saurait être une fatalité. « Béziers va mal, reconnaît le socialiste Jean-Michel Du Plaa, déjà candidat en 2008, vice-président du Conseil général de l’Hérault, un homme au calme olympien. « Le centre est à l’abandon. Dans le quartier de la cathédrale, 42 % des habitants vivent des minimas sociaux. »

« Une immigration de centre-ville, typique du Midi », observe pour sa part Robert Ménard. On a là les Rmistes du soleil. » Ce sont en effet des familles modestes, voire démunies, pour une bonne part d’origine immigrée  et de confession musulmane, qui se sont installées dans les demeures abandonnées par les Biterrois « de souche ». S’il y a là matière à roman fiévreux sur les rapports de domination et leurs évolutions, il y a surtout matière à politique, car ce « changement de population » passe d’autant moins qu’il ne s’est pas produit à la périphérie, mais dans le cœur historique de la ville. Mortifiée d’avoir perdu son rang social, Béziers redoute de voir disparaître les dernières traces de l’image d’Épinal d’un vivre-ensemble languedocien, fait de vin gai et d’heureuses civilités – qui ressuscite toujours au mois d’août, quand la féria remplit les rues et les gradins des arènes où se déroulent les courses de taureau.

Dans ce climat déprimé, les chances de Ménard sont réelles. « À condition qu’il soit capable de résister à son penchant pour la provocation », considère un proche. Il lui faut aussi justifier, ou faire oublier, la présence dans son équipe de campagne de deux membres du Bloc identitaire et du président du FNJ de l’Hérault, un étudiant dont le goût pour les jolies blondes l’avait « égaré » vers un site faisant par ailleurs l’apologie de Breivik, ce qu’il ignorait, dit-il. Mais son compte Facebook portait la trace de cette visite suspecte. « Pour moi, c’est du passé, assure le jeune homme. Aujourd’hui, je veux faire de la politiquesérieusement. »

Né à Oran, Robert Ménard se sent chez lui à Béziers, où il est arrivé enfant, à l’indépendance de l’Algérie. Son père, qui travailla à la base navale de Mers el-Kébir, a eu sa période OAS – et n’était pas franchement enthousiasmé par le précédent mariage de Robert avec une juive. Le fils a vécu à La Devèze, un quartier populaire construit à la périphérie biterroise pour accueillir les rapatriés. Son programme pour Béziers, décliné en mots clés : insécurité, incivilités, impôts, ghettos, propreté, laïcité. Ménard accuse l’équipe municipale du sénateur-maire UMP Raymond Couderc de clientélisme à large échelle.  Et dénonce les dépenses inutiles, comme cet abribus facturé 66 000 euros, situé face à l’hôtel de ville, une sorte de hutte en fer élevée au rang d’œuvre puisque conçue par un artiste. « C’est cher et c’est horrible », tranche Ménard.

« Si clientéliste signifie proche des gens, alors je suis ultra-clientéliste », réplique le député et adjoint au maire Elie Aboud, l’homme qui conduira la liste de la majorité sortante. Sa priorité, c’est l’emploi : « J’irai chercher les investisseurs avec les dents. » Cardiologue, originaire du Liban, chemise rose et sourire éclatant, Aboud est pourtant bien obligé de s’engager sur le terrain sécuritaire et identitaire balisé par Robert Ménard. « Je suis profondément laïque, d’une laïcité positive, précise-t-il. Je serai intraitable avec le communautarisme, j’ai dit non aux drapeaux étrangers aux cérémonies de mariage en mairie. »

Symbole de la mutation, la multiplication des fameux « kebabs », source inépuisable de vannes chez les « rebeus » en mode drague fauchée et motif croissant d’irritation pour les Biterrois d’avant, électeurs ou non du Front national. Un, deux, trois, quatre, peut-être cinq kebabs le long ou aux abords des allées Paul-Riquet. Un autre encore, dont on annonce l’ouverture prochaine. « Même le McDoest parti, c’est dire… », relève Michel, un entrepreneur trentenaire qui a voté Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 et donnera sa voix à Ménard en mars. Et puis il y a la « rue halal », l’avenue Gambetta, qui relie le bas de Béziers, où se trouve la gare SNCF, à ses hauteurs historiquement plus majestueuses. « Quatreboucheries halal, avenue Gambetta,c’est peut-être un peu trop », ose Claude Zemmour, secrétaire de la section socialiste de Béziers, conseiller régional du Languedoc-Roussillon et greffier à la cour d’appel de Montpellier. Un pied-noir, comme Ménard. Il ne souhaite pas, on s’en doute, la victoire de Robert Ménard en mars. « La ville de Jean Moulin [Biterrois de naissance, ndlr] méritemieux qu’un candidat élu avec lesoutien du Front national », dit-il. Mais passé cette génuflexion obligée, son diagnostic ne diffère quasiment pas de celui du candidat dont il réprouve l’accointance idéologique. « Il y a trois ans, dans le quartier de la  gare, c’était bien, mais là, c’est devenu tentaculaire, c’est l’envahissement – voyez, je ne parle pas d’“invasion” comme le FN. Dans certaines classes du centre, le taux d’écoliers issus de l’immigration est passé de 20 % à 40 %. »

Ces considérations déplaisent à Nordine Abid, fils et petit-fils de harki, sans oublier un grand-oncle maternel enterré à Verdun : « On n’est pas en Union soviétique, la liberté du commerce, ça existe ! » Ex-UMP, Nordine Abid est l’un des probables futurs colistiers de Robert Ménard. Il tient à distinguer les thématiques nationales des « problématiques locales ». Ainsi pense-t-il que la maîtrise des flux migratoires n’est pas un enjeu de la campagne municipale biterroise. « L’essentiel, reprend-il, c’est de faire respecter la loi. » Le candidat Robert Ménard partage bien sûr ce très sage avis, mais il n’en démord pas : l’immigration, qui se poursuit au titre du regroupement familial, amenant chaque année de nouveaux arrivants qui rendent plus difficile l’intégration des vagues précédentes, est l’un des moteurs de son engagement pour Béziers. Ce samedi matin, Ménard, accompagné d’Abid et escorté de deux costauds de son équipe de campagne, est venu « tracter » sur le marché de La Devèze, dans les effluves de paëlla et de couscous. Le voilà qui ressort d’une épicerie dont le patron, justement, l’a « allumé » sur l’immigration. « Je lui ai demandé s’il était pour, et il m’arépondu que non », rapporte Ménard, démonstration faite, pour ainsi dire.  

N’empêche, la dureté de la vie, ici, n’a pas d’origine ou de religion. Christophe et Sandra, parents de six enfants, en savent quelque chose. Elle est mère au foyer, lui ancien agent d’entretien à l’OPAC (Office public d’aménagement et de construction), mais à l’assurance invalidité en raison d’une  maladie cardiovasculaire. « On habitait la barre Capendeguy, à La Devèze, raconte le mari. On est partis il y a cinq ans quand ils l’ont rasée. Nous, on n’a jamais eu de soucis ici. Le FN, c’est pas mes idées, on a besoin de tout le monde pour vivre. » Mimoun, 63 ans, père de cinq enfants, peintre en bâtiment d’origine marocaine, « dans deux ans la retraite », assimile Robert Ménard au Front national et enchaîne : « Le FN, dit-il, exagère avec les Roms et notre communauté [maghrébine], même s’il y a des jeunes qui font des conneries. Chez moi, ça bosse. J’ai un fils artisan dans une entreprise de terrassement et une fille caissière à Géant. »

L’obsession, comme partout ailleurs, c’est le chômage. Magdalena aimerait bien avoir un vrai boulot. Pour l’heure, elle vend des soutiens-gorges sur les marchés, 3 euros l’un, 5 euros les deux. « C’est ma grand-mère qui les achète à une usine. Je n’ai pas de diplôme, comme la plupart des gens à Béziers. Certains sont pistonnés pour travailler à la cantine, à l’hôpital ou pour la mairie. Mon mari a postulé pour nettoyer les rues. Sans succès. » Lydia et ses soeurs, la soixantaine et des poussières, ont quitté La Devèze pour des communes proches de Béziers, mais elles reviennent chaque samedi faire leur marché. Pour les prix et pour l’ambiance, qui leur rappelle un peu l’Algérie d’autrefois, qu’elles ont quittée en 1962, échappant de peu au massacre du 5 juillet à Oran. Elles étaient de Mascara, deux de leurs frères ont appartenu à l’OAS. « Il y en a marre de toute cette politique, de tous ces impôts, de tous ces immigrés, de Taubira qui relâche les récidivistes, se plaint l’une des sœurs. On avait de bonnes relations quand on était ensemble, là-bas. Parfois j’ai la nostalgie de cette époque. »

Sur cette terre de pieds-noirs et d’Arabes, où des enfants de harkis côtoient des descendants de fellaghas et d’activistes de l’OAS, on a parfois l’impression d’assister à la continuation de la guerre d’Algérie par d’autres moyens. C’est peut-être ça aussi, le fond des choses, à Béziers.

 

Les paraboles, tout un symbole…

« Honnêtement, je ne peux pas dire que Béziers est une ville dangereuse, réfléchit à haute voix un Biterrois. Il y a bien sûr les bagarres qui parfois finissent mal, mais généralement elles opposent des groupes bien définis. » Et pourtant, il affirme se sentir en « insécurité ». Et il n’est pas le seul. Tôt le soir, le centre-ville se vide. Les automobilistes, les femmes surtout, évitent alors de garer leur voiture dans le parking souterrain proche des allées Paul-Riquet. On n’a pas souvenir de viols qui s’y seraient produits et les vols à l’arraché y sont, paraît-il, peu fréquents. « À Béziers, l’insécurité, c’est peut-être un sentiment avant tout, mais l’imaginaire fait aussi partiedu réel », affirme Robert Ménard, qui projette d’armer les policiers municipaux et de faire passer leurs effectifs de 40 à 80. Ces pandores équipés d’armes à feu patrouilleraient après 23 heures, la limite horaire qui sonne aujourd’hui la fin du service. À cette insécurité qui monte à la tombée de la nuit, s’ajoute l’« insécurité culturelle », pointée par Patrick  Buisson autant que par la Gauche populaire, qui naît de la concurrence des « normes identitaires ». Les kebabs du centre de Béziers, mais aussi les antennes paraboliques déployées aux fenêtres et sur les toits, dont Robert Ménard exigera qu’elles soient ôtées s’il est élu maire, participent de cette insécurité culturelle aux yeux de ces Biterrois, qui « ne reconnaissent plus [leur] ville ». Les incivilités forment le troisième cercle de l’insécurité, le plus tangible : les jeunes qui « crachent par terre » ; la vendeuse de la boulangerie qui ne dit pas « merci » ni même « au revoir » à la cliente ; les « gamins » qui parlent fort et ne cèdent pas leur siège à plus âgé qu’eux dans le bus reliant Béziers au bord de mer, un phénomène particulièrement pénible l’été, de l’avis d’adultes qui n’osent faire une remontrance de peur de s’en prendre une. Samedi 12 octobre, le pédopsychiatre Aldo Naouri, qui pâtit ou bénéficie, c’est selon, d’une réputation de « réac », donnait une conférence dans le beau théâtre municipal à l’italienne. Le thème en était « L’éducation précoce ». Sachez dire « non » à vos enfants qui vous martyrisent, professait-il en substance aux parents venus l’écouter. C’est promis ![/access]

*Photo : Bernard Rivière. Béziers.

Antiracisme : les infortunes de la morale

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Le racisme est-il une opinion ? On s’est beaucoup agité cet automne, ce qui a participé au réveil de la bête monstrueuse ensommeillée. Mais les prescripteurs d’opinion ont tous glissé sur la même peau de banane.La véhémente dénonciation des uns est mal placée car trop convenue. La fausse naïveté des autres est aussi la énième reprise d’une pièce trop jouée.

En réalité, le théâtre médiatico-politique donne, de manière répétitive, la représentation d’une scène bien connue que notre imaginaire hérite du moyen âge  tardif ou de la Renaissance : le fou du roi, ou le bouffon, qui peut dire au souverain ce qu’il veut, en présence de la cour et en toute impunité. Il se targue de proclamer ce que tous pensent tout bas mais que le protocole guindé et la bienséance leur interdisent de dire tout haut. Telle liberté réclame nécessairement rançon : le bouffon la paie par son apparence contrefaite et le ridicule de l’accoutrement dont on l’affuble ; ainsi on l’écoute, on relaie son propos en en faisant des gorges chaudes, mais il est trop repérable et par là même infréquentable. La simplicité naïve revendiquée cautionnée tacitement par le peuple : toute ressemblance avec un humoriste sévissant dans certain théâtre des quartiers nord de Paris et dont la scène s’étend maintenant au palais de justice où il est désormais abonné, serait fortuite.

En face, la gauche a aussi lu son texte, drapée dans la toge de la dignité morale moralisante. Et comme la droite n’a jamais pensé à embaucher des costumiers pour son vestiaire, elle a loué ce même smoking moral. Les arguments, toujours les mêmes, sont rebattus : «au XXIe siècle, on ne peut plus dire ça». Oui précisément, «on ne peut plus». «On ne peut plus» car au fond «on ne peut pas», on n’aurait jamais dû pouvoir le dire, mais sans doute pas pour les raisons qu’on imagine. En effet, l’inconvénient de ce scénario où chacun joue le rôle écrit pour lui, est de placer la réflexion sur le seul terrain moral. Se mettre d’emblée sur le terrain moral revient précisément à faire de ce sujet une matière d’opinion, une matière à options dans le cursus de la conscience à l’inaliénable liberté. Or le sujet n’est pas moral, il est —attention au gros mot — «dogmatique».

On souffrira, au moins le temps de ces lignes, de suivre la pensée d’un catholique sur ce sujet (ledit catho ne se prévalant d’aucune autre autorité que celle de sa raison). L’institution vénérable à laquelle il appartient passe pour lente et inerte : la polémique de la banane étant retombée, il est parfaitement temps pour lui de commencer à réfléchir.

La morale est une belle peau de banane, il faut vraiment être naïf pour y croire encore : l’injonction ne fait plus peur à personne, l’homme postmoderne, même citoyen, est trop jaloux de son autonomie pour supporter volontairement l’hétéronomie d’une morale lorsque cette dernière n’apparaît que comme l’opinion d’un autre. Une seule personne eut une réaction juste : Mme Taubira, qui garda le silence sur les attaques dont elle fit l’objet. «On ne discute pas avec une brouette, on la pousse». Il est dommage qu’elle ait rompu ce silence au bout d’une dizaine de jours, car en répondant personnellement, elle cautionna la teneur morale du débat.

Dire que le sujet est dogmatique, c’est dire qu’il ressortit à un acte de foi, avec les médiations de la raison qui soutient cette foi. L’objet de la foi est toujours Dieu, et sur ce sujet, la catégorie de la raison qui explicite cette foi est la création : Dieu créateur de l’univers, et plus spécifiquement ici de l’homme, qui seul revêt cette dignité d’être créé «à l’image et ressemblance» de son Créateur. Cet acte de foi indique au croyant que tous les hommes ont égale dignité devant Dieu, qui ne fait pas acception de personnes, mais qui considère chacun et tout le genre humain dans son unité. Ce qui nous différencie n’altère pas cette unité fondamentale de l’humanité qui est inscrite à la racine du projet créateur de Dieu. Ce fait n’est pas contingent, il ne dépend pas de l’homme, de son progrès, de son histoire, mais il nous précède, et nous détermine, et en ce sens la raison ne peut pas complètement l’atteindre. Nous avons la liberté de refuser Dieu, nous avons la liberté d’ignorer tel ou tel élément de la foi des chrétiens, l’amour de Dieu n’en demeure pas moins irréversible. Mais ce faisant, l’homme perd un fondement extrinsèque à cet appel à la fraternité et à l’égalité qu’il sent au fond de lui, et que signalent les protestations véhémentes à l’occasion d’une manifestation de racisme. L’homme sans Dieu n’a plus qu’une autoréférence humaine pour asseoir son propos. Et on retombe dans la morale, dans l’opinion : si nous sommes tous égaux, la mienne vaut comme la tienne… mais c’est oublier de qui nous tenons cette égalité.

«Et Dieu se fit petit enfant» : Noël souligne et révèle cette dignité de l’homme, qui apprend qu’il est tellement à l’image et ressemblance de Dieu que, avant qu’il soit lui-même divinisé par Dieu, Dieu lui ouvre la voie en s’humanisant. Les chrétiens l’ont de tout temps bien compris, qui n’ont jamais hésité à donner à Jésus les traits de leurs contemporains : à côté des nativité en clair-obscur de Georges de la Tour, il y a des scènes de crèche chinoise, africaine, andine, généralement plus intéressantes que l’imagerie sulpicienne.

«Le dogme contre la morale» : dit comme ça, le slogan a l’air iconoclaste, mais il touche, je crois, à cette question du racisme. On peut par contre se demander quel fondement extrinsèque on pourrait trouver si on ne prend pas un élément de la Révélation. Toute pétition de principe anthropologique prenant pour objet l’homme seul, tout «acte de foi en l’homme» me semble dangereusement grevé et ne pouvoir servir que de palliatif temporaire. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le racisme surgisse là où la «nation» a été abandonnée, elle qui pouvait faire figure de «transcendance horizontale» non en ouvrant l’existence de l’homme à un au-delà divin mais en élargissant l’horizon relationnel et historique du citoyen à une entité symbolique.

Faut-il pour autant se taire ? Non bien sûr, il faut répondre. Mais la réponse, pour être juste, ne doit pas être personnelle. Elle doit être, au minimum, institutionnelle, et émaner de la justice. Mais comment justifier la justice et ce que la loi dit contre le racisme ? Finalement, les lois Toubon & cie ne sont que moments de l’histoire canonisés par la République, ils restent humains : encore une fois le risque de l’intrincécisme. Le mot «dogme» fait peur, et c’est bien dommage. La «loi naturelle», qui pourrait être utile ici puisqu’elle fait appel à ce que tout homme doit pouvoir constater en dehors d’une quelconque Révélation, a aussi mauvaise presse, et c’est aussi dommage. Ne reste donc que la morale, trop humaine, trop fragile… Il va pourtant bien falloir trouver quelque chose qui parle à tous, sinon, ce sera la même peau de banane pour tous !

 

*Photo ;  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000028.

Barrès, pile et face

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maurice barres billot

Il y a quelques semaines, sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) », Alain Finkielkraut était virulemment pris à partie par Abdel Raouf Dafri, scénariste de cinéma et de télévision (Mesrine, Un Prophète, etc.). Séquence navrante, diffusée partout sur Internet, sans que personne n’ait songé à relever les étranges motivations de l’intéressé.

En effet, ce qui semble avoir échauffé le sang de Dafri, dans le livre de Finkielkraut, c’est que Maurice Barrès y soit cité.  Il faut croire que Finkielkraut n’avait pas le droit. C’est interdit.[access capability= »lire_inedits »] Le fait que Barrès ait occupé la place qu’on sait dans la littérature et la vie des idées, le fait qu’il ait infiniment compté pour la formation intellectuelle d’une génération entière d’écrivains français, le fait, tout simplement, qu’il soit difficile, sans lui, d’analyser des phénomènes comme le nationalisme et le boulangisme, ou simplement de comprendre l’histoire de la Troisième République, tout ceci manifestement était secondaire pour Dafri, dont on ne parierait du reste pas qu’il l’ait lu. Aussi, lecteur, toi qui, par curiosité, as ouvert un jour Colette Baudoche ou Les Déracinés, et qui as le malheur d’en faire l’aveu, tu sais ce qui t’attend ! Le pilori est là, tout prêt.

Ayons donc une pensée pour le pauvre Antoine Billot (nom prédestiné !), économiste de renom, écrivain distingué, qui non seulement lit Barrès mais lui consacre un livre entier, dans la collection « L’Un et l’autre » où il a souvent publié. À la fois roman biographique, hommage et essai, Barrès ou la volupté des larmes retrace la vie de l’écrivain depuis l’enfance en Lorraine jusqu’aux couloirs de la Chambre en passant par l’affaire

Dreyfus, les joutes avec Maurras, la littérature, Anna de Noailles et l’Académie. Dans un style magnifique (longues phrases coulantes, vocabulaire choisi), il scrute l’homme public et intime, cherche le Barrès qui doute derrière son masque, montre Barrès le fils et Barrès l’amant, sur fond  de turbulences politiques, du souvenir de 1870 et de scandale de Panama. Billot s’attarde aussi sur certains mots associés à la pensée barrésienne, qui la rendent aujourd’hui si sulfureuse : le nationalisme, par exemple, qui, dit-il, était d’abord chez Barrès une « invitation au voyage dans la mémoire d’une nation, à écouter ce que ses morts ont à dire ». Regard littéraire, subtil, qui ne changera évidemment rien à la réputation exécrable de l’intéressé. Mais on devine que sur ce point,

Billot ne se fait pas d’illusions. Il est beaucoup question de Barrès aussi dans l’essai d’Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme. Ce titre tonitruant fait un peu peur ; l’auteur l’adoucit dès l’incipit en reconnaissant qu’« il n’y a pas eu qu’une seule naissance du fascisme, car il n’a pas existé qu’un seul fascisme ». Eisenzweig poursuit ici la réflexion entamée en 1999 à propos des sympathies terroristes des littérateurs de 1890 (Mallarmé, Paul Adam, Pierre Quillard, etc.), et développée ensuite dans son ouvrage Fictions de l’anarchisme : son idée, c’est que l’évolution politique des écrivains fin-de-siècle procède de causes principalement littéraires, et qu’elle reflète « la crise fin de siècle du privilège narratif, la rupture du lien que le réalisme romanesque avait jusqu’alors posé comme indépassable entre récit et vérité ». Après avoir traité, dans ce logiciel, les symbolistes anarchisants, Eisenzweig y mouline le nationalisme barrésien en cherchant des connexions entre sa littérature (analyse serrée des Déracinés) et ses idées (le basculement dans l’antidreyfusisme).

Si Barrès fut ce qu’il fut, n’est-ce pas avant tout parce qu’il fut écrivain ? Et si, au lieu de chercher dans ses romans le reflet de ses idées, on cherchait dans ses idées la conséquence de ses choix de romancier ? Analyse subtile, impossible à résumer ici, d’autant plus passionnante que l’auteur l’expose sans longueurs ni charabia. Barrès, du reste, n’est que l’un des sujets du livre, avec Bernard Lazare et Octave Mirbeau. En résultent trois essais captivants, qui jettent un pont entre la critique littéraire et l’histoire des idées. On enverrait bien ce livre à Dafri, de même que celui de Billot, si l’on ne craignait qu’il se plaigne, en les lisant, d’y trouver deux éléments incomestibles : un amour scrupuleux des textes, et une pensée.[/access]

 

Barrès ou la volupté des larmes, d’Antoine Billot (Gallimard).

Naissance littéraire du fascisme, d’Uri Eisenzweig (Seuil).

*Image : wikicommons.

« Les censeurs ont en partie atteint leur but »

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daniel-leconte-portrait

Elisabeth Levy. Je le redis ici, des fois qu’on continuerait à te chercher noise : tu n’as pas signé le Manifeste des 343 salauds et je te réitère mes excuses pour avoir, dans le feu d’une conversation amicale, pris ton amusement pour un acquiescement. Mais finalement, je ne sais même pas pourquoi tu as refusé d’être un « salaud ». Alors profitons de ce malentendu pour tirer notre désaccord au clair.

Daniel Leconte.D’abord, je signe rarement des pétitions et, quand je le fais, je choisis ce que je signe en fonction de mes convictions. Celle-là n’en est pas une, en tout cas dans cette période, ce n’est pas une priorité pour moi. Quand bien même, d’ailleurs, cela l’aurait été, je ne l’aurais pas signée parce que je ne suis pas d’accord.[access capability= »lire_inedits »] D’abord sur la question du « Manifeste des 343 salauds » : je reconnais que c’est spectaculaire pour attirer l’attention et titiller vos adversaires idéologiques mais c’est anachronique, inutilement provoquant donc contre-productif. Ensuite, et surtout, sur le titre : « Touche pas à ma pute ». J’entends bien là encore que  votre façon de surfer sur les souvenirs de la génération « Touche pas à mon pote » pour, au fond, viser les mêmes cibles. Mais pour le plaisir d’un bon mot, on ne sacrifie pas le sens. 343 mecs qui disent « Touche pas à ma pute », c’est au mieux un langage de « client », au pire un langage de maquereau. Je ne suis ni l’un ni l’autre. Pour résumer donc, je persiste et ne signe toujours pas…

Oublions ce titre qui t’a déplu (et dont je persiste à dire qu’il n’était pas plus possessif et  moins empathique que « touche pas à mon pote »). Mais ce qui a rendu dingue beaucoup de gens, c’est la position que nous défendons sur le fond. Or, tu m’as raconté que, dans tes années gauchistes, tu avais participé à des joyeux mouvements de défense des prostituées. Aujourd’hui, même Serge July nous tombe dessus. Que s’est-il passé ?

Je ne me souviens pas t’avoir dit que j’ai participé à ce mouvement. Je t’ai dit que Libération, où je travaillais à l’époque, avait soutenu les prostituées victimes de contraventions pour racolage sur la voie publique, si ma mémoire est fidèle. C’était une manière de souligner que les anciens gauchistes qui flirtent aujourd’hui avec les ligues de vertu, et même les anciennes féministes, devraient eux aussi montrer un peu plus de retenue et se souvenir que, dans ces années-là, ils militaient contre l’ordre moral. Se souvenir aussi qu’ils allaient assez loin au nom de la libération sexuelle. Cela mérite au minimum une petite autocritique avant de montrer les dents.

J’ai été sidérée par l’ampleur et la violence des invectives, donc par le faible niveau d’argumentation. Tu as souvent été toi-même au centre de polémiques de la même eau, avec tes films sur les banlieues, l’antisémitisme ou le complotisme. Es-tu devenu plus prudent dans tes interventions publiques ? Y-a-t-il des sujets dont tu ne t’approcheras plus ?

J’ai été aussi surpris par le volume (dans les deux sens du terme) des réactions. Mais je te le répète : vous avez fait des amalgames et même des fautes de sens qui ont contribué à cette montée aux extrêmes verbale. Les affaires dont tu parles et qui me concernaient directement sont très différentes. Elles ne relèvent pas de la même chose. En l’occurrence, il ne s’agissait pas d’une réplique brutale à l’affirmation d’une opinion, comme dans le cas de votre pétition, mais de déni du réel de la part de mes contradicteurs. Opinion contre opinion, on peut regretter les invectives, mais au moins sait-on à l’avance qu’on a de grandes chances d’en essuyer quelques-unes. Et après tout, la polémique et une certaine dose d’agressivité font aussi partie du débat contradictoire. Zapper le réel me paraît beaucoup plus grave. En effet, face à certaines réalités qui contredisent leur idéologie rudimentaire, des journalistes militants prétendent nous empêcher de regarder le monde tel qu’il est.

Et quand ils ne peuvent pas le faire, ils flinguent, à l’ancienne, en reprenant les vieux procédés « staliniens » : déformer les propos et salir les personnes pour faire écran au réel. Par expérience, j’ai donc toujours essayé de traiter ces questions de façon prudente et documentée. Mais j’ai constaté qu’aujourd’hui, cela ne change rien : ni les faits, ni les chiffres, ni les preuves ne sont pris en compte. Alors oui, je reconnais que les censeurs ont en partie atteint leur but. Certains journalistes, dont je fais partie, y regardent maintenant à deux fois avant de se lancer dans le traitement de certains sujets sensibles. S’ils passent outre, au mieux ils sont sous surveillance, au pire ils ont de moins en moins d’espaces de liberté pour exprimer leurs points de vue. Le procédé est insidieux : la peur d’être rendu inaudible par le battage médiatico-militant peut conduire à une forme d’autocensure. Le danger, c’est un recul du droit à l’information, donc de la liberté d’expression et du pluralisme. Combien de temps cela va-t-il durer ? Je n’en sais rien. Aussi longtemps en tout cas que les esprits libres n’auront pas repris le dessus dans le monde médiatique.[/access]

*Photo: WENN/SIPA. SIPAUSA31065669_000002.

Paris vu par…

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paris cossery 68

1. Faire l’amour avec l’Histoire.

Le charme de Paris des années soixante, il est aisé de le retrouver : il suffit de se procurer le film Paris, un DVD entièrement restauré, réalisé en 1965 par une brochette de cinéastes – Chabrol, Douchet, Godard, Pollet, Rohmer, Rouch – au mieux de leur forme. Est-ce ce film qui me donna l’envie de m’installer à Paris pour y terminer ma thèse sur Mélanie Klein ? Ou une passion amoureuse qui s’achevait à Lausanne dans une ambiance crépusculaire… comme celle du film de Kazan La Fièvre dans le sang ? C’était une époque où le cinéma déterminait encore nos existences. Et nous aspirions à ce qu’elles ressemblent à un film, si possible de la Nouvelle Vague.[access capability= »lire_inedits »] Paris donnait alors le ton. Les Cahiers du Cinéma étaient notre Bible.

J’avais un peu plus de vingt ans et je me vois encore dans le couloir d’un immeuble moderne, 19, rue Monsieur, dans le 7e arrondissement. J’avais rendez-vous avec le philosophe Kostas Axelos qui dirigeait alors la revue Arguments. Il pleuvait. Je l’attendais dans le hall lorsque la gardienne, inquiète, me pria de décamper. Le nom de Monsieur Axelos, un philosophe de surcroît, la mit en confiance. Je saisis l’occasion pour lui demander s’il n’y avait pas un studio libre dans l’immeuble. Cela tombait bien… il y en avait un qui venait de se libérer. Elle me le fit visiter. Je décidai aussitôt de m’y installer. Et c’est ainsi que grâce à Axelos, j’eus droit chaque matin à des entretiens sur Husserl et Heidegger. Et chaque soir à des conversations animées sur le cinéma avec Jean Duvignaud, Pierre Fougeyrollas et Edgar Morin.

C’était en 1968. Paris était en ébullition. Le 7e arrondissement, comme toujours, était préservé. Bientôt, j’allais être engagé dans un journal qui jouissait alors d’un immense prestige, Le Monde, et découvrir ces quartiers décrits trois ans plus tôt par les cinéastes les plus représentatifs de la Nouvelle Vague. Leur Paris serait le mien. Et même si certains, comme Chabrol, ont aujourd’hui gagné des contrées plus lointaines que La Muette et que d’autres, comme Godard, sont retournés en Suisse, je n’ai plus bougé de Saint-Germain-des-Prés, complétant ma géographie intime avec la piscine Deligny où je partageais la cabine 41 avec mon ami Gabriel Matzneff.

J’étais verni : pas de crise, pas de chômage, une vie intellectuelle intense… et, chaque jour, sur les boulevards, des manifestations qui me distrayaient plus qu’elles ne me mobilisaient. Après tout ce que j’avais vécu pendant la guerre d’Algérie, les révolutionnaires en peau de lapin ne me semblaient pas très sérieux : chacun aspirait à tenir un rôle dans une pièce qui s’effilochait de jour en jour. Mais si la vitalité d’une métropole se mesure à l’intensité des drames qui s’y jouent, Paris était sans conteste parmi les mieux loties : on y faisait quotidiennement l’amour avec l’Histoire dans le fol espoir d’accoucher d’une Révolution. J’étais persuadé que toute forme d’engagement politique extrême n’était qu’une manière, tout comme l’érudition, de fuir loin, le plus loin possible, de sa propre vie. J’en eus alors la confirmation.

2. Un intermittent de l’existence.

Les vibrations de Paris, je les ai partagées avec Pierre Lamalattie dans son roman : Précipitation en milieu acide (L’Éditeur). On n’y fait plus l’amour avec l’Histoire : elle s’est totalement désintégrée. Chacun considère que sa vie est une foutaise assez décousue, une mayonnaise qui ne prend pas, une liste de choses à faire, un désenchantement perpétuel. On ne possède plus rien de valable, ni la poésie du monde, ni même sa propre puissance. On se dissout dans un quotidien menaçant. On est réduit à n’être plus qu’un intermittent de l’existence. Pierre Lamalattie formule cela sans acrimonie, avec une forme de détachement résigné qui force le rire : c’est donc cela vivre à Paris aujourd’hui. Mais, parfois, le narrateur s’échappe grâce à une cantate de Bach qu’il écoute dans sa voiture la nuit. Il éprouve alors un petit délire très jouissif à l’idée de s’affranchir de tout et de devenir, à défaut d’un dieu, un « existant ». J’ai rarement lu d’aussi belles descriptions de Paris la nuit que dans ce roman. Le sublime et l’ordinaire se répondent avec une grâce inouïe.

3. La résurrection d’Albert Cossery.

Ce qui se passe dans la tête d’un jeune Tunisien persuadé que le monde est un vaste échiquier sans frontières, qu’il a vocation à être un renégat et qui vit avec l’idée sournoise et obsédante de l’exil, je l’ai un peu mieux compris en lisant le récit de Bakir Zied On n’est jamais mieux que chez les autres (Encre d’Orient). Ce flâneur désabusé,  fanatique de la modération et sarcastique face aux révolutions arabes, appartient à la même espèce qu’Albert Cossery.

D’ailleurs, à peine arrivé à Saint-Germain-des-Prés après des tribulations picaresques, il se rend à l’hôtel de la Louisiane où Cossery a vécu plus de soixante ans dans la même chambre, enterrant tous ses amis, d’Albert Camus à Lawrence Durrell, sans oublier bien sûr Henry Miller. Son secret ? Se lever tous les jours à midi, démentant ainsi la sagesse populaire qui veut que la vie appartienne à ceux qui se lèvent tôt. Il n’était pas venu en France pour travailler ; Bakir Zied non plus.

En revanche, dealer de la littérature ne lui fait pas peur, même dans les conditions les plus ingrates. Et, si possible, devenir un écrivain de la trempe de Cossery. Il en prend le chemin. Parions qu’il s’installera, lui aussi, un jour dans une chambre de la Louisiane. Peut-être laissera-t-il alors comme testament en songeant à sa jeunesse les mots suivants : « Je meurs en adorant la liberté, en aimant les femmes, en ne haïssant point les hommes et en détestant les dictatures. Dans la vie, le plus important est de finir en beauté. » Cette éventualité raisonnablement improbable, conclut Bakir Zied, est le seul moyen pour lui de se réconcilier avec la grande Faucheuse. Cossery, lui, restait insaisissable et semblait l’avoir vaincue.

4. Ludwig Hohl et les « âmes brisées » de Paris.

Paris, 1926. Un jeune écrivain suisse-allemand, Ludwig Hohl, s’installe à Paris pour une année. Il choisit délibérément la bohème contre la gloire et vomit la pacotille. Il n’a pas un sou. Ce fils de pasteur a été expulsé de son école pour avoir sanctifié Nietzsche et tiré des coups de revolver par la fenêtre. Sa cible était Dieu. Aux policiers qui lui demandaient s’il croyait l’avoir atteint, il répondra : « Oui, je crois. Un petit peu. Les pieds. » Cet écrivain ombrageux s’installera à Genève dans une cave. Il n’en sortira plus, en dépit de la gloire que lui vaudra son livre le plus connu : Ascension. Il laissera des milliers de notes encore inédites. Ludwig Hohl : un écrivain à découvrir.

C’est ce qu’ont bien compris les éditions Attila qui publient Paris 1926, le journal du jeune Ludwig Hohl censé lui servir de matière brute pour un roman qui ne verra jamais le jour parce que Hohl, sans doute avec raison, avait compris que la forme romanesque était devenue obsolète.

Dans son Manifeste incertain 2, (Noir sur Blanc), Frédéric Pajak, dessinateur et graphiste suisse, s’est également passionné pour Hohl, le suivant dans sa découverte des vingt arrondissements de la capitale qu’il sillonne jusqu’au petit matin, s’enivrant dans les cafés. Hohl déteste les touristes, les Suisses en particulier. « Salauds de Suisses », répète-t-il. Des messieurs si bien habillés qui se comportent comme les maîtres des lieux et qui dépensent sans compter. « Pauvre France, soupire-t-il, elle ressemble à un corps vivant en train de se faire dévorer par des milliers de vers. » Lui se compare à un immigré et a une prédilection pour les plus démunis. Il manifeste un sens aigu de l’observation. Dans un café, il voit entrer « une femme très âgée, mais pas encore morte, le visage tremblant de passion venimeuse ». De quoi vivent tous ces miséreux qu’il croise ?, se demande-t-il. Réponse : de leur effondrement imminent.[/access]

 

*Photo : Mourir à trente ans.

Gallienne a-t-il inventé le gay-friendly réac?

guillaume gallienne

En cette fin d’année, avec près de deux millions d’entrées glanées en quatre semaines d’exploitation, le film autobiographique de Guillaume Gallienne, Guillaume et les garçons à table! marche sur les pas du phénomène Intouchables. C’est l’histoire d’« un garçon qui doit assumer son hétérosexualité dans une famille qui a décrété qu’il était homosexuel » : par ce résumé final, le fils de bonne famille annonce à sa mère incrédule qu’il va se marier. Cette comédie dramatique doit son succès à la simplicité de son humour et au traitement d’une question sociale de fond. Par une alternance de séquences de ralentis musicales et de rythme soutenu, un humour burlesque et le diagnostic sans concession d’un tabou familial, Gallienne aborde en effet l’identité sexuelle adolescente sans fard.

Dès sa présentation au dernier festival de Cannes, le film a rencontré un franc succès critique. Gallienne jouit du label Comédie-française. Il est primé à Deauville, à Angoulême et il fait l’objet de la bienveillance de la critique gay-friendly. Laquelle, sans se méfier, voit d’un bon œil un film qui parle des questions de genre. Non sans acrobatie, Les Inrocks décryptent alors dans l’histoire de ce coming-out hétéro un « miroir subtil et impitoyable à l’homophobie, à son ridicule et à sa bêtise. »

Encore plus troublant, Valeurs actuelles a fait mention du succès de Guillaume Gallienne. Lequel a eu les honneurs des colonnes du Figaro magazine«Je parle de la différence et du besoin qu’on a d’étiqueter les gens. Après Mai 68, comme les tabous sexuels avaient sauté, quand un gamin comme moi n’aimait pas le sport ou la bagarre, on disait: “Bah, il est pédé, quoi!” C’était presque un signe d’ouverture.» Suspect non?
En effet, le réalisateur-acteur explique, en voix off tout au long du film, avoir vécu sa féminité qui l’a accompagné dès le plus jeune âge comme un trouble psychologique. Ce petit tardillon d’une fratrie devait être la fille tant attendue. Face à une mère omniprésente et des frères aussi absents que leur père, Guillaume s’enferme avec un certain talent dans un rôle de fille, autant pour se distinguer de ses frères que pour ressembler à sa mère. Ses tantes et sa mère, grandes bourgeoises vivant au milieu du personnel et des tableaux abstraits n’y voient aucun problème. Bien au contraire, elles le poussent à enfin-assumer-sa-sexualité. Le jeune homme finit par étouffer dans ce carcan et sort avec peine de cette destinée transgenre. Après une dépression -« vous vous aimez donc si peu?« lui demande son psychiatre- il tombe amoureux au cours d’un dîner de filles…
Morale de l’histoire, on peut être un homme sensible et heureux sans être un homo refoulé.

Comme on pouvait s’y attendre, certains critiques, embarrassés par le happy end de Guillaume Gallienne ont été agacé par une telle liberté de ton. Julien Kojfer,  blogueur autoproclamé docteur ès cinéma (sic), repris par  le site du Nouvel Obs et slate.fr, a dénoncé très justement un nouveau genre cinématographique, le « gay-friendly pour les réactionnaires » ou l’histoire d’un jeune homme contraint de « maîtriser le cheval pour maîtriser son sexe et devenir enfin un homme !« (…) »Face à un univers gay dépeint comme le septième cercle de l’enfer – ses seuls représentants dans le film sont trois arabes de banlieue agressifs adeptes des gang bangs et un étalon obsédé par la propreté et sa musculature grotesquement saillante – la femme révélatrice de l’hétérosexualité est filmée comme un ange salvateur qui vient libérer notre héros de ses abjects tourments.(…) Dans la France post-manif pour tous, pas étonnant donc que le film fasse un carton.  »

Et le critique de conclure: « Mais si chacun doit rester à sa place, les grands acteurs ne feraient-ils pas mieux de rester devant la caméra ? » C’est vrai après tout, peut-on autoriser un réac à filmer ?

Le changement a assez duré!

changement bernard charbonneau

« Le progrès, il faut y croire pour le voir », décrète Électricité de France sur d’immenses affiches promotionnelles qu’illustre une photographie du pont de Londres illuminé. Le ton est donné : EDF, fleuron de notre industrie, s’autoproclame « producteur de progrès depuis toujours dans l’histoire des Français ». Nos esprits enfiévrés par la fée Électricité restent cois et s’interrogent : l’innovation n’a-t-elle vraiment que du bon, malgré les ravages de l’industrie sur l’environnement ?

En soi, la question est déjà suspecte : dans un monde qui glorifie l’union de la science et de la technique au service de la croissance économique, pourquoi regarder derrière soi ?[access capability= »lire_inedits »] Avec la bénédiction des Verts, confits dans une critique cosmétique de la société industrielle[1. À l’opposé des Verts médiatiques, certains petits groupes issus de l’ultragauche ou de la mouvance décroissante font preuve d’une remarquable cohérence idéologique. Songeons par exemple au collectif grenoblois Pièces et Main-d’oeuvre et au groupe Oblomoff, dignes émules antimodernes de Charbonneau.], le mariage est désormais pour tous, à l’instar des poulets élevés en batterie et des yaourts épaissis, offerts contre espèces sonnantes à qui voudra bien tester ses défenses immunitaires. Demain, PMA et GPA suivront. En 2017 ou 2022, qui osera encore s’opposer à l’enfant pour tous, au risque de passer pour un fieffé réac ?

Il est pourtant des hommes qui disent non. Bernard Charbonneau (1910-1986) fut de ces objecteurs de progrès qui hantent encore nos bibliothèques. Son essai inédit, Le Changement, illumine ce triste automne de ses fulgurances éblouissantes. Le verdict se veut sans appel : le fantasme de la croissance permanente suppose que la production puisse croître à l’infini dans un monde fini. « La destruction de la nature ne peut se poursuivre que si on la suppose immuable », avance Charbonneau avec la lucidité du dernier homme. Compagnon de route de Jacques Ellul, ce précurseur de la décroissance, proche de la revue Esprit dans les années 1930, nous administre une authentique leçon de choses.

Au siècle de Verdun et d’Hiroshima, la révolution que vécurent les campagnes françaises, passée sous silence, n’en fut pas moins réelle. À la Libération, la technique devint l’instrument de l’État planificateur. Quoiqu’il rechignât parfois à suivre le mouvement, le pays réel dut céder aux diktats modernisateurs du pouvoir. Pour le plus grand bonheur de l’industrie des loisirs, l’union de la production et de la consommation de masse était scellée. L’ordre et le progrès, glorifiait un De Gaulle qui « a suivi l’Intendance », ironise Charbonneau.

Jusqu’en 1945, le clivage « villes-campagnes, société industrielle-société traditionnelle » fracturait la société française bien plus profondément que la lutte des classes, soutient-il dans son chef d’œuvre Le Jardin de Babylone (1969). Au cours du long Moyen Âge qui précéda les Trente Glorieuses, avant que l’agriculture intensive, les déchets industriels et l’exode rural ne désertifient nos campagnes, subsistaient en effet deux rapports antagoniques au temps, à l’espace, et à la pensée. Progressistes des villes, conservateurs des champs ? À quelques nuances près, l’historien André Siegfried ne disait pas autre chose lorsqu’il corrélait l’orientation du vote à la matière géologique du sol. « Prolétaire par certains aspects de son niveau de vie, mais riche de certains biens qui manquent au bourgeois des villes, [le paysan] est toujours conservateur : qu’il vote monarchiste, radical ou communiste »[2. Le Jardin de Babylone, Bernard Charbonneau, 1969 (rééd. Champ libre).]. Avec leurs pesanteurs et leurs grâces, des pans entiers de la société traditionnelle survécurent aux premières lueurs du XXe siècle, par l’alliance objective de la droite cléricale et de la France des petits propriétaires ruraux. Las ! La guerre totale et l’extension du marché inoculèrent la maladie du Progrès permanent aux campagnes qui n’en demandaient pas tant.

À la décharge des optimistes invétérés qui régissent nos vies mécanisées, l’avenir de l’humanité est devenu littéralement inconcevable. Comment affronter la vision d’un monde défiguré par la fonte des calottes glaciaires, la révolution climatique et l’épuisement complet des ressources ? Malgré leur probabilité croissante, ces phénomènes « supraliminaires », comme les nommait Günther Anders, dépassent nos capacités d’imagination. À postuler sans hésitation que la prospérité économique engendrait un homme nouveau libéré des chaînes de la servitude et des mauvaises passions, on a forgé un mythe du bon civilisé dont on ne parvient plus à s’affranchir, ne serait-ce que pour penser l’avenir. Faute d’être voués aux enfers, nos modernes Prométhée accomplissent leur œuvre sépulcrale sans jamais remettre en question le dogme du changement, devenu une fin en soi – le mouvement est tout, peu importe le but.

Que faire ? « On finira bien par trouver une solution ! »[3. Jacques Ellul avait fait de cette formule le symbole de l’impasse du système technicien.], répètent à l’envi les doctrinaires de la pensée magique rhabillée en foi dans le progrès inéluctable de l’homme. Si nous ne voulons pas connaître le sort des premiers habitants de l’île de Pâques[4. Selon certains anthropologues, ils auraient été décimés après avoir épuisé toutes leurs ressources en bois.], opposons de toute urgence au « on ne peut pas faire autrement » un ferme « on ne peut plus continuer comme ça ». D’outre-tombe, Charbonneau nous fraie la voie d’un « enracinement créateur » respectueux du véritable progrès humain[5. Pour prendre un exemple trivial, la stagnation de l’espérance de vie en Occident ne devrait pas nous inciter à jeter vaccins et médecine aux orties, mais plutôt à identifier le point de bascule où les progrès de l’asepsie se retournent contre l’homme.]. Foin de folklore new age, il n’est pas question de danser la gigue autour d’un chêne centenaire, ni même de prôner l’éclairage à la bougie, mais de recréer une démocratie et une économie locales où la contemplation suppléerait la frénésie consumériste. Utopie ? Pas sûr. L’humanité vaut bien le sacrifice de quelques iPod…[/access]

Vingt piqûres de rappel à l’usage des jeunes générations

Charbonneau n’est pas seul ! Il trône en bonne place dans l’ouvrage collectif Radicalité, 20  penseurs vraiment critiques que publient les éditions L’échappée.  Ellul , Illich, Pasolini et les autres complètent le panthéon d’intellectuels critiques du capitalisme et de la société industrielle. Toute l’originalité de ce recueil est de se battre sur les fronts culturels, politiques et économiques à travers vingt contributions synthétisant chacune la pensée d’un auteur. De Günther Anders à Simone Weil, une majorité de morts y côtoient quelques vivants (Michéa, Bauman, Dufour…) en quête d’un « nouveau socle anthropologique » rompant avec la tyrannie des machines et de la marchandise. Aux antipodes des mandarins de la pensée critique subventionnée (de quoi d’autre Badiou est-il le nom ?), les codirecteurs de l’essai entendent sortir l’homme de sa servitude volontaire sans concéder un pouce au relativisme moral. Vaste programme !

Radicalité, 20  penseurs vraiment critiques, Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Maroclini (dir.),  L’échappée, 2013.

Le Changement, Bernard Charbonneau, Le Pas de côté, 2013.

*Photo : SIERAKOWSKI/ISOPIX/SIPA. 00606480_000007.

Badiou, les femmes et les 343 salauds

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alain badiou feminisme

alain badiou feminisme

En ces temps où une pluie de bêtise féministe courroucée s’abat joyeusement sur la tête des « 343 salauds » (qui par un prompt renfort ne sont plus que 342), il me semble urgent d’aller se rafraîchir l’âme et s’aérer les neurones en écoutant sur le site de France Culture l’excellente intervention de Badiou sur les métamorphoses du féminin et du masculin dans le monde contemporain. Amis réacs, tout est possible : même un féminisme intelligent ![access capability= »lire_inedits »]

Il existe bel et bien – et Badiou est loin d’en être le seul représentant – un féminisme qui affirme la différence sexuelle et sa puissance. Un féminisme parfaitement indifférent à « l’envie du pénal », attaché aux avancées existentielles et réelles et qui se bat le vagin des avancées formelles du « droit bourgeois ». Un féminisme vivant, doué d’humour et porteur d’une substantialité éthique incarnée et joyeuse. Un féminisme naturellement étranger au registre victimaire ou moralisateur.

Si j’ai refusé pour ma part de signer l’appel des « salauds », ce n’est certes pas parce que je serais favorable au détestable projet de loi sur la prostitution. Il n’est que l’une des innombrables – mais pas la plus insigne – bassesses de la sinistre présidence Hollande. Je partage bien sûr l’hostilité des signataires envers les interventions de l’État dans la vie sexuelle. Mais je n’apprécie pas davantage, à vrai dire, que la main invisible du marché se glisse dans ma culotte.

Surtout, quand les « salauds » redoutent, par anticipation, l’interdiction de la pornographie, il me semble à moi que si la totalité des produits de l’industrie pornographique venait à disparaître, la liberté de désirer de tout un chacun s’en trouverait considérablement accrue.

Je ne partage pas du tout, en outre, l’idée délirante et saugrenue selon laquelle l’Homme Blanc Mâle Hétérosexuel serait désormais la Victime Unique. On me reprochera

à raison de grossir le trait – mais devant cette opération de « ringardisation » du féminisme, cela me semble pour le moins de bonne guerre. Si la haine du mâle et l’hétérophobie sont dans certaines parties de la société (somme toute assez réduites) des phénomènes tout à fait réels et inquiétants, elles n’en restent pas moins à mes yeux l’arbre qui cache bien des forêts.

Mais revenons à nos badioux. Dans cette conférence, prononcée à Normale sup le 3 mai et intitulée « La féminité », Badiou se penche sur les nouvelles figures du masculin et du féminin par gros temps hyper-capitaliste.

Il esquisse d’abord un tableau riche et suggestif des quatre figures de la féminité dans les sociétés traditionnelles : l’épouse au foyer, la mère, la sainte et la putain. L’angoisse masculine a longtemps tenté d’assigner les femmes réelles une et une seule de ces quatre figures. Rarement homme varie : les lubies du monisme masculin se sont à cet égard le plus souvent exercées avec une violence politique, symbolique ou physique qui n’aura échappé qu’aux distraits.

Dans sa tentative amoureuse et hardie d’un abordage philosophique de la féminité, Badiou situe celle-ci tout à fait ailleurs : dans l’ailleurs précisément. Dans le chiffre 2, dans l’écart, dans la « passe du deux », dans la « passe entre deux ». Dans la liberté du perpétuel déjouement en acte de l’assignation à résidence sous une figure unique du féminin, que l’angoisse masculine se plaît à diffamer et méconnaître sous le nom de « duplicité féminine ». Que cette « passe » puisse rejoindre à l’occasion la passe de la putain,

Grisélidis Réal[1. Grisélidis Réal fut à la fois écrivain et prostituée.] en témoigne qui inventa et vécut dans l’espace intermédiaire entre prostitution et écriture. Badiou se livre ensuite à une analyse magnifique de la crise de la filiation et pointe la profonde dissymétrie avec laquelle elle affecte hommes et femmes. Le capitalisme exerce sa pression et sa violence sur les deux sexes de manière très différenciée. Il accule souvent les hommes à une remarquable immaturité, à l’insignifiance et à l’errance, à l’incapacité à trancher une vie douée de sens, c’est-à-dire en dialogue et contre-don avec les générations passées – ce phénomène étant encore plus sensible dans les milieux populaires. Simultanément, il écrase les petites filles et les jeunes filles sous un impératif accablant de pré-maturation, d’être toujours-déjà des femmes, mûres, efficaces et performantes dans tous les registres, tout en préservant davantage les femmes de la crise de la filiation.

Pour finir, dans un exercice de science-fiction, de philosophie prospective, Badiou évoque, avec un mélange d’humour et d’angoisse, un cauchemar auquel il invite  hommes et femmes à échapper coûte que coûte : un monde où aurait triomphé le féminisme américain dominant et sa terrifiante « femme-un », où tout le pouvoir économique et politique aurait été remis à de glaciales femmes requins, où le Capital tout entier serait en apparence devenu femme. Il souligne qu’un tel scénario serait le plus vibrant échec du « deux » féminin véritable.

Durant un temps, ces femmes-un, ces femmes parfaites pourraient s’accommoder encore des mâles, devenus de divertissants insectes infantiles. Mais pour finir, après avoir congelé un stock suffisant de spermatozoïdes, elles en viendraient sans doute à supprimer physiquement tous les mâles, dernier obstacle au bon fonctionnement de la Machine.

Badiou ne disconvient pas que si « l’éternel féminin » (ou plutôt « l’historique féminin ») prend le visage de Laurence Parisot, il peut, lui aussi, nous conduire sans encombre au désastre. Si la déjouante puissance créatrice féminine éclate en revanche avec une force toujours accrue dans les domaines des arts, des sciences, de la philosophie et du politique, alors c’est… une tout autre affaire. Une affaire de liberté – ce qui suppose bel et bien deux sexes. Notre monde attend avec impatience les nouvelles Louise Bourgeois, Pina Bausch, Simone Weil et Hannah Arendt. Elles sont déjà là. Elles nous arrivent. Et elles savent, avec Deleuze, que le pouvoir est la forme la plus pauvre, la plus triste, la moins désirable, de la puissance..[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00633605_000042. 

Lyon s’insurge contre Dieudonné

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dieudonne quenelle lyon

dieudonne quenelle lyon

En pleine trêve des confiseurs, à Lyon, capitale mondiale de la quenelle, un commando de jeunes porteurs de kippa a organisé une expédition punitive contre quelques individus s’étant affichés sur le web un bras tendu en oblique vers le bas et la main de l’autre bras posée à plat à hauteur de l’épaule. Renseignements pris, ce geste signale la volonté d’introduire, symboliquement, le  plus loin possible, un objet mou et désagréable dans le fondement d’une personne, voire d’une institution, dont le comportement vous pourrit la vie. Ce geste s’inscrit dans le lexique des modes d’expression non verbaux, à côté du bras d’honneur et du majeur dressé vers le ciel. Leur usage signale à l’interlocuteur le peu d’estime éprouvé envers sa personne en général et, en particulier, aux critiques, même courtoisement formulées, qu’il a pu émettre sur votre comportement.

Je défie quiconque (au moins dans la partie mâle de la population française) d’affirmer que jamais, au grand jamais, il ne s’est laissé aller, un jour où Zeus avait égaré son esprit, à utiliser ce registre de langage présentant l’avantage d’être compris dans toutes les idiomes pratiqués dans  nos contrées, notamment le zyva.
Il serait vain, en effet, d’ignorer que la part reptilienne de notre cerveau exige de montrer quelquefois son existence. Une fois la bête assouvie, on peut, sans dommages, reprendre le cours normal d’une existence, où la pratique de la politesse des Lumières, bien décrite et analysée par Philippe Raynaud[2. La politesse des Lumières, Editions Gallimard.], nous rend fier d’appartenir à la nation qui en a inventé les règles.

Le crime de Dieudonné et de ses comparses, qui a mis hors d’eux les feujs de Lyon et de Villeurbanne[1. Il n’est pas indifférent que la réaction anti-quenelle, modèle Dieudonné, ait fait irruption à Lyon, où même les juifs sont sensibles à l’insulte faite à une spécialité gastronomique locale.], deux communes chères à mon cœur, n’est pas de cracher à longueur de journée sur Israël et les juifs : si l’on devait casser la gueule à tous ceux qui, dans notre pays, se livrent plus ou moins subtilement à cette « passion triste », on cumulerait le travail de Sisyphe avec celui des anonymes Hellènes chargés de remplir le tonneau des Danaïdes.

Dans ce domaine, on aurait du mal à distinguer « l’humoriste révolutionnaire » franco-camerounais » d’universitaires reconnus comme Pascal Boniface ou Bruno Gollnisch, et même de l’idole normalienne Alain Badiou : la différence ne réside que dans l’emballage.

Stigmatiser la vulgarité des propos qu’il tient sur scène (« François, la sens-tu qui se glisse dans ton cul la quenelle… ») serait aussi inopérant que de clouer au pilori Jean-Marie Bigard pour son « lâcher de salopes à la discothèque ». On apprécie, ou pas, mais la liberté d’expression pour les beaufs n’est pas négociable.

Non, le vrai crime contre l’esprit perpétré par Dieudonné est d’avoir, sciemment,  opéré une mise en connexion les parties reptiliennes du cerveau de ses auditeurs avec les couches de l’encéphale humain qui se sont rajoutées au cours de l’évolution de notre espèce. En faisant une quenelle publique, les barmen tabassés du « First » de Lyon, boîte de nuit fréquentée par la jeunesse feuj de la capitale des Gaules[3. Soucieux de conserver sa clientèle, le patron du « First » a décidé la mise à pied immédiate de ces employés facétieux et engagé une procédure de licenciement.] et le jeune Erwan qui s’est retrouvé dans le coffre d’une voiture à Villeurbanne croyaient sincèrement user du droit tacitement reconnu à tout un chacun au pétage de plombs, version ludique.

C’est de l’humour, on vous dit, si on peut même plus rigoler, on est vraiment mal barré… Pendant ce temps-là, chaque « quenelle » affichée sur le web est comptabilisée par Dieudo (SARL) comme une adhésion à un corpus idéologique soigneusement élaboré. Celui-ci propose  une explication du monde et de sa merditude actuelle comme un enchaînement de causes (la toute-puissance des « sionistes »), et d’effets, la perpétuation d’un « système » imposant un prétendu  mensonge historique (Shoah et 11 septembre) et l’asservissement de ceux qui en sont exclus.

Faire une quenelle, par conséquent, ne provoque pas, chez celui qui s’y laisse aller, de carton jaune intérieur délivré par M. Surmoi, puisque ce geste est validé dans la catégorie « opinions », en termes choisis, (« glisser une petite quenelle au fond du fion du sionisme ») par un humoriste plébiscité par les foules. Il fait de vous plus qu’un imbécile plus ou moins imbibé, un révolté qui brave les puissants maîtres du « système ». Rien à voir, donc, avec les gestes réflexes provoqués par la « courte folie » qui saisit, par exemple, l’automobiliste irascible.

Une fois ce constat établi, se pose naturellement la question à un million d’euros : «  que faire ? » On ne peut, bien entendu, cautionner la transgression de la loi commise par les « vengeurs » rhodaniens, même si on peut exhorter les juges à prendre en considération dans leur sentence l’excuse de provocation dont ils auraient été victimes, en tant que juifs. Harceler Dieudonné et sa bande par des mesures administratives s’ajoutant aux condamnations judiciaires qui l’ont déjà frappé ? C’est tomber dans le piège diabolique tendu par un voyou aux institutions démocratiques en en faisant un martyr emblématique, et accroître ainsi son audience. Dieudonné, qui ne paie aucune des amendes qui lui ont été infligées, attend avec gourmandise d’être embastillé.

Ne rien faire, en attendant que la quenelle disparaisse du paysage réel et virtuel comme elle était venue ? Ce serait faire preuve d’une coupable indulgence à l’égard d’un délit caractérisé d’incitation à la haine raciale, même s’il n’est pas perçu comme tel par ceux qui la pratiquent. Si les responsables politiques, de tous bords, sont d’accord, comme ils le disent, sur ce constat, qu’ils en tirent alors les conséquences ! Toute quenelle publiquement affichée devra être considérée comme une profession de foi antisémite, et valoir à ses auteurs les poursuites prévues par la loi. Cela préserverait la dignité des « quenelleurs », à qui serait accordée la « présomption d’intelligence ».

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671407_000001.

Béziers, ville ouverte

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beziers menard FN

beziers menard FN

Le visiteur arrivant dans le centre-ville de Béziers ne peut qu’être séduit par le cachet architectural. Il est même possible qu’il soit tenté de s’y installer. Avec leur standing haussmannien, les rangées de platanes en plus, les larges allées Paul-Riquet, du nom du bâtisseur du canal du Midi, sont à Béziers ce que les Ramblas sont à Barcelone. Les immeubles bourgeois y ont cet aspect un peu crémeux des décors d’opérette, façades légèrement décaties et charmantes qui rappellent l’âge d’or où l’on pouvait voir des excentriques promener des guépards et des notables sortir des bordels décrits dans un texte de Willy, le mari de Colette. Vision idyllique vite corrigée par celle des commerces désaffectés dont les vitrines empoussiérées jouxtent celles des marchands de kebabs et des magasins de vêtements affichant les mêmes enseignes que partout ailleurs. Le coeur de Béziers se meurt. Cette déchéance mal recouverte d’un vernis Potemkine nourrit depuis longtemps une grogne qui semble enfler à l’approche des municipales de mars.

C’est que la bataille électorale compte un invité surprise : Robert Ménard. Encouragé par son épouse, la journaliste catholique Emmanuelle Duverger, avec laquelle il forme un couple très soudé, soutenu par le Front national, dont il n’est pas membre, mais aussi par Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, l’ancien dirigeant de Reporter sans frontières, ex-journaliste à i-Télé et cofondateur de Boulevard Voltaire, un site internet plutôt droitier, espère bien enlever la mairie à la droite[access capability= »lire_inedits »] (RPR puis UMP) qui la tient depuis dix-huit ans. Un sondage réalisé mi-novembre pour Midi Libre et Sud Radio le crédite de 35% des voix au premier tour, à un point de la liste UMP, mais largement devant le candidat socialiste qui ne récolte que 18% d’intentions de vote. « Oui, il y aura la flamme  du FN sur mes affiches, dit-il, anticipant les remarques désobligeantessur ce compagnonnage. Ça mefera gagner la ville. »

Quoique son abord un brin austère ne témoigne pas d’un goût immodéré pour la fanfreluche, Ménard rêve de voir Béziers retrouver sa superbe d’antan. Enrichie au XIXe siècle par le commerce du vin, la localité héraultaise, 75 000 habitants, est aujourd’hui une banlieue morose et pauvre, une sorte de Détroit post-General Motors ouverte aux quatre vents. Les riches et les classes moyennes supérieures ont déserté le centre, tout en y restant propriétaires, pour des quartiers où le déclin et la désindustrialisation se font un peu moins sentir. La viticulture, qui pissait le vin et remplissait les poches, s’est peu à peu relevée, en misant sur la qualité, de sa longue crise entamée dans les années 1960, mais elle ne suffit plus à faire vivre la région. Alentour, pas d’industries, pas de pôles de recherche, rien qui puisse donner de l’air et du nerf à la ville plombée par un taux de chômage de 15 %. Ah si, il y a bien le Polygone, centre commercial « hors les murs » et surtout « zone franche » : grâce à cette balle fiscale que la municipalité s’est tirée dans le pied, plus de cent boutiques et restaurants, sans oublier les médecins et autres professions libérales, ont migré du centre-ville. Quant aux propositions des candidats pour sortir de la crise – implantation de nouvelles technologies, relance du tourisme, etc. –, elles ressemblent à un catalogue de voeux pieux et de slogans creux.

De toute façon, à Béziers, le déclin économique se conjugue au marasme identitaire et Ménard en a conclu que pour enrayer le premier, il fallait soigner le second. L’inéluctable, ou ce qui se présente comme tel, ne saurait être une fatalité. « Béziers va mal, reconnaît le socialiste Jean-Michel Du Plaa, déjà candidat en 2008, vice-président du Conseil général de l’Hérault, un homme au calme olympien. « Le centre est à l’abandon. Dans le quartier de la cathédrale, 42 % des habitants vivent des minimas sociaux. »

« Une immigration de centre-ville, typique du Midi », observe pour sa part Robert Ménard. On a là les Rmistes du soleil. » Ce sont en effet des familles modestes, voire démunies, pour une bonne part d’origine immigrée  et de confession musulmane, qui se sont installées dans les demeures abandonnées par les Biterrois « de souche ». S’il y a là matière à roman fiévreux sur les rapports de domination et leurs évolutions, il y a surtout matière à politique, car ce « changement de population » passe d’autant moins qu’il ne s’est pas produit à la périphérie, mais dans le cœur historique de la ville. Mortifiée d’avoir perdu son rang social, Béziers redoute de voir disparaître les dernières traces de l’image d’Épinal d’un vivre-ensemble languedocien, fait de vin gai et d’heureuses civilités – qui ressuscite toujours au mois d’août, quand la féria remplit les rues et les gradins des arènes où se déroulent les courses de taureau.

Dans ce climat déprimé, les chances de Ménard sont réelles. « À condition qu’il soit capable de résister à son penchant pour la provocation », considère un proche. Il lui faut aussi justifier, ou faire oublier, la présence dans son équipe de campagne de deux membres du Bloc identitaire et du président du FNJ de l’Hérault, un étudiant dont le goût pour les jolies blondes l’avait « égaré » vers un site faisant par ailleurs l’apologie de Breivik, ce qu’il ignorait, dit-il. Mais son compte Facebook portait la trace de cette visite suspecte. « Pour moi, c’est du passé, assure le jeune homme. Aujourd’hui, je veux faire de la politiquesérieusement. »

Né à Oran, Robert Ménard se sent chez lui à Béziers, où il est arrivé enfant, à l’indépendance de l’Algérie. Son père, qui travailla à la base navale de Mers el-Kébir, a eu sa période OAS – et n’était pas franchement enthousiasmé par le précédent mariage de Robert avec une juive. Le fils a vécu à La Devèze, un quartier populaire construit à la périphérie biterroise pour accueillir les rapatriés. Son programme pour Béziers, décliné en mots clés : insécurité, incivilités, impôts, ghettos, propreté, laïcité. Ménard accuse l’équipe municipale du sénateur-maire UMP Raymond Couderc de clientélisme à large échelle.  Et dénonce les dépenses inutiles, comme cet abribus facturé 66 000 euros, situé face à l’hôtel de ville, une sorte de hutte en fer élevée au rang d’œuvre puisque conçue par un artiste. « C’est cher et c’est horrible », tranche Ménard.

« Si clientéliste signifie proche des gens, alors je suis ultra-clientéliste », réplique le député et adjoint au maire Elie Aboud, l’homme qui conduira la liste de la majorité sortante. Sa priorité, c’est l’emploi : « J’irai chercher les investisseurs avec les dents. » Cardiologue, originaire du Liban, chemise rose et sourire éclatant, Aboud est pourtant bien obligé de s’engager sur le terrain sécuritaire et identitaire balisé par Robert Ménard. « Je suis profondément laïque, d’une laïcité positive, précise-t-il. Je serai intraitable avec le communautarisme, j’ai dit non aux drapeaux étrangers aux cérémonies de mariage en mairie. »

Symbole de la mutation, la multiplication des fameux « kebabs », source inépuisable de vannes chez les « rebeus » en mode drague fauchée et motif croissant d’irritation pour les Biterrois d’avant, électeurs ou non du Front national. Un, deux, trois, quatre, peut-être cinq kebabs le long ou aux abords des allées Paul-Riquet. Un autre encore, dont on annonce l’ouverture prochaine. « Même le McDoest parti, c’est dire… », relève Michel, un entrepreneur trentenaire qui a voté Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 et donnera sa voix à Ménard en mars. Et puis il y a la « rue halal », l’avenue Gambetta, qui relie le bas de Béziers, où se trouve la gare SNCF, à ses hauteurs historiquement plus majestueuses. « Quatreboucheries halal, avenue Gambetta,c’est peut-être un peu trop », ose Claude Zemmour, secrétaire de la section socialiste de Béziers, conseiller régional du Languedoc-Roussillon et greffier à la cour d’appel de Montpellier. Un pied-noir, comme Ménard. Il ne souhaite pas, on s’en doute, la victoire de Robert Ménard en mars. « La ville de Jean Moulin [Biterrois de naissance, ndlr] méritemieux qu’un candidat élu avec lesoutien du Front national », dit-il. Mais passé cette génuflexion obligée, son diagnostic ne diffère quasiment pas de celui du candidat dont il réprouve l’accointance idéologique. « Il y a trois ans, dans le quartier de la  gare, c’était bien, mais là, c’est devenu tentaculaire, c’est l’envahissement – voyez, je ne parle pas d’“invasion” comme le FN. Dans certaines classes du centre, le taux d’écoliers issus de l’immigration est passé de 20 % à 40 %. »

Ces considérations déplaisent à Nordine Abid, fils et petit-fils de harki, sans oublier un grand-oncle maternel enterré à Verdun : « On n’est pas en Union soviétique, la liberté du commerce, ça existe ! » Ex-UMP, Nordine Abid est l’un des probables futurs colistiers de Robert Ménard. Il tient à distinguer les thématiques nationales des « problématiques locales ». Ainsi pense-t-il que la maîtrise des flux migratoires n’est pas un enjeu de la campagne municipale biterroise. « L’essentiel, reprend-il, c’est de faire respecter la loi. » Le candidat Robert Ménard partage bien sûr ce très sage avis, mais il n’en démord pas : l’immigration, qui se poursuit au titre du regroupement familial, amenant chaque année de nouveaux arrivants qui rendent plus difficile l’intégration des vagues précédentes, est l’un des moteurs de son engagement pour Béziers. Ce samedi matin, Ménard, accompagné d’Abid et escorté de deux costauds de son équipe de campagne, est venu « tracter » sur le marché de La Devèze, dans les effluves de paëlla et de couscous. Le voilà qui ressort d’une épicerie dont le patron, justement, l’a « allumé » sur l’immigration. « Je lui ai demandé s’il était pour, et il m’arépondu que non », rapporte Ménard, démonstration faite, pour ainsi dire.  

N’empêche, la dureté de la vie, ici, n’a pas d’origine ou de religion. Christophe et Sandra, parents de six enfants, en savent quelque chose. Elle est mère au foyer, lui ancien agent d’entretien à l’OPAC (Office public d’aménagement et de construction), mais à l’assurance invalidité en raison d’une  maladie cardiovasculaire. « On habitait la barre Capendeguy, à La Devèze, raconte le mari. On est partis il y a cinq ans quand ils l’ont rasée. Nous, on n’a jamais eu de soucis ici. Le FN, c’est pas mes idées, on a besoin de tout le monde pour vivre. » Mimoun, 63 ans, père de cinq enfants, peintre en bâtiment d’origine marocaine, « dans deux ans la retraite », assimile Robert Ménard au Front national et enchaîne : « Le FN, dit-il, exagère avec les Roms et notre communauté [maghrébine], même s’il y a des jeunes qui font des conneries. Chez moi, ça bosse. J’ai un fils artisan dans une entreprise de terrassement et une fille caissière à Géant. »

L’obsession, comme partout ailleurs, c’est le chômage. Magdalena aimerait bien avoir un vrai boulot. Pour l’heure, elle vend des soutiens-gorges sur les marchés, 3 euros l’un, 5 euros les deux. « C’est ma grand-mère qui les achète à une usine. Je n’ai pas de diplôme, comme la plupart des gens à Béziers. Certains sont pistonnés pour travailler à la cantine, à l’hôpital ou pour la mairie. Mon mari a postulé pour nettoyer les rues. Sans succès. » Lydia et ses soeurs, la soixantaine et des poussières, ont quitté La Devèze pour des communes proches de Béziers, mais elles reviennent chaque samedi faire leur marché. Pour les prix et pour l’ambiance, qui leur rappelle un peu l’Algérie d’autrefois, qu’elles ont quittée en 1962, échappant de peu au massacre du 5 juillet à Oran. Elles étaient de Mascara, deux de leurs frères ont appartenu à l’OAS. « Il y en a marre de toute cette politique, de tous ces impôts, de tous ces immigrés, de Taubira qui relâche les récidivistes, se plaint l’une des sœurs. On avait de bonnes relations quand on était ensemble, là-bas. Parfois j’ai la nostalgie de cette époque. »

Sur cette terre de pieds-noirs et d’Arabes, où des enfants de harkis côtoient des descendants de fellaghas et d’activistes de l’OAS, on a parfois l’impression d’assister à la continuation de la guerre d’Algérie par d’autres moyens. C’est peut-être ça aussi, le fond des choses, à Béziers.

 

Les paraboles, tout un symbole…

« Honnêtement, je ne peux pas dire que Béziers est une ville dangereuse, réfléchit à haute voix un Biterrois. Il y a bien sûr les bagarres qui parfois finissent mal, mais généralement elles opposent des groupes bien définis. » Et pourtant, il affirme se sentir en « insécurité ». Et il n’est pas le seul. Tôt le soir, le centre-ville se vide. Les automobilistes, les femmes surtout, évitent alors de garer leur voiture dans le parking souterrain proche des allées Paul-Riquet. On n’a pas souvenir de viols qui s’y seraient produits et les vols à l’arraché y sont, paraît-il, peu fréquents. « À Béziers, l’insécurité, c’est peut-être un sentiment avant tout, mais l’imaginaire fait aussi partiedu réel », affirme Robert Ménard, qui projette d’armer les policiers municipaux et de faire passer leurs effectifs de 40 à 80. Ces pandores équipés d’armes à feu patrouilleraient après 23 heures, la limite horaire qui sonne aujourd’hui la fin du service. À cette insécurité qui monte à la tombée de la nuit, s’ajoute l’« insécurité culturelle », pointée par Patrick  Buisson autant que par la Gauche populaire, qui naît de la concurrence des « normes identitaires ». Les kebabs du centre de Béziers, mais aussi les antennes paraboliques déployées aux fenêtres et sur les toits, dont Robert Ménard exigera qu’elles soient ôtées s’il est élu maire, participent de cette insécurité culturelle aux yeux de ces Biterrois, qui « ne reconnaissent plus [leur] ville ». Les incivilités forment le troisième cercle de l’insécurité, le plus tangible : les jeunes qui « crachent par terre » ; la vendeuse de la boulangerie qui ne dit pas « merci » ni même « au revoir » à la cliente ; les « gamins » qui parlent fort et ne cèdent pas leur siège à plus âgé qu’eux dans le bus reliant Béziers au bord de mer, un phénomène particulièrement pénible l’été, de l’avis d’adultes qui n’osent faire une remontrance de peur de s’en prendre une. Samedi 12 octobre, le pédopsychiatre Aldo Naouri, qui pâtit ou bénéficie, c’est selon, d’une réputation de « réac », donnait une conférence dans le beau théâtre municipal à l’italienne. Le thème en était « L’éducation précoce ». Sachez dire « non » à vos enfants qui vous martyrisent, professait-il en substance aux parents venus l’écouter. C’est promis ![/access]

*Photo : Bernard Rivière. Béziers.

Antiracisme : les infortunes de la morale

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taubira racisme

taubira racisme

Le racisme est-il une opinion ? On s’est beaucoup agité cet automne, ce qui a participé au réveil de la bête monstrueuse ensommeillée. Mais les prescripteurs d’opinion ont tous glissé sur la même peau de banane.La véhémente dénonciation des uns est mal placée car trop convenue. La fausse naïveté des autres est aussi la énième reprise d’une pièce trop jouée.

En réalité, le théâtre médiatico-politique donne, de manière répétitive, la représentation d’une scène bien connue que notre imaginaire hérite du moyen âge  tardif ou de la Renaissance : le fou du roi, ou le bouffon, qui peut dire au souverain ce qu’il veut, en présence de la cour et en toute impunité. Il se targue de proclamer ce que tous pensent tout bas mais que le protocole guindé et la bienséance leur interdisent de dire tout haut. Telle liberté réclame nécessairement rançon : le bouffon la paie par son apparence contrefaite et le ridicule de l’accoutrement dont on l’affuble ; ainsi on l’écoute, on relaie son propos en en faisant des gorges chaudes, mais il est trop repérable et par là même infréquentable. La simplicité naïve revendiquée cautionnée tacitement par le peuple : toute ressemblance avec un humoriste sévissant dans certain théâtre des quartiers nord de Paris et dont la scène s’étend maintenant au palais de justice où il est désormais abonné, serait fortuite.

En face, la gauche a aussi lu son texte, drapée dans la toge de la dignité morale moralisante. Et comme la droite n’a jamais pensé à embaucher des costumiers pour son vestiaire, elle a loué ce même smoking moral. Les arguments, toujours les mêmes, sont rebattus : «au XXIe siècle, on ne peut plus dire ça». Oui précisément, «on ne peut plus». «On ne peut plus» car au fond «on ne peut pas», on n’aurait jamais dû pouvoir le dire, mais sans doute pas pour les raisons qu’on imagine. En effet, l’inconvénient de ce scénario où chacun joue le rôle écrit pour lui, est de placer la réflexion sur le seul terrain moral. Se mettre d’emblée sur le terrain moral revient précisément à faire de ce sujet une matière d’opinion, une matière à options dans le cursus de la conscience à l’inaliénable liberté. Or le sujet n’est pas moral, il est —attention au gros mot — «dogmatique».

On souffrira, au moins le temps de ces lignes, de suivre la pensée d’un catholique sur ce sujet (ledit catho ne se prévalant d’aucune autre autorité que celle de sa raison). L’institution vénérable à laquelle il appartient passe pour lente et inerte : la polémique de la banane étant retombée, il est parfaitement temps pour lui de commencer à réfléchir.

La morale est une belle peau de banane, il faut vraiment être naïf pour y croire encore : l’injonction ne fait plus peur à personne, l’homme postmoderne, même citoyen, est trop jaloux de son autonomie pour supporter volontairement l’hétéronomie d’une morale lorsque cette dernière n’apparaît que comme l’opinion d’un autre. Une seule personne eut une réaction juste : Mme Taubira, qui garda le silence sur les attaques dont elle fit l’objet. «On ne discute pas avec une brouette, on la pousse». Il est dommage qu’elle ait rompu ce silence au bout d’une dizaine de jours, car en répondant personnellement, elle cautionna la teneur morale du débat.

Dire que le sujet est dogmatique, c’est dire qu’il ressortit à un acte de foi, avec les médiations de la raison qui soutient cette foi. L’objet de la foi est toujours Dieu, et sur ce sujet, la catégorie de la raison qui explicite cette foi est la création : Dieu créateur de l’univers, et plus spécifiquement ici de l’homme, qui seul revêt cette dignité d’être créé «à l’image et ressemblance» de son Créateur. Cet acte de foi indique au croyant que tous les hommes ont égale dignité devant Dieu, qui ne fait pas acception de personnes, mais qui considère chacun et tout le genre humain dans son unité. Ce qui nous différencie n’altère pas cette unité fondamentale de l’humanité qui est inscrite à la racine du projet créateur de Dieu. Ce fait n’est pas contingent, il ne dépend pas de l’homme, de son progrès, de son histoire, mais il nous précède, et nous détermine, et en ce sens la raison ne peut pas complètement l’atteindre. Nous avons la liberté de refuser Dieu, nous avons la liberté d’ignorer tel ou tel élément de la foi des chrétiens, l’amour de Dieu n’en demeure pas moins irréversible. Mais ce faisant, l’homme perd un fondement extrinsèque à cet appel à la fraternité et à l’égalité qu’il sent au fond de lui, et que signalent les protestations véhémentes à l’occasion d’une manifestation de racisme. L’homme sans Dieu n’a plus qu’une autoréférence humaine pour asseoir son propos. Et on retombe dans la morale, dans l’opinion : si nous sommes tous égaux, la mienne vaut comme la tienne… mais c’est oublier de qui nous tenons cette égalité.

«Et Dieu se fit petit enfant» : Noël souligne et révèle cette dignité de l’homme, qui apprend qu’il est tellement à l’image et ressemblance de Dieu que, avant qu’il soit lui-même divinisé par Dieu, Dieu lui ouvre la voie en s’humanisant. Les chrétiens l’ont de tout temps bien compris, qui n’ont jamais hésité à donner à Jésus les traits de leurs contemporains : à côté des nativité en clair-obscur de Georges de la Tour, il y a des scènes de crèche chinoise, africaine, andine, généralement plus intéressantes que l’imagerie sulpicienne.

«Le dogme contre la morale» : dit comme ça, le slogan a l’air iconoclaste, mais il touche, je crois, à cette question du racisme. On peut par contre se demander quel fondement extrinsèque on pourrait trouver si on ne prend pas un élément de la Révélation. Toute pétition de principe anthropologique prenant pour objet l’homme seul, tout «acte de foi en l’homme» me semble dangereusement grevé et ne pouvoir servir que de palliatif temporaire. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le racisme surgisse là où la «nation» a été abandonnée, elle qui pouvait faire figure de «transcendance horizontale» non en ouvrant l’existence de l’homme à un au-delà divin mais en élargissant l’horizon relationnel et historique du citoyen à une entité symbolique.

Faut-il pour autant se taire ? Non bien sûr, il faut répondre. Mais la réponse, pour être juste, ne doit pas être personnelle. Elle doit être, au minimum, institutionnelle, et émaner de la justice. Mais comment justifier la justice et ce que la loi dit contre le racisme ? Finalement, les lois Toubon & cie ne sont que moments de l’histoire canonisés par la République, ils restent humains : encore une fois le risque de l’intrincécisme. Le mot «dogme» fait peur, et c’est bien dommage. La «loi naturelle», qui pourrait être utile ici puisqu’elle fait appel à ce que tout homme doit pouvoir constater en dehors d’une quelconque Révélation, a aussi mauvaise presse, et c’est aussi dommage. Ne reste donc que la morale, trop humaine, trop fragile… Il va pourtant bien falloir trouver quelque chose qui parle à tous, sinon, ce sera la même peau de banane pour tous !

 

*Photo ;  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000028.

Barrès, pile et face

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maurice barres billot

maurice barres billot

Il y a quelques semaines, sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) », Alain Finkielkraut était virulemment pris à partie par Abdel Raouf Dafri, scénariste de cinéma et de télévision (Mesrine, Un Prophète, etc.). Séquence navrante, diffusée partout sur Internet, sans que personne n’ait songé à relever les étranges motivations de l’intéressé.

En effet, ce qui semble avoir échauffé le sang de Dafri, dans le livre de Finkielkraut, c’est que Maurice Barrès y soit cité.  Il faut croire que Finkielkraut n’avait pas le droit. C’est interdit.[access capability= »lire_inedits »] Le fait que Barrès ait occupé la place qu’on sait dans la littérature et la vie des idées, le fait qu’il ait infiniment compté pour la formation intellectuelle d’une génération entière d’écrivains français, le fait, tout simplement, qu’il soit difficile, sans lui, d’analyser des phénomènes comme le nationalisme et le boulangisme, ou simplement de comprendre l’histoire de la Troisième République, tout ceci manifestement était secondaire pour Dafri, dont on ne parierait du reste pas qu’il l’ait lu. Aussi, lecteur, toi qui, par curiosité, as ouvert un jour Colette Baudoche ou Les Déracinés, et qui as le malheur d’en faire l’aveu, tu sais ce qui t’attend ! Le pilori est là, tout prêt.

Ayons donc une pensée pour le pauvre Antoine Billot (nom prédestiné !), économiste de renom, écrivain distingué, qui non seulement lit Barrès mais lui consacre un livre entier, dans la collection « L’Un et l’autre » où il a souvent publié. À la fois roman biographique, hommage et essai, Barrès ou la volupté des larmes retrace la vie de l’écrivain depuis l’enfance en Lorraine jusqu’aux couloirs de la Chambre en passant par l’affaire

Dreyfus, les joutes avec Maurras, la littérature, Anna de Noailles et l’Académie. Dans un style magnifique (longues phrases coulantes, vocabulaire choisi), il scrute l’homme public et intime, cherche le Barrès qui doute derrière son masque, montre Barrès le fils et Barrès l’amant, sur fond  de turbulences politiques, du souvenir de 1870 et de scandale de Panama. Billot s’attarde aussi sur certains mots associés à la pensée barrésienne, qui la rendent aujourd’hui si sulfureuse : le nationalisme, par exemple, qui, dit-il, était d’abord chez Barrès une « invitation au voyage dans la mémoire d’une nation, à écouter ce que ses morts ont à dire ». Regard littéraire, subtil, qui ne changera évidemment rien à la réputation exécrable de l’intéressé. Mais on devine que sur ce point,

Billot ne se fait pas d’illusions. Il est beaucoup question de Barrès aussi dans l’essai d’Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme. Ce titre tonitruant fait un peu peur ; l’auteur l’adoucit dès l’incipit en reconnaissant qu’« il n’y a pas eu qu’une seule naissance du fascisme, car il n’a pas existé qu’un seul fascisme ». Eisenzweig poursuit ici la réflexion entamée en 1999 à propos des sympathies terroristes des littérateurs de 1890 (Mallarmé, Paul Adam, Pierre Quillard, etc.), et développée ensuite dans son ouvrage Fictions de l’anarchisme : son idée, c’est que l’évolution politique des écrivains fin-de-siècle procède de causes principalement littéraires, et qu’elle reflète « la crise fin de siècle du privilège narratif, la rupture du lien que le réalisme romanesque avait jusqu’alors posé comme indépassable entre récit et vérité ». Après avoir traité, dans ce logiciel, les symbolistes anarchisants, Eisenzweig y mouline le nationalisme barrésien en cherchant des connexions entre sa littérature (analyse serrée des Déracinés) et ses idées (le basculement dans l’antidreyfusisme).

Si Barrès fut ce qu’il fut, n’est-ce pas avant tout parce qu’il fut écrivain ? Et si, au lieu de chercher dans ses romans le reflet de ses idées, on cherchait dans ses idées la conséquence de ses choix de romancier ? Analyse subtile, impossible à résumer ici, d’autant plus passionnante que l’auteur l’expose sans longueurs ni charabia. Barrès, du reste, n’est que l’un des sujets du livre, avec Bernard Lazare et Octave Mirbeau. En résultent trois essais captivants, qui jettent un pont entre la critique littéraire et l’histoire des idées. On enverrait bien ce livre à Dafri, de même que celui de Billot, si l’on ne craignait qu’il se plaigne, en les lisant, d’y trouver deux éléments incomestibles : un amour scrupuleux des textes, et une pensée.[/access]

 

Barrès ou la volupté des larmes, d’Antoine Billot (Gallimard).

Naissance littéraire du fascisme, d’Uri Eisenzweig (Seuil).

*Image : wikicommons.

« Les censeurs ont en partie atteint leur but »

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daniel-leconte-portrait

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Elisabeth Levy. Je le redis ici, des fois qu’on continuerait à te chercher noise : tu n’as pas signé le Manifeste des 343 salauds et je te réitère mes excuses pour avoir, dans le feu d’une conversation amicale, pris ton amusement pour un acquiescement. Mais finalement, je ne sais même pas pourquoi tu as refusé d’être un « salaud ». Alors profitons de ce malentendu pour tirer notre désaccord au clair.

Daniel Leconte.D’abord, je signe rarement des pétitions et, quand je le fais, je choisis ce que je signe en fonction de mes convictions. Celle-là n’en est pas une, en tout cas dans cette période, ce n’est pas une priorité pour moi. Quand bien même, d’ailleurs, cela l’aurait été, je ne l’aurais pas signée parce que je ne suis pas d’accord.[access capability= »lire_inedits »] D’abord sur la question du « Manifeste des 343 salauds » : je reconnais que c’est spectaculaire pour attirer l’attention et titiller vos adversaires idéologiques mais c’est anachronique, inutilement provoquant donc contre-productif. Ensuite, et surtout, sur le titre : « Touche pas à ma pute ». J’entends bien là encore que  votre façon de surfer sur les souvenirs de la génération « Touche pas à mon pote » pour, au fond, viser les mêmes cibles. Mais pour le plaisir d’un bon mot, on ne sacrifie pas le sens. 343 mecs qui disent « Touche pas à ma pute », c’est au mieux un langage de « client », au pire un langage de maquereau. Je ne suis ni l’un ni l’autre. Pour résumer donc, je persiste et ne signe toujours pas…

Oublions ce titre qui t’a déplu (et dont je persiste à dire qu’il n’était pas plus possessif et  moins empathique que « touche pas à mon pote »). Mais ce qui a rendu dingue beaucoup de gens, c’est la position que nous défendons sur le fond. Or, tu m’as raconté que, dans tes années gauchistes, tu avais participé à des joyeux mouvements de défense des prostituées. Aujourd’hui, même Serge July nous tombe dessus. Que s’est-il passé ?

Je ne me souviens pas t’avoir dit que j’ai participé à ce mouvement. Je t’ai dit que Libération, où je travaillais à l’époque, avait soutenu les prostituées victimes de contraventions pour racolage sur la voie publique, si ma mémoire est fidèle. C’était une manière de souligner que les anciens gauchistes qui flirtent aujourd’hui avec les ligues de vertu, et même les anciennes féministes, devraient eux aussi montrer un peu plus de retenue et se souvenir que, dans ces années-là, ils militaient contre l’ordre moral. Se souvenir aussi qu’ils allaient assez loin au nom de la libération sexuelle. Cela mérite au minimum une petite autocritique avant de montrer les dents.

J’ai été sidérée par l’ampleur et la violence des invectives, donc par le faible niveau d’argumentation. Tu as souvent été toi-même au centre de polémiques de la même eau, avec tes films sur les banlieues, l’antisémitisme ou le complotisme. Es-tu devenu plus prudent dans tes interventions publiques ? Y-a-t-il des sujets dont tu ne t’approcheras plus ?

J’ai été aussi surpris par le volume (dans les deux sens du terme) des réactions. Mais je te le répète : vous avez fait des amalgames et même des fautes de sens qui ont contribué à cette montée aux extrêmes verbale. Les affaires dont tu parles et qui me concernaient directement sont très différentes. Elles ne relèvent pas de la même chose. En l’occurrence, il ne s’agissait pas d’une réplique brutale à l’affirmation d’une opinion, comme dans le cas de votre pétition, mais de déni du réel de la part de mes contradicteurs. Opinion contre opinion, on peut regretter les invectives, mais au moins sait-on à l’avance qu’on a de grandes chances d’en essuyer quelques-unes. Et après tout, la polémique et une certaine dose d’agressivité font aussi partie du débat contradictoire. Zapper le réel me paraît beaucoup plus grave. En effet, face à certaines réalités qui contredisent leur idéologie rudimentaire, des journalistes militants prétendent nous empêcher de regarder le monde tel qu’il est.

Et quand ils ne peuvent pas le faire, ils flinguent, à l’ancienne, en reprenant les vieux procédés « staliniens » : déformer les propos et salir les personnes pour faire écran au réel. Par expérience, j’ai donc toujours essayé de traiter ces questions de façon prudente et documentée. Mais j’ai constaté qu’aujourd’hui, cela ne change rien : ni les faits, ni les chiffres, ni les preuves ne sont pris en compte. Alors oui, je reconnais que les censeurs ont en partie atteint leur but. Certains journalistes, dont je fais partie, y regardent maintenant à deux fois avant de se lancer dans le traitement de certains sujets sensibles. S’ils passent outre, au mieux ils sont sous surveillance, au pire ils ont de moins en moins d’espaces de liberté pour exprimer leurs points de vue. Le procédé est insidieux : la peur d’être rendu inaudible par le battage médiatico-militant peut conduire à une forme d’autocensure. Le danger, c’est un recul du droit à l’information, donc de la liberté d’expression et du pluralisme. Combien de temps cela va-t-il durer ? Je n’en sais rien. Aussi longtemps en tout cas que les esprits libres n’auront pas repris le dessus dans le monde médiatique.[/access]

*Photo: WENN/SIPA. SIPAUSA31065669_000002.

Paris vu par…

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paris cossery 68

paris cossery 68

1. Faire l’amour avec l’Histoire.

Le charme de Paris des années soixante, il est aisé de le retrouver : il suffit de se procurer le film Paris, un DVD entièrement restauré, réalisé en 1965 par une brochette de cinéastes – Chabrol, Douchet, Godard, Pollet, Rohmer, Rouch – au mieux de leur forme. Est-ce ce film qui me donna l’envie de m’installer à Paris pour y terminer ma thèse sur Mélanie Klein ? Ou une passion amoureuse qui s’achevait à Lausanne dans une ambiance crépusculaire… comme celle du film de Kazan La Fièvre dans le sang ? C’était une époque où le cinéma déterminait encore nos existences. Et nous aspirions à ce qu’elles ressemblent à un film, si possible de la Nouvelle Vague.[access capability= »lire_inedits »] Paris donnait alors le ton. Les Cahiers du Cinéma étaient notre Bible.

J’avais un peu plus de vingt ans et je me vois encore dans le couloir d’un immeuble moderne, 19, rue Monsieur, dans le 7e arrondissement. J’avais rendez-vous avec le philosophe Kostas Axelos qui dirigeait alors la revue Arguments. Il pleuvait. Je l’attendais dans le hall lorsque la gardienne, inquiète, me pria de décamper. Le nom de Monsieur Axelos, un philosophe de surcroît, la mit en confiance. Je saisis l’occasion pour lui demander s’il n’y avait pas un studio libre dans l’immeuble. Cela tombait bien… il y en avait un qui venait de se libérer. Elle me le fit visiter. Je décidai aussitôt de m’y installer. Et c’est ainsi que grâce à Axelos, j’eus droit chaque matin à des entretiens sur Husserl et Heidegger. Et chaque soir à des conversations animées sur le cinéma avec Jean Duvignaud, Pierre Fougeyrollas et Edgar Morin.

C’était en 1968. Paris était en ébullition. Le 7e arrondissement, comme toujours, était préservé. Bientôt, j’allais être engagé dans un journal qui jouissait alors d’un immense prestige, Le Monde, et découvrir ces quartiers décrits trois ans plus tôt par les cinéastes les plus représentatifs de la Nouvelle Vague. Leur Paris serait le mien. Et même si certains, comme Chabrol, ont aujourd’hui gagné des contrées plus lointaines que La Muette et que d’autres, comme Godard, sont retournés en Suisse, je n’ai plus bougé de Saint-Germain-des-Prés, complétant ma géographie intime avec la piscine Deligny où je partageais la cabine 41 avec mon ami Gabriel Matzneff.

J’étais verni : pas de crise, pas de chômage, une vie intellectuelle intense… et, chaque jour, sur les boulevards, des manifestations qui me distrayaient plus qu’elles ne me mobilisaient. Après tout ce que j’avais vécu pendant la guerre d’Algérie, les révolutionnaires en peau de lapin ne me semblaient pas très sérieux : chacun aspirait à tenir un rôle dans une pièce qui s’effilochait de jour en jour. Mais si la vitalité d’une métropole se mesure à l’intensité des drames qui s’y jouent, Paris était sans conteste parmi les mieux loties : on y faisait quotidiennement l’amour avec l’Histoire dans le fol espoir d’accoucher d’une Révolution. J’étais persuadé que toute forme d’engagement politique extrême n’était qu’une manière, tout comme l’érudition, de fuir loin, le plus loin possible, de sa propre vie. J’en eus alors la confirmation.

2. Un intermittent de l’existence.

Les vibrations de Paris, je les ai partagées avec Pierre Lamalattie dans son roman : Précipitation en milieu acide (L’Éditeur). On n’y fait plus l’amour avec l’Histoire : elle s’est totalement désintégrée. Chacun considère que sa vie est une foutaise assez décousue, une mayonnaise qui ne prend pas, une liste de choses à faire, un désenchantement perpétuel. On ne possède plus rien de valable, ni la poésie du monde, ni même sa propre puissance. On se dissout dans un quotidien menaçant. On est réduit à n’être plus qu’un intermittent de l’existence. Pierre Lamalattie formule cela sans acrimonie, avec une forme de détachement résigné qui force le rire : c’est donc cela vivre à Paris aujourd’hui. Mais, parfois, le narrateur s’échappe grâce à une cantate de Bach qu’il écoute dans sa voiture la nuit. Il éprouve alors un petit délire très jouissif à l’idée de s’affranchir de tout et de devenir, à défaut d’un dieu, un « existant ». J’ai rarement lu d’aussi belles descriptions de Paris la nuit que dans ce roman. Le sublime et l’ordinaire se répondent avec une grâce inouïe.

3. La résurrection d’Albert Cossery.

Ce qui se passe dans la tête d’un jeune Tunisien persuadé que le monde est un vaste échiquier sans frontières, qu’il a vocation à être un renégat et qui vit avec l’idée sournoise et obsédante de l’exil, je l’ai un peu mieux compris en lisant le récit de Bakir Zied On n’est jamais mieux que chez les autres (Encre d’Orient). Ce flâneur désabusé,  fanatique de la modération et sarcastique face aux révolutions arabes, appartient à la même espèce qu’Albert Cossery.

D’ailleurs, à peine arrivé à Saint-Germain-des-Prés après des tribulations picaresques, il se rend à l’hôtel de la Louisiane où Cossery a vécu plus de soixante ans dans la même chambre, enterrant tous ses amis, d’Albert Camus à Lawrence Durrell, sans oublier bien sûr Henry Miller. Son secret ? Se lever tous les jours à midi, démentant ainsi la sagesse populaire qui veut que la vie appartienne à ceux qui se lèvent tôt. Il n’était pas venu en France pour travailler ; Bakir Zied non plus.

En revanche, dealer de la littérature ne lui fait pas peur, même dans les conditions les plus ingrates. Et, si possible, devenir un écrivain de la trempe de Cossery. Il en prend le chemin. Parions qu’il s’installera, lui aussi, un jour dans une chambre de la Louisiane. Peut-être laissera-t-il alors comme testament en songeant à sa jeunesse les mots suivants : « Je meurs en adorant la liberté, en aimant les femmes, en ne haïssant point les hommes et en détestant les dictatures. Dans la vie, le plus important est de finir en beauté. » Cette éventualité raisonnablement improbable, conclut Bakir Zied, est le seul moyen pour lui de se réconcilier avec la grande Faucheuse. Cossery, lui, restait insaisissable et semblait l’avoir vaincue.

4. Ludwig Hohl et les « âmes brisées » de Paris.

Paris, 1926. Un jeune écrivain suisse-allemand, Ludwig Hohl, s’installe à Paris pour une année. Il choisit délibérément la bohème contre la gloire et vomit la pacotille. Il n’a pas un sou. Ce fils de pasteur a été expulsé de son école pour avoir sanctifié Nietzsche et tiré des coups de revolver par la fenêtre. Sa cible était Dieu. Aux policiers qui lui demandaient s’il croyait l’avoir atteint, il répondra : « Oui, je crois. Un petit peu. Les pieds. » Cet écrivain ombrageux s’installera à Genève dans une cave. Il n’en sortira plus, en dépit de la gloire que lui vaudra son livre le plus connu : Ascension. Il laissera des milliers de notes encore inédites. Ludwig Hohl : un écrivain à découvrir.

C’est ce qu’ont bien compris les éditions Attila qui publient Paris 1926, le journal du jeune Ludwig Hohl censé lui servir de matière brute pour un roman qui ne verra jamais le jour parce que Hohl, sans doute avec raison, avait compris que la forme romanesque était devenue obsolète.

Dans son Manifeste incertain 2, (Noir sur Blanc), Frédéric Pajak, dessinateur et graphiste suisse, s’est également passionné pour Hohl, le suivant dans sa découverte des vingt arrondissements de la capitale qu’il sillonne jusqu’au petit matin, s’enivrant dans les cafés. Hohl déteste les touristes, les Suisses en particulier. « Salauds de Suisses », répète-t-il. Des messieurs si bien habillés qui se comportent comme les maîtres des lieux et qui dépensent sans compter. « Pauvre France, soupire-t-il, elle ressemble à un corps vivant en train de se faire dévorer par des milliers de vers. » Lui se compare à un immigré et a une prédilection pour les plus démunis. Il manifeste un sens aigu de l’observation. Dans un café, il voit entrer « une femme très âgée, mais pas encore morte, le visage tremblant de passion venimeuse ». De quoi vivent tous ces miséreux qu’il croise ?, se demande-t-il. Réponse : de leur effondrement imminent.[/access]

 

*Photo : Mourir à trente ans.

Gallienne a-t-il inventé le gay-friendly réac?

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guillaume gallienne

guillaume gallienne

En cette fin d’année, avec près de deux millions d’entrées glanées en quatre semaines d’exploitation, le film autobiographique de Guillaume Gallienne, Guillaume et les garçons à table! marche sur les pas du phénomène Intouchables. C’est l’histoire d’« un garçon qui doit assumer son hétérosexualité dans une famille qui a décrété qu’il était homosexuel » : par ce résumé final, le fils de bonne famille annonce à sa mère incrédule qu’il va se marier. Cette comédie dramatique doit son succès à la simplicité de son humour et au traitement d’une question sociale de fond. Par une alternance de séquences de ralentis musicales et de rythme soutenu, un humour burlesque et le diagnostic sans concession d’un tabou familial, Gallienne aborde en effet l’identité sexuelle adolescente sans fard.

Dès sa présentation au dernier festival de Cannes, le film a rencontré un franc succès critique. Gallienne jouit du label Comédie-française. Il est primé à Deauville, à Angoulême et il fait l’objet de la bienveillance de la critique gay-friendly. Laquelle, sans se méfier, voit d’un bon œil un film qui parle des questions de genre. Non sans acrobatie, Les Inrocks décryptent alors dans l’histoire de ce coming-out hétéro un « miroir subtil et impitoyable à l’homophobie, à son ridicule et à sa bêtise. »

Encore plus troublant, Valeurs actuelles a fait mention du succès de Guillaume Gallienne. Lequel a eu les honneurs des colonnes du Figaro magazine«Je parle de la différence et du besoin qu’on a d’étiqueter les gens. Après Mai 68, comme les tabous sexuels avaient sauté, quand un gamin comme moi n’aimait pas le sport ou la bagarre, on disait: “Bah, il est pédé, quoi!” C’était presque un signe d’ouverture.» Suspect non?
En effet, le réalisateur-acteur explique, en voix off tout au long du film, avoir vécu sa féminité qui l’a accompagné dès le plus jeune âge comme un trouble psychologique. Ce petit tardillon d’une fratrie devait être la fille tant attendue. Face à une mère omniprésente et des frères aussi absents que leur père, Guillaume s’enferme avec un certain talent dans un rôle de fille, autant pour se distinguer de ses frères que pour ressembler à sa mère. Ses tantes et sa mère, grandes bourgeoises vivant au milieu du personnel et des tableaux abstraits n’y voient aucun problème. Bien au contraire, elles le poussent à enfin-assumer-sa-sexualité. Le jeune homme finit par étouffer dans ce carcan et sort avec peine de cette destinée transgenre. Après une dépression -« vous vous aimez donc si peu?« lui demande son psychiatre- il tombe amoureux au cours d’un dîner de filles…
Morale de l’histoire, on peut être un homme sensible et heureux sans être un homo refoulé.

Comme on pouvait s’y attendre, certains critiques, embarrassés par le happy end de Guillaume Gallienne ont été agacé par une telle liberté de ton. Julien Kojfer,  blogueur autoproclamé docteur ès cinéma (sic), repris par  le site du Nouvel Obs et slate.fr, a dénoncé très justement un nouveau genre cinématographique, le « gay-friendly pour les réactionnaires » ou l’histoire d’un jeune homme contraint de « maîtriser le cheval pour maîtriser son sexe et devenir enfin un homme !« (…) »Face à un univers gay dépeint comme le septième cercle de l’enfer – ses seuls représentants dans le film sont trois arabes de banlieue agressifs adeptes des gang bangs et un étalon obsédé par la propreté et sa musculature grotesquement saillante – la femme révélatrice de l’hétérosexualité est filmée comme un ange salvateur qui vient libérer notre héros de ses abjects tourments.(…) Dans la France post-manif pour tous, pas étonnant donc que le film fasse un carton.  »

Et le critique de conclure: « Mais si chacun doit rester à sa place, les grands acteurs ne feraient-ils pas mieux de rester devant la caméra ? » C’est vrai après tout, peut-on autoriser un réac à filmer ?

Le changement a assez duré!

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changement bernard charbonneau

changement bernard charbonneau

« Le progrès, il faut y croire pour le voir », décrète Électricité de France sur d’immenses affiches promotionnelles qu’illustre une photographie du pont de Londres illuminé. Le ton est donné : EDF, fleuron de notre industrie, s’autoproclame « producteur de progrès depuis toujours dans l’histoire des Français ». Nos esprits enfiévrés par la fée Électricité restent cois et s’interrogent : l’innovation n’a-t-elle vraiment que du bon, malgré les ravages de l’industrie sur l’environnement ?

En soi, la question est déjà suspecte : dans un monde qui glorifie l’union de la science et de la technique au service de la croissance économique, pourquoi regarder derrière soi ?[access capability= »lire_inedits »] Avec la bénédiction des Verts, confits dans une critique cosmétique de la société industrielle[1. À l’opposé des Verts médiatiques, certains petits groupes issus de l’ultragauche ou de la mouvance décroissante font preuve d’une remarquable cohérence idéologique. Songeons par exemple au collectif grenoblois Pièces et Main-d’oeuvre et au groupe Oblomoff, dignes émules antimodernes de Charbonneau.], le mariage est désormais pour tous, à l’instar des poulets élevés en batterie et des yaourts épaissis, offerts contre espèces sonnantes à qui voudra bien tester ses défenses immunitaires. Demain, PMA et GPA suivront. En 2017 ou 2022, qui osera encore s’opposer à l’enfant pour tous, au risque de passer pour un fieffé réac ?

Il est pourtant des hommes qui disent non. Bernard Charbonneau (1910-1986) fut de ces objecteurs de progrès qui hantent encore nos bibliothèques. Son essai inédit, Le Changement, illumine ce triste automne de ses fulgurances éblouissantes. Le verdict se veut sans appel : le fantasme de la croissance permanente suppose que la production puisse croître à l’infini dans un monde fini. « La destruction de la nature ne peut se poursuivre que si on la suppose immuable », avance Charbonneau avec la lucidité du dernier homme. Compagnon de route de Jacques Ellul, ce précurseur de la décroissance, proche de la revue Esprit dans les années 1930, nous administre une authentique leçon de choses.

Au siècle de Verdun et d’Hiroshima, la révolution que vécurent les campagnes françaises, passée sous silence, n’en fut pas moins réelle. À la Libération, la technique devint l’instrument de l’État planificateur. Quoiqu’il rechignât parfois à suivre le mouvement, le pays réel dut céder aux diktats modernisateurs du pouvoir. Pour le plus grand bonheur de l’industrie des loisirs, l’union de la production et de la consommation de masse était scellée. L’ordre et le progrès, glorifiait un De Gaulle qui « a suivi l’Intendance », ironise Charbonneau.

Jusqu’en 1945, le clivage « villes-campagnes, société industrielle-société traditionnelle » fracturait la société française bien plus profondément que la lutte des classes, soutient-il dans son chef d’œuvre Le Jardin de Babylone (1969). Au cours du long Moyen Âge qui précéda les Trente Glorieuses, avant que l’agriculture intensive, les déchets industriels et l’exode rural ne désertifient nos campagnes, subsistaient en effet deux rapports antagoniques au temps, à l’espace, et à la pensée. Progressistes des villes, conservateurs des champs ? À quelques nuances près, l’historien André Siegfried ne disait pas autre chose lorsqu’il corrélait l’orientation du vote à la matière géologique du sol. « Prolétaire par certains aspects de son niveau de vie, mais riche de certains biens qui manquent au bourgeois des villes, [le paysan] est toujours conservateur : qu’il vote monarchiste, radical ou communiste »[2. Le Jardin de Babylone, Bernard Charbonneau, 1969 (rééd. Champ libre).]. Avec leurs pesanteurs et leurs grâces, des pans entiers de la société traditionnelle survécurent aux premières lueurs du XXe siècle, par l’alliance objective de la droite cléricale et de la France des petits propriétaires ruraux. Las ! La guerre totale et l’extension du marché inoculèrent la maladie du Progrès permanent aux campagnes qui n’en demandaient pas tant.

À la décharge des optimistes invétérés qui régissent nos vies mécanisées, l’avenir de l’humanité est devenu littéralement inconcevable. Comment affronter la vision d’un monde défiguré par la fonte des calottes glaciaires, la révolution climatique et l’épuisement complet des ressources ? Malgré leur probabilité croissante, ces phénomènes « supraliminaires », comme les nommait Günther Anders, dépassent nos capacités d’imagination. À postuler sans hésitation que la prospérité économique engendrait un homme nouveau libéré des chaînes de la servitude et des mauvaises passions, on a forgé un mythe du bon civilisé dont on ne parvient plus à s’affranchir, ne serait-ce que pour penser l’avenir. Faute d’être voués aux enfers, nos modernes Prométhée accomplissent leur œuvre sépulcrale sans jamais remettre en question le dogme du changement, devenu une fin en soi – le mouvement est tout, peu importe le but.

Que faire ? « On finira bien par trouver une solution ! »[3. Jacques Ellul avait fait de cette formule le symbole de l’impasse du système technicien.], répètent à l’envi les doctrinaires de la pensée magique rhabillée en foi dans le progrès inéluctable de l’homme. Si nous ne voulons pas connaître le sort des premiers habitants de l’île de Pâques[4. Selon certains anthropologues, ils auraient été décimés après avoir épuisé toutes leurs ressources en bois.], opposons de toute urgence au « on ne peut pas faire autrement » un ferme « on ne peut plus continuer comme ça ». D’outre-tombe, Charbonneau nous fraie la voie d’un « enracinement créateur » respectueux du véritable progrès humain[5. Pour prendre un exemple trivial, la stagnation de l’espérance de vie en Occident ne devrait pas nous inciter à jeter vaccins et médecine aux orties, mais plutôt à identifier le point de bascule où les progrès de l’asepsie se retournent contre l’homme.]. Foin de folklore new age, il n’est pas question de danser la gigue autour d’un chêne centenaire, ni même de prôner l’éclairage à la bougie, mais de recréer une démocratie et une économie locales où la contemplation suppléerait la frénésie consumériste. Utopie ? Pas sûr. L’humanité vaut bien le sacrifice de quelques iPod…[/access]

Vingt piqûres de rappel à l’usage des jeunes générations

Charbonneau n’est pas seul ! Il trône en bonne place dans l’ouvrage collectif Radicalité, 20  penseurs vraiment critiques que publient les éditions L’échappée.  Ellul , Illich, Pasolini et les autres complètent le panthéon d’intellectuels critiques du capitalisme et de la société industrielle. Toute l’originalité de ce recueil est de se battre sur les fronts culturels, politiques et économiques à travers vingt contributions synthétisant chacune la pensée d’un auteur. De Günther Anders à Simone Weil, une majorité de morts y côtoient quelques vivants (Michéa, Bauman, Dufour…) en quête d’un « nouveau socle anthropologique » rompant avec la tyrannie des machines et de la marchandise. Aux antipodes des mandarins de la pensée critique subventionnée (de quoi d’autre Badiou est-il le nom ?), les codirecteurs de l’essai entendent sortir l’homme de sa servitude volontaire sans concéder un pouce au relativisme moral. Vaste programme !

Radicalité, 20  penseurs vraiment critiques, Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Maroclini (dir.),  L’échappée, 2013.

Le Changement, Bernard Charbonneau, Le Pas de côté, 2013.

*Photo : SIERAKOWSKI/ISOPIX/SIPA. 00606480_000007.