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Méritocratie, l’école du crime

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meritocratie ecole reforme college

J’avais décidé, dans cette histoire de réforme des collèges, de ne pas mettre mon grain de sel. Je connaissais la triste comédie, c’était la même à chaque fois qu’un ministre voulait laisser sa marque, à part peut-être avec François Bayrou qui avait réussi l’exploit de rester Rue de Grenelle sous deux présidents de la République. Bayrou avait compris une chose simple : il était impossible d’aller contre les pédagogistes qui avaient fait du ministère leur citadelle et avaient avancé leurs pions depuis la réforme sur le collège unique en 1975, que le gouvernement soit de gauche ou de droite. Il avait certes réussi à stabiliser le front, comme le maréchal Foch lors de la bataille de la Marne. Mais, après son départ, l’offensive avait repris de plus belle.

Donc, cette énième réforme portée par NVB a rallumé l’affrontement entre les élitistes et les égalitaristes, les républicains et les démocrates. Chaque camp a ses noms, qui montent au feu avec les mêmes arguments depuis vingt ans. Déploration décliniste, parfois un peu stérile et répétitive, contre aménagement matois du désastre par le nivellement, qui favorise la reproduction bourdivine contre laquelle, pourtant, ce collège unique était censé lutter. J’ai senti une certaine lassitude. Bien sûr, tout au long de ma carrière de prof, qui a duré une grosse vingtaine d’années, passées pour l’essentiel dans un collège de ZEP, j’étais clairement dans le camp des républicains, des sales élitistes, des pleureuses.[access capability= »lire_inedits »] Comment aurait-il pu en être autrement : je suis le petit-fils d’un hussard noir, pupille de la nation, repéré, durant les années 1920, dans sa classe de petits paysans barbouillés, par le curé et l’instituteur, qui l’avaient envoyé de concert à l’École normale, alors qu’il avait tout juste 16 ans

Et puis il y a eu cette une de Libé, le 12 mai. « Réforme du collège. Et si elle avait raison ? » Avec NVB en une. Pourquoi pas, après tout. Sauf que j’ai vite compris la manip : « La réforme de Najat Vallaud-Belkacem fait ressortir le clivage droite-gauche sur la conception de l’éducation : faut-il privilégier l’égalité ou l’élitisme ? »

Ah, comme tout devient simple ! Ce n’était donc que ça : un bon vieux clivage droite-gauche… Peu importe, finalement, que des personnalités de gauche, et au premier chef Ségolène Royal, aient émis de sérieuses réserves, tout comme des profs de lettres classiques, d’allemand ou d’histoire qui n’ont rien d’affreux réactionnaires. Non, dans le joli monde de Libé, être pour l’élitisme, même républicain, c’est-à-dire pour une sélection fondée sur l’égalité afin de donner leur chance aux meilleurs, c’est être de droite. On en est là.

Je me suis alors rappelé que, dans mon collège de ZEP, on sauvait concrètement l’égalité des chances, en tentant d’offrir à une trentaine de nos cent vingt élèves de troisième les mêmes possibilités qu’à ceux des établissements de centre-ville. Ce n’était pas très glorieux, un peu hypocrite au regard des instructions officielles, mais c’était efficace : on s’arrangeait tout simplement pour faire prendre le latin, et aussi l’allemand en première langue, aux élèves dont on pouvait espérer qu’ils iraient plus loin dans des classes où les conditions de travail permettraient des progrès. En clair, on s’asseyait sur la sacro-sainte hétérogénéité pour créer, en rusant, des « classes de niveau ». Tout le monde le savait, simplement ça ne se disait pas.

Et nous étions républicains en faisant cela, c’est-à-dire sainement élitistes. Nous sauvions ceux qui étaient sauvables en les préservant d’un égalitarisme de façade qui consiste, dans les faits, à sacrifier les meilleurs et à leur interdire de s’en sortir dans le champ de ruines provoqué, surtout dans les quartiers populaires, par le collègue unique et sa jolie politique émancipatrice qui n’émancipe, au bout du compte, que ceux qui rentrent le soir dans des maisons où les parents parlent français et ont des livres.

Alors si, pour Libé, c’est être de droite, je suis de droite. Mais je refuse d’être fiché avec une telle mauvaise foi, car je sais, moi, que notre action correspondait exactement à l’idée que je me fais de la gauche.[/access]

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«Guerre de civilisation»: si tu veux la paix…

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manuel valls guerre civilisation terrorisme

Nous y sommes. Plus qu’un moment de vérité – car un moment ne dure qu’un moment – nous voilà entrés à nouveau dans l’état de vérité ; la vérité d’une nécessité, celle de se battre. Nous y avons toujours été, mais nous ne voulions pas le savoir. Nous avions chassé la guerre et la violence en général de l’histoire à venir, la nôtre en tout cas. Du moins le croyions-nous, puisque nous le voulions, nous l’avions décidé, entre nous. Mais il n’y a qu’une seule espèce humaine, et nous ne pouvons nous tenir exempt et indemnes du combat entre barbarie et humanité qui, depuis les origines, tourmente et convulse celle-ci.

Un type qui a l’inquiétude lucide de l’esprit de l’escalier – ou la nostalgie réactionnaire d’un fossile selon les autres, la majorité conforme – Alain Finkielkraut, a écrit un jour « la barbarie n’appartient pas à la préhistoire de l’humanité, elle est l’ombre qui l’accompagne à chaque pas ». Cette phrase est posée sur mon bureau d’écrivain, devant mes yeux, en permanence. Car elle exprime à mes yeux, une vérité parmi les plus essentielles de la nature humaine. Et, dans la polémique que bien sûr l’interview de Manuel Valls à Europe 1 n’a pas manqué de susciter, il ne s’agit que de cela : oser quitter la pensée conformes des autruches ou de ceux qui espèrent qu’en haïssant nous-même les valeurs et les principes qui ont fondé notre société, quels que soient ses (nombreux) défauts, nous échapperont à la haine des barbares… ou oser regarder et dire la vérité. Manuel Valls n’a pas dit « guerre des civilisations », il a dit « guerre de civilisation », et à part Emmanuel Todd et Edwy Plenel qui sont déjà en train de nous expliquer qu’il ne s’agit là que d’Islamophobie, chacun, avec un peu de sincérité, peut comprendre que par civilisation on entend la contraire d’une idéologie qui veut s’imposer partout par l’ultra-violence et la terreur, qui ne supporte pas la tolérance, la laïcité, l’égalité des sexes, la liberté de conscience et de foi, la liberté en général, et qui proclame d’ailleurs avec une remarquable honnêteté qu’elle « aime plus la mort que nous (Occidentaux) aimons la vie ». Manuel Valls a seulement dit que nous étions engagés, appartenant à l’espèce humaine, dans ce combat entre l’espérance de l’homme et sa part d’ombre qui l’accompagne à chaque pas, et que c’est, et sera, un combat sur la durée.

Il aurait  pu ajouter « un combat permanent, car l’idée d’une paix acquise pour toujours est obsolète, et elle l’a toujours été, même si nous avons eu le luxe de pouvoir y croire pendant plusieurs décennies », mais cela lui aurait coûté encore plus cher. Pourtant, à l’horizon gonflent tous les orages. Il n’y a pas que Daech et sa barbarie totalitaire, il y a la Chine et la Russie qui se réarment et passent à l’acte, à l’image d’une grande partie du Moyen-Orient, de l’Afrique (qui hélas ne manquait pourtant pas d’armes), de l’Asie et de l’Océanie. Pendant ce temps, les budgets de défense d’Europe occidentale, pour les plus lucides, commencent juste à freiner leur diminution… Nous avions oublié le « Si vis pacem, para bellum » qui devrait être posé, lui-aussi, sur tout bureau de responsable politique. Mais la réalité nous a rattrapés. La paix et la civilisation, c’est-à dire ce que nous souhaitons à nos enfants, ne sont pas des droits acquis. L’ombre qui accompagne chacun de nos pas ne nous lâchera pas.

*Photo : William Abenhaim/SIPA. 00717028_000006.

Google Über alles

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Qui n’a jamais reproché aux taxis leurs prix indécents ? Leur corporatisme ? Leurs chauffeurs capables d’égayer un banal trajet par leurs anecdotes, comme de racketter un étudiant fauché ? Les motifs d’ironie, voire de jouissance, devant le désarroi des taxis, pris de court devant la percée d’Uber, ne manquent pas, et la violence de certains chauffeurs n’arrange rien. Pourtant, le conflit mérite mieux que des sarcasmes de consommateurs. Il est le symptôme de la guerre menée par le libéralisme sans limites pour continuer de s’étendre.

D’abord, Uber ment, Uber est allemand. Ou plutôt californien. Uber n’est pas une initiative sympa de citoyens branchés et généreux. Simple plate-forme technologique avec application pour smartphones, UberPop vampirise sa commission sur des milliers de chômeurs devenus pseudo-chauffeurs. Ce n’est pas du covoiturage, mais du business hors-sol. Ce n’est pas de « l’économie partagée », mais une l’atomisation de l’activité productive. Ce n’est pas de la concurrence, c’est de la piraterie.  Ces méthodes ont conduit Madrid, Delhi, La Haye et Portland, villes de notoires républiques communistes, à interdire les activités de la société. Même dans son fief de Californie, à Los Angeles, Uber se retrouve en procès pour pratiques déloyales.

Une autre réalité peu connue tarde à surgir : derrière Uber, il y a Google, qui a investi des fortunes dans l’entreprise, plus de 360 millions siège dès février 2013. Le géant du net siège dans son conseil d’administration, et a formé nombre de cadres d’Uber. Non content de s’être assuré, sans un coup de feu, un pouvoir sur les coeurs et les esprits dont aucune dictature n’aurait rêvé, Google cherche à s’imposer sur le marché mondial des conduites, via Uber, en détruisant tout autre concurrent, les taxis en priorité. L’étape suivante, après l’élimination de la concurrence et l’explosion (dites « flexibilité ») du marché, grâce à la percée des Uber, est de supplanter aux voitures avec chauffeur le « self-driving car », la voiture automatique. Outre Uber, qui a son programme de « self-driving car », Google et ses forges maléfiques de la Silicon Valley (dites « the Valley », on est entre nous) planchent jour et nuit sur leur propre robot.

Ce « Google Car » est appelé à se généraliser et à séduire le client-consommateur. Utopie, me direz-vous. Ce n’est pas l’avis d’Obi Felten, directrice du laboratoire Google X, de passage à Paris le 25 juin pour la conférence « Hello Tomorrow ». Devant un public d’entreprises geeks conquises, elle a prêché la bonne parole: « la technologie doit changer l’individu ». La prêtresse en appelle au bon sens: qui refuserait d’être reconduit chez soi après une soirée alcoolisée ? D’échapper aux affres du permis à points ? De permettre à un aveugle de conduire sa propre voiture ? Obi won the point: personne ne relève l’aliénation supplémentaire de l’homme vis-à-vis de la machine. « On ne peut pas empêcher le progrès ». Surtout pas des taxis archaïques, victimes d’une lutte qui les dépasse.

Alors, face à Uber, même si c’est pour conserver les taxis agrippés à leurs privilèges, je préférerai toujours chanter, comme Barbara dans Gare de Lyon, « taxi, emmenez-moi », plutôt que « Google, continue de me mener… »

Tsipras est un voyou communiste

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Grexit Tsipras communiste

On a beau s’y attendre, cela pique toujours un peu les yeux: le traitement de l’affaire grecque par la presse française  de ce week-end relève dans son immense majorité du parti-pris le plus éhonté. Tsipras est un « braqueur de banque » pour les Echos, un « maître chanteur » pour le JDD qui nous explique que c’est normal car il était communiste dans sa jeunesse et il l’est encore un peu maintenant. En effet, c’est bien connu, comme le disait une affiche de propagande des heures les plus sombres de notre histoire : « Si tous les voyous ne sont pas communistes, tous les communistes sont des voyous ». Le JDD précise d’ailleurs en Une : « La Grèce, c’est fini ! » comme Capri sans doute bien que Capri se trouve en Italie, Italie elle-même qui n’est pas à l’abri d’une secousse un peu forte en cas de Grexit, mais c’est une autre histoire. »

Le JDD toujours, en pages intérieures : « L’Europe lâche la Grèce ». C’est tout de même drôle ces questions de perspective : nous avions absurdement eu le sentiment qu’il s’agissait exactement du contraire. De même, il a paru au JDD  utile de s’indigner du passé de Tsipras mais bizarrement il ne s’est pas intéressé au passé des autres protagonistes de cette histoire : pourquoi ne pas signaler par exemple, par souci d’équité, que Mme Lagarde, présidente du FMI qui brigue un deuxième mandat, est mise en examen depuis août 2014 dans l’affaire de l’arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais alors qu’elle était ministre des Finances, pourquoi ne pas rappeler que Jean-Claude Junker, président de la Commission Européenne, est l’ancien Premier ministre du Luxembourg qui a fermé les yeux sur le paradis fiscal qu’était son pays  et connaissait forcément les accords fiscaux secrets entre le Luxembourg et 340 multinationales – dont Apple, Amazon, Ikea, Pepsi ou Axa – passés entre 2002 et 2010 comme l’ont révélé près de quarante médias internationaux.

Le même homme, aujourd’hui, demande aux Grecs d’avoir un système fiscal… mais un système fiscal qui ne s’en prenne pas trop aux riches tout de même. On est en droit de sourire, mais on ne sait plus si ce sourire doit être amer ou amusé. Quant à Mario Draghi, président de la BCE, pourquoi le JDD ne rappelle-t-il pas aussi que c’est un ancien de chez Goldman Sachs, vous savez, la banque à l’origine de la crise des  subprimes de 2008 et surtout, pour ce qui nous intéresse, la banque qui conseilla à la Grèce l’utilisation de produits financiers dérivés pour masquer ses déficits. Bref, aujourd’hui, quand nos chers médias reprennent complaisamment l’image d’une Grèce shootée aux emprunts comme la dernière des droguées, pourquoi ne précise-t-on pas, à l’occasion, que c’est son ancien dealer qui est chargé de la cure de désintox ?

Mais qu’avait donc fait Tsipras, ce rouge sectaire, pour mériter une telle haine froide de la part de nos médias ? Il avait décapité des chefs d’entreprises au nom de l’islam ? Il avait fait fusiller les oligarques de Potamia, ce parti soi-disant de centre-gauche à qui l’UE fait les yeux de Chimène ? Il avait mis en prison Antonis Samaras, l’ancien chef de la droite conservatrice de Nouvelle Démocratie, reçu à Bruxelles comme un chef d’Etat alors que sa patrie est en danger?

Même pas. Tsipras a juste dit qu’il allait soumettre à referendum les propositions des « Européens » (je mets des guillemets par facilité : je suis moi-même européen mais je n’ai rien de commun avec ces technocrates non élus).  C’est affreux, un communiste qui demande au peuple son avis ! Les bons esprits objectent que Tsipras devrait poser la question du maintien dans l’Euro : oui, c’est comme ça dans le Disneyland post-démocratique de l’UE, on explique à un chef d’Etat ce qu’il doit poser comme question puisque cette idée absurde de consulter directement son peuple lui est venue. On imagine, au passage, un Jeroen Dijsselbloem expliquer au Général de Gaulle : « Dites donc, mon petit vieux, votre referendum sur l’élection du président au suffrage universel, ça nous plaît pas trop, c’est du césarisme, ça… » Tsipras, lui, veut poser la question de l’acceptation ou non par le peuple grec des propositions de la Troïka. Si celles-ci supposent que la Grèce doive continuer sa tiers-mondisation pour rester dans l’euro, c’est à la Troïka de bouger, pas à la Grèce. Ou alors on finirait par croire que l’« Europe » veut surtout faire un exemple, parce qu’il s’agit d’un gouvernement de gauche et qu’il faut montrer aux autres (Podemos, par exemple) ce qui arrive quand on ne courbe plus assez l’échine…

La seule relative bonne surprise est venue de… DSK ! Eh oui, les voies de la raison, comme celles du Seigneur, sont impénétrables. Il a appelé les créanciers à prendre leurs pertes, comme on dit, à rééchelonner une partie de la dette et à supprimer l’autre qu’il reconnaît lui-même comme illégitime. Il sait de quoi il parle, il est à l’origine du premier plan de 2010 qui a uniquement servi à ce que les banques étrangères récupèrent leurs emprunts, et certainement pas à relancer l’économie grecque. En échange, la Grèce ne recevrait plus d’aide et redeviendrait maîtresse des méthodes et des choix budgétaires pour se tirer d’affaire. Au sein de l’UE ou pas.

C’est tout de même un peu plus digne, comme idée, que ce coup d’Etat au ralenti qui donne l’impression de voir s’écrire sous nos yeux un nouveau chapitre de la Stratégie du Choc de Naomi Klein, où il est expliqué que capitalisme et démocratie n’ont plus rien à voir dès que la démocratie contrarie le capitalisme.

Et nous en sommes-là, aujourd’hui, en Europe.

*Photo : AP/SIPA.AP21757482_000071

Uber : la grève des taxis racontée par un voyageur persan

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taxis uber pop

Nous étions le 4 de la lune de Rebiab. Lorsque Usbek sortit de l’aéroport de Roissy, arrivant d’Ispahan, il vit un spectacle étonnant. Des centaines de voitures avec une lumière sur leur toit bloquaient toutes les sorties. Intrigué, il s’adressa au grand chambellan du roi venu l’accueillir : « Qui sont ces gens-là ? » « Des chauffeurs de taxi. » Usbek, curieux de nature, demanda : « Mais c’est quoi, un chauffeur de taxi ? »

Le grand chambellan expliqua : « C’est quelqu’un à qui notre souverain a accordé le privilège de transporter des gens moyennant une certaine somme d’argent. » Usbek s’enquit alors des conditions nécessaires pour obtenir ce privilège. « Il faut verser 200 000 écus et Sa Majesté se sert au passage. » « Ah… », fit Usbek, émerveillé par l’intelligence du roi de France, alors que le shah de Perse peinait tant à faire entrer de l’argent dans ses caisses.

« Mais pourquoi bloquent-ils toutes les sorties ? » demanda-t-il encore. « Parce que d’autres qui n’ont pas payé 200 000 écus au roi veulent exercer la même profession qu’eux. » Usbek passa de la perplexité à la stupéfaction. « Mais vous allez les disperser car ils troublent l’ordre ? » « Non, répondit le grand chambellan, notre roi ne veut pas de conflit avec ces gens-là, qui sont puissants et dangereux. »

Usbek pensa que le royaume de France était bien faible et se promit à son retour de demander audience au shah pour lui dire que ce pays était à prendre.

Puis, il vit une scène qui le plongea dans une stupéfaction encore plus grande. Quelques individus sortis des voitures avec la petite lumière frappaient violemment un homme. « C’est le conducteur d’un véhicule sans petite lumière : les chauffeurs de taxi ne les aiment pas », expliqua sur un ton blasé le grand chambellan. Un peu plus loin, d’autres chauffeurs de taxi tapaient sur un autre homme. « C’est un passager d’une de ces voitures qu’ils n’aiment pas », lui dit le grand chambellan sur un ton très indifférent.

« Mais pour ces affreux forfaits vous allez leur faire couper la tête ? » dit Usbek. « Pas du tout, comme je vous l’ai dit, notre roi qui est sage ne veut pas d’histoires avec eux. » Désemparé et perdant pied, Usbek appela son ami Ibben à Ispahan et lui raconta tout. « Rentre aussitôt que possible », répondit Ibben. Usbek appela aussi Usben, la première de ses cinq épouses. Elle fut formelle : « Reviens, ô seigneur et maître, reviens immédiatement, ô seigneur et maître, je ne veux pas que tu restes un instant de plus dans un pays où les femmes montrent à tous ce qui est réservé à leur mari. »

Déjà convaincu, Usbek téléphona quand même au légat de Perse à Paris : « Mais quelle idée as-tu eue de te rendre chez des infidèles ? » tempêta le diplomate. Usbek lui raconta ce qu’il avait vu chez les chauffeur de taxi. Le légat le traita d’imbécile : « Mais ils sont ce qu’il y a de mieux dans ce pays. Sais-tu que la plupart d’entre eux jeûnent pour le ramadan ? »

Usbek n’était plus qu’une loque. Il se dirigea vers le comptoir d’Iran Air et demanda un billet pour Ispahan. Au même moment, une voix se fit entendre dans les haut-parleurs de l’aéroport : « En raison d’une grève des contrôleurs aériens, tous les vols sont annulés. » Hébété, assommé, Usbek devint fou. Il se traîna jusqu’au bar et vida une bouteille d’alcool ! Depuis, on peut le voir errant dans les couloirs de Roissy. Il a peur de rentrer. Car il tient à sa tête.

*Photo: Michel Euler/AP/SIPA. AP21755685_000001.

Terrorisme islamiste: les mots et les choses

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islam attentat sousse

Après le 11 janvier, passée l’émotion, un slogan s’est très vite imposé. «Pas d’amalgame» : il ne fallait surtout pas choquer les musulmans en associant les actes barbares commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly à l’islam. Les terroristes étaient certes des islamistes, c’est-à-dire des religieux extrémistes, mais il fallait à tout prix rappeler qu’ils avaient aussi tué des musulmans. Et minimiser en passant le massacre des chrétiens d’Orient.

Dans les mois qui ont suivi, Edwy Plenel arpenta les plateaux télévisés pour dire que les premières victimes de Daech étaient des musulmans et tous ceux qui rappelaient  que les actes de barbarie commis par l’Etat Islamique l’étaient au nom de l’islam étaient très vite renvoyés au statut de réactionnaires. Même le juge Trevidic vient d’user de son autorité dans la lute antiterroriste pour déclarer samedi au Point que « la religion n’est pas le moteur du djihad » et que ce qui fonde l’engagement des islamistes est avant tout un désir « d’aventure»  personnelle. Oui, oui, «aventure»…

Cette dérive « psychologiste » a atteint son paroxysme vendredi après-midi sur iTélé. Deux ou trois « experts »  dont l’éditorialiste Claude Askolovitch, nous ont joué sur un air maintes fois entendu un joli petit morceau de déculpabilisation. Après l’attentat de l’Isère, leur préoccupation centrale était de dédouaner le terroriste de tout engagement islamiste. Ils n’avaient aucune autre information vérifiée que le fait que le terroriste avait décapité sa victime en encadrant sa tête de deux drapeaux comportant sa « chahada », la profession de foi musulmane, mais ils mettaient une ardeur incroyable à nous convaincre que cet acte barbare n’avait rien à  voir avec l’islamisme. Ni avec le terrorisme d’ailleurs puisqu’ils nous laissaient entendre qu’il s’agissait sans doute l’acte isolé d’un dément.

Pendant ce temps défilaient sur le bandeau déroulant les dernières informations sur l’attentat de Sousse où 39 touristes ont été massacrés par un terroriste. On n’ose pas dire « islamiste » puisque c’est désormais inconvenant. Pourra-t-on dire demain qu’il s’agit d’un terroriste, ou devra-t-on se contraindre à parler de « combattant » pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui partagent sa religion?

Si on résume : les terroristes ne sont pas vraiment des terroristes mais des déments égarés par des problèmes psychologiques, les islamistes ne se battent pas au nom de la religion musulmane, mais sont des combattants engagés dans une aventure personnelle. Il est important de bien maîtriser cette rhétorique pour décrypter l’actualité des futurs attentats qu’iTélé et Mediapart vont malheureusement nous commenter dans les prochains mois.

*Photo : MOURAD ALLILI/SIPA. 00716914_000008.

La Parisienne libérée

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jacques laurent parisienne

Que faire de tous ses millions quand on a gagné à la loterie ? En 1952, lorsque l’on s’appelle Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent, et que la loterie en question n’est autre que le succès planétaire de Caroline chérie, on s’achète des costumes de luxe, des Buick (avec chauffeur), et une revue. Celle dont on rêvait depuis longtemps, où l’on pourrait écrire et faire écrire à sa guise, laissant enfin les rênes sur le dos à ses goûts et à son insatiable curiosité. Bref, « une revue où l’on écrirait tout à fait en liberté»[1. A. Cresciucci, Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2014., et que Jacques Laurent, songeant à Balzac, nomma La Parisienne.]

La seule idée qui préside à sa démarche, c’est la volonté de « dégager » la littérature : de la libérer de ceux qui, comme Sartre dans Les Temps modernes, y recourent « pour familiariser le lecteur avec (leurs) conceptions ». En somme, cette littérature, il s’agit d’en faire autre chose qu’un moyen au service d’une idéologie. Dans le texte de présentation du premier numéro, en janvier 1953, Jacques Laurent répète que sa revue « ne souhaite servir rien d’autre que la littérature », et qu’elle entend traiter ses lecteurs « comme un public majeur », et non comme une classe à endoctriner.[access capability= »lire_inedits »] L’uniforme, ça suffit ! Huit ans après la Libération, il est bien temps d’être libre. Autrement dit, cette revue qui se fiche de tout, sauf du talent, est une suite « d’humeurs, de caprices et de curiosités non dirigés ». Car « la littérature, insiste Jacques Laurent, n’est point un sport d’équipe ». Ce mot est un peu l’acte de naissance de l’anarchisme de droite dont La Parisienne deviendra, à son corps défendant, l’un des symboles.

Anarchisme : chacun est libre dans cette aventure que Jacques Laurent présente en riant comme « un ferment de désordre ». Mais de droite : conformément à l’esthétique du Grand Siècle, la revue « vise à plaire », tout en publiant « chaque mois quelque chose de civilisé ».

Coups de griffe, coups de patte, coups de cœur et coups de génie se succèdent au fil des pages, faisant souffler un vent frais dans le petit monde intellectuel qui, depuis la fin de la guerre, sent un peu trop la naphtaline. À force d’écrire le nom Liberté, on finit par oublier la chose. La Parisienne, elle, se sent et se montre absolument libre.

Liberté dans le choix des sujets : la revue ne s’interdit rien, pas même la politique, le c…, l’argent et la religion, bref, tout ce dont on ne parle pas à table chez les gens bien élevés. Le numéro 2, en février1953, consacre son dossier au couple, celui de mars à la réouverture des maisons closes, celui de mai à la vitesse…

Liberté dans le choix des auteurs : à côté des romanciers et des poètes, on rencontre des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des peintres ou des biologistes : chacun a la parole s’il a quelque chose à dire, et la pertinence du patronage de Jean Cocteau, le grand touche-à-tout du xxe siècle, se vérifie à chaque nouvelle livraison.

Liberté de ton, enfin. À rebours des Temps modernes, La Parisienne soigne sa ligne mais n’en défend aucune. Certes la droite, dans toutes ses nuances, s’y exprime sans entrave, nouveauté considérable : dans le numéro 2, on rapporte un mot de Bernard Frank, le critique littéraire des Temps modernes qui, évoquant La Parisienne, définit l’écrivain fasciste comme quelqu’un qui « déteste ce qui est ennuyeux ». Pourtant, la gauche est également présente : Boris Vian y écrit régulièrement, et il sera bientôt suivi par Jean Cassou, Edgar Morin et Roger Stéphane.

C’est cette liberté qui dérange, et qui conduit Bernard Frank, toujours lui, à ironiser sur ce « Prisunic de la littérature : 100 articles, 140 pages, 200 balles ». Autant que ses prétendues complaisances droitières, c’est cette frivolité revendiquée, ce désir de plaire, que les bien-pensants officiels reprocheront toujours à la revue de Cecil Saint-Laurent. En fait, c’est cet « anarchisme désirable » – et l’argent de Caroline chérie – qui permet à ce hapax éditorial de durer cinq années, le temps de ruiner Jacques Laurent. Et de demeurer, un demi-siècle plus tard, quelque chose comme un regret, et un modèle.[/access]

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*Photo : DALMAS/SIPA. 00416198_000002.

Joan d’Ark au pays des merveilles

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fabrice hadjadj posthumains

« Le Verbe s’est fait chair », écrivait Fabrice Hadjadj dans un article donné à Causeur, « il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. »

Cette conception se retrouve au cœur de la tragédie post-moderne que propose Fabrice Hadjadj avec sa pièce, Jeanne et les post-humains, ou le sexe de l’ange, qui clôt une trilogie entamée avec Le massacre des innocents et Pasiphaé. Tragi-comédie futuriste et an-historique, Jeanne et les post-humains poursuit la réflexion d’Hadjadj sur un totalitarisme de la désincarnation qui, sous toutes ses formes, impériale, globale et technique, voudrait éradiquer le rapport essentiel et primitif à la chair, au désir, à la maternité, à la douleur, à la vie en somme.

Dans le Mystère des Saints-Innocents, Charles Péguy écrivait en 1912 : « Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. » Jeanne et les post-humains met en scène cette liberté d’esclaves, de manière absurde et grotesque. Joan 304 est caissière chez Ark-Market en l’an 87 de la DéMo, la Démocratie Mondiale. Dans ce futur lointain et beaucoup trop proche à la fois, une sorte de techno-gouvernement global règne sur un peuple de citoyens-consommateurs, sans avoir eu à s’imposer par la force. Heureux dans l’esclavage, les hommes et les femmes de ce temps-là ont accepté d’aliéner leur existence à la promesse d’une liberté totale, d’une évasion perpétuelle à travers la virtualité de l’interconnexion planétaire et du cybermonde qui les lie tous et les entrave plus sûrement que le plus étroit des cachots. La promesse d’un plaisir indéfiniment renouvelé et démultiplié par la jouissance virtuelle a enchaîné les humains au contrôle des machines qui exaltent leur désir grâce à une batterie d’additifs technologiques, de prothèses, d’implants, de consoles qui garantissent la béatitude perpétuelle des jouisseurs serviles du tout-immédiat. « La playbox IV change le vieux coït à deux, limité à un genre et à une espèce, en une plateforme qui vous connecte à d’innombrables partenaires et vous donne la possibilité d’explorer tout l’univers de la jouissance », proclame l’une des pages de publicité insérées entre deux scènes de cet étrange roman théâtral. « Depuis que j’ai la Playbox IV, je suis absolument comblée. Je peux regarder les autres sans envie, avec des intentions toujours pacifiques », assure l’une des citoyennes satisfaites de cette variation orwellienne. Citoyenne comblée, repue, animée à jamais d’intentions pacifiques, sans envie, sans désir autre que synthétique et inoffensif, le seul désormais toléré.

 

Dans cette dictature de la jouissance mondiale, Joan 304, de la compagnie Ark-Market, travaille comme caissière car, en dépit de l’automatisation générale des tâches, les démo-citoyens sont restés attachés à leurs bons vieux supermarchés et ont revendiqué « le droit de déambuler parmi les marchandises, de les soupeser, de lire tranquillement leurs étiquettes ou simplement d’admirer les couleurs des emballages recyclables. C’était pour eux, dans la semaine, une respiration plus importante que celle des espaces verts. »

Dans ce monde où la chair répugne, où l’on rêve de remplacer l’organique suspect par le synthétique et dans lequel seul le coït numérique et l’insémination artificielle sont tolérés par la loi, Joan d’Ark-Market commet l’infraction suprême en s’unissant charnellement avec Valentin 608, l’un de ses collègues avec lequel elle a un rapport sexuel, le plus naturellement et pathétiquement du monde : sur la photocopieuse. Mais dans le monde de Concordia, où l’univers du fabriqué a complètement remplacé celui du donné, où les arbres et les oiseaux ne sont plus eux-mêmes que des productions artificielles, Joan commet l’irréparable : elle tombe enceinte.

On la jette immédiatement en prison. Ce qui ne se fait plus depuis des lustres. On implante normalement aux individus socialement déviants une puce traçante et une caméra qui filment leurs faits et gestes toute la journée, ce qui donne lieu à de nouvelles émissions de TV-Réalité suivies par des millions de Citoyens-Internautes avides de s’immerger virtuellement dans des expériences de vie nouvelles. Mais pour Joan d’Ark, c’est différent. Sa grossesse est un paléo-crime qui n’a plus été observé depuis des décennies. La soudaine irruption dans cet univers neutre, aseptisé et autoreproducteur, du mécanisme biologique de la conception de la vie est un scandale, pire, la réapparition d’une maladie peut-être contagieuse qu’il convient de traiter au plus vite. Le monde de la Techno-Démocratie mondiale a su éliminer la vicariance, la limitation physique de l’individu par la géographie physique, par la biologie, le sexe, l’enfantement, la filiation. L’acte commis par Joan d’Ark est non seulement barbare mais il ramène soudain le post-humain à une limitation originelle intolérable.

Dans le second opus de la trilogie théâtrale de Fabrice Hadjadj, la reine Pasiphaé, épouse du roi Minos, frappée de folle passion pour un taureau blanc, demandait à Dédale de lui fabriquer une vache mécanique dans laquelle elle s’étendra pour s’accoupler avec la bête. Dans Joan et les posthumains, les citoyens de la Techno-Démocratie mondiale s’accouplent dans l’immense espace virtuel de l’internet global en adoptant toutes les formes que la machine leur permet de revêtir dans leurs phantasmes numériques. « Hier, j’ai fait l’amour avec une baleine (j’étais moi-même un Mammouth) », se réjouit une techno-citoyenne. Mais à l’instar de la reine Pasiphaé dans sa pièce précédente, Joan d’Ark refuse de condamner le monstre qu’elle porte, fruit d’une union bestiale et anomalie intolérable en regard des valeurs technocratiques et hygiénistes qui guident cette société célébrant le culte du non-être suprême.

Lestée de thématiques aussi graves, on pourrait craindre que cette tentative théâtrale de mettre en scène une nativité christique et scandaleuse ne devienne lourdement démonstrative. Bien au contraire, Hadjadj provoque, avec une inventivité très cinématographique, la rencontre improbable entre les Evangiles, Georges Orwell et Philip K. Dick, dans ce nouveau procès de Jeanne d’Arc en trois actes et 140 pages. Les interrogatoires glaçants à la 1984 alternent avec les monologues angoissés des protagonistes hyperconnectés, perpétuellement insatisfaits par la satisfaction complète de tous leurs désirs. Les pages de publicité vantent les mérites du Compost Universel, qui permet de produire de l’énergie à partir des défunts au lieu de « les laisser se putréfier sous terre » ou « de les réduire inutilement en cendres », ou soulignent les avantages de la « grossesse transpéciste » qui « ne déforme pas le corps » et permet de « franchir les barrières de votre espèce » en accouchant par exemple du « cochaïen de chez Pet-Shop », hybride alliant « la propreté du chat, la fidélité du chien, l’intelligence du cochon… ». Quelques fragments d’histoire du temps futur expliquent enfin comment le smartphone intégré a remédié à la monotonie déprimante des relations humaines et de quelle manière les langues archaïques tels que le français ont laissé place à un idiome plus souple, plus neuf, capable d’épouser et de traduire toutes les innovations de la technologie libératoire.

Les thèmes abordés par Hadjadj tranchent avec le caractère très consensuel de la création théâtrale contemporaine dont l’avant-gardisme revendiqué est devenu depuis bien longtemps notre nouvel académisme. Le decorum orwellien et le foisonnant bestiaire à la K. Dick, tournent en dérision la prétention désespérée d’une société qui n’aspire qu’au vide, à la dilution d’elle-même dans la satisfaction de tous et de tout, dans l’abolition de toute contrainte par l’abolition de toute existence. On pense aussi à la férocité et au sens du ridicule contemporains d’un Muray ou au génial Lino Aldani qui imaginait dans les années soixante une société de consommation malade de la crainte de tomber malade au point de sombrer dans un véritable totalitarisme médical. Tout comme eux, Hadjadj a pris le parti de rire de la tragi-comédie technolâtre. Quand on lit pourtant, qu’aux Etats-Unis, une association féministe assigne la Federal Drug Agency, rétive à la commercialisation du Viagra féminin, parce ce que l’accès au plaisir augmenté ne doit pas être discriminant, on rit jaune.

Jeanne et les posthumains ou le sexe de l'ange

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*Photo : wikicommons.

Comment les Anglais ont profité de Waterloo

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Stephen Clarke, journaliste britannique, a fait paraître il y a deux mois un ouvrage intitulé Comment les Français ont gagné Waterloo. Ce livre a bénéficié d’une large publicité grâce au tintouin autour du bicentenaire de la célèbre bataille. Le propos de l’auteur, un tantinet taquin à l’égard de la France, est de dire que les Français n’ont jamais digéré Waterloo, au point de ne pas reconnaître, une bonne fois pour toutes, la défaite de Napoléon. Je crois utile de préciser à ce Monsieur et à ses compatriotes moqueurs deux ou trois petites choses. Avec un humour bien français cette fois.

Quelques rappels historiques pour commencer. Malgré les nombreuses caricatures exposées récemment au British Museum de Londres, l’Angleterre avait très peu le cœur à rire avant 1815 et la chute finale de l’ « ogre corse », du « Robespierre botté ». Elle a bien failli être annexée à la France et n’a trouvé son salut que dans le pas de Calais. Nantie d’une marine d’exception, l’Angleterre a surtout échappé au pire grâce à son insularité qui fut son plus valeureux soldat. Ses forces terrestres étaient anecdotiques en comparaison de celles des grandes puissances continentales, et il lui fallait miser sur des subterfuges. Elle a donc stipendié le reste de l’Europe, alimentant en permanence des fronts contigus, jusqu’à l’usure de la France impériale. C’est une chose clairement établie et qui ne contrevient pas le moins du monde aux lois de la guerre. Ce n’est donc pas là-dessus que le bât blesse ; la défaite française est en effet incontestable.

Ce qui est plus déconcertant a posteriori pour les Français attachés à l’aventure napoléonienne, c’est de constater à quel point les Anglais se sont par la suite employés à inventer de toutes pièces un conflit de géants entre Napoléon et Wellington, vainqueur à Waterloo. Comme si les deux armées s’étaient opposées de front durant un quart de siècle (rappelons au passage que ce sont les chantres de la Révolution française qui ont allumé le feu). Or il n’en est rien. La Grande Armée a surtout eu à combattre les armées autrichienne, prussienne et russe, toutes un beau jour mercenaires de l’Angleterre isolée. La fin de l’Empire n’est donc pas tant l’œuvre extérieure des Anglais qu’un échec intestin, celui d’un homme de génie ayant par trop tiré sur la corde de l’audace.

Il y a quelques années, je m’étais mis à collectionner les figurines de la période, délivrées chaque semaine sous blister accompagnées d’un fascicule chez tous les marchands de journaux. Pour tout amateur d’histoire qui se respecte, il était effarant de constater la surreprésentation des soldats et officiers britanniques (pas loin d’un sur d’eux) alors que la « perfide Albion » a mené ces guerres davantage à la Bourse que dans la boue. J’ai mieux compris quand j’ai appris que les fascicules – au demeurant passionnants – étaient le fait d’un éditeur anglais. Plus que Waterloo, c’est en fait la bataille de l’histoire que les Anglais tentent de remporter depuis deux cents ans, essayant par tous les moyens, lorsqu’il s’agit des guerres révolutionnaires et impériales, de passer sous silence l’arme fatale de la finance et leur maigre contribution militaire au regard du reste de l’Europe. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Napoléon, en tout cas, demeure l’un des personnages les plus adulés au monde, et les Anglais ne sont pas les derniers à nous envier le patrimoine contrasté qu’il nous a légué. Leur penchant à la mythomanie militaire en témoigne.

Mais il n’est pas question pour autant de nier la défaite magistrale de Napoléon ce 18 juin 1815, que Stephen Clarke se rassure. Cette défaite est même – comme le disait Éric Zemmour il y a quelques années – le seuil d’un nouveau monde qui, aujourd’hui, vacille. C’est de ce point de vue, surtout, qu’elle est amère. À dessein, je rappelais à l’instant les tenants et les aboutissants (sonnants et trébuchants) de l’engagement britannique. De manière plus générale, la France conquérante devenait un danger pour l’Empire colonial de la couronne britannique, bien plus qu’elle ne couvait le premier fascisme de l’histoire. Napoléon à terre, l’influence anglo-saxonne avait les mains libres pour modeler l’Occident, puis le monde, selon ses codes. Il ne faut voir aucune aigreur dans de tels propos, mais une lecture conforme à la Realpolitik. Une culture allait pouvoir s’imposer, doublée d’une nouvelle langue véhiculaire. Le commerce allait devenir seconde nature, moyennant à l’avenant le culte du profit et la massification du confort matériel. Bientôt les États-Unis prendraient le relais. Tout ceci grâce à Bailén, Moscou, Leipzig puis Waterloo bien sûr, mais avant tout grâce à la haute finance qui fut, plus que jamais, le véritable nerf de la guerre du côté des Anglais. Ceci ne remet nullement en cause leur victoire, mais l’exaltation, en cette occasion, de leur vernis militaire.

Quant au patriotisme rancunier dont témoignerait continuellement la mauvaise humeur de la France à l’égard de Waterloo, il faut croire que les dirigeants de ce pays sont, eux, tout acquis au souvenir anglais. Alors que le bicentenaire d’Austerlitz était ostensiblement boudé dans l’Hexagone, occulté par le procès en esclavagisme intenté à la France d’alors par le lobby antillais, la référence à Waterloo aura abondé dans nos médias. Il faut alors que Monsieur Stephen Clarke, attentif à nos travers, se résigne à prendre en compte le plus pernicieux d’entre eux à l’heure actuelle : la détestation de soi par l’entretien d’une culpabilité qui nous est propre. Il aurait tout un livre à écrire là-dessus, incriminant nos représentants et se mettrait, par là même, son pays d’adoption dans la poche.

Christopher Lings, chef de file du site Bréviaire des Patriotes, nous remémorait récemment la repartie de Surcouf (parfois attribuée à Dugay-Trouin vis-à-vis des Allemands) ; à un officier anglais de la Royale Navy qui lui disait que les Français se battent pour l’argent et les Anglais pour l’honneur, le célèbre corsaire aurait répondu : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ». De nos jours, la France se bat surtout pour ce que ses dirigeants lui refusent, à savoir sa fierté. Ce dans un monde vérolé par l’esprit marchand depuis deux cents ans.

 

Méritocratie, l’école du crime

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meritocratie ecole reforme college

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J’avais décidé, dans cette histoire de réforme des collèges, de ne pas mettre mon grain de sel. Je connaissais la triste comédie, c’était la même à chaque fois qu’un ministre voulait laisser sa marque, à part peut-être avec François Bayrou qui avait réussi l’exploit de rester Rue de Grenelle sous deux présidents de la République. Bayrou avait compris une chose simple : il était impossible d’aller contre les pédagogistes qui avaient fait du ministère leur citadelle et avaient avancé leurs pions depuis la réforme sur le collège unique en 1975, que le gouvernement soit de gauche ou de droite. Il avait certes réussi à stabiliser le front, comme le maréchal Foch lors de la bataille de la Marne. Mais, après son départ, l’offensive avait repris de plus belle.

Donc, cette énième réforme portée par NVB a rallumé l’affrontement entre les élitistes et les égalitaristes, les républicains et les démocrates. Chaque camp a ses noms, qui montent au feu avec les mêmes arguments depuis vingt ans. Déploration décliniste, parfois un peu stérile et répétitive, contre aménagement matois du désastre par le nivellement, qui favorise la reproduction bourdivine contre laquelle, pourtant, ce collège unique était censé lutter. J’ai senti une certaine lassitude. Bien sûr, tout au long de ma carrière de prof, qui a duré une grosse vingtaine d’années, passées pour l’essentiel dans un collège de ZEP, j’étais clairement dans le camp des républicains, des sales élitistes, des pleureuses.[access capability= »lire_inedits »] Comment aurait-il pu en être autrement : je suis le petit-fils d’un hussard noir, pupille de la nation, repéré, durant les années 1920, dans sa classe de petits paysans barbouillés, par le curé et l’instituteur, qui l’avaient envoyé de concert à l’École normale, alors qu’il avait tout juste 16 ans

Et puis il y a eu cette une de Libé, le 12 mai. « Réforme du collège. Et si elle avait raison ? » Avec NVB en une. Pourquoi pas, après tout. Sauf que j’ai vite compris la manip : « La réforme de Najat Vallaud-Belkacem fait ressortir le clivage droite-gauche sur la conception de l’éducation : faut-il privilégier l’égalité ou l’élitisme ? »

Ah, comme tout devient simple ! Ce n’était donc que ça : un bon vieux clivage droite-gauche… Peu importe, finalement, que des personnalités de gauche, et au premier chef Ségolène Royal, aient émis de sérieuses réserves, tout comme des profs de lettres classiques, d’allemand ou d’histoire qui n’ont rien d’affreux réactionnaires. Non, dans le joli monde de Libé, être pour l’élitisme, même républicain, c’est-à-dire pour une sélection fondée sur l’égalité afin de donner leur chance aux meilleurs, c’est être de droite. On en est là.

Je me suis alors rappelé que, dans mon collège de ZEP, on sauvait concrètement l’égalité des chances, en tentant d’offrir à une trentaine de nos cent vingt élèves de troisième les mêmes possibilités qu’à ceux des établissements de centre-ville. Ce n’était pas très glorieux, un peu hypocrite au regard des instructions officielles, mais c’était efficace : on s’arrangeait tout simplement pour faire prendre le latin, et aussi l’allemand en première langue, aux élèves dont on pouvait espérer qu’ils iraient plus loin dans des classes où les conditions de travail permettraient des progrès. En clair, on s’asseyait sur la sacro-sainte hétérogénéité pour créer, en rusant, des « classes de niveau ». Tout le monde le savait, simplement ça ne se disait pas.

Et nous étions républicains en faisant cela, c’est-à-dire sainement élitistes. Nous sauvions ceux qui étaient sauvables en les préservant d’un égalitarisme de façade qui consiste, dans les faits, à sacrifier les meilleurs et à leur interdire de s’en sortir dans le champ de ruines provoqué, surtout dans les quartiers populaires, par le collègue unique et sa jolie politique émancipatrice qui n’émancipe, au bout du compte, que ceux qui rentrent le soir dans des maisons où les parents parlent français et ont des livres.

Alors si, pour Libé, c’est être de droite, je suis de droite. Mais je refuse d’être fiché avec une telle mauvaise foi, car je sais, moi, que notre action correspondait exactement à l’idée que je me fais de la gauche.[/access]

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«Guerre de civilisation»: si tu veux la paix…

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manuel valls guerre civilisation terrorisme

manuel valls guerre civilisation terrorisme

Nous y sommes. Plus qu’un moment de vérité – car un moment ne dure qu’un moment – nous voilà entrés à nouveau dans l’état de vérité ; la vérité d’une nécessité, celle de se battre. Nous y avons toujours été, mais nous ne voulions pas le savoir. Nous avions chassé la guerre et la violence en général de l’histoire à venir, la nôtre en tout cas. Du moins le croyions-nous, puisque nous le voulions, nous l’avions décidé, entre nous. Mais il n’y a qu’une seule espèce humaine, et nous ne pouvons nous tenir exempt et indemnes du combat entre barbarie et humanité qui, depuis les origines, tourmente et convulse celle-ci.

Un type qui a l’inquiétude lucide de l’esprit de l’escalier – ou la nostalgie réactionnaire d’un fossile selon les autres, la majorité conforme – Alain Finkielkraut, a écrit un jour « la barbarie n’appartient pas à la préhistoire de l’humanité, elle est l’ombre qui l’accompagne à chaque pas ». Cette phrase est posée sur mon bureau d’écrivain, devant mes yeux, en permanence. Car elle exprime à mes yeux, une vérité parmi les plus essentielles de la nature humaine. Et, dans la polémique que bien sûr l’interview de Manuel Valls à Europe 1 n’a pas manqué de susciter, il ne s’agit que de cela : oser quitter la pensée conformes des autruches ou de ceux qui espèrent qu’en haïssant nous-même les valeurs et les principes qui ont fondé notre société, quels que soient ses (nombreux) défauts, nous échapperont à la haine des barbares… ou oser regarder et dire la vérité. Manuel Valls n’a pas dit « guerre des civilisations », il a dit « guerre de civilisation », et à part Emmanuel Todd et Edwy Plenel qui sont déjà en train de nous expliquer qu’il ne s’agit là que d’Islamophobie, chacun, avec un peu de sincérité, peut comprendre que par civilisation on entend la contraire d’une idéologie qui veut s’imposer partout par l’ultra-violence et la terreur, qui ne supporte pas la tolérance, la laïcité, l’égalité des sexes, la liberté de conscience et de foi, la liberté en général, et qui proclame d’ailleurs avec une remarquable honnêteté qu’elle « aime plus la mort que nous (Occidentaux) aimons la vie ». Manuel Valls a seulement dit que nous étions engagés, appartenant à l’espèce humaine, dans ce combat entre l’espérance de l’homme et sa part d’ombre qui l’accompagne à chaque pas, et que c’est, et sera, un combat sur la durée.

Il aurait  pu ajouter « un combat permanent, car l’idée d’une paix acquise pour toujours est obsolète, et elle l’a toujours été, même si nous avons eu le luxe de pouvoir y croire pendant plusieurs décennies », mais cela lui aurait coûté encore plus cher. Pourtant, à l’horizon gonflent tous les orages. Il n’y a pas que Daech et sa barbarie totalitaire, il y a la Chine et la Russie qui se réarment et passent à l’acte, à l’image d’une grande partie du Moyen-Orient, de l’Afrique (qui hélas ne manquait pourtant pas d’armes), de l’Asie et de l’Océanie. Pendant ce temps, les budgets de défense d’Europe occidentale, pour les plus lucides, commencent juste à freiner leur diminution… Nous avions oublié le « Si vis pacem, para bellum » qui devrait être posé, lui-aussi, sur tout bureau de responsable politique. Mais la réalité nous a rattrapés. La paix et la civilisation, c’est-à dire ce que nous souhaitons à nos enfants, ne sont pas des droits acquis. L’ombre qui accompagne chacun de nos pas ne nous lâchera pas.

*Photo : William Abenhaim/SIPA. 00717028_000006.

Google Über alles

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Qui n’a jamais reproché aux taxis leurs prix indécents ? Leur corporatisme ? Leurs chauffeurs capables d’égayer un banal trajet par leurs anecdotes, comme de racketter un étudiant fauché ? Les motifs d’ironie, voire de jouissance, devant le désarroi des taxis, pris de court devant la percée d’Uber, ne manquent pas, et la violence de certains chauffeurs n’arrange rien. Pourtant, le conflit mérite mieux que des sarcasmes de consommateurs. Il est le symptôme de la guerre menée par le libéralisme sans limites pour continuer de s’étendre.

D’abord, Uber ment, Uber est allemand. Ou plutôt californien. Uber n’est pas une initiative sympa de citoyens branchés et généreux. Simple plate-forme technologique avec application pour smartphones, UberPop vampirise sa commission sur des milliers de chômeurs devenus pseudo-chauffeurs. Ce n’est pas du covoiturage, mais du business hors-sol. Ce n’est pas de « l’économie partagée », mais une l’atomisation de l’activité productive. Ce n’est pas de la concurrence, c’est de la piraterie.  Ces méthodes ont conduit Madrid, Delhi, La Haye et Portland, villes de notoires républiques communistes, à interdire les activités de la société. Même dans son fief de Californie, à Los Angeles, Uber se retrouve en procès pour pratiques déloyales.

Une autre réalité peu connue tarde à surgir : derrière Uber, il y a Google, qui a investi des fortunes dans l’entreprise, plus de 360 millions siège dès février 2013. Le géant du net siège dans son conseil d’administration, et a formé nombre de cadres d’Uber. Non content de s’être assuré, sans un coup de feu, un pouvoir sur les coeurs et les esprits dont aucune dictature n’aurait rêvé, Google cherche à s’imposer sur le marché mondial des conduites, via Uber, en détruisant tout autre concurrent, les taxis en priorité. L’étape suivante, après l’élimination de la concurrence et l’explosion (dites « flexibilité ») du marché, grâce à la percée des Uber, est de supplanter aux voitures avec chauffeur le « self-driving car », la voiture automatique. Outre Uber, qui a son programme de « self-driving car », Google et ses forges maléfiques de la Silicon Valley (dites « the Valley », on est entre nous) planchent jour et nuit sur leur propre robot.

Ce « Google Car » est appelé à se généraliser et à séduire le client-consommateur. Utopie, me direz-vous. Ce n’est pas l’avis d’Obi Felten, directrice du laboratoire Google X, de passage à Paris le 25 juin pour la conférence « Hello Tomorrow ». Devant un public d’entreprises geeks conquises, elle a prêché la bonne parole: « la technologie doit changer l’individu ». La prêtresse en appelle au bon sens: qui refuserait d’être reconduit chez soi après une soirée alcoolisée ? D’échapper aux affres du permis à points ? De permettre à un aveugle de conduire sa propre voiture ? Obi won the point: personne ne relève l’aliénation supplémentaire de l’homme vis-à-vis de la machine. « On ne peut pas empêcher le progrès ». Surtout pas des taxis archaïques, victimes d’une lutte qui les dépasse.

Alors, face à Uber, même si c’est pour conserver les taxis agrippés à leurs privilèges, je préférerai toujours chanter, comme Barbara dans Gare de Lyon, « taxi, emmenez-moi », plutôt que « Google, continue de me mener… »

Tsipras est un voyou communiste

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Grexit Tsipras communiste

Grexit Tsipras communiste

On a beau s’y attendre, cela pique toujours un peu les yeux: le traitement de l’affaire grecque par la presse française  de ce week-end relève dans son immense majorité du parti-pris le plus éhonté. Tsipras est un « braqueur de banque » pour les Echos, un « maître chanteur » pour le JDD qui nous explique que c’est normal car il était communiste dans sa jeunesse et il l’est encore un peu maintenant. En effet, c’est bien connu, comme le disait une affiche de propagande des heures les plus sombres de notre histoire : « Si tous les voyous ne sont pas communistes, tous les communistes sont des voyous ». Le JDD précise d’ailleurs en Une : « La Grèce, c’est fini ! » comme Capri sans doute bien que Capri se trouve en Italie, Italie elle-même qui n’est pas à l’abri d’une secousse un peu forte en cas de Grexit, mais c’est une autre histoire. »

Le JDD toujours, en pages intérieures : « L’Europe lâche la Grèce ». C’est tout de même drôle ces questions de perspective : nous avions absurdement eu le sentiment qu’il s’agissait exactement du contraire. De même, il a paru au JDD  utile de s’indigner du passé de Tsipras mais bizarrement il ne s’est pas intéressé au passé des autres protagonistes de cette histoire : pourquoi ne pas signaler par exemple, par souci d’équité, que Mme Lagarde, présidente du FMI qui brigue un deuxième mandat, est mise en examen depuis août 2014 dans l’affaire de l’arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais alors qu’elle était ministre des Finances, pourquoi ne pas rappeler que Jean-Claude Junker, président de la Commission Européenne, est l’ancien Premier ministre du Luxembourg qui a fermé les yeux sur le paradis fiscal qu’était son pays  et connaissait forcément les accords fiscaux secrets entre le Luxembourg et 340 multinationales – dont Apple, Amazon, Ikea, Pepsi ou Axa – passés entre 2002 et 2010 comme l’ont révélé près de quarante médias internationaux.

Le même homme, aujourd’hui, demande aux Grecs d’avoir un système fiscal… mais un système fiscal qui ne s’en prenne pas trop aux riches tout de même. On est en droit de sourire, mais on ne sait plus si ce sourire doit être amer ou amusé. Quant à Mario Draghi, président de la BCE, pourquoi le JDD ne rappelle-t-il pas aussi que c’est un ancien de chez Goldman Sachs, vous savez, la banque à l’origine de la crise des  subprimes de 2008 et surtout, pour ce qui nous intéresse, la banque qui conseilla à la Grèce l’utilisation de produits financiers dérivés pour masquer ses déficits. Bref, aujourd’hui, quand nos chers médias reprennent complaisamment l’image d’une Grèce shootée aux emprunts comme la dernière des droguées, pourquoi ne précise-t-on pas, à l’occasion, que c’est son ancien dealer qui est chargé de la cure de désintox ?

Mais qu’avait donc fait Tsipras, ce rouge sectaire, pour mériter une telle haine froide de la part de nos médias ? Il avait décapité des chefs d’entreprises au nom de l’islam ? Il avait fait fusiller les oligarques de Potamia, ce parti soi-disant de centre-gauche à qui l’UE fait les yeux de Chimène ? Il avait mis en prison Antonis Samaras, l’ancien chef de la droite conservatrice de Nouvelle Démocratie, reçu à Bruxelles comme un chef d’Etat alors que sa patrie est en danger?

Même pas. Tsipras a juste dit qu’il allait soumettre à referendum les propositions des « Européens » (je mets des guillemets par facilité : je suis moi-même européen mais je n’ai rien de commun avec ces technocrates non élus).  C’est affreux, un communiste qui demande au peuple son avis ! Les bons esprits objectent que Tsipras devrait poser la question du maintien dans l’Euro : oui, c’est comme ça dans le Disneyland post-démocratique de l’UE, on explique à un chef d’Etat ce qu’il doit poser comme question puisque cette idée absurde de consulter directement son peuple lui est venue. On imagine, au passage, un Jeroen Dijsselbloem expliquer au Général de Gaulle : « Dites donc, mon petit vieux, votre referendum sur l’élection du président au suffrage universel, ça nous plaît pas trop, c’est du césarisme, ça… » Tsipras, lui, veut poser la question de l’acceptation ou non par le peuple grec des propositions de la Troïka. Si celles-ci supposent que la Grèce doive continuer sa tiers-mondisation pour rester dans l’euro, c’est à la Troïka de bouger, pas à la Grèce. Ou alors on finirait par croire que l’« Europe » veut surtout faire un exemple, parce qu’il s’agit d’un gouvernement de gauche et qu’il faut montrer aux autres (Podemos, par exemple) ce qui arrive quand on ne courbe plus assez l’échine…

La seule relative bonne surprise est venue de… DSK ! Eh oui, les voies de la raison, comme celles du Seigneur, sont impénétrables. Il a appelé les créanciers à prendre leurs pertes, comme on dit, à rééchelonner une partie de la dette et à supprimer l’autre qu’il reconnaît lui-même comme illégitime. Il sait de quoi il parle, il est à l’origine du premier plan de 2010 qui a uniquement servi à ce que les banques étrangères récupèrent leurs emprunts, et certainement pas à relancer l’économie grecque. En échange, la Grèce ne recevrait plus d’aide et redeviendrait maîtresse des méthodes et des choix budgétaires pour se tirer d’affaire. Au sein de l’UE ou pas.

C’est tout de même un peu plus digne, comme idée, que ce coup d’Etat au ralenti qui donne l’impression de voir s’écrire sous nos yeux un nouveau chapitre de la Stratégie du Choc de Naomi Klein, où il est expliqué que capitalisme et démocratie n’ont plus rien à voir dès que la démocratie contrarie le capitalisme.

Et nous en sommes-là, aujourd’hui, en Europe.

*Photo : AP/SIPA.AP21757482_000071

Uber : la grève des taxis racontée par un voyageur persan

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taxis uber pop

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Nous étions le 4 de la lune de Rebiab. Lorsque Usbek sortit de l’aéroport de Roissy, arrivant d’Ispahan, il vit un spectacle étonnant. Des centaines de voitures avec une lumière sur leur toit bloquaient toutes les sorties. Intrigué, il s’adressa au grand chambellan du roi venu l’accueillir : « Qui sont ces gens-là ? » « Des chauffeurs de taxi. » Usbek, curieux de nature, demanda : « Mais c’est quoi, un chauffeur de taxi ? »

Le grand chambellan expliqua : « C’est quelqu’un à qui notre souverain a accordé le privilège de transporter des gens moyennant une certaine somme d’argent. » Usbek s’enquit alors des conditions nécessaires pour obtenir ce privilège. « Il faut verser 200 000 écus et Sa Majesté se sert au passage. » « Ah… », fit Usbek, émerveillé par l’intelligence du roi de France, alors que le shah de Perse peinait tant à faire entrer de l’argent dans ses caisses.

« Mais pourquoi bloquent-ils toutes les sorties ? » demanda-t-il encore. « Parce que d’autres qui n’ont pas payé 200 000 écus au roi veulent exercer la même profession qu’eux. » Usbek passa de la perplexité à la stupéfaction. « Mais vous allez les disperser car ils troublent l’ordre ? » « Non, répondit le grand chambellan, notre roi ne veut pas de conflit avec ces gens-là, qui sont puissants et dangereux. »

Usbek pensa que le royaume de France était bien faible et se promit à son retour de demander audience au shah pour lui dire que ce pays était à prendre.

Puis, il vit une scène qui le plongea dans une stupéfaction encore plus grande. Quelques individus sortis des voitures avec la petite lumière frappaient violemment un homme. « C’est le conducteur d’un véhicule sans petite lumière : les chauffeurs de taxi ne les aiment pas », expliqua sur un ton blasé le grand chambellan. Un peu plus loin, d’autres chauffeurs de taxi tapaient sur un autre homme. « C’est un passager d’une de ces voitures qu’ils n’aiment pas », lui dit le grand chambellan sur un ton très indifférent.

« Mais pour ces affreux forfaits vous allez leur faire couper la tête ? » dit Usbek. « Pas du tout, comme je vous l’ai dit, notre roi qui est sage ne veut pas d’histoires avec eux. » Désemparé et perdant pied, Usbek appela son ami Ibben à Ispahan et lui raconta tout. « Rentre aussitôt que possible », répondit Ibben. Usbek appela aussi Usben, la première de ses cinq épouses. Elle fut formelle : « Reviens, ô seigneur et maître, reviens immédiatement, ô seigneur et maître, je ne veux pas que tu restes un instant de plus dans un pays où les femmes montrent à tous ce qui est réservé à leur mari. »

Déjà convaincu, Usbek téléphona quand même au légat de Perse à Paris : « Mais quelle idée as-tu eue de te rendre chez des infidèles ? » tempêta le diplomate. Usbek lui raconta ce qu’il avait vu chez les chauffeur de taxi. Le légat le traita d’imbécile : « Mais ils sont ce qu’il y a de mieux dans ce pays. Sais-tu que la plupart d’entre eux jeûnent pour le ramadan ? »

Usbek n’était plus qu’une loque. Il se dirigea vers le comptoir d’Iran Air et demanda un billet pour Ispahan. Au même moment, une voix se fit entendre dans les haut-parleurs de l’aéroport : « En raison d’une grève des contrôleurs aériens, tous les vols sont annulés. » Hébété, assommé, Usbek devint fou. Il se traîna jusqu’au bar et vida une bouteille d’alcool ! Depuis, on peut le voir errant dans les couloirs de Roissy. Il a peur de rentrer. Car il tient à sa tête.

*Photo: Michel Euler/AP/SIPA. AP21755685_000001.

Terrorisme islamiste: les mots et les choses

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islam attentat sousse

islam attentat sousse

Après le 11 janvier, passée l’émotion, un slogan s’est très vite imposé. «Pas d’amalgame» : il ne fallait surtout pas choquer les musulmans en associant les actes barbares commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly à l’islam. Les terroristes étaient certes des islamistes, c’est-à-dire des religieux extrémistes, mais il fallait à tout prix rappeler qu’ils avaient aussi tué des musulmans. Et minimiser en passant le massacre des chrétiens d’Orient.

Dans les mois qui ont suivi, Edwy Plenel arpenta les plateaux télévisés pour dire que les premières victimes de Daech étaient des musulmans et tous ceux qui rappelaient  que les actes de barbarie commis par l’Etat Islamique l’étaient au nom de l’islam étaient très vite renvoyés au statut de réactionnaires. Même le juge Trevidic vient d’user de son autorité dans la lute antiterroriste pour déclarer samedi au Point que « la religion n’est pas le moteur du djihad » et que ce qui fonde l’engagement des islamistes est avant tout un désir « d’aventure»  personnelle. Oui, oui, «aventure»…

Cette dérive « psychologiste » a atteint son paroxysme vendredi après-midi sur iTélé. Deux ou trois « experts »  dont l’éditorialiste Claude Askolovitch, nous ont joué sur un air maintes fois entendu un joli petit morceau de déculpabilisation. Après l’attentat de l’Isère, leur préoccupation centrale était de dédouaner le terroriste de tout engagement islamiste. Ils n’avaient aucune autre information vérifiée que le fait que le terroriste avait décapité sa victime en encadrant sa tête de deux drapeaux comportant sa « chahada », la profession de foi musulmane, mais ils mettaient une ardeur incroyable à nous convaincre que cet acte barbare n’avait rien à  voir avec l’islamisme. Ni avec le terrorisme d’ailleurs puisqu’ils nous laissaient entendre qu’il s’agissait sans doute l’acte isolé d’un dément.

Pendant ce temps défilaient sur le bandeau déroulant les dernières informations sur l’attentat de Sousse où 39 touristes ont été massacrés par un terroriste. On n’ose pas dire « islamiste » puisque c’est désormais inconvenant. Pourra-t-on dire demain qu’il s’agit d’un terroriste, ou devra-t-on se contraindre à parler de « combattant » pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui partagent sa religion?

Si on résume : les terroristes ne sont pas vraiment des terroristes mais des déments égarés par des problèmes psychologiques, les islamistes ne se battent pas au nom de la religion musulmane, mais sont des combattants engagés dans une aventure personnelle. Il est important de bien maîtriser cette rhétorique pour décrypter l’actualité des futurs attentats qu’iTélé et Mediapart vont malheureusement nous commenter dans les prochains mois.

*Photo : MOURAD ALLILI/SIPA. 00716914_000008.

La Parisienne libérée

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jacques laurent parisienne

jacques laurent parisienne

Que faire de tous ses millions quand on a gagné à la loterie ? En 1952, lorsque l’on s’appelle Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent, et que la loterie en question n’est autre que le succès planétaire de Caroline chérie, on s’achète des costumes de luxe, des Buick (avec chauffeur), et une revue. Celle dont on rêvait depuis longtemps, où l’on pourrait écrire et faire écrire à sa guise, laissant enfin les rênes sur le dos à ses goûts et à son insatiable curiosité. Bref, « une revue où l’on écrirait tout à fait en liberté»[1. A. Cresciucci, Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2014., et que Jacques Laurent, songeant à Balzac, nomma La Parisienne.]

La seule idée qui préside à sa démarche, c’est la volonté de « dégager » la littérature : de la libérer de ceux qui, comme Sartre dans Les Temps modernes, y recourent « pour familiariser le lecteur avec (leurs) conceptions ». En somme, cette littérature, il s’agit d’en faire autre chose qu’un moyen au service d’une idéologie. Dans le texte de présentation du premier numéro, en janvier 1953, Jacques Laurent répète que sa revue « ne souhaite servir rien d’autre que la littérature », et qu’elle entend traiter ses lecteurs « comme un public majeur », et non comme une classe à endoctriner.[access capability= »lire_inedits »] L’uniforme, ça suffit ! Huit ans après la Libération, il est bien temps d’être libre. Autrement dit, cette revue qui se fiche de tout, sauf du talent, est une suite « d’humeurs, de caprices et de curiosités non dirigés ». Car « la littérature, insiste Jacques Laurent, n’est point un sport d’équipe ». Ce mot est un peu l’acte de naissance de l’anarchisme de droite dont La Parisienne deviendra, à son corps défendant, l’un des symboles.

Anarchisme : chacun est libre dans cette aventure que Jacques Laurent présente en riant comme « un ferment de désordre ». Mais de droite : conformément à l’esthétique du Grand Siècle, la revue « vise à plaire », tout en publiant « chaque mois quelque chose de civilisé ».

Coups de griffe, coups de patte, coups de cœur et coups de génie se succèdent au fil des pages, faisant souffler un vent frais dans le petit monde intellectuel qui, depuis la fin de la guerre, sent un peu trop la naphtaline. À force d’écrire le nom Liberté, on finit par oublier la chose. La Parisienne, elle, se sent et se montre absolument libre.

Liberté dans le choix des sujets : la revue ne s’interdit rien, pas même la politique, le c…, l’argent et la religion, bref, tout ce dont on ne parle pas à table chez les gens bien élevés. Le numéro 2, en février1953, consacre son dossier au couple, celui de mars à la réouverture des maisons closes, celui de mai à la vitesse…

Liberté dans le choix des auteurs : à côté des romanciers et des poètes, on rencontre des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des peintres ou des biologistes : chacun a la parole s’il a quelque chose à dire, et la pertinence du patronage de Jean Cocteau, le grand touche-à-tout du xxe siècle, se vérifie à chaque nouvelle livraison.

Liberté de ton, enfin. À rebours des Temps modernes, La Parisienne soigne sa ligne mais n’en défend aucune. Certes la droite, dans toutes ses nuances, s’y exprime sans entrave, nouveauté considérable : dans le numéro 2, on rapporte un mot de Bernard Frank, le critique littéraire des Temps modernes qui, évoquant La Parisienne, définit l’écrivain fasciste comme quelqu’un qui « déteste ce qui est ennuyeux ». Pourtant, la gauche est également présente : Boris Vian y écrit régulièrement, et il sera bientôt suivi par Jean Cassou, Edgar Morin et Roger Stéphane.

C’est cette liberté qui dérange, et qui conduit Bernard Frank, toujours lui, à ironiser sur ce « Prisunic de la littérature : 100 articles, 140 pages, 200 balles ». Autant que ses prétendues complaisances droitières, c’est cette frivolité revendiquée, ce désir de plaire, que les bien-pensants officiels reprocheront toujours à la revue de Cecil Saint-Laurent. En fait, c’est cet « anarchisme désirable » – et l’argent de Caroline chérie – qui permet à ce hapax éditorial de durer cinq années, le temps de ruiner Jacques Laurent. Et de demeurer, un demi-siècle plus tard, quelque chose comme un regret, et un modèle.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : DALMAS/SIPA. 00416198_000002.

Joan d’Ark au pays des merveilles

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fabrice hadjadj posthumains

fabrice hadjadj posthumains

« Le Verbe s’est fait chair », écrivait Fabrice Hadjadj dans un article donné à Causeur, « il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. »

Cette conception se retrouve au cœur de la tragédie post-moderne que propose Fabrice Hadjadj avec sa pièce, Jeanne et les post-humains, ou le sexe de l’ange, qui clôt une trilogie entamée avec Le massacre des innocents et Pasiphaé. Tragi-comédie futuriste et an-historique, Jeanne et les post-humains poursuit la réflexion d’Hadjadj sur un totalitarisme de la désincarnation qui, sous toutes ses formes, impériale, globale et technique, voudrait éradiquer le rapport essentiel et primitif à la chair, au désir, à la maternité, à la douleur, à la vie en somme.

Dans le Mystère des Saints-Innocents, Charles Péguy écrivait en 1912 : « Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. » Jeanne et les post-humains met en scène cette liberté d’esclaves, de manière absurde et grotesque. Joan 304 est caissière chez Ark-Market en l’an 87 de la DéMo, la Démocratie Mondiale. Dans ce futur lointain et beaucoup trop proche à la fois, une sorte de techno-gouvernement global règne sur un peuple de citoyens-consommateurs, sans avoir eu à s’imposer par la force. Heureux dans l’esclavage, les hommes et les femmes de ce temps-là ont accepté d’aliéner leur existence à la promesse d’une liberté totale, d’une évasion perpétuelle à travers la virtualité de l’interconnexion planétaire et du cybermonde qui les lie tous et les entrave plus sûrement que le plus étroit des cachots. La promesse d’un plaisir indéfiniment renouvelé et démultiplié par la jouissance virtuelle a enchaîné les humains au contrôle des machines qui exaltent leur désir grâce à une batterie d’additifs technologiques, de prothèses, d’implants, de consoles qui garantissent la béatitude perpétuelle des jouisseurs serviles du tout-immédiat. « La playbox IV change le vieux coït à deux, limité à un genre et à une espèce, en une plateforme qui vous connecte à d’innombrables partenaires et vous donne la possibilité d’explorer tout l’univers de la jouissance », proclame l’une des pages de publicité insérées entre deux scènes de cet étrange roman théâtral. « Depuis que j’ai la Playbox IV, je suis absolument comblée. Je peux regarder les autres sans envie, avec des intentions toujours pacifiques », assure l’une des citoyennes satisfaites de cette variation orwellienne. Citoyenne comblée, repue, animée à jamais d’intentions pacifiques, sans envie, sans désir autre que synthétique et inoffensif, le seul désormais toléré.

 

Dans cette dictature de la jouissance mondiale, Joan 304, de la compagnie Ark-Market, travaille comme caissière car, en dépit de l’automatisation générale des tâches, les démo-citoyens sont restés attachés à leurs bons vieux supermarchés et ont revendiqué « le droit de déambuler parmi les marchandises, de les soupeser, de lire tranquillement leurs étiquettes ou simplement d’admirer les couleurs des emballages recyclables. C’était pour eux, dans la semaine, une respiration plus importante que celle des espaces verts. »

Dans ce monde où la chair répugne, où l’on rêve de remplacer l’organique suspect par le synthétique et dans lequel seul le coït numérique et l’insémination artificielle sont tolérés par la loi, Joan d’Ark-Market commet l’infraction suprême en s’unissant charnellement avec Valentin 608, l’un de ses collègues avec lequel elle a un rapport sexuel, le plus naturellement et pathétiquement du monde : sur la photocopieuse. Mais dans le monde de Concordia, où l’univers du fabriqué a complètement remplacé celui du donné, où les arbres et les oiseaux ne sont plus eux-mêmes que des productions artificielles, Joan commet l’irréparable : elle tombe enceinte.

On la jette immédiatement en prison. Ce qui ne se fait plus depuis des lustres. On implante normalement aux individus socialement déviants une puce traçante et une caméra qui filment leurs faits et gestes toute la journée, ce qui donne lieu à de nouvelles émissions de TV-Réalité suivies par des millions de Citoyens-Internautes avides de s’immerger virtuellement dans des expériences de vie nouvelles. Mais pour Joan d’Ark, c’est différent. Sa grossesse est un paléo-crime qui n’a plus été observé depuis des décennies. La soudaine irruption dans cet univers neutre, aseptisé et autoreproducteur, du mécanisme biologique de la conception de la vie est un scandale, pire, la réapparition d’une maladie peut-être contagieuse qu’il convient de traiter au plus vite. Le monde de la Techno-Démocratie mondiale a su éliminer la vicariance, la limitation physique de l’individu par la géographie physique, par la biologie, le sexe, l’enfantement, la filiation. L’acte commis par Joan d’Ark est non seulement barbare mais il ramène soudain le post-humain à une limitation originelle intolérable.

Dans le second opus de la trilogie théâtrale de Fabrice Hadjadj, la reine Pasiphaé, épouse du roi Minos, frappée de folle passion pour un taureau blanc, demandait à Dédale de lui fabriquer une vache mécanique dans laquelle elle s’étendra pour s’accoupler avec la bête. Dans Joan et les posthumains, les citoyens de la Techno-Démocratie mondiale s’accouplent dans l’immense espace virtuel de l’internet global en adoptant toutes les formes que la machine leur permet de revêtir dans leurs phantasmes numériques. « Hier, j’ai fait l’amour avec une baleine (j’étais moi-même un Mammouth) », se réjouit une techno-citoyenne. Mais à l’instar de la reine Pasiphaé dans sa pièce précédente, Joan d’Ark refuse de condamner le monstre qu’elle porte, fruit d’une union bestiale et anomalie intolérable en regard des valeurs technocratiques et hygiénistes qui guident cette société célébrant le culte du non-être suprême.

Lestée de thématiques aussi graves, on pourrait craindre que cette tentative théâtrale de mettre en scène une nativité christique et scandaleuse ne devienne lourdement démonstrative. Bien au contraire, Hadjadj provoque, avec une inventivité très cinématographique, la rencontre improbable entre les Evangiles, Georges Orwell et Philip K. Dick, dans ce nouveau procès de Jeanne d’Arc en trois actes et 140 pages. Les interrogatoires glaçants à la 1984 alternent avec les monologues angoissés des protagonistes hyperconnectés, perpétuellement insatisfaits par la satisfaction complète de tous leurs désirs. Les pages de publicité vantent les mérites du Compost Universel, qui permet de produire de l’énergie à partir des défunts au lieu de « les laisser se putréfier sous terre » ou « de les réduire inutilement en cendres », ou soulignent les avantages de la « grossesse transpéciste » qui « ne déforme pas le corps » et permet de « franchir les barrières de votre espèce » en accouchant par exemple du « cochaïen de chez Pet-Shop », hybride alliant « la propreté du chat, la fidélité du chien, l’intelligence du cochon… ». Quelques fragments d’histoire du temps futur expliquent enfin comment le smartphone intégré a remédié à la monotonie déprimante des relations humaines et de quelle manière les langues archaïques tels que le français ont laissé place à un idiome plus souple, plus neuf, capable d’épouser et de traduire toutes les innovations de la technologie libératoire.

Les thèmes abordés par Hadjadj tranchent avec le caractère très consensuel de la création théâtrale contemporaine dont l’avant-gardisme revendiqué est devenu depuis bien longtemps notre nouvel académisme. Le decorum orwellien et le foisonnant bestiaire à la K. Dick, tournent en dérision la prétention désespérée d’une société qui n’aspire qu’au vide, à la dilution d’elle-même dans la satisfaction de tous et de tout, dans l’abolition de toute contrainte par l’abolition de toute existence. On pense aussi à la férocité et au sens du ridicule contemporains d’un Muray ou au génial Lino Aldani qui imaginait dans les années soixante une société de consommation malade de la crainte de tomber malade au point de sombrer dans un véritable totalitarisme médical. Tout comme eux, Hadjadj a pris le parti de rire de la tragi-comédie technolâtre. Quand on lit pourtant, qu’aux Etats-Unis, une association féministe assigne la Federal Drug Agency, rétive à la commercialisation du Viagra féminin, parce ce que l’accès au plaisir augmenté ne doit pas être discriminant, on rit jaune.

Jeanne et les posthumains ou le sexe de l'ange

Prix: 2 000,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo : wikicommons.

Comment les Anglais ont profité de Waterloo

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waterloo napoleon angleterre

waterloo napoleon angleterre

Stephen Clarke, journaliste britannique, a fait paraître il y a deux mois un ouvrage intitulé Comment les Français ont gagné Waterloo. Ce livre a bénéficié d’une large publicité grâce au tintouin autour du bicentenaire de la célèbre bataille. Le propos de l’auteur, un tantinet taquin à l’égard de la France, est de dire que les Français n’ont jamais digéré Waterloo, au point de ne pas reconnaître, une bonne fois pour toutes, la défaite de Napoléon. Je crois utile de préciser à ce Monsieur et à ses compatriotes moqueurs deux ou trois petites choses. Avec un humour bien français cette fois.

Quelques rappels historiques pour commencer. Malgré les nombreuses caricatures exposées récemment au British Museum de Londres, l’Angleterre avait très peu le cœur à rire avant 1815 et la chute finale de l’ « ogre corse », du « Robespierre botté ». Elle a bien failli être annexée à la France et n’a trouvé son salut que dans le pas de Calais. Nantie d’une marine d’exception, l’Angleterre a surtout échappé au pire grâce à son insularité qui fut son plus valeureux soldat. Ses forces terrestres étaient anecdotiques en comparaison de celles des grandes puissances continentales, et il lui fallait miser sur des subterfuges. Elle a donc stipendié le reste de l’Europe, alimentant en permanence des fronts contigus, jusqu’à l’usure de la France impériale. C’est une chose clairement établie et qui ne contrevient pas le moins du monde aux lois de la guerre. Ce n’est donc pas là-dessus que le bât blesse ; la défaite française est en effet incontestable.

Ce qui est plus déconcertant a posteriori pour les Français attachés à l’aventure napoléonienne, c’est de constater à quel point les Anglais se sont par la suite employés à inventer de toutes pièces un conflit de géants entre Napoléon et Wellington, vainqueur à Waterloo. Comme si les deux armées s’étaient opposées de front durant un quart de siècle (rappelons au passage que ce sont les chantres de la Révolution française qui ont allumé le feu). Or il n’en est rien. La Grande Armée a surtout eu à combattre les armées autrichienne, prussienne et russe, toutes un beau jour mercenaires de l’Angleterre isolée. La fin de l’Empire n’est donc pas tant l’œuvre extérieure des Anglais qu’un échec intestin, celui d’un homme de génie ayant par trop tiré sur la corde de l’audace.

Il y a quelques années, je m’étais mis à collectionner les figurines de la période, délivrées chaque semaine sous blister accompagnées d’un fascicule chez tous les marchands de journaux. Pour tout amateur d’histoire qui se respecte, il était effarant de constater la surreprésentation des soldats et officiers britanniques (pas loin d’un sur d’eux) alors que la « perfide Albion » a mené ces guerres davantage à la Bourse que dans la boue. J’ai mieux compris quand j’ai appris que les fascicules – au demeurant passionnants – étaient le fait d’un éditeur anglais. Plus que Waterloo, c’est en fait la bataille de l’histoire que les Anglais tentent de remporter depuis deux cents ans, essayant par tous les moyens, lorsqu’il s’agit des guerres révolutionnaires et impériales, de passer sous silence l’arme fatale de la finance et leur maigre contribution militaire au regard du reste de l’Europe. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Napoléon, en tout cas, demeure l’un des personnages les plus adulés au monde, et les Anglais ne sont pas les derniers à nous envier le patrimoine contrasté qu’il nous a légué. Leur penchant à la mythomanie militaire en témoigne.

Mais il n’est pas question pour autant de nier la défaite magistrale de Napoléon ce 18 juin 1815, que Stephen Clarke se rassure. Cette défaite est même – comme le disait Éric Zemmour il y a quelques années – le seuil d’un nouveau monde qui, aujourd’hui, vacille. C’est de ce point de vue, surtout, qu’elle est amère. À dessein, je rappelais à l’instant les tenants et les aboutissants (sonnants et trébuchants) de l’engagement britannique. De manière plus générale, la France conquérante devenait un danger pour l’Empire colonial de la couronne britannique, bien plus qu’elle ne couvait le premier fascisme de l’histoire. Napoléon à terre, l’influence anglo-saxonne avait les mains libres pour modeler l’Occident, puis le monde, selon ses codes. Il ne faut voir aucune aigreur dans de tels propos, mais une lecture conforme à la Realpolitik. Une culture allait pouvoir s’imposer, doublée d’une nouvelle langue véhiculaire. Le commerce allait devenir seconde nature, moyennant à l’avenant le culte du profit et la massification du confort matériel. Bientôt les États-Unis prendraient le relais. Tout ceci grâce à Bailén, Moscou, Leipzig puis Waterloo bien sûr, mais avant tout grâce à la haute finance qui fut, plus que jamais, le véritable nerf de la guerre du côté des Anglais. Ceci ne remet nullement en cause leur victoire, mais l’exaltation, en cette occasion, de leur vernis militaire.

Quant au patriotisme rancunier dont témoignerait continuellement la mauvaise humeur de la France à l’égard de Waterloo, il faut croire que les dirigeants de ce pays sont, eux, tout acquis au souvenir anglais. Alors que le bicentenaire d’Austerlitz était ostensiblement boudé dans l’Hexagone, occulté par le procès en esclavagisme intenté à la France d’alors par le lobby antillais, la référence à Waterloo aura abondé dans nos médias. Il faut alors que Monsieur Stephen Clarke, attentif à nos travers, se résigne à prendre en compte le plus pernicieux d’entre eux à l’heure actuelle : la détestation de soi par l’entretien d’une culpabilité qui nous est propre. Il aurait tout un livre à écrire là-dessus, incriminant nos représentants et se mettrait, par là même, son pays d’adoption dans la poche.

Christopher Lings, chef de file du site Bréviaire des Patriotes, nous remémorait récemment la repartie de Surcouf (parfois attribuée à Dugay-Trouin vis-à-vis des Allemands) ; à un officier anglais de la Royale Navy qui lui disait que les Français se battent pour l’argent et les Anglais pour l’honneur, le célèbre corsaire aurait répondu : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ». De nos jours, la France se bat surtout pour ce que ses dirigeants lui refusent, à savoir sa fierté. Ce dans un monde vérolé par l’esprit marchand depuis deux cents ans.