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Hollande, un roi sans divertissement

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Ah, ma cousine, quelle histoire ! Je rentre à l’instant de la visite de huit jours, que je vous fis, harassé mais non point las des plaisirs que je connus dans vos bras, et je veux à l’instant vous entretenir d’une affaire, qui touche, encore une fois, notre roi : elle tient du vaudeville et de la tragédie d’État.

Vous vous rappelez la rupture de Gouda Ier avec la marquise de Koajélère, dont je vous donnai le récit. Entrée en favorite à l’Élysée, elle prétendait y demeurer en « Première dame », selon la formule idiote des ménagères et des gazetiers. Elle en sortit par l’issue de service. Je vous disais de la marquise : « Elle a souffert, elle a pleuré, elle ne portera pas le deuil de l’amour […] elle ne voudra plus que venger l’affront public fait à sa personne […] Pourrons-nous bientôt nous réjouir d’une indiscrétion suavement murmurée ? ».

Eh bien, ma cousine, voilà qui est fait ! La Koajélère signe ce jour un libelle assassin, un récit absolument ravageur de sa relation amoureuse avec Gouda Ier. Sous la forme d’un livre, c’est le plus meurtrier des engins explosifs qu’on aura mis au point, pour atteindre à Sa Majesté. La bafouée ne songeait plus qu’à faire payer très cher l’affront, que Gouda Ier lui avait infligé. Sa vengeance s’étale à présent dans les vitrines de toutes les librairies, et l’on s’arrache son livre.

Bien sûr, toute l’engeance partageuse officielle -ministres, obligés, et autres volailles de basse-cour- a aussitôt formé le mur du mépris. Dans cette parade, les plus sincères et les plus mesurés ont été Ibtissam Soufi-Belgazel, qui détient désormais le maroquin des écoles, et Alémanc de Bol, breton de grande taille, ministre de l’agriculture. La Shéhérazade du présent règne, jolie créature aux yeux de velours et à la langue de plomb, en appelle à la dignité de la fonction, et veut s’arrêter là où commence la vie privée. Le duc de Bol, que la Koajélère met en cause dans une formulation d’une déplaisante ambiguïté[1. Le Point.fr du 3 septembre reprend une citation de Valérie Trierweiler, selon laquelle Stéphane Le Foll « l’a intimée de passer par lui pour avoir une soirée avec son compagnon pendant la campagne présidentielle ». On comprend l’accablement du ministre devant ce genre d’infamie.], contient avec élégance sa colère affleurante.

Madame du Dessus, députée Goudiste de Corrèze, à laquelle l’ancien souverain, Jacques Ier, prince des Monédières, déjà atteint des troubles mentaux qui l’ont définitivement éloigné du monde, avait fait une cour publique en présence de la reine, fait visiter la chambre qu’occupait Gouda, lorsqu’il n’était que maire de la bonne ville de Tulle. Elle la présente comme monacale, mais on dirait l’antre d’un riche qui voulût que l’on crût son train modeste. La du Dessus déploie un zèle si maladroit pour nous convaincre de l’austérité de mœurs du bonhomme, qu’on en vient à douter de la véracité de ses affirmations. Il faut dire que le lieu est d’une laideur dans son mobilier comme dans ses ornements, qu’il disqualifierait presque son locataire !

Des libraires, prétendus gardiens de nos mœurs et de notre civisme, annoncent qu’ils ne vendront pas l’ouvrage. Ils sont suivis, précédés même, par une grande partie de la classe intellectuelle et gazetière, plus hypocrite que jamais. Le philosophe Bernard Hardi-Lalibye, penseur-bombardier, a cru devoir prendre la parole pour vouer aux gémonies « cette femme dont les affres sentimentales ne devraient pas nous intéresser ». Qu’en sait-il ? Les excès des grands nous passionnent depuis que le duc de Saint-Simon a levé le voile sur ceux des excellences du royaume, à la cour du roi soleil. Hardi-Lalibye, avec ses préventions de chaisière, connaît-il seulement ce passage des Mémoires du duc, relatif à la Maintenon : « La reine supportait avec peine sa hauteur avec elle, bien différente des ménagements continuels et des respects de la duchesse de La Vallière qu’elle aima toujours, au lieu que de celle-ci il lui échappait souvent de dire :  “Cette pute me fera mourir.” »[2. Mémoires de Saint-Simon, volume 24, p. 158 de l’édition Delloy, 1840.]. Ce sont là des mots qu’aurait pu prononcer sur une estrade Éloïse de Bravitude, qu’on a vu monter à la barricade, pour défendre Gouda Ier. Il se répète dans les alcôves, qu’espérant un retour d’affection elle n’a de cesse de lui montrer mille manières de prévenance. N’évoque-t-elle pas, toute révérence gardée, l’épouse de Louis XIV, qui assistait, impuissante, à l’incessant défilé des favorites ?

Mais, m’objecterez-vous, la Koajélère n’est pas Saint-Simon ! En effet, ma belle cousine, et son style le prouve assez. Il n’empêche que sa publication impudique révèle parfaitement la suffisance, le dégoût contrefait des affidés, obligés, et autres instructeurs inscrits au registre de la police morale. Au reste, qu’apprend-on qu’on ignorait ? Que notre souverain n’aime pas les pauvres ? Mais qui donc, parmi les partageux, aime les pauvres, et recherche leur compagnie ? L’incroyable ministre des hôpitaux, qui se montre partout affectant un sourire d’effarée, aime-t-elle les pauvres ? Les assiste-t-elle ? Va-t-elle vider les bassins des nécessiteux, dans les asiles ? Et M. de Labius, détenteur amusé du portefeuille des Affaires étrangères, qui postillonne en argent et tousse en vermeil, se rend-il, nuitamment, sur les trottoirs de Paris afin de distribuer le bouillon chaud et la part de pain, qui restaureront les misérables ?

Les Excellences du parti des partageux sont, en réalité, bien plus responsables encore que le monarque sorti de leurs rangs, et qu’ils accablent dans la coulisse. Ils méprisaient Gouda. Du temps que le baron Grosse Canne, à grand renfort d’articles de complaisance, soutenu par des gazettes et des publicistes soumis et consentants, était au zénith, les princes de la partagerie  n’avaient pas de mots assez durs pour moquer les idées, les manières et jusqu’à l’apparence, il est vrai dénuée de grâce, du prétendant au trône de France. L’actuel maire de Lille, matrone fort méchante, avait signé un pacte avec Grosse Canne, afin de faciliter l’accession de ce dernier. Elle était prête à gouverner avec le champion des puissants, des capitaines d’industrie, et des tenanciers de maison close. À présent, elle prétend faire entendre la voix des sans-abris, des damnés de la terre, de la mer, et tantôt du Ciel ! Sous son masque de madone du Nord, se cache la figure d’une femme colérique, qui rêve de revanche. Tous, enfin, raillaient ce petit homme ventripotent. Or, dès qu’ils le virent si près de régner, ils se rangèrent derrière lui, après avoir repris la position qui leur est coutumière, l’accroupissement, accompagnée de tous les signes de la plus grande servilité. Aujourd’hui, il est à terre ; feignant de vouloir le relever, ils se précipitent, mais c’est pour le piétiner, et ses rivaux lui marcheront sur le ventre pour se hisser jusqu’à son trône.

Je vous ai gardé le meilleur de la bouffonnerie ambiante pour la fin. Figurez-vous que, dans le cabinet Valstar 2, s’était glissé un personnage tout à fait étonnant, le ministre du commerce, Augustin Cacheçéssous. Cette manière de Gaudissart 2.0[3. On nous pardonnera cet anachronisme, qui nous a échappé…], replet, béat, mesuré par les plus habiles tailleurs, montrait partout le visage de la satisfaction de soi. Sur le plan de la moralité, ne présentait-il pas les meilleures références ? Figurez-vous que ce monsieur, proche de Morlebourg, avait été nommé vice-président de la commission sur la fraude fiscale, à la Chambre ! On avait remarqué sa véhémence et ses mimiques d’outrage, lors de l’affaire dite du chevalier de Lordanlsac, ce mousquetaire fringant et parjure, qui avait laissé fuir à l’étranger ses lingots épris de liberté. Entendez ceci, ma cousine : ce même ministricule, espoir de son parti, toujours à s’esclaffer dans les couloirs et à donner à voix forte des leçons de moralité, ne déclarait plus ses revenus depuis trois ans[4. On déclare ses revenus et non point ses impôts, comme vont le répétant les gazetiers plus négligents encore que ce ministricule plus imposable qu’imposant.]! C’est à l’évidence, et certes momentanément, la plus comique des mésaventures du cabinet Valstar II. Ce bonhomme Cacheçéssous est le parfait représentant d’une classe politicienne, qui se croit innocente parce qu’elle s’imagine intouchable.
Ah ma cousine aimée, je crains que notre infortuné monarque n’ait plus la tête au genre de divertissements que vous m’offrez à chacune de mes visites !

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21621158_000014.

Djihadistes: après l’intox, la détox?

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C’est la meilleure de l’année. The Times rapporte avoir rencontré un jeune sujet britannique qui tient à exprimer ceci au nom d’une trentaine de ses compatriotes : « On veut rentrer à la maison ». Il ne s’agit pas, malgré les apparences, d’une classe entière de maternelle terrorisée par la maîtresse. Non, nos gaillards qui ont le cafard sont des djihadistes à barbe égarés volontairement en Syrie. Et leurs motifs de retour sont rien moins que nobles : partis pour combattre le régime de Bachar, ils se sont retrouvés, les malheureux, à guerroyer contre d’autres groupes d’islamistes, un peu comme ces Perses qui dans Astérix et dans le désert cherchent des Hittites qui cherchent des Mèdes qui cherchent des Assyriens. Leur plus grande crainte est donc de ne pouvoir accéder au statut de « martyrs » comme dit la fausse langue contemporaine, s’ils mouraient en assassinant d’autres mahométans et non des mécréants.

On les comprend. Ne doutant de rien, les fiers guerriers du sabre et du croissant réclament à la douce Angleterre qu’elle les soumette à des « programmes de déradicalisation » dont, heureux hommes que nous étions nous ignorions l’existence jusque là, pourvu que cela leur épargne un séjour en prison quand il remettront le pied sur son sol d’albâtre. À ces terroristes dont décidément l’honneur est ce qui les rassemble, nous ne dirons qu’un mot, et il est de Philippe Muray : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

Brauman-Finkielkraut : la discorde

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Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Levy et Gil Mihaely.

Élisabeth Levy. Il y a huit ans, pendant la guerre du Liban de l’été 2006, nous étions assis dans cette même pièce pour rédiger un post-scriptum à La Discorde, le livre que nous avions publié deux ans plus tôt. Quoi qu’on puisse en penser, le débat en France, y compris entre vous, est nettement moins violent qu’au début des années 2000, où l’on avait vu naître la « nouvelle judéophobie » sur fond de Seconde Intifada. Seulement, ce n’est pas la raison qui a gagné, c’est la lassitude. Pour le reste, on a le sentiment d’avoir déjà tout vu – et la seule nouveauté agréable est la présence de Daoud Boughezala et Gil Mihaely. Êtes-vous saisi par la même désespérante impression de répétition ? Et, si on a déjà tout vu, reste-t-il quelque chose à dire ?

Rony Brauman. En effet, pour me préparer à ce débat, j’ai relu quelques articles du printemps et de l’été 2006, datant donc de la fin de notre dialogue avec Alain Finkielkraut pour La Discorde ; ils auraient pu être écrits aujourd’hui, tant toute la situation semble figée. Je pense entre autres à ce papier paru dans Yedioth Ahronoth, dans lequel Ehoud Olmert affirmait que les Palestiniens devaient comprendre que « le propriétaire est devenu fou ». Le souhait reste manifestement d’actualité, mais ni Olmert ni ses successeurs ne semblent comprendre que la folie destructrice est un phénomène contagieux auquel ils n’échappent pas plus que leur cible.[access capability= »lire_inedits »]

Alain Finkielkraut. J’irai même plus loin. C’est en mars 1978 que trente mille Israéliens ont manifesté dans les rues de Tel-Aviv au cri de « Shalom archav ! – La Paix maintenant ! » Nous sommes en 2014. « Archav » a des rides et ses cheveux grisonnent. L’urgence est là, mais rien ne bouge. Ce statu quo désespère les Palestiniens et ronge Israël.

EL. Tentons cependant de dégager ce que le présent a de singulier. Et, puisque vous parliez de textes de 2006, Rony Brauman, parlons de la supplique au président de la République que vous avez signée, début août, avec Régis Debray, Edgar Morin et Christiane Hessel[1.  « M. Hollande, vous êtes comptable d’une certaine idée de la France qui se joue à Gaza », Rony Brauman (ex-président de Médecins sans frontières, professeur à Sciences Po), Régis Debray (écrivain et philosophe), Edgar Morin (sociologue et philosophe, directeur de recherches émérite au CNRS) et Christiane Hessel (veuve de Stéphane Hessel), Le Monde, 5 août 2014]. Évoquant les sanctions prises contre la Russie alors que, écrivez-vous, « on ne sache pas que M. Poutine, ou l’un de ses subordonnés, ait donné l’ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de  la Malaysia Airlines », vous ajoutez : « Il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, mais ceux-là soigneusement ciblés et sur l’ordre direct d’un gouvernement. » Quelle représentation des Israéliens avez-vous pour décréter qu’ils tuent délibérément des civils ? 

RB. La formulation n’est pas heureuse, j’en conviens, mais il faut la resituer dans son contexte. Au moment où nous avons publié ce texte, on voyait chaque jour les morts s’ajouter aux morts et la destruction se généraliser. Or, les tirs israéliens sont effectués avec des armes sophistiquées de grande précision. C’est ça le ciblage, par opposition au tapis de bombes. Il ne s’agit naturellement pas d’affirmer que l’armée israélienne tue des enfants par plaisir mais de prendre acte de ce qu’il s’agit bien de frappes chirurgicales, et que ces morts supposées collatérales font partie d’un bilan prévisionnel ouvertement assumé par les autorités israéliennes.

AF. Aux premiers jours de la guerre du Liban, en juin 1982, un des plus brillants représentants de la gauche intellectuelle m’a dit : « C’est la Wehrmacht qui déferle. » Ces mots m’ont laissé pantois, et j’ai compris alors que, dans le camp progressiste, la réprobation d’Israël avait pris le pas sur tout examen rationnel de la politique israélienne. Un fossé s’ouvrait alors entre La Paix maintenant et les pacifistes européens. Ce fossé n’a jamais été comblé. Il s’est creusé, au contraire, et il est aujourd’hui abyssal. Dans un article très sévère pour la politique de son pays, David Grossman écrit : « La gauche est consciente de la puissance de la haine à l’encontre d’Israël (haine qui ne vient pas seulement de l’occupation) et du volcan islamiste qui menace le pays. » Or, que nous dit, au même moment, l’appel de Régis Debray, d’Edgar Morin, de Rony Brauman et, par sa veuve interposée, de Stéphane Hessel (la droite pragmatique fait voter les morts, la gauche spiritiste les fait parler) ? Que Benyamin Netanyahou se classe beaucoup plus haut dans l’échelle du crime que Vladimir Poutine. Celui-ci n’a pas donné l’ordre d’abattre l’avion de la Malaysian Airlines qui survolait le sol ukrainien alors que Tsahal fait exprès de tuer les civils. Je m’attendais à une dénonciation des frappes indiscriminées de l’aviation israélienne. J’apprends avec stupeur qu’Israël assassine délibérément les femmes et les enfants, que sa cible, autrement dit, n’est pas le Hamas, mais, encore et toujours, Mohamed al-Dura. Il faut être inspiré par une haine incommensurable pour formuler une accusation aussi délirante. Et ce qui nourrit cette haine, c’est la certitude qu’Israël est la source de tous les maux du genre humain. « Ce conflit apparemment local est de portée mondiale et, de ce fait, a déjà suscité ses métastases dans le monde musulman, le monde juif, le monde occidental. Il a réveillé et amplifié anti-judaïsme, anti-arabisme, anti-christianisme (les croisés) et répandu des incendies de haine dans tous les continents. » En 2002 déjà, dans un article dont les cosignataires étaient Danièle Sallenave et Sami Naïr, Edgar Morin faisait du cancer la métaphore du conflit israélo-palestinien. Et, comme aujourd’hui, la responsabilité de cette maladie et de ses métastases était imputée à la puissance occupante. Israël, en d’autres termes, est le propagateur d’infection, la nicotine qui a empoisonné le monde. Si cet État se comportait autrement, ou, mieux encore – on peut toujours rêver –, s’il n’existait pas, nous respirerions un air plus pur, il n’y aurait pas d’agressions contre les synagogues sur le Vieux Continent ni de persécutions des chrétiens en terre d’islam, les civilisations dialogueraient au lieu de se regarder en chiens de faïence. Cette pensée se flatte d’être remontée à l’origine et d’avoir trouvé la raison dernière de tous les antagonismes qui convulsent l’humanité. Mais le fou, disait déjà Chesterton, n’est pas celui qui a perdu la raison, c’est celui qui a tout perdu, sauf la raison.

RB. Pour ce qui me concerne, là où vous voyez de la haine, il y a plutôt de l’accablement et de la colère. Netanyahou n’est bien évidement pas pire que Poutine ! Poutine, le boucher de la Tchétchénie, compte parmi les hommes d’État qui ont le plus de sang sur les mains… Mais j’insiste sur le fait que, lorsque des drones tirent, lorsque des hélicoptères ou des avions envoient des missiles guidés par laser ou par GPS, il ne s’agit pas de frappes aveugles mais de tirs ciblés. Et je répète que ce n’est pas dans une période calme, apaisée, que nous écrivons cela, c’est dans un moment d’embrasement ! Je trouve donc que vous sur-interprétez ce texte, qui est moins fautif et coupable et véhicule moins d’arrière-pensées que ce que vous dites, mais qui s’indignait simplement du fait qu’on installe un régime de sanctions pour la Russie, durci à l’occasion de cet effroyable incident, tandis que là où il y a une offensive dévastatrice, un véritable massacre, on ne trouve rien à redire… Il me semble qu’il y a plus matière à s’indigner devant cet état de fait que devant des formulations plus ou moins polémiques.

EL. Faut-il sanctionner un pays qui riposte à une agression ? Ou pensez-vous qu’Israël devrait renoncer au droit de se défendre ?

RB. Je n’accepte pas cette rhétorique-là. En 2006, lorsque nous avions notre dernière conversation, au sujet du Liban, j’étais convenu – c’était notre point de départ – que même si je trouvais la réaction excessive, Israël avait le droit de se défendre contre des attaques venues d’un pays étranger. Mais, aujourd’hui, les attaques viennent des territoires palestiniens occupés. Lorsqu’on est occupé, on a le droit de résister. Je vous retourne donc la question : les Palestiniens devraient-ils renoncer au droit de se défendre ?

AF. Par tous les moyens ?

RB. Aujourd’hui comme dans le passé, je condamne les formes de résistance qu’a choisies le Hamas – des roquettes tirées aveuglément. Mais je vous le redemande, Alain Finkielkraut : lorsqu’on est en situation d’occupation, dans un territoire bouclé, sans aucune visibilité sur l’extérieur, a-t-on le droit de se défendre ? Et si oui, comment ?

EL. Rony, il faut choisir : la violence qui cible principalement des civils par des attentats ou des tirs de roquettes à l’aveugle est-elle ou non un moyen légitime de résistance ?

RB. C’est une question avec laquelle j’ai beaucoup de difficultés, et pas seulement sur la Palestine. Au début du soulèvement en Syrie, en 2011-2012, j’étais admiratif de ce mouvement populaire, défilant pacifiquement toutes les semaines, bravant les snipers du régime avec un courage époustouflant. Quand il a commencé à se militariser, que l’objectif du combat politique est devenu le renversement militaire du régime, j’ai eu moins d’attirance pour lui. Pourtant, ils se faisaient tirer dessus ! C’est bien le régime de Bachar al-Assad qui a commencé à tirer sur les manifestants ! Seulement c’est ainsi, dès qu’on accepte une forme de violence jugée inévitable, ce sont les plus radicaux qui l’emportent. Les roquettes, pour ne pas parler des attentats-suicides, qui sont encore pires, ne font en rien avancer les droits des Palestiniens, et suscitent au contraire une réprobation croissante. Bref, on ne fait rien de bon avec la violence. Le problème, pour les Palestiniens, est que, sans elle, ils ne font rien du tout. Sans violence, ils n’existent pas. D’où ma difficulté à répondre à la question : que ferais-je si j’étais là-bas ? Je ne suis pas capable de vous le dire.

EL. En tout cas, comme l’a observé Gil dans sa réponse[2. Gil Mihaely : « Le nom Israël empêche de penser, même les meilleurs penseurs », publié sur www.lefigaro.fr, le 5 août 2014.], le Hamas n’est pas mentionné une seule fois dans le texte des « quatre mousquetaires pro-Gaza », selon la formule de Claude Lanzmann. Cependant, Alain Finkielkraut, cela n’exonère pas Israël des pertes civiles.

AF. Cela ne devrait pas exonérer le Hamas non plus. Israël a envoyé des tracts, des SMS, des messages téléphoniques et des appels radio demandant aux habitants d’évacuer les zones ciblées. La télévision allemande a tourné et diffusé un reportage montrant des miliciens du Hamas qui forçaient manu militari les habitants d’un immeuble à retourner chez eux. Une femme palestinienne leur a fait face en criant : « Vous êtes pires que les Juifs ! » L’armée israélienne est donc fondée à dire qu’elle protège ses citoyens avec ses armes tandis que le Hamas protège ses armes avec ses citoyens et engrange les pertes dans la rubrique des profits, car elles lui permettent, par la criminalisation de l’ennemi, de gagner la guerre médiatique et peut-être judiciaire.

RB. Encore une fois, nous ne voulions pas pratiquer une symétrie artificielle alors que nous nous trouvions au milieu d’une offensive dévastatrice. Quoi qu’il en soit, je vous trouve un peu Marie-Antoinette quand vous nous dites que, si les Gazaouis meurent, c’est parce que le Hamas les empêche de fuir. De fuir où, pouvez-vous me le dire ? Le Hamas a sans doute bloqué ou mis en danger des gens à certains endroits, mais il existe de nombreux témoignages de journalistes et d’humanitaires, dont certains de mes amis, selon lesquels beaucoup de gens sont restés chez eux parce qu’ils préféraient mourir ensemble que dispersés, parce qu’ils n’avaient nulle part où aller, parce qu’il n’y avait aucun endroit sûr. Le Hamas n’avait de toute façon pas les moyens de boucler à domicile toutes ces personnes tuées chez elles, essentiellement dans des effondrements. Ces appels téléphoniques et ces tracts relèvent du cynisme, ou de la propagande.

EL. Quoi qu’il en soit, cher Alain, l’argument de Rony selon lequel il ne s’agit pas d’une guerre symétrique entre deux États, mais d’un affrontement inégalitaire entre une puissance occupante et un mouvement de résistance, ne manque pas de pertinence.

AF. Je ferai un petit rappel historique, si vous le permettez, avant de répondre à votre interpellation. Israël a évacué Gaza en 2005, le Hamas y a pris le pouvoir par la violence en 2007, et le blocus n’est pas la cause du choix de la lutte armée mais bien sa conséquence. Quand, sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement israélien a levé partiellement ce blocus pour envoyer du matériel de construction à Gaza, ce sont les tunnels qui en ont profité, pas les habitants ! Le Hamas est explicitement engagé dans un djihad contre les Juifs, qu’il accuse d’avoir volé leur terre aux Arabes. Ce sont les habitants de Beer-Sheva ou d’Ashkelon que ses missiles désignent comme des occupants. Il ne s’agit pas, pour cette organisation, de revenir aux frontières de 1967, mais de récupérer pour le compte de l’islam la Palestine tout entière, en mettant le temps qu’il faudra.

À ceux qui parlent d’affrontement inégalitaire, Amos Oz posait, dans un entretien pour la radio allemande, deux questions de bon sens : « Que feriez-vous si votre voisin, de l’autre côté de la rue, assis à son balcon, prenait son petit garçon sur les genoux et commençait à tirer à l’intérieur de la chambre de vos enfants ? Que feriez-vous si ce même voisin creusait un tunnel entre la chambre de ses enfants et la chambre de vos enfants avec l’intention de faire exploser votre maison et de kidnapper votre famille ? » Mais on ne peut pas demander à nos progressistes de se mettre à la place du diable. Leur critique d’Israël est donc tragiquement à côté de la plaque. Netanyahou n’est pas coupable d’avoir lancé l’opération  Bordure protectrice pour mettre fin aux tirs de roquettes sur le territoire israélien, il a tort de ne pas simultanément tendre la main à l’Autorité palestinienne. Au lieu de jouer de la modération relative des uns contre le fanatisme des autres, il se méfie de tous. Ce qui lui permet de surseoir encore à l’affrontement avec ses propres extrémistes que provoquerait inévitablement le démantèlement des implantations de Cisjordanie situées au-delà du mur.

RB. Au sujet de l’évacuation de la bande de Gaza, Dov Weissglass, un proche de Sharon, disait lui-même qu’il s’agissait d’abandonner Gaza pour garder la Cisjordanie… Et d’ailleurs, dans les mois qui ont suivi, on a assisté à une augmentation du nombre de colons en Cisjordanie, notamment du fait de la réinstallation des gens de Gaza.

Sharon est mort, mais son esprit a survécu, un peu comme son corps pendant un certain temps. Je me rappelle une interview accordée à L’Arche dans laquelle il disait qu’il n’était pas question de négocier sous la menace ; mais, ajoutait-il, en l’absence de menace, il n’y avait pas besoin de négocier. Voilà le double lien dans lequel Sharon, et Netanyahou derrière lui, enferment tout le monde.

Quand le Hamas accepte de soutenir un gouvernement d’unité sans que ses membres y figurent directement, Netanyahou décrète que c’est un « gouvernement de la terreur ». Mais quand il n’y a pas d’unité, il s’agit alors d’un gouvernement non représentatif. Dans tous les cas, il n’y a pas de partenaire, CQFD. Et, pendant ce temps-là, la colonisation continue. Quelle meilleure justification de la violence ? Comment mieux disqualifier l’Autorité palestinienne et tous ceux qui ont renoncé à la violence ?

Enfin je termine sur le djihadisme que vous prêtez au Hamas : si vous placez le califat de l’État islamique et la plateforme politique du Hamas sur le même plan, vous commettez une double erreur et condamnez toute la région à une impasse. La charte du Hamas, odieuse et antisémite, aucun doute là-dessus, est complétée, voire recouverte, par la plateforme politique du Hamas, celle-là même qui, avec les fautes, les erreurs et la corruption du Fatah, a permis au Hamas de recueillir 45 % des voix en 2006, qui reconnaît les frontières de 1967 et ne parle ni de califat ni d’État islamique en Palestine. Le Hamas est un mouvement national-religieux, du type de ceux qui participent à la coalition gouvernementale israélienne, et les tentatives répétées de Netanyahou de l’assimiler à l’État islamique ne font que refléter l’indigence et l’irresponsabilité politiques de ce personnage.

AF. Vous dites qu’il faut oublier la charte, mais ceux qui construisent les tunnels, eux, ne l’oublient pas…

à suivre…[/access]

*Photo: Hannah

Ukraine : «Les pro-russes sont chez eux. Ils sont motivés.»

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Il s’appelle Victor Alfonso Lenta. Il a 26 ans et le 20 juin dernier, il est parti se battre dans le Donbass contre l’armée ukrainienne. Français d’origine colombienne, issu de la classe moyenne, il a toujours été attiré par l’action. À 18 ans, un diplôme d’agent de sécurité en poche, il s’engage dans le 3e Régiment de Parachutiste d’Infanterie de Marine, unité d’élite. À la fin de son contrat militaire – il invoque des « problèmes politiques »  sans plus de précision-  Victor Lenta suit un programme de reconversion dans la vie civile qui n’a pas abouti. Début 2014, il fonde l’association « Unité Continentale » qui aide les volontaires souhaitant se battre aux côté de pro-russes, dans l’Est de l’Ukraine, à rejoindre le front.

Nastia Houdiakova : Comment êtes-vous arrivé au sud-est de l’Ukraine ?

Victor Lenta : Partir dans le Donbass ne coûte pas grand-chose. Pour ceux, comme moi, qui passent par la Russie, il suffit d’acheter un billet aller et de payer les frais de visa. Une fois en Russie, se déplacer vers l’ouest coûte encore moins cher. Pour financer et organiser les départs, j’ai fondé, en janvier 2014, l’organisation « Unité continentale ». Les dons des membres et sympathisants via les réseaux sociaux nous permettent de financer la mobilisation et l’envoi de volontaires sur le front. Nous ne bénéficions pas d’autres ressources, ni de quelconques financements occultes. Une fois sur place, nous avons établi un premier contact avec l’organisation « Dobrovolets », ce qui signifie « volontaire » en russe (réseau se présentant comme une organisation humanitaire). Maintenant nous dépendons du bataillon « Vostok », ce qui signifie « Est » en russe.

Est-ce l’association Dobrovolets qui vous a aidé à traverser la frontière ukrainienne et vous a affecté à votre unité ?

Non. Dobrovolets ne nous a pas aidés à passer par les lignes ukrainiennes, donc ennemies.

Dobrovolets est-il lié aux autorités russes? Confirmez-vous que le bataillon Vostok soit dirigé par un russe ?

Dobrovolets ne dépend d’aucune structure étatique russe. En revanche, elle est liée à la population russe, car elle vit de leurs dons en argent et en nature. Quant à Vostok, il est dirigé par un russophone, c’est vrai, mais je ne sais pas d’où vient le financement du bataillon. Tout ce que je peux vous dire, c’est que les milices ont si peu de moyen qu’il est totalement exclu qu’elles bénéficient d’ aides d’Etat russes ou d’ aides privées  de la part de richissime personnalités. Pour vous donner un exemple, dans mon bataillon, chaque combattant ne dispose que de deux chargeurs pour son arme personnelle, un AK47.  Pour le moment, nous formons un noyau dur de quatre français mais d’autres vont arriver dans la semaine.

Quelle est votre mission?

Nous avons d’abord une mission de ré-information envers le peuple français car les médias montrent un faux visage de la guerre.  Vous pouvez suivre nos vidéos sur notre page facebook.

Alors, vous ne combattez pas vraiment sur le front?

Si !  À Donetsk, nous sommes sur le front et effectuons des patrouilles en secteur ennemi, des missions d’observation et également des missions d’infiltration à 150 mètres des lignes adverses.

Comment expliquez-vous le récent retournement de la situation militaire en faveur des pro-russes?

Nos victoires récentes sont dues essentiellement à l’état de déliquescence totale de l’infanterie ukrainienne, qui, son artillerie mise à part, n’a pas les moyens de son intervention. En plus, les soldats ukrainiens sont démoralisés. J’ai eu l’occasion de passer par les lignes ennemies pour aller à Donetsk et j’ai pu converser avec eux.  Ils disent eux-mêmes ne pas vouloir faire la guerre. On leur parle d’opération anti-terroriste, mais ils savent – et le disent – que c’est une vrai guerre. En revanche, les pro-russes sont chez eux, ils sont motivés, ils connaissent le terrain par cœur et mènent une guérilla. Et puis les volontaires affluent de notre côté. Même des anciens soldats ukrainiens !

N’y a-t-il pas d’unités de l’armée régulière russe qui se battent à vos côtés ?

Non je n’en ai pas vu, personnellement.

Quel est le but de votre combat, la sécession du Donbass ou la fédéralisation de l’Ukraine?

Je vais reprendre à ce sujet les paroles de Paul Goubarev, gouverneur populaire de la Novorossia, l’État confédéral sécessionniste de l’Ukraine : « Nous voulons un référendum d’auto-détermination pour toutes les républiques populaires de l’Ukraine. Celles qui veulent rejoindre la Nouvelle-Russie, qui est une entité politique réelle, pourront le faire et celles qui veulent rester dans l’Ukraine pourront le faire aussi. »

Quelle est la signification politique de la « Novorossia »,  hormis sa volonté indépendantiste ?

L’essence politique  de Novorossia est exprimé dans son drapeau : le rouge du socialisme, de la justice sociale, allié avec la tradition orthodoxe, protectrice des valeurs traditionnelles. C’est la synthèse du socialisme et du nationalisme.

National-socialisme, ça peut évoquer certains souvenirs… d’autant plus que la presse aime à rappeler vos antécédents « néo-nazis ».

Je n’ai jamais eu d’antécédents néo-nazis. Les mouvements auxquels j’appartenais, Génération identitaire, Œuvre française et le Lys noir, s’inscrivent soit dans une ligne de nationalisme traditionnel soit dans un courant identitaire dont la justice française a formellement rejeté la qualification de « néo- nazi ».

Malgré tout, vous vous situez idéologiquement à la droite de la droite.

À droite, je n’ai que des ennemis. Je me bats pour le peuple, pour les prolétaires. La nouvelle lutte des classes, c’est la lutte des peuples contre l’oligarchie mondiale. Marx avait prédit tout cela. La droite a détruit la souveraineté de la France. Alors dire que je suis de droite c’est m’insulter. Je suis un nationaliste révolutionnaire.

En tant que nationaliste, n’êtes-vous pas gêné de combattre pour une cause qui n’est pas française ? Certains comparent votre engagement au djihad des jeunes musulmans français en Syrie.

Je ne suis pas un « djihadiste à Poutine ». Les « français de papiers » qui partent faire le djihad (notion fausse car le djihad dans le Coran est avant tout un combat intérieur) en Syrie contre l’état légitime de Bachar Al-Assad veulent imposer une vision hérétique de l’Islam. De plus, ils assassinent des gens, coupent des têtes tandis que moi, j’ai pris les armes pour défendre la population, pas pour l’agresser. Les vrais extrémistes en France siègent au gouvernement français. Ce gouvernement qui a financé et armé les djihadistes afin de déstabiliser la Syrie. Si vous cherchez l’extrême droite, vous la trouverez au pouvoir en ce moment en France et ce, depuis l’ère de Nicolas Sarkozy. C’est lui qui est responsable de la perte du peu de souveraineté qui nous restait, au profit des USA et de l’UE, ce machin qui devrait porter le nom de Saint Empire Américain Germanique plutôt que d’Union européenne.

Vous avez défini votre combat comme une lutte dans un conflit local au milieu d’un conflit global ? Quel est ce « conflit global » ?

Le combat global que nous menons est une guerre mondiale qui ne dit pas son nom. C’est le combat contre l’impérialisme américain, contre l’atlantisme qui essaie d’imposer un mode vie, une façon de penser à la terre entière.

Et votre camp, comment se définit-il?

Notre camp se définit comme traditionnel, socialiste-révolutionnaire.

Bizarrement, dans votre propre camp, Gaston Besson, célèbre figure du mercenaire aventurier d’extrême droite, lutte de l’autre côté du front en Ukraine. Comment l’expliquez-vous ?

Gaston Besson et nous, ce sont deux générations bien différentes. Anti-communiste primaire, il s’imagine encore que la Russie, c’est l’Union Soviétique. Il a toujours mené des combats qui vont dans le sens de l’Occident atlantiste. Il a fait partie des HOS (commandos d’extrême droite) qui, avec l’armée croate, ont servi d’idiots utiles pour faire éclater la Yougoslavie. A contrario, mon organisation née à Belgrade entretient des liens très forts avec le peuple serbe.

Dernière question : avez-vous, comme l’affirment certains, des antécédents judiciaires en France ?

En tout et pour tout, je n’ai été impliqué que dans une sombre affaire de rixe avec un étudiant chilien. C’est tout, le reste n’est que mensonge des antifas pout me griller socialement ! Je n’ai jamais été renvoyé de l’armée. Je n’ai pas brûlé de mosquée, ce n’est pas mon genre, j’ai le plus grand respect pour la foi religieuse quelle qu’elle soit.

NDLR : La direction de « Génération identitaire » dément l’appartenance passée de Victor Lenta à ce mouvement créé en août 2012. 

 

Valls II: mi-ENA, mi-UNEF

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macron najat vallaud

L’arrivée du «  Mozart de la finance » Emmanuel Macron au fauteuil laissé libre par Arnaud Montebourg et de la « next door’s beurette » Najat Vallaud-Belkacem, première femme ministre de l’Éducation nationale de l’histoire de cinq républiques, a été un de ces coups de com dont Manu Valls a le secret. Pendant que les commentateurs se délectent de ces faux-semblants, glosent à l’infini sur le prétendu paradoxe de la présence d’un ex-banquier de chez Rothschild dans un gouvernement socialo, Valls peut tranquillement faire passer la pilule d’un cabinet excluant toute personnalité pouvant avoir le moindre rapport avec les « vraies gens ». On cherchera vainement, en effet, aux postes importants, un(e) ministre qui ne soit pas issu(e) de l’une des deux filières produisant l’aristocratie politique d’aujourd’hui : l’ENA ou l’appareil du PS et ses filiales, dont l’UNEF des années 1980 et 1990 n’est pas la moindre. Les «  technos » de la mitterrandie (Hollande, Royal, Sapin, Fabius), plus Jouyet, à l’Élysée, partagent le pouvoir réel avec les apparatchiks nourris dès l’enfance au lait des intrigues du sérail solférinien : Valls, Le Guen, Marisol Touraine, Le Foll, plus Cambadélis et Le Roux comme gardes-chiourmes du parti. Le dernier des Mohicans de la politique à l’ancienne, Frédéric Cuvillier, arrivé au gouvernement sans passer par les cabinets ministériels, s’étant frotté pendant des années à la rude école de la gestion locale, jouant parfois le peuple contre l’appareil pour être réélu, s’est en est retourné sans bruit, mais amer, vers ses ouailles boulonnaises.[access capability= »lire_inedits »]

Jadis Raymond Aron distinguait, parmi les démocraties, celles qui reposaient sur le gouvernement « du peuple », dans lesquelles chaque groupe social sélectionne en son sein les individus aptes à les représenter au sein du pouvoir (parti « de classe », syndicats, associations, clubs de notables), et celles qui instauraient un gouvernement « pour le peuple », où une élite aristocratique s’auto-reproduisant fait avaliser par le peuple la dictature des « meilleurs ». Le Japon était, pour Aron, l’exemple le plus achevé de cette forme aristocratique de gouvernement élitaire, alors que les démocraties d’Europe occidentale s’efforçaient, avec plus ou moins de bonheur, de pratiquer la première.

Quelle est, aujourd’hui, en France, la base sociale des gens qui nous gouvernent ? Une étroite frange de la population de « sur-inclus », disposant de tous les codes, les habitus, les modes de vie et de consommation de la néo-bourgeoisie, ne faisant même plus semblant d’être comme tout le monde et de partager, dans la vie réelle, les difficultés et les bonheurs des gens ordinaires. Au sein de cette aristocratie – dont bon nombre de socialistes dits « frondeurs » font également partie –, la contradiction fait rage entre les doctrinaires, ceux qui pensent disposer de la bonne théorie (en gros, les néo-keynésiens) pour sortir le pays de la panade, et ceux qui ont jeté à la rivière toute espèce de vision idéologique de la conduite des affaires, préférant saisir, au jour le jour, les opportunités permettant de se maintenir la tête hors de l’eau. C’est la version 2.0 de la controverse entre les républicains opportunistes et les républicains radicaux des débuts de la IIIe République…

Quant à la gauche, elle est désormais confinée aux questions dites « sociétales » : justice, école, droits des femmes et des homosexuels. On trouve les personnalités idoines pour l’incarner : Taubira, Vallaud-Belkacem, chiffons rouges agités devant le peuple de droite, qui, dans sa grande naïveté, ne manque pas de grimper aux rideaux. « Nous sommes de gauche !, clament Hollande, Valls et consorts, puisque la droite et l’extrême droite nous insultent ! » Au passage, on est en droit de se demander s’il est digne de confier le redressement de notre système éducatif, en voie de dégradation accélérée, à une jeune femme, certes jolie et sympathique, mais dont on peut craindre qu’elle n’ait pas la moindre idée qui ne soit pas directement utile à l’avancement de sa carrière personnelle. Ce n’est pas l’exploit d’avoir confié les clés du ministère du Droit des femmes aux idéologues radicales d’Oser le féminisme ! qui la qualifie d’emblée pour redresser, comme l’ont fait les Allemands, un système éducatif en perdition…

Cela dit, un « gouvernement pour le peuple, sans le peuple » n’est pas condamné par nature à l’échec : pendant une longue période, le système japonais a donné d’excellents résultats, tant sur le plan économique que sur celui de la créativité culturelle de la société nipponne. Cela est la conséquence, en grande partie, de l’homogénéité ethnique et culturelle du Japon, volontairement et strictement préservée, et du maintien des valeurs ancestrales de ce peuple en toutes circonstances, les meilleures comme les pires (voir Fukushima). Pour faire adhérer le peuple à un projet dont il n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, l’initiateur principal, il faut au moins l’écouter, lui manifester du respect, même si l’on pense qu’il se trompe. Valls avait su emprunter ce chemin ardu lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, mais sera-t-il en capacité de le faire comme Premier ministre ? Il est permis d’en douter, au vu des premiers pas du gouvernement Valls II, mais je serais infiniment heureux de m’être trompé.[/access]

*Photo: LCHAM/SIPA.00692072_000021

Banques centrales : un nouveau jeton dans le manège

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banque centrale euro

« S’il n’y avait qu’un dollar à prêter et si quelqu’un désespérait de l’avoir, le taux d’intérêt serait usuraire. S’il y avait des trillions de dollars de crédit disponible mais si personne, pour une raison ou une autre, ne souhaitait les emprunter, alors les taux seraient à 0,01% comme ils le sont aujourd’hui et l’ont été ces cinq dernières années. » Cette analyse, qui date déjà de quelques mois, est de Bill Gross et je n’en ai pas lu de meilleure. Tout est là : le système bancaire est gorgé de liquidités et bénéficie de conditions de refinancement historiquement attractives mais, de toute évidence, les emprunteurs potentiels — et en particulier les entreprises — ne semblent absolument pas décidés à donner suite aux injonctions de nos banquiers centraux. Non, ils ne veulent pas s’endetter. Non, ils ne veulent pas investir. Non, les dirigeants d’entreprises ne sont pas des organismes monocellulaires qui réagissent mécaniquement aux stimuli du planificateur monétaire.

À titre personnel comme à titre professionnel, ni vous ni moi ne souhaitons accroître notre endettement et il est même fort probable que la plupart d’entre nous soient dans la démarche exactement inverse. Investir, c’est avant tout un acte de confiance en l’avenir et le moins que l’on puisse dire c’est que l’avalanche fiscale et réglementaire des dernières années n’incite pas véritablement à l’optimisme. M. Draghi pourra baisser le taux directeur de la BCE à 0,01% et laisser libre cours à son imagination en matière de rachat d’actifs, il n’obtiendra pas plus de résultats que ses homologues de la FED : ce n’est pas en versant plus d’eau dans son abreuvoir qu’on fera boire un cheval qui n’a pas soif.

Et ce, d’autant plus lorsque les réglementations prudentielles édictées par ces mêmes banques centrales incitent les banques à délaisser entreprises et particuliers pour favoriser les emprunts d’État. C’était déjà le cas avec Bâle I et II ; avec Bâle III c’est pire encore. Si la régulation et la réglementation n’ont manifestement pas permis d’éviter une crise bancaire, il est en revanche tout à fait clair qu’elles sont en train de faire disparaître purement et simplement le métier de banquier. On rappellera ici que si le shadow banking existe et se développe, c’est précisément parce que le législateur empêche les banques de faire leur métier.

Que penser, dès lors, des dernières annonces de nos banquiers centraux ? Eh bien, à la valeur de nos monnaies près, pas grand-chose et sans doute même rien. Ça ne fonctionnera pas et le seul effet concret dont ceux qui défendent encore ce type de politiques peuvent s’enorgueillir, c’est la création de la plus gigantesque bulle obligataire jamais observée. Un jour où l’autre, il faudra bien qu’elle éclate ; ce sera, n’en doutons pas, pour nos apprentis sorciers l’occasion de dénoncer les méfaits de la finance dérégulée, le mythe de la main invisible, les ravages de l’ultralibéralisme — que sais-je encore ? — et de réclamer qu’on remette un nouveau jeton dans le manège.

*Photo : Willi Heidelbach.

Le surréalisme renaît à Lagny-sur-Marne

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Une jeune fille de 19 ans, entièrement nue et enduite d’huile d’olive, a blessé deux policiers venus l’interpeller, nous apprend Le Parisien. Elle est qualifiée de démente, ce que je trouve profondément injuste. Dans un monde complètement fou, cruel et de plus en plus inhumain, ce geste me semble au contraire profondément normal voire moral. On pourrait en effet, à travers le comportement de Valérie, puisque c’est son prénom, voir une manière de nous renvoyer à un présent de plus en plus halluciné que les gens affectent de trouver vivable même dans un RER aux heures de pointe, dans une file d’attente à un guichet de Pôle emploi ou après quelques minutes passées devant une chaîne d’infos en continu.

Comment ne pas penser, par exemple, à la fameuse phrase de Philip K. Dick, dans Ubik, ce roman décrivant une société entièrement soumise à la marchandise et aux manipulations de la réalité : « Je suis vivant et vous êtes morts. » Valérie sera sans doute déclarée irresponsable pénalement puisque l’intervention de la police a été déclenchée par ses hurlements qui duraient depuis des heures et ont fini par excéder les voisins. Il n’empêche, si nous avions deux sous de bon sens, pour marquer notre angoisse, il faudrait tous nous mettre nus, nous couvrir d’huile d’olive et hurler à plein poumons.

On peut aussi penser que Valérie a renoué avec la grande tradition surréaliste. On nous apprend ainsi qu’elle aurait juste avant frappé sa maman, ne faisant en cela que suivre les recommandations de Benjamin Péret et de Paul Eluard dans 152 proverbes mis au goût du jour (1925) : « Il faut battre sans mère tant qu’elle est jeune » Et puis, somme toute, les deux policiers n’ont été que légèrement atteints, l’un au tibia et à la cuisse, l’autre à la main ce qui fait de Valérie quelqu’un de beaucoup moins violent qu’André Breton qui écrivait : «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.»

Pour le reste, j’espère que Valérie a pensé à utiliser de l’huile d’olive bio pressée à froid, afin de préserver sa jolie peau.

Ma guerre de Gaza

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israel gaza barnavi dajani

Finalement, c’est mon copain Karim qui m’a décidée à aller faire un tour en Israël. Juillet tirait à sa fin, je rentrais d’une semaine de vraies vacances : loin de Gaza, d’Israël et de Paris. Après une semaine d’intense activité sportive sans m’empailler avec qui que ce soit sur les Juifs et les Arabes, j’étais pleine de bleus et de bons sentiments. Et voilà que Karim, que je retrouve au café du coin, me cueille sur le mode narquois : « Tu arrives de Tel-Aviv ? » Devant lui, traîne un numéro du Monde datant de quelques jours. « La génération #Gaza se mobilise », proclame la une, avec la photo d’une jolie blonde à la joue délicatement ornée d’un drapeau palestinien.

Mon altercation avec Karim, deux semaines plus tôt, m’était sortie de la tête. C’était le samedi 19 juillet en fin d’après-midi. La première manifestation pour Gaza interdite par la Préfecture avait bien eu lieu, dégénérant en scènes d’émeutes à Barbès et à l’est de Paris. Des blondes, et des filles en général, il n’y en avait pas beaucoup. De la délicatesse non plus. Le dress-code devait plutôt préciser « keffieh, cagoule et cuir ». De la Bastille à l’Hôtel de Ville, le centre de la capitale était quadrillé de CRS épuisés par des heures de combats de rue. Un vague parfum de lacrymo persistait par endroits. Trois racailles de petit calibre m’ayant reconnue m’avaient aimablement apostrophée : « Lévy, sale feuj, rentre dans ton pays ! » Comprenant qu’ils parlaient d’Israël, j’avais tenté d’attirer leur attention sur leurs contradictions : « Bande d’andouilles, je croyais que ce n’était pas mon pays… » Et voilà que Karim, à qui j’avais relaté l’incident, n’avait pas trouvé d’autre réponse que : « Oui, mais aussi pourquoi interdire cette manifestation ? C’est ça qui crée les violences… ». « Peut-être qu’il ne fallait pas l’interdire, avais-je rétorqué, mais tout de même, la semaine dernière, ils ont attaqué des synagogues. » « C’est faux ! C’est des rumeurs ! Tu n’as aucune preuve ! » Il faut dire que Karim, c’est mon musulman modèle à moi, celui que j’oppose à mes petits camarades quand ils sont tentés d’amalgamer-stigmatiser-globaliser, bref, de décréter l’échec total de l’intégration. « Et Karim, qu’est-ce que tu en fais ! » Or, mon Karim n’était pas loin de me faire le coup du complot juif.

« Tu arrives de Tel-Aviv ? » La réponse fuse : « Non, mais j’y vais. J’entendrai peut-être moins d’âneries qu’ici. » À vrai dire, rien n’est moins sûr. Mais après tant de conneries « pro-pal » – c’est-à-dire parfois antisémites – entendre des conneries cachères me réconciliera peut-être avec la France. Ici, sous le mauvais prétexte de rétablir l’équilibre, je finirai par opposer une propagande à une autre : d’un côté des soldats cruels assassinant des enfants sans défense, de l’autre un petit pays luttant pour sa survie face à des terroristes fanatiques. On ne va pas prendre la tête du téléspectateur en expliquant que les premiers responsables de la mort des enfants ne sont pas ceux que l’on voit ni que les terroristes qui ne sont pas seulement cela ont quelque chose à voir avec la politique du pays. La nuance, il y a des maisons pour ça. Pour autant, je refuse de renvoyer tout le monde dos à dos. Ai-je tort ? Suis-je coupable de « soutien inconditionnel », c’est-à-dire aveugle, c’est-à-dire bête, voire en train de devenir l’un de ces Israéliens imaginaires qui agacent Daoud Boughezala ? Certains mots me font perdre mon légendaire sang-froid. Le jour où une effroyable bavure israélienne tue dix personnes dans un bâtiment de l’ONU, on parle de « carnage », de « tuerie ». Quel mot, alors, pour les dizaines de milliers de Syriens, de Congolais, d’Irakiens tués ? Vous n’avez pas honte d’établir une comptabilité des victimes ?, s’étranglent mes contradicteurs, si pleins de leur propre émotion qu’ils ne voient pas à quel point elle est sélective[1. Pas en fonction des victimes mais des bourreaux : un enfant tué par un juif soldat.]. « Gaza : silence on assassine », annonce je ne sais quelle gazette. Assassiner, ça veut dire tuer avec préméditation, non ?[access capability= »lire_inedits »] Des juifs qui assassinent des enfants – pour fabriquer les matzots ?

Branchés sur I 24, la nouvelle chaîne israélienne tout-info en français, les juifs de France sont en effervescence – je sais, « les juifs », ça ne veut rien dire, mais tout le monde comprend. Depuis Sarcelles, la moindre rumeur d’agression, qui souvent se révèle infondée, met la judéosphère en émoi. D’accord, il ne faut pas exagérer, ni jouer avec les réminiscences historiques, mais, tout de même, c’est la troisième ou la quatrième fois que, « pour la première fois depuis 1940 », on a braillé des slogans anti-juifs dans les rues de Paris. Et maintenant, après ce magasin juif incendié le 20 juillet, les journaux racontent à longueur de reportages que Sarcelles est un merveilleux laboratoire du vivre-ensemble. Mon ado de nièce n’a pas eu de chance : venue assister à un office à la mémoire de son grand-père dans une synagogue sarcelloise, elle est sortie jacasser et faire quelques pas avec une amie. En quelques minutes, elles ont été encerclées par une bande de cailleras femelles qui leur ont fait savoir tout le mal qu’elles pensaient des juifs tueurs de Palestiniens. Imperturbables, mes camarades de café du commerce médiatique répètent que l’antisémitisme et l’intégrisme sont des épiphénomènes groupusculaires qui n’ont rien à voir avec l’islam. Avec l’islam comme théologie, je suis toute prête à l’admettre, mais peut-on nier qu’ils ont partie liée avec l’islam concret ? Peu importe, comme le dit plaisamment Marc Cohen, le vrai problème de la France, c’est l’amalgamisme.

Alors, bien sûr, les juifs se sentent abandonnés, sinon persécutés – se sentir persécuté n’est-il pas une spécialité juive ? Tout à leurs malheurs, ils sont bien incapables de comprendre que nombre de leurs compatriotes en ont simplement assez d’être convoqués dans un conflit qui ne les concerne pas. Certains paniquent, verrouillent leur profil Facebook ou même changent leur nom de peur d’être « repérés » – par qui ? D’autres, surtout les jeunes, virent « ultra-sionistes », terme qui m’est soufflé par l’ami Guillaume Erner, et font la guerre par procuration, maniant sans discernement excessif les « éléments de langage » favoris des faucons israéliens : « les Arabes ne comprennent que la force », « ils n’accepteront jamais Israël ». Il faut admettre que, sur le deuxième point, ils ne manquent pas d’arguments. En attendant, beaucoup se réfugient dans l’entre-soi, sans réaliser que, de Français de confession ou de culture juive, ils sont en train de devenir des Juifs de nationalité française. « Nous n’avons plus rien à faire ici », affirment les plus radicaux – ou les plus angoissés. D’habitude, je m’énerve contre cette propension à en rajouter, voire à crier avant d’avoir mal. Il n’y a pas que les « goys » que le mot « Israël » empêche de penser. Pour la première fois, je me demande s’ils ne finiront pas par avoir raison. Je ne veux pas être enrôlée. Un changement d’air s’impose.

Un reportage en Israël pour échapper à la parano juive ? Personne ne peut comprendre ça mieux que Gil Mihaely – ça tombe bien, c’est lui qui donne le feu vert[2. Pour ceux qui l’ignorent, Gil, le PDG de Causeur, est israélien et ex-officier dans la marine.]. Depuis un mois, il vit en stéréo, entre ses deux pays. Gil n’est pas un patriote aveugle – et encore moins un « fana-mili ». Mais le décalage grandissant entre ce qui se passe là-bas et ce qui se dit ici le consterne. Paradoxalement, c’est d’abord pour la France qu’il souffre, pas à cause des réactions pavloviennes que provoque le mot « Israël », ça il est habitué ; ce qui lui fait mal, à lui qui aime dévoiler les enjeux, comprendre ce qui se joue derrière les caméras, c’est moins l’hostilité que la bêtise : le simplisme débité en tranches, le compassionnalisme écervelé, le manichéisme militant – bref, la réduction médiatique d’un conflit pour le moins complexe à une guerre de bande dessinée. Le 17 juillet, alors que les blindés israéliens franchissaient la frontière de Gaza, il a entendu l’une des beautés qui officient sur les chaînes info en été affirmer péremptoirement : « Les Israéliens  profitent du crash du Boeing de la Malaysia Airlines pour lancer l’offensive terrestre… » Eh, les gars, personne ne regarde, on y va !

C’est ainsi que, le 7 août à 5 heures du matin, j’atterris à l’aéroport Ben-Gourion. Ce n’est pas la cohue estivale habituelle avec son lot d’invectives et de glapissements enfantins, mais, après quelques jours d’accalmie sur le front militaire, les avions sont à nouveau pleins. Dans la file d’attente devant le contrôle des passeports, le seul rappel de la guerre ce sont les jeunes Français qui parlent fort et semblent croire qu’ils viennent rejoindre les Brigades internationales.

Mon hôtel, situé au cœur du boboland de Tel-Aviv, dans le quartier Bauhaus où de nombreux immeubles sont en cours de rénovation à prix d’or, est le comble du chic branché : bibliothèque dans les chambres et carte des vins interminable. À partir de 13 heures, des gens de la presse, de la pub et de la mode font du coude-à-coude dans le lobby pour dénicher une table. Comme souvent ici, quand une guerre s’arrête, on dirait qu’elle n’a jamais eu lieu. Pourtant, si les alertes ont pratiquement cessé à Tel-Aviv, l’opération  Bordure protectrice n’est pas finie. Alors que chacun ici a un ami, un amant, un frère ou un fils engagé dans le conflit, la guerre continue d’occuper, sinon les conversations, du moins les esprits.

C’est dans ce brouhaha très parisien que je déjeune avec Yaakov Gorsd, homme d’affaires franco-israélien qui est l’un des actionnaires de Causeur, et l’avocat parisien Gilles-William Goldnadel, fervent supporteur d’Israël que sa vision politique situe dans l’héritage de Jabotinsky (pour aller vite, du sionisme « de droite »). Ils enragent à propos de la couverture du conflit par les médias français en général et du texte farouchement anti-israélien que Dominique de Villepin a publié dans Le Figaro en particulier. Face aux certitudes de mes commensaux, je joue les avocats du diable, pas du Hamas ni de Villepin, il ne faut pas pousser, mais des critiques raisonnables d’Israël. Goldnadel impute mes doutes à un reste de surmoi de gauche : « Sur Israël, tu n’as pas encore fait ta révolution copernicienne », me lance-t-il avec un sourire affectueux. Il faudrait en informer tous ceux qui, à Paris, me dénoncent comme suppôt de Netanyahou…

À Tel-Aviv, mes deux grands amis – en fait quatre avec leurs dames – sont, à mon humble avis, deux des esprits les plus subtils du pays. Tous deux historiens, tous deux ultra-laïques, ce n’est peut-être pas un hasard si leurs recherches ont quelque chose à voir avec la religion – le christianisme des origines pour Aviad Kleinberg, les guerres de religion en Europe pour Elie Barnavi. Tous deux sont « de gauche », ce qui ici signifie qu’ils sont favorables à une paix négociée avec les Palestiniens, mais ont renoncé à la politique active. Du reste, comme le souligne Kleinberg, « la gauche n’existe plus ». Tous deux pensent néanmoins que la confrontation avec le Hamas était inévitable tout en déplorant la montée aux extrêmes : « Il est absurde d’accuser Israël de tuer délibérément des civils, ajoute Kleinberg, mais nous ne faisons pas assez d’efforts pour en tuer le moins possible. » Tous deux, enfin, critiquent vertement l’immobilisme de Netanyahou. « Cette guerre juste est le fruit d’une politique injuste, résume Kleinberg. De plus, avec Bibi, c’est toujours la même rhétorique belliciste : la gauche est prête à brader la sécurité d’Israël et on est toujours à une marche d’Auschwitz. Au lieu d’analyser le problème froidement, il brandit tout de suite une menace existentielle. Le Hamas n’est certes pas un ennemi classique, mais il ne menace pas l’existence d’Israël. » Le problème, c’est que la majorité des Israéliens pense le contraire, en particulier depuis la découverte des tunnels creusés entre Gaza et Israël, qui a suscité une psychose compréhensible parmi les habitants des kibboutz frontaliers de l’enclave, qui ont l’impression qu’un commando terroriste peut, à chaque instant, débouler dans leur cuisine. Autant dire que l’ambiance n’est guère propice à l’autocritique. « La responsabilité de ce qui se passe repose largement sur nos épaules, analyse pourtant Barnavi. Lorsque nous avons évacué Gaza, nous avons donné aux extrémistes par la force ce que nous avions refusé de céder aux modérés par la négociation. Et maintenant que nous avons ces extrémistes en face de nous, Netanyahou pense qu’il n’y a pas de solution. » Comme beaucoup d’Israéliens, comme ma cousine, évacuée de Gaza en 2008, qui a beau jeu d’affirmer que la réponse à ce sacrifice a été la pluie de roquettes qui, à intervalles réguliers, s’abattent sur les villes israéliennes.

En sillonnant les routes avec Moti, je prends la mesure du patriotisme ambiant au nombre de drapeaux et d’autocollants qui ornent les voitures et à celui de banderoles et de graffitis géants qui encouragent la glorieuse armée d’Israël – « Électricité d’Israël soutient Tsahal », « Hadera salue les soldats d’Israël ». Les petits malins ajoutent, sous leurs bons vœux, le numéro de leur entreprise – l’amour du pays n’exclut pas le sens des affaires. Moti, qui fait le taxi après avoir roulé sa bosse, gagné et perdu plusieurs fortunes, est résolument à gauche, voire à l’extrême gauche. Ces proclamations ne lui arrachent que sarcasmes. Quant à moi, je suis partagée : venant d’un pays où le sentiment national n’est toléré que pendant les compétitions de football – et encore, ça dépend des années – je ne peux me défendre d’un certain attendrissement. En même temps, l’unanimisme cocardier est toujours pesant. Et parfois effrayant.

Certes, on imagine mal des Israéliens célébrer bruyamment la mort de civils palestiniens – et ceux qui le font sont soudainement condamnés. La cacophonie israélienne n’est pas le moindre charme d’un pays où Juifs et Arabes, religieux et laïques, extrême gauche antisioniste et extrême droite ultra-sioniste sont bien obligés de cohabiter. Et le débat sur la guerre qui fait rage dans les médias prouve que la société reste fondamentalement tolérante. Reste qu’elle l’est de moins en moins et que, beaucoup de gens, s’ils ne se réjouissent pas de la mort d’enfants, s’en émeuvent plutôt modérément. « Ce n’est pas le racisme qui progresse, mais la tolérance à la violence, remarque Kleinberg. De plus en plus de gens croient à une solution militaire » – ici, on appelle ça la tendance « Let’s kill them all ».

Au début de la guerre, Barnavi et son épouse Kirsten ont assisté à une manifestation de Breaking the silence, une association de vétérans hostile à l’occupation, fondée en 2004, qui publie des témoignages de soldats sur les injustices, fautes et peut-être crimes qu’ils sont amenés à commettre. À la sortie, quelques centaines de braillards d’extrême droite, visiblement venus pour en découdre, attendaient le public et les organisateurs, qui ont dû quitter les lieux sous haute protection policière.

Kippa vissée sur le crâne, issu d’une famille plutôt à droite, son fondateur, Yehuda Shaul, a servi deux ans en Cisjordanie. Il en est sorti convaincu que le prix moral de l’occupation était trop lourd et décidé à informer ses concitoyens de ce que l’on commet en leur nom. Par exemple, un jour, alors qu’il était stationné à Hébron, l’ordre est tombé : il faut faire respecter le couvre-feu. Shaul a protesté, expliqué qu’une famille musulmane était en train de célébrer un enterrement. Rien n’y a fait, il a dû disperser l’enterrement. « C’est ça que vous faites, là-bas ? », lui a lancé son père lors de l’exposition inaugurale de Breaking the silence. « Non, papa, on a aussi gâché des mariages », a-t-il répondu. Lui non plus ne croit pas qu’à Gaza tout soit fait pour épargner des vies humaines : « Une grande partie des morts gazaouis sont victimes de la doctrine selon laquelle la vie de nos soldats passe avant celle des civils du camp ennemi. » Peu lui chaut que ce genre de propos lui vaille d’être accusé d’agir contre les intérêts de son pays : « Nous n’appelons nullement à l’insoumission. De toute façon, ce n’est pas Tsahal le problème, c’est l’occupation. »

Benjamin Goldnadel, fils de son père, n’en démord pas : ces gens de Breaking the silence sont des traîtres, point. Benjamin a fait son alyah[3. Faire son alyah, pour un juif, signifie émigrer (littéralement « monter » en Israël).] il y a neuf ans. Pas à cause de l’antisémitisme, mais parce que, pour lui, la place des juifs est en Israël. Il assure n’éprouver aucun sentiment raciste à l’égard des Arabes, mais confesse volontiers une véritable détestation idéologique pour l’islam, « comme beaucoup de mes amis à Paris ». Après son service militaire, accompli, précise-t-il, en « Judée-Samarie », nom hébreu de la Cisjordanie utilisé par les religieux, les habitants des colonies et la droite sécuritaire en général, cet ancien avocat est entré dans la police. Il travaille à Holon, banlieue populaire de Tel-Aviv, dans l’équivalent de la BAC et passe une bonne partie de son temps libre à s’activer sur Internet et les réseaux sociaux pour « tenter de rééquilibrer l’information » : « Mais on dirait que nos arguments tournent à vide parce qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tout le monde se fiche que le Hamas utilise des boucliers humains. » Adepte assumé de la manière forte, Benjamin est assez représentatif de l’immigration française récente, qui retrouve ici une forme d’appartenance, et même de fierté, collective, qui se délite en France. Plutôt réaliste cependant, il accepterait sans enthousiasme un État palestinien démilitarisé ; mais il ne croit pas que les Palestiniens aspirent à la paix : « Ils rêvent moins de créer la Palestine que de détruire Israël. » Des Palestiniens, Benjamin n’en a croisé que quand il portait l’uniforme, ce qui ne prédispose guère au dialogue. Finalement, tout ce qu’il connaît d’eux, ce sont les roquettes tirées pour le tuer lui et les siens. Alors il se dit que « c’est eux ou nous ».

Moshé, lui, ne se résout pas à cette alternative. Cadre dans une institution financière dans le civil, parfaitement trilingue, ce commandant de réserve dans les services spéciaux rentre de quatre semaines à Gaza. Il me rappelle à plusieurs reprises que les dossiers qui se sont accumulés l’attendent. Depuis la guerre du Liban de 2006, il a participé à toutes les confrontations armées d’Israël. Il se dit proche d’un des grands partis sionistes – dont on suppose qu’il s’agit du Likoud –, mais fier d’être citoyen d’un pays où les opinions les plus farfelues et les plus hostiles à la politique du gouvernement peuvent s’exprimer. « Mon père a été parachutiste, je suis parachutiste, croyez-vous que je tienne à ce que mon fils le soit ? J’ai une vraie volonté de réconciliation et de connaissance de l’autre. Et je sais qu’Israël a commis des erreurs. Mais comment voulez-vous que l’on fasse la paix avec des gens qui nient notre droit à l’autodétermination et glorifient les martyrs ? Un Israélien qui part à la guerre veut protéger sa famille, ses amis, son existence, pas détruire l’ennemi. » Irrité lui aussi par la presse française, il cite Ben Gourion : « Peu importe ce que disent les gens, ce qui compte, c’est ce que nous faisons. » Mais il a été très déçu que la France insiste pour inviter le Qatar et la Turquie à la table des négociations. Quant à la conduite des opérations militaires, Moshé est formel : « Nous avons mené une guerre propre. » Il évoque les boucliers humains, des roquettes tirées sur un convoi humanitaire, des opposants muselés ou exécutés. « Connaissez-vous un autre pays qui soigne les enfants blessés par ses soldats ? Connaissez-vous une autre armée qui divulgue à l’avance ses plans de bataille pour épargner des civils ? » Seulement, une fois les populations prévenues d’une offensive, les tirs d’artillerie n’ont rien de chirurgical. Il assure en revanche que, lors des opérations spéciales, les directives sont très claires : faire tout ce qui est possible pour s’assurer que les cibles sont des combattants. « Si nous avions suivi la même tactique que les Américains en Afghanistan, il y aurait eu 2000 à 3000 fois plus de victimes », avance Moshé. Sur le point de se lever, il répète, comme pour s’en convaincre, qu’il croit à la paix par l’éducation : « En 1967, l’un des premiers actes de l’administration militaire israélienne a été de créer sept universités en Cisjordanie et à Gaza. Et, aujourd’hui, on y enseigne la haine d’Israël et du juif. »

La paix, ou au moins la pacification par l’éducation, c’est un peu la vie des Arabes israéliens. Oudeh Bisharrah est écrivain et chroniqueur à Haaretz. En 1948, ses parents ont été expulsés de leur village, mais – par chance ? – ils sont restés de ce côté de la frontière. « La première génération des Palestiniens d’Israël voulait seulement rester sur sa terre. Moi, je ne peux pas reprendre la terre de mes ancêtres, mais je veux l’égalité des droits. » Situé entre la Nazareth arabe, musulmane et chrétienne, et Nazareth Illit, la ville juive, le centre commercial où il nous a donné rendez-vous est en quelque sorte le terrain neutre où se rencontrent les habitants de toutes confessions, ce qui, ajouté à la présence des mêmes enseignes que partout ailleurs, confère au lieu une étrange atmosphère de normalité. Nul ne s’étonne que le propriétaire du restaurant soit arabe et la serveuse juive…

Membre du Hadash, le PC israélien, essentiellement arabe, Bisharrah n’a jamais cherché à être élu à la Knesseth : « Dans l’atmosphère nationaliste juive un peu étouffante, les députés arabes ne peuvent rien faire pour favoriser un règlement. Même leurs collègues de gauche ont peur de s’afficher avec eux, de peur d’être perçus comme traîtres. » Et, à l’extrême droite, Naftali Bennet n’hésite pas à les désigner comme des ennemis. Comme tous les Arabes d’Israël, Bisharrah est écartelé entre son pays et son peuple, entre le présent concret et le futur rêvé : « Que voulez-vous que nous pensions quand nos frères, nos cousins, sont massacrés à Gaza ? Je suis opposé au Hamas, que je trouve moyenâgeux, mais même si le diable était premier ministre là-bas, cela ne justifierait pas une telle violence. Et la première cause de l’atmosphère de terreur qui règne là-bas, ce n’est pas le Hamas, c’est le blocus. » Pourtant, quand on lui demande s’il est favorable à la lutte armée, Odeh soupire et admet que, malgré les inégalités persistantes, beaucoup d’Arabes ont profité de la prospérité israélienne : « Moi-même, parfois, je pourrais être tenté de lutter contre l’oppression, mais voyez-vous, mon fils de 20 ans entre en agro à Rehovot en septembre. Et ça, c’est le plus important… » Il faut croire que la science adoucit les mœurs.

Après la rencontre avec Oudeh, on se prend à croire que l’avenir pourrait être meilleur. Le récit du professeur Mohamed Dajani, ancien directeur du département d’études américaines à l’université Al Quds, à Jérusalem-Est, fait office de douche froide. En 2012, ce musulman modéré a été invité à Auschwitz avec de nombreuses personnalités religieuses. Très ébranlé, il a publié dans le New York Times un article intitulé « Pourquoi les Palestiniens doivent connaître l’Holocauste », puis le premier livre en arabe sur la question. Convaincu que la compréhension mutuelle passe par la connaissance par chaque peuple des tragédies vécues par l’autre, il s’est mis en tête d’emmener 30 étudiants palestiniens à Auschwitz et 30 étudiants israéliens dans les camps de réfugiés palestiniens. L’université a refusé de s’associer à un projet mené en partenariat avec une université israélienne, mais a laissé ses professeurs libres d’y participer. « Je ne prétends pas que la Naqba et la Shoah soient la même chose, mais ce sont des expériences fondatrices essentielles pour comprendre les psychologies collectives. » Pour les 27 participants palestiniens – trois avaient renoncé sous la pression –, le voyage, qui s’est déroulé en mars dernier, a été un choc. « Certains croyaient que les juifs n’avaient pas été gazés mais amenés bateau en Palestine, raconte Dajani. Avant le départ, une des étudiantes disait que certes, il y avait eu Auschwitz, mais qu’elle avait bien passé quatre ans dans les prisons israéliennes. C’est seulement dans le camp qu’elle a compris que les déportés, eux, n’étaient jamais sortis d’Auschwitz. » C’est au retour, quand les participants commencent à raconter ce qu’ils ont vécu, que les choses se gâtent : pressions, intimidations, sit-in se multiplient à l’encontre du professeur. Les syndicats étudiants et ceux du personnel se mobilisent. De guerre lasse, il donne sa démission. En fin de mandat, le président d’Al Quds n’est autre que Sari Nusseibeh, intellectuel raffiné et homme de paix s’il en est. Il apprend à Dajani qu’on lui a transmis des menaces très explicites s’il ne renonçait pas à enseigner. « Ces gens-là ne plaisantent pas », dit-il. Et ils n’ont visiblement jamais entendu parler de la liberté académique. Ni même de la liberté tout court. Je me demande si, finalement, cette atmosphère étouffante n’est pas pire que l’occupation. Mes amis de gauche me diront que c’est l’occupation qui crée l’atmosphère, mais quid de celle, tout aussi pesante, qui règne en Irak, en Syrie ou en Iran ? Serais-je en train de me faire endoctriner ?

De toute façon, l’heure du départ approche. Avant de m’envoler pour Paris, je vais faire un tour à la frontière pour voir la vraie guerre. À quelques centaines de mètres de Gaza, nous montons au sommet d’une colline d’où, paraît-il, on peut voir les tunnels. Au moment précis où nous arrivons, une explosion, au-dessus de nos têtes, indique qu’une roquette a été interceptée par le « dôme de fer ». Ravis, nous applaudissons. Assis contre un arbre, un journaliste d’Associated Press a planté sa caméra devant lui. Venu de Nairobi pour épauler ses collègues de Jérusalem, il a passé toute la guerre ici, sur son fauteuil pliant, à compter les roquettes. C’est chouette, le reportage de guerre ![/access]

*Photo : Or Hlltch.

Ukraine/Russie : vers un nouveau rideau de fer?

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Le 5 mars 1946, à l’université de Fulton dans le Missouri, l’ancien et futur Premier ministre britannique Winston Churchill prononce l’un des plus célèbres discours de l’histoire européenne. Dans son allocution, il diagnostique la situation de guerre froide entre les Occidentaux et l’URSS – le terme de guerre avait plus de retentissement à l’époque, à peine dix mois après la capitulation de l’Allemagne. Mais c’est l’expression bien connue de « rideau de fer » qui a rendu le discours de Fulton si célèbre. « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, tonne Churchill, un rideau de fer est descendu à travers le continent ». Ce rideau de fer, à l’époque, n’est pas qu’une image : les frontières orientales de l’Europe sont devenues de véritables obstacles à l’invasion.

Soixante-dix ans après Fulton et un quart de siècle après le démantèlement de ses barbelés, miradors, obstacles anti-char, champs de mines  et chemins de patrouilles, le rideau de fer – au sens propre comme au figuré – est de retour. Le jour même de l’annonce du cessez-le-feu, mercredi 3 septembre, le Premier ministre ukrainien twittait en effet : « Nous avons élaboré un projet nommé « Le mur ». Cela veut dire que nous allons construire un dispositif de frontière réelle entre l’Ukraine et la Fédération de Russie ».

L’idée d’ériger une frontière physique entre les deux pays n’est pas anodine. Plus qu’un tracé géographique entre deux nations,  Kiev a mis en place le plan de construction d’un véritable rempart militaire, une « ligne Maginovski » en quelque sorte. Comme l’a signifié le gouverneur ukrainien de Dnepropetrovsk, Igor Kolomoisky, qui est à l’initiative de la construction du mur, le plan s’inscrit dans la doctrine ukrainienne de « redressement de l’Etat ». Cette dernière prend en compte la nouvelle donne géopolitique du pays dont l’élément majeur est que « la Russie est une ennemie ». Et qu’« il est nécessaire de se protéger d’elle par un mur ». Pour prouver qu’il ne s’agit pas que de symboles, Igor Kolomoisky déroule le cahier des charges ukrainien : « Le mur devra mesurer 2.30 mètres de hauteur. Il sera construit en acier à haute résistance et prolongé de fils barbelés électriques. Il sera devancé d’un fossé suffisamment grand pour bloquer l’avancée de chars ou autres véhicules militaires. Du côté intérieur, seront positionnés des groupes militaires mobiles et des gardes nationaux. »

 

La construction doit prendre entre cinq et six mois mais elle n’a pas encore débuté. La question du financement, sûrement, freine le démarrage des travaux. Pourtant, le gouverneur Kolomoisky, milliardaire, comme jadis les Romains, a offert sa généreuse participation. Après la via Appia, la ligne Kolomoisky … Une fois ce point matériel réglé, reste encore à résoudre la question de la logique militaire et stratégique : à dépenses égales, le pays, inscrit dans une perspective de guerre, n’a-t-il pas d’autres projets de sécurité militaire, comme une armée plus grande, mieux équipée et entraînée… ? Pourquoi cette fixation sur la dimension BTP de la défense nationale ?

Il semblerait que cette volonté de fortification résulte d’un besoin d’affirmation identitaire. Rappelons à cet égard que la sortie, légère, de Vladimir Poutine pour justifier la présence de soldats russes sur la terre ukrainienne avait fortement déplu du côté ukrainien. « Ils se sont égarés » signifie que la frontière est perméable et implique un rapport de force inégal entre les deux voisins.

En se rapprochant des Occidentaux, Kiev fait sien le proverbe américain selon lequel « de bonnes barrières font des bonnes voisins ».

 *Photo :  MORVAN/SIPA. 00583737_000024.

Hollande : la diplomatie de la girouette

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Ce qu’il y a de pénible avec notre Président, c’est qu’il aussi velléitaire sur la scène intérieure qu’hors de l’hexagone. L’affaire de la vente des BPC de classe Mistral à la Russie vient cruellement nous le rappeler. Pris entre l’atlantisme de Laurent Fabius et le pragmatisme de Le Drian, Hollande hésite. Encore et toujours. Depuis le début de l’année, c’est un ballet incessant de communiqués contradictoires sur la vente de ces navires de guerre. Selon le degré de la pression américaine ou russe, la girouette placée sur le toit de l’Elysée se tourne au gré des vents contraires.

Ainsi la France suspend jusqu’à novembre la livraison des BPC, laquelle devait avoir lieu… fin octobre- début novembre. Une concession en forme de trompe-l’œil, le temps du sommet otanien de Newport. Pour preuve, Hollande n’a pas tardé à préciser que la suspension annoncée était elle-même suspendue à l’hypothèse imminente d’un accord entre Kiev et Moscou. Accord dont on sait qu’ ils sont nombreux en Ukraine, mais rarement suivi d’effets. Pendant ce temps-là, les essais navals du Vladivostok se poursuivent à Saint-Nazaire. Et les travaux du Sébastopol avancent bon train. Drôle de suspension…

François Hollande a souvent fait l’admiration (ou le dégoût) de ses contemporains pour sa capacité à synthétiser les positions adverses. Il a fait merveille au PS, à la tête des “transcourants”, pour réconcilier toutes les chapelles de la gauche. Et sur le dossier des Mistral, Hollande agit comme dans un congrès socialiste; il plie devant toutes les revendications, sans jamais rompre. Il dit à chacun ce qu’il veut entendre, sans jamais fâcher personne. Mais à force de courbettes, plus personne ne prend ses déclarations au sérieux. François Hollande n’est pas un secrétaire général de l’OTAN, de l’ONU ou de l’OSCE qui joue la montre, il est Président d’une nation à la voix traditionnellement forte. C’est bien son problème.
Cela ne veut pas dire que la position médiane de la diplomatie Hollande soit inintéressante a priori. Pourvu qu’on s’y tienne et qu’on l’assume. Car la France peut jouer un rôle dans cette crise, si tant est qu’elle retrouve son positionnement équilibré entre Moscou et Washington.

Avec quarante ans d’avance, De Gaulle avait anticipé la chute du mur de Berlin et la future Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il avait conscience que le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l’Europe, voire l’Amérique. Une vision qui a souvent fait consensus en France. Des voix gaulliennes se sont d’ailleurs fait entendre, Henri Guaino et François Fillon notamment, pour s’élever contre cette énième pantalonnade. On aimerait qu’à gauche, celles de Chevènement, de Védrine et pourquoi pas de Montebourg s’expriment aussi.

Car ainsi fonctionne notre Président. Il va, il vient, il recule, il revient, comme suspendu au milieu des pressions politiques; si elle n’a pas de poids gaullo-réaliste sur son plateau gauche, la balance hollandaise va inexorablement pencher vers les partisans d’une confrontation avec la Russie. Pour le plus grand malheur de l’Europe.

*Photo : okano.

Hollande, un roi sans divertissement

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hollande thevenoud najat

hollande thevenoud najat

Ah, ma cousine, quelle histoire ! Je rentre à l’instant de la visite de huit jours, que je vous fis, harassé mais non point las des plaisirs que je connus dans vos bras, et je veux à l’instant vous entretenir d’une affaire, qui touche, encore une fois, notre roi : elle tient du vaudeville et de la tragédie d’État.

Vous vous rappelez la rupture de Gouda Ier avec la marquise de Koajélère, dont je vous donnai le récit. Entrée en favorite à l’Élysée, elle prétendait y demeurer en « Première dame », selon la formule idiote des ménagères et des gazetiers. Elle en sortit par l’issue de service. Je vous disais de la marquise : « Elle a souffert, elle a pleuré, elle ne portera pas le deuil de l’amour […] elle ne voudra plus que venger l’affront public fait à sa personne […] Pourrons-nous bientôt nous réjouir d’une indiscrétion suavement murmurée ? ».

Eh bien, ma cousine, voilà qui est fait ! La Koajélère signe ce jour un libelle assassin, un récit absolument ravageur de sa relation amoureuse avec Gouda Ier. Sous la forme d’un livre, c’est le plus meurtrier des engins explosifs qu’on aura mis au point, pour atteindre à Sa Majesté. La bafouée ne songeait plus qu’à faire payer très cher l’affront, que Gouda Ier lui avait infligé. Sa vengeance s’étale à présent dans les vitrines de toutes les librairies, et l’on s’arrache son livre.

Bien sûr, toute l’engeance partageuse officielle -ministres, obligés, et autres volailles de basse-cour- a aussitôt formé le mur du mépris. Dans cette parade, les plus sincères et les plus mesurés ont été Ibtissam Soufi-Belgazel, qui détient désormais le maroquin des écoles, et Alémanc de Bol, breton de grande taille, ministre de l’agriculture. La Shéhérazade du présent règne, jolie créature aux yeux de velours et à la langue de plomb, en appelle à la dignité de la fonction, et veut s’arrêter là où commence la vie privée. Le duc de Bol, que la Koajélère met en cause dans une formulation d’une déplaisante ambiguïté[1. Le Point.fr du 3 septembre reprend une citation de Valérie Trierweiler, selon laquelle Stéphane Le Foll « l’a intimée de passer par lui pour avoir une soirée avec son compagnon pendant la campagne présidentielle ». On comprend l’accablement du ministre devant ce genre d’infamie.], contient avec élégance sa colère affleurante.

Madame du Dessus, députée Goudiste de Corrèze, à laquelle l’ancien souverain, Jacques Ier, prince des Monédières, déjà atteint des troubles mentaux qui l’ont définitivement éloigné du monde, avait fait une cour publique en présence de la reine, fait visiter la chambre qu’occupait Gouda, lorsqu’il n’était que maire de la bonne ville de Tulle. Elle la présente comme monacale, mais on dirait l’antre d’un riche qui voulût que l’on crût son train modeste. La du Dessus déploie un zèle si maladroit pour nous convaincre de l’austérité de mœurs du bonhomme, qu’on en vient à douter de la véracité de ses affirmations. Il faut dire que le lieu est d’une laideur dans son mobilier comme dans ses ornements, qu’il disqualifierait presque son locataire !

Des libraires, prétendus gardiens de nos mœurs et de notre civisme, annoncent qu’ils ne vendront pas l’ouvrage. Ils sont suivis, précédés même, par une grande partie de la classe intellectuelle et gazetière, plus hypocrite que jamais. Le philosophe Bernard Hardi-Lalibye, penseur-bombardier, a cru devoir prendre la parole pour vouer aux gémonies « cette femme dont les affres sentimentales ne devraient pas nous intéresser ». Qu’en sait-il ? Les excès des grands nous passionnent depuis que le duc de Saint-Simon a levé le voile sur ceux des excellences du royaume, à la cour du roi soleil. Hardi-Lalibye, avec ses préventions de chaisière, connaît-il seulement ce passage des Mémoires du duc, relatif à la Maintenon : « La reine supportait avec peine sa hauteur avec elle, bien différente des ménagements continuels et des respects de la duchesse de La Vallière qu’elle aima toujours, au lieu que de celle-ci il lui échappait souvent de dire :  “Cette pute me fera mourir.” »[2. Mémoires de Saint-Simon, volume 24, p. 158 de l’édition Delloy, 1840.]. Ce sont là des mots qu’aurait pu prononcer sur une estrade Éloïse de Bravitude, qu’on a vu monter à la barricade, pour défendre Gouda Ier. Il se répète dans les alcôves, qu’espérant un retour d’affection elle n’a de cesse de lui montrer mille manières de prévenance. N’évoque-t-elle pas, toute révérence gardée, l’épouse de Louis XIV, qui assistait, impuissante, à l’incessant défilé des favorites ?

Mais, m’objecterez-vous, la Koajélère n’est pas Saint-Simon ! En effet, ma belle cousine, et son style le prouve assez. Il n’empêche que sa publication impudique révèle parfaitement la suffisance, le dégoût contrefait des affidés, obligés, et autres instructeurs inscrits au registre de la police morale. Au reste, qu’apprend-on qu’on ignorait ? Que notre souverain n’aime pas les pauvres ? Mais qui donc, parmi les partageux, aime les pauvres, et recherche leur compagnie ? L’incroyable ministre des hôpitaux, qui se montre partout affectant un sourire d’effarée, aime-t-elle les pauvres ? Les assiste-t-elle ? Va-t-elle vider les bassins des nécessiteux, dans les asiles ? Et M. de Labius, détenteur amusé du portefeuille des Affaires étrangères, qui postillonne en argent et tousse en vermeil, se rend-il, nuitamment, sur les trottoirs de Paris afin de distribuer le bouillon chaud et la part de pain, qui restaureront les misérables ?

Les Excellences du parti des partageux sont, en réalité, bien plus responsables encore que le monarque sorti de leurs rangs, et qu’ils accablent dans la coulisse. Ils méprisaient Gouda. Du temps que le baron Grosse Canne, à grand renfort d’articles de complaisance, soutenu par des gazettes et des publicistes soumis et consentants, était au zénith, les princes de la partagerie  n’avaient pas de mots assez durs pour moquer les idées, les manières et jusqu’à l’apparence, il est vrai dénuée de grâce, du prétendant au trône de France. L’actuel maire de Lille, matrone fort méchante, avait signé un pacte avec Grosse Canne, afin de faciliter l’accession de ce dernier. Elle était prête à gouverner avec le champion des puissants, des capitaines d’industrie, et des tenanciers de maison close. À présent, elle prétend faire entendre la voix des sans-abris, des damnés de la terre, de la mer, et tantôt du Ciel ! Sous son masque de madone du Nord, se cache la figure d’une femme colérique, qui rêve de revanche. Tous, enfin, raillaient ce petit homme ventripotent. Or, dès qu’ils le virent si près de régner, ils se rangèrent derrière lui, après avoir repris la position qui leur est coutumière, l’accroupissement, accompagnée de tous les signes de la plus grande servilité. Aujourd’hui, il est à terre ; feignant de vouloir le relever, ils se précipitent, mais c’est pour le piétiner, et ses rivaux lui marcheront sur le ventre pour se hisser jusqu’à son trône.

Je vous ai gardé le meilleur de la bouffonnerie ambiante pour la fin. Figurez-vous que, dans le cabinet Valstar 2, s’était glissé un personnage tout à fait étonnant, le ministre du commerce, Augustin Cacheçéssous. Cette manière de Gaudissart 2.0[3. On nous pardonnera cet anachronisme, qui nous a échappé…], replet, béat, mesuré par les plus habiles tailleurs, montrait partout le visage de la satisfaction de soi. Sur le plan de la moralité, ne présentait-il pas les meilleures références ? Figurez-vous que ce monsieur, proche de Morlebourg, avait été nommé vice-président de la commission sur la fraude fiscale, à la Chambre ! On avait remarqué sa véhémence et ses mimiques d’outrage, lors de l’affaire dite du chevalier de Lordanlsac, ce mousquetaire fringant et parjure, qui avait laissé fuir à l’étranger ses lingots épris de liberté. Entendez ceci, ma cousine : ce même ministricule, espoir de son parti, toujours à s’esclaffer dans les couloirs et à donner à voix forte des leçons de moralité, ne déclarait plus ses revenus depuis trois ans[4. On déclare ses revenus et non point ses impôts, comme vont le répétant les gazetiers plus négligents encore que ce ministricule plus imposable qu’imposant.]! C’est à l’évidence, et certes momentanément, la plus comique des mésaventures du cabinet Valstar II. Ce bonhomme Cacheçéssous est le parfait représentant d’une classe politicienne, qui se croit innocente parce qu’elle s’imagine intouchable.
Ah ma cousine aimée, je crains que notre infortuné monarque n’ait plus la tête au genre de divertissements que vous m’offrez à chacune de mes visites !

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21621158_000014.

Djihadistes: après l’intox, la détox?

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C’est la meilleure de l’année. The Times rapporte avoir rencontré un jeune sujet britannique qui tient à exprimer ceci au nom d’une trentaine de ses compatriotes : « On veut rentrer à la maison ». Il ne s’agit pas, malgré les apparences, d’une classe entière de maternelle terrorisée par la maîtresse. Non, nos gaillards qui ont le cafard sont des djihadistes à barbe égarés volontairement en Syrie. Et leurs motifs de retour sont rien moins que nobles : partis pour combattre le régime de Bachar, ils se sont retrouvés, les malheureux, à guerroyer contre d’autres groupes d’islamistes, un peu comme ces Perses qui dans Astérix et dans le désert cherchent des Hittites qui cherchent des Mèdes qui cherchent des Assyriens. Leur plus grande crainte est donc de ne pouvoir accéder au statut de « martyrs » comme dit la fausse langue contemporaine, s’ils mouraient en assassinant d’autres mahométans et non des mécréants.

On les comprend. Ne doutant de rien, les fiers guerriers du sabre et du croissant réclament à la douce Angleterre qu’elle les soumette à des « programmes de déradicalisation » dont, heureux hommes que nous étions nous ignorions l’existence jusque là, pourvu que cela leur épargne un séjour en prison quand il remettront le pied sur son sol d’albâtre. À ces terroristes dont décidément l’honneur est ce qui les rassemble, nous ne dirons qu’un mot, et il est de Philippe Muray : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

Brauman-Finkielkraut : la discorde

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Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Levy et Gil Mihaely.

Élisabeth Levy. Il y a huit ans, pendant la guerre du Liban de l’été 2006, nous étions assis dans cette même pièce pour rédiger un post-scriptum à La Discorde, le livre que nous avions publié deux ans plus tôt. Quoi qu’on puisse en penser, le débat en France, y compris entre vous, est nettement moins violent qu’au début des années 2000, où l’on avait vu naître la « nouvelle judéophobie » sur fond de Seconde Intifada. Seulement, ce n’est pas la raison qui a gagné, c’est la lassitude. Pour le reste, on a le sentiment d’avoir déjà tout vu – et la seule nouveauté agréable est la présence de Daoud Boughezala et Gil Mihaely. Êtes-vous saisi par la même désespérante impression de répétition ? Et, si on a déjà tout vu, reste-t-il quelque chose à dire ?

Rony Brauman. En effet, pour me préparer à ce débat, j’ai relu quelques articles du printemps et de l’été 2006, datant donc de la fin de notre dialogue avec Alain Finkielkraut pour La Discorde ; ils auraient pu être écrits aujourd’hui, tant toute la situation semble figée. Je pense entre autres à ce papier paru dans Yedioth Ahronoth, dans lequel Ehoud Olmert affirmait que les Palestiniens devaient comprendre que « le propriétaire est devenu fou ». Le souhait reste manifestement d’actualité, mais ni Olmert ni ses successeurs ne semblent comprendre que la folie destructrice est un phénomène contagieux auquel ils n’échappent pas plus que leur cible.[access capability= »lire_inedits »]

Alain Finkielkraut. J’irai même plus loin. C’est en mars 1978 que trente mille Israéliens ont manifesté dans les rues de Tel-Aviv au cri de « Shalom archav ! – La Paix maintenant ! » Nous sommes en 2014. « Archav » a des rides et ses cheveux grisonnent. L’urgence est là, mais rien ne bouge. Ce statu quo désespère les Palestiniens et ronge Israël.

EL. Tentons cependant de dégager ce que le présent a de singulier. Et, puisque vous parliez de textes de 2006, Rony Brauman, parlons de la supplique au président de la République que vous avez signée, début août, avec Régis Debray, Edgar Morin et Christiane Hessel[1.  « M. Hollande, vous êtes comptable d’une certaine idée de la France qui se joue à Gaza », Rony Brauman (ex-président de Médecins sans frontières, professeur à Sciences Po), Régis Debray (écrivain et philosophe), Edgar Morin (sociologue et philosophe, directeur de recherches émérite au CNRS) et Christiane Hessel (veuve de Stéphane Hessel), Le Monde, 5 août 2014]. Évoquant les sanctions prises contre la Russie alors que, écrivez-vous, « on ne sache pas que M. Poutine, ou l’un de ses subordonnés, ait donné l’ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de  la Malaysia Airlines », vous ajoutez : « Il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, mais ceux-là soigneusement ciblés et sur l’ordre direct d’un gouvernement. » Quelle représentation des Israéliens avez-vous pour décréter qu’ils tuent délibérément des civils ? 

RB. La formulation n’est pas heureuse, j’en conviens, mais il faut la resituer dans son contexte. Au moment où nous avons publié ce texte, on voyait chaque jour les morts s’ajouter aux morts et la destruction se généraliser. Or, les tirs israéliens sont effectués avec des armes sophistiquées de grande précision. C’est ça le ciblage, par opposition au tapis de bombes. Il ne s’agit naturellement pas d’affirmer que l’armée israélienne tue des enfants par plaisir mais de prendre acte de ce qu’il s’agit bien de frappes chirurgicales, et que ces morts supposées collatérales font partie d’un bilan prévisionnel ouvertement assumé par les autorités israéliennes.

AF. Aux premiers jours de la guerre du Liban, en juin 1982, un des plus brillants représentants de la gauche intellectuelle m’a dit : « C’est la Wehrmacht qui déferle. » Ces mots m’ont laissé pantois, et j’ai compris alors que, dans le camp progressiste, la réprobation d’Israël avait pris le pas sur tout examen rationnel de la politique israélienne. Un fossé s’ouvrait alors entre La Paix maintenant et les pacifistes européens. Ce fossé n’a jamais été comblé. Il s’est creusé, au contraire, et il est aujourd’hui abyssal. Dans un article très sévère pour la politique de son pays, David Grossman écrit : « La gauche est consciente de la puissance de la haine à l’encontre d’Israël (haine qui ne vient pas seulement de l’occupation) et du volcan islamiste qui menace le pays. » Or, que nous dit, au même moment, l’appel de Régis Debray, d’Edgar Morin, de Rony Brauman et, par sa veuve interposée, de Stéphane Hessel (la droite pragmatique fait voter les morts, la gauche spiritiste les fait parler) ? Que Benyamin Netanyahou se classe beaucoup plus haut dans l’échelle du crime que Vladimir Poutine. Celui-ci n’a pas donné l’ordre d’abattre l’avion de la Malaysian Airlines qui survolait le sol ukrainien alors que Tsahal fait exprès de tuer les civils. Je m’attendais à une dénonciation des frappes indiscriminées de l’aviation israélienne. J’apprends avec stupeur qu’Israël assassine délibérément les femmes et les enfants, que sa cible, autrement dit, n’est pas le Hamas, mais, encore et toujours, Mohamed al-Dura. Il faut être inspiré par une haine incommensurable pour formuler une accusation aussi délirante. Et ce qui nourrit cette haine, c’est la certitude qu’Israël est la source de tous les maux du genre humain. « Ce conflit apparemment local est de portée mondiale et, de ce fait, a déjà suscité ses métastases dans le monde musulman, le monde juif, le monde occidental. Il a réveillé et amplifié anti-judaïsme, anti-arabisme, anti-christianisme (les croisés) et répandu des incendies de haine dans tous les continents. » En 2002 déjà, dans un article dont les cosignataires étaient Danièle Sallenave et Sami Naïr, Edgar Morin faisait du cancer la métaphore du conflit israélo-palestinien. Et, comme aujourd’hui, la responsabilité de cette maladie et de ses métastases était imputée à la puissance occupante. Israël, en d’autres termes, est le propagateur d’infection, la nicotine qui a empoisonné le monde. Si cet État se comportait autrement, ou, mieux encore – on peut toujours rêver –, s’il n’existait pas, nous respirerions un air plus pur, il n’y aurait pas d’agressions contre les synagogues sur le Vieux Continent ni de persécutions des chrétiens en terre d’islam, les civilisations dialogueraient au lieu de se regarder en chiens de faïence. Cette pensée se flatte d’être remontée à l’origine et d’avoir trouvé la raison dernière de tous les antagonismes qui convulsent l’humanité. Mais le fou, disait déjà Chesterton, n’est pas celui qui a perdu la raison, c’est celui qui a tout perdu, sauf la raison.

RB. Pour ce qui me concerne, là où vous voyez de la haine, il y a plutôt de l’accablement et de la colère. Netanyahou n’est bien évidement pas pire que Poutine ! Poutine, le boucher de la Tchétchénie, compte parmi les hommes d’État qui ont le plus de sang sur les mains… Mais j’insiste sur le fait que, lorsque des drones tirent, lorsque des hélicoptères ou des avions envoient des missiles guidés par laser ou par GPS, il ne s’agit pas de frappes aveugles mais de tirs ciblés. Et je répète que ce n’est pas dans une période calme, apaisée, que nous écrivons cela, c’est dans un moment d’embrasement ! Je trouve donc que vous sur-interprétez ce texte, qui est moins fautif et coupable et véhicule moins d’arrière-pensées que ce que vous dites, mais qui s’indignait simplement du fait qu’on installe un régime de sanctions pour la Russie, durci à l’occasion de cet effroyable incident, tandis que là où il y a une offensive dévastatrice, un véritable massacre, on ne trouve rien à redire… Il me semble qu’il y a plus matière à s’indigner devant cet état de fait que devant des formulations plus ou moins polémiques.

EL. Faut-il sanctionner un pays qui riposte à une agression ? Ou pensez-vous qu’Israël devrait renoncer au droit de se défendre ?

RB. Je n’accepte pas cette rhétorique-là. En 2006, lorsque nous avions notre dernière conversation, au sujet du Liban, j’étais convenu – c’était notre point de départ – que même si je trouvais la réaction excessive, Israël avait le droit de se défendre contre des attaques venues d’un pays étranger. Mais, aujourd’hui, les attaques viennent des territoires palestiniens occupés. Lorsqu’on est occupé, on a le droit de résister. Je vous retourne donc la question : les Palestiniens devraient-ils renoncer au droit de se défendre ?

AF. Par tous les moyens ?

RB. Aujourd’hui comme dans le passé, je condamne les formes de résistance qu’a choisies le Hamas – des roquettes tirées aveuglément. Mais je vous le redemande, Alain Finkielkraut : lorsqu’on est en situation d’occupation, dans un territoire bouclé, sans aucune visibilité sur l’extérieur, a-t-on le droit de se défendre ? Et si oui, comment ?

EL. Rony, il faut choisir : la violence qui cible principalement des civils par des attentats ou des tirs de roquettes à l’aveugle est-elle ou non un moyen légitime de résistance ?

RB. C’est une question avec laquelle j’ai beaucoup de difficultés, et pas seulement sur la Palestine. Au début du soulèvement en Syrie, en 2011-2012, j’étais admiratif de ce mouvement populaire, défilant pacifiquement toutes les semaines, bravant les snipers du régime avec un courage époustouflant. Quand il a commencé à se militariser, que l’objectif du combat politique est devenu le renversement militaire du régime, j’ai eu moins d’attirance pour lui. Pourtant, ils se faisaient tirer dessus ! C’est bien le régime de Bachar al-Assad qui a commencé à tirer sur les manifestants ! Seulement c’est ainsi, dès qu’on accepte une forme de violence jugée inévitable, ce sont les plus radicaux qui l’emportent. Les roquettes, pour ne pas parler des attentats-suicides, qui sont encore pires, ne font en rien avancer les droits des Palestiniens, et suscitent au contraire une réprobation croissante. Bref, on ne fait rien de bon avec la violence. Le problème, pour les Palestiniens, est que, sans elle, ils ne font rien du tout. Sans violence, ils n’existent pas. D’où ma difficulté à répondre à la question : que ferais-je si j’étais là-bas ? Je ne suis pas capable de vous le dire.

EL. En tout cas, comme l’a observé Gil dans sa réponse[2. Gil Mihaely : « Le nom Israël empêche de penser, même les meilleurs penseurs », publié sur www.lefigaro.fr, le 5 août 2014.], le Hamas n’est pas mentionné une seule fois dans le texte des « quatre mousquetaires pro-Gaza », selon la formule de Claude Lanzmann. Cependant, Alain Finkielkraut, cela n’exonère pas Israël des pertes civiles.

AF. Cela ne devrait pas exonérer le Hamas non plus. Israël a envoyé des tracts, des SMS, des messages téléphoniques et des appels radio demandant aux habitants d’évacuer les zones ciblées. La télévision allemande a tourné et diffusé un reportage montrant des miliciens du Hamas qui forçaient manu militari les habitants d’un immeuble à retourner chez eux. Une femme palestinienne leur a fait face en criant : « Vous êtes pires que les Juifs ! » L’armée israélienne est donc fondée à dire qu’elle protège ses citoyens avec ses armes tandis que le Hamas protège ses armes avec ses citoyens et engrange les pertes dans la rubrique des profits, car elles lui permettent, par la criminalisation de l’ennemi, de gagner la guerre médiatique et peut-être judiciaire.

RB. Encore une fois, nous ne voulions pas pratiquer une symétrie artificielle alors que nous nous trouvions au milieu d’une offensive dévastatrice. Quoi qu’il en soit, je vous trouve un peu Marie-Antoinette quand vous nous dites que, si les Gazaouis meurent, c’est parce que le Hamas les empêche de fuir. De fuir où, pouvez-vous me le dire ? Le Hamas a sans doute bloqué ou mis en danger des gens à certains endroits, mais il existe de nombreux témoignages de journalistes et d’humanitaires, dont certains de mes amis, selon lesquels beaucoup de gens sont restés chez eux parce qu’ils préféraient mourir ensemble que dispersés, parce qu’ils n’avaient nulle part où aller, parce qu’il n’y avait aucun endroit sûr. Le Hamas n’avait de toute façon pas les moyens de boucler à domicile toutes ces personnes tuées chez elles, essentiellement dans des effondrements. Ces appels téléphoniques et ces tracts relèvent du cynisme, ou de la propagande.

EL. Quoi qu’il en soit, cher Alain, l’argument de Rony selon lequel il ne s’agit pas d’une guerre symétrique entre deux États, mais d’un affrontement inégalitaire entre une puissance occupante et un mouvement de résistance, ne manque pas de pertinence.

AF. Je ferai un petit rappel historique, si vous le permettez, avant de répondre à votre interpellation. Israël a évacué Gaza en 2005, le Hamas y a pris le pouvoir par la violence en 2007, et le blocus n’est pas la cause du choix de la lutte armée mais bien sa conséquence. Quand, sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement israélien a levé partiellement ce blocus pour envoyer du matériel de construction à Gaza, ce sont les tunnels qui en ont profité, pas les habitants ! Le Hamas est explicitement engagé dans un djihad contre les Juifs, qu’il accuse d’avoir volé leur terre aux Arabes. Ce sont les habitants de Beer-Sheva ou d’Ashkelon que ses missiles désignent comme des occupants. Il ne s’agit pas, pour cette organisation, de revenir aux frontières de 1967, mais de récupérer pour le compte de l’islam la Palestine tout entière, en mettant le temps qu’il faudra.

À ceux qui parlent d’affrontement inégalitaire, Amos Oz posait, dans un entretien pour la radio allemande, deux questions de bon sens : « Que feriez-vous si votre voisin, de l’autre côté de la rue, assis à son balcon, prenait son petit garçon sur les genoux et commençait à tirer à l’intérieur de la chambre de vos enfants ? Que feriez-vous si ce même voisin creusait un tunnel entre la chambre de ses enfants et la chambre de vos enfants avec l’intention de faire exploser votre maison et de kidnapper votre famille ? » Mais on ne peut pas demander à nos progressistes de se mettre à la place du diable. Leur critique d’Israël est donc tragiquement à côté de la plaque. Netanyahou n’est pas coupable d’avoir lancé l’opération  Bordure protectrice pour mettre fin aux tirs de roquettes sur le territoire israélien, il a tort de ne pas simultanément tendre la main à l’Autorité palestinienne. Au lieu de jouer de la modération relative des uns contre le fanatisme des autres, il se méfie de tous. Ce qui lui permet de surseoir encore à l’affrontement avec ses propres extrémistes que provoquerait inévitablement le démantèlement des implantations de Cisjordanie situées au-delà du mur.

RB. Au sujet de l’évacuation de la bande de Gaza, Dov Weissglass, un proche de Sharon, disait lui-même qu’il s’agissait d’abandonner Gaza pour garder la Cisjordanie… Et d’ailleurs, dans les mois qui ont suivi, on a assisté à une augmentation du nombre de colons en Cisjordanie, notamment du fait de la réinstallation des gens de Gaza.

Sharon est mort, mais son esprit a survécu, un peu comme son corps pendant un certain temps. Je me rappelle une interview accordée à L’Arche dans laquelle il disait qu’il n’était pas question de négocier sous la menace ; mais, ajoutait-il, en l’absence de menace, il n’y avait pas besoin de négocier. Voilà le double lien dans lequel Sharon, et Netanyahou derrière lui, enferment tout le monde.

Quand le Hamas accepte de soutenir un gouvernement d’unité sans que ses membres y figurent directement, Netanyahou décrète que c’est un « gouvernement de la terreur ». Mais quand il n’y a pas d’unité, il s’agit alors d’un gouvernement non représentatif. Dans tous les cas, il n’y a pas de partenaire, CQFD. Et, pendant ce temps-là, la colonisation continue. Quelle meilleure justification de la violence ? Comment mieux disqualifier l’Autorité palestinienne et tous ceux qui ont renoncé à la violence ?

Enfin je termine sur le djihadisme que vous prêtez au Hamas : si vous placez le califat de l’État islamique et la plateforme politique du Hamas sur le même plan, vous commettez une double erreur et condamnez toute la région à une impasse. La charte du Hamas, odieuse et antisémite, aucun doute là-dessus, est complétée, voire recouverte, par la plateforme politique du Hamas, celle-là même qui, avec les fautes, les erreurs et la corruption du Fatah, a permis au Hamas de recueillir 45 % des voix en 2006, qui reconnaît les frontières de 1967 et ne parle ni de califat ni d’État islamique en Palestine. Le Hamas est un mouvement national-religieux, du type de ceux qui participent à la coalition gouvernementale israélienne, et les tentatives répétées de Netanyahou de l’assimiler à l’État islamique ne font que refléter l’indigence et l’irresponsabilité politiques de ce personnage.

AF. Vous dites qu’il faut oublier la charte, mais ceux qui construisent les tunnels, eux, ne l’oublient pas…

à suivre…[/access]

*Photo: Hannah

Ukraine : «Les pro-russes sont chez eux. Ils sont motivés.»

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victor lenta ukraine

victor lenta ukraine

Il s’appelle Victor Alfonso Lenta. Il a 26 ans et le 20 juin dernier, il est parti se battre dans le Donbass contre l’armée ukrainienne. Français d’origine colombienne, issu de la classe moyenne, il a toujours été attiré par l’action. À 18 ans, un diplôme d’agent de sécurité en poche, il s’engage dans le 3e Régiment de Parachutiste d’Infanterie de Marine, unité d’élite. À la fin de son contrat militaire – il invoque des « problèmes politiques »  sans plus de précision-  Victor Lenta suit un programme de reconversion dans la vie civile qui n’a pas abouti. Début 2014, il fonde l’association « Unité Continentale » qui aide les volontaires souhaitant se battre aux côté de pro-russes, dans l’Est de l’Ukraine, à rejoindre le front.

Nastia Houdiakova : Comment êtes-vous arrivé au sud-est de l’Ukraine ?

Victor Lenta : Partir dans le Donbass ne coûte pas grand-chose. Pour ceux, comme moi, qui passent par la Russie, il suffit d’acheter un billet aller et de payer les frais de visa. Une fois en Russie, se déplacer vers l’ouest coûte encore moins cher. Pour financer et organiser les départs, j’ai fondé, en janvier 2014, l’organisation « Unité continentale ». Les dons des membres et sympathisants via les réseaux sociaux nous permettent de financer la mobilisation et l’envoi de volontaires sur le front. Nous ne bénéficions pas d’autres ressources, ni de quelconques financements occultes. Une fois sur place, nous avons établi un premier contact avec l’organisation « Dobrovolets », ce qui signifie « volontaire » en russe (réseau se présentant comme une organisation humanitaire). Maintenant nous dépendons du bataillon « Vostok », ce qui signifie « Est » en russe.

Est-ce l’association Dobrovolets qui vous a aidé à traverser la frontière ukrainienne et vous a affecté à votre unité ?

Non. Dobrovolets ne nous a pas aidés à passer par les lignes ukrainiennes, donc ennemies.

Dobrovolets est-il lié aux autorités russes? Confirmez-vous que le bataillon Vostok soit dirigé par un russe ?

Dobrovolets ne dépend d’aucune structure étatique russe. En revanche, elle est liée à la population russe, car elle vit de leurs dons en argent et en nature. Quant à Vostok, il est dirigé par un russophone, c’est vrai, mais je ne sais pas d’où vient le financement du bataillon. Tout ce que je peux vous dire, c’est que les milices ont si peu de moyen qu’il est totalement exclu qu’elles bénéficient d’ aides d’Etat russes ou d’ aides privées  de la part de richissime personnalités. Pour vous donner un exemple, dans mon bataillon, chaque combattant ne dispose que de deux chargeurs pour son arme personnelle, un AK47.  Pour le moment, nous formons un noyau dur de quatre français mais d’autres vont arriver dans la semaine.

Quelle est votre mission?

Nous avons d’abord une mission de ré-information envers le peuple français car les médias montrent un faux visage de la guerre.  Vous pouvez suivre nos vidéos sur notre page facebook.

Alors, vous ne combattez pas vraiment sur le front?

Si !  À Donetsk, nous sommes sur le front et effectuons des patrouilles en secteur ennemi, des missions d’observation et également des missions d’infiltration à 150 mètres des lignes adverses.

Comment expliquez-vous le récent retournement de la situation militaire en faveur des pro-russes?

Nos victoires récentes sont dues essentiellement à l’état de déliquescence totale de l’infanterie ukrainienne, qui, son artillerie mise à part, n’a pas les moyens de son intervention. En plus, les soldats ukrainiens sont démoralisés. J’ai eu l’occasion de passer par les lignes ennemies pour aller à Donetsk et j’ai pu converser avec eux.  Ils disent eux-mêmes ne pas vouloir faire la guerre. On leur parle d’opération anti-terroriste, mais ils savent – et le disent – que c’est une vrai guerre. En revanche, les pro-russes sont chez eux, ils sont motivés, ils connaissent le terrain par cœur et mènent une guérilla. Et puis les volontaires affluent de notre côté. Même des anciens soldats ukrainiens !

N’y a-t-il pas d’unités de l’armée régulière russe qui se battent à vos côtés ?

Non je n’en ai pas vu, personnellement.

Quel est le but de votre combat, la sécession du Donbass ou la fédéralisation de l’Ukraine?

Je vais reprendre à ce sujet les paroles de Paul Goubarev, gouverneur populaire de la Novorossia, l’État confédéral sécessionniste de l’Ukraine : « Nous voulons un référendum d’auto-détermination pour toutes les républiques populaires de l’Ukraine. Celles qui veulent rejoindre la Nouvelle-Russie, qui est une entité politique réelle, pourront le faire et celles qui veulent rester dans l’Ukraine pourront le faire aussi. »

Quelle est la signification politique de la « Novorossia »,  hormis sa volonté indépendantiste ?

L’essence politique  de Novorossia est exprimé dans son drapeau : le rouge du socialisme, de la justice sociale, allié avec la tradition orthodoxe, protectrice des valeurs traditionnelles. C’est la synthèse du socialisme et du nationalisme.

National-socialisme, ça peut évoquer certains souvenirs… d’autant plus que la presse aime à rappeler vos antécédents « néo-nazis ».

Je n’ai jamais eu d’antécédents néo-nazis. Les mouvements auxquels j’appartenais, Génération identitaire, Œuvre française et le Lys noir, s’inscrivent soit dans une ligne de nationalisme traditionnel soit dans un courant identitaire dont la justice française a formellement rejeté la qualification de « néo- nazi ».

Malgré tout, vous vous situez idéologiquement à la droite de la droite.

À droite, je n’ai que des ennemis. Je me bats pour le peuple, pour les prolétaires. La nouvelle lutte des classes, c’est la lutte des peuples contre l’oligarchie mondiale. Marx avait prédit tout cela. La droite a détruit la souveraineté de la France. Alors dire que je suis de droite c’est m’insulter. Je suis un nationaliste révolutionnaire.

En tant que nationaliste, n’êtes-vous pas gêné de combattre pour une cause qui n’est pas française ? Certains comparent votre engagement au djihad des jeunes musulmans français en Syrie.

Je ne suis pas un « djihadiste à Poutine ». Les « français de papiers » qui partent faire le djihad (notion fausse car le djihad dans le Coran est avant tout un combat intérieur) en Syrie contre l’état légitime de Bachar Al-Assad veulent imposer une vision hérétique de l’Islam. De plus, ils assassinent des gens, coupent des têtes tandis que moi, j’ai pris les armes pour défendre la population, pas pour l’agresser. Les vrais extrémistes en France siègent au gouvernement français. Ce gouvernement qui a financé et armé les djihadistes afin de déstabiliser la Syrie. Si vous cherchez l’extrême droite, vous la trouverez au pouvoir en ce moment en France et ce, depuis l’ère de Nicolas Sarkozy. C’est lui qui est responsable de la perte du peu de souveraineté qui nous restait, au profit des USA et de l’UE, ce machin qui devrait porter le nom de Saint Empire Américain Germanique plutôt que d’Union européenne.

Vous avez défini votre combat comme une lutte dans un conflit local au milieu d’un conflit global ? Quel est ce « conflit global » ?

Le combat global que nous menons est une guerre mondiale qui ne dit pas son nom. C’est le combat contre l’impérialisme américain, contre l’atlantisme qui essaie d’imposer un mode vie, une façon de penser à la terre entière.

Et votre camp, comment se définit-il?

Notre camp se définit comme traditionnel, socialiste-révolutionnaire.

Bizarrement, dans votre propre camp, Gaston Besson, célèbre figure du mercenaire aventurier d’extrême droite, lutte de l’autre côté du front en Ukraine. Comment l’expliquez-vous ?

Gaston Besson et nous, ce sont deux générations bien différentes. Anti-communiste primaire, il s’imagine encore que la Russie, c’est l’Union Soviétique. Il a toujours mené des combats qui vont dans le sens de l’Occident atlantiste. Il a fait partie des HOS (commandos d’extrême droite) qui, avec l’armée croate, ont servi d’idiots utiles pour faire éclater la Yougoslavie. A contrario, mon organisation née à Belgrade entretient des liens très forts avec le peuple serbe.

Dernière question : avez-vous, comme l’affirment certains, des antécédents judiciaires en France ?

En tout et pour tout, je n’ai été impliqué que dans une sombre affaire de rixe avec un étudiant chilien. C’est tout, le reste n’est que mensonge des antifas pout me griller socialement ! Je n’ai jamais été renvoyé de l’armée. Je n’ai pas brûlé de mosquée, ce n’est pas mon genre, j’ai le plus grand respect pour la foi religieuse quelle qu’elle soit.

NDLR : La direction de « Génération identitaire » dément l’appartenance passée de Victor Lenta à ce mouvement créé en août 2012. 

 

Valls II: mi-ENA, mi-UNEF

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macron najat vallaud

macron najat vallaud

L’arrivée du «  Mozart de la finance » Emmanuel Macron au fauteuil laissé libre par Arnaud Montebourg et de la « next door’s beurette » Najat Vallaud-Belkacem, première femme ministre de l’Éducation nationale de l’histoire de cinq républiques, a été un de ces coups de com dont Manu Valls a le secret. Pendant que les commentateurs se délectent de ces faux-semblants, glosent à l’infini sur le prétendu paradoxe de la présence d’un ex-banquier de chez Rothschild dans un gouvernement socialo, Valls peut tranquillement faire passer la pilule d’un cabinet excluant toute personnalité pouvant avoir le moindre rapport avec les « vraies gens ». On cherchera vainement, en effet, aux postes importants, un(e) ministre qui ne soit pas issu(e) de l’une des deux filières produisant l’aristocratie politique d’aujourd’hui : l’ENA ou l’appareil du PS et ses filiales, dont l’UNEF des années 1980 et 1990 n’est pas la moindre. Les «  technos » de la mitterrandie (Hollande, Royal, Sapin, Fabius), plus Jouyet, à l’Élysée, partagent le pouvoir réel avec les apparatchiks nourris dès l’enfance au lait des intrigues du sérail solférinien : Valls, Le Guen, Marisol Touraine, Le Foll, plus Cambadélis et Le Roux comme gardes-chiourmes du parti. Le dernier des Mohicans de la politique à l’ancienne, Frédéric Cuvillier, arrivé au gouvernement sans passer par les cabinets ministériels, s’étant frotté pendant des années à la rude école de la gestion locale, jouant parfois le peuple contre l’appareil pour être réélu, s’est en est retourné sans bruit, mais amer, vers ses ouailles boulonnaises.[access capability= »lire_inedits »]

Jadis Raymond Aron distinguait, parmi les démocraties, celles qui reposaient sur le gouvernement « du peuple », dans lesquelles chaque groupe social sélectionne en son sein les individus aptes à les représenter au sein du pouvoir (parti « de classe », syndicats, associations, clubs de notables), et celles qui instauraient un gouvernement « pour le peuple », où une élite aristocratique s’auto-reproduisant fait avaliser par le peuple la dictature des « meilleurs ». Le Japon était, pour Aron, l’exemple le plus achevé de cette forme aristocratique de gouvernement élitaire, alors que les démocraties d’Europe occidentale s’efforçaient, avec plus ou moins de bonheur, de pratiquer la première.

Quelle est, aujourd’hui, en France, la base sociale des gens qui nous gouvernent ? Une étroite frange de la population de « sur-inclus », disposant de tous les codes, les habitus, les modes de vie et de consommation de la néo-bourgeoisie, ne faisant même plus semblant d’être comme tout le monde et de partager, dans la vie réelle, les difficultés et les bonheurs des gens ordinaires. Au sein de cette aristocratie – dont bon nombre de socialistes dits « frondeurs » font également partie –, la contradiction fait rage entre les doctrinaires, ceux qui pensent disposer de la bonne théorie (en gros, les néo-keynésiens) pour sortir le pays de la panade, et ceux qui ont jeté à la rivière toute espèce de vision idéologique de la conduite des affaires, préférant saisir, au jour le jour, les opportunités permettant de se maintenir la tête hors de l’eau. C’est la version 2.0 de la controverse entre les républicains opportunistes et les républicains radicaux des débuts de la IIIe République…

Quant à la gauche, elle est désormais confinée aux questions dites « sociétales » : justice, école, droits des femmes et des homosexuels. On trouve les personnalités idoines pour l’incarner : Taubira, Vallaud-Belkacem, chiffons rouges agités devant le peuple de droite, qui, dans sa grande naïveté, ne manque pas de grimper aux rideaux. « Nous sommes de gauche !, clament Hollande, Valls et consorts, puisque la droite et l’extrême droite nous insultent ! » Au passage, on est en droit de se demander s’il est digne de confier le redressement de notre système éducatif, en voie de dégradation accélérée, à une jeune femme, certes jolie et sympathique, mais dont on peut craindre qu’elle n’ait pas la moindre idée qui ne soit pas directement utile à l’avancement de sa carrière personnelle. Ce n’est pas l’exploit d’avoir confié les clés du ministère du Droit des femmes aux idéologues radicales d’Oser le féminisme ! qui la qualifie d’emblée pour redresser, comme l’ont fait les Allemands, un système éducatif en perdition…

Cela dit, un « gouvernement pour le peuple, sans le peuple » n’est pas condamné par nature à l’échec : pendant une longue période, le système japonais a donné d’excellents résultats, tant sur le plan économique que sur celui de la créativité culturelle de la société nipponne. Cela est la conséquence, en grande partie, de l’homogénéité ethnique et culturelle du Japon, volontairement et strictement préservée, et du maintien des valeurs ancestrales de ce peuple en toutes circonstances, les meilleures comme les pires (voir Fukushima). Pour faire adhérer le peuple à un projet dont il n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, l’initiateur principal, il faut au moins l’écouter, lui manifester du respect, même si l’on pense qu’il se trompe. Valls avait su emprunter ce chemin ardu lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, mais sera-t-il en capacité de le faire comme Premier ministre ? Il est permis d’en douter, au vu des premiers pas du gouvernement Valls II, mais je serais infiniment heureux de m’être trompé.[/access]

*Photo: LCHAM/SIPA.00692072_000021

Banques centrales : un nouveau jeton dans le manège

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banque centrale euro

banque centrale euro

« S’il n’y avait qu’un dollar à prêter et si quelqu’un désespérait de l’avoir, le taux d’intérêt serait usuraire. S’il y avait des trillions de dollars de crédit disponible mais si personne, pour une raison ou une autre, ne souhaitait les emprunter, alors les taux seraient à 0,01% comme ils le sont aujourd’hui et l’ont été ces cinq dernières années. » Cette analyse, qui date déjà de quelques mois, est de Bill Gross et je n’en ai pas lu de meilleure. Tout est là : le système bancaire est gorgé de liquidités et bénéficie de conditions de refinancement historiquement attractives mais, de toute évidence, les emprunteurs potentiels — et en particulier les entreprises — ne semblent absolument pas décidés à donner suite aux injonctions de nos banquiers centraux. Non, ils ne veulent pas s’endetter. Non, ils ne veulent pas investir. Non, les dirigeants d’entreprises ne sont pas des organismes monocellulaires qui réagissent mécaniquement aux stimuli du planificateur monétaire.

À titre personnel comme à titre professionnel, ni vous ni moi ne souhaitons accroître notre endettement et il est même fort probable que la plupart d’entre nous soient dans la démarche exactement inverse. Investir, c’est avant tout un acte de confiance en l’avenir et le moins que l’on puisse dire c’est que l’avalanche fiscale et réglementaire des dernières années n’incite pas véritablement à l’optimisme. M. Draghi pourra baisser le taux directeur de la BCE à 0,01% et laisser libre cours à son imagination en matière de rachat d’actifs, il n’obtiendra pas plus de résultats que ses homologues de la FED : ce n’est pas en versant plus d’eau dans son abreuvoir qu’on fera boire un cheval qui n’a pas soif.

Et ce, d’autant plus lorsque les réglementations prudentielles édictées par ces mêmes banques centrales incitent les banques à délaisser entreprises et particuliers pour favoriser les emprunts d’État. C’était déjà le cas avec Bâle I et II ; avec Bâle III c’est pire encore. Si la régulation et la réglementation n’ont manifestement pas permis d’éviter une crise bancaire, il est en revanche tout à fait clair qu’elles sont en train de faire disparaître purement et simplement le métier de banquier. On rappellera ici que si le shadow banking existe et se développe, c’est précisément parce que le législateur empêche les banques de faire leur métier.

Que penser, dès lors, des dernières annonces de nos banquiers centraux ? Eh bien, à la valeur de nos monnaies près, pas grand-chose et sans doute même rien. Ça ne fonctionnera pas et le seul effet concret dont ceux qui défendent encore ce type de politiques peuvent s’enorgueillir, c’est la création de la plus gigantesque bulle obligataire jamais observée. Un jour où l’autre, il faudra bien qu’elle éclate ; ce sera, n’en doutons pas, pour nos apprentis sorciers l’occasion de dénoncer les méfaits de la finance dérégulée, le mythe de la main invisible, les ravages de l’ultralibéralisme — que sais-je encore ? — et de réclamer qu’on remette un nouveau jeton dans le manège.

*Photo : Willi Heidelbach.

Le surréalisme renaît à Lagny-sur-Marne

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Une jeune fille de 19 ans, entièrement nue et enduite d’huile d’olive, a blessé deux policiers venus l’interpeller, nous apprend Le Parisien. Elle est qualifiée de démente, ce que je trouve profondément injuste. Dans un monde complètement fou, cruel et de plus en plus inhumain, ce geste me semble au contraire profondément normal voire moral. On pourrait en effet, à travers le comportement de Valérie, puisque c’est son prénom, voir une manière de nous renvoyer à un présent de plus en plus halluciné que les gens affectent de trouver vivable même dans un RER aux heures de pointe, dans une file d’attente à un guichet de Pôle emploi ou après quelques minutes passées devant une chaîne d’infos en continu.

Comment ne pas penser, par exemple, à la fameuse phrase de Philip K. Dick, dans Ubik, ce roman décrivant une société entièrement soumise à la marchandise et aux manipulations de la réalité : « Je suis vivant et vous êtes morts. » Valérie sera sans doute déclarée irresponsable pénalement puisque l’intervention de la police a été déclenchée par ses hurlements qui duraient depuis des heures et ont fini par excéder les voisins. Il n’empêche, si nous avions deux sous de bon sens, pour marquer notre angoisse, il faudrait tous nous mettre nus, nous couvrir d’huile d’olive et hurler à plein poumons.

On peut aussi penser que Valérie a renoué avec la grande tradition surréaliste. On nous apprend ainsi qu’elle aurait juste avant frappé sa maman, ne faisant en cela que suivre les recommandations de Benjamin Péret et de Paul Eluard dans 152 proverbes mis au goût du jour (1925) : « Il faut battre sans mère tant qu’elle est jeune » Et puis, somme toute, les deux policiers n’ont été que légèrement atteints, l’un au tibia et à la cuisse, l’autre à la main ce qui fait de Valérie quelqu’un de beaucoup moins violent qu’André Breton qui écrivait : «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.»

Pour le reste, j’espère que Valérie a pensé à utiliser de l’huile d’olive bio pressée à froid, afin de préserver sa jolie peau.

Ma guerre de Gaza

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israel gaza barnavi dajani

israel gaza barnavi dajani

Finalement, c’est mon copain Karim qui m’a décidée à aller faire un tour en Israël. Juillet tirait à sa fin, je rentrais d’une semaine de vraies vacances : loin de Gaza, d’Israël et de Paris. Après une semaine d’intense activité sportive sans m’empailler avec qui que ce soit sur les Juifs et les Arabes, j’étais pleine de bleus et de bons sentiments. Et voilà que Karim, que je retrouve au café du coin, me cueille sur le mode narquois : « Tu arrives de Tel-Aviv ? » Devant lui, traîne un numéro du Monde datant de quelques jours. « La génération #Gaza se mobilise », proclame la une, avec la photo d’une jolie blonde à la joue délicatement ornée d’un drapeau palestinien.

Mon altercation avec Karim, deux semaines plus tôt, m’était sortie de la tête. C’était le samedi 19 juillet en fin d’après-midi. La première manifestation pour Gaza interdite par la Préfecture avait bien eu lieu, dégénérant en scènes d’émeutes à Barbès et à l’est de Paris. Des blondes, et des filles en général, il n’y en avait pas beaucoup. De la délicatesse non plus. Le dress-code devait plutôt préciser « keffieh, cagoule et cuir ». De la Bastille à l’Hôtel de Ville, le centre de la capitale était quadrillé de CRS épuisés par des heures de combats de rue. Un vague parfum de lacrymo persistait par endroits. Trois racailles de petit calibre m’ayant reconnue m’avaient aimablement apostrophée : « Lévy, sale feuj, rentre dans ton pays ! » Comprenant qu’ils parlaient d’Israël, j’avais tenté d’attirer leur attention sur leurs contradictions : « Bande d’andouilles, je croyais que ce n’était pas mon pays… » Et voilà que Karim, à qui j’avais relaté l’incident, n’avait pas trouvé d’autre réponse que : « Oui, mais aussi pourquoi interdire cette manifestation ? C’est ça qui crée les violences… ». « Peut-être qu’il ne fallait pas l’interdire, avais-je rétorqué, mais tout de même, la semaine dernière, ils ont attaqué des synagogues. » « C’est faux ! C’est des rumeurs ! Tu n’as aucune preuve ! » Il faut dire que Karim, c’est mon musulman modèle à moi, celui que j’oppose à mes petits camarades quand ils sont tentés d’amalgamer-stigmatiser-globaliser, bref, de décréter l’échec total de l’intégration. « Et Karim, qu’est-ce que tu en fais ! » Or, mon Karim n’était pas loin de me faire le coup du complot juif.

« Tu arrives de Tel-Aviv ? » La réponse fuse : « Non, mais j’y vais. J’entendrai peut-être moins d’âneries qu’ici. » À vrai dire, rien n’est moins sûr. Mais après tant de conneries « pro-pal » – c’est-à-dire parfois antisémites – entendre des conneries cachères me réconciliera peut-être avec la France. Ici, sous le mauvais prétexte de rétablir l’équilibre, je finirai par opposer une propagande à une autre : d’un côté des soldats cruels assassinant des enfants sans défense, de l’autre un petit pays luttant pour sa survie face à des terroristes fanatiques. On ne va pas prendre la tête du téléspectateur en expliquant que les premiers responsables de la mort des enfants ne sont pas ceux que l’on voit ni que les terroristes qui ne sont pas seulement cela ont quelque chose à voir avec la politique du pays. La nuance, il y a des maisons pour ça. Pour autant, je refuse de renvoyer tout le monde dos à dos. Ai-je tort ? Suis-je coupable de « soutien inconditionnel », c’est-à-dire aveugle, c’est-à-dire bête, voire en train de devenir l’un de ces Israéliens imaginaires qui agacent Daoud Boughezala ? Certains mots me font perdre mon légendaire sang-froid. Le jour où une effroyable bavure israélienne tue dix personnes dans un bâtiment de l’ONU, on parle de « carnage », de « tuerie ». Quel mot, alors, pour les dizaines de milliers de Syriens, de Congolais, d’Irakiens tués ? Vous n’avez pas honte d’établir une comptabilité des victimes ?, s’étranglent mes contradicteurs, si pleins de leur propre émotion qu’ils ne voient pas à quel point elle est sélective[1. Pas en fonction des victimes mais des bourreaux : un enfant tué par un juif soldat.]. « Gaza : silence on assassine », annonce je ne sais quelle gazette. Assassiner, ça veut dire tuer avec préméditation, non ?[access capability= »lire_inedits »] Des juifs qui assassinent des enfants – pour fabriquer les matzots ?

Branchés sur I 24, la nouvelle chaîne israélienne tout-info en français, les juifs de France sont en effervescence – je sais, « les juifs », ça ne veut rien dire, mais tout le monde comprend. Depuis Sarcelles, la moindre rumeur d’agression, qui souvent se révèle infondée, met la judéosphère en émoi. D’accord, il ne faut pas exagérer, ni jouer avec les réminiscences historiques, mais, tout de même, c’est la troisième ou la quatrième fois que, « pour la première fois depuis 1940 », on a braillé des slogans anti-juifs dans les rues de Paris. Et maintenant, après ce magasin juif incendié le 20 juillet, les journaux racontent à longueur de reportages que Sarcelles est un merveilleux laboratoire du vivre-ensemble. Mon ado de nièce n’a pas eu de chance : venue assister à un office à la mémoire de son grand-père dans une synagogue sarcelloise, elle est sortie jacasser et faire quelques pas avec une amie. En quelques minutes, elles ont été encerclées par une bande de cailleras femelles qui leur ont fait savoir tout le mal qu’elles pensaient des juifs tueurs de Palestiniens. Imperturbables, mes camarades de café du commerce médiatique répètent que l’antisémitisme et l’intégrisme sont des épiphénomènes groupusculaires qui n’ont rien à voir avec l’islam. Avec l’islam comme théologie, je suis toute prête à l’admettre, mais peut-on nier qu’ils ont partie liée avec l’islam concret ? Peu importe, comme le dit plaisamment Marc Cohen, le vrai problème de la France, c’est l’amalgamisme.

Alors, bien sûr, les juifs se sentent abandonnés, sinon persécutés – se sentir persécuté n’est-il pas une spécialité juive ? Tout à leurs malheurs, ils sont bien incapables de comprendre que nombre de leurs compatriotes en ont simplement assez d’être convoqués dans un conflit qui ne les concerne pas. Certains paniquent, verrouillent leur profil Facebook ou même changent leur nom de peur d’être « repérés » – par qui ? D’autres, surtout les jeunes, virent « ultra-sionistes », terme qui m’est soufflé par l’ami Guillaume Erner, et font la guerre par procuration, maniant sans discernement excessif les « éléments de langage » favoris des faucons israéliens : « les Arabes ne comprennent que la force », « ils n’accepteront jamais Israël ». Il faut admettre que, sur le deuxième point, ils ne manquent pas d’arguments. En attendant, beaucoup se réfugient dans l’entre-soi, sans réaliser que, de Français de confession ou de culture juive, ils sont en train de devenir des Juifs de nationalité française. « Nous n’avons plus rien à faire ici », affirment les plus radicaux – ou les plus angoissés. D’habitude, je m’énerve contre cette propension à en rajouter, voire à crier avant d’avoir mal. Il n’y a pas que les « goys » que le mot « Israël » empêche de penser. Pour la première fois, je me demande s’ils ne finiront pas par avoir raison. Je ne veux pas être enrôlée. Un changement d’air s’impose.

Un reportage en Israël pour échapper à la parano juive ? Personne ne peut comprendre ça mieux que Gil Mihaely – ça tombe bien, c’est lui qui donne le feu vert[2. Pour ceux qui l’ignorent, Gil, le PDG de Causeur, est israélien et ex-officier dans la marine.]. Depuis un mois, il vit en stéréo, entre ses deux pays. Gil n’est pas un patriote aveugle – et encore moins un « fana-mili ». Mais le décalage grandissant entre ce qui se passe là-bas et ce qui se dit ici le consterne. Paradoxalement, c’est d’abord pour la France qu’il souffre, pas à cause des réactions pavloviennes que provoque le mot « Israël », ça il est habitué ; ce qui lui fait mal, à lui qui aime dévoiler les enjeux, comprendre ce qui se joue derrière les caméras, c’est moins l’hostilité que la bêtise : le simplisme débité en tranches, le compassionnalisme écervelé, le manichéisme militant – bref, la réduction médiatique d’un conflit pour le moins complexe à une guerre de bande dessinée. Le 17 juillet, alors que les blindés israéliens franchissaient la frontière de Gaza, il a entendu l’une des beautés qui officient sur les chaînes info en été affirmer péremptoirement : « Les Israéliens  profitent du crash du Boeing de la Malaysia Airlines pour lancer l’offensive terrestre… » Eh, les gars, personne ne regarde, on y va !

C’est ainsi que, le 7 août à 5 heures du matin, j’atterris à l’aéroport Ben-Gourion. Ce n’est pas la cohue estivale habituelle avec son lot d’invectives et de glapissements enfantins, mais, après quelques jours d’accalmie sur le front militaire, les avions sont à nouveau pleins. Dans la file d’attente devant le contrôle des passeports, le seul rappel de la guerre ce sont les jeunes Français qui parlent fort et semblent croire qu’ils viennent rejoindre les Brigades internationales.

Mon hôtel, situé au cœur du boboland de Tel-Aviv, dans le quartier Bauhaus où de nombreux immeubles sont en cours de rénovation à prix d’or, est le comble du chic branché : bibliothèque dans les chambres et carte des vins interminable. À partir de 13 heures, des gens de la presse, de la pub et de la mode font du coude-à-coude dans le lobby pour dénicher une table. Comme souvent ici, quand une guerre s’arrête, on dirait qu’elle n’a jamais eu lieu. Pourtant, si les alertes ont pratiquement cessé à Tel-Aviv, l’opération  Bordure protectrice n’est pas finie. Alors que chacun ici a un ami, un amant, un frère ou un fils engagé dans le conflit, la guerre continue d’occuper, sinon les conversations, du moins les esprits.

C’est dans ce brouhaha très parisien que je déjeune avec Yaakov Gorsd, homme d’affaires franco-israélien qui est l’un des actionnaires de Causeur, et l’avocat parisien Gilles-William Goldnadel, fervent supporteur d’Israël que sa vision politique situe dans l’héritage de Jabotinsky (pour aller vite, du sionisme « de droite »). Ils enragent à propos de la couverture du conflit par les médias français en général et du texte farouchement anti-israélien que Dominique de Villepin a publié dans Le Figaro en particulier. Face aux certitudes de mes commensaux, je joue les avocats du diable, pas du Hamas ni de Villepin, il ne faut pas pousser, mais des critiques raisonnables d’Israël. Goldnadel impute mes doutes à un reste de surmoi de gauche : « Sur Israël, tu n’as pas encore fait ta révolution copernicienne », me lance-t-il avec un sourire affectueux. Il faudrait en informer tous ceux qui, à Paris, me dénoncent comme suppôt de Netanyahou…

À Tel-Aviv, mes deux grands amis – en fait quatre avec leurs dames – sont, à mon humble avis, deux des esprits les plus subtils du pays. Tous deux historiens, tous deux ultra-laïques, ce n’est peut-être pas un hasard si leurs recherches ont quelque chose à voir avec la religion – le christianisme des origines pour Aviad Kleinberg, les guerres de religion en Europe pour Elie Barnavi. Tous deux sont « de gauche », ce qui ici signifie qu’ils sont favorables à une paix négociée avec les Palestiniens, mais ont renoncé à la politique active. Du reste, comme le souligne Kleinberg, « la gauche n’existe plus ». Tous deux pensent néanmoins que la confrontation avec le Hamas était inévitable tout en déplorant la montée aux extrêmes : « Il est absurde d’accuser Israël de tuer délibérément des civils, ajoute Kleinberg, mais nous ne faisons pas assez d’efforts pour en tuer le moins possible. » Tous deux, enfin, critiquent vertement l’immobilisme de Netanyahou. « Cette guerre juste est le fruit d’une politique injuste, résume Kleinberg. De plus, avec Bibi, c’est toujours la même rhétorique belliciste : la gauche est prête à brader la sécurité d’Israël et on est toujours à une marche d’Auschwitz. Au lieu d’analyser le problème froidement, il brandit tout de suite une menace existentielle. Le Hamas n’est certes pas un ennemi classique, mais il ne menace pas l’existence d’Israël. » Le problème, c’est que la majorité des Israéliens pense le contraire, en particulier depuis la découverte des tunnels creusés entre Gaza et Israël, qui a suscité une psychose compréhensible parmi les habitants des kibboutz frontaliers de l’enclave, qui ont l’impression qu’un commando terroriste peut, à chaque instant, débouler dans leur cuisine. Autant dire que l’ambiance n’est guère propice à l’autocritique. « La responsabilité de ce qui se passe repose largement sur nos épaules, analyse pourtant Barnavi. Lorsque nous avons évacué Gaza, nous avons donné aux extrémistes par la force ce que nous avions refusé de céder aux modérés par la négociation. Et maintenant que nous avons ces extrémistes en face de nous, Netanyahou pense qu’il n’y a pas de solution. » Comme beaucoup d’Israéliens, comme ma cousine, évacuée de Gaza en 2008, qui a beau jeu d’affirmer que la réponse à ce sacrifice a été la pluie de roquettes qui, à intervalles réguliers, s’abattent sur les villes israéliennes.

En sillonnant les routes avec Moti, je prends la mesure du patriotisme ambiant au nombre de drapeaux et d’autocollants qui ornent les voitures et à celui de banderoles et de graffitis géants qui encouragent la glorieuse armée d’Israël – « Électricité d’Israël soutient Tsahal », « Hadera salue les soldats d’Israël ». Les petits malins ajoutent, sous leurs bons vœux, le numéro de leur entreprise – l’amour du pays n’exclut pas le sens des affaires. Moti, qui fait le taxi après avoir roulé sa bosse, gagné et perdu plusieurs fortunes, est résolument à gauche, voire à l’extrême gauche. Ces proclamations ne lui arrachent que sarcasmes. Quant à moi, je suis partagée : venant d’un pays où le sentiment national n’est toléré que pendant les compétitions de football – et encore, ça dépend des années – je ne peux me défendre d’un certain attendrissement. En même temps, l’unanimisme cocardier est toujours pesant. Et parfois effrayant.

Certes, on imagine mal des Israéliens célébrer bruyamment la mort de civils palestiniens – et ceux qui le font sont soudainement condamnés. La cacophonie israélienne n’est pas le moindre charme d’un pays où Juifs et Arabes, religieux et laïques, extrême gauche antisioniste et extrême droite ultra-sioniste sont bien obligés de cohabiter. Et le débat sur la guerre qui fait rage dans les médias prouve que la société reste fondamentalement tolérante. Reste qu’elle l’est de moins en moins et que, beaucoup de gens, s’ils ne se réjouissent pas de la mort d’enfants, s’en émeuvent plutôt modérément. « Ce n’est pas le racisme qui progresse, mais la tolérance à la violence, remarque Kleinberg. De plus en plus de gens croient à une solution militaire » – ici, on appelle ça la tendance « Let’s kill them all ».

Au début de la guerre, Barnavi et son épouse Kirsten ont assisté à une manifestation de Breaking the silence, une association de vétérans hostile à l’occupation, fondée en 2004, qui publie des témoignages de soldats sur les injustices, fautes et peut-être crimes qu’ils sont amenés à commettre. À la sortie, quelques centaines de braillards d’extrême droite, visiblement venus pour en découdre, attendaient le public et les organisateurs, qui ont dû quitter les lieux sous haute protection policière.

Kippa vissée sur le crâne, issu d’une famille plutôt à droite, son fondateur, Yehuda Shaul, a servi deux ans en Cisjordanie. Il en est sorti convaincu que le prix moral de l’occupation était trop lourd et décidé à informer ses concitoyens de ce que l’on commet en leur nom. Par exemple, un jour, alors qu’il était stationné à Hébron, l’ordre est tombé : il faut faire respecter le couvre-feu. Shaul a protesté, expliqué qu’une famille musulmane était en train de célébrer un enterrement. Rien n’y a fait, il a dû disperser l’enterrement. « C’est ça que vous faites, là-bas ? », lui a lancé son père lors de l’exposition inaugurale de Breaking the silence. « Non, papa, on a aussi gâché des mariages », a-t-il répondu. Lui non plus ne croit pas qu’à Gaza tout soit fait pour épargner des vies humaines : « Une grande partie des morts gazaouis sont victimes de la doctrine selon laquelle la vie de nos soldats passe avant celle des civils du camp ennemi. » Peu lui chaut que ce genre de propos lui vaille d’être accusé d’agir contre les intérêts de son pays : « Nous n’appelons nullement à l’insoumission. De toute façon, ce n’est pas Tsahal le problème, c’est l’occupation. »

Benjamin Goldnadel, fils de son père, n’en démord pas : ces gens de Breaking the silence sont des traîtres, point. Benjamin a fait son alyah[3. Faire son alyah, pour un juif, signifie émigrer (littéralement « monter » en Israël).] il y a neuf ans. Pas à cause de l’antisémitisme, mais parce que, pour lui, la place des juifs est en Israël. Il assure n’éprouver aucun sentiment raciste à l’égard des Arabes, mais confesse volontiers une véritable détestation idéologique pour l’islam, « comme beaucoup de mes amis à Paris ». Après son service militaire, accompli, précise-t-il, en « Judée-Samarie », nom hébreu de la Cisjordanie utilisé par les religieux, les habitants des colonies et la droite sécuritaire en général, cet ancien avocat est entré dans la police. Il travaille à Holon, banlieue populaire de Tel-Aviv, dans l’équivalent de la BAC et passe une bonne partie de son temps libre à s’activer sur Internet et les réseaux sociaux pour « tenter de rééquilibrer l’information » : « Mais on dirait que nos arguments tournent à vide parce qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tout le monde se fiche que le Hamas utilise des boucliers humains. » Adepte assumé de la manière forte, Benjamin est assez représentatif de l’immigration française récente, qui retrouve ici une forme d’appartenance, et même de fierté, collective, qui se délite en France. Plutôt réaliste cependant, il accepterait sans enthousiasme un État palestinien démilitarisé ; mais il ne croit pas que les Palestiniens aspirent à la paix : « Ils rêvent moins de créer la Palestine que de détruire Israël. » Des Palestiniens, Benjamin n’en a croisé que quand il portait l’uniforme, ce qui ne prédispose guère au dialogue. Finalement, tout ce qu’il connaît d’eux, ce sont les roquettes tirées pour le tuer lui et les siens. Alors il se dit que « c’est eux ou nous ».

Moshé, lui, ne se résout pas à cette alternative. Cadre dans une institution financière dans le civil, parfaitement trilingue, ce commandant de réserve dans les services spéciaux rentre de quatre semaines à Gaza. Il me rappelle à plusieurs reprises que les dossiers qui se sont accumulés l’attendent. Depuis la guerre du Liban de 2006, il a participé à toutes les confrontations armées d’Israël. Il se dit proche d’un des grands partis sionistes – dont on suppose qu’il s’agit du Likoud –, mais fier d’être citoyen d’un pays où les opinions les plus farfelues et les plus hostiles à la politique du gouvernement peuvent s’exprimer. « Mon père a été parachutiste, je suis parachutiste, croyez-vous que je tienne à ce que mon fils le soit ? J’ai une vraie volonté de réconciliation et de connaissance de l’autre. Et je sais qu’Israël a commis des erreurs. Mais comment voulez-vous que l’on fasse la paix avec des gens qui nient notre droit à l’autodétermination et glorifient les martyrs ? Un Israélien qui part à la guerre veut protéger sa famille, ses amis, son existence, pas détruire l’ennemi. » Irrité lui aussi par la presse française, il cite Ben Gourion : « Peu importe ce que disent les gens, ce qui compte, c’est ce que nous faisons. » Mais il a été très déçu que la France insiste pour inviter le Qatar et la Turquie à la table des négociations. Quant à la conduite des opérations militaires, Moshé est formel : « Nous avons mené une guerre propre. » Il évoque les boucliers humains, des roquettes tirées sur un convoi humanitaire, des opposants muselés ou exécutés. « Connaissez-vous un autre pays qui soigne les enfants blessés par ses soldats ? Connaissez-vous une autre armée qui divulgue à l’avance ses plans de bataille pour épargner des civils ? » Seulement, une fois les populations prévenues d’une offensive, les tirs d’artillerie n’ont rien de chirurgical. Il assure en revanche que, lors des opérations spéciales, les directives sont très claires : faire tout ce qui est possible pour s’assurer que les cibles sont des combattants. « Si nous avions suivi la même tactique que les Américains en Afghanistan, il y aurait eu 2000 à 3000 fois plus de victimes », avance Moshé. Sur le point de se lever, il répète, comme pour s’en convaincre, qu’il croit à la paix par l’éducation : « En 1967, l’un des premiers actes de l’administration militaire israélienne a été de créer sept universités en Cisjordanie et à Gaza. Et, aujourd’hui, on y enseigne la haine d’Israël et du juif. »

La paix, ou au moins la pacification par l’éducation, c’est un peu la vie des Arabes israéliens. Oudeh Bisharrah est écrivain et chroniqueur à Haaretz. En 1948, ses parents ont été expulsés de leur village, mais – par chance ? – ils sont restés de ce côté de la frontière. « La première génération des Palestiniens d’Israël voulait seulement rester sur sa terre. Moi, je ne peux pas reprendre la terre de mes ancêtres, mais je veux l’égalité des droits. » Situé entre la Nazareth arabe, musulmane et chrétienne, et Nazareth Illit, la ville juive, le centre commercial où il nous a donné rendez-vous est en quelque sorte le terrain neutre où se rencontrent les habitants de toutes confessions, ce qui, ajouté à la présence des mêmes enseignes que partout ailleurs, confère au lieu une étrange atmosphère de normalité. Nul ne s’étonne que le propriétaire du restaurant soit arabe et la serveuse juive…

Membre du Hadash, le PC israélien, essentiellement arabe, Bisharrah n’a jamais cherché à être élu à la Knesseth : « Dans l’atmosphère nationaliste juive un peu étouffante, les députés arabes ne peuvent rien faire pour favoriser un règlement. Même leurs collègues de gauche ont peur de s’afficher avec eux, de peur d’être perçus comme traîtres. » Et, à l’extrême droite, Naftali Bennet n’hésite pas à les désigner comme des ennemis. Comme tous les Arabes d’Israël, Bisharrah est écartelé entre son pays et son peuple, entre le présent concret et le futur rêvé : « Que voulez-vous que nous pensions quand nos frères, nos cousins, sont massacrés à Gaza ? Je suis opposé au Hamas, que je trouve moyenâgeux, mais même si le diable était premier ministre là-bas, cela ne justifierait pas une telle violence. Et la première cause de l’atmosphère de terreur qui règne là-bas, ce n’est pas le Hamas, c’est le blocus. » Pourtant, quand on lui demande s’il est favorable à la lutte armée, Odeh soupire et admet que, malgré les inégalités persistantes, beaucoup d’Arabes ont profité de la prospérité israélienne : « Moi-même, parfois, je pourrais être tenté de lutter contre l’oppression, mais voyez-vous, mon fils de 20 ans entre en agro à Rehovot en septembre. Et ça, c’est le plus important… » Il faut croire que la science adoucit les mœurs.

Après la rencontre avec Oudeh, on se prend à croire que l’avenir pourrait être meilleur. Le récit du professeur Mohamed Dajani, ancien directeur du département d’études américaines à l’université Al Quds, à Jérusalem-Est, fait office de douche froide. En 2012, ce musulman modéré a été invité à Auschwitz avec de nombreuses personnalités religieuses. Très ébranlé, il a publié dans le New York Times un article intitulé « Pourquoi les Palestiniens doivent connaître l’Holocauste », puis le premier livre en arabe sur la question. Convaincu que la compréhension mutuelle passe par la connaissance par chaque peuple des tragédies vécues par l’autre, il s’est mis en tête d’emmener 30 étudiants palestiniens à Auschwitz et 30 étudiants israéliens dans les camps de réfugiés palestiniens. L’université a refusé de s’associer à un projet mené en partenariat avec une université israélienne, mais a laissé ses professeurs libres d’y participer. « Je ne prétends pas que la Naqba et la Shoah soient la même chose, mais ce sont des expériences fondatrices essentielles pour comprendre les psychologies collectives. » Pour les 27 participants palestiniens – trois avaient renoncé sous la pression –, le voyage, qui s’est déroulé en mars dernier, a été un choc. « Certains croyaient que les juifs n’avaient pas été gazés mais amenés bateau en Palestine, raconte Dajani. Avant le départ, une des étudiantes disait que certes, il y avait eu Auschwitz, mais qu’elle avait bien passé quatre ans dans les prisons israéliennes. C’est seulement dans le camp qu’elle a compris que les déportés, eux, n’étaient jamais sortis d’Auschwitz. » C’est au retour, quand les participants commencent à raconter ce qu’ils ont vécu, que les choses se gâtent : pressions, intimidations, sit-in se multiplient à l’encontre du professeur. Les syndicats étudiants et ceux du personnel se mobilisent. De guerre lasse, il donne sa démission. En fin de mandat, le président d’Al Quds n’est autre que Sari Nusseibeh, intellectuel raffiné et homme de paix s’il en est. Il apprend à Dajani qu’on lui a transmis des menaces très explicites s’il ne renonçait pas à enseigner. « Ces gens-là ne plaisantent pas », dit-il. Et ils n’ont visiblement jamais entendu parler de la liberté académique. Ni même de la liberté tout court. Je me demande si, finalement, cette atmosphère étouffante n’est pas pire que l’occupation. Mes amis de gauche me diront que c’est l’occupation qui crée l’atmosphère, mais quid de celle, tout aussi pesante, qui règne en Irak, en Syrie ou en Iran ? Serais-je en train de me faire endoctriner ?

De toute façon, l’heure du départ approche. Avant de m’envoler pour Paris, je vais faire un tour à la frontière pour voir la vraie guerre. À quelques centaines de mètres de Gaza, nous montons au sommet d’une colline d’où, paraît-il, on peut voir les tunnels. Au moment précis où nous arrivons, une explosion, au-dessus de nos têtes, indique qu’une roquette a été interceptée par le « dôme de fer ». Ravis, nous applaudissons. Assis contre un arbre, un journaliste d’Associated Press a planté sa caméra devant lui. Venu de Nairobi pour épauler ses collègues de Jérusalem, il a passé toute la guerre ici, sur son fauteuil pliant, à compter les roquettes. C’est chouette, le reportage de guerre ![/access]

*Photo : Or Hlltch.

Ukraine/Russie : vers un nouveau rideau de fer?

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ukraine russie mur

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Le 5 mars 1946, à l’université de Fulton dans le Missouri, l’ancien et futur Premier ministre britannique Winston Churchill prononce l’un des plus célèbres discours de l’histoire européenne. Dans son allocution, il diagnostique la situation de guerre froide entre les Occidentaux et l’URSS – le terme de guerre avait plus de retentissement à l’époque, à peine dix mois après la capitulation de l’Allemagne. Mais c’est l’expression bien connue de « rideau de fer » qui a rendu le discours de Fulton si célèbre. « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, tonne Churchill, un rideau de fer est descendu à travers le continent ». Ce rideau de fer, à l’époque, n’est pas qu’une image : les frontières orientales de l’Europe sont devenues de véritables obstacles à l’invasion.

Soixante-dix ans après Fulton et un quart de siècle après le démantèlement de ses barbelés, miradors, obstacles anti-char, champs de mines  et chemins de patrouilles, le rideau de fer – au sens propre comme au figuré – est de retour. Le jour même de l’annonce du cessez-le-feu, mercredi 3 septembre, le Premier ministre ukrainien twittait en effet : « Nous avons élaboré un projet nommé « Le mur ». Cela veut dire que nous allons construire un dispositif de frontière réelle entre l’Ukraine et la Fédération de Russie ».

L’idée d’ériger une frontière physique entre les deux pays n’est pas anodine. Plus qu’un tracé géographique entre deux nations,  Kiev a mis en place le plan de construction d’un véritable rempart militaire, une « ligne Maginovski » en quelque sorte. Comme l’a signifié le gouverneur ukrainien de Dnepropetrovsk, Igor Kolomoisky, qui est à l’initiative de la construction du mur, le plan s’inscrit dans la doctrine ukrainienne de « redressement de l’Etat ». Cette dernière prend en compte la nouvelle donne géopolitique du pays dont l’élément majeur est que « la Russie est une ennemie ». Et qu’« il est nécessaire de se protéger d’elle par un mur ». Pour prouver qu’il ne s’agit pas que de symboles, Igor Kolomoisky déroule le cahier des charges ukrainien : « Le mur devra mesurer 2.30 mètres de hauteur. Il sera construit en acier à haute résistance et prolongé de fils barbelés électriques. Il sera devancé d’un fossé suffisamment grand pour bloquer l’avancée de chars ou autres véhicules militaires. Du côté intérieur, seront positionnés des groupes militaires mobiles et des gardes nationaux. »

 

La construction doit prendre entre cinq et six mois mais elle n’a pas encore débuté. La question du financement, sûrement, freine le démarrage des travaux. Pourtant, le gouverneur Kolomoisky, milliardaire, comme jadis les Romains, a offert sa généreuse participation. Après la via Appia, la ligne Kolomoisky … Une fois ce point matériel réglé, reste encore à résoudre la question de la logique militaire et stratégique : à dépenses égales, le pays, inscrit dans une perspective de guerre, n’a-t-il pas d’autres projets de sécurité militaire, comme une armée plus grande, mieux équipée et entraînée… ? Pourquoi cette fixation sur la dimension BTP de la défense nationale ?

Il semblerait que cette volonté de fortification résulte d’un besoin d’affirmation identitaire. Rappelons à cet égard que la sortie, légère, de Vladimir Poutine pour justifier la présence de soldats russes sur la terre ukrainienne avait fortement déplu du côté ukrainien. « Ils se sont égarés » signifie que la frontière est perméable et implique un rapport de force inégal entre les deux voisins.

En se rapprochant des Occidentaux, Kiev fait sien le proverbe américain selon lequel « de bonnes barrières font des bonnes voisins ».

 *Photo :  MORVAN/SIPA. 00583737_000024.

Hollande : la diplomatie de la girouette

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hollande mistral russie

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Ce qu’il y a de pénible avec notre Président, c’est qu’il aussi velléitaire sur la scène intérieure qu’hors de l’hexagone. L’affaire de la vente des BPC de classe Mistral à la Russie vient cruellement nous le rappeler. Pris entre l’atlantisme de Laurent Fabius et le pragmatisme de Le Drian, Hollande hésite. Encore et toujours. Depuis le début de l’année, c’est un ballet incessant de communiqués contradictoires sur la vente de ces navires de guerre. Selon le degré de la pression américaine ou russe, la girouette placée sur le toit de l’Elysée se tourne au gré des vents contraires.

Ainsi la France suspend jusqu’à novembre la livraison des BPC, laquelle devait avoir lieu… fin octobre- début novembre. Une concession en forme de trompe-l’œil, le temps du sommet otanien de Newport. Pour preuve, Hollande n’a pas tardé à préciser que la suspension annoncée était elle-même suspendue à l’hypothèse imminente d’un accord entre Kiev et Moscou. Accord dont on sait qu’ ils sont nombreux en Ukraine, mais rarement suivi d’effets. Pendant ce temps-là, les essais navals du Vladivostok se poursuivent à Saint-Nazaire. Et les travaux du Sébastopol avancent bon train. Drôle de suspension…

François Hollande a souvent fait l’admiration (ou le dégoût) de ses contemporains pour sa capacité à synthétiser les positions adverses. Il a fait merveille au PS, à la tête des “transcourants”, pour réconcilier toutes les chapelles de la gauche. Et sur le dossier des Mistral, Hollande agit comme dans un congrès socialiste; il plie devant toutes les revendications, sans jamais rompre. Il dit à chacun ce qu’il veut entendre, sans jamais fâcher personne. Mais à force de courbettes, plus personne ne prend ses déclarations au sérieux. François Hollande n’est pas un secrétaire général de l’OTAN, de l’ONU ou de l’OSCE qui joue la montre, il est Président d’une nation à la voix traditionnellement forte. C’est bien son problème.
Cela ne veut pas dire que la position médiane de la diplomatie Hollande soit inintéressante a priori. Pourvu qu’on s’y tienne et qu’on l’assume. Car la France peut jouer un rôle dans cette crise, si tant est qu’elle retrouve son positionnement équilibré entre Moscou et Washington.

Avec quarante ans d’avance, De Gaulle avait anticipé la chute du mur de Berlin et la future Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il avait conscience que le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l’Europe, voire l’Amérique. Une vision qui a souvent fait consensus en France. Des voix gaulliennes se sont d’ailleurs fait entendre, Henri Guaino et François Fillon notamment, pour s’élever contre cette énième pantalonnade. On aimerait qu’à gauche, celles de Chevènement, de Védrine et pourquoi pas de Montebourg s’expriment aussi.

Car ainsi fonctionne notre Président. Il va, il vient, il recule, il revient, comme suspendu au milieu des pressions politiques; si elle n’a pas de poids gaullo-réaliste sur son plateau gauche, la balance hollandaise va inexorablement pencher vers les partisans d’une confrontation avec la Russie. Pour le plus grand malheur de l’Europe.

*Photo : okano.