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Ice Bucket Challenge : la démocratie se jette à l’eau

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Qui aurait pu penser que se verser un seau d’eau en plein visage pouvait rapporter 70 millions de dollars ? Sûrement pas l’ALS (Amyotrophic lateral sclerosis), cette association américaine luttant contre la maladie de Charcot à l’origine de ce « phénomène » : le « Ice Bucket Challenge ». Une idée marketing de génie qui pose quand même une question : pourquoi les grands de ce monde ne se filment-ils pas en train de signer un gros chèque avant de mettre au défi trois autres méga-riches à faire de même, voir plus ? Pourquoi sont-ils prêts à se ridiculiser devant la planète entière ?

Tout simplement parce que cela les arrange de donner l’impression d’être « Monsieur tout le monde ». Dans une société fondée sur l’idée d’une ascension sociale toujours possible entre humbles et puissants, le « Ice bucket challenge » joue un rôle beaucoup plus important qu’un simple « gadget »  pour soutenir une bonne cause. Il y a mille ans, Adalbéron, évêque de Laon, avait décrit la société de son temps, dans un poème dédicacé au roi Robert, comme étant composée de trois ordres : ceux qui travaillent, ceux qui font la guerre et ceux qui prient. C’était un mythe. En 1789, nous avons changé de mythe : la société, démocratique, serait désormais fondée sur la mobilité sociale entre personnes égales. Ce mythe n’admet ni différences de catégories ni inégalités de qualités entre ses membres. Les gens sont différents pour ce qu’ils ont et non plus pour ce qu’ils sont.

Au quotidien, cette égalité théorique a du mal à se matérialiser, surtout depuis quelques années. C’est là que le monde virtuel vient à notre rescousse. Après tout, on peut être un « follower » de Rihanna  sur Instagram, la voir le matin dans son « intimité » ou encore réagir directement aux « tweets » des célébrités et des politiques comme si on échangeait avec nos copains. Une « proximité web » en décalage avec un réel où les écarts sont de plus en plus grands.

C’est alors que l’Ice Bucket Challenge prend tout son sens. Le geste d’un Gates, un Zuckerberg ou un Rimaldi dégage une « vertu symbolique » qui efface toute distance entre eux et nous. Cette image attendrissante rend faussement abordable un milieu, celui des « ultra-riches » qui ne l’est pas (et ne le sera jamais ?) par la plupart des terriens.

Autrement dit, ce petit jeu du seau d’eau affirme l’idée d’une société démocratique et uniforme, sans ordres ni catégories sociales fermées. Un Shylock contemporain dirait certainement  « Un milliardaire de la Silicon Valley n’a-t-il pas froid quand on lui verse un tête un seau d’eau glacée ? Un prince monégasque n’a t-il pas un petit bide ? Et si on les mouille, n’ont-ils pas l’air d’un misérable petit chiot sorti de l’eau ? S’ils sont semblables à nous en tout cela, ils nous ressembleront pour le reste aussi ».

photo : BOISIERE/SIPA.00691750_000005

La Poste et le postérieur

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S’il y a bien un service public qu’on a du mal à imaginer précurseur, c’est La Poste. Le temps d’attente devant les guichets à moitié fermés faisant foi de la capacité de réaction quasi-bovine de l’administration du courrier, il semble difficile au quidam empêtré dans la queue d’imaginer l’inverse. Mais nous sommes mauvaise langue et La Poste le prouve. Car, sans en avoir l’air, l’institution ne s’occupe pas seulement de distribuer le courrier ou de faciliter vos démarches de « téléphonie mobile », elle est une lanceuse de mode.

La grande dame au chapeau jaune et bleu se sent investie d’une mission sociale auprès de la population. Certes, elle ne distribue pas de soupe, ni de pain, mais elle édite des timbres à l’image de ce que doit être notre société. Il n’y a pas si longtemps, notre Marianne nationale a pris, à cet égard, les traits d’Inna Shevchenko, chantre du mouvement féministe trash. Certains se sont étonnés de ce choix osé. Mais nous ne pouvons que remercier La Poste et son ministère qui s’occupe de notre éducation.

Cette fois-ci, c’est en Finlande que la poste nationale Itella Posti a pris le taureau populaire par les cornes. Alors qu’elle présentait sa nouvelle collection, sous les yeux ravis de spectateurs qui se plaisaient à reconnaître vulgairement les couleurs de l’an passé, celle d’un paysage en automne ou d’un cerf apeuré en hiver, vînt le tour de la ligne homosexuelle porno-chic. La Poste finlandaise est heureuse de saluer avec vous « un homoérotisme confiant et fier »  annonce-t-elle sur son site. Pour les vieux schnocks qui n’auraient pas compris, ces timbres en l’honneur du grand artiste Tom of Finland, prônent la « fierté d’être soi-même », une valeur fondamentale de nos sociétés démocratiques.

tom de finlande

Bien sûr, il n’est pas question de remettre en cause le grand art de Tom of Finland, passé « maître du coup de crayon » des bûcherons, des policiers à moto, des marins ou des motards en cuir. Chef de file dans les années 60-70 d’un nouveau genre pop-gay, son œuvre lui a valu d’être reconnu internationalement mais surtout particulièrement par Marc Cohen, rédacteur en chef de Causeur. Imaginez-donc !

D’ailleurs, si vous n’appréciez pas ces entre-jambes musclés, ces poses masculines lascives, et ces uniformes détournés sur vos enveloppes tamponnées, c’est que vous êtes timbré !

NDRECCDB (Note du rédacteur en chef chargé des brèves) : Je m’empresse de confirmer l’info : à la fin du siècle dernier, j’ai même fait un Paris-Helsinki express pour une rétrospective ToF et un concert des Leningrad Cowboys (j’en ai aussi profité pour aller voir la maison du Père Noël à Rovaniemi). Les dessins de Tom of Finland sont extraordinairement salaces, donc vivants, donc subversifs. Tout comme les œuvres de jeunesse de Gilbert & George, les Village People ou le Palace de Fabrice Emaer. Ils nous renvoient à des temps révolus et bénis où les gays étaient gais. Marc Cohen

tom homo porno

Barack Obama veut mettre l’Etat islamique K.O.

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obama etat islamique irak

En quelques jours, Barack Obama aura fait taire ceux qui ne cessaient de pointer sa faiblesse , ses hésitations et son refus du leadership. Parce qu’on veut des mesures “en temps réel”, dans le tempo de l’info, on raille celui qui prend le temps de définir une stratégie.  À peine cette décision prise, voici qu’une nouvelle crainte surgit dans la presse: Obama, ce dangereux va-t-en guerre, ce nouveau croisé de l’Amérique, ne va-t-il pas s’enliser dans les marais du croissant fertile, et rejoindre le spectre de George W. Bush?

Déjà, les premières frappes américaines ont permis depuis le 8 août à l’Etat irakien de repousser les djihadistes dans leurs retranchements. Avec un minimum d’engagement américain sur le terrain, l’Etat islamique s’est replié aux marges du Kurdistan et son offensive sur Bagdad a été stoppée net. Obama s’est décidé mercredi à frapper aussi le sanctuaire syrien de l’E.I, ce qui devrait faire l’affaire d’Assad.

On peut toujours se poser la question de l’enlisement. Mais une chose est sûre, Obama part bien mieux que son prédécesseur. En stratège averti, il sait qu’il n’y a pas de solution militaire sans solution politique préalable. Il a donc pris le temps de régler de l’intérieur la crise politique avant d’engager son aviation. Il n’a pas hésité à s’appuyer sur l’Iran pour isoler Nouri Al-Maliki et faire émerger un Premier ministre chiite plus acceptable pour les tribus sunnites. C’est à la demande du gouvernement irakien que la coalition intervient et les troupes au sol ne seront pas américaines.

Obama a ensuite réussi le tour de force d’avoir mis tous les Etats de la région d’accord sur la menace de l’Etat islamique: l’Iran, les Kurdes, la Syrie d’Assad, la Russie ne peuvent vraiment s’opposer à ce qu’ils réclament depuis des mois. Les pays du golfe ont fini par comprendre la menace que représente, pour le chérif de La Mecque, un nouveau calife aussi sanguinaire. Personne ne voulait s’occuper de l’Irak, miroir des divisions du Moyen-Orient. Et finalement tout le monde est d’accord pour que l’Amérique vienne siffler la fin de la partie. L’Egypte, de retour en grâce à la faveur de la médiation israélo-palestinienne, et la Turquie au traditionnel double jeu se sont aussi alignés. Même la timide Europe à 28 est unie au côté de l’Amérique.

Le contraste avec 2003 est on ne plus saisissant. Bush Jr avait coupé la “communauté internationale” en deux, le conseil de sécurité de l’ONU, si feutré d’habitude, était devenu un hémicycle turbulent. Le projet politique irakien était simple (virer Saddam Hussein) mais il avait été conçu de l’extérieur, sans tenir compte des réalités irakiennes. Et les voisins n’étaient pas très chauds. Syrie et Iran avaient été diabolisés, placés d’office sur l’axe du mal. Même la fidèle Turquie s’était sentie outragée.

Unité sur le front irakien qui n’eût pas été possible si Obama et Kerry n’avaient pas décidé de calmer le jeu en Ukraine. Les Etats-Unis, pour avoir les coudées franches en Irak, préfèrent cantonner leur riposte anti-russe à l’économie (au pire c’est l’Europe qui trinque). Entre l’Ukraine et l’Irak, Obama a fixé ses priorités: impensable de laisser l’Irak aux djihadistes, ce serait une humiliation pour l’Amérique. Il fallait donc jouer la détente à Kiev.

Un tel choix stratégique n’est pas sans rappeler la politique d’endiguement mis en œuvre par Harry Truman au début de la guerre froide. Politique inspirée par Nicolas Spykman et Georges Kennan; contenir la Russie et la Chine sur le continent eurasiatique et se concentrer sur le rimland, cette bande de terre qui ceinture l’île mondiale (Europe, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est). L’Amérique préfère affronter la Russie sur son terrain de jeu favori: l’économie. Sur le terrain militaire, la diplomatie et la guerre par procuration sont préférables.
Rien n’est jamais acquis au Moyen-Orient, et la réconciliation entre les sunnites et les chiites sur le dos d’Al-Baghdadi n’est sans doute qu’une trêve. Tout comme l’accalmie autour de Donetsk. Mais il faut mettre ces résultats au crédit de Barack Obama. Lequel s’inscrit dans la lignée des présidents les plus réalistes des Etats-Unis: Georges Washington, Theodore Roosevelt, Harry Truman et Richard Nixon.
*Photo : Jeff Malet/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31310155_000002. 

Misère de l’occidentalisme

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poutine mistral europe

Cette nation qui a donné Pouchkine et Guerre et Paix, Nijinsky et le Lac des Cygnes, qui a l’une des plus riches traditions picturales au monde, qui a classé les éléments de la nature, qui fut la première à envoyer un homme dans l’espace (et la dernière à ce jour), qui a produit des pelletées de génies du cinéma, de la poésie, de l’architecture, de la théologie, des sciences, qui a vaincu Napoléon et Hitler, qui édite les meilleurs manuels — et de loin — de physique, de mathématiques et de chimie, qui a su trouver un modus vivendi séculaire et pacifique, sur fond de respect et de compréhension mutuelle, avec ses Tatars et ses indénombrables musulmans, khazars, bouddhistes, Tchouktches, Bouriates et Toungouzes, qui a bâti la plus longue voie de chemin de fer au monde et l’utilise encore (à la différence des USA où les rails légendaires finissent en rouille), qui a minutieusement exploré et cartographié les terres, usages, ethnies et langues de l’espace eurasien, qui construit des avions de combat redoutables et des sous-marins géants, qui a reconstitué une classe moyenne en moins de quinze ans après la tiers-mondisation gorbatcho-eltsinienne, cette immense nation, donc, qui gouverne le sixième des terres émergées, est soudain traitée, du jour au lendemain, comme un ramassis de brutes qu’il s’agit de débarrasser de leur dictateur caricatural et sanglant avant de les éduquer à servir la «vraie» civilisation!

L’Occident ressort la même guignolerie haineuse à chaque crise, depuis Ivan le Terrible à « Putler »-Poutine, en passant par le tsar Paul, la guerre de Crimée, le pauvre et tragique Nicolas II, et même l’URSS où tout succès était dit «soviétique» et tout échec dénigré comme «russe».

Des nations serviles qui accordent aux Américains un crédit illimité de forfaiture et de brigandage «parce-qu’ils-nous-ont-libérés-en-45» n’ont pas un mot, pas une pensée de gratitude pour la nation qui a le plus contribué à vaincre l’hydre national-socialiste… et qui en a payé le prix le plus lourd. Ses élus sont traités en importuns, son président caricaturé avec une haine obsessionnelle, la liberté de mouvement et de commerce de ses citoyens, savants, universitaires et hommes d’affaires est suspendue au bon vouloir d’obscures commissions européennes dont les peuples qu’elles prétendent représenter ne connaissent pas le nom d’un seul membre, ni pourquoi il y siège plutôt qu’un autre larbin des multinationales.
Mais tout ceci n’est encore rien. C’est dans l’ordre des choses. L’Occident et la Russie ne font que jouer les prolongations, à l’infini, du conflit Rome-Byzance en l’étendant aux continents voisins voire à l’espace interplanétaire. La vraie guerre des civilisations, la seule, est là. Barbare comme le sac de Constantinople, apocalyptique comme sa chute, ancienne et sournoise comme les schismes théologiques masquant de perfides prises de pouvoir. Tapie dans les replis du temps, mais prête à bondir et à mordre comme un piège à loups. C’est le seul piège, du reste, que l’empire occidental n’ait pas posé tout seul et qu’il ne puisse donc désamorcer. (Etant entendu que la menace islamique n’est que le produit des manoeuvres coloniales anglo-saxonnes, de la cupidité pétrolière et de l’action de services d’Etat occupés à cultiver des épouvantails pour effrayer leurs propres sujets, puis à les abattre pour les convaincre de leur propre puissance et de leur nécessité.)

La menace russe, elle, est d’une autre nature. Voici une civilisation quasi-jumelle, ancrée sur ses terres, consciente d’elle-même et totalement ouverte aux trois océans, à l’Arctique comme à l’Himalaya, aux forêts de Finlande comme aux steppes de Mongolie. Voici des souverains qui — depuis la bataille de Kazan remportée par ce même Ivan qui nous sert de Père Fouettard — portent le titre de Khans tatars en même temps que d’Empereurs chrétiens siégeant dans l’ultime Rome, la troisième, Moscou, qui fleurit au moment où Byzance gémissait sous l’Ottoman et le pape sous la verge de ses mignons. Voici une terre aux horizons infinis, mais dont les contours sont gravés dans l’histoire du monde, inviolables bien que diffus. Voici des gens, enfin, et surtout, aussi divers qu’on peut l’imaginer, mêlant au sein d’un même peuple le poil blond des Vikings aux yeux obliques et aux peaux tannées de l’Asie. Ils n’ont pas attendu le coup de départ du métissage obligé, les Russes, ils l’ont dans leur sang, si bien assimilé qu’ils n’y pensent plus. Les obsédés de la race au crâne rasé qu’on exhibe sur les chaînes anglo-saxonnes ont la même fonction que les coucous suisses: des articles pour touristes.

Cela ressemble tellement à l’Europe. Et c’en est tellement loin! Tellement loin que les infatigables arpenteurs des mers — gênois, anglais, néerlandais, espagnols —, qui connaissent l’odeur de la fève de tonka et la variété des bois de Sumatra, ne savent rien de la composition d’un borchtch. Ni même de la manière dont on prononce le nom de cette soupe. Ce n’est pas qu’ils ne pourraient pas l’apprendre. C’est qu’ils n’en ont pas envie. Pas plus qu’ils ne veulent connaître, vraiment, l’esprit, les coutumes et la mentalité des immigrants exotiques qu’ils accueillent désormais par millions et qu’ils laissent  s’agglutiner en ghettos parce qu’ils ne savent comment leur parler.

J’ai dû, moi, petit Serbe, apprendre deux langues et deux alphabets pour entamer ma vie d’immigré. J’en ai appris d’autres pour mieux connaître le monde où je vis. Je m’étonne sincèrement de voir que mes compatriotes suisses ne savent pas, pour la plupart, les deux autres grandes langues de leur pays. Comment connaître autrui si vous ne savez rien de la langue qu’il parle? C’est le minimum de la courtoisie. Et cette courtoisie, désormais, se réduit de plus en plus à des rudiments d’anglais d’aéroport.

De même font les Russes, dont l’éducation intègre la culture ouest-européenne en sus de la leur propre. Où voit-on la réciproque, à l’ouest du Dniepr? Depuis Pierre le Grand, ils se considéraient européens à part entière. Les artistes de la Renaissance et les penseurs des Lumières sont les leurs. Leontiev, le père Serge Boulgakov, Répine, Bounine, Prokofiev et Chestov sont-ils pour autant les nôtres? Non, bien entendu. Parler français fut deux siècles durant la règle dans les bonnes maisons — et le reste encore parfois. Ils se sont intensément crus européens, mais l’Europe s’est acharnée à leur dissiper cette illusion. Quand les jeunes Russes vous chantent Brassens par coeur, vous leur répondez en évoquant «Tolstoïevsky». L’Europe de Lisbonne à Vladivostok n’aura été réelle qu’à l’Est. À l’Ouest, elle ne fut jamais que la projection livresque de quelques visionnaires.

L’Europe de Lisbonne à Vladivostok! Imagine-t-on la puissance, la continuité, le rayonnement, les ressources d’un tel ensemble? Non. On préfère «definitely» se mirer dans l’Atlantique. Un monde vieillissant et ses propres «outlaws» mal dégrossis s’étreignant désespérément par-dessus la mer vide et refusant de voir dans le monde extérieur autre chose qu’un miroir ou un butin. Leur derniers échanges chaleureux avec la Russie remontent à Gorbatchev. Normal: le cocu zélé avait entrepris de démonter son empire sans autre contrepartie qu’une paire de santiags au ranch de Reagan. Vingt ans plus tard, les soudards de l’OTAN occupaient toutes les terres, de Vienne à Lviv, qu’ils avaient juré de ne jamais toucher! Au plus fort de la Gorbymania, Alexandre Zinoviev lançait son axiome que tous les Russes devraient apprendre au berceau: «Ils n’aimeront le tsar que tant qu’il détruira la Russie!»

«Ah, vous les Slaves!» — ouïs-je souvent dire — «Quel don pour les langues!» Je me suis longtemps rengorgé, prenant le compliment pour argent comptant. Puis, ayant voyagé, j’ai fini par comprendre. Ce n’est pas «nous les Slaves» qui avons de l’aisance pour les langues: c’est vous, les «Européens» qui n’en avez pas. Qui n’en avez pas besoin, estimant depuis des siècles que votre package linguistique (anglais, français, allemand, espagnol) gouverne le monde. Pourquoi s’escrimer à parler bantou? Votre langue, étendard de votre civilisation, vous suffit amplement, puisqu’au-delà de votre civilisation, c’est le limes (comme au temps de César), et qu’au-delà du limes, mon Dieu… Ce sont les terres des Scythes, des Sarmates, des Marcheurs Blancs, bref de la barbarie. Voire, carrément, le bord du monde où les navires dévalent dans l’abîme infini.

Voilà pourquoi le russe, pour vous, c’est du chinois. Et le chinois de l’arabe, et l’arabe de l’ennemi. Vous n’avez plus même, dans votre nombrilisme, les outils cognitifs pour saisir ce que les autres — qui soudain commencent à compter — pensent et disent, réellement, de vous. Ah! Frémiriez-vous, si vous pigiez l’arabe des prédicateurs de banlieue! Ah! Railleriez-vous si vous entraviez des miettes de ce que les serveurs chinois du XIIIe dégoisent sur vous. Ah! Ririez-vous s’il vous était donné de saisir la finesse de l’humour noir des Russes, plutôt que de vous persuader à chacun de leurs haussements de sourcil que leurs chenilles sont au bord de votre gazon.

Mais vous ne riez pas. Vous ne riez plus jamais. Même vos vaudevilles présidentiels sont désormais commentés avec des mines de fesse-mathieu. Vous êtes graves comme des chats qui caquent dans votre quiétude de couvre-feu, alors qu’eux, là-bas, rient, pleurent et festoient dans leurs appartements miniatures, leur métro somptueux, sur leur banquise, dans leurs isbas et jusque sous les pluies d’obus.

Tout ceci n’est rien, disais-je, parlant du malentendu historique qui nous oppose. La partie grave, elle arrive maintenant. Vous ne leur en voulez pas pour trois bouts d’Ukraine dont vous ignoriez jusqu’à l’existence. Vous leur en voulez d’être ce qu’ils sont, et de ne pas en démordre! Vous leur en voulez de leur respect de la tradition, de la famille, des icônes et de l’héroïsme — bref, de toutes les valeurs qu’on vous a dressés à vomir. Vous leur en voulez de ne pas organiser pour l’amour de l’Autre la haine du Soi. Vous les enviez d’avoir résolu le dilemme qui vous mine et qui vous transforme en hypocrites congénitaux: Jusqu’à quand défendrons-nous des couleurs qui ne sont pas les nôtres?

Vous leur en voulez de tout ce que vous avez manqué d’être!

Ce qui impressionne le plus, c’est la quantité d’ignorance et de bêtise qu’il vous faut déployer désormais pour entretenir votre guignolerie du «ramassis de brutes qu’il s’agit de débarrasser de leur dictateur caricatural et sanglant avant de les éduquer à servir la «vraie» civilisation». Car tout la dément: et les excellentes relations de la Russie avec les nations qui comptent et se tiennent debout (BRICS), et le dynamisme réel de ce peuple, et l’habileté de ses stratèges, et la culture générale du premier Russe venu, par opposition à l’inculture spécialisée du «chercheur» universitaire parisien qui prétend nous expliquer son obscurantisme et son arriération. C’est que ce ramassis de brutescroit encore à l’instruction et au savoir quand l’école européenne produit de l’ignorance socialisée; croit encore en ses institutions quand celles de l’UE prêtent à rire; croit encore en son destin quand les vieilles nations d’Europe confient le leur au cours de la Bourse et aux banquiers de Wall Street.

Du coup, la propagande a tout envahi, jusqu’à l’air qu’on respire. Le gouvernement d’Obama prend des sanctions contre le régime de Poutine: tout est dit! D’un côté, Guantanamo, les assassinats par drones aux quatre coins du monde, la suspension des droits élémentaires et le permis de tuer sans procès ses propres citoyens — et, surtout, vingt-cinq ans de guerres coloniales calamiteuses, sales et ratées qui ont fait du Moyen-Orient, de la Bosnie à Kandahar, un enfer sur terre. De l’autre, une puissance qui essaie pas à pas de faire le ménage à ses propres frontières, celles justement dont on s’était engagé à ne jamais s’approcher. Votre gouvernement contre leur régime

Savez-vous de quoi vous vous privez en vous coupant ainsi, deux fois par siècle, de la Russie?

Du refuge ultime des vos dissidents, en premier lieu du témoin capital Snowden. Des sources d’une part considérable de votre science, de votre art, de votre musique, et même, ces jours-ci, du dernier transporteur capable d’emmener vos gens dans l’espace. Mais qu’importe, puisque vous avez soumis votre science, votre art, votre musique et votre quête spatiale à la loi suicidaire du rendement et de la spéculation. Et qu’être traqués et épiés à chaque pas, comme Snowden vous l’a prouvé, ne vous dérange au fond pas plus que ça. À quoi bon implanter une puce GPS à des chiens déjà solidement tenus en laisse? Quant à la dissidence… Elle n’est bonne que pour saper la Russie. Tout est bon pour saper la Russie. Y compris les nazis enragés de Kiev que vous soutenez sans gêne et n’hésitez pas à houspiller contre leurs propres concitoyens. Quelle que soit l’issue, cela fera toujours quelques milliers de Slaves en moins…

Que vous a-t-il donc fait, ce pays, pour que vous en arriviez à pousser contre lui les forces les plus sanguinaires enfantées par la malice humaine: les nazis et les djihadistes? Comment pouvez-vous vouloir contourner un peuple étendu sur onze fuseaux horaires? Destituer de l’extérieur un chef d’Etat plus populaire que tous vos polichinelles réunis? Etes-vous déments? Ou la Terre est-elle trop petite, à vos yeux, pour que l’«Occident» puisse y cohabiter avec un Etat russe?

C’est peut-être cela, tout compte fait. La Russie est l’avant-poste, aujourd’hui, d’un monde nouveau, de la première décolonisation véritable. Celle des idées, des échanges, des monnaies, des mentalités. À moins que vous, atlantistes et eurocrates, ne parveniez à entraîner la nappe dans votre chute en provoquant une guerre atomique, le banquet de demain sera multipolaire. Vous n’y aurez que la place qui vous revient. Ce sera une première dans votre histoire: mieux vaut vous y préparer.

*Photo: SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00691866_000002

 

Une rentrée sans marques

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lycée jésuite marseille

Depuis juin dernier, les vêtements de marque sont bannis de l’école Provence de Marseille. Et si dans cet établissement privé jésuite, les polos et des chemises de grandes marques sont tolérés, le nouveau règlement intérieur encadre très strictement ces articles vestimentaires, limitant les dimensions du logo à 3cm2. Pour Pascal Sevez, directeur de l’établissement, la mode vestimentaire exacerbe les tensions sociales entre les parents, les élèves et le corps enseignant.

Cette situation est d’autant plus délicate pour Provence de Marseille, un  établissement jésuite qui applique le système de la péréquation : les parents payent en fonction de leur revenu. Ainsi, à Provence, une famille sur huit dépend de la caisse des bourses, certains parents ne payant ainsi que 50 euros par an pour la scolarité de leur enfant. Cela donne des résultats scolaires remarquables : en 2013, Provence affichait 100% de réussite au bac,  toutes sections confondues. Dans ces conditions, on ne peut pas admettre « que les parents déboursent une somme conséquente pour que leurs enfants soient intégrés du point de vue vestimentaire. Ca n’a pas de sens ! », s’exclame le directeur.

Or, l’engouement pour les vêtements de marques commence de plus en plus tôt. Le directeur raconte l’histoire de ce père en colère qui s’est présenté à l’école pour se plaindre après que son fils, élève au primaire, a égaré pendant la récréation un blouson d’une valeur de 800 euros.  « Si je peux comprendre la colère du père de cet enfant, je ne peux pas accepter cette logique », ajoute t-il.  Les parents sont soumis à une forte pression sociale et économique, et il doit les aider à faire face aux demandes (caprices ?) de leurs ados, explique Pascal Sevez.

C’est au collège que la situation devient vraiment inquiétante. Selon le directeur de l’établissement, ce moment particulier du début de l’adolescence rend le collège comme étant un véritable « lieu de violence ».  Au quotidien, il est d’abord un lieu de fortes tensions sociales qui se manifestent entre autre par la volonté de certains collégiens – fils et filles des familles fortunées – de se démarquer  des « payots » et des « populaires », comme ils appellent leurs camarades issus de milieux moins favorisés. Plus tard, affirme Pascal Sevez, au lycée, les tensions baissent et « les élèves sont plus heureux qu’au collège ».

Il fallait donc repenser le problème du collège. Pour Pascal Sevez, toute solution crédible devait avant tout apporter une réponse à la question des réseaux sociaux à travers lesquels « quelques chose qui a été dit ou fait dans la cour de récréation prend tout à coup une grande ampleur ». Ensuite, on peut s’attaquer au problème de la « pression vestimentaire ». La direction et l’équipe pédagogique de l’école ont donc décidé de mettre en place un système sécurisé ou les groupes sociaux et cercles d’amis seront plus encadrés et en même temps neutraliser une des sources de tension en réduisant la concurrence de la mode par un  nouveau « dress code ».

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas instituer d’uniforme ? Pour le directeur, une telle mesure « stigmatiserait » les étudiants de Provence qui seraient les seuls à Marseille à se plier à ce genre de discipline vestimentaire. Et puis cela ne correspond pas à la tradition de cet établissement : les jésuites n’ont jamais eu d’uniforme en tant que tel. Pas question non plus d’opter pour la blouse qui représente une « fausse solution » : à quoi bon cacher les logos des marques ?

Pour l’heure, la règle semble être bien acceptée à la fois par les parents et les élèves. Une discussion « retour d’expérience » est tout de même prévue, avec les surveillants notamment, afin d’ajuster si nécessaire le règlement. On ne sait pas encore si le nouveau code vestimentaire apportera l’apaisement espéré, mais on peut  déjà être sûr  que les résultats de cette expérimentation n’intéresseront pas uniquement les premiers concernés.

photo : WITT/SIPA.00624183_000005

Non à l’Europe allemande!

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« Pas besoin de sabres, les gourdins suffiront pour ces chiens de Français. »  En cet automne 1806, Frédéric-Guillaume III de Prusse n’a aucun doute. Allié à la Russie, la Suède, la Saxe et au Royaume-Uni, il ne peut envisager que ces royaumes ne puissent faire rendre gorge à l’usurpateur corse, qu’il défie. Mais celui-ci, « provoqué par une audace qui demande vengeance » pénètre en Prusse. Le 14 octobre à Iéna, il anéantit l’armée prussienne. Cette Prusse dont on disait que ce n’était pas un État qui avait une armée, mais une armée qui avait un État, est à genoux. Des penseurs tels que Fichte, Hegel et Clausewitz comprennent que c’est la fin d’un monde. Un nationalisme allemand réformateur et francophobe va émerger de cette défaite, pour aboutir d’abord à la victoire de Leipzig le 16 octobre 1813, « la bataille des nations », qui ne voit plus les souverains s’affronter, mais les peuples. Les Européens ont compris la leçon de la révolution française. Napoléon, à bout de souffle, ne se remettra jamais de cette défaite,  contraint à l’abdication l’année suivante. Il y aura plus tard une autre défaite française en 1871 dans une guerre voulue par Bismarck même si elle fut déclenchée par un empereur faible et malade influencé par sa femme. Le 18 janvier 1871, le chancelier de fer fait proclamer le Reich État-nation territorial dans la galerie des glaces de Versailles. Iéna est vengé. Une position géographique en Europe centrale et le complexe d’une unification tardive par rapport à la France et l’Angleterre nourriront la volonté de puissance allemande.

Des débats sans fin ont eu lieu sur les responsabilités dans le déclenchement de la Première guerre mondiale. S’il est difficile de contester que la France n’a pas fait grand-chose pour l’éviter, l’Allemagne en fut l’initiatrice. Il suffit pour cela de se reporter aux buts de guerre formulés par le monde économique germanique soutenu par l’armée. On connaît la suite : l’erreur stratégique de Clémenceau et de Foch refusant d’envahir l’Allemagne et le traité de Versailles humiliant une nation qui n’avait pas le sentiment d’avoir perdu la guerre. Le nazisme qui bénéficia après l’arrivée au pouvoir d’Hitler d’un soutien populaire massif, jusqu’à la fin parce qu’il reprenait à son compte tous les délires de l’impérialisme et du nationalisme allemand. Les Américains qui ne voulaient pas d’une grande puissance allemande impérialiste au cœur de l’Europe l’avaient si bien compris que le secrétaire d’État Morgenthau avait été chargé en 1942 par Roosevelt  d’élaborer un plan pour l’Allemagne d’après-guerre qui prévoyait tout simplement une désindustrialisation totale et un retour à la vie agricole et pastorale… L’Allemagne y échappa pour cause de guerre froide. Les États-Unis avaient besoin d’un allié sûr dans cette partie du monde.

La chute du mur de Berlin rebattit les cartes, Helmut Kohl prenant tout le monde de vitesse en enclenchant la réunification. La dynamique eut raison des réticences de Margaret Thatcher et de François Mitterrand. Celui-ci connaissait l’Histoire et les qualités de ce pays et de ce peuple. Il voulait protéger l’Europe d’une trop grande puissance allemande. Il pensa l’arrimer en proposant la monnaie unique, ce que l’Allemagne ne pouvait pas refuser. Elle ne refusa pas, mais imposa des conditions qui firent que cette monnaie unique n’était pas autre chose qu’un Mark rebaptisé. On connaît la suite de l’histoire, l’énorme effort du coût de la réunification allemande, les réformes de Schroeder, l’élargissement de l’UE, les calamiteux traités de Nice et de Lisbonne, la crise de 2008 et ses conséquences. L’Allemagne est aujourd’hui la puissance qui gouverne l’Europe. Et qui ne se cache même plus. Rappels à l’ordre humiliants à la France « mauvais élève ». Bras d’honneur aux Anglais avec la nomination de Juncker. Pantalonnade pour la nomination de l’ectoplasme Moscovici, commissaire à l’économie de  l’UE. Nos amis allemands sont vite contrariés si on ne leur obéit pas.

Et maintenant, l’activisme sans vergogne d’Angela Merkel dans la crise ukrainienne. Pour l’instant, il vaut mieux d’ailleurs, compte tenu de l’amateurisme américain, de la vacuité de la politique étrangère française, et de l’absence d’une diplomatie européenne. Alors, faut-il se poser la question, l’Allemagne a-t-elle acquis par l’économie ce qu’elle n’avait pu obtenir par les armes ?

Regardons une carte. On y voit l’Allemagne placée au centre de l’Europe entourée d’États faibles à l’ouest. À commencer par la France, qui fut pourtant longtemps le seul contrepoids à la puissance allemande et le seul facteur capable de l’empêcher de céder à ses penchants. Les pays du Sud sont à la dérive sur le plan économique. Affligés d’un chômage de masse en particulier dans la jeunesse. Ce qui permet de récupérer une main-d’œuvre hautement qualifiée qui est contrainte d’aller tenter sa chance au cœur de l’empire. À l’est, des pays encore pauvres mais à la population bénéficiant d’un haut niveau d’éducation, réussite du système d’avant. L’Allemagne aurait une démographie trop faible ? Et alors ? C’est désormais un pays de rentiers, qui profite de la jeunesse des autres. Et qui n’a pas d’effort militaire à faire pour garantir sa prospérité. Les Américains s’en occupent. Les indicateurs économiques de cette zone contrôlée par l’Allemagne en font une véritable puissance.

Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas de reprocher aux Allemands de défendre leurs intérêts. De souhaiter être prospères et influents sur le plan politique. Surtout quand ce sont les autres, et en particulier la France, qui se sont laissé installer dans cette situation seconde. Le problème c’est qu’avec eux, on a déjà donné. Et que l’actualité récente peut amener à s’interroger.

Tout d’abord, est-ce que les peuples des pays qui souffrent vont accepter longtemps de travailler pour le roi de Prusse ? Est-ce que la crise sociale n’est pas grosse de danger ? Cette Europe allemande dont ne veulent pas les peuples est-elle si solide ?

La crise ukrainienne ensuite. Avoir voulu profiter d’un mouvement populaire contre la corruption, l’avoir dévoyé, avoir fomenté un putsch avec des forces parfaitement suspectes, s’être livré à des provocations vis-à-vis d’une puissance convalescente et particulièrement nerveuse dès lors qu’il s’agit de sa sécurité est quand même étrange. En semblant oublier que la Russie, certes puissance économique de second ordre de 145 millions d’habitants (moins que le Japon),  possède quand même un arsenal nucléaire. Qui a manipulé qui ? Qu’est-ce que les Américains ont été faire dans cette galère en prenant le risque d’une escalade alors même qu’ils sont confrontés dans le Pacifique, en Amérique latine au Moyen-Orient, a d’autres soucis. L’OTAN ? Et quel rôle a joué l’Allemagne ? Car Berlin a été actif, et l’est toujours. La France ne fait rien, si ce n’est dans la surenchère symbolique et le relais d’une propagande déshonorante. Il est quand même inquiétant, que cette crise déclenchée par la reconnaissance du putsch par l’UE, se déroule sur ce que Timothy Snyder a appelé « les terres de sang » dans son livre publié il y a deux ans. Des terres où se sont déroulés les grands massacres entre 1930 et 1945. Des terres où, depuis toujours, Allemands et Russes se sont affrontés. D’ailleurs, peut-être vont-ils finir par faire comme ils savent, se partager l’Ukraine. Aujourd’hui, ce serait probablement la moins mauvaise solution.

Il y a enfin la question des États-Unis. Comme le dit Gil Mihaely l’organisation du monde n’est pas une démocratie égalitaire. C’est un système médiéval. Nous appartenons à une zone dont  le suzerain est l’Amérique. Cette remontée en puissance de l’Allemagne, que Washington refuse depuis un siècle, ne peut la satisfaire. République impériale en déclin, ses intérêts rentrent déjà en contradiction avec ceux de l’Allemagne. Je préférerais que mon pays n’ait  pas à faire allégeance à un suzerain, mais s’il me fallait quand même choisir, je préférerais l’Amérique à l’Allemagne.

En 1944, de Gaulle fit un voyage en Union soviétique. Il fut conduit sur le théâtre de la bataille de Stalingrad. Devant ses interlocuteurs il eut cette réflexion à voix haute : « Quel grand peuple ! ». Molotov pensant qu’il parlait des soviétiques se rengorgea. De Gaulle reprit : « Non non, les Allemands, d’être arrivés jusque-là ».

Quel peuple en effet.

*Image : wikicommons.

Lycée Gerson : Circulez, il n’y a rien à voir

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On avait suivi avec effarement, au mois d’avril dernier, l’histoire du lycée Gerson soupçonné d’intégrisme, puis d’Opus déisme, après l’intervention de l’association Alliance Vita dans une classe de terminale. Une hystérie collective attisée, entre autres, par Madame le maire de Paris, qui aboutit à un déballage d’arguments ubuesques mettant en cause la pratique du catéchisme dans cet établissement catholique ou encore, contre toute logique, le prix de la cantine…

Devant les proportions délirantes de l’affaire, le ministère de l’Education nationale avait diligenté une enquête afin de déterminer si « le lycée portait ou non atteinte à la liberté de conscience des élèves ». En tant qu’établissement privé sous contrat d’association avec l’Etat, Gerson touche des subsides publics sous plusieurs formes : d’une part, l’Etat prend en charge la rémunération de ses enseignants, d’autre part les collectivités territoriales sont tenues de participer à ses dépenses de fonctionnement dans les mêmes conditions que celles appliquées  aux établissements publics. Enfin les collectivités peuvent participer au financement des dépenses d’investissement, dans la limite de 10 % de ces dépenses et sous certaines conditions.

Vérifier si Gerson est bien en conformité avec le contrat qui le lie à l’Etat et ainsi, fondé à percevoir ces différentes subventions, est une démarche qui ne peut souffrir aucune critique -un peu comme vérifier si les membres du gouvernement sont d’honnêtes gens !-

Or, sans attendre le résultat de l’enquête, sur proposition d’une élue du front de gauche, le conseil régional d’Île-de-France a décidé, dès le mois de juin et de façon discrétionnaire, de ne pas honorer la subvention du troisième trimestre 2014 allouée au lycée.

Mais voici que les conclusions de l’enquête menée par la rue de Grenelle, que l’on ne soupçonne pas  d’être suppôt de l’Eglise, révèlent qu’ « aucune atteinte à la liberté de conscience des élèves ne peut être constatée au lycée Gerson, pas plus que dans le reste de l’établissement». En conséquence, dans un courrier du 20 août, le cabinet de Benoît Hamon demande à Henriette Zoughebi, vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, de rétablir le versement de la subvention à Gerson.

Circulez, il n’y a plus rien à voir…

Pas si sûr ! Cet épilogue n’est pas du goût de tout le monde, comme en témoigne un article de Libération du 4 septembre subtilement intitulé : « Gerson, le lycée catholique ultra devenu intouchable ». Ce papier au vitriol dénonce la mollesse du Ministère de l’Education Nationale vis-à-vis de ce lycée « ultra ». On y déplore notamment que les responsables du lycée se soient immédiatement positionnés comme victimes de la cathophobie ambiante après les accusations d’intégrisme, s’attirant ainsi la sympathie et la solidarité des parents. L’article sous-entend qui si la polémique n’avait pas enflé ainsi, les « vrais » problèmes de dérives auraient été soulevés…

À qui la faute ?

Brauman-Finkielkraut : La discorde

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Retrouvez la première partie du débat entre Rony Brauman et Alain Finkielkraut ici.

 

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Gil Mihaely et Elisabeth Lévy.

Elisabeth Levy. C’est peut-être irrationnel, mais, maintenant, les gens vivant dans les kibboutz proches de la frontière avec Gaza ont très peur et s’imaginent que des hommes du Hamas peuvent débarquer à n’importe quel moment dans leur cuisine ! Cela ne contribue pas à apaiser le climat en Israël…

Rony Brauman. Je sais, mais enfin le climat est pourri des deux côtés ! Par ailleurs, il y a quelque chose de mystérieux dans cette histoire de tunnels. Tout d’abord, leur existence était connue depuis des années. Et par ailleurs, ils n’ont été employés que dans l’attaque des cinq soldats israéliens dans ce kibboutz qui était tout de même légèrement militarisé…

Alain Finkielkraut. Il le faut bien !

RB. Peut-être…, mais pourquoi les Égyptiens, qui ne sont pas des modèles de vertu démocratique et de retenue militaire, arrivent-ils à détruire un millier de tunnels du côté de Rafah sans tuer personne alors qu’il faut plus de 1 000 morts civils pour venir à bout de 40 tunnels du côté israélien ?[access capability= »lire_inedits »]

Gil Mihaely. Pas tant que ça, car les deux phénomènes n’ont de commun que le nom. La différence entre un tunnel de contrebande et un tunnel militaire est la même que celle qui existe entre une carabine à plomb et une mitrailleuse lourde. Les tunnels de contrebande entre Gaza et l’Égypte sont généralement moins profonds, moins solides et surtout impossibles à cacher par définition : l’activité qui est leur raison d’être fait qu’il y a d’incessants mouvements de personnes et de marchandises aux deux extrémités. Autrement dit, un simple travail de police suffit à les repérer, et il est ensuite relativement facile de les détruire. S’agissant des tunnels offensifs, ceux dont il est question entre Gaza et Israël, c’est une tout autre affaire. Profonds et solides, ils sont creusés dans le plus grand secret ; leurs entrées et leurs sorties sont soigneusement dissimulées et très rarement utilisées pour ne pas attirer l’attention. Enfin, à cause de leur grande valeur militaire, ces tunnels sont souvent minés et défendus avec détermination par les combattants du Hamas.      

EL. Par ailleurs, il ne faut certes pas tout mélanger, mais le Hamas et les Frères musulmans participent effectivement de la « djihadisation » de l’islam et de la politique…  

AF. Régis Debray vous répondrait, comme dans l’entretien qu’il a accordé au Monde quelques semaines avant l’appel du 4 août, que l’islamisme est « une réaction d’immunité identitaire ». Quand on subit la force, dit-il, on résiste en suscitant des contre-valeurs. Et les humiliés ont toujours plus de mémoire que les maîtres « parce qu’on se souvient plus des gifles qu’on a reçues que de celles qu’on a données ». Avec un raisonnement pareil, le discours progressiste occidental ne fournit pas au monde arabo-musulman l’explication dont il a besoin pour comprendre son marasme mais l’alibi qui ne peut que l’enfoncer davantage.

Sayyid Qutb, le grand théoricien de l’islamisme radical, est allé aux États-Unis en 1948, et il a été révolté par ce qu’il a vu : « Cette vue matérialiste, minable, desséchée de la vie ! Cette liberté bestiale qu’on nommait “la mixité” ! Ce marché d’esclaves nommé “émancipation de la femme”, ces ruses et anxiétés d’un système de mariages et de divorces si contraire à la vie naturelle ! » Rentré en Égypte, il a rejoint l’association des Frères musulmans pour faire la guerre à ce néo-paganisme. Qutb n’a pas été giflé par le colonialisme occidental mais par la liberté de la femme en Occident. N’est-ce pas justement cela – la relégation de l’autre sexe – qui rend l’islam fou ? N’est-ce pas là le problème crucial que ce monde devrait affronter au lieu de chercher, avec la complicité de nos intellectuels critiques, un coupable extérieur à sa violence et à sa frustration ?

En s’adonnant, comme tant d’intellectuels occidentaux, aux délices de ce qu’Octavio Paz appelait « le masochisme moralisateur », Régis Debray néglige la réflexion extraordinairement courageuse et lucide de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi sur la situation politique et existentielle du monde arabo-musulman : « Plutôt que d’annoncer à ses millions d’âmes, qu’ils vivent dans des pays soumis à des régimes totalitaires, religieux, obscurantistes, sans libertés, parqués jour et nuit dans des mosquées, où on leur apprend à haïr la liberté, les femmes, la vie, les autres, la chaîne qatarie Al-Jazira préfère crier haro sur Israël, sur l’ennemi sioniste, c’est à la fois un antalgique et un antidépresseur. [3. « Être solidaires des Palestiniens sans céder au réflexe tribal », Mohamed KacimiLe Monde26 juillet 2014.»]

RB. Je n’ai pas lu ce texte de Régis Debray, mais je suis dans l’ensemble d’accord avec ce que vous dites. En particulier en ce qui concerne la tentation de chercher toujours au-dehors la cause de son échec. Tout cela constitue une sorte de pathologie politique dont il faut prendre acte, même si elle ne nous éclaire que très partiellement sur le conflit dont nous parlons. Il faut également rappeler que, pour l’essentiel, le mouvement des Frères musulmans a toujours été à la fois piétiste et caritatif, et qu’il ne s’est politisé que très récemment. S’il a connu le développement que l’on sait en Galilée ou en Cisjordanie, c’est bien parce qu’il était financé et soutenu par des gens qui voulaient contrer les nationalistes, c’est-à-dire les mouvements politiques palestiniens… Sharon, comme on le sait, a été l’un des artisans de ce soutien aux Frères musulmans dans les années 1970, pour les raisons que je viens de dire.

Par ailleurs, au tournant des années 1980, un événement majeur a favorisé la montée en puissance de ce que certains appellent l’islam politique ou l’islamisme : l’invasion soviétique en Afghanistan. L’Union soviétique a joué un rôle majeur dans la fabrication du phénomène taliban, de même qu’Israël a joué un rôle dans la fabrication du phénomène Hezbollah.

En conséquence, l’islamisme résulte des frictions avec ce que l’Europe a de meilleur, la liberté, mais aussi avec ce qu’elle a de pire, la débauche de violence impériale.

GM. Rony Brauman, supposons qu’Israël accepte tout ce qu’il peut accepter, c’est-à-dire toutes les demandes de l’Autorité palestinienne à l’exception du droit au retour des réfugiés palestiniens. En échange, les Israéliens verraient-ils se réaliser leur fantasme, la même paix que celle qui existe entre la Belgique et les Pays-Bas et la même sécurité que celle qui prévaut au Canada ?

RB. Le Canada, c’est peut-être beaucoup demander, disons les États-Unis… Plus sérieusement, je dirai que cela n’a jamais été tenté et qu’il faut donc essayer. On a répondu aux attentats-suicides par le mur, aux roquettes par le « dôme de fer », on entend parler de nouveaux systèmes de détection de tunnels, bref, on ne voit qu’une succession d’épées et de boucliers. Cela ne peut pas être la solution. Malheureusement, je ne pense plus que celle-ci viendra de la création de deux États, et je ne suis pas non plus partisan de l’État binational, car je n’y crois pas plus. Mais il faudra bien trouver une solution, sous la forme d’une confédération ou d’une « cantonisation ».

AF. Mohammed Kacimi rappelle également que le pays où les Palestiniens sont aujourd’hui le plus maltraités, ce n’est pas, malgré l’occupation (qu’il dénonce en termes très forts), Israël, c’est le Liban. Les lois libanaises interdisent aux Palestiniens d’acheter des propriétés immobilières, elles leur ferment aussi l’accès à quelque soixante-treize professions, car il ne faut pas qu’en échange d’une vie normale ils puissent oublier la Terre promise. Ainsi ces Palestiniens de l’extérieur exigent-ils le droit au retour. Et, comme les Israéliens ne peuvent y consentir, ils dénonceront comme une trahison tout compromis territorial. Encore un obstacle à la seule paix possible. Si les Israéliens et les Palestiniens ne divorcent pas, si ce couple infernal perdure, Israël sera un lieu de perpétuels affrontements jusqu’à ce que les juifs deviennent une minorité, là même où ils avaient décidé d’en finir avec leur position minoritaire.

RB. Voilà que les Palestiniens du Liban, qui n’ont rien dit et à qui on n’a rien demandé, deviennent un obstacle à la paix. Que les Israéliens acceptent un compromis territorial, et il sera alors temps de voir qui l’accepte et qui le refuse du côté palestinien !

EL. Parlons maintenant de la France, où se sont déroulées les plus importantes manifestations « pro-Gaza » et où, pour prévenir les violences et les slogans antijuifs, certaines ont été interdites. Avons-nous assisté à l’importation d’un conflit qui nous est étranger ou cela s’inscrit-il, comme le disait Alain Finkielkraut plus haut, dans une évolution générale de l’islam, y compris en France ? Autrement dit, si demain il n’y avait plus de conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme des banlieues disparaîtrait-il ?

RB. Si des manifestations ont eu lieu à Paris et pas à Alger ou Tunis, c’est au moins l’occasion de constater que le monde arabo-musulman n’est qu’une fabrication discursive et non pas une réalité politique.

EL. Peut-être, mais on dirait tout de même qu’un musulman tué par un juif suscite infiniment plus d’indignation qu’un musulman tué par un autre musulman. 

RB. Un national tué par un étranger compte toujours et partout plus qu’un national tué par un autre national. Or, la plupart du temps, quand un musulman tue un autre musulman, c’est dans le même pays, comme en Syrie, au Pakistan ou en Irak…

AF. Mais la solidarité de tous les musulmans contre Israël laisse penser que quelque chose comme une communauté imaginaire existe.

RB. Certainement. Il s’agit de fragiles communautés imaginaires, et non d’un ensemble géopolitique homogène et menaçant. On peut par ailleurs se mettre d’accord sur le fait que ni les Israéliens ni les Palestiniens ne peuvent être à la hauteur des attentes placées en eux. Ils sont devenus des symboles, et personne n’est à la hauteur d’un symbole. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas mis les pieds dans les manifestations, je n’étais pas à Paris. J’ai vu des images sur YouTube et recueilli quelques témoignages directs. Il semble qu’il y avait effectivement des discours en arabe, des drapeaux islamistes, des femmes voilées qui battaient le pavé…, bref, il existe indéniablement une solidarité arabo-islamique avec la Palestine, comme il existe une solidarité juive avec Israël. Mais on ne saurait réduire ces solidarités à une fusion communautaire ethnico-religieuse, sous peine de passer à côté de l’essentiel.

EL. D’accord, mais on ne se rappelle pas que des « Israéliens imaginaires », ou de jeunes juifs français surexcités, aient attaqué une épicerie arabe ou une mosquée. Or, on a attaqué deux synagogues, à Paris et à Sarcelles, une épicerie casher, ainsi que d’autres commerces. Bref, on dirait que, pour une partie des Français de l’immigration, l’antisémitisme tende à être une seconde nature…

RB. Je n’en sais rien…, c’est vous qui le dites.

AF. Tout de même, vous n’êtes pas inquiet ? Voilà quelques années que cela dure. Si tout d’un coup, comme une tempête dans un ciel serein, un groupuscule d’excités s’en était pris à une synagogue ou à une épicerie casher, on pourrait dire : « D’accord, c’est la LDJ des enfants d’immigrés, à surveiller, mais rien de très grave. » Ce serait ignorer la situation faite aux élèves juifs dans les « territoires perdus de la République ». De cette situation, les médias et le monde intellectuel rechignent à parler, sauf quand ils ne peuvent pas faire autrement. Ce que nous répète, en effet, l’antifascisme officiel, c’est que l’islamophobie a pris, en France, le relais de l’antisémitisme. Les nouveaux juifs de l’idéologie française, nous dit-on, ce sont les musulmans. Il n’y a pas de place, dans ce tableau, pour l’antisémitisme islamiste. Et quand on doit reconnaître son existence, c’est pour aussitôt en rejeter la responsabilité sur le fouteur de merde mondial : Israël. Il faut rompre une fois pour toutes avec cette « causalité diabolique ». Si demain, vous ou moi, sommes traités de sales juifs parce que nous nous sommes aventurés dans un quartier de Paris où il ne faut pas aller, ce n’est pas le CRIF, comme certains voudraient le faire croire, que nous devrons poursuivre en justice !

RB. Que l’antisémitisme existe en lui-même, y compris dans le monde arabe ou musulman, il faut en prendre acte. Il n’a pas besoin d’être nourri par un conflit extérieur, par une entité sioniste pour exister. Il n’y a évidemment aucune raison de croire que si Israël n’existait plus ou si le conflit disparaissait, les haines identitaires et l’antisémitisme disparaîtraient faute de carburant. Par ailleurs, tout cela se raccorde à ce dont nous avons parlé un peu plus tôt, la détérioration politique dans le monde arabe, dans une grande partie du « tiers-monde » d’ailleurs ; les rêves des indépendances, les espoirs d’un monde socialiste égalitaire qui fournissaient naguère une sorte d’espéranto politique ont volé en éclats. On assiste aujourd’hui à une régression, avec ces haines identitaires qui s’enracinent dans une forme de religiosité confondue sans doute avec le destin des humiliés – l’islam faisant la jonction entre les deux : tout cela offre un terreau à des discours, des pratiques antisémites, voire à des violences jusque-là inédites. C’est une réalité, elle m’inquiète. Reste le jeu pervers des institutions juives. Attention, cela n’excuse en rien ceux qui tombent dans le piège. N’empêche, en identifiant tout « juif » à la défense d’Israël, mais en refusant cette assignation quand elle est faite sur le mode critique, le CRIF alimente les fantasmes et les amalgames. Juif = sioniste = défense inconditionnelle d’Israël : cette équation représente un grand seau d’huile sur le feu. Mais il est vrai que le feu brûlait déjà.

AF. Je ne siège pas au CRIF, je ne me suis jamais rendu à ses dîners et je n’ai pas l’intention de le faire. Je suis un penseur libre, pas un intellectuel organique. Cependant, il faut savoir que le président du CRIF qui adopterait aujourd’hui une position critique à l’égard de la politique israélienne serait aussitôt contesté par ce qu’on appelle la « rue juive ». La marge de manœuvre du CRIF est donc étroite. Pourquoi la « rue juive » est-elle dans cet état ? Pourquoi s’est-elle radicalisée à ce point ? Mon sentiment – et c’était déjà l’objet essentiel de notre discorde – est que les juifs continuent à avoir l’impression d’une extrême fragilité d’Israël. Rappelez-vous l’affaire de la flottille envoyée de Turquie par une association humanitaire proche du Hamas. Le slogan qu’on entendait le plus était : « Israël casse-toi, la Palestine n’est pas à toi ! » La critique d’Israël a changé de nature, cet État est démonisé. Tout le monde ne dit pas, comme l’ancien président de la République islamique d’Iran, qu’il faudrait effacer Israël de la carte, mais, notamment sur les campus, la colère monte. Cette colère terrifie les juifs, et CRIF ou pas CRIF, leur solidarité avec Israël devient alors inconditionnelle.

RB. Ahmadinejad était naturellement un sinistre personnage, mais le souci d’Israël est une chose, la défense de la politique de ce pays en est une autre. Je pense depuis longtemps que la politique d’Israël est suicidaire et que tout cela risque de très mal se terminer : cette intransigeance radicale va mener les Israéliens au fond du gouffre. Nul ne peut reprocher à des juifs de se soucier d’Israël, mais je maintiens que l’on a tort de confondre ce souci avec un soutien sans faille. Quant au CRIF, si, pour être élu, son président ne doit pas critiquer Israël, eh bien, qu’il ne parle pas d’Israël ! Qu’il parle de l’antisémitisme, des affaires de culte, des écoles juives…, enfin de toutes les choses qui étaient l’affaire du CRIF jusqu’à Théo Klein, mais qu’il cesse de se présenter comme une ambassade bis.

AF. Je ne plaide pas pour l’alignement de la société française sur les positions du CRIF. Je souhaite seulement que s’instaure un climat où la discussion de la politique israélienne devienne à nouveau possible. C’est dans cet esprit que je milite infatigablement, en dépit même du pessimisme qui m’envahit parfois, et que je dénonce l’émergence en Israël de mouvements ouvertement racistes qui font payer à des Arabes pris au hasard les exactions contre les juifs. Mais je sais aussi que, face à la violence islamiste, Israël et l’Europe sont dans le même bateau, et qu’il faut tout faire pour empêcher ce bateau de couler, car l’Europe ne se résume pas plus à l’oppression coloniale qu’Israël à l’occupation de la Palestine. Israël mérite moins que jamais d’être mis au ban de toutes les nations du monde.

RB. Ce conflit n’est pas mondial, mais mondialisé, c’est-à-dire qu’il a de l’écho bien au-delà du tout petit territoire sur lequel il se déroule. L’explication tient en quelques mots : Jérusalem, Shoah et colonialisme. Je renvoie les lecteurs de Causeur à la discussion que nous avions eue au moment de l’affaire Dieudonné qui reste pertinente pour notre sujet actuel. Cette compétition pour la première place dans l’échelle des souffrances contraste avec la dureté de l’occupation et avec les horreurs infligées par l’armée israélienne. La collision est inévitable.

AF. Certes, mais il est dommage que les juifs soient quasiment les seuls à se souvenir qu’Israël, Palestine inclus, est un tout petit pays. En parlant de « la dernière situation d’occupation coloniale », vous oubliez le Tibet, que la Chine avale dans l’indifférence générale. Vous oubliez aussi que Bethléem est à dix minutes de Jérusalem ! De Gaza, on peut envoyer des roquettes sur Haïfa. Souvenez-vous de la géographie d’Israël ! Voilà ma conclusion.

EL. Rony Brauman, quelle sera la vôtre ?

RB. Puisqu’on parle de géographie, vous citiez tout à l’heure ce slogan totalement destructeur, qui peut être compris de manière ignoble : « Israël casse toi, la Palestine n’est pas à toi ! »

Mais pour ceux qui ont crié ce slogan, la Palestine, c’est la Cisjordanie et Gaza. Ce dont il est quotidiennement question dans les médias n’est pas la Palestine historique, mandataire, mais la Palestine d’après juin 1967. Il en va de même pour « sioniste » et « antisioniste » : cela ne signifie pas être pour ou contre l’existence d’Israël mais pour ou contre l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza.

EL. Dans ce cas, nous pouvons nous séparer en nous proclamant tous sionistes et antisionistes, non ?[/access]

*Photo: Hannah

Nicolas Sarkozy revient…

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sarkozy wauquiez morano

Nadine Morano reniera-t-elle son engagement sarkozyste ? Ou mangera-t-elle son chapeau ? La nouvelle députée européenne enrageait cet été des nouvelles fréquentations de son champion. Les rumeurs les plus insistantes annonçaient en effet un retour de Nicolas Sarkozy, s’appuyant sur NKM et Laurent Wauquiez. Le sang de Nadine n’a fait qu’un tour. Pour faire connaître son mécontentement voire son désarroi, elle a même choisi de se confier à Marianne, magazine qu’elle ne porte pas dans son cœur pour avoir été le fer de lance de l’antisarkozysme pendant cinq ans. Et elle n’y est pas allée avec le dos de la cuiller, fidèle à sa réputation : « Nicolas Sarkozy sait que je lui porte de l’affection mais quand je le vois aller chercher des gens qui lui crachent à la figure, je ne vois pas l’intérêt ». Elle menace de « faire campagne contre lui s’il recommence ses conneries » avant de préciser : « Aujourd’hui, c’est une nouvelle page qui s’ouvre, je ne le suivrai pas sans conditions ».

Et pourtant, il semble bien que Nicolas Sarkozy reste sourd aux menaces de cette fidèle d’entre les fidèles. De toute évidence, c’est bien avec l’ex-candidate à la mairie de Paris et le député de Haute-Loire qu’il compte faire son retour dans la course à la présidence de l’UMP. Nicolas Sarkozy a toujours fonctionné ainsi. Les amitiés sont secondaires. Il fait de la politique. Et l’alliance avec ces deux représentants de la jeune génération n’est pas due au hasard. Il s’agit d’une construction qui va au-delà du simple fait que NKM et Wauquiez pèsent davantage politiquement que Morano et Hortefeux. Pour comprendre cet attelage, il faut reprendre les déclarations, publiques ou rapportées de l’ex-président. Il y a un an déjà, à Nice, il avait raillé François Fillon : « «C’est un drôle de programme de promettre les 39 heures payées 35 et la retraite à 65 ans. Bon courage à celui qui veut se faire élire là-dessus !». On imagine aisément ce que Nicolas Sarkozy, dans la même veine, pourrait penser du « choc thatchérien » préconisé par son ancien premier ministre. Sur les sujets économiques, ces deux-là s’opposent depuis longtemps, Sarkozy préférant une plus grande souplesse quand Fillon a toujours été favorable à la priorité donnée à la lutte contre dette et déficits. Qu’on se le dise : le retour de Nicolas Sarkozy ne se fera pas sous le signe du libéralisme. Et pas seulement sur l’économie, on y reviendra. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’apport de NKM, marquée à gauche de l’UMP et plus à même d’incarner une forme de générosité sociale.

Sur l’autre flanc, l’alliance avec Laurent Wauquiez s’appuie sur des fondations encore plus solides. Depuis la rue de Miromesnil, Nicolas Sarkozy n’a pu que remarquer que son ancien ministre des affaires européennes a énormément travaillé son corpus idéologique depuis mai 2012. Alors que Gaël Brustier l’analysait lui-même dans un article du Huffington post[1. « Méthodiquement, il construit donc sa stratégie dans la droite et sa stratégie pour la droite. Défense de « classes moyennes » en 2011, soutien au populisme conservateur de « La Manif pour tous » en 2012-2013 et enfin rupture avec la doxa de la droite française sur la question européenne. C’est sur ce dernier point que de bruyantes  oppositions se sont élevées »], celui qui avait réussi à rassembler la droite en 2007 peut le comprendre très facilement. Le même politologue proche du PS accordait début juillet un entretien à nos confrères du Figaro Vox, décrivant un véritable virage social-conservateur de Nicolas Sarkozy, expliquant que ce dernier  s’inspirait des « Veilleurs », mouvance née de la Manif pour Tous. L’ex-président expliquait, dans son entretien au FigMag, qu’il avait été « une erreur d’attaquer l’égalité par la liberté car c’est toujours perçu comme la liberté qui opprime le faible ». Sarkozy et Wauquiez scellent donc une alliance qui repose sur une réflexion idéologique profonde, à mille lieues des préoccupations d’ordre amical de Nadine Morano. Plus à gauche économiquement que ses concurrents Juppé, Le Maire et surtout Fillon, il les déborde par la droite sur le plan sociétal. L’attelage Wauquiez-NKM aurait d’ailleurs pu aussi être suppléé par un seul homme, qui fut son conseiller spécial pendant cinq ans, Henri Guaino. Lui aussi s’est opposé bruyamment à la thérapie de choc préconisée par Fillon en économie et a été actif dans les combats avec la « Manif pour tous ». Mais Nicolas Sarkozy souhaite sans doute s’appuyer sur des personnalités de la nouvelle génération, en affichage et par confort, tenant compte du caractère ombrageux et volcanique de son ami Henri. Du reste, Laurent Wauquiez et Henri Guaino avaient co-signé une tribune sur l’Europe au printemps dernier, qui prenaient le contrepied de la campagne officielle de l’UMP.

C’est aussi là-dessus qu’on attend Nicolas Sarkozy. Fera-t-il siennes les analyses de Wauquiez et Guaino. Cela aurait l’avantage d’être cohérent avec sa démarche économique et même sur les sujets sociétaux, tournant le dos aux recettes libérales, et aussi aux traités qu’il a négociés pendant son quinquennat…

*Photo : JEFFROY GUY/SIPA. 00691365_000089.

Houellebecq chez les Grolandais

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houellebecq near death experience

En écrivant leur dernier film, Benoît Delépine et Gustave Kervern avaient prévu de proposer le rôle à un autre. Et puis un jour, ils sont tombés sur la dernière couverture des Inrocks avec Michel Houellebecq. Comme tout le monde, ils ont été saisis par l’image : celle d’un écrivain attifé comme un clochard, dont le visage difforme ressemblait désormais à celui d’un vieillard édenté. Jugeant que ce serait l’interprète rêvé, ils le lui ont proposé sans trop y croire. Et l’écrivain à succès a accepté de travailler au tarif syndical.

Near Death Experience, c’est le titre – discutable – sous lequel sort cette semaine ce beau long-métrage dans lequel Michel Houellebecq joue donc le personnage principal et à peu près unique. On y suit l’errance d’un quinqua lambda, qui n’a plus le goût de vivre sa routine de « beauf » de province. Un matin, il part faire un tour en bicyclette – abandonnant femme et enfants – pour ne plus revenir.

Contrairement à sa minable maisonnette gris béton, les paysages de la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence, sont sauvages et splendides. Il s’y perd volontairement, pédalant puis marchant sans but, et tente à plusieurs reprises de se jeter dans le vide pour en finir. Mais chaque fois, une « présence humaine » (titre de l’album de Michel Houellebecq produit par Bertrand Burgalat en 2000) l’en décourage in extremis.

Fuyant le monde des vivants, notre paumé finit par ériger trois tas de pierres auxquels il se confie comme s’il s’agissait de sa femme et de ses deux enfants. A part ça, il ne croisera personne ou presque, jusqu’à la toute dernière scène. Dans l’intervalle, la voix off – celle de l’écrivain-acteur – nous livrera ses méditations mélancoliques, parfois à peine intelligibles tant l’absence de dents abîme l’élocution.

Ceux qui ont eu comme nous la chance de voir le film avant sa sortie ont remarqué que les textes auraient sans doute pu être écrits par Houellebecq lui-même. Ce n’est pas le cas. Ils ne se connaissaient pas, mais Kervern et Delépine ont de longue date partagé avec l’écrivain le goût pour un réalisme cru bêtement qualifié de « trash » (scoop : le réel est sale), dont leurs prestations télévisuelles et leurs précédents films – réussis ou non – sont empreints. Un certain « dégagement » aussi.

En se laissant bercer au rythme – luxueusement lent – de cette non-histoire poétique inspirée d’un fait divers, on retombe en adolescence. On se dit qu’à l’époque, on en aurait fait le film culte de sa bande de copains intello-ploucs d’Angoulême. Et puis on se rend compte qu’on a grandi, que ce nihilisme tellement légitime par les temps qui courent devra bien finir par être dépassé un jour. Mais qu’en attendant, on y est toujours sensible, parce qu’il dit l’état d’âme d’une partie sans cesse croissante de nos contemporains.

Sur le tournage, les coréalisateurs ont été surpris par le professionnalisme et l’enthousiasme de leur acteur : prenant son job au sérieux, tout en s’amusant comme un enfant de cette nouvelle expérience revigorante, à l’aise au point de s’endormir comme un bébé en plein tournage d’une scène où il devait rester couché, tandis qu’un drone le filmait en plongée… Mais la production, fauchée, a aussi été prise de court par le nombre de bouteilles de Bandol commandées par Houellebecq au restaurant où dînait l’équipe.

C’est que Near Death Experience, tourné en à peine dix jours, est un film à tout petit budget. Benoît Delépine et Gustave Kervern se sont lancés dans le tournage avec leurs propres deniers, avant d’avoir obtenu le concours d’une grande chaîne de télé. Un film de pauvres, en somme, sur un pauvre type. Un de ces smicards de base, blanc et provincial, qui travaille dans un centre d’appel, dont tout le monde se fout et qui finit par se foutre de tout. Un « sans-dents », comme l’élite de notre époque ricanante et déshumanisée les surnomme, dit-on, en privé.

Ice Bucket Challenge : la démocratie se jette à l’eau

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icebucketchallenge democratie milliardaire

icebucketchallenge democratie milliardaire

Qui aurait pu penser que se verser un seau d’eau en plein visage pouvait rapporter 70 millions de dollars ? Sûrement pas l’ALS (Amyotrophic lateral sclerosis), cette association américaine luttant contre la maladie de Charcot à l’origine de ce « phénomène » : le « Ice Bucket Challenge ». Une idée marketing de génie qui pose quand même une question : pourquoi les grands de ce monde ne se filment-ils pas en train de signer un gros chèque avant de mettre au défi trois autres méga-riches à faire de même, voir plus ? Pourquoi sont-ils prêts à se ridiculiser devant la planète entière ?

Tout simplement parce que cela les arrange de donner l’impression d’être « Monsieur tout le monde ». Dans une société fondée sur l’idée d’une ascension sociale toujours possible entre humbles et puissants, le « Ice bucket challenge » joue un rôle beaucoup plus important qu’un simple « gadget »  pour soutenir une bonne cause. Il y a mille ans, Adalbéron, évêque de Laon, avait décrit la société de son temps, dans un poème dédicacé au roi Robert, comme étant composée de trois ordres : ceux qui travaillent, ceux qui font la guerre et ceux qui prient. C’était un mythe. En 1789, nous avons changé de mythe : la société, démocratique, serait désormais fondée sur la mobilité sociale entre personnes égales. Ce mythe n’admet ni différences de catégories ni inégalités de qualités entre ses membres. Les gens sont différents pour ce qu’ils ont et non plus pour ce qu’ils sont.

Au quotidien, cette égalité théorique a du mal à se matérialiser, surtout depuis quelques années. C’est là que le monde virtuel vient à notre rescousse. Après tout, on peut être un « follower » de Rihanna  sur Instagram, la voir le matin dans son « intimité » ou encore réagir directement aux « tweets » des célébrités et des politiques comme si on échangeait avec nos copains. Une « proximité web » en décalage avec un réel où les écarts sont de plus en plus grands.

C’est alors que l’Ice Bucket Challenge prend tout son sens. Le geste d’un Gates, un Zuckerberg ou un Rimaldi dégage une « vertu symbolique » qui efface toute distance entre eux et nous. Cette image attendrissante rend faussement abordable un milieu, celui des « ultra-riches » qui ne l’est pas (et ne le sera jamais ?) par la plupart des terriens.

Autrement dit, ce petit jeu du seau d’eau affirme l’idée d’une société démocratique et uniforme, sans ordres ni catégories sociales fermées. Un Shylock contemporain dirait certainement  « Un milliardaire de la Silicon Valley n’a-t-il pas froid quand on lui verse un tête un seau d’eau glacée ? Un prince monégasque n’a t-il pas un petit bide ? Et si on les mouille, n’ont-ils pas l’air d’un misérable petit chiot sorti de l’eau ? S’ils sont semblables à nous en tout cela, ils nous ressembleront pour le reste aussi ».

photo : BOISIERE/SIPA.00691750_000005

La Poste et le postérieur

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S’il y a bien un service public qu’on a du mal à imaginer précurseur, c’est La Poste. Le temps d’attente devant les guichets à moitié fermés faisant foi de la capacité de réaction quasi-bovine de l’administration du courrier, il semble difficile au quidam empêtré dans la queue d’imaginer l’inverse. Mais nous sommes mauvaise langue et La Poste le prouve. Car, sans en avoir l’air, l’institution ne s’occupe pas seulement de distribuer le courrier ou de faciliter vos démarches de « téléphonie mobile », elle est une lanceuse de mode.

La grande dame au chapeau jaune et bleu se sent investie d’une mission sociale auprès de la population. Certes, elle ne distribue pas de soupe, ni de pain, mais elle édite des timbres à l’image de ce que doit être notre société. Il n’y a pas si longtemps, notre Marianne nationale a pris, à cet égard, les traits d’Inna Shevchenko, chantre du mouvement féministe trash. Certains se sont étonnés de ce choix osé. Mais nous ne pouvons que remercier La Poste et son ministère qui s’occupe de notre éducation.

Cette fois-ci, c’est en Finlande que la poste nationale Itella Posti a pris le taureau populaire par les cornes. Alors qu’elle présentait sa nouvelle collection, sous les yeux ravis de spectateurs qui se plaisaient à reconnaître vulgairement les couleurs de l’an passé, celle d’un paysage en automne ou d’un cerf apeuré en hiver, vînt le tour de la ligne homosexuelle porno-chic. La Poste finlandaise est heureuse de saluer avec vous « un homoérotisme confiant et fier »  annonce-t-elle sur son site. Pour les vieux schnocks qui n’auraient pas compris, ces timbres en l’honneur du grand artiste Tom of Finland, prônent la « fierté d’être soi-même », une valeur fondamentale de nos sociétés démocratiques.

tom de finlande

Bien sûr, il n’est pas question de remettre en cause le grand art de Tom of Finland, passé « maître du coup de crayon » des bûcherons, des policiers à moto, des marins ou des motards en cuir. Chef de file dans les années 60-70 d’un nouveau genre pop-gay, son œuvre lui a valu d’être reconnu internationalement mais surtout particulièrement par Marc Cohen, rédacteur en chef de Causeur. Imaginez-donc !

D’ailleurs, si vous n’appréciez pas ces entre-jambes musclés, ces poses masculines lascives, et ces uniformes détournés sur vos enveloppes tamponnées, c’est que vous êtes timbré !

NDRECCDB (Note du rédacteur en chef chargé des brèves) : Je m’empresse de confirmer l’info : à la fin du siècle dernier, j’ai même fait un Paris-Helsinki express pour une rétrospective ToF et un concert des Leningrad Cowboys (j’en ai aussi profité pour aller voir la maison du Père Noël à Rovaniemi). Les dessins de Tom of Finland sont extraordinairement salaces, donc vivants, donc subversifs. Tout comme les œuvres de jeunesse de Gilbert & George, les Village People ou le Palace de Fabrice Emaer. Ils nous renvoient à des temps révolus et bénis où les gays étaient gais. Marc Cohen

tom homo porno

Barack Obama veut mettre l’Etat islamique K.O.

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obama etat islamique irak

obama etat islamique irak

En quelques jours, Barack Obama aura fait taire ceux qui ne cessaient de pointer sa faiblesse , ses hésitations et son refus du leadership. Parce qu’on veut des mesures “en temps réel”, dans le tempo de l’info, on raille celui qui prend le temps de définir une stratégie.  À peine cette décision prise, voici qu’une nouvelle crainte surgit dans la presse: Obama, ce dangereux va-t-en guerre, ce nouveau croisé de l’Amérique, ne va-t-il pas s’enliser dans les marais du croissant fertile, et rejoindre le spectre de George W. Bush?

Déjà, les premières frappes américaines ont permis depuis le 8 août à l’Etat irakien de repousser les djihadistes dans leurs retranchements. Avec un minimum d’engagement américain sur le terrain, l’Etat islamique s’est replié aux marges du Kurdistan et son offensive sur Bagdad a été stoppée net. Obama s’est décidé mercredi à frapper aussi le sanctuaire syrien de l’E.I, ce qui devrait faire l’affaire d’Assad.

On peut toujours se poser la question de l’enlisement. Mais une chose est sûre, Obama part bien mieux que son prédécesseur. En stratège averti, il sait qu’il n’y a pas de solution militaire sans solution politique préalable. Il a donc pris le temps de régler de l’intérieur la crise politique avant d’engager son aviation. Il n’a pas hésité à s’appuyer sur l’Iran pour isoler Nouri Al-Maliki et faire émerger un Premier ministre chiite plus acceptable pour les tribus sunnites. C’est à la demande du gouvernement irakien que la coalition intervient et les troupes au sol ne seront pas américaines.

Obama a ensuite réussi le tour de force d’avoir mis tous les Etats de la région d’accord sur la menace de l’Etat islamique: l’Iran, les Kurdes, la Syrie d’Assad, la Russie ne peuvent vraiment s’opposer à ce qu’ils réclament depuis des mois. Les pays du golfe ont fini par comprendre la menace que représente, pour le chérif de La Mecque, un nouveau calife aussi sanguinaire. Personne ne voulait s’occuper de l’Irak, miroir des divisions du Moyen-Orient. Et finalement tout le monde est d’accord pour que l’Amérique vienne siffler la fin de la partie. L’Egypte, de retour en grâce à la faveur de la médiation israélo-palestinienne, et la Turquie au traditionnel double jeu se sont aussi alignés. Même la timide Europe à 28 est unie au côté de l’Amérique.

Le contraste avec 2003 est on ne plus saisissant. Bush Jr avait coupé la “communauté internationale” en deux, le conseil de sécurité de l’ONU, si feutré d’habitude, était devenu un hémicycle turbulent. Le projet politique irakien était simple (virer Saddam Hussein) mais il avait été conçu de l’extérieur, sans tenir compte des réalités irakiennes. Et les voisins n’étaient pas très chauds. Syrie et Iran avaient été diabolisés, placés d’office sur l’axe du mal. Même la fidèle Turquie s’était sentie outragée.

Unité sur le front irakien qui n’eût pas été possible si Obama et Kerry n’avaient pas décidé de calmer le jeu en Ukraine. Les Etats-Unis, pour avoir les coudées franches en Irak, préfèrent cantonner leur riposte anti-russe à l’économie (au pire c’est l’Europe qui trinque). Entre l’Ukraine et l’Irak, Obama a fixé ses priorités: impensable de laisser l’Irak aux djihadistes, ce serait une humiliation pour l’Amérique. Il fallait donc jouer la détente à Kiev.

Un tel choix stratégique n’est pas sans rappeler la politique d’endiguement mis en œuvre par Harry Truman au début de la guerre froide. Politique inspirée par Nicolas Spykman et Georges Kennan; contenir la Russie et la Chine sur le continent eurasiatique et se concentrer sur le rimland, cette bande de terre qui ceinture l’île mondiale (Europe, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est). L’Amérique préfère affronter la Russie sur son terrain de jeu favori: l’économie. Sur le terrain militaire, la diplomatie et la guerre par procuration sont préférables.
Rien n’est jamais acquis au Moyen-Orient, et la réconciliation entre les sunnites et les chiites sur le dos d’Al-Baghdadi n’est sans doute qu’une trêve. Tout comme l’accalmie autour de Donetsk. Mais il faut mettre ces résultats au crédit de Barack Obama. Lequel s’inscrit dans la lignée des présidents les plus réalistes des Etats-Unis: Georges Washington, Theodore Roosevelt, Harry Truman et Richard Nixon.
*Photo : Jeff Malet/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31310155_000002. 

Misère de l’occidentalisme

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poutine mistral europe

poutine mistral europe

Cette nation qui a donné Pouchkine et Guerre et Paix, Nijinsky et le Lac des Cygnes, qui a l’une des plus riches traditions picturales au monde, qui a classé les éléments de la nature, qui fut la première à envoyer un homme dans l’espace (et la dernière à ce jour), qui a produit des pelletées de génies du cinéma, de la poésie, de l’architecture, de la théologie, des sciences, qui a vaincu Napoléon et Hitler, qui édite les meilleurs manuels — et de loin — de physique, de mathématiques et de chimie, qui a su trouver un modus vivendi séculaire et pacifique, sur fond de respect et de compréhension mutuelle, avec ses Tatars et ses indénombrables musulmans, khazars, bouddhistes, Tchouktches, Bouriates et Toungouzes, qui a bâti la plus longue voie de chemin de fer au monde et l’utilise encore (à la différence des USA où les rails légendaires finissent en rouille), qui a minutieusement exploré et cartographié les terres, usages, ethnies et langues de l’espace eurasien, qui construit des avions de combat redoutables et des sous-marins géants, qui a reconstitué une classe moyenne en moins de quinze ans après la tiers-mondisation gorbatcho-eltsinienne, cette immense nation, donc, qui gouverne le sixième des terres émergées, est soudain traitée, du jour au lendemain, comme un ramassis de brutes qu’il s’agit de débarrasser de leur dictateur caricatural et sanglant avant de les éduquer à servir la «vraie» civilisation!

L’Occident ressort la même guignolerie haineuse à chaque crise, depuis Ivan le Terrible à « Putler »-Poutine, en passant par le tsar Paul, la guerre de Crimée, le pauvre et tragique Nicolas II, et même l’URSS où tout succès était dit «soviétique» et tout échec dénigré comme «russe».

Des nations serviles qui accordent aux Américains un crédit illimité de forfaiture et de brigandage «parce-qu’ils-nous-ont-libérés-en-45» n’ont pas un mot, pas une pensée de gratitude pour la nation qui a le plus contribué à vaincre l’hydre national-socialiste… et qui en a payé le prix le plus lourd. Ses élus sont traités en importuns, son président caricaturé avec une haine obsessionnelle, la liberté de mouvement et de commerce de ses citoyens, savants, universitaires et hommes d’affaires est suspendue au bon vouloir d’obscures commissions européennes dont les peuples qu’elles prétendent représenter ne connaissent pas le nom d’un seul membre, ni pourquoi il y siège plutôt qu’un autre larbin des multinationales.
Mais tout ceci n’est encore rien. C’est dans l’ordre des choses. L’Occident et la Russie ne font que jouer les prolongations, à l’infini, du conflit Rome-Byzance en l’étendant aux continents voisins voire à l’espace interplanétaire. La vraie guerre des civilisations, la seule, est là. Barbare comme le sac de Constantinople, apocalyptique comme sa chute, ancienne et sournoise comme les schismes théologiques masquant de perfides prises de pouvoir. Tapie dans les replis du temps, mais prête à bondir et à mordre comme un piège à loups. C’est le seul piège, du reste, que l’empire occidental n’ait pas posé tout seul et qu’il ne puisse donc désamorcer. (Etant entendu que la menace islamique n’est que le produit des manoeuvres coloniales anglo-saxonnes, de la cupidité pétrolière et de l’action de services d’Etat occupés à cultiver des épouvantails pour effrayer leurs propres sujets, puis à les abattre pour les convaincre de leur propre puissance et de leur nécessité.)

La menace russe, elle, est d’une autre nature. Voici une civilisation quasi-jumelle, ancrée sur ses terres, consciente d’elle-même et totalement ouverte aux trois océans, à l’Arctique comme à l’Himalaya, aux forêts de Finlande comme aux steppes de Mongolie. Voici des souverains qui — depuis la bataille de Kazan remportée par ce même Ivan qui nous sert de Père Fouettard — portent le titre de Khans tatars en même temps que d’Empereurs chrétiens siégeant dans l’ultime Rome, la troisième, Moscou, qui fleurit au moment où Byzance gémissait sous l’Ottoman et le pape sous la verge de ses mignons. Voici une terre aux horizons infinis, mais dont les contours sont gravés dans l’histoire du monde, inviolables bien que diffus. Voici des gens, enfin, et surtout, aussi divers qu’on peut l’imaginer, mêlant au sein d’un même peuple le poil blond des Vikings aux yeux obliques et aux peaux tannées de l’Asie. Ils n’ont pas attendu le coup de départ du métissage obligé, les Russes, ils l’ont dans leur sang, si bien assimilé qu’ils n’y pensent plus. Les obsédés de la race au crâne rasé qu’on exhibe sur les chaînes anglo-saxonnes ont la même fonction que les coucous suisses: des articles pour touristes.

Cela ressemble tellement à l’Europe. Et c’en est tellement loin! Tellement loin que les infatigables arpenteurs des mers — gênois, anglais, néerlandais, espagnols —, qui connaissent l’odeur de la fève de tonka et la variété des bois de Sumatra, ne savent rien de la composition d’un borchtch. Ni même de la manière dont on prononce le nom de cette soupe. Ce n’est pas qu’ils ne pourraient pas l’apprendre. C’est qu’ils n’en ont pas envie. Pas plus qu’ils ne veulent connaître, vraiment, l’esprit, les coutumes et la mentalité des immigrants exotiques qu’ils accueillent désormais par millions et qu’ils laissent  s’agglutiner en ghettos parce qu’ils ne savent comment leur parler.

J’ai dû, moi, petit Serbe, apprendre deux langues et deux alphabets pour entamer ma vie d’immigré. J’en ai appris d’autres pour mieux connaître le monde où je vis. Je m’étonne sincèrement de voir que mes compatriotes suisses ne savent pas, pour la plupart, les deux autres grandes langues de leur pays. Comment connaître autrui si vous ne savez rien de la langue qu’il parle? C’est le minimum de la courtoisie. Et cette courtoisie, désormais, se réduit de plus en plus à des rudiments d’anglais d’aéroport.

De même font les Russes, dont l’éducation intègre la culture ouest-européenne en sus de la leur propre. Où voit-on la réciproque, à l’ouest du Dniepr? Depuis Pierre le Grand, ils se considéraient européens à part entière. Les artistes de la Renaissance et les penseurs des Lumières sont les leurs. Leontiev, le père Serge Boulgakov, Répine, Bounine, Prokofiev et Chestov sont-ils pour autant les nôtres? Non, bien entendu. Parler français fut deux siècles durant la règle dans les bonnes maisons — et le reste encore parfois. Ils se sont intensément crus européens, mais l’Europe s’est acharnée à leur dissiper cette illusion. Quand les jeunes Russes vous chantent Brassens par coeur, vous leur répondez en évoquant «Tolstoïevsky». L’Europe de Lisbonne à Vladivostok n’aura été réelle qu’à l’Est. À l’Ouest, elle ne fut jamais que la projection livresque de quelques visionnaires.

L’Europe de Lisbonne à Vladivostok! Imagine-t-on la puissance, la continuité, le rayonnement, les ressources d’un tel ensemble? Non. On préfère «definitely» se mirer dans l’Atlantique. Un monde vieillissant et ses propres «outlaws» mal dégrossis s’étreignant désespérément par-dessus la mer vide et refusant de voir dans le monde extérieur autre chose qu’un miroir ou un butin. Leur derniers échanges chaleureux avec la Russie remontent à Gorbatchev. Normal: le cocu zélé avait entrepris de démonter son empire sans autre contrepartie qu’une paire de santiags au ranch de Reagan. Vingt ans plus tard, les soudards de l’OTAN occupaient toutes les terres, de Vienne à Lviv, qu’ils avaient juré de ne jamais toucher! Au plus fort de la Gorbymania, Alexandre Zinoviev lançait son axiome que tous les Russes devraient apprendre au berceau: «Ils n’aimeront le tsar que tant qu’il détruira la Russie!»

«Ah, vous les Slaves!» — ouïs-je souvent dire — «Quel don pour les langues!» Je me suis longtemps rengorgé, prenant le compliment pour argent comptant. Puis, ayant voyagé, j’ai fini par comprendre. Ce n’est pas «nous les Slaves» qui avons de l’aisance pour les langues: c’est vous, les «Européens» qui n’en avez pas. Qui n’en avez pas besoin, estimant depuis des siècles que votre package linguistique (anglais, français, allemand, espagnol) gouverne le monde. Pourquoi s’escrimer à parler bantou? Votre langue, étendard de votre civilisation, vous suffit amplement, puisqu’au-delà de votre civilisation, c’est le limes (comme au temps de César), et qu’au-delà du limes, mon Dieu… Ce sont les terres des Scythes, des Sarmates, des Marcheurs Blancs, bref de la barbarie. Voire, carrément, le bord du monde où les navires dévalent dans l’abîme infini.

Voilà pourquoi le russe, pour vous, c’est du chinois. Et le chinois de l’arabe, et l’arabe de l’ennemi. Vous n’avez plus même, dans votre nombrilisme, les outils cognitifs pour saisir ce que les autres — qui soudain commencent à compter — pensent et disent, réellement, de vous. Ah! Frémiriez-vous, si vous pigiez l’arabe des prédicateurs de banlieue! Ah! Railleriez-vous si vous entraviez des miettes de ce que les serveurs chinois du XIIIe dégoisent sur vous. Ah! Ririez-vous s’il vous était donné de saisir la finesse de l’humour noir des Russes, plutôt que de vous persuader à chacun de leurs haussements de sourcil que leurs chenilles sont au bord de votre gazon.

Mais vous ne riez pas. Vous ne riez plus jamais. Même vos vaudevilles présidentiels sont désormais commentés avec des mines de fesse-mathieu. Vous êtes graves comme des chats qui caquent dans votre quiétude de couvre-feu, alors qu’eux, là-bas, rient, pleurent et festoient dans leurs appartements miniatures, leur métro somptueux, sur leur banquise, dans leurs isbas et jusque sous les pluies d’obus.

Tout ceci n’est rien, disais-je, parlant du malentendu historique qui nous oppose. La partie grave, elle arrive maintenant. Vous ne leur en voulez pas pour trois bouts d’Ukraine dont vous ignoriez jusqu’à l’existence. Vous leur en voulez d’être ce qu’ils sont, et de ne pas en démordre! Vous leur en voulez de leur respect de la tradition, de la famille, des icônes et de l’héroïsme — bref, de toutes les valeurs qu’on vous a dressés à vomir. Vous leur en voulez de ne pas organiser pour l’amour de l’Autre la haine du Soi. Vous les enviez d’avoir résolu le dilemme qui vous mine et qui vous transforme en hypocrites congénitaux: Jusqu’à quand défendrons-nous des couleurs qui ne sont pas les nôtres?

Vous leur en voulez de tout ce que vous avez manqué d’être!

Ce qui impressionne le plus, c’est la quantité d’ignorance et de bêtise qu’il vous faut déployer désormais pour entretenir votre guignolerie du «ramassis de brutes qu’il s’agit de débarrasser de leur dictateur caricatural et sanglant avant de les éduquer à servir la «vraie» civilisation». Car tout la dément: et les excellentes relations de la Russie avec les nations qui comptent et se tiennent debout (BRICS), et le dynamisme réel de ce peuple, et l’habileté de ses stratèges, et la culture générale du premier Russe venu, par opposition à l’inculture spécialisée du «chercheur» universitaire parisien qui prétend nous expliquer son obscurantisme et son arriération. C’est que ce ramassis de brutescroit encore à l’instruction et au savoir quand l’école européenne produit de l’ignorance socialisée; croit encore en ses institutions quand celles de l’UE prêtent à rire; croit encore en son destin quand les vieilles nations d’Europe confient le leur au cours de la Bourse et aux banquiers de Wall Street.

Du coup, la propagande a tout envahi, jusqu’à l’air qu’on respire. Le gouvernement d’Obama prend des sanctions contre le régime de Poutine: tout est dit! D’un côté, Guantanamo, les assassinats par drones aux quatre coins du monde, la suspension des droits élémentaires et le permis de tuer sans procès ses propres citoyens — et, surtout, vingt-cinq ans de guerres coloniales calamiteuses, sales et ratées qui ont fait du Moyen-Orient, de la Bosnie à Kandahar, un enfer sur terre. De l’autre, une puissance qui essaie pas à pas de faire le ménage à ses propres frontières, celles justement dont on s’était engagé à ne jamais s’approcher. Votre gouvernement contre leur régime

Savez-vous de quoi vous vous privez en vous coupant ainsi, deux fois par siècle, de la Russie?

Du refuge ultime des vos dissidents, en premier lieu du témoin capital Snowden. Des sources d’une part considérable de votre science, de votre art, de votre musique, et même, ces jours-ci, du dernier transporteur capable d’emmener vos gens dans l’espace. Mais qu’importe, puisque vous avez soumis votre science, votre art, votre musique et votre quête spatiale à la loi suicidaire du rendement et de la spéculation. Et qu’être traqués et épiés à chaque pas, comme Snowden vous l’a prouvé, ne vous dérange au fond pas plus que ça. À quoi bon implanter une puce GPS à des chiens déjà solidement tenus en laisse? Quant à la dissidence… Elle n’est bonne que pour saper la Russie. Tout est bon pour saper la Russie. Y compris les nazis enragés de Kiev que vous soutenez sans gêne et n’hésitez pas à houspiller contre leurs propres concitoyens. Quelle que soit l’issue, cela fera toujours quelques milliers de Slaves en moins…

Que vous a-t-il donc fait, ce pays, pour que vous en arriviez à pousser contre lui les forces les plus sanguinaires enfantées par la malice humaine: les nazis et les djihadistes? Comment pouvez-vous vouloir contourner un peuple étendu sur onze fuseaux horaires? Destituer de l’extérieur un chef d’Etat plus populaire que tous vos polichinelles réunis? Etes-vous déments? Ou la Terre est-elle trop petite, à vos yeux, pour que l’«Occident» puisse y cohabiter avec un Etat russe?

C’est peut-être cela, tout compte fait. La Russie est l’avant-poste, aujourd’hui, d’un monde nouveau, de la première décolonisation véritable. Celle des idées, des échanges, des monnaies, des mentalités. À moins que vous, atlantistes et eurocrates, ne parveniez à entraîner la nappe dans votre chute en provoquant une guerre atomique, le banquet de demain sera multipolaire. Vous n’y aurez que la place qui vous revient. Ce sera une première dans votre histoire: mieux vaut vous y préparer.

*Photo: SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00691866_000002

 

Une rentrée sans marques

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lycée jésuite marseille

lycée jésuite marseille

Depuis juin dernier, les vêtements de marque sont bannis de l’école Provence de Marseille. Et si dans cet établissement privé jésuite, les polos et des chemises de grandes marques sont tolérés, le nouveau règlement intérieur encadre très strictement ces articles vestimentaires, limitant les dimensions du logo à 3cm2. Pour Pascal Sevez, directeur de l’établissement, la mode vestimentaire exacerbe les tensions sociales entre les parents, les élèves et le corps enseignant.

Cette situation est d’autant plus délicate pour Provence de Marseille, un  établissement jésuite qui applique le système de la péréquation : les parents payent en fonction de leur revenu. Ainsi, à Provence, une famille sur huit dépend de la caisse des bourses, certains parents ne payant ainsi que 50 euros par an pour la scolarité de leur enfant. Cela donne des résultats scolaires remarquables : en 2013, Provence affichait 100% de réussite au bac,  toutes sections confondues. Dans ces conditions, on ne peut pas admettre « que les parents déboursent une somme conséquente pour que leurs enfants soient intégrés du point de vue vestimentaire. Ca n’a pas de sens ! », s’exclame le directeur.

Or, l’engouement pour les vêtements de marques commence de plus en plus tôt. Le directeur raconte l’histoire de ce père en colère qui s’est présenté à l’école pour se plaindre après que son fils, élève au primaire, a égaré pendant la récréation un blouson d’une valeur de 800 euros.  « Si je peux comprendre la colère du père de cet enfant, je ne peux pas accepter cette logique », ajoute t-il.  Les parents sont soumis à une forte pression sociale et économique, et il doit les aider à faire face aux demandes (caprices ?) de leurs ados, explique Pascal Sevez.

C’est au collège que la situation devient vraiment inquiétante. Selon le directeur de l’établissement, ce moment particulier du début de l’adolescence rend le collège comme étant un véritable « lieu de violence ».  Au quotidien, il est d’abord un lieu de fortes tensions sociales qui se manifestent entre autre par la volonté de certains collégiens – fils et filles des familles fortunées – de se démarquer  des « payots » et des « populaires », comme ils appellent leurs camarades issus de milieux moins favorisés. Plus tard, affirme Pascal Sevez, au lycée, les tensions baissent et « les élèves sont plus heureux qu’au collège ».

Il fallait donc repenser le problème du collège. Pour Pascal Sevez, toute solution crédible devait avant tout apporter une réponse à la question des réseaux sociaux à travers lesquels « quelques chose qui a été dit ou fait dans la cour de récréation prend tout à coup une grande ampleur ». Ensuite, on peut s’attaquer au problème de la « pression vestimentaire ». La direction et l’équipe pédagogique de l’école ont donc décidé de mettre en place un système sécurisé ou les groupes sociaux et cercles d’amis seront plus encadrés et en même temps neutraliser une des sources de tension en réduisant la concurrence de la mode par un  nouveau « dress code ».

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas instituer d’uniforme ? Pour le directeur, une telle mesure « stigmatiserait » les étudiants de Provence qui seraient les seuls à Marseille à se plier à ce genre de discipline vestimentaire. Et puis cela ne correspond pas à la tradition de cet établissement : les jésuites n’ont jamais eu d’uniforme en tant que tel. Pas question non plus d’opter pour la blouse qui représente une « fausse solution » : à quoi bon cacher les logos des marques ?

Pour l’heure, la règle semble être bien acceptée à la fois par les parents et les élèves. Une discussion « retour d’expérience » est tout de même prévue, avec les surveillants notamment, afin d’ajuster si nécessaire le règlement. On ne sait pas encore si le nouveau code vestimentaire apportera l’apaisement espéré, mais on peut  déjà être sûr  que les résultats de cette expérimentation n’intéresseront pas uniquement les premiers concernés.

photo : WITT/SIPA.00624183_000005

Non à l’Europe allemande!

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merkel ukraine allemagne europe

merkel ukraine allemagne europe

« Pas besoin de sabres, les gourdins suffiront pour ces chiens de Français. »  En cet automne 1806, Frédéric-Guillaume III de Prusse n’a aucun doute. Allié à la Russie, la Suède, la Saxe et au Royaume-Uni, il ne peut envisager que ces royaumes ne puissent faire rendre gorge à l’usurpateur corse, qu’il défie. Mais celui-ci, « provoqué par une audace qui demande vengeance » pénètre en Prusse. Le 14 octobre à Iéna, il anéantit l’armée prussienne. Cette Prusse dont on disait que ce n’était pas un État qui avait une armée, mais une armée qui avait un État, est à genoux. Des penseurs tels que Fichte, Hegel et Clausewitz comprennent que c’est la fin d’un monde. Un nationalisme allemand réformateur et francophobe va émerger de cette défaite, pour aboutir d’abord à la victoire de Leipzig le 16 octobre 1813, « la bataille des nations », qui ne voit plus les souverains s’affronter, mais les peuples. Les Européens ont compris la leçon de la révolution française. Napoléon, à bout de souffle, ne se remettra jamais de cette défaite,  contraint à l’abdication l’année suivante. Il y aura plus tard une autre défaite française en 1871 dans une guerre voulue par Bismarck même si elle fut déclenchée par un empereur faible et malade influencé par sa femme. Le 18 janvier 1871, le chancelier de fer fait proclamer le Reich État-nation territorial dans la galerie des glaces de Versailles. Iéna est vengé. Une position géographique en Europe centrale et le complexe d’une unification tardive par rapport à la France et l’Angleterre nourriront la volonté de puissance allemande.

Des débats sans fin ont eu lieu sur les responsabilités dans le déclenchement de la Première guerre mondiale. S’il est difficile de contester que la France n’a pas fait grand-chose pour l’éviter, l’Allemagne en fut l’initiatrice. Il suffit pour cela de se reporter aux buts de guerre formulés par le monde économique germanique soutenu par l’armée. On connaît la suite : l’erreur stratégique de Clémenceau et de Foch refusant d’envahir l’Allemagne et le traité de Versailles humiliant une nation qui n’avait pas le sentiment d’avoir perdu la guerre. Le nazisme qui bénéficia après l’arrivée au pouvoir d’Hitler d’un soutien populaire massif, jusqu’à la fin parce qu’il reprenait à son compte tous les délires de l’impérialisme et du nationalisme allemand. Les Américains qui ne voulaient pas d’une grande puissance allemande impérialiste au cœur de l’Europe l’avaient si bien compris que le secrétaire d’État Morgenthau avait été chargé en 1942 par Roosevelt  d’élaborer un plan pour l’Allemagne d’après-guerre qui prévoyait tout simplement une désindustrialisation totale et un retour à la vie agricole et pastorale… L’Allemagne y échappa pour cause de guerre froide. Les États-Unis avaient besoin d’un allié sûr dans cette partie du monde.

La chute du mur de Berlin rebattit les cartes, Helmut Kohl prenant tout le monde de vitesse en enclenchant la réunification. La dynamique eut raison des réticences de Margaret Thatcher et de François Mitterrand. Celui-ci connaissait l’Histoire et les qualités de ce pays et de ce peuple. Il voulait protéger l’Europe d’une trop grande puissance allemande. Il pensa l’arrimer en proposant la monnaie unique, ce que l’Allemagne ne pouvait pas refuser. Elle ne refusa pas, mais imposa des conditions qui firent que cette monnaie unique n’était pas autre chose qu’un Mark rebaptisé. On connaît la suite de l’histoire, l’énorme effort du coût de la réunification allemande, les réformes de Schroeder, l’élargissement de l’UE, les calamiteux traités de Nice et de Lisbonne, la crise de 2008 et ses conséquences. L’Allemagne est aujourd’hui la puissance qui gouverne l’Europe. Et qui ne se cache même plus. Rappels à l’ordre humiliants à la France « mauvais élève ». Bras d’honneur aux Anglais avec la nomination de Juncker. Pantalonnade pour la nomination de l’ectoplasme Moscovici, commissaire à l’économie de  l’UE. Nos amis allemands sont vite contrariés si on ne leur obéit pas.

Et maintenant, l’activisme sans vergogne d’Angela Merkel dans la crise ukrainienne. Pour l’instant, il vaut mieux d’ailleurs, compte tenu de l’amateurisme américain, de la vacuité de la politique étrangère française, et de l’absence d’une diplomatie européenne. Alors, faut-il se poser la question, l’Allemagne a-t-elle acquis par l’économie ce qu’elle n’avait pu obtenir par les armes ?

Regardons une carte. On y voit l’Allemagne placée au centre de l’Europe entourée d’États faibles à l’ouest. À commencer par la France, qui fut pourtant longtemps le seul contrepoids à la puissance allemande et le seul facteur capable de l’empêcher de céder à ses penchants. Les pays du Sud sont à la dérive sur le plan économique. Affligés d’un chômage de masse en particulier dans la jeunesse. Ce qui permet de récupérer une main-d’œuvre hautement qualifiée qui est contrainte d’aller tenter sa chance au cœur de l’empire. À l’est, des pays encore pauvres mais à la population bénéficiant d’un haut niveau d’éducation, réussite du système d’avant. L’Allemagne aurait une démographie trop faible ? Et alors ? C’est désormais un pays de rentiers, qui profite de la jeunesse des autres. Et qui n’a pas d’effort militaire à faire pour garantir sa prospérité. Les Américains s’en occupent. Les indicateurs économiques de cette zone contrôlée par l’Allemagne en font une véritable puissance.

Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas de reprocher aux Allemands de défendre leurs intérêts. De souhaiter être prospères et influents sur le plan politique. Surtout quand ce sont les autres, et en particulier la France, qui se sont laissé installer dans cette situation seconde. Le problème c’est qu’avec eux, on a déjà donné. Et que l’actualité récente peut amener à s’interroger.

Tout d’abord, est-ce que les peuples des pays qui souffrent vont accepter longtemps de travailler pour le roi de Prusse ? Est-ce que la crise sociale n’est pas grosse de danger ? Cette Europe allemande dont ne veulent pas les peuples est-elle si solide ?

La crise ukrainienne ensuite. Avoir voulu profiter d’un mouvement populaire contre la corruption, l’avoir dévoyé, avoir fomenté un putsch avec des forces parfaitement suspectes, s’être livré à des provocations vis-à-vis d’une puissance convalescente et particulièrement nerveuse dès lors qu’il s’agit de sa sécurité est quand même étrange. En semblant oublier que la Russie, certes puissance économique de second ordre de 145 millions d’habitants (moins que le Japon),  possède quand même un arsenal nucléaire. Qui a manipulé qui ? Qu’est-ce que les Américains ont été faire dans cette galère en prenant le risque d’une escalade alors même qu’ils sont confrontés dans le Pacifique, en Amérique latine au Moyen-Orient, a d’autres soucis. L’OTAN ? Et quel rôle a joué l’Allemagne ? Car Berlin a été actif, et l’est toujours. La France ne fait rien, si ce n’est dans la surenchère symbolique et le relais d’une propagande déshonorante. Il est quand même inquiétant, que cette crise déclenchée par la reconnaissance du putsch par l’UE, se déroule sur ce que Timothy Snyder a appelé « les terres de sang » dans son livre publié il y a deux ans. Des terres où se sont déroulés les grands massacres entre 1930 et 1945. Des terres où, depuis toujours, Allemands et Russes se sont affrontés. D’ailleurs, peut-être vont-ils finir par faire comme ils savent, se partager l’Ukraine. Aujourd’hui, ce serait probablement la moins mauvaise solution.

Il y a enfin la question des États-Unis. Comme le dit Gil Mihaely l’organisation du monde n’est pas une démocratie égalitaire. C’est un système médiéval. Nous appartenons à une zone dont  le suzerain est l’Amérique. Cette remontée en puissance de l’Allemagne, que Washington refuse depuis un siècle, ne peut la satisfaire. République impériale en déclin, ses intérêts rentrent déjà en contradiction avec ceux de l’Allemagne. Je préférerais que mon pays n’ait  pas à faire allégeance à un suzerain, mais s’il me fallait quand même choisir, je préférerais l’Amérique à l’Allemagne.

En 1944, de Gaulle fit un voyage en Union soviétique. Il fut conduit sur le théâtre de la bataille de Stalingrad. Devant ses interlocuteurs il eut cette réflexion à voix haute : « Quel grand peuple ! ». Molotov pensant qu’il parlait des soviétiques se rengorgea. De Gaulle reprit : « Non non, les Allemands, d’être arrivés jusque-là ».

Quel peuple en effet.

*Image : wikicommons.

Lycée Gerson : Circulez, il n’y a rien à voir

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On avait suivi avec effarement, au mois d’avril dernier, l’histoire du lycée Gerson soupçonné d’intégrisme, puis d’Opus déisme, après l’intervention de l’association Alliance Vita dans une classe de terminale. Une hystérie collective attisée, entre autres, par Madame le maire de Paris, qui aboutit à un déballage d’arguments ubuesques mettant en cause la pratique du catéchisme dans cet établissement catholique ou encore, contre toute logique, le prix de la cantine…

Devant les proportions délirantes de l’affaire, le ministère de l’Education nationale avait diligenté une enquête afin de déterminer si « le lycée portait ou non atteinte à la liberté de conscience des élèves ». En tant qu’établissement privé sous contrat d’association avec l’Etat, Gerson touche des subsides publics sous plusieurs formes : d’une part, l’Etat prend en charge la rémunération de ses enseignants, d’autre part les collectivités territoriales sont tenues de participer à ses dépenses de fonctionnement dans les mêmes conditions que celles appliquées  aux établissements publics. Enfin les collectivités peuvent participer au financement des dépenses d’investissement, dans la limite de 10 % de ces dépenses et sous certaines conditions.

Vérifier si Gerson est bien en conformité avec le contrat qui le lie à l’Etat et ainsi, fondé à percevoir ces différentes subventions, est une démarche qui ne peut souffrir aucune critique -un peu comme vérifier si les membres du gouvernement sont d’honnêtes gens !-

Or, sans attendre le résultat de l’enquête, sur proposition d’une élue du front de gauche, le conseil régional d’Île-de-France a décidé, dès le mois de juin et de façon discrétionnaire, de ne pas honorer la subvention du troisième trimestre 2014 allouée au lycée.

Mais voici que les conclusions de l’enquête menée par la rue de Grenelle, que l’on ne soupçonne pas  d’être suppôt de l’Eglise, révèlent qu’ « aucune atteinte à la liberté de conscience des élèves ne peut être constatée au lycée Gerson, pas plus que dans le reste de l’établissement». En conséquence, dans un courrier du 20 août, le cabinet de Benoît Hamon demande à Henriette Zoughebi, vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, de rétablir le versement de la subvention à Gerson.

Circulez, il n’y a plus rien à voir…

Pas si sûr ! Cet épilogue n’est pas du goût de tout le monde, comme en témoigne un article de Libération du 4 septembre subtilement intitulé : « Gerson, le lycée catholique ultra devenu intouchable ». Ce papier au vitriol dénonce la mollesse du Ministère de l’Education Nationale vis-à-vis de ce lycée « ultra ». On y déplore notamment que les responsables du lycée se soient immédiatement positionnés comme victimes de la cathophobie ambiante après les accusations d’intégrisme, s’attirant ainsi la sympathie et la solidarité des parents. L’article sous-entend qui si la polémique n’avait pas enflé ainsi, les « vrais » problèmes de dérives auraient été soulevés…

À qui la faute ?

Brauman-Finkielkraut : La discorde

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Retrouvez la première partie du débat entre Rony Brauman et Alain Finkielkraut ici.

 

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Gil Mihaely et Elisabeth Lévy.

Elisabeth Levy. C’est peut-être irrationnel, mais, maintenant, les gens vivant dans les kibboutz proches de la frontière avec Gaza ont très peur et s’imaginent que des hommes du Hamas peuvent débarquer à n’importe quel moment dans leur cuisine ! Cela ne contribue pas à apaiser le climat en Israël…

Rony Brauman. Je sais, mais enfin le climat est pourri des deux côtés ! Par ailleurs, il y a quelque chose de mystérieux dans cette histoire de tunnels. Tout d’abord, leur existence était connue depuis des années. Et par ailleurs, ils n’ont été employés que dans l’attaque des cinq soldats israéliens dans ce kibboutz qui était tout de même légèrement militarisé…

Alain Finkielkraut. Il le faut bien !

RB. Peut-être…, mais pourquoi les Égyptiens, qui ne sont pas des modèles de vertu démocratique et de retenue militaire, arrivent-ils à détruire un millier de tunnels du côté de Rafah sans tuer personne alors qu’il faut plus de 1 000 morts civils pour venir à bout de 40 tunnels du côté israélien ?[access capability= »lire_inedits »]

Gil Mihaely. Pas tant que ça, car les deux phénomènes n’ont de commun que le nom. La différence entre un tunnel de contrebande et un tunnel militaire est la même que celle qui existe entre une carabine à plomb et une mitrailleuse lourde. Les tunnels de contrebande entre Gaza et l’Égypte sont généralement moins profonds, moins solides et surtout impossibles à cacher par définition : l’activité qui est leur raison d’être fait qu’il y a d’incessants mouvements de personnes et de marchandises aux deux extrémités. Autrement dit, un simple travail de police suffit à les repérer, et il est ensuite relativement facile de les détruire. S’agissant des tunnels offensifs, ceux dont il est question entre Gaza et Israël, c’est une tout autre affaire. Profonds et solides, ils sont creusés dans le plus grand secret ; leurs entrées et leurs sorties sont soigneusement dissimulées et très rarement utilisées pour ne pas attirer l’attention. Enfin, à cause de leur grande valeur militaire, ces tunnels sont souvent minés et défendus avec détermination par les combattants du Hamas.      

EL. Par ailleurs, il ne faut certes pas tout mélanger, mais le Hamas et les Frères musulmans participent effectivement de la « djihadisation » de l’islam et de la politique…  

AF. Régis Debray vous répondrait, comme dans l’entretien qu’il a accordé au Monde quelques semaines avant l’appel du 4 août, que l’islamisme est « une réaction d’immunité identitaire ». Quand on subit la force, dit-il, on résiste en suscitant des contre-valeurs. Et les humiliés ont toujours plus de mémoire que les maîtres « parce qu’on se souvient plus des gifles qu’on a reçues que de celles qu’on a données ». Avec un raisonnement pareil, le discours progressiste occidental ne fournit pas au monde arabo-musulman l’explication dont il a besoin pour comprendre son marasme mais l’alibi qui ne peut que l’enfoncer davantage.

Sayyid Qutb, le grand théoricien de l’islamisme radical, est allé aux États-Unis en 1948, et il a été révolté par ce qu’il a vu : « Cette vue matérialiste, minable, desséchée de la vie ! Cette liberté bestiale qu’on nommait “la mixité” ! Ce marché d’esclaves nommé “émancipation de la femme”, ces ruses et anxiétés d’un système de mariages et de divorces si contraire à la vie naturelle ! » Rentré en Égypte, il a rejoint l’association des Frères musulmans pour faire la guerre à ce néo-paganisme. Qutb n’a pas été giflé par le colonialisme occidental mais par la liberté de la femme en Occident. N’est-ce pas justement cela – la relégation de l’autre sexe – qui rend l’islam fou ? N’est-ce pas là le problème crucial que ce monde devrait affronter au lieu de chercher, avec la complicité de nos intellectuels critiques, un coupable extérieur à sa violence et à sa frustration ?

En s’adonnant, comme tant d’intellectuels occidentaux, aux délices de ce qu’Octavio Paz appelait « le masochisme moralisateur », Régis Debray néglige la réflexion extraordinairement courageuse et lucide de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi sur la situation politique et existentielle du monde arabo-musulman : « Plutôt que d’annoncer à ses millions d’âmes, qu’ils vivent dans des pays soumis à des régimes totalitaires, religieux, obscurantistes, sans libertés, parqués jour et nuit dans des mosquées, où on leur apprend à haïr la liberté, les femmes, la vie, les autres, la chaîne qatarie Al-Jazira préfère crier haro sur Israël, sur l’ennemi sioniste, c’est à la fois un antalgique et un antidépresseur. [3. « Être solidaires des Palestiniens sans céder au réflexe tribal », Mohamed KacimiLe Monde26 juillet 2014.»]

RB. Je n’ai pas lu ce texte de Régis Debray, mais je suis dans l’ensemble d’accord avec ce que vous dites. En particulier en ce qui concerne la tentation de chercher toujours au-dehors la cause de son échec. Tout cela constitue une sorte de pathologie politique dont il faut prendre acte, même si elle ne nous éclaire que très partiellement sur le conflit dont nous parlons. Il faut également rappeler que, pour l’essentiel, le mouvement des Frères musulmans a toujours été à la fois piétiste et caritatif, et qu’il ne s’est politisé que très récemment. S’il a connu le développement que l’on sait en Galilée ou en Cisjordanie, c’est bien parce qu’il était financé et soutenu par des gens qui voulaient contrer les nationalistes, c’est-à-dire les mouvements politiques palestiniens… Sharon, comme on le sait, a été l’un des artisans de ce soutien aux Frères musulmans dans les années 1970, pour les raisons que je viens de dire.

Par ailleurs, au tournant des années 1980, un événement majeur a favorisé la montée en puissance de ce que certains appellent l’islam politique ou l’islamisme : l’invasion soviétique en Afghanistan. L’Union soviétique a joué un rôle majeur dans la fabrication du phénomène taliban, de même qu’Israël a joué un rôle dans la fabrication du phénomène Hezbollah.

En conséquence, l’islamisme résulte des frictions avec ce que l’Europe a de meilleur, la liberté, mais aussi avec ce qu’elle a de pire, la débauche de violence impériale.

GM. Rony Brauman, supposons qu’Israël accepte tout ce qu’il peut accepter, c’est-à-dire toutes les demandes de l’Autorité palestinienne à l’exception du droit au retour des réfugiés palestiniens. En échange, les Israéliens verraient-ils se réaliser leur fantasme, la même paix que celle qui existe entre la Belgique et les Pays-Bas et la même sécurité que celle qui prévaut au Canada ?

RB. Le Canada, c’est peut-être beaucoup demander, disons les États-Unis… Plus sérieusement, je dirai que cela n’a jamais été tenté et qu’il faut donc essayer. On a répondu aux attentats-suicides par le mur, aux roquettes par le « dôme de fer », on entend parler de nouveaux systèmes de détection de tunnels, bref, on ne voit qu’une succession d’épées et de boucliers. Cela ne peut pas être la solution. Malheureusement, je ne pense plus que celle-ci viendra de la création de deux États, et je ne suis pas non plus partisan de l’État binational, car je n’y crois pas plus. Mais il faudra bien trouver une solution, sous la forme d’une confédération ou d’une « cantonisation ».

AF. Mohammed Kacimi rappelle également que le pays où les Palestiniens sont aujourd’hui le plus maltraités, ce n’est pas, malgré l’occupation (qu’il dénonce en termes très forts), Israël, c’est le Liban. Les lois libanaises interdisent aux Palestiniens d’acheter des propriétés immobilières, elles leur ferment aussi l’accès à quelque soixante-treize professions, car il ne faut pas qu’en échange d’une vie normale ils puissent oublier la Terre promise. Ainsi ces Palestiniens de l’extérieur exigent-ils le droit au retour. Et, comme les Israéliens ne peuvent y consentir, ils dénonceront comme une trahison tout compromis territorial. Encore un obstacle à la seule paix possible. Si les Israéliens et les Palestiniens ne divorcent pas, si ce couple infernal perdure, Israël sera un lieu de perpétuels affrontements jusqu’à ce que les juifs deviennent une minorité, là même où ils avaient décidé d’en finir avec leur position minoritaire.

RB. Voilà que les Palestiniens du Liban, qui n’ont rien dit et à qui on n’a rien demandé, deviennent un obstacle à la paix. Que les Israéliens acceptent un compromis territorial, et il sera alors temps de voir qui l’accepte et qui le refuse du côté palestinien !

EL. Parlons maintenant de la France, où se sont déroulées les plus importantes manifestations « pro-Gaza » et où, pour prévenir les violences et les slogans antijuifs, certaines ont été interdites. Avons-nous assisté à l’importation d’un conflit qui nous est étranger ou cela s’inscrit-il, comme le disait Alain Finkielkraut plus haut, dans une évolution générale de l’islam, y compris en France ? Autrement dit, si demain il n’y avait plus de conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme des banlieues disparaîtrait-il ?

RB. Si des manifestations ont eu lieu à Paris et pas à Alger ou Tunis, c’est au moins l’occasion de constater que le monde arabo-musulman n’est qu’une fabrication discursive et non pas une réalité politique.

EL. Peut-être, mais on dirait tout de même qu’un musulman tué par un juif suscite infiniment plus d’indignation qu’un musulman tué par un autre musulman. 

RB. Un national tué par un étranger compte toujours et partout plus qu’un national tué par un autre national. Or, la plupart du temps, quand un musulman tue un autre musulman, c’est dans le même pays, comme en Syrie, au Pakistan ou en Irak…

AF. Mais la solidarité de tous les musulmans contre Israël laisse penser que quelque chose comme une communauté imaginaire existe.

RB. Certainement. Il s’agit de fragiles communautés imaginaires, et non d’un ensemble géopolitique homogène et menaçant. On peut par ailleurs se mettre d’accord sur le fait que ni les Israéliens ni les Palestiniens ne peuvent être à la hauteur des attentes placées en eux. Ils sont devenus des symboles, et personne n’est à la hauteur d’un symbole. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas mis les pieds dans les manifestations, je n’étais pas à Paris. J’ai vu des images sur YouTube et recueilli quelques témoignages directs. Il semble qu’il y avait effectivement des discours en arabe, des drapeaux islamistes, des femmes voilées qui battaient le pavé…, bref, il existe indéniablement une solidarité arabo-islamique avec la Palestine, comme il existe une solidarité juive avec Israël. Mais on ne saurait réduire ces solidarités à une fusion communautaire ethnico-religieuse, sous peine de passer à côté de l’essentiel.

EL. D’accord, mais on ne se rappelle pas que des « Israéliens imaginaires », ou de jeunes juifs français surexcités, aient attaqué une épicerie arabe ou une mosquée. Or, on a attaqué deux synagogues, à Paris et à Sarcelles, une épicerie casher, ainsi que d’autres commerces. Bref, on dirait que, pour une partie des Français de l’immigration, l’antisémitisme tende à être une seconde nature…

RB. Je n’en sais rien…, c’est vous qui le dites.

AF. Tout de même, vous n’êtes pas inquiet ? Voilà quelques années que cela dure. Si tout d’un coup, comme une tempête dans un ciel serein, un groupuscule d’excités s’en était pris à une synagogue ou à une épicerie casher, on pourrait dire : « D’accord, c’est la LDJ des enfants d’immigrés, à surveiller, mais rien de très grave. » Ce serait ignorer la situation faite aux élèves juifs dans les « territoires perdus de la République ». De cette situation, les médias et le monde intellectuel rechignent à parler, sauf quand ils ne peuvent pas faire autrement. Ce que nous répète, en effet, l’antifascisme officiel, c’est que l’islamophobie a pris, en France, le relais de l’antisémitisme. Les nouveaux juifs de l’idéologie française, nous dit-on, ce sont les musulmans. Il n’y a pas de place, dans ce tableau, pour l’antisémitisme islamiste. Et quand on doit reconnaître son existence, c’est pour aussitôt en rejeter la responsabilité sur le fouteur de merde mondial : Israël. Il faut rompre une fois pour toutes avec cette « causalité diabolique ». Si demain, vous ou moi, sommes traités de sales juifs parce que nous nous sommes aventurés dans un quartier de Paris où il ne faut pas aller, ce n’est pas le CRIF, comme certains voudraient le faire croire, que nous devrons poursuivre en justice !

RB. Que l’antisémitisme existe en lui-même, y compris dans le monde arabe ou musulman, il faut en prendre acte. Il n’a pas besoin d’être nourri par un conflit extérieur, par une entité sioniste pour exister. Il n’y a évidemment aucune raison de croire que si Israël n’existait plus ou si le conflit disparaissait, les haines identitaires et l’antisémitisme disparaîtraient faute de carburant. Par ailleurs, tout cela se raccorde à ce dont nous avons parlé un peu plus tôt, la détérioration politique dans le monde arabe, dans une grande partie du « tiers-monde » d’ailleurs ; les rêves des indépendances, les espoirs d’un monde socialiste égalitaire qui fournissaient naguère une sorte d’espéranto politique ont volé en éclats. On assiste aujourd’hui à une régression, avec ces haines identitaires qui s’enracinent dans une forme de religiosité confondue sans doute avec le destin des humiliés – l’islam faisant la jonction entre les deux : tout cela offre un terreau à des discours, des pratiques antisémites, voire à des violences jusque-là inédites. C’est une réalité, elle m’inquiète. Reste le jeu pervers des institutions juives. Attention, cela n’excuse en rien ceux qui tombent dans le piège. N’empêche, en identifiant tout « juif » à la défense d’Israël, mais en refusant cette assignation quand elle est faite sur le mode critique, le CRIF alimente les fantasmes et les amalgames. Juif = sioniste = défense inconditionnelle d’Israël : cette équation représente un grand seau d’huile sur le feu. Mais il est vrai que le feu brûlait déjà.

AF. Je ne siège pas au CRIF, je ne me suis jamais rendu à ses dîners et je n’ai pas l’intention de le faire. Je suis un penseur libre, pas un intellectuel organique. Cependant, il faut savoir que le président du CRIF qui adopterait aujourd’hui une position critique à l’égard de la politique israélienne serait aussitôt contesté par ce qu’on appelle la « rue juive ». La marge de manœuvre du CRIF est donc étroite. Pourquoi la « rue juive » est-elle dans cet état ? Pourquoi s’est-elle radicalisée à ce point ? Mon sentiment – et c’était déjà l’objet essentiel de notre discorde – est que les juifs continuent à avoir l’impression d’une extrême fragilité d’Israël. Rappelez-vous l’affaire de la flottille envoyée de Turquie par une association humanitaire proche du Hamas. Le slogan qu’on entendait le plus était : « Israël casse-toi, la Palestine n’est pas à toi ! » La critique d’Israël a changé de nature, cet État est démonisé. Tout le monde ne dit pas, comme l’ancien président de la République islamique d’Iran, qu’il faudrait effacer Israël de la carte, mais, notamment sur les campus, la colère monte. Cette colère terrifie les juifs, et CRIF ou pas CRIF, leur solidarité avec Israël devient alors inconditionnelle.

RB. Ahmadinejad était naturellement un sinistre personnage, mais le souci d’Israël est une chose, la défense de la politique de ce pays en est une autre. Je pense depuis longtemps que la politique d’Israël est suicidaire et que tout cela risque de très mal se terminer : cette intransigeance radicale va mener les Israéliens au fond du gouffre. Nul ne peut reprocher à des juifs de se soucier d’Israël, mais je maintiens que l’on a tort de confondre ce souci avec un soutien sans faille. Quant au CRIF, si, pour être élu, son président ne doit pas critiquer Israël, eh bien, qu’il ne parle pas d’Israël ! Qu’il parle de l’antisémitisme, des affaires de culte, des écoles juives…, enfin de toutes les choses qui étaient l’affaire du CRIF jusqu’à Théo Klein, mais qu’il cesse de se présenter comme une ambassade bis.

AF. Je ne plaide pas pour l’alignement de la société française sur les positions du CRIF. Je souhaite seulement que s’instaure un climat où la discussion de la politique israélienne devienne à nouveau possible. C’est dans cet esprit que je milite infatigablement, en dépit même du pessimisme qui m’envahit parfois, et que je dénonce l’émergence en Israël de mouvements ouvertement racistes qui font payer à des Arabes pris au hasard les exactions contre les juifs. Mais je sais aussi que, face à la violence islamiste, Israël et l’Europe sont dans le même bateau, et qu’il faut tout faire pour empêcher ce bateau de couler, car l’Europe ne se résume pas plus à l’oppression coloniale qu’Israël à l’occupation de la Palestine. Israël mérite moins que jamais d’être mis au ban de toutes les nations du monde.

RB. Ce conflit n’est pas mondial, mais mondialisé, c’est-à-dire qu’il a de l’écho bien au-delà du tout petit territoire sur lequel il se déroule. L’explication tient en quelques mots : Jérusalem, Shoah et colonialisme. Je renvoie les lecteurs de Causeur à la discussion que nous avions eue au moment de l’affaire Dieudonné qui reste pertinente pour notre sujet actuel. Cette compétition pour la première place dans l’échelle des souffrances contraste avec la dureté de l’occupation et avec les horreurs infligées par l’armée israélienne. La collision est inévitable.

AF. Certes, mais il est dommage que les juifs soient quasiment les seuls à se souvenir qu’Israël, Palestine inclus, est un tout petit pays. En parlant de « la dernière situation d’occupation coloniale », vous oubliez le Tibet, que la Chine avale dans l’indifférence générale. Vous oubliez aussi que Bethléem est à dix minutes de Jérusalem ! De Gaza, on peut envoyer des roquettes sur Haïfa. Souvenez-vous de la géographie d’Israël ! Voilà ma conclusion.

EL. Rony Brauman, quelle sera la vôtre ?

RB. Puisqu’on parle de géographie, vous citiez tout à l’heure ce slogan totalement destructeur, qui peut être compris de manière ignoble : « Israël casse toi, la Palestine n’est pas à toi ! »

Mais pour ceux qui ont crié ce slogan, la Palestine, c’est la Cisjordanie et Gaza. Ce dont il est quotidiennement question dans les médias n’est pas la Palestine historique, mandataire, mais la Palestine d’après juin 1967. Il en va de même pour « sioniste » et « antisioniste » : cela ne signifie pas être pour ou contre l’existence d’Israël mais pour ou contre l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza.

EL. Dans ce cas, nous pouvons nous séparer en nous proclamant tous sionistes et antisionistes, non ?[/access]

*Photo: Hannah

Nicolas Sarkozy revient…

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sarkozy wauquiez morano

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Nadine Morano reniera-t-elle son engagement sarkozyste ? Ou mangera-t-elle son chapeau ? La nouvelle députée européenne enrageait cet été des nouvelles fréquentations de son champion. Les rumeurs les plus insistantes annonçaient en effet un retour de Nicolas Sarkozy, s’appuyant sur NKM et Laurent Wauquiez. Le sang de Nadine n’a fait qu’un tour. Pour faire connaître son mécontentement voire son désarroi, elle a même choisi de se confier à Marianne, magazine qu’elle ne porte pas dans son cœur pour avoir été le fer de lance de l’antisarkozysme pendant cinq ans. Et elle n’y est pas allée avec le dos de la cuiller, fidèle à sa réputation : « Nicolas Sarkozy sait que je lui porte de l’affection mais quand je le vois aller chercher des gens qui lui crachent à la figure, je ne vois pas l’intérêt ». Elle menace de « faire campagne contre lui s’il recommence ses conneries » avant de préciser : « Aujourd’hui, c’est une nouvelle page qui s’ouvre, je ne le suivrai pas sans conditions ».

Et pourtant, il semble bien que Nicolas Sarkozy reste sourd aux menaces de cette fidèle d’entre les fidèles. De toute évidence, c’est bien avec l’ex-candidate à la mairie de Paris et le député de Haute-Loire qu’il compte faire son retour dans la course à la présidence de l’UMP. Nicolas Sarkozy a toujours fonctionné ainsi. Les amitiés sont secondaires. Il fait de la politique. Et l’alliance avec ces deux représentants de la jeune génération n’est pas due au hasard. Il s’agit d’une construction qui va au-delà du simple fait que NKM et Wauquiez pèsent davantage politiquement que Morano et Hortefeux. Pour comprendre cet attelage, il faut reprendre les déclarations, publiques ou rapportées de l’ex-président. Il y a un an déjà, à Nice, il avait raillé François Fillon : « «C’est un drôle de programme de promettre les 39 heures payées 35 et la retraite à 65 ans. Bon courage à celui qui veut se faire élire là-dessus !». On imagine aisément ce que Nicolas Sarkozy, dans la même veine, pourrait penser du « choc thatchérien » préconisé par son ancien premier ministre. Sur les sujets économiques, ces deux-là s’opposent depuis longtemps, Sarkozy préférant une plus grande souplesse quand Fillon a toujours été favorable à la priorité donnée à la lutte contre dette et déficits. Qu’on se le dise : le retour de Nicolas Sarkozy ne se fera pas sous le signe du libéralisme. Et pas seulement sur l’économie, on y reviendra. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’apport de NKM, marquée à gauche de l’UMP et plus à même d’incarner une forme de générosité sociale.

Sur l’autre flanc, l’alliance avec Laurent Wauquiez s’appuie sur des fondations encore plus solides. Depuis la rue de Miromesnil, Nicolas Sarkozy n’a pu que remarquer que son ancien ministre des affaires européennes a énormément travaillé son corpus idéologique depuis mai 2012. Alors que Gaël Brustier l’analysait lui-même dans un article du Huffington post[1. « Méthodiquement, il construit donc sa stratégie dans la droite et sa stratégie pour la droite. Défense de « classes moyennes » en 2011, soutien au populisme conservateur de « La Manif pour tous » en 2012-2013 et enfin rupture avec la doxa de la droite française sur la question européenne. C’est sur ce dernier point que de bruyantes  oppositions se sont élevées »], celui qui avait réussi à rassembler la droite en 2007 peut le comprendre très facilement. Le même politologue proche du PS accordait début juillet un entretien à nos confrères du Figaro Vox, décrivant un véritable virage social-conservateur de Nicolas Sarkozy, expliquant que ce dernier  s’inspirait des « Veilleurs », mouvance née de la Manif pour Tous. L’ex-président expliquait, dans son entretien au FigMag, qu’il avait été « une erreur d’attaquer l’égalité par la liberté car c’est toujours perçu comme la liberté qui opprime le faible ». Sarkozy et Wauquiez scellent donc une alliance qui repose sur une réflexion idéologique profonde, à mille lieues des préoccupations d’ordre amical de Nadine Morano. Plus à gauche économiquement que ses concurrents Juppé, Le Maire et surtout Fillon, il les déborde par la droite sur le plan sociétal. L’attelage Wauquiez-NKM aurait d’ailleurs pu aussi être suppléé par un seul homme, qui fut son conseiller spécial pendant cinq ans, Henri Guaino. Lui aussi s’est opposé bruyamment à la thérapie de choc préconisée par Fillon en économie et a été actif dans les combats avec la « Manif pour tous ». Mais Nicolas Sarkozy souhaite sans doute s’appuyer sur des personnalités de la nouvelle génération, en affichage et par confort, tenant compte du caractère ombrageux et volcanique de son ami Henri. Du reste, Laurent Wauquiez et Henri Guaino avaient co-signé une tribune sur l’Europe au printemps dernier, qui prenaient le contrepied de la campagne officielle de l’UMP.

C’est aussi là-dessus qu’on attend Nicolas Sarkozy. Fera-t-il siennes les analyses de Wauquiez et Guaino. Cela aurait l’avantage d’être cohérent avec sa démarche économique et même sur les sujets sociétaux, tournant le dos aux recettes libérales, et aussi aux traités qu’il a négociés pendant son quinquennat…

*Photo : JEFFROY GUY/SIPA. 00691365_000089.

Houellebecq chez les Grolandais

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houellebecq near death experience

houellebecq near death experience

En écrivant leur dernier film, Benoît Delépine et Gustave Kervern avaient prévu de proposer le rôle à un autre. Et puis un jour, ils sont tombés sur la dernière couverture des Inrocks avec Michel Houellebecq. Comme tout le monde, ils ont été saisis par l’image : celle d’un écrivain attifé comme un clochard, dont le visage difforme ressemblait désormais à celui d’un vieillard édenté. Jugeant que ce serait l’interprète rêvé, ils le lui ont proposé sans trop y croire. Et l’écrivain à succès a accepté de travailler au tarif syndical.

Near Death Experience, c’est le titre – discutable – sous lequel sort cette semaine ce beau long-métrage dans lequel Michel Houellebecq joue donc le personnage principal et à peu près unique. On y suit l’errance d’un quinqua lambda, qui n’a plus le goût de vivre sa routine de « beauf » de province. Un matin, il part faire un tour en bicyclette – abandonnant femme et enfants – pour ne plus revenir.

Contrairement à sa minable maisonnette gris béton, les paysages de la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence, sont sauvages et splendides. Il s’y perd volontairement, pédalant puis marchant sans but, et tente à plusieurs reprises de se jeter dans le vide pour en finir. Mais chaque fois, une « présence humaine » (titre de l’album de Michel Houellebecq produit par Bertrand Burgalat en 2000) l’en décourage in extremis.

Fuyant le monde des vivants, notre paumé finit par ériger trois tas de pierres auxquels il se confie comme s’il s’agissait de sa femme et de ses deux enfants. A part ça, il ne croisera personne ou presque, jusqu’à la toute dernière scène. Dans l’intervalle, la voix off – celle de l’écrivain-acteur – nous livrera ses méditations mélancoliques, parfois à peine intelligibles tant l’absence de dents abîme l’élocution.

Ceux qui ont eu comme nous la chance de voir le film avant sa sortie ont remarqué que les textes auraient sans doute pu être écrits par Houellebecq lui-même. Ce n’est pas le cas. Ils ne se connaissaient pas, mais Kervern et Delépine ont de longue date partagé avec l’écrivain le goût pour un réalisme cru bêtement qualifié de « trash » (scoop : le réel est sale), dont leurs prestations télévisuelles et leurs précédents films – réussis ou non – sont empreints. Un certain « dégagement » aussi.

En se laissant bercer au rythme – luxueusement lent – de cette non-histoire poétique inspirée d’un fait divers, on retombe en adolescence. On se dit qu’à l’époque, on en aurait fait le film culte de sa bande de copains intello-ploucs d’Angoulême. Et puis on se rend compte qu’on a grandi, que ce nihilisme tellement légitime par les temps qui courent devra bien finir par être dépassé un jour. Mais qu’en attendant, on y est toujours sensible, parce qu’il dit l’état d’âme d’une partie sans cesse croissante de nos contemporains.

Sur le tournage, les coréalisateurs ont été surpris par le professionnalisme et l’enthousiasme de leur acteur : prenant son job au sérieux, tout en s’amusant comme un enfant de cette nouvelle expérience revigorante, à l’aise au point de s’endormir comme un bébé en plein tournage d’une scène où il devait rester couché, tandis qu’un drone le filmait en plongée… Mais la production, fauchée, a aussi été prise de court par le nombre de bouteilles de Bandol commandées par Houellebecq au restaurant où dînait l’équipe.

C’est que Near Death Experience, tourné en à peine dix jours, est un film à tout petit budget. Benoît Delépine et Gustave Kervern se sont lancés dans le tournage avec leurs propres deniers, avant d’avoir obtenu le concours d’une grande chaîne de télé. Un film de pauvres, en somme, sur un pauvre type. Un de ces smicards de base, blanc et provincial, qui travaille dans un centre d’appel, dont tout le monde se fout et qui finit par se foutre de tout. Un « sans-dents », comme l’élite de notre époque ricanante et déshumanisée les surnomme, dit-on, en privé.