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Ukraine/Russie : vers un nouveau rideau de fer?

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ukraine russie mur

Le 5 mars 1946, à l’université de Fulton dans le Missouri, l’ancien et futur Premier ministre britannique Winston Churchill prononce l’un des plus célèbres discours de l’histoire européenne. Dans son allocution, il diagnostique la situation de guerre froide entre les Occidentaux et l’URSS – le terme de guerre avait plus de retentissement à l’époque, à peine dix mois après la capitulation de l’Allemagne. Mais c’est l’expression bien connue de « rideau de fer » qui a rendu le discours de Fulton si célèbre. « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, tonne Churchill, un rideau de fer est descendu à travers le continent ». Ce rideau de fer, à l’époque, n’est pas qu’une image : les frontières orientales de l’Europe sont devenues de véritables obstacles à l’invasion.

Soixante-dix ans après Fulton et un quart de siècle après le démantèlement de ses barbelés, miradors, obstacles anti-char, champs de mines  et chemins de patrouilles, le rideau de fer – au sens propre comme au figuré – est de retour. Le jour même de l’annonce du cessez-le-feu, mercredi 3 septembre, le Premier ministre ukrainien twittait en effet : « Nous avons élaboré un projet nommé « Le mur ». Cela veut dire que nous allons construire un dispositif de frontière réelle entre l’Ukraine et la Fédération de Russie ».

L’idée d’ériger une frontière physique entre les deux pays n’est pas anodine. Plus qu’un tracé géographique entre deux nations,  Kiev a mis en place le plan de construction d’un véritable rempart militaire, une « ligne Maginovski » en quelque sorte. Comme l’a signifié le gouverneur ukrainien de Dnepropetrovsk, Igor Kolomoisky, qui est à l’initiative de la construction du mur, le plan s’inscrit dans la doctrine ukrainienne de « redressement de l’Etat ». Cette dernière prend en compte la nouvelle donne géopolitique du pays dont l’élément majeur est que « la Russie est une ennemie ». Et qu’« il est nécessaire de se protéger d’elle par un mur ». Pour prouver qu’il ne s’agit pas que de symboles, Igor Kolomoisky déroule le cahier des charges ukrainien : « Le mur devra mesurer 2.30 mètres de hauteur. Il sera construit en acier à haute résistance et prolongé de fils barbelés électriques. Il sera devancé d’un fossé suffisamment grand pour bloquer l’avancée de chars ou autres véhicules militaires. Du côté intérieur, seront positionnés des groupes militaires mobiles et des gardes nationaux. »

 

La construction doit prendre entre cinq et six mois mais elle n’a pas encore débuté. La question du financement, sûrement, freine le démarrage des travaux. Pourtant, le gouverneur Kolomoisky, milliardaire, comme jadis les Romains, a offert sa généreuse participation. Après la via Appia, la ligne Kolomoisky … Une fois ce point matériel réglé, reste encore à résoudre la question de la logique militaire et stratégique : à dépenses égales, le pays, inscrit dans une perspective de guerre, n’a-t-il pas d’autres projets de sécurité militaire, comme une armée plus grande, mieux équipée et entraînée… ? Pourquoi cette fixation sur la dimension BTP de la défense nationale ?

Il semblerait que cette volonté de fortification résulte d’un besoin d’affirmation identitaire. Rappelons à cet égard que la sortie, légère, de Vladimir Poutine pour justifier la présence de soldats russes sur la terre ukrainienne avait fortement déplu du côté ukrainien. « Ils se sont égarés » signifie que la frontière est perméable et implique un rapport de force inégal entre les deux voisins.

En se rapprochant des Occidentaux, Kiev fait sien le proverbe américain selon lequel « de bonnes barrières font des bonnes voisins ».

 *Photo :  MORVAN/SIPA. 00583737_000024.

Hollande : la diplomatie de la girouette

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hollande mistral russie

Ce qu’il y a de pénible avec notre Président, c’est qu’il aussi velléitaire sur la scène intérieure qu’hors de l’hexagone. L’affaire de la vente des BPC de classe Mistral à la Russie vient cruellement nous le rappeler. Pris entre l’atlantisme de Laurent Fabius et le pragmatisme de Le Drian, Hollande hésite. Encore et toujours. Depuis le début de l’année, c’est un ballet incessant de communiqués contradictoires sur la vente de ces navires de guerre. Selon le degré de la pression américaine ou russe, la girouette placée sur le toit de l’Elysée se tourne au gré des vents contraires.

Ainsi la France suspend jusqu’à novembre la livraison des BPC, laquelle devait avoir lieu… fin octobre- début novembre. Une concession en forme de trompe-l’œil, le temps du sommet otanien de Newport. Pour preuve, Hollande n’a pas tardé à préciser que la suspension annoncée était elle-même suspendue à l’hypothèse imminente d’un accord entre Kiev et Moscou. Accord dont on sait qu’ ils sont nombreux en Ukraine, mais rarement suivi d’effets. Pendant ce temps-là, les essais navals du Vladivostok se poursuivent à Saint-Nazaire. Et les travaux du Sébastopol avancent bon train. Drôle de suspension…

François Hollande a souvent fait l’admiration (ou le dégoût) de ses contemporains pour sa capacité à synthétiser les positions adverses. Il a fait merveille au PS, à la tête des “transcourants”, pour réconcilier toutes les chapelles de la gauche. Et sur le dossier des Mistral, Hollande agit comme dans un congrès socialiste; il plie devant toutes les revendications, sans jamais rompre. Il dit à chacun ce qu’il veut entendre, sans jamais fâcher personne. Mais à force de courbettes, plus personne ne prend ses déclarations au sérieux. François Hollande n’est pas un secrétaire général de l’OTAN, de l’ONU ou de l’OSCE qui joue la montre, il est Président d’une nation à la voix traditionnellement forte. C’est bien son problème.
Cela ne veut pas dire que la position médiane de la diplomatie Hollande soit inintéressante a priori. Pourvu qu’on s’y tienne et qu’on l’assume. Car la France peut jouer un rôle dans cette crise, si tant est qu’elle retrouve son positionnement équilibré entre Moscou et Washington.

Avec quarante ans d’avance, De Gaulle avait anticipé la chute du mur de Berlin et la future Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il avait conscience que le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l’Europe, voire l’Amérique. Une vision qui a souvent fait consensus en France. Des voix gaulliennes se sont d’ailleurs fait entendre, Henri Guaino et François Fillon notamment, pour s’élever contre cette énième pantalonnade. On aimerait qu’à gauche, celles de Chevènement, de Védrine et pourquoi pas de Montebourg s’expriment aussi.

Car ainsi fonctionne notre Président. Il va, il vient, il recule, il revient, comme suspendu au milieu des pressions politiques; si elle n’a pas de poids gaullo-réaliste sur son plateau gauche, la balance hollandaise va inexorablement pencher vers les partisans d’une confrontation avec la Russie. Pour le plus grand malheur de l’Europe.

*Photo : okano.

Affaire Thévenoud : au pays du cynisme, les tricheurs sont rois

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thomas thevenoud fraude fiscale

Après avoir effectué de brillantes études dans une fabrique de bien-pensance et hanté les couloirs des cabinets, puis ceux de l’assemblée, Thomas Thévenoud arrive enfin sur le devant de la scène, à la faveur d’un coup de sang du Président et de son vaillant premier ministre. À lui la gloire et les honneurs, les ors et les médias… le pouvoir, le vrai, enfin !

Hélas pour notre prometteur jeune homme, dans ce pays à la défiance accrue, un souci d’exemplarité à conduit la majorité à laquelle il appartient à faire voter, à grand renfort de tapage médiatique, une loi pour lutter contre les fraudeurs en tous genres. Et ce, afin d’effacer le traumatisme Cahuzac qui reste dans toutes les mémoires et dans la sienne en particulier. Une belle leçon pour le personnel politique qui ne serait pas irréprochable comme l’est le chef de l’Etat. L’efficacité de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique n’est plus à démontrer donc, puisqu’elle a levé ce lièvre impressionnant.

Un peu tardivement certes, celui dont les postures intraitables vis-à-vis des tricheurs sont légion, s’est fait prendre la main dans le sac. Chez le contribuable lambda, la non-déclaration, logiquement suivie du non-règlement, s’appelle de la fraude. Mais faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, ce n’est pas de la triche, c’est de la négligence… Ou de la « désinvolture », comme l’a souligné Manuel Valls, qui s’en irrite.

C’est ainsi que l’on découvre que notre regretté secrétaire d’Etat, bien que mal connu, n’était pas si néophyte. Il s’était déjà illustré par ses propos vengeurs à l’égard des petits malins qui prétendent se soustraire à l’impôt. En vrac : avec le rapporteur du projet de loi contre la fraude fiscale, Yann Galut : « Faites repentance fiscale, parce-que le compte à rebours va s’enclencher ». Ou encore, en juin dernier, « La république  exemplaire, c’est quoi ?  Ce sont les ministres qui rendent public leur patrimoine… c’est le renforcement des sanctions pénales pour ceux qui fraudent ou qui ne remplissent pas leur devoir fiscal ».Enfin, au sujet de Cahuzac , en sa qualité de membre de la commission d’enquête parlementaire : « Je ne comprends pas ce sentiment d’impunité, tout finit par se savoir ».

Mais qu’importe ce faux pas: il veut rester à l’Assemblée ! Quelques semaines à l’ombre du Palais Bourbon effaceraient ce malheureux oubli. Or c’est là que l’affaire se complique pour notre serviteur. Non pas du point de vue légal : techniquement son retour à l’Assemblée ne pose aucun problème. En effet, si la brièveté de son passage au gouvernement ne remet pas en cause son indemnité de secrétaire d’Etat, elle lui permet, en outre de reprendre du service à l’Assemblée sans attendre le délai d’un mois supplémentaire imposé aux ministres qui restent en poste plus de 30 jours.

Non,  c’est en termes de morale, d’éthique, de déontologie et au nom de cette fameuse exemplarité – derrière laquelle courent nos politiques sans jamais parvenir à la rattraper- que cela coince… Tous azimuts, des voix s’élèvent contre son retour dès demain à l’assemblée. Jusque dans son propre camp, on prétend lui donner des leçons de savoir-vivre parlementaire, fût-ce au prix d’un siège -une législative partielle s’avèrerait compliquée pour le PS.

Mais qu’on se rassure pour notre distrait : même s’il devait, sous la pression de ses intègres confrères abandonner aussi son siège, tous les titres de gloire ne lui seraient pas ravis d’un coup. Il garderait alors celui du plus éphémère secrétaire d’Etat de la Ve République…

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21615418_000050.

Bernard-Henri Lévy chez Ruquier: où est passé le cosmopolitisme?

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Le cosmopolitisme n’est pas un sport de combat. Il est réservé à une élite pétrie de culture, de courtoisie et de modestie. J’ignore si elle existe encore en France aujourd’hui, mais je suis certain que ce n’est pas chez Laurent Ruquier et ses complices du samedi soir qu’on la rencontrera. Non sans panache, Bernard-Henri Lévy a tenté,  tout en faisant de manière un peu trop appuyée la promotion de son Hôtel Europe, d’incarner une forme de cosmopolitisme. Ce ne fut pas celle de Stefan Zweig hélas, mais celle d’un intellectuel français bouillonnant d’indignation et du désir d’en découdre. Pourquoi pas ? Mais de là à désigner Poutine comme une des figures du Mal universel, sans jamais oublier Marine Le Pen mieux localisée elle, le cosmopolitisme prenait des allures de conversation de bistrot un peu trop exaltée où tous les arguments sont bons pour l’emporter, y compris celui de l’avion de la Malaysian Airlines que même Obama a oublié, les experts privilégiant l’hypothèse d’une erreur (volontaire ?) d’un pilote ukrainien.

Bref, à ce niveau du débat, le cosmopolitisme avait disparu, lui aussi, des écrans radar pour laisser place à des affrontements politiques stériles….quand cessera-t-on de nous jeter au visage des enfants innocents tués par les uns ou les autres dans les bras de leur mère ? On en était là à la fin de l’émission quand Bernard-Henri Lévy, ayant abandonné sa posture d’intellectuel pro-européen et sa rhétorique antifasciste si bien rodée, se laissa gagner par l’émotion en évoquant les menaces qui pèsent sur les juifs de France. Enfin, un moment de vérité, me suis-je dit, tout en observant le visage d’Aymeric Caron, un végétarien qui retrouve un appétit féroce dès lors qu’ il est question d’Israël…

Sarcelles, Mossoul, Gaza, même débat?

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gaza sarcelles mossoul

Curieusement, c’est notre photo de une qui nous a dit l’histoire que nous voulions raconter. C’est que le djihadiste au physique avantageux qui poste lui-même ses images sur Twitter n’a pas grandi au cœur des montagnes afghanes, ni en Arabie saoudite : Abou Hussein al-Brittany est né dans la banlieue de Birmingham, qu’il a quittée en 2013 pour aller faire le coup de feu en Syrie. On le soupçonne aujourd’hui d’appartenir à une faction de l’État islamique (EI) surnommée « les Beatles » par les otages étrangers qu’elle est chargée de surveiller. Autrement dit, ce charmant garçon est peut-être un barbare, mais c’est notre barbare. Comme Merah, comme Nemmouche, il n’est pas un produit d’importation mais une fabrication locale, et, même, une spécialité dont  l’Europe est désormais exportatrice. Les abominations perpétrées par les cinglés de l’EI ne nous concernent pas seulement parce qu’elles frappent des minorités chrétiennes, mais aussi parce que certains de nos compatriotes y participent et que d’autres les applaudissent. Et si les premiers constituent une infime minorité, on aimerait être sûrs que les rangs des seconds ne sont pas en train de grossir.

Gaza-Sarcelles-Mossoul : nul ne prétendra, bien sûr, que les trois situations évoquées ici sont identiques. Aussi détestables soient les méthodes et l’idéologie du Hamas, il n’est pas seulement un mouvement terroriste mais une force politique avec laquelle il faudra bien compter. Et aussi terrifiantes soient les agressions antijuives commises à Sarcelles et à Paris en marge des manifestations pro-Gaza, elles restent des actes isolés, qui suscitent une indignation unanime et une ferme réplique des autorités. Il n’empêche : à Gaza, comme à Paris et en Irak, on a vu flotter le drapeau de l’EI et entendu la même rhétorique haineuse contre les juifs et les infidèles. Tout cela, bien sûr, au nom de l’islam. On nous dit que cet islam-là n’est pas l’islam. Dont acte. Il faudrait cependant se demander pourquoi cet islam djihadiste, dans le verbe sinon dans les actes, exerce une telle séduction sur certains musulmans.

C’est donc en toute conscience que nous avons choisi ce titre en forme de raccourci, et même d’amalgame, comme ne manqueront pas de le dire nos habituels détracteurs. Bien sûr, une manif, même violente, à Paris, ce n’est pas du tout la même chose que le nettoyage ethnique mené en Irak ou le bal incessant des missiles et des roquettes à Gaza. Mais il faut une sacrée dose d’inconscience pour prétendre que tous ces événements n’ont rien à voir les uns avec les autres. Pour analyser, il faut comparer et même généraliser.

Pour autant, nous savons que certains amalgames obscurcissent la réflexion au lieu de l’éclairer. Mon voisin Mohammed qui pratique un islam pépère n’est pas plus coupable des crimes djihadistes que ma voisine Mme Cohen n’est responsable des frappes israéliennes ou de l’assassinat d’un jeune Palestinien par trois extrémistes juifs, dans les premiers jours du conflit. Sauf que ces trois meurtriers ont été non seulement arrêtés mais aussi dénoncés par l’ensemble de la nation. Alors, oui, parfois on aimerait que tous les Mohammed de France disent haut et fort que le pillage d’un magasin juif les révulse, sans avoir peur d’être dénoncés comme traîtres à l’islam – puisque ce n’est pas l’islam. Tout ce que nous demandons aux musulmans de France, c’est que leur détestation des Merah et Nemmouche soit à la hauteur du dégoût que nous éprouvons pour les lyncheurs juifs de Jérusalem-Est.

Cet article en accès libre est issu du numéro de septembre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Hollande/Trierweiler : Quand on n’a que l’amour…

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valerie trierweiler hollande merci

Nous nous sommes longtemps demandés ce qu’elle pouvait bien lui trouver. La réponse arrive enfin : c’était une ordure, et cela ne manque pas de fascination, une ordure. Il se moquait des pauvres en s’efforçant quand même de glaner leurs voix. Il préférait le caviar aux lentilles — alors même que Ducasse, au Plaza Athénée, mélange les deux en ce moment. Il aimait les grands restaurants, les hôtels de luxe, il avait toujours eu de l’argent, il payait l’impôt sur la fortune, le plus étonnant, c’est que tant de gogos aient voté pour lui en croyant qu’il était de gauche.

Non qu’on doive absolument être gueux pour être de gauche. Mais il est nécessaire, au moins, d’aimer les plus humbles (la Droite classique, celle qui se goberge au Fouquet’s, aime les moins humbles et ne s’en cache pas). D’adopter une politique qui apaise leurs souffrances — alors que tout ce qui s’est mis en place depuis deux ans vise essentiellement à… les abréger.

Donc, elle l’aimait — jusqu’à ce qu’il se montre non seulement odieux, mais goujat. Une femme aimante peut passer sur bien des défauts (et même, parfois, vous pardonner vos qualités), mais jamais elle ne supportera une humiliation (sauf demande expresse, mais c’est une autre histoire, et de toute façon, dans les couples SM, c’est toujours le / la maso qui domine). « Casse-toi, pauv’ conne », lui a-t-il jeté, via l’AFP, ce qui est encore moins classe que par SMS.
Alors, mutatis mutandis, l’amour s’est inversé. Pour avoir vécu cela moi-même, je connais le processus sur le bout des doigts : tout ce que l’on trouvait charmant se révèle répugnant. L’homme à qui l’on a fait feuille de rose des années durant pue soudain du cul, si je puis dire. (Cette prose est insoutenable de vulgarité : je serais vous, j’irais voir ailleurs).

Les types dans son genre aiment bien dominer leurs partenaires. Surtout quand ils se croient très intelligents. Ce qui peut les amener à sous-estimer la malheureuse élue, à ne pas prendre en compte ses talents particuliers (son aptitude à écrire en français, par exemple). Les liaisons fatales entre hommes politiques et femmes de médias ne peuvent finir autrement : celui des deux qui sait écrire — elle, en général — racontera forcément, à un moment ou un autre, ce qui s’est passé dans l’intimité : « Ce type, il pue. »
À noter qu’au pire, la belle répudiée s’adressera à un nègre : j’en connais qui auraient plaisir à expliquer au peuple quel jean-foutre réside chez la Pompadour.
Ce qui m’étonne, c’est que la presse s’étonne — et même condamne le procédé. Bande d’hypocrites qui se délectent des détails d’un livre dont ils affirment hautement qu’ils ne le liront jamais !

Les différents obsédés qui ont occupé ce poste ont toujours eu l’élégance d’être aimés des femmes qu’ils abandonnaient — ou, mieux, dont ils avaient l’adresse de se faire abandonner. Ni le joueur d’accordéon, qui avait des accidents de voiture en rentrant au petit matin, ni le Florentin aux dents limées, ni le Grand Cavaleur (on a tout su de ses conquêtes quand son chauffeur a écrit ses mémoires, mais peu lui chalait), ni le petit nerveux. Il a fallu attendre Culbuto pour que soit révélée l’intimité peu ragoûtante d’un type qui se prend pour un séducteur parce qu’il a du ventre et du pouvoir.

À vrai dire, tout ce fatras médiatique permet de cacher la vraie merde du chat : le chômage qui grimpe et les pauvres qui ont de moins en moins les moyens de s’offrir un dentier, les patrons qui font péter les roteuses à l’université d’été du MEDEF quand le ministre de gauche leur dit qu’il les aime, l’Education nationale dans le rouge foncé, et l’alignement de la politique étrangère sur ce que l’OTAN a de plus bête (quelqu’un a-t-il entendu parler de la vie sexuelle de Poutine ? Non — ni de celle d’Obama : les Grands de ce monde, s’ils forniquent, le font discrètement). Sans compter les impôts qui grimpent, la déflation qui est là et dont nous ne tirons rien, parce que les prix peuvent bien baisser, quand il n’y a plus de sous, hein… Et Marine Le Pen qui se déclare prête…

Alors, le rideau de fumée des débordements sexuels de l’odieux personnage qui nous gouverne, et qui a fait de la fonction présidentielle une caricature d’autorité, nous nous en fichons. Nous sommes peut-être pauvres mais nous, on nous aime.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00691594_000003. 

Touche pas à sa pute

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eyes wide shut

Et si ce n’était ni Nabe, ni Zagdanski, ni Régis Jauffret qui avait écrit le livre définitif sur DSK mais Bruno Deniel-Laurent ? Non que cet Idiot du Palais, première fiction de ce surdoué en tout qu’est « BDL » (créateur de revues[1. Revues littéraires, bien entendu, les subversifs Cancer! (2000), Tsim Tsoûm (2005), Impur (2007), et non de cabaret, quoiqu’avec BDL, on n’est jamais sûr], essayiste, documentariste et aujourd’hui romancier), traite des exploits carltoniens de celui qui a failli devenir notre président de la République, mais son histoire de pute et de puissant, de fric et de violence, de désir fou et de déchéance, y fait d’abord furieusement penser.

Au début, on croit qu’on va rire tant le décor improbable, les personnages grotesques et les situations ubuesques semblent relever du roman satirique et picaresque. Palais oriental en plein quartier haussmanien avec « piscine en marbre noir » et « ascenseurs empestant la friture et le safran ». Règlement intérieur épuisant jusqu’au délire mais qui n’empêche ni la médisance, la corruption et l’arbitraire de régner en maîtresses et où « un simple sourire ou un haussement d’épaules mal interprété dégringole à travers les étages du Palais et fauche au hasard deux ou trois employés modèles. » Armada multi ethnique de subalternes mis en caste pour le service des maîtres des lieux – et d’abord de la « Princesse » dont chacun se demande si « elle est belle » comme dans les contes de fées alors qu’elle est une sorte de monstre nothombien dont le corps obèse et enflé n’est plus qu’ « une cacophonie » pétante et rotante « que ne couvre pas le tintement de ses montres à un million d’euros ».  Dans ce monde totalitaire et ultralibéral où l’on se doit de combler dans l’instant le moindre caprice de ces émirs d’Oukbahr, Dušan,  l’agent de sécurité serbe chargé de veiller sur les entrées et les sorties de chacun, a trouvé sa place. Lorenzaccio passif et ironique de ce monde hors du temps et presqu’hors des lois, il croit résister à l’ambiance délétère du Palais. Pourtant, à lui aussi, il arrive «  pour tromper son monde, de décocher, ici ou là, une phrase d’une infinie bassesse, une saillie raciste, un trait de soumission » et de devenir peu à peu ce qu’il méprise. Ce sera son drame.

Tout se complique lorsque le Prince revient au Palais et charge Dušan, via son intendant, le « docteur Elias », et âme damnée des lieux,  de devenir son rabatteur. Accompagné de deux gorilles, voici notre « idiot » dans la Mercedes de l’Emir à rechercher sur le périphérique parisien celle que l’on présente comme « une jeune fille en difficulté » que son Altesse se propose d’aider en lui apportant « pour quelques heures un répit dans sa précaire existence ».  Ce sera Khadijia, « une beauté presque terrifiante », et dont, comme on l’imagine,  Dušan tombe amoureux dès qu’il la ramène au Palais, craignant instantanément pour sa vie et tentant de se rassurer en se persuadant que le Prince et ses gens « ne sont pas des monstres quand même. » On pense à l’ Eyes wide shut de Kubrick, ses orgies de notables, ses simulacres d’exécution (ou non), sa violence paranoïaque : « Le Prince : une transcendance aberrée. Il est partout et nulle part. On ne le voit jamais, mais il est sans cesse dans votre tête, dans votre dos. » Comme dans le film de Kubrick (et L’idiot du Palais pourrait faire un sacré bon film), on attend la mésaventure qui se termine bien, la rédemption par l’amour, la sortie propre.

Et c’est là que le roman surprend, désamorçant ce qu’il semblait promettre dans sa première partie un rien abstraite, refusant la fiction facile du salut glamour – et cela au risque de décontenancer le lecteur, celui-ci pris au piège d’un style aussi élégant qu’impitoyable qui agit sans anesthésie et le plonge progressivement dans un état d’insécurité morale qui est aussi celui de son personnage. Car comme le dira Kadija à Dušan dans la scène la plus terrible du livre, il ne suffit pas de faire partie des « gentils » pour être aimé, ni même respecté – le désir secret de tout un chacun. Le tort de Dušan est d’avoir cru qu’il suffisait de vouloir sauver quelqu’un pour pouvoir vraiment le faire, ou pire, de vouloir être sauvé soi-même (par une prostituée miséricordieuse et blablabla) pour l’être.  Au fond, l’idiot s’est révélé un imbécile non seulement incapable « d’être au niveau de ses intentions » mais encore qui s’est trompé complètement sur lui-même et celui de son « vrai visage » soi-disant à naître.

Un corrompu qui se croit pur, un esclave qui se croit libre, un homme qui s’imagine que l’amour d’une femme le révélera et à qui la femme aimée révèle surtout qu’il ne l’aime que par mimétisme princier – tel est l’histoire de ce petit factotum qui apprend à ses dépens que les bonnes intentions sont toujours punies et qu’on ne peut espérer une quelconque rédemption sans le sacrifice réel de ses illusions, même les plus vénielles, ce que l’auteur appelle superbement « la joie de la perte franche ». Roman girardien en somme où l’on se voit amputer de sa part mensongère, « romantique », et dont la miséricorde ne réside, si miséricorde il y a, non dans le fait d’être aimé mais dans celui de se rendre compte qu’on ne peut justement pas l’être. Khadija n’est pas Sonia, la fille perdue et magnifique de Crime et châtiment qui accompagnait Raskolnikov jusqu’à la fin. Ici, la femme qui sauve est la femme qui quitte, qui abandonne, qui refuse de se prendre au petit jeu compassionnel de son prétendant.  Si la grâce agit, c’est dans et par la crasse. « Khadija avait raison : il avait éprouvé de la pitié, une pitié suave, vaine, confortable, non la pitié qui sauve, mais celle qui égare, qu’on achète au rabais et que l’on revend avec intérêt. » Pas de récompense ni de happy end pour celui qui sort de l’enfer, mais un purgatoire qui risque de durer encore longtemps. Et c’est pourquoi L’idiot du Palais est ce livre génialement antipathique, antipathiquement catholique, qui, à quelques niveaux existentiels que l’on se place, dévoile la vénalité de nos affections.

L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent, La Table ronde, 2014.

Le merveilleux florilège de Simon Leys

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simon leys idees autres

Le 5 novembre 2005, Simon Leys a été reçu docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain. J’ai eu la grande chance d’assister à la cérémonie d’intronisation ; elle a été simple, très peu solennelle, alors même que les autorités académiques portaient la toge universitaire, ainsi que le veut la bonne vieille coutume de l’alma mater. C’est la première fois de ma vie que je voyais en chair et en os l’homme que j’avais découvert comme tout le monde, je suppose, à la parution de son pamphlet Les Habits neufs du président Mao, en 1971. Et, comme tout le monde, j’ignorais à cette époque qu’il s’appelait en réalité Pierre Ryckmans, qu’il était natif de Bruxelles (en 1935) et que Simon Leys était un nom de plume qu’il avait choisi en référence directe à René Leys, le chef-d’œuvre posthume de Victor Segalen publié en 1922. Dans Le Figaro littéraire en date du 3 février 2005, il allait écrire : « Si j’osai alors emprunter mon patronyme fictif au chef-d’œuvre de Segalen, c’est tout simplement parce que, à ce moment-là, René Leys, complètement épuisé et introuvable depuis plus de vingt ans, n’éveillait plus d’échos que dans la mémoire d’une poignée d’admirateurs fidèles, amoureux de littérature, un peu frottés de Chine, et c’était à ces happy few, mes semblables, mes frères, que j’adressais ainsi un innocent clin d’œil. » [access capability= »lire_inedits »]

Dans son (bref) discours de Louvain intitulé « Une idée de l’Université » et prononcé sur un ton ferme et vigoureux, Simon Leys n’a pas parlé de Victor Segalen et n’a évoqué la Chine qu’à travers un axiome de Zhuangzi, un penseur taoïste du  iiie siècle av. J.-C. : « Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent pas comprendre l’utilité de l’inutile. » Je me suis empressé de noter la phrase. À regarder ce discours de près, on s’aperçoit qu’il est émaillé de citations et qu’il débute d’ailleurs par un précepte de Jacques Chardonne parfaitement approprié à la circonstance : « Quand vous entendez le bruit des applaudissements, vous savez qu’il est temps de s’en aller. » Les autres citations sont du cardinal Newman, de Gustave Flaubert (l’extrait d’une lettre à Ivan Tourgueniev), de Clive S. Lewis, d’un « brillant et fringant jeune ministre de l’Éducation » en Angleterre dont Simon Leys n’a pas communiqué l’identité, de ce Zhuangzi donc et, pour finir, d’Érasme, avec un adage qui figure dans toutes les chrestomathies[1. Anthologie de textes classiques.] : « On ne naît pas homme, on le devient. »

Il existe un art de la citation, un art plus subtil qu’il ne semble de prime abord, que Simon Leys a maîtrisé parfaitement et qu’il a poussé à l’extrême en faisant paraître en 2005 (est-ce un hasard ?) un florilège sous le titre Les Idées des autres. Une sorte de compilation de bons mots qu’il a, dit-il, « idiosyncratiquement » composée et dans la présentation de laquelle il cite, pour justifier le bien-fondé de sa démarche, ces deux orfèvres que sont Oscar Wilde et Alexandre Vialatte. Oscar Wilde : « La plupart des gens sont d’autres gens. Leurs pensées sont les opinions de quelqu’un d’autre ; leur vie est une imitation ; leurs passions, une citation. Il n’y a qu’une façon de réaliser sa propre âme, et c’est de se débarrasser de la culture. » Alexandre Vialatte : « Le plus grand service que nous rendent les grands artistes, ce n’est pas de nous donner leur vérité, mais la nôtre. » Et une compilation qu’il a destinée à « l’amusement des lecteurs oisifs », précaution littéraire en forme de boutade qu’il ne faut surtout pas prendre au pied de la lettre.

On l’aura compris, les « idées des autres », ce sont les idées de Simon Leys lui-même sur les sujets les plus divers tels que l’ambition, le désespoir, la musique, la politique, le sexe, la richesse, le temps, le tabac, le rire, le goût, la foi, le vin, la retraite, la solitude, la littérature, etc. Il s’en tire tantôt avec une seule citation, tantôt avec plusieurs. Il y en a ainsi quinze à la rubrique « Mer », sa grande passion, et douze à la rubrique « Écrivain ». Dont ces quatre-ci : « La plupart des écrivains ne comprennent pas plus la littérature qu’un oiseau ne comprend l’ornithologie » (Marcel Reich-Ranicki). « Je hais un écrivain qui est tout entier écrivain » (Lord Byron). « N’invitez pas plusieurs hommes de lettres à la fois : un bossu préférera toujours la compagnie d’un aveugle à celle d’un autre bossu » (Paul Claudel). « Un écrivain est un homme qui, plus que quiconque, trouve qu’il est difficile d’écrire » (Thomas Mann).

Je me suis amusé à faire l’inventaire des auteurs que Simon Leys a convoqués dans son merveilleux florilège : près de deux cents au total. Les plus cités sont Léon Bloy, Gilbert Keith Chesterton, Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau et Simone Weil (elle a droit à dix-neuf citations, le record du livre). Au sein de ce gros peloton, j’ai dénombré treize auteurs chinois (dont un anonyme) et cinq auteurs belges : le prince de Ligne, Henri Pirenne, Louis Scutenaire, Marcel Thiry et Raoul Vaneigem avec cet aphorisme si renversant et sans doute très leysien : « Le travail est encore ce que les gens ont inventé de mieux pour ne rien faire de leur vie. »

Est-ce que je me trompe si je dis que Les Idées des autres est, suprême paradoxe, le livre le plus personnel de Simon Leys ?[/access]

*Photo : Karen.

Ex-fan des eighties

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fils rien guibourge

Rien n’est plus compliqué, par les temps qui courent, que de faire de la littérature sans que les moralistes vous tombent dessus. Cela a toujours été un peu le cas : la littérature, la bonne, est suspecte de toute éternité pour ce qu’elle porte en elle de subversion, de provocation, de refus des assignations idéologiques. Va-t-on faire ce procès en moralité au dernier roman de Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés ? Voilà un garçon au style élégant, racé, ce qui n’étonnera personne car il fit ses premières armes, comme un peu nous tous, à l’ombre des hussards et des néo-hussards qui sont tout de même ce qui se fait de mieux pour apprendre à faire jouir le français sans pour autant trop le bousculer. Ce qui pourrait, par parenthèse, être aussi une définition du classicisme.

Mais ce style ne lui sert pas à raconter une histoire d’amour entre lecteurs de la presse de centre-gauche avec de vrais bouts d’érotisme dedans. Car, n’est-ce pas, pour être de centre-gauche, on n’en est pas moins très audacieux dans la sexualité. Il suffit de voir Christine Angot, comme elle est audacieuse, par exemple…  Non, Guibourgé est un intempestif qui préfère les alcools forts de la marginalité politique aux smoothies des émois trentenaires. Ce qu’il nous raconte, et les imbéciles qui persistent à confondre le je d’un narrateur et celui d’un auteur pourront toujours crier au loup, c’est l’histoire d’un skinhead qui avait dix-sept ans dans les années 80 et qui trente ans plus tard, alors que la cinquantaine approche, s’est installé au vert et cajole dans une tendresse inquiète sa femme et un fils de six ans pour qui il construit une maison. Mais Falco n’est pas dupe. Il n’aura pas l’impudeur de parler de rédemption. Simplement, il se souvient. C’est déjà assez compliqué de se souvenir sans encore avoir à demander pardon. D’ailleurs, se souvenir, c’est déjà demander pardon.  Pas la peine d’en rajouter, donc.

Le roman de Guibourgé est construit sur ce va-et-vient entre passé et présent. Les choses ont-elles tellement changé, d’ailleurs, en une grosse génération? Pour Falco, sans doute. Pour le monde, rien n’est moins sûr. Le Falco d’aujourd’hui retrouve les mêmes drames  sociaux, et donc humains, que ceux qu’il a connus dans les années 80, à l’époque où ça bastonnait sec dans les kops, où ça violait les filles arabes, juives ou gouines, afin de « tuer quelque chose en elles pour toujours. », à l’époque où ils étaient des bêtes fauves. Le narrateur de Guibourgé n’est fier de rien, il est parfaitement conscient que tout le monde se fiche de ses éventuels remords. Seulement, à l’époque où les froids statisticiens de l’économie alignent depuis leurs think tanks ou leurs cabinets ministériels des graphiques qui transforment les hommes en variable de gestion, parlent de flexibilité, de délocalisation, de compétitivité, il ne faut pas qu’on s’étonne d’enfanter des monstres. Quand on crée un enfer, il est assez logique qu’il soit peuplé de démons. Aujourd’hui, les intégristes dans les banlieues, hier les skinheads dont les pères, petits blancs et ouvriers fiers d’avoir contribué à la richesse des trente glorieuses, ont été traités comme des chiens, des « humiliés » alors qu’ils étaient des « princes ». On écoute Guibourgé décrire les années 80 ?  « La lutte des classes, ce n’est plus grand chose. C’est mon père qui a perdu son boulot, de nouvelles chaînes de télévision, des variétés, le sport, la pornographie. Un gouvernement qui détourne l’attention du peuple en organisant la mise en scène de son action. Sac de riz sur l’épaule du ministre étranger, chute dans le spectacle, fête de la Musique. »

Alors, forcément, pour Falco, il faut vivre malgré la mort symbolique du père, sentir les os craquer, le sang jaillir. On vole des bagnoles avec des gitans, on va en taule, on rentre dans la Meute, surnom de bande de skins, on boxe, on boit, on trouve même le moyen d’aller en fac. C’était absurde, puisque ça n’a rien changé, puisqu’aujourd’hui, au bistrot du village, il faut écouter un copain lui aussi victime d’un plan social, lui aussi subissant le même mépris politique, pire, la même indifférence.

Les fils de rien, les princes, les humiliés est un beau roman de colère rentrée et de sérénité introuvable. C’est surtout, et là est sa grande intuition, un livre sur la paternité comme unité de mesure idéale et tragique pour se rendre compte de la décomposition d’une époque : « Je n’oublie rien. L’enfance, l’Usine et les coups. Les stades, le Meute et la prison. Puis un matin je me retrouve près de lui à l’hôpital. Une vie a passé. Il ne peut pas se lever. Alors, je le prends dans mes bras. »

Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard, 2014.

*Photo : SCHADEBERG/REX FEATURES/SIPA. 00196932_000002.

Ukraine/Russie : vers un nouveau rideau de fer?

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ukraine russie mur

ukraine russie mur

Le 5 mars 1946, à l’université de Fulton dans le Missouri, l’ancien et futur Premier ministre britannique Winston Churchill prononce l’un des plus célèbres discours de l’histoire européenne. Dans son allocution, il diagnostique la situation de guerre froide entre les Occidentaux et l’URSS – le terme de guerre avait plus de retentissement à l’époque, à peine dix mois après la capitulation de l’Allemagne. Mais c’est l’expression bien connue de « rideau de fer » qui a rendu le discours de Fulton si célèbre. « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, tonne Churchill, un rideau de fer est descendu à travers le continent ». Ce rideau de fer, à l’époque, n’est pas qu’une image : les frontières orientales de l’Europe sont devenues de véritables obstacles à l’invasion.

Soixante-dix ans après Fulton et un quart de siècle après le démantèlement de ses barbelés, miradors, obstacles anti-char, champs de mines  et chemins de patrouilles, le rideau de fer – au sens propre comme au figuré – est de retour. Le jour même de l’annonce du cessez-le-feu, mercredi 3 septembre, le Premier ministre ukrainien twittait en effet : « Nous avons élaboré un projet nommé « Le mur ». Cela veut dire que nous allons construire un dispositif de frontière réelle entre l’Ukraine et la Fédération de Russie ».

L’idée d’ériger une frontière physique entre les deux pays n’est pas anodine. Plus qu’un tracé géographique entre deux nations,  Kiev a mis en place le plan de construction d’un véritable rempart militaire, une « ligne Maginovski » en quelque sorte. Comme l’a signifié le gouverneur ukrainien de Dnepropetrovsk, Igor Kolomoisky, qui est à l’initiative de la construction du mur, le plan s’inscrit dans la doctrine ukrainienne de « redressement de l’Etat ». Cette dernière prend en compte la nouvelle donne géopolitique du pays dont l’élément majeur est que « la Russie est une ennemie ». Et qu’« il est nécessaire de se protéger d’elle par un mur ». Pour prouver qu’il ne s’agit pas que de symboles, Igor Kolomoisky déroule le cahier des charges ukrainien : « Le mur devra mesurer 2.30 mètres de hauteur. Il sera construit en acier à haute résistance et prolongé de fils barbelés électriques. Il sera devancé d’un fossé suffisamment grand pour bloquer l’avancée de chars ou autres véhicules militaires. Du côté intérieur, seront positionnés des groupes militaires mobiles et des gardes nationaux. »

 

La construction doit prendre entre cinq et six mois mais elle n’a pas encore débuté. La question du financement, sûrement, freine le démarrage des travaux. Pourtant, le gouverneur Kolomoisky, milliardaire, comme jadis les Romains, a offert sa généreuse participation. Après la via Appia, la ligne Kolomoisky … Une fois ce point matériel réglé, reste encore à résoudre la question de la logique militaire et stratégique : à dépenses égales, le pays, inscrit dans une perspective de guerre, n’a-t-il pas d’autres projets de sécurité militaire, comme une armée plus grande, mieux équipée et entraînée… ? Pourquoi cette fixation sur la dimension BTP de la défense nationale ?

Il semblerait que cette volonté de fortification résulte d’un besoin d’affirmation identitaire. Rappelons à cet égard que la sortie, légère, de Vladimir Poutine pour justifier la présence de soldats russes sur la terre ukrainienne avait fortement déplu du côté ukrainien. « Ils se sont égarés » signifie que la frontière est perméable et implique un rapport de force inégal entre les deux voisins.

En se rapprochant des Occidentaux, Kiev fait sien le proverbe américain selon lequel « de bonnes barrières font des bonnes voisins ».

 *Photo :  MORVAN/SIPA. 00583737_000024.

Hollande : la diplomatie de la girouette

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hollande mistral russie

hollande mistral russie

Ce qu’il y a de pénible avec notre Président, c’est qu’il aussi velléitaire sur la scène intérieure qu’hors de l’hexagone. L’affaire de la vente des BPC de classe Mistral à la Russie vient cruellement nous le rappeler. Pris entre l’atlantisme de Laurent Fabius et le pragmatisme de Le Drian, Hollande hésite. Encore et toujours. Depuis le début de l’année, c’est un ballet incessant de communiqués contradictoires sur la vente de ces navires de guerre. Selon le degré de la pression américaine ou russe, la girouette placée sur le toit de l’Elysée se tourne au gré des vents contraires.

Ainsi la France suspend jusqu’à novembre la livraison des BPC, laquelle devait avoir lieu… fin octobre- début novembre. Une concession en forme de trompe-l’œil, le temps du sommet otanien de Newport. Pour preuve, Hollande n’a pas tardé à préciser que la suspension annoncée était elle-même suspendue à l’hypothèse imminente d’un accord entre Kiev et Moscou. Accord dont on sait qu’ ils sont nombreux en Ukraine, mais rarement suivi d’effets. Pendant ce temps-là, les essais navals du Vladivostok se poursuivent à Saint-Nazaire. Et les travaux du Sébastopol avancent bon train. Drôle de suspension…

François Hollande a souvent fait l’admiration (ou le dégoût) de ses contemporains pour sa capacité à synthétiser les positions adverses. Il a fait merveille au PS, à la tête des “transcourants”, pour réconcilier toutes les chapelles de la gauche. Et sur le dossier des Mistral, Hollande agit comme dans un congrès socialiste; il plie devant toutes les revendications, sans jamais rompre. Il dit à chacun ce qu’il veut entendre, sans jamais fâcher personne. Mais à force de courbettes, plus personne ne prend ses déclarations au sérieux. François Hollande n’est pas un secrétaire général de l’OTAN, de l’ONU ou de l’OSCE qui joue la montre, il est Président d’une nation à la voix traditionnellement forte. C’est bien son problème.
Cela ne veut pas dire que la position médiane de la diplomatie Hollande soit inintéressante a priori. Pourvu qu’on s’y tienne et qu’on l’assume. Car la France peut jouer un rôle dans cette crise, si tant est qu’elle retrouve son positionnement équilibré entre Moscou et Washington.

Avec quarante ans d’avance, De Gaulle avait anticipé la chute du mur de Berlin et la future Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il avait conscience que le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l’Europe, voire l’Amérique. Une vision qui a souvent fait consensus en France. Des voix gaulliennes se sont d’ailleurs fait entendre, Henri Guaino et François Fillon notamment, pour s’élever contre cette énième pantalonnade. On aimerait qu’à gauche, celles de Chevènement, de Védrine et pourquoi pas de Montebourg s’expriment aussi.

Car ainsi fonctionne notre Président. Il va, il vient, il recule, il revient, comme suspendu au milieu des pressions politiques; si elle n’a pas de poids gaullo-réaliste sur son plateau gauche, la balance hollandaise va inexorablement pencher vers les partisans d’une confrontation avec la Russie. Pour le plus grand malheur de l’Europe.

*Photo : okano.

Affaire Thévenoud : au pays du cynisme, les tricheurs sont rois

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thomas thevenoud fraude fiscale

thomas thevenoud fraude fiscale

Après avoir effectué de brillantes études dans une fabrique de bien-pensance et hanté les couloirs des cabinets, puis ceux de l’assemblée, Thomas Thévenoud arrive enfin sur le devant de la scène, à la faveur d’un coup de sang du Président et de son vaillant premier ministre. À lui la gloire et les honneurs, les ors et les médias… le pouvoir, le vrai, enfin !

Hélas pour notre prometteur jeune homme, dans ce pays à la défiance accrue, un souci d’exemplarité à conduit la majorité à laquelle il appartient à faire voter, à grand renfort de tapage médiatique, une loi pour lutter contre les fraudeurs en tous genres. Et ce, afin d’effacer le traumatisme Cahuzac qui reste dans toutes les mémoires et dans la sienne en particulier. Une belle leçon pour le personnel politique qui ne serait pas irréprochable comme l’est le chef de l’Etat. L’efficacité de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique n’est plus à démontrer donc, puisqu’elle a levé ce lièvre impressionnant.

Un peu tardivement certes, celui dont les postures intraitables vis-à-vis des tricheurs sont légion, s’est fait prendre la main dans le sac. Chez le contribuable lambda, la non-déclaration, logiquement suivie du non-règlement, s’appelle de la fraude. Mais faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, ce n’est pas de la triche, c’est de la négligence… Ou de la « désinvolture », comme l’a souligné Manuel Valls, qui s’en irrite.

C’est ainsi que l’on découvre que notre regretté secrétaire d’Etat, bien que mal connu, n’était pas si néophyte. Il s’était déjà illustré par ses propos vengeurs à l’égard des petits malins qui prétendent se soustraire à l’impôt. En vrac : avec le rapporteur du projet de loi contre la fraude fiscale, Yann Galut : « Faites repentance fiscale, parce-que le compte à rebours va s’enclencher ». Ou encore, en juin dernier, « La république  exemplaire, c’est quoi ?  Ce sont les ministres qui rendent public leur patrimoine… c’est le renforcement des sanctions pénales pour ceux qui fraudent ou qui ne remplissent pas leur devoir fiscal ».Enfin, au sujet de Cahuzac , en sa qualité de membre de la commission d’enquête parlementaire : « Je ne comprends pas ce sentiment d’impunité, tout finit par se savoir ».

Mais qu’importe ce faux pas: il veut rester à l’Assemblée ! Quelques semaines à l’ombre du Palais Bourbon effaceraient ce malheureux oubli. Or c’est là que l’affaire se complique pour notre serviteur. Non pas du point de vue légal : techniquement son retour à l’Assemblée ne pose aucun problème. En effet, si la brièveté de son passage au gouvernement ne remet pas en cause son indemnité de secrétaire d’Etat, elle lui permet, en outre de reprendre du service à l’Assemblée sans attendre le délai d’un mois supplémentaire imposé aux ministres qui restent en poste plus de 30 jours.

Non,  c’est en termes de morale, d’éthique, de déontologie et au nom de cette fameuse exemplarité – derrière laquelle courent nos politiques sans jamais parvenir à la rattraper- que cela coince… Tous azimuts, des voix s’élèvent contre son retour dès demain à l’assemblée. Jusque dans son propre camp, on prétend lui donner des leçons de savoir-vivre parlementaire, fût-ce au prix d’un siège -une législative partielle s’avèrerait compliquée pour le PS.

Mais qu’on se rassure pour notre distrait : même s’il devait, sous la pression de ses intègres confrères abandonner aussi son siège, tous les titres de gloire ne lui seraient pas ravis d’un coup. Il garderait alors celui du plus éphémère secrétaire d’Etat de la Ve République…

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21615418_000050.

Bernard-Henri Lévy chez Ruquier: où est passé le cosmopolitisme?

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Le cosmopolitisme n’est pas un sport de combat. Il est réservé à une élite pétrie de culture, de courtoisie et de modestie. J’ignore si elle existe encore en France aujourd’hui, mais je suis certain que ce n’est pas chez Laurent Ruquier et ses complices du samedi soir qu’on la rencontrera. Non sans panache, Bernard-Henri Lévy a tenté,  tout en faisant de manière un peu trop appuyée la promotion de son Hôtel Europe, d’incarner une forme de cosmopolitisme. Ce ne fut pas celle de Stefan Zweig hélas, mais celle d’un intellectuel français bouillonnant d’indignation et du désir d’en découdre. Pourquoi pas ? Mais de là à désigner Poutine comme une des figures du Mal universel, sans jamais oublier Marine Le Pen mieux localisée elle, le cosmopolitisme prenait des allures de conversation de bistrot un peu trop exaltée où tous les arguments sont bons pour l’emporter, y compris celui de l’avion de la Malaysian Airlines que même Obama a oublié, les experts privilégiant l’hypothèse d’une erreur (volontaire ?) d’un pilote ukrainien.

Bref, à ce niveau du débat, le cosmopolitisme avait disparu, lui aussi, des écrans radar pour laisser place à des affrontements politiques stériles….quand cessera-t-on de nous jeter au visage des enfants innocents tués par les uns ou les autres dans les bras de leur mère ? On en était là à la fin de l’émission quand Bernard-Henri Lévy, ayant abandonné sa posture d’intellectuel pro-européen et sa rhétorique antifasciste si bien rodée, se laissa gagner par l’émotion en évoquant les menaces qui pèsent sur les juifs de France. Enfin, un moment de vérité, me suis-je dit, tout en observant le visage d’Aymeric Caron, un végétarien qui retrouve un appétit féroce dès lors qu’ il est question d’Israël…

Sarcelles, Mossoul, Gaza, même débat?

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gaza sarcelles mossoul

gaza sarcelles mossoul

Curieusement, c’est notre photo de une qui nous a dit l’histoire que nous voulions raconter. C’est que le djihadiste au physique avantageux qui poste lui-même ses images sur Twitter n’a pas grandi au cœur des montagnes afghanes, ni en Arabie saoudite : Abou Hussein al-Brittany est né dans la banlieue de Birmingham, qu’il a quittée en 2013 pour aller faire le coup de feu en Syrie. On le soupçonne aujourd’hui d’appartenir à une faction de l’État islamique (EI) surnommée « les Beatles » par les otages étrangers qu’elle est chargée de surveiller. Autrement dit, ce charmant garçon est peut-être un barbare, mais c’est notre barbare. Comme Merah, comme Nemmouche, il n’est pas un produit d’importation mais une fabrication locale, et, même, une spécialité dont  l’Europe est désormais exportatrice. Les abominations perpétrées par les cinglés de l’EI ne nous concernent pas seulement parce qu’elles frappent des minorités chrétiennes, mais aussi parce que certains de nos compatriotes y participent et que d’autres les applaudissent. Et si les premiers constituent une infime minorité, on aimerait être sûrs que les rangs des seconds ne sont pas en train de grossir.

Gaza-Sarcelles-Mossoul : nul ne prétendra, bien sûr, que les trois situations évoquées ici sont identiques. Aussi détestables soient les méthodes et l’idéologie du Hamas, il n’est pas seulement un mouvement terroriste mais une force politique avec laquelle il faudra bien compter. Et aussi terrifiantes soient les agressions antijuives commises à Sarcelles et à Paris en marge des manifestations pro-Gaza, elles restent des actes isolés, qui suscitent une indignation unanime et une ferme réplique des autorités. Il n’empêche : à Gaza, comme à Paris et en Irak, on a vu flotter le drapeau de l’EI et entendu la même rhétorique haineuse contre les juifs et les infidèles. Tout cela, bien sûr, au nom de l’islam. On nous dit que cet islam-là n’est pas l’islam. Dont acte. Il faudrait cependant se demander pourquoi cet islam djihadiste, dans le verbe sinon dans les actes, exerce une telle séduction sur certains musulmans.

C’est donc en toute conscience que nous avons choisi ce titre en forme de raccourci, et même d’amalgame, comme ne manqueront pas de le dire nos habituels détracteurs. Bien sûr, une manif, même violente, à Paris, ce n’est pas du tout la même chose que le nettoyage ethnique mené en Irak ou le bal incessant des missiles et des roquettes à Gaza. Mais il faut une sacrée dose d’inconscience pour prétendre que tous ces événements n’ont rien à voir les uns avec les autres. Pour analyser, il faut comparer et même généraliser.

Pour autant, nous savons que certains amalgames obscurcissent la réflexion au lieu de l’éclairer. Mon voisin Mohammed qui pratique un islam pépère n’est pas plus coupable des crimes djihadistes que ma voisine Mme Cohen n’est responsable des frappes israéliennes ou de l’assassinat d’un jeune Palestinien par trois extrémistes juifs, dans les premiers jours du conflit. Sauf que ces trois meurtriers ont été non seulement arrêtés mais aussi dénoncés par l’ensemble de la nation. Alors, oui, parfois on aimerait que tous les Mohammed de France disent haut et fort que le pillage d’un magasin juif les révulse, sans avoir peur d’être dénoncés comme traîtres à l’islam – puisque ce n’est pas l’islam. Tout ce que nous demandons aux musulmans de France, c’est que leur détestation des Merah et Nemmouche soit à la hauteur du dégoût que nous éprouvons pour les lyncheurs juifs de Jérusalem-Est.

Cet article en accès libre est issu du numéro de septembre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Hollande/Trierweiler : Quand on n’a que l’amour…

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valerie trierweiler hollande merci

valerie trierweiler hollande merci

Nous nous sommes longtemps demandés ce qu’elle pouvait bien lui trouver. La réponse arrive enfin : c’était une ordure, et cela ne manque pas de fascination, une ordure. Il se moquait des pauvres en s’efforçant quand même de glaner leurs voix. Il préférait le caviar aux lentilles — alors même que Ducasse, au Plaza Athénée, mélange les deux en ce moment. Il aimait les grands restaurants, les hôtels de luxe, il avait toujours eu de l’argent, il payait l’impôt sur la fortune, le plus étonnant, c’est que tant de gogos aient voté pour lui en croyant qu’il était de gauche.

Non qu’on doive absolument être gueux pour être de gauche. Mais il est nécessaire, au moins, d’aimer les plus humbles (la Droite classique, celle qui se goberge au Fouquet’s, aime les moins humbles et ne s’en cache pas). D’adopter une politique qui apaise leurs souffrances — alors que tout ce qui s’est mis en place depuis deux ans vise essentiellement à… les abréger.

Donc, elle l’aimait — jusqu’à ce qu’il se montre non seulement odieux, mais goujat. Une femme aimante peut passer sur bien des défauts (et même, parfois, vous pardonner vos qualités), mais jamais elle ne supportera une humiliation (sauf demande expresse, mais c’est une autre histoire, et de toute façon, dans les couples SM, c’est toujours le / la maso qui domine). « Casse-toi, pauv’ conne », lui a-t-il jeté, via l’AFP, ce qui est encore moins classe que par SMS.
Alors, mutatis mutandis, l’amour s’est inversé. Pour avoir vécu cela moi-même, je connais le processus sur le bout des doigts : tout ce que l’on trouvait charmant se révèle répugnant. L’homme à qui l’on a fait feuille de rose des années durant pue soudain du cul, si je puis dire. (Cette prose est insoutenable de vulgarité : je serais vous, j’irais voir ailleurs).

Les types dans son genre aiment bien dominer leurs partenaires. Surtout quand ils se croient très intelligents. Ce qui peut les amener à sous-estimer la malheureuse élue, à ne pas prendre en compte ses talents particuliers (son aptitude à écrire en français, par exemple). Les liaisons fatales entre hommes politiques et femmes de médias ne peuvent finir autrement : celui des deux qui sait écrire — elle, en général — racontera forcément, à un moment ou un autre, ce qui s’est passé dans l’intimité : « Ce type, il pue. »
À noter qu’au pire, la belle répudiée s’adressera à un nègre : j’en connais qui auraient plaisir à expliquer au peuple quel jean-foutre réside chez la Pompadour.
Ce qui m’étonne, c’est que la presse s’étonne — et même condamne le procédé. Bande d’hypocrites qui se délectent des détails d’un livre dont ils affirment hautement qu’ils ne le liront jamais !

Les différents obsédés qui ont occupé ce poste ont toujours eu l’élégance d’être aimés des femmes qu’ils abandonnaient — ou, mieux, dont ils avaient l’adresse de se faire abandonner. Ni le joueur d’accordéon, qui avait des accidents de voiture en rentrant au petit matin, ni le Florentin aux dents limées, ni le Grand Cavaleur (on a tout su de ses conquêtes quand son chauffeur a écrit ses mémoires, mais peu lui chalait), ni le petit nerveux. Il a fallu attendre Culbuto pour que soit révélée l’intimité peu ragoûtante d’un type qui se prend pour un séducteur parce qu’il a du ventre et du pouvoir.

À vrai dire, tout ce fatras médiatique permet de cacher la vraie merde du chat : le chômage qui grimpe et les pauvres qui ont de moins en moins les moyens de s’offrir un dentier, les patrons qui font péter les roteuses à l’université d’été du MEDEF quand le ministre de gauche leur dit qu’il les aime, l’Education nationale dans le rouge foncé, et l’alignement de la politique étrangère sur ce que l’OTAN a de plus bête (quelqu’un a-t-il entendu parler de la vie sexuelle de Poutine ? Non — ni de celle d’Obama : les Grands de ce monde, s’ils forniquent, le font discrètement). Sans compter les impôts qui grimpent, la déflation qui est là et dont nous ne tirons rien, parce que les prix peuvent bien baisser, quand il n’y a plus de sous, hein… Et Marine Le Pen qui se déclare prête…

Alors, le rideau de fumée des débordements sexuels de l’odieux personnage qui nous gouverne, et qui a fait de la fonction présidentielle une caricature d’autorité, nous nous en fichons. Nous sommes peut-être pauvres mais nous, on nous aime.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00691594_000003. 

Touche pas à sa pute

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eyes wide shut

eyes wide shut

Et si ce n’était ni Nabe, ni Zagdanski, ni Régis Jauffret qui avait écrit le livre définitif sur DSK mais Bruno Deniel-Laurent ? Non que cet Idiot du Palais, première fiction de ce surdoué en tout qu’est « BDL » (créateur de revues[1. Revues littéraires, bien entendu, les subversifs Cancer! (2000), Tsim Tsoûm (2005), Impur (2007), et non de cabaret, quoiqu’avec BDL, on n’est jamais sûr], essayiste, documentariste et aujourd’hui romancier), traite des exploits carltoniens de celui qui a failli devenir notre président de la République, mais son histoire de pute et de puissant, de fric et de violence, de désir fou et de déchéance, y fait d’abord furieusement penser.

Au début, on croit qu’on va rire tant le décor improbable, les personnages grotesques et les situations ubuesques semblent relever du roman satirique et picaresque. Palais oriental en plein quartier haussmanien avec « piscine en marbre noir » et « ascenseurs empestant la friture et le safran ». Règlement intérieur épuisant jusqu’au délire mais qui n’empêche ni la médisance, la corruption et l’arbitraire de régner en maîtresses et où « un simple sourire ou un haussement d’épaules mal interprété dégringole à travers les étages du Palais et fauche au hasard deux ou trois employés modèles. » Armada multi ethnique de subalternes mis en caste pour le service des maîtres des lieux – et d’abord de la « Princesse » dont chacun se demande si « elle est belle » comme dans les contes de fées alors qu’elle est une sorte de monstre nothombien dont le corps obèse et enflé n’est plus qu’ « une cacophonie » pétante et rotante « que ne couvre pas le tintement de ses montres à un million d’euros ».  Dans ce monde totalitaire et ultralibéral où l’on se doit de combler dans l’instant le moindre caprice de ces émirs d’Oukbahr, Dušan,  l’agent de sécurité serbe chargé de veiller sur les entrées et les sorties de chacun, a trouvé sa place. Lorenzaccio passif et ironique de ce monde hors du temps et presqu’hors des lois, il croit résister à l’ambiance délétère du Palais. Pourtant, à lui aussi, il arrive «  pour tromper son monde, de décocher, ici ou là, une phrase d’une infinie bassesse, une saillie raciste, un trait de soumission » et de devenir peu à peu ce qu’il méprise. Ce sera son drame.

Tout se complique lorsque le Prince revient au Palais et charge Dušan, via son intendant, le « docteur Elias », et âme damnée des lieux,  de devenir son rabatteur. Accompagné de deux gorilles, voici notre « idiot » dans la Mercedes de l’Emir à rechercher sur le périphérique parisien celle que l’on présente comme « une jeune fille en difficulté » que son Altesse se propose d’aider en lui apportant « pour quelques heures un répit dans sa précaire existence ».  Ce sera Khadijia, « une beauté presque terrifiante », et dont, comme on l’imagine,  Dušan tombe amoureux dès qu’il la ramène au Palais, craignant instantanément pour sa vie et tentant de se rassurer en se persuadant que le Prince et ses gens « ne sont pas des monstres quand même. » On pense à l’ Eyes wide shut de Kubrick, ses orgies de notables, ses simulacres d’exécution (ou non), sa violence paranoïaque : « Le Prince : une transcendance aberrée. Il est partout et nulle part. On ne le voit jamais, mais il est sans cesse dans votre tête, dans votre dos. » Comme dans le film de Kubrick (et L’idiot du Palais pourrait faire un sacré bon film), on attend la mésaventure qui se termine bien, la rédemption par l’amour, la sortie propre.

Et c’est là que le roman surprend, désamorçant ce qu’il semblait promettre dans sa première partie un rien abstraite, refusant la fiction facile du salut glamour – et cela au risque de décontenancer le lecteur, celui-ci pris au piège d’un style aussi élégant qu’impitoyable qui agit sans anesthésie et le plonge progressivement dans un état d’insécurité morale qui est aussi celui de son personnage. Car comme le dira Kadija à Dušan dans la scène la plus terrible du livre, il ne suffit pas de faire partie des « gentils » pour être aimé, ni même respecté – le désir secret de tout un chacun. Le tort de Dušan est d’avoir cru qu’il suffisait de vouloir sauver quelqu’un pour pouvoir vraiment le faire, ou pire, de vouloir être sauvé soi-même (par une prostituée miséricordieuse et blablabla) pour l’être.  Au fond, l’idiot s’est révélé un imbécile non seulement incapable « d’être au niveau de ses intentions » mais encore qui s’est trompé complètement sur lui-même et celui de son « vrai visage » soi-disant à naître.

Un corrompu qui se croit pur, un esclave qui se croit libre, un homme qui s’imagine que l’amour d’une femme le révélera et à qui la femme aimée révèle surtout qu’il ne l’aime que par mimétisme princier – tel est l’histoire de ce petit factotum qui apprend à ses dépens que les bonnes intentions sont toujours punies et qu’on ne peut espérer une quelconque rédemption sans le sacrifice réel de ses illusions, même les plus vénielles, ce que l’auteur appelle superbement « la joie de la perte franche ». Roman girardien en somme où l’on se voit amputer de sa part mensongère, « romantique », et dont la miséricorde ne réside, si miséricorde il y a, non dans le fait d’être aimé mais dans celui de se rendre compte qu’on ne peut justement pas l’être. Khadija n’est pas Sonia, la fille perdue et magnifique de Crime et châtiment qui accompagnait Raskolnikov jusqu’à la fin. Ici, la femme qui sauve est la femme qui quitte, qui abandonne, qui refuse de se prendre au petit jeu compassionnel de son prétendant.  Si la grâce agit, c’est dans et par la crasse. « Khadija avait raison : il avait éprouvé de la pitié, une pitié suave, vaine, confortable, non la pitié qui sauve, mais celle qui égare, qu’on achète au rabais et que l’on revend avec intérêt. » Pas de récompense ni de happy end pour celui qui sort de l’enfer, mais un purgatoire qui risque de durer encore longtemps. Et c’est pourquoi L’idiot du Palais est ce livre génialement antipathique, antipathiquement catholique, qui, à quelques niveaux existentiels que l’on se place, dévoile la vénalité de nos affections.

L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent, La Table ronde, 2014.

Le merveilleux florilège de Simon Leys

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simon leys idees autres

simon leys idees autres

Le 5 novembre 2005, Simon Leys a été reçu docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain. J’ai eu la grande chance d’assister à la cérémonie d’intronisation ; elle a été simple, très peu solennelle, alors même que les autorités académiques portaient la toge universitaire, ainsi que le veut la bonne vieille coutume de l’alma mater. C’est la première fois de ma vie que je voyais en chair et en os l’homme que j’avais découvert comme tout le monde, je suppose, à la parution de son pamphlet Les Habits neufs du président Mao, en 1971. Et, comme tout le monde, j’ignorais à cette époque qu’il s’appelait en réalité Pierre Ryckmans, qu’il était natif de Bruxelles (en 1935) et que Simon Leys était un nom de plume qu’il avait choisi en référence directe à René Leys, le chef-d’œuvre posthume de Victor Segalen publié en 1922. Dans Le Figaro littéraire en date du 3 février 2005, il allait écrire : « Si j’osai alors emprunter mon patronyme fictif au chef-d’œuvre de Segalen, c’est tout simplement parce que, à ce moment-là, René Leys, complètement épuisé et introuvable depuis plus de vingt ans, n’éveillait plus d’échos que dans la mémoire d’une poignée d’admirateurs fidèles, amoureux de littérature, un peu frottés de Chine, et c’était à ces happy few, mes semblables, mes frères, que j’adressais ainsi un innocent clin d’œil. » [access capability= »lire_inedits »]

Dans son (bref) discours de Louvain intitulé « Une idée de l’Université » et prononcé sur un ton ferme et vigoureux, Simon Leys n’a pas parlé de Victor Segalen et n’a évoqué la Chine qu’à travers un axiome de Zhuangzi, un penseur taoïste du  iiie siècle av. J.-C. : « Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent pas comprendre l’utilité de l’inutile. » Je me suis empressé de noter la phrase. À regarder ce discours de près, on s’aperçoit qu’il est émaillé de citations et qu’il débute d’ailleurs par un précepte de Jacques Chardonne parfaitement approprié à la circonstance : « Quand vous entendez le bruit des applaudissements, vous savez qu’il est temps de s’en aller. » Les autres citations sont du cardinal Newman, de Gustave Flaubert (l’extrait d’une lettre à Ivan Tourgueniev), de Clive S. Lewis, d’un « brillant et fringant jeune ministre de l’Éducation » en Angleterre dont Simon Leys n’a pas communiqué l’identité, de ce Zhuangzi donc et, pour finir, d’Érasme, avec un adage qui figure dans toutes les chrestomathies[1. Anthologie de textes classiques.] : « On ne naît pas homme, on le devient. »

Il existe un art de la citation, un art plus subtil qu’il ne semble de prime abord, que Simon Leys a maîtrisé parfaitement et qu’il a poussé à l’extrême en faisant paraître en 2005 (est-ce un hasard ?) un florilège sous le titre Les Idées des autres. Une sorte de compilation de bons mots qu’il a, dit-il, « idiosyncratiquement » composée et dans la présentation de laquelle il cite, pour justifier le bien-fondé de sa démarche, ces deux orfèvres que sont Oscar Wilde et Alexandre Vialatte. Oscar Wilde : « La plupart des gens sont d’autres gens. Leurs pensées sont les opinions de quelqu’un d’autre ; leur vie est une imitation ; leurs passions, une citation. Il n’y a qu’une façon de réaliser sa propre âme, et c’est de se débarrasser de la culture. » Alexandre Vialatte : « Le plus grand service que nous rendent les grands artistes, ce n’est pas de nous donner leur vérité, mais la nôtre. » Et une compilation qu’il a destinée à « l’amusement des lecteurs oisifs », précaution littéraire en forme de boutade qu’il ne faut surtout pas prendre au pied de la lettre.

On l’aura compris, les « idées des autres », ce sont les idées de Simon Leys lui-même sur les sujets les plus divers tels que l’ambition, le désespoir, la musique, la politique, le sexe, la richesse, le temps, le tabac, le rire, le goût, la foi, le vin, la retraite, la solitude, la littérature, etc. Il s’en tire tantôt avec une seule citation, tantôt avec plusieurs. Il y en a ainsi quinze à la rubrique « Mer », sa grande passion, et douze à la rubrique « Écrivain ». Dont ces quatre-ci : « La plupart des écrivains ne comprennent pas plus la littérature qu’un oiseau ne comprend l’ornithologie » (Marcel Reich-Ranicki). « Je hais un écrivain qui est tout entier écrivain » (Lord Byron). « N’invitez pas plusieurs hommes de lettres à la fois : un bossu préférera toujours la compagnie d’un aveugle à celle d’un autre bossu » (Paul Claudel). « Un écrivain est un homme qui, plus que quiconque, trouve qu’il est difficile d’écrire » (Thomas Mann).

Je me suis amusé à faire l’inventaire des auteurs que Simon Leys a convoqués dans son merveilleux florilège : près de deux cents au total. Les plus cités sont Léon Bloy, Gilbert Keith Chesterton, Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau et Simone Weil (elle a droit à dix-neuf citations, le record du livre). Au sein de ce gros peloton, j’ai dénombré treize auteurs chinois (dont un anonyme) et cinq auteurs belges : le prince de Ligne, Henri Pirenne, Louis Scutenaire, Marcel Thiry et Raoul Vaneigem avec cet aphorisme si renversant et sans doute très leysien : « Le travail est encore ce que les gens ont inventé de mieux pour ne rien faire de leur vie. »

Est-ce que je me trompe si je dis que Les Idées des autres est, suprême paradoxe, le livre le plus personnel de Simon Leys ?[/access]

*Photo : Karen.

Ex-fan des eighties

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fils rien guibourge

fils rien guibourge

Rien n’est plus compliqué, par les temps qui courent, que de faire de la littérature sans que les moralistes vous tombent dessus. Cela a toujours été un peu le cas : la littérature, la bonne, est suspecte de toute éternité pour ce qu’elle porte en elle de subversion, de provocation, de refus des assignations idéologiques. Va-t-on faire ce procès en moralité au dernier roman de Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés ? Voilà un garçon au style élégant, racé, ce qui n’étonnera personne car il fit ses premières armes, comme un peu nous tous, à l’ombre des hussards et des néo-hussards qui sont tout de même ce qui se fait de mieux pour apprendre à faire jouir le français sans pour autant trop le bousculer. Ce qui pourrait, par parenthèse, être aussi une définition du classicisme.

Mais ce style ne lui sert pas à raconter une histoire d’amour entre lecteurs de la presse de centre-gauche avec de vrais bouts d’érotisme dedans. Car, n’est-ce pas, pour être de centre-gauche, on n’en est pas moins très audacieux dans la sexualité. Il suffit de voir Christine Angot, comme elle est audacieuse, par exemple…  Non, Guibourgé est un intempestif qui préfère les alcools forts de la marginalité politique aux smoothies des émois trentenaires. Ce qu’il nous raconte, et les imbéciles qui persistent à confondre le je d’un narrateur et celui d’un auteur pourront toujours crier au loup, c’est l’histoire d’un skinhead qui avait dix-sept ans dans les années 80 et qui trente ans plus tard, alors que la cinquantaine approche, s’est installé au vert et cajole dans une tendresse inquiète sa femme et un fils de six ans pour qui il construit une maison. Mais Falco n’est pas dupe. Il n’aura pas l’impudeur de parler de rédemption. Simplement, il se souvient. C’est déjà assez compliqué de se souvenir sans encore avoir à demander pardon. D’ailleurs, se souvenir, c’est déjà demander pardon.  Pas la peine d’en rajouter, donc.

Le roman de Guibourgé est construit sur ce va-et-vient entre passé et présent. Les choses ont-elles tellement changé, d’ailleurs, en une grosse génération? Pour Falco, sans doute. Pour le monde, rien n’est moins sûr. Le Falco d’aujourd’hui retrouve les mêmes drames  sociaux, et donc humains, que ceux qu’il a connus dans les années 80, à l’époque où ça bastonnait sec dans les kops, où ça violait les filles arabes, juives ou gouines, afin de « tuer quelque chose en elles pour toujours. », à l’époque où ils étaient des bêtes fauves. Le narrateur de Guibourgé n’est fier de rien, il est parfaitement conscient que tout le monde se fiche de ses éventuels remords. Seulement, à l’époque où les froids statisticiens de l’économie alignent depuis leurs think tanks ou leurs cabinets ministériels des graphiques qui transforment les hommes en variable de gestion, parlent de flexibilité, de délocalisation, de compétitivité, il ne faut pas qu’on s’étonne d’enfanter des monstres. Quand on crée un enfer, il est assez logique qu’il soit peuplé de démons. Aujourd’hui, les intégristes dans les banlieues, hier les skinheads dont les pères, petits blancs et ouvriers fiers d’avoir contribué à la richesse des trente glorieuses, ont été traités comme des chiens, des « humiliés » alors qu’ils étaient des « princes ». On écoute Guibourgé décrire les années 80 ?  « La lutte des classes, ce n’est plus grand chose. C’est mon père qui a perdu son boulot, de nouvelles chaînes de télévision, des variétés, le sport, la pornographie. Un gouvernement qui détourne l’attention du peuple en organisant la mise en scène de son action. Sac de riz sur l’épaule du ministre étranger, chute dans le spectacle, fête de la Musique. »

Alors, forcément, pour Falco, il faut vivre malgré la mort symbolique du père, sentir les os craquer, le sang jaillir. On vole des bagnoles avec des gitans, on va en taule, on rentre dans la Meute, surnom de bande de skins, on boxe, on boit, on trouve même le moyen d’aller en fac. C’était absurde, puisque ça n’a rien changé, puisqu’aujourd’hui, au bistrot du village, il faut écouter un copain lui aussi victime d’un plan social, lui aussi subissant le même mépris politique, pire, la même indifférence.

Les fils de rien, les princes, les humiliés est un beau roman de colère rentrée et de sérénité introuvable. C’est surtout, et là est sa grande intuition, un livre sur la paternité comme unité de mesure idéale et tragique pour se rendre compte de la décomposition d’une époque : « Je n’oublie rien. L’enfance, l’Usine et les coups. Les stades, le Meute et la prison. Puis un matin je me retrouve près de lui à l’hôpital. Une vie a passé. Il ne peut pas se lever. Alors, je le prends dans mes bras. »

Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard, 2014.

*Photo : SCHADEBERG/REX FEATURES/SIPA. 00196932_000002.