Finalement, c’est mon copain Karim qui m’a décidée à aller faire un tour en Israël. Juillet tirait à sa fin, je rentrais d’une semaine de vraies vacances : loin de Gaza, d’Israël et de Paris. Après une semaine d’intense activité sportive sans m’empailler avec qui que ce soit sur les Juifs et les Arabes, j’étais pleine de bleus et de bons sentiments. Et voilà que Karim, que je retrouve au café du coin, me cueille sur le mode narquois : « Tu arrives de Tel-Aviv ? » Devant lui, traîne un numéro du Monde datant de quelques jours. « La génération #Gaza se mobilise », proclame la une, avec la photo d’une jolie blonde à la joue délicatement ornée d’un drapeau palestinien.

Mon altercation avec Karim, deux semaines plus tôt, m’était sortie de la tête. C’était le samedi 19 juillet en fin d’après-midi. La première manifestation pour Gaza interdite par la Préfecture avait bien eu lieu, dégénérant en scènes d’émeutes à Barbès et à l’est de Paris. Des blondes, et des filles en général, il n’y en avait pas beaucoup. De la délicatesse non plus. Le dress-code devait plutôt préciser « keffieh, cagoule et cuir ». De la Bastille à l’Hôtel de Ville, le centre de la capitale était quadrillé de CRS épuisés par des heures de combats de rue. Un vague parfum de lacrymo persistait par endroits. Trois racailles de petit calibre m’ayant reconnue m’avaient aimablement apostrophée : « Lévy, sale feuj, rentre dans ton pays ! » Comprenant qu’ils parlaient d’Israël, j’avais tenté d’attirer leur attention sur leurs contradictions : « Bande d’andouilles, je croyais que ce n’était pas mon pays… » Et voilà que Karim, à qui j’avais relaté l’incident, n’avait pas trouvé d’autre réponse que : « Oui, mais aussi pourquoi interdire cette manifestation ? C’est ça qui crée les violences… ». « Peut-être qu’il ne fallait pas l’interdire, avais-je rétorqué, mais tout de même, la semaine dernière, ils ont attaqué des synagogues. » « C’est faux ! C’est des rumeurs ! Tu n’as aucune preuve ! » Il faut dire que Karim, c’est mon musulman modèle à moi, celui que j’oppose à mes petits camarades quand ils sont tentés d’amalgamer-stigmatiser-globaliser, bref, de décréter l’échec total de l’intégration. « Et Karim, qu’est-ce que tu en fais ! » Or, mon Karim n’était pas loin de me faire le coup du complot juif.

« Tu arrives de Tel-Aviv ? » La réponse fuse : « Non, mais j’y vais. J’entendrai peut-être moins d’âneries qu’ici. » À vrai dire, rien n’est moins sûr. Mais après tant de conneries « pro-pal » – c’est-à-dire parfois antisémites – entendre des conneries cachères me réconciliera peut-être avec la France. Ici, sous le mauvais prétexte de rétablir l’équilibre, je finirai par opposer une propagande à une autre : d’un côté des soldats cruels assassinant des enfants sans défense, de l’autre un petit pays luttant pour sa survie face à des terroristes fanatiques. On ne va pas prendre la tête du téléspectateur en expliquant que les premiers responsables de la mort des enfants ne sont pas ceux que l’on voit ni que les terroristes qui ne sont pas seulement cela ont quelque chose à voir avec la politique du pays. La nuance, il y a des maisons pour ça. Pour autant, je refuse de renvoyer tout le monde dos à dos. Ai-je tort ? Suis-je coupable de « soutien inconditionnel », c’est-à-dire aveugle, c’est-à-dire bête, voire en train de devenir l’un de ces Israéliens imaginaires qui agacent Daoud Boughezala ? Certains mots me font perdre mon légendaire sang-froid. Le jour où une effroyable bavure israélienne tue dix personnes dans un bâtiment de l’ONU, on parle de « carnage », de « tuerie ». Quel mot, alors, pour les dizaines de milliers de Syriens, de Congolais, d’Irakiens tués ? Vous n’avez pas honte d’établir une comptabilité des victimes ?, s’étranglent mes contradicteurs, si pleins de leur propre émotion qu’ils ne voient pas à quel point elle est sélective[1. Pas en fonction des victimes mais des bourreaux : un enfant tué par un juif soldat.]. « Gaza : silence on assassine », annonce je ne sais quelle gazette. Assassiner, ça veut dire tuer avec préméditation, non ?

*Photo : Or Hlltch.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.