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Mort d’Hervé Gourdel

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herve gourdel etat islamique

Quand on fait la guerre, il faut s’attendre à avoir des pertes. On l’a sans doute un peu oublié en Occident où, depuis les années 80, les stratèges ont développé la doctrine dite du « zéro mort » qui est à l’art de la guerre ce que le bisounoursisme est au monde des enfants. On veut bien faire la guerre au monde entier mais on ne veut plus mourir.  Norman Mailer, à propos de la première guerre du Golfe, avait qualifié d’ « obscène » cette dissymétrie, indiquant qu’un jour nous la paierions. Le 11 septembre 2001 lui avait donné raison et nous avait ainsi appris que des hommes décidés à mourir, alors que les Occidentaux sont surtout décidés à vivre, pouvaient redessiner dans un immense, abject et spectaculaire carnage, avec des cutters et des avions détournés sur des tours une  « grande métropole crue moderne » aurait dit Rimbaud.

La France vient de connaître son premier mort et il faut nommer ce mort. Il s’appelait Hervé Gourdel. Entendons-nous bien, son premier mort à la façon dont meurent désormais les Occidentaux. De la manière la plus glaçante possible : une décapitation filmée. Il y a quelque chose de doublement  atroce dans cette exécution. D’abord parce que la peine de mort est inacceptable, quelles que soient les circonstances, et ensuite parce qu’elle a été filmée. Filmer un homme qui meurt est l’équivalent symbolique des exécutions publiques d’autrefois, chez nous, quand nous guillotinions les condamnés sur la place publique, ce que nous avons fait jusque dans les années trente du siècle dernier. Alors que sa mort, sa propre mort,  le « Je meurs » indicible de Jankélévitch, est la dernière chose qui appartient à un homme qui meurt. Il a le droit inaliénable, comme dans l’amour, à l’intimité, à l’absence du regard des autres sauf de ceux qui l’ont aimé. Ceux qui décident de filmer ça sont dans la pornographie ou encore, pour reprendre la terminologie mailerienne, dans  l’obscénité. L’obscénité, étymologiquement, c’est ce qui doit rester hors de la scène. Et c’est ce tabou-là qu’ont brisé les bourreaux d’Hervé Gourdel comme le brisent tout ceux qui se livrent à ce rituel spectaculaire dont l’horreur devient tragiquement banale. Une banalité obscène, elle aussi.

Toute notre technologie sophistiquée, nos drones, nos guidages laser, nos avions furtifs, ne peuvent rien et ne pourront jamais rien contre ce qui vient d’arriver. Des assassins qui sont bien de leur temps, qui sont dans le « selfie » sanglant avec l’aide de tous les réseaux sociaux. Ils ne font que pousser à l’extrême cette logique narcissique qui est la notre, qui est celle de nos enfants.

J’ai évidemment, tétanisé et écoeuré, regardé le journal télévisé, c’était celui de la 2, pour essayer de comprendre. Là encore, j’ai eu ce sentiment de malaise. Le reportage à Saint-Martin-Vésubie , d’où était originaire Hervé Gourdel, était proprement interminable et lui aussi complètement obscène. Traitez-moi de cœur de pierre si vous vous voulez mais je ne vois pas l’intérêt de consacrer presque vingt minutes à filmer des amis, des voisins qui ne peuvent qu’exprimer un chagrin qui lui aussi ne devrait appartenir qu’à eux. Les surprendre au moment où les journalistes eux-mêmes leur apprennent la nouvelle comme s’ils attendaient le moment propice pour avoir le meilleur spectacle possible de la douleur humaine. Oui, là aussi, c’est de l’obscénité pure et simple. Ce que je demande à des journalistes, c’est de m’informer, pas de verser de l’huile sur le feu de notre chagrin, à nous tous. Çà ne m’apprend rien, sinon le voyeurisme d’une information transformée en spectacle, mais ça je le savais depuis longtemps.

Il fallait voir à quel point François Fillon, l’invité de Pujadas, était mal à l’aise. Invité au départ pour parler du retour de Sarkozy, comme son regard était gêné ! Pour le coup, c’était tout à son honneur quand, relégué en fin de journal pour aborder la guéguerre à l’UMP, il a d’abord constaté à quel point, même s’il n’a pas employé le mot, il y avait encore là quelque chose d’obscène à commenter les micro-événements de la vie politique française.

En face, ils doivent bien rire, les monstres franchisés par d’autres monstres. Non seulement, ils ont tué Hervé Gourdel mais ils ont pu constater à quel point nous étions, humainement, fragiles. Cette fragilité est pourtant notre force, notre dignité. À une seule condition, c’est que nous n’en fassions pas cet étalage.

Un étalage obscène, évidemment.

 *Photo :  NO CREDIT. 00693276_000007.

Honneur aux Musulmans de France qui prennent position contre la terreur qui vient

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Faisant preuve d’un courage moral et physique que nous devons saluer, plusieurs musulmans de France viennent de prendre personnellement position contre l’assassinat de l’otage français.

Leur texte se conclut sur l’appel suivant :

« Faut-il pour autant se contenter d’exprimer notre solidarité sans aller plus loin dans l’expression de notre fraternité? Non! Car il est de notre devoir, au nom précisément de cette religion de paix et du véritable islam, d’appeler tous les musulmans qui veulent rester fidèles à ces valeurs cardinales, de dénoncer là où ils sont et quelles que soient les circonstances, leur dégoût devant cette ultime manifestation de la barbarie. »

Leur geste et leur appel mettent les responsables d’organisations musulmanes devant leurs responsabilités.

Ceux d’entre eux qui garderaient le silence s’abstiendraient, par ce silence même, de combattre dans leurs rangs l’idéologie qui appelle à égorger les Français.

Un été au Kurdistan

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kurde combattant djihad

« Regarde là-bas, tu peux voir Mossoul ! » : je jette un coup d’œil rapide à travers le hublot, et aperçois au loin les lumières de la nouvelle capitale du « califat ». À ma hantise habituelle de l’avion s’ajoutent de nouvelles palpitations : et si les djihadistes de l’État islamique (EI) décidaient de s’en prendre à notre avion ? Le crash du Malaysian Airlines en Ukraine toujours en tête, je tente de me rassurer en me répétant qu’aux dernières nouvelles les djihadistes ne disposent pas de missiles sol-air. Mais alors, pourquoi tant de compagnies ont-elles suspendu leurs vols sur la totalité du territoire irakien ? Mes palpitations s’accélèrent lorsque j’essaie d’imaginer un instant l’horreur du « califat », qui s’étend à quelques kilomètres sous mes pieds.

Lorsque j’ai atterri, le 21 juillet, dans le petit aéroport de Sulaymaniyah, la deuxième ville du Kurdistan, la situation était tout autre. « Les gens disent qu’ici, c’est le Dubaï des années 1980, m’avait annoncé, enthousiaste, une jeune Américaine, au Chalak café, le lieu de rencontre des expatriés. C’est maintenant que les choses sont en train de se faire, nous assistons à un boom, et nous en faisons partie. » En arrivant à Sulaymaniyah, j’étais bien décidée à plonger dans l’effervescence économique, politique et culturelle d’une région en pleine découverte d’elle-même et de ses possibilités.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant le volcan géostratégique de l’EI avait déjà envoyé quelques signes précurseurs. Le 10 juin, les colonnes de l’EI venues de Syrie avaient pris Mossoul. Pour beaucoup en Occident, ce fut un choc. Au Kurdistan, au contraire, mes interlocuteurs m’ont assuré qu’à l’époque ils étaient moins surpris par la chute de Mossoul elle-même que par sa rapidité. Certains avançaient même que la débandade de l’armée de Nouri al-Maliki était calculée afin de diviser l’Irak en trois, laissant les sunnites construire leur « califat » dans le nord du pays, une région pauvre en pétrole. Nous étions tous persuadés que l’EI n’aurait aucun intérêt à s’attaquer aux Kurdes. Et s’ils osaient, il y avait l’armée kurde, les peshmerga (« ceux qui regardent la mort en face »).

Comme tout le monde au Kurdistan, moi aussi je pensais ces légendaires combattants de la montagne infaillibles. J’ai très vite compris la fierté qui leur est réservée, une fierté confinant parfois à la mythification ; j’ai écouté avec admiration le récit des nombreux exploits des combattants contre le régime de Saddam, j’ai observé l’agacement des Kurdes contre certains journaux occidentaux qualifiant les peshmerga de « milices ». Je me sentais alors en totale sécurité au sein des étroites frontières kurdes, persuadée que le danger était le lot du reste de l’Irak. Ceux qui avaient tant lutté pour l’autonomie de leur pays contre l’armée irakienne de Saddam Hussein sauraient nous défendre contre cette nouvelle menace. J’ai pu en toute conscience rassurer mes proches sur la sécurité du Kurdistan en général et la mienne en particulier… J’ai pu également profiter de ce qui, rétrospectivement, n’était qu’une parenthèse, pour redécouvrir la beauté des montagnes kurdes qui entourent la ville. Je les avais connues verdoyantes au printemps, elles sont désormais ocre sous le soleil d’été. Mais le calme était tout relatif, et le nombre sans cesse croissant des réfugiés fuyant les forces de l’EI en était un constant rappel, petites vaguelettes annonçant un tsunami.

Vers la fin du mois de juillet, je me rends au monastère de Sulaymaniyah pour un reportage. Mon idée est de rencontrer des familles de Mossoul, et surtout de Qaraqosh, un petit village à 30 km de la ville qui, en quelques heures, s’est littéralement vidé de sa population à l’arrivée des djihadistes. À ma surprise, le lieu est presque vide, la plupart des familles étant rentrées chez elles après l’intervention des peshmerga, qui ont réussi à rétablir l’ordre et la sécurité. Face à ma réaction enthousiaste, le frère qui m’a accueillie reste silencieux. Il semble craindre le pire. L’avenir va lui donner raison.

On comprend aujourd’hui que cet épisode n’était qu’une escarmouche sans importance. En réalité, dès que l’EI a décidé de s’attaquer au front kurde, la situation s’est dégradée très rapidement. Début août, les peshmerga sont mis en déroute et les djihadistes prennent les villes kurdes de Wana, Zoumar et Sinjar, le très stratégique barrage de Mossoul ainsi que de nombreux gisements pétroliers. Le choc est tel que l’improbable, voire l’impossible, se produit : face à la menace, l’armée irakienne et les Kurdes concluent une alliance ! Mais le miracle politique tarde à en produire d’autres sur le champ de bataille et, le 7 août, l’EI conquiert Makhmour ainsi que plusieurs autres villes de la plaine de Ninive, dont Qaraqosh. À peine rentrées chez elles, les familles que j’avais ratées une semaine plus tôt ont repris la route, et le monastère est de nouveau plein. Les camps sont submergés, comme je le constaterai quelques jours plus tard lors de ma visite à Arbat, une ville proche de Sulaymaniyah.

Ces défaites plongent les Kurdes dans l’angoisse. Les combats se rapprochent d’Erbil et les rumeurs vont bon train : sont-ils à 10 km, 15 km ou 30 km de la capitale kurde ? On me raconte que les rues d’Erbil sont désertes. Il est difficile de discerner le vrai du faux, et les gens se crispent. Sur une page Facebook dédiée au Kurdistan, une jeune fille se fait violemment accuser de diffuser les discours de l’EI parce qu’elle a osé demander si le barrage de Mossoul était tombé aux mains des djihadistes. Perdue entre la propagande de l’EI et celle du gouvernement kurde, je décide d’arrêter de suivre toutes les nouvelles en direct. De toute façon, pour éviter que les djihadistes ne répandent des informations par les réseaux sociaux, les autorités kurdes rendent Facebook et Twitter inaccessibles. Je me demande si à Paris, à la fin du mois mai 1940, les choses ne se passaient pas ainsi : insouciance, confiance, doutes, inquiétudes, panique…

C’est alors que nous recevons un message de l’ambassade de France nous indiquant que « la situation au Kurdistan d’Irak est fragilisée et instable, à la suite de plusieurs revers des peshmerga », mais qu’il « convient toutefois de ne pas céder inutilement à la panique ». Ça y est ! Avec les meilleures intentions du monde, le mot est lâché, et j’avoue y céder légèrement, à cette panique, surtout lorsque j’apprends que le Kurdistan est désormais « zone rouge » sur le site du gouvernement (« formellement déconseillé »). Les Australiens et les Britanniques sont sommés de regagner leurs pays, et je crains dès lors devoir faire de même.

Le lendemain, nous apprenons la décision des Américains de lancer des frappes aériennes. J’éprouve un certain soulagement. À l’ONG pour laquelle je travaille, mes collègues kurdes approuvent l’intervention américaine, même s’ils l’estiment déjà insuffisante. Je sens aussi que l’atmosphère est en train de changer. Après le choc produit par la progression fulgurante de Daech, les Kurdes serrent les coudes et manifestent une farouche détermination à défendre leur territoire et leur honneur. J’entends qu’un tel a déjà ressorti ses armes, qu’un autre veut s’engager dans un stage d’entraînement, tandis que tel ancien peshmerga s’inscrit sur la liste des réservistes.

Quant à nous, malgré le redressement de la situation à partir de la mi-août, nous avons été contraints de quitter le pays. On nous dit que c’est temporaire. C’est donc de Paris que j’assiste aux succès militaires des Kurdes soutenus par les Occidentaux. À la télé, les images du nord de l’Irak se superposent à celles de la libération de Paris dont c’est le 70e anniversaire. Eté 1944, été 2014 – rien n’est jamais acquis. Et puis, la guerre sur écran, ce n’est décidément pas pareil.[/access]

* Photo : AP/SIPA.AP21624129_000002

Sarkozy ringardisé par Le Maire

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sarkozy retour delahousse

Comme des millions de Français, j’ai regardé Nicolas Sarkozy dimanche soir. Trois jours après, je fais les mêmes constats que Laurent Cantamessi  et la plupart des observateurs: Nicolas Sarkozy n’a pas avancé beaucoup d’idées, en dehors de sa nouvelle passion pour le référendum dont il avait donné la primeur à la fin de sa dernière campagne électorale. A la surprise de Français qui, quatre ans plus tôt, l’avaient observé, impuissants, en train de s’asseoir sur leur vote référendaire de 2005 !

En fait, c’est sur le terrain de la communication pure que mon avis diverge de ce qui a pu être remarqué ici ou là. Sur ce plan, on a assisté à un concert de louanges entre ses partisans et ses adversaires qui lui reconnaissaient tous son efficacité habituelle. Je dois reconnaître que dimanche soir, je faisais le même constat. Mais c’est en regardant Bruno Le Maire sur la chaîne concurrente le lendemain que j’ai complètement changé d’avis. La comparaison n’était en effet pas à l’avantage de l’ancien Président de la République. Bien que le propos de l’ancien ministre de l’Agriculture fût plus court, il contenait davantage de propositions. On peut parfaitement comprendre que Nicolas Sarkozy ne souhaitait pas lâcher toutes ses propositions d’un coup et qu’il en garde sous la semelle pour les deux mois de campagne interne qui s’annoncent. Mais, dans ce cas, pourquoi s’être mis d’accord avec France 2 sur un format aussi long ? Résultat : après cinq minutes d’autocritique où il se faisait aussi doux qu’un agneau, il est redevenu Grand Méchant Loup, celui qui clive alors qu’il prétend aujourd’hui rassembler. S’il souhaitait revenir en cognant un journaliste, Laurent Delahousse, sur lequel il s’est essuyé les crampons à plusieurs reprises, était plutôt mal choisi. On ne cogne pas un gendre idéal, le présentateur de Un jour, un destin, comme on le ferait d’un bagarreur comme Jean-Jacques Bourdin ou Jean-Michel Aphatie. D’habitude, le dimanche soir, Delahousse reçoit Luchini, Jugnot ou Sandrine Kiberlain. Il est le prototype de l’interviewer empathique, une sorte de Michel Drucker jeune et beau. Il n’était donc pas forcément très adroit de lui demander –à deux reprises- de lui « prêter deux neurones » ou de lui envoyer d’autres amabilités. Si l’ancien président souhaitait montrer que son énergie et son mental guerrier étaient intacts, il y avait d’autres lieux que le JT de France 2 le dimanche soir. S’il souhaitait montrer un homme apaisé et rassembleur, c’est raté.

Enfin, Sarkozy a encore beaucoup, énormément parlé… de lui. Bruno Le Maire, en revanche, face à Gilles Bouleau, journaliste plus réputé dans les joutes avec les grands animaux politiques (il a même affronté Vladimir Poutine, et c’était plutôt réussi), a fait tout le contraire. Il s’est d’abord adressé aux militants de l’UMP alors que Nicolas Sarkozy n’avait pas eu un mot pour eux. Et pourtant, c’est bien à cette présidence du parti que les deux hommes sont candidats. Alors que Nicolas Sarkozy faisait comme s’il était déjà élu, ne citant pas une fois ses concurrents[1. il n’a parlé que de Juppé et de Fillon, ses adversaires à l’éventuelle primaire de l’UMP pour la présidentielle. Or, c’est bien à la présidence de l’UMP qu’il est candidat.], Le Maire a parlé militants, droite[2. Je pense personnellement que Nicolas Sarkozy a raison de dire que « le clivage droite-gauche est élimé comme un tapis de trois siècles » mais était-ce bien le moment de le dire alors que les militants dont il guigne les suffrages y croient dur comme fer ? Il s’agit d’un message à délivrer lors de la compétition reine, la présidentielle.], et surtout renouveau. Et lorsqu’il a parlé de lui, une seule fois, c’était pour dire qu’il avait démissionné de la fonction publique lorsqu’il avait été élu député, proposition plutôt séduisante pour le militant et l’électeur de droite.

En matière d’efficacité du message, celui qu’on décrivait comme un énarque froid et techno a donc marqué des points face au génie drogué de com ‘. D’une certaine manière, il a même ringardisé la prestation de l’ancien président. Certes, cela ne suffira certainement pas pour que Le Maire soit en position de battre Nicolas Sarkozy. Mais de l’aveu même de certains militants, si Nicolas Sarkozy ne fait pas au moins 75% des suffrages en novembre prochain, cela sera ressenti comme un véritable échec. C’est ce que doivent craindre Henri Guaino et Bernadette Chirac, qui l’ont mis en garde. Il pourrait bien en sortir beaucoup plus affaibli que s’il avait attendu gentiment la primaire, et avait distillé progressivement son projet pour le pays. Le seul intérêt tactique de mettre la main sur la rue de Vaugirard, c’était de dynamiter le projet d’organisation de la primaire ouverte. Or,  il serait sur le point d’en accepter le principe. Alors pourquoi diable Sarkozy est-il allé dans cette galère, d’autant que l’affaire Bygmalion se rapproche à grands pas ?

* Photo : AP/SIPA. AP20993411_000002

Les tomates de la colère

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france patrimoine legume

C’est sans doute l’un des symptômes les plus aberrants des inepties qui ravagent notre économie et la manifestation des travers les plus odieux de la mondialisation. Alors que la France dispose de l’un des plus prodigieux patrimoines agricoles du monde, le marché des fruits et légumes y vire parfois au cauchemar. Pourquoi ? Parce que la production française est soumise à des lois et des pratiques infâmes que lui imposent la logique économique européenne et les règles du commerce international. Nos étals et nos frigos devraient normalement regorger de fruits et de légumes de très bonne qualité à bas prix, or, à quelques exceptions près, ils croulent sous des produits de culture intensive, saturés de chimie, la plupart du temps importés de pays aux tarifs déloyaux, où la protection de l’environnement relève encore de la chimère.

Ou alors il faut débourser de 8 à 10 € le kilo pour se payer une denrée saine et goûteuse. Si la tomate et la fraise espagnole cultivées sous plastique à coups d’engrais et de pesticides (qui suffiraient à dératiser Paris en une journée) demeurent le symbole de l’horreur, suivies de près par les productions marocaines et italiennes, on sait aussi que l’agriculture française reste grande consommatrice de « produits phytosanitaires de protection des plantes », ainsi que l’on désigne officiellement les charmantes molécules avec lesquelles l’industrie agro-chimique empoisonne nos campagnes.[access capability= »lire_inedits »] Et quand ce n’est pas les importations, c’est la grande distribution, avec ses monstrueuses conditions d’achat, qui étrangle nos agriculteurs. Combien de producteurs de fruits et légumes du Sud-Est ne sont-ils pas pris à la gorge par des grandes surfaces qui leur achètent leur récolte au-dessous du prix de revient ? À prendre ou à laisser, sinon on ira voir à l’étranger. Comment ne pas comprendre le désespoir de ces producteurs de pommes, de poires, de pêches ou d’abricots de la vallée du Rhône ne parvenant pas à boucler leurs fins de mois ? Ceux-là voient défiler sur l’Autoroute du soleil des centaines de camions espagnols pleins à craquer de saloperies. Et que dire de ces maraîchers français dont on annule le contrat passé avec les cantines scolaires de leur département sous prétexte que la municipalité n’a pas respecté l’appel d’offres public favorisant le mieux-disant ? Ainsi, grâce à la bêtise ou à la mauvaise foi de certains préfets, les grossistes importateurs récupèrent-ils le marché d’une restauration collective pour remplacer de bons produits destinés à nos enfants par de la malbouffe. Bien sûr, il y a l’effort constant des tenants d’une agriculture paysanne à visage humain, bio ou raisonnée, qui se démènent pour proposer des produits remarquables et pas forcément plus coûteux, mais que les normes mercantiles de la distribution, les règles communautaires et la dérision des subsides européens qui leur sont consentis chaque année confinent dans la marginalité. Raison de plus pour que nos concitoyens fassent pression sur le système et reconquièrent leur droit à se nourrir au juste prix des bons fruits et légumes de la terre de France.[/access]

*Image : soleil.

La VIe République? Une IVe de retour!

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rene coty republique gaulle

Mon très estimé camarade Jérôme Leroy nous a indiqué son souhait de voir instaurer en France une VIe République. Il penche pour un régime primo-ministériel avec une vraie proportionnelle. Pour cela, il brocarde à raison la fable de la coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef, à l’occasion de l’élection présidentielle. Le tableau qu’il dresse de l’état de notre pays est pertinent et je le partage, mais les institutions en sont-elles la cause, et le retour au parlementarisme la solution ? Et qu’y mettrait-on, dans cette nouvelle République ? J’avais dit dans ces colonnes ma surprise devant l’amateurisme des propositions du Parti de Gauche. En son temps Montebourg nous avait également joué cette musique. Comme souvent, il s’est rapidement désintéressé de cette partition. Et on revient bredouille d’une pêche aux informations sur Internet.

C’est ennuyeux, car ce débat institutionnel est nécessaire. Et une Constitution, ça ne s’improvise pas. Alors, avant de tuer le malade, peut-être serait-il nécessaire de diagnostiquer son cas, et d’identifier les origines de sa pathologie ? Le droit Constitutionnel est élaboré par la rencontre de la théorie qui en a dégagé des principes et identifié les modèles, avec la pratique historique spécifique de chacun des pays concernés. La France, de ce point de vue, a une histoire très particulière. Depuis la Révolution Française, notre pays a élaboré 22 textes fondamentaux. Dont 16 ont été effectivement appliqués. Joli palmarès, lorsque l’on songe à la Constitution Américaine adoptée en 1787, qui comportait 7 articles et n’a jamais bougé depuis sauf par l’adoption de 27 amendements, les 10 premiers constituant une déclaration des droits du citoyen. Pendant la même période, nous en avons élaboré et adopté en moyenne une tous les dix ans !

Jérôme, et il n’est pas le seul, nous propose de revenir au parlementarisme. Auquel s’oppose le système mis en place sous l’égide du général de Gaulle en 1958. Qui a tenté une synthèse entre un régime présidentiel incomplet et un régime parlementaire. Au contraire des États-Unis, où il existe une stricte séparation des pouvoirs, en France, si le Président n’est responsable que devant le peuple, le gouvernement qu’il désigne engage sa responsabilité devant le parlement. Les systèmes parlementaires qui furent ceux des IIIe et IVe Républiques étaient à peu près chimiquement purs. L’exécutif était assumé par un gouvernement émanation directe du parlement et strictement contrôlé par celui-ci. Le Président de la République, élu par les chambres réunies, inaugurait les chrysanthèmes. Le choix du Président du Conseil, et la composition du gouvernement étaient l’objet de tractations, de compromis, de renvois d’ascenseur, générant des équilibres subtils qui rendaient ces gouvernements fragiles et leur assuraient une espérance de vie assez courte assortie d’une efficacité très relative. Les gouvernements passaient, mais l’organisation mise en place par Napoléon avait doté notre pays d’une armature administrative très solide, permettant ainsi de compenser la faiblesse de l’exécutif. La victoire dans la Grande Guerre n’est pas à mettre à l’actif du système parlementaire. C’est d’abord l’Union Nationale qui fut le moteur de l’effort énorme produit.

Le parlementarisme ne s’en remettra pas. Aboutissant à l’anéantissement de juin 1940. L’État gangrené par la culture du compromis et les atermoiements propres à ce système sera incapable d’affronter l’épreuve. Paul Reynaud, Président du Conseil démissionnera piteusement et sans véritable raison le 17 juin pour laisser la place à la trahison de Philippe Pétain avalisée le 10 juillet à Vichy par l’Assemblée Nationale.

Que dire de la restauration de ce système, en pire en 1946 ? Malgré l’opposition de Charles de Gaulle et les espoirs des jeunes de la France Libre, les vieilles habitudes reprirent le dessus. Quelques vieux chevaux de retour qui avait échappé à l’indignité nationale, alliés à quelques ambitieux pressés, obtinrent  la mise en place d’un dispositif qui aggravait les défauts de la IIIe. La Chambre devint l’endroit de toutes les combinaisons, des arrangements, des compromis boiteux. Les petits partis charnières furent les maîtres du jeu. L’espérance de vie des gouvernements variait de quelques mois à quelques jours. La France était pourtant, après la deuxième guerre mondiale confrontée à toute une série de défis dont le moindre n’était pas la décolonisation. Faute d’un pouvoir exécutif légitime, elle n’en releva convenablement aucun. Élu pour faire la paix en Algérie, Guy Mollet, de renoncements en capitulations, amena la France au bord de la guerre civile en 1958. De Gaulle nous en préserva par une opération de virtuosité politique époustouflante.

Adoptée par référendum, sa Constitution était le fruit d’une réflexion commencée à Londres, exprimée dans le fameux discours de Bayeux, et poursuivie pendant les douze ans de la « traversée du désert ». Le système était donc hybride. Un Président de la République, élu dans une première mouture par un collège élargi, puis rapidement  (réforme de 1962, appliquée dès 1965) au suffrage universel et disposant directement des grands pouvoirs régaliens. Un gouvernement nommé par lui, mais responsable devant l’Assemblée nationale. Un des principes fondamentaux mais peu connu était celui de la séparation nette du domaine de la loi, compétence du Parlement et celui du règlement (décret) compétence du gouvernement. Le tout accompagné de mesures qui, incontestablement, en assurant la séparation des pouvoirs, donnait une grande prééminence, au nom de l’efficacité, à l’exécutif tout en assurant sa stabilité. Le système fonctionne depuis 56 ans, accepté par le peuple français comme le démontre la participation à l’élection présidentielle, clé de voûte du système.

Mais c’est lui qu’on accuse aujourd’hui. Soit en prétendant qu’il est directement à l’origine de la crise, soit qu’il est incapable de la régler. La crise économique, financière, la fracture sociale, la récession, la médiocrité du personnel politique, la désindustrialisation de la France, l’impasse européenne, etc. La Constitution, on vous dit ! Tout n’est pas complètement faux, mais alors pourquoi ? Justement parce que, par un lent travail de grignotage, on a  vidé la loi fondamentale de l’essentiel de sa substance. «Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante » disait Montesquieu. Alors que dire de la loi fondamentale. Pourtant, depuis vingt  ans il y a eu pas moins de 20 révisions constitutionnelles ! C’est carrément la maladie de Parkinson !

D’abord, pour permettre des transferts de souveraineté à l’Union européenne. Non pas pour que certaines décisions auparavant du ressort du seul peuple français, relèvent d’un autre degré de délibération démocratique, mais pour les ossifier dans des traités à valeur constitutionnelle ! Plus le droit d’en débattre plus le droit de décider. Rappelons-nous le référendum de 2005…

Ensuite, un lent grignotage pour rogner les ailes de l’exécutif efficace prévu par le texte d’origine. Toute une série de mesures peuvent apparaître dans un premier temps comme des détails mais n’en sont pas. Les conditions de saisine du Conseil constitutionnel par exemple. Celui-ci a pu ainsi étendre cette prérogative de façon abusive. On peut dire que c’est chez lui désormais que réside une grande part de la souveraineté législative par la capacité qui lui a été donnée de censurer les lois avant leur promulgation, et désormais après avec la Question Prioritaire de Constitutionnalité après. Autre exemple, auparavant un parlementaire qui devenait ministre perdait son siège. Lorsque ses fonctions prenaient fin, s’il voulait retourner à l’Assemblée, il fallait repasser devant les électeurs. Cette mesure était destinée à assurer la cohérence et la cohésion ministérielle. Depuis 2008, ce n’est plus le cas, et permet petits aller-retours et arrangements de toutes sortes. Et l’on voit François Hollande composer ses gouvernements, à partir d’équilibres politiciens et dans le but de satisfaire tout le monde. Comme sous la IVe…

Que dire du passage au quinquennat et de l’inversion du calendrier qui fait des élections législatives un appendice des élections présidentielles ?

Dispensons-nous de la litanie de toutes ces hérésies, qui ont fini par vider la Constitution de 1958 de sa substance réelle. Si aujourd’hui notre système institutionnel boîte bas, c’est parce qu’on l’a dénaturé.

Alors, plutôt que de réclamer le passage à une VIe république, utopie commode qui évite de se poser les vrais problèmes et de les prendre à bras-le-corps, plutôt que de laisser au Front national la défense d’un certain nombre de principes, épurons la Ve République en y restaurant les mécanismes qui ont fait sa force.

*Photo : wiki commons.

L’Etat Islamique : Djihad et blitzkrieg

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djihad irak islam

Les images d’horreur qui nous arrivent du Nord de l’Irak où les forces de l’EI (Etat Islamique) étendent leur domination sont stupéfiantes à plus d’un égard. Dans un premier temps, ce sont évidemment la cruauté et la barbarie de ces fous d’Allah qui soulèvent le cœur. Puis surgit une question qui ne laisse pas d’être angoissante. Comment se fait-il que l’armée irakienne, pourtant très supérieure en effectifs et en armement, ait été si facilement balayée par ceux dont nous nous plaisions à croire qu’ils n’étaient que des bandes armées ?

Quand, début juin, les troupes de ce qui s’appelait alors EIIS (Etat Islamique en Irak et en Syrie) ont traversé la frontière syro-irakienne, les islamistes ultra-radicaux alignaient à peine quelques milliers d’hommes, essentiellement des fantassins, face à trente mille soldats irakiens encadrés, organisés et bien équipés, dotés de services de renseignements et des forces aériennes. Sur le papier, l’armée irakienne ne devait faire qu’une bouchée de l’EI. Or, elle s’est effondrée sans livrer bataille.[access capability= »lire_inedits »]

Certains accusent l’ancien premier ministre irakien, le chiite Nouri Al-Maliki, d’avoir laissé pourrir la situation pour servir de sombres calculs de politique intérieure et extérieure. D’autres évoquent la corruption et le communautarisation des forces armées. Tous ces éléments ont sans doute joué un rôle. Mais les causes profondes de cette débandade sont à chercher dans l’histoire irakienne de ces quatre derrière décennies.

En 1980, Saddam Hussein lance son armée dans une guerre avec l’Iran qui sera un carnage des deux côtés. Malgré sa supériorité numérique et qualitative, celle-ci se révèle incapable de profiter de la fragilité du régime iranien lendemain de la Révolution islamique de 1979. Huit ans plus tard l’armée irakienne sort exsangue de ce long conflit. Or, c’est à peine deux ans plus tard que Saddam Hussein lance ses divisions sur le Koweit. Résultat, entre janvier et mars 1991, l’armée irakienne est mise en pièces par la coalition internationale constituée autour de l’armée américaine. S’ensuivent douze ans de sanctions avant qu’une nouvelle catastrophe ne s’abatte sur cette armée : l’offensive américaine de 2003 l’avait littéralement anéantie, dévoilant au grand jour ses multiples failles et faiblesses. Du coup, quand les Américains décident de créer, pratiquement de toutes pièces, une nouvelle armée pour un nouvel Irak ils préfèrent limoger ou éloigner les rares officiers qui auraient pu assurer un minimum de continuité et qui, de surcroît, rejoignent souvent l’insurrection – une double peine.

C’est en ce moment-là qu’interviennent les causes déjà mentionnées: la corruption et le sectarisme gangrènent, dès le début, la nouvelle armée irakienne. Nouri Al-Maliki, qui a dirigé le pays de mai 2006 et à sa récente éviction, a systématiquement favorisé la promotion des généraux chiites – comme lui – qui lui étaient politiquement loyaux, souvent promus à la place des généreux sunnites plus compétents. Pire encore, Maliki a construit l’outil militaire irakien non pas pour assurer la souveraineté et la défense nationales mais pour protéger le régime et réduire le risque d’un coup d’Etat militaire. Le résultat s’est révélé à la hauteur de son népotisme : « mauvais éléments » éloignés de la capitale, meilleures unités transformées en garde prétorienne, commandement attribués comme une sorte de « fromage » à des fins politico-communautaires. Cette politique des copains et des coquins fait inéluctablement chuter le moral des troupes et provoque des problèmes de discipline et un manque de professionnalisme certain. Autant de chemins qui conduisent au fiasco de Mossoul.

Ce bilan désastreux doit cependant être tempéré par trois remarques. Primo, certaines unités de l’armée irakienne ont certes failli mais d’autres, notamment celles qui sont déployées autour de Bagdad, n’ont pas eu pour l’instant l’occasion de montrer de quoi elles étaient capables. Deuxio, il faut noter que l’armée syrienne, dont l’histoire récente est moins mouvementée que celle de l’armée irakienne, s’est montrée, elle aussi, étonnamment inefficace face à quelques dizaines de milliers d’insurgés divisés et mal équipés. Alors qu’elle a pratiquement les mains libres depuis trois ans – seul l’usage des armes chimiques lui étant interdit –, cette armée moderne peine à atteindre ses objectifs et se voit obligée de s’appuyer sur des milices communautaires et le Hezbollah libanais. Tertio, les forces kurdes ou peshmergas (« ceux qui affrontent la mort ») n’ont pu endiguer l’avance de l’EIIS. Cet échec laisse penser que, malgré ses lauriers passés, l’administration autonome kurde a gravement échoué. Les images des quinquas bedonnants en costumes traditionnels ou en treillis-baskets, chargés de contenir l’avant-garde de l’EI au début de l’été laissent perplexe. Le manque de moyen ne suffit pas, en effet, à expliquer la bérézina kurde. L’aide occidentale et le soutien militaire actif des Etats-Unis ont certes permis de renverser la vapeur. Mais à l’évidence ce n’est pas demain qu’un Kurdistan autonome ou indépendant sera capable d’assurer la sécurité de ses citoyens.

Pour les Etats-Unis, EI N’est pas un adversaire inconnu. En 2007-2008, les forces américaines déployées en Irak, renforcées par la mise en œuvre du « Surge », ou « Sursaut » (opérations « Fantômes » 1, 2 et 3), étaient déjà parvenues à réduire considérablement les capacités militaires de ce qu’on appelait alors Al-Qaïda en Irak. Or, depuis, les Américains ont quitté le pays, Al-Maliki a tout fait pour s’aliéner les sunnites, tandis que le « printemps arabe » offrait aux islamistes radicaux un nouveau terrain de jeu en Syrie. Profitant du retrait américain d’Irak, le noyau dur de vétérans de la guerre civile irakienne a ainsi pu constituer, en à peine deux ans, une nouvelle force de frappe.

Fort de ces troupes toutes fraîches, l’Etat islamique a délaissé l’insurrection (harcèlement d’une force supérieure par des embuscades, des mines et des attentats-suicides) au profit d’une stratégie militaire plus conventionnelle. Reste à espérer que l’armée du Calife Al-Baghdadi ressemble à la grenouille qui voulait être aussi grosse que le bœuf. Comme dans la fable, cela a commencé par marcher : les points forts de l’EIIS (morale, discipline, encadrement de qualité par d’anciens militaires irakiens, tactiques habiles) joints à l’extrême faiblesse de leurs adversaires leur ont permis de remporter des succès indéniables. En revanche, sur le plan militaire, opérer à la manière d’une armée régulière avec ses colonnes de véhicules et ses effectifs nombreux place Al-Baghdadi face à des contraintes autrement plus lourdes que la direction d’un groupe terroriste dans le cadre d’une stratégie de guérilla. S’il suffit d’ordonner à un homme fanatisé de se faire exploser où l’on veut, commander des troupes et des Toyota 4×4 qui ont besoin d’essence, d’huile et de pièces de rechange est une autre paire de manches.

Sur le plan politique, contrairement aux conquérants arabes du VIIe siècle dont il s’inspire, l’EI n’a pas une véritable stratégie d’occupation et d’Empire. En Syrie, ses nervis n’ont pas mis longtemps pour s’aliéner les populations des territoires qu’ils contrôlaient par leur cruauté, leur fanatisme, sans oublier leur absence totale de subtilité politique. S’ils ont lu Mao, ils n’en ont pas retenu grande chose. Incapable de se fondre dans les populations comme des poissons dans l’eau, ils sont chez eux sur Twitter, Facebook et Youtube. Et c’est sans doute cela qui les rend particulièrement dangereux. Ils ne se contentent pas de prospérer sur les dépouilles des Etats irakien et syrien, ni de se nourrir de toutes les pathologies du monde arabe. Ils ont lancé un combat culturel contre l’Occident et ses valeurs libérales, séduisant partout des jeunes musulmans déracinés qui confondent fantasme et histoire, colère et politique, réalité et jeu vidéo, sens critique et complotisme. C’est cette internationale musulmane, aguerrie aux technologies modernes, qui constitue la véritable force de l’EIIS et la principale menace qu’il fait peser sur le monde.[/access]

* Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30112243_000023

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat!

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Les Écossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldman-Sachs réunis —, le planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.

« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (La France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pourtant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.

En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

*Image: wikicommons.

PMA : La Cour de cassation entérine les enfants pour tous

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Souvenez-vous, c’était le printemps 2013 et il faisait un froid de canard. Depuis plusieurs mois, des centaines de milliers de gens manifestaient pourtant à Paris et dans toutes les villes de France contre le projet de loi sur le « mariage pour tous », qui allait autoriser des couples homosexuels à devenir parents. Et donc nécessiter le recours à l’IAD (insémination artificielle avec donneur anonyme) pour les lesbiennes, et à des mères porteuses pour les gays. Tout ça au nom de « l’égalité », mais pas entre enfants, puisque certains seraient désormais privés d’une lignée paternelle ou maternelle.

« La PMA pour tous est une demande légitime », clamait alors Christiane Taubira, qui ne voyait soudain plus la différence entre infertilité pathologique d’un couple et impossibilité naturelle de procréer sans homme. Entre l’aide médicale à la procréation et la fabrication d’êtres humains à la demande. Entre la sécurité sociale de De Gaulle et Le meilleur des mondes d’Huxley. Cette « réforme de civilisation » entendait faire de nous des produits manufacturés comme le dernier iPhone, conçus en choisissant sur catalogue les donneurs de sperme les plus conformes au « projet parental » de deux individus.

Ceux qui avaient vu le film Bienvenue à Gattaca s’arrachaient les cheveux. On vivait un cauchemar de science-fiction. Alors le gouvernement avait finalement choisi de reporter l’ouverture de la PMA aux lesbiennes à plus tard. Puis encore plus tard. Et finalement décidé, début février dernier, d’abandonner l’idée. « Ils manifestent contre la PMA et la GPA… sauf que ce n’est pas dans la loi », titrait L’Express, visiblement pas au courant que la plupart des lesbiennes ont les moyens de se payer un billet pour Barcelone ou Bruxelles, où elles peuvent très bien aller acheter du sperme et un nouvel iPhone, puis se faire inséminer.

Au retour, désormais, il leur suffirait d’adopter le petit orphelin de père pour que celui se voit établir un « acte de naissance » indiquant qu’il était « né de » deux mères. Problème : quelques tribunaux parmi « les plus réactionnaires » – selon des militants LGBT pour qui on ne devrait se soumettre qu’à une justice « progressiste » – se sont permis de ne pas prononcer de telles adoptions d’enfants conçus pour être orphelins. Tollé chez les « acheteuses de sperme » face à cette « inégalité », qui bafouait leur droit élémentaire à violer la loi française, rappelée par le Conseil Constitutionnel en mai 2013, selon laquelle la PMA « a pour objet de pallier l’infertilité pathologique, médicalement constatée, d’un couple formé d’un homme et d’une femme, qu’ils soient ou non mariés ».

Logiquement, la Cour de Cassation a donc fini par être saisie « pour avis » par deux tribunaux sur le sujet, afin de fixer une jurisprudence. Et le droit inaliénable à l’enfant pour les lesbiennes a enfin été reconnu en ces termes, ce mardi 23 septembre 2014 : « Le recours à l’assistance médicale à la procréation, sous la forme d’une insémination artificielle avec donneur anonyme à l’étranger, ne fait pas obstacle au prononcé de l’adoption, par l’épouse de la mère, de l’enfant né de cette procréation, dès lors que les conditions légales de l’adoption sont réunies et qu’elle est conforme à l’intérêt de l’enfant. »

Puisqu’on peut désormais fabriquer des humains sans père, on peut bien marcher sur la tête.

*Photo : amy_buthod.

Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.

Mort d’Hervé Gourdel

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herve gourdel etat islamique

herve gourdel etat islamique

Quand on fait la guerre, il faut s’attendre à avoir des pertes. On l’a sans doute un peu oublié en Occident où, depuis les années 80, les stratèges ont développé la doctrine dite du « zéro mort » qui est à l’art de la guerre ce que le bisounoursisme est au monde des enfants. On veut bien faire la guerre au monde entier mais on ne veut plus mourir.  Norman Mailer, à propos de la première guerre du Golfe, avait qualifié d’ « obscène » cette dissymétrie, indiquant qu’un jour nous la paierions. Le 11 septembre 2001 lui avait donné raison et nous avait ainsi appris que des hommes décidés à mourir, alors que les Occidentaux sont surtout décidés à vivre, pouvaient redessiner dans un immense, abject et spectaculaire carnage, avec des cutters et des avions détournés sur des tours une  « grande métropole crue moderne » aurait dit Rimbaud.

La France vient de connaître son premier mort et il faut nommer ce mort. Il s’appelait Hervé Gourdel. Entendons-nous bien, son premier mort à la façon dont meurent désormais les Occidentaux. De la manière la plus glaçante possible : une décapitation filmée. Il y a quelque chose de doublement  atroce dans cette exécution. D’abord parce que la peine de mort est inacceptable, quelles que soient les circonstances, et ensuite parce qu’elle a été filmée. Filmer un homme qui meurt est l’équivalent symbolique des exécutions publiques d’autrefois, chez nous, quand nous guillotinions les condamnés sur la place publique, ce que nous avons fait jusque dans les années trente du siècle dernier. Alors que sa mort, sa propre mort,  le « Je meurs » indicible de Jankélévitch, est la dernière chose qui appartient à un homme qui meurt. Il a le droit inaliénable, comme dans l’amour, à l’intimité, à l’absence du regard des autres sauf de ceux qui l’ont aimé. Ceux qui décident de filmer ça sont dans la pornographie ou encore, pour reprendre la terminologie mailerienne, dans  l’obscénité. L’obscénité, étymologiquement, c’est ce qui doit rester hors de la scène. Et c’est ce tabou-là qu’ont brisé les bourreaux d’Hervé Gourdel comme le brisent tout ceux qui se livrent à ce rituel spectaculaire dont l’horreur devient tragiquement banale. Une banalité obscène, elle aussi.

Toute notre technologie sophistiquée, nos drones, nos guidages laser, nos avions furtifs, ne peuvent rien et ne pourront jamais rien contre ce qui vient d’arriver. Des assassins qui sont bien de leur temps, qui sont dans le « selfie » sanglant avec l’aide de tous les réseaux sociaux. Ils ne font que pousser à l’extrême cette logique narcissique qui est la notre, qui est celle de nos enfants.

J’ai évidemment, tétanisé et écoeuré, regardé le journal télévisé, c’était celui de la 2, pour essayer de comprendre. Là encore, j’ai eu ce sentiment de malaise. Le reportage à Saint-Martin-Vésubie , d’où était originaire Hervé Gourdel, était proprement interminable et lui aussi complètement obscène. Traitez-moi de cœur de pierre si vous vous voulez mais je ne vois pas l’intérêt de consacrer presque vingt minutes à filmer des amis, des voisins qui ne peuvent qu’exprimer un chagrin qui lui aussi ne devrait appartenir qu’à eux. Les surprendre au moment où les journalistes eux-mêmes leur apprennent la nouvelle comme s’ils attendaient le moment propice pour avoir le meilleur spectacle possible de la douleur humaine. Oui, là aussi, c’est de l’obscénité pure et simple. Ce que je demande à des journalistes, c’est de m’informer, pas de verser de l’huile sur le feu de notre chagrin, à nous tous. Çà ne m’apprend rien, sinon le voyeurisme d’une information transformée en spectacle, mais ça je le savais depuis longtemps.

Il fallait voir à quel point François Fillon, l’invité de Pujadas, était mal à l’aise. Invité au départ pour parler du retour de Sarkozy, comme son regard était gêné ! Pour le coup, c’était tout à son honneur quand, relégué en fin de journal pour aborder la guéguerre à l’UMP, il a d’abord constaté à quel point, même s’il n’a pas employé le mot, il y avait encore là quelque chose d’obscène à commenter les micro-événements de la vie politique française.

En face, ils doivent bien rire, les monstres franchisés par d’autres monstres. Non seulement, ils ont tué Hervé Gourdel mais ils ont pu constater à quel point nous étions, humainement, fragiles. Cette fragilité est pourtant notre force, notre dignité. À une seule condition, c’est que nous n’en fassions pas cet étalage.

Un étalage obscène, évidemment.

 *Photo :  NO CREDIT. 00693276_000007.

Honneur aux Musulmans de France qui prennent position contre la terreur qui vient

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Faisant preuve d’un courage moral et physique que nous devons saluer, plusieurs musulmans de France viennent de prendre personnellement position contre l’assassinat de l’otage français.

Leur texte se conclut sur l’appel suivant :

« Faut-il pour autant se contenter d’exprimer notre solidarité sans aller plus loin dans l’expression de notre fraternité? Non! Car il est de notre devoir, au nom précisément de cette religion de paix et du véritable islam, d’appeler tous les musulmans qui veulent rester fidèles à ces valeurs cardinales, de dénoncer là où ils sont et quelles que soient les circonstances, leur dégoût devant cette ultime manifestation de la barbarie. »

Leur geste et leur appel mettent les responsables d’organisations musulmanes devant leurs responsabilités.

Ceux d’entre eux qui garderaient le silence s’abstiendraient, par ce silence même, de combattre dans leurs rangs l’idéologie qui appelle à égorger les Français.

Un été au Kurdistan

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kurde combattant djihad

kurde combattant djihad

« Regarde là-bas, tu peux voir Mossoul ! » : je jette un coup d’œil rapide à travers le hublot, et aperçois au loin les lumières de la nouvelle capitale du « califat ». À ma hantise habituelle de l’avion s’ajoutent de nouvelles palpitations : et si les djihadistes de l’État islamique (EI) décidaient de s’en prendre à notre avion ? Le crash du Malaysian Airlines en Ukraine toujours en tête, je tente de me rassurer en me répétant qu’aux dernières nouvelles les djihadistes ne disposent pas de missiles sol-air. Mais alors, pourquoi tant de compagnies ont-elles suspendu leurs vols sur la totalité du territoire irakien ? Mes palpitations s’accélèrent lorsque j’essaie d’imaginer un instant l’horreur du « califat », qui s’étend à quelques kilomètres sous mes pieds.

Lorsque j’ai atterri, le 21 juillet, dans le petit aéroport de Sulaymaniyah, la deuxième ville du Kurdistan, la situation était tout autre. « Les gens disent qu’ici, c’est le Dubaï des années 1980, m’avait annoncé, enthousiaste, une jeune Américaine, au Chalak café, le lieu de rencontre des expatriés. C’est maintenant que les choses sont en train de se faire, nous assistons à un boom, et nous en faisons partie. » En arrivant à Sulaymaniyah, j’étais bien décidée à plonger dans l’effervescence économique, politique et culturelle d’une région en pleine découverte d’elle-même et de ses possibilités.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant le volcan géostratégique de l’EI avait déjà envoyé quelques signes précurseurs. Le 10 juin, les colonnes de l’EI venues de Syrie avaient pris Mossoul. Pour beaucoup en Occident, ce fut un choc. Au Kurdistan, au contraire, mes interlocuteurs m’ont assuré qu’à l’époque ils étaient moins surpris par la chute de Mossoul elle-même que par sa rapidité. Certains avançaient même que la débandade de l’armée de Nouri al-Maliki était calculée afin de diviser l’Irak en trois, laissant les sunnites construire leur « califat » dans le nord du pays, une région pauvre en pétrole. Nous étions tous persuadés que l’EI n’aurait aucun intérêt à s’attaquer aux Kurdes. Et s’ils osaient, il y avait l’armée kurde, les peshmerga (« ceux qui regardent la mort en face »).

Comme tout le monde au Kurdistan, moi aussi je pensais ces légendaires combattants de la montagne infaillibles. J’ai très vite compris la fierté qui leur est réservée, une fierté confinant parfois à la mythification ; j’ai écouté avec admiration le récit des nombreux exploits des combattants contre le régime de Saddam, j’ai observé l’agacement des Kurdes contre certains journaux occidentaux qualifiant les peshmerga de « milices ». Je me sentais alors en totale sécurité au sein des étroites frontières kurdes, persuadée que le danger était le lot du reste de l’Irak. Ceux qui avaient tant lutté pour l’autonomie de leur pays contre l’armée irakienne de Saddam Hussein sauraient nous défendre contre cette nouvelle menace. J’ai pu en toute conscience rassurer mes proches sur la sécurité du Kurdistan en général et la mienne en particulier… J’ai pu également profiter de ce qui, rétrospectivement, n’était qu’une parenthèse, pour redécouvrir la beauté des montagnes kurdes qui entourent la ville. Je les avais connues verdoyantes au printemps, elles sont désormais ocre sous le soleil d’été. Mais le calme était tout relatif, et le nombre sans cesse croissant des réfugiés fuyant les forces de l’EI en était un constant rappel, petites vaguelettes annonçant un tsunami.

Vers la fin du mois de juillet, je me rends au monastère de Sulaymaniyah pour un reportage. Mon idée est de rencontrer des familles de Mossoul, et surtout de Qaraqosh, un petit village à 30 km de la ville qui, en quelques heures, s’est littéralement vidé de sa population à l’arrivée des djihadistes. À ma surprise, le lieu est presque vide, la plupart des familles étant rentrées chez elles après l’intervention des peshmerga, qui ont réussi à rétablir l’ordre et la sécurité. Face à ma réaction enthousiaste, le frère qui m’a accueillie reste silencieux. Il semble craindre le pire. L’avenir va lui donner raison.

On comprend aujourd’hui que cet épisode n’était qu’une escarmouche sans importance. En réalité, dès que l’EI a décidé de s’attaquer au front kurde, la situation s’est dégradée très rapidement. Début août, les peshmerga sont mis en déroute et les djihadistes prennent les villes kurdes de Wana, Zoumar et Sinjar, le très stratégique barrage de Mossoul ainsi que de nombreux gisements pétroliers. Le choc est tel que l’improbable, voire l’impossible, se produit : face à la menace, l’armée irakienne et les Kurdes concluent une alliance ! Mais le miracle politique tarde à en produire d’autres sur le champ de bataille et, le 7 août, l’EI conquiert Makhmour ainsi que plusieurs autres villes de la plaine de Ninive, dont Qaraqosh. À peine rentrées chez elles, les familles que j’avais ratées une semaine plus tôt ont repris la route, et le monastère est de nouveau plein. Les camps sont submergés, comme je le constaterai quelques jours plus tard lors de ma visite à Arbat, une ville proche de Sulaymaniyah.

Ces défaites plongent les Kurdes dans l’angoisse. Les combats se rapprochent d’Erbil et les rumeurs vont bon train : sont-ils à 10 km, 15 km ou 30 km de la capitale kurde ? On me raconte que les rues d’Erbil sont désertes. Il est difficile de discerner le vrai du faux, et les gens se crispent. Sur une page Facebook dédiée au Kurdistan, une jeune fille se fait violemment accuser de diffuser les discours de l’EI parce qu’elle a osé demander si le barrage de Mossoul était tombé aux mains des djihadistes. Perdue entre la propagande de l’EI et celle du gouvernement kurde, je décide d’arrêter de suivre toutes les nouvelles en direct. De toute façon, pour éviter que les djihadistes ne répandent des informations par les réseaux sociaux, les autorités kurdes rendent Facebook et Twitter inaccessibles. Je me demande si à Paris, à la fin du mois mai 1940, les choses ne se passaient pas ainsi : insouciance, confiance, doutes, inquiétudes, panique…

C’est alors que nous recevons un message de l’ambassade de France nous indiquant que « la situation au Kurdistan d’Irak est fragilisée et instable, à la suite de plusieurs revers des peshmerga », mais qu’il « convient toutefois de ne pas céder inutilement à la panique ». Ça y est ! Avec les meilleures intentions du monde, le mot est lâché, et j’avoue y céder légèrement, à cette panique, surtout lorsque j’apprends que le Kurdistan est désormais « zone rouge » sur le site du gouvernement (« formellement déconseillé »). Les Australiens et les Britanniques sont sommés de regagner leurs pays, et je crains dès lors devoir faire de même.

Le lendemain, nous apprenons la décision des Américains de lancer des frappes aériennes. J’éprouve un certain soulagement. À l’ONG pour laquelle je travaille, mes collègues kurdes approuvent l’intervention américaine, même s’ils l’estiment déjà insuffisante. Je sens aussi que l’atmosphère est en train de changer. Après le choc produit par la progression fulgurante de Daech, les Kurdes serrent les coudes et manifestent une farouche détermination à défendre leur territoire et leur honneur. J’entends qu’un tel a déjà ressorti ses armes, qu’un autre veut s’engager dans un stage d’entraînement, tandis que tel ancien peshmerga s’inscrit sur la liste des réservistes.

Quant à nous, malgré le redressement de la situation à partir de la mi-août, nous avons été contraints de quitter le pays. On nous dit que c’est temporaire. C’est donc de Paris que j’assiste aux succès militaires des Kurdes soutenus par les Occidentaux. À la télé, les images du nord de l’Irak se superposent à celles de la libération de Paris dont c’est le 70e anniversaire. Eté 1944, été 2014 – rien n’est jamais acquis. Et puis, la guerre sur écran, ce n’est décidément pas pareil.[/access]

* Photo : AP/SIPA.AP21624129_000002

Sarkozy ringardisé par Le Maire

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sarkozy retour delahousse

sarkozy retour delahousse

Comme des millions de Français, j’ai regardé Nicolas Sarkozy dimanche soir. Trois jours après, je fais les mêmes constats que Laurent Cantamessi  et la plupart des observateurs: Nicolas Sarkozy n’a pas avancé beaucoup d’idées, en dehors de sa nouvelle passion pour le référendum dont il avait donné la primeur à la fin de sa dernière campagne électorale. A la surprise de Français qui, quatre ans plus tôt, l’avaient observé, impuissants, en train de s’asseoir sur leur vote référendaire de 2005 !

En fait, c’est sur le terrain de la communication pure que mon avis diverge de ce qui a pu être remarqué ici ou là. Sur ce plan, on a assisté à un concert de louanges entre ses partisans et ses adversaires qui lui reconnaissaient tous son efficacité habituelle. Je dois reconnaître que dimanche soir, je faisais le même constat. Mais c’est en regardant Bruno Le Maire sur la chaîne concurrente le lendemain que j’ai complètement changé d’avis. La comparaison n’était en effet pas à l’avantage de l’ancien Président de la République. Bien que le propos de l’ancien ministre de l’Agriculture fût plus court, il contenait davantage de propositions. On peut parfaitement comprendre que Nicolas Sarkozy ne souhaitait pas lâcher toutes ses propositions d’un coup et qu’il en garde sous la semelle pour les deux mois de campagne interne qui s’annoncent. Mais, dans ce cas, pourquoi s’être mis d’accord avec France 2 sur un format aussi long ? Résultat : après cinq minutes d’autocritique où il se faisait aussi doux qu’un agneau, il est redevenu Grand Méchant Loup, celui qui clive alors qu’il prétend aujourd’hui rassembler. S’il souhaitait revenir en cognant un journaliste, Laurent Delahousse, sur lequel il s’est essuyé les crampons à plusieurs reprises, était plutôt mal choisi. On ne cogne pas un gendre idéal, le présentateur de Un jour, un destin, comme on le ferait d’un bagarreur comme Jean-Jacques Bourdin ou Jean-Michel Aphatie. D’habitude, le dimanche soir, Delahousse reçoit Luchini, Jugnot ou Sandrine Kiberlain. Il est le prototype de l’interviewer empathique, une sorte de Michel Drucker jeune et beau. Il n’était donc pas forcément très adroit de lui demander –à deux reprises- de lui « prêter deux neurones » ou de lui envoyer d’autres amabilités. Si l’ancien président souhaitait montrer que son énergie et son mental guerrier étaient intacts, il y avait d’autres lieux que le JT de France 2 le dimanche soir. S’il souhaitait montrer un homme apaisé et rassembleur, c’est raté.

Enfin, Sarkozy a encore beaucoup, énormément parlé… de lui. Bruno Le Maire, en revanche, face à Gilles Bouleau, journaliste plus réputé dans les joutes avec les grands animaux politiques (il a même affronté Vladimir Poutine, et c’était plutôt réussi), a fait tout le contraire. Il s’est d’abord adressé aux militants de l’UMP alors que Nicolas Sarkozy n’avait pas eu un mot pour eux. Et pourtant, c’est bien à cette présidence du parti que les deux hommes sont candidats. Alors que Nicolas Sarkozy faisait comme s’il était déjà élu, ne citant pas une fois ses concurrents[1. il n’a parlé que de Juppé et de Fillon, ses adversaires à l’éventuelle primaire de l’UMP pour la présidentielle. Or, c’est bien à la présidence de l’UMP qu’il est candidat.], Le Maire a parlé militants, droite[2. Je pense personnellement que Nicolas Sarkozy a raison de dire que « le clivage droite-gauche est élimé comme un tapis de trois siècles » mais était-ce bien le moment de le dire alors que les militants dont il guigne les suffrages y croient dur comme fer ? Il s’agit d’un message à délivrer lors de la compétition reine, la présidentielle.], et surtout renouveau. Et lorsqu’il a parlé de lui, une seule fois, c’était pour dire qu’il avait démissionné de la fonction publique lorsqu’il avait été élu député, proposition plutôt séduisante pour le militant et l’électeur de droite.

En matière d’efficacité du message, celui qu’on décrivait comme un énarque froid et techno a donc marqué des points face au génie drogué de com ‘. D’une certaine manière, il a même ringardisé la prestation de l’ancien président. Certes, cela ne suffira certainement pas pour que Le Maire soit en position de battre Nicolas Sarkozy. Mais de l’aveu même de certains militants, si Nicolas Sarkozy ne fait pas au moins 75% des suffrages en novembre prochain, cela sera ressenti comme un véritable échec. C’est ce que doivent craindre Henri Guaino et Bernadette Chirac, qui l’ont mis en garde. Il pourrait bien en sortir beaucoup plus affaibli que s’il avait attendu gentiment la primaire, et avait distillé progressivement son projet pour le pays. Le seul intérêt tactique de mettre la main sur la rue de Vaugirard, c’était de dynamiter le projet d’organisation de la primaire ouverte. Or,  il serait sur le point d’en accepter le principe. Alors pourquoi diable Sarkozy est-il allé dans cette galère, d’autant que l’affaire Bygmalion se rapproche à grands pas ?

* Photo : AP/SIPA. AP20993411_000002

Les tomates de la colère

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france patrimoine legume

france patrimoine legume

C’est sans doute l’un des symptômes les plus aberrants des inepties qui ravagent notre économie et la manifestation des travers les plus odieux de la mondialisation. Alors que la France dispose de l’un des plus prodigieux patrimoines agricoles du monde, le marché des fruits et légumes y vire parfois au cauchemar. Pourquoi ? Parce que la production française est soumise à des lois et des pratiques infâmes que lui imposent la logique économique européenne et les règles du commerce international. Nos étals et nos frigos devraient normalement regorger de fruits et de légumes de très bonne qualité à bas prix, or, à quelques exceptions près, ils croulent sous des produits de culture intensive, saturés de chimie, la plupart du temps importés de pays aux tarifs déloyaux, où la protection de l’environnement relève encore de la chimère.

Ou alors il faut débourser de 8 à 10 € le kilo pour se payer une denrée saine et goûteuse. Si la tomate et la fraise espagnole cultivées sous plastique à coups d’engrais et de pesticides (qui suffiraient à dératiser Paris en une journée) demeurent le symbole de l’horreur, suivies de près par les productions marocaines et italiennes, on sait aussi que l’agriculture française reste grande consommatrice de « produits phytosanitaires de protection des plantes », ainsi que l’on désigne officiellement les charmantes molécules avec lesquelles l’industrie agro-chimique empoisonne nos campagnes.[access capability= »lire_inedits »] Et quand ce n’est pas les importations, c’est la grande distribution, avec ses monstrueuses conditions d’achat, qui étrangle nos agriculteurs. Combien de producteurs de fruits et légumes du Sud-Est ne sont-ils pas pris à la gorge par des grandes surfaces qui leur achètent leur récolte au-dessous du prix de revient ? À prendre ou à laisser, sinon on ira voir à l’étranger. Comment ne pas comprendre le désespoir de ces producteurs de pommes, de poires, de pêches ou d’abricots de la vallée du Rhône ne parvenant pas à boucler leurs fins de mois ? Ceux-là voient défiler sur l’Autoroute du soleil des centaines de camions espagnols pleins à craquer de saloperies. Et que dire de ces maraîchers français dont on annule le contrat passé avec les cantines scolaires de leur département sous prétexte que la municipalité n’a pas respecté l’appel d’offres public favorisant le mieux-disant ? Ainsi, grâce à la bêtise ou à la mauvaise foi de certains préfets, les grossistes importateurs récupèrent-ils le marché d’une restauration collective pour remplacer de bons produits destinés à nos enfants par de la malbouffe. Bien sûr, il y a l’effort constant des tenants d’une agriculture paysanne à visage humain, bio ou raisonnée, qui se démènent pour proposer des produits remarquables et pas forcément plus coûteux, mais que les normes mercantiles de la distribution, les règles communautaires et la dérision des subsides européens qui leur sont consentis chaque année confinent dans la marginalité. Raison de plus pour que nos concitoyens fassent pression sur le système et reconquièrent leur droit à se nourrir au juste prix des bons fruits et légumes de la terre de France.[/access]

*Image : soleil.

La VIe République? Une IVe de retour!

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rene coty republique gaulle

rene coty republique gaulle

Mon très estimé camarade Jérôme Leroy nous a indiqué son souhait de voir instaurer en France une VIe République. Il penche pour un régime primo-ministériel avec une vraie proportionnelle. Pour cela, il brocarde à raison la fable de la coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef, à l’occasion de l’élection présidentielle. Le tableau qu’il dresse de l’état de notre pays est pertinent et je le partage, mais les institutions en sont-elles la cause, et le retour au parlementarisme la solution ? Et qu’y mettrait-on, dans cette nouvelle République ? J’avais dit dans ces colonnes ma surprise devant l’amateurisme des propositions du Parti de Gauche. En son temps Montebourg nous avait également joué cette musique. Comme souvent, il s’est rapidement désintéressé de cette partition. Et on revient bredouille d’une pêche aux informations sur Internet.

C’est ennuyeux, car ce débat institutionnel est nécessaire. Et une Constitution, ça ne s’improvise pas. Alors, avant de tuer le malade, peut-être serait-il nécessaire de diagnostiquer son cas, et d’identifier les origines de sa pathologie ? Le droit Constitutionnel est élaboré par la rencontre de la théorie qui en a dégagé des principes et identifié les modèles, avec la pratique historique spécifique de chacun des pays concernés. La France, de ce point de vue, a une histoire très particulière. Depuis la Révolution Française, notre pays a élaboré 22 textes fondamentaux. Dont 16 ont été effectivement appliqués. Joli palmarès, lorsque l’on songe à la Constitution Américaine adoptée en 1787, qui comportait 7 articles et n’a jamais bougé depuis sauf par l’adoption de 27 amendements, les 10 premiers constituant une déclaration des droits du citoyen. Pendant la même période, nous en avons élaboré et adopté en moyenne une tous les dix ans !

Jérôme, et il n’est pas le seul, nous propose de revenir au parlementarisme. Auquel s’oppose le système mis en place sous l’égide du général de Gaulle en 1958. Qui a tenté une synthèse entre un régime présidentiel incomplet et un régime parlementaire. Au contraire des États-Unis, où il existe une stricte séparation des pouvoirs, en France, si le Président n’est responsable que devant le peuple, le gouvernement qu’il désigne engage sa responsabilité devant le parlement. Les systèmes parlementaires qui furent ceux des IIIe et IVe Républiques étaient à peu près chimiquement purs. L’exécutif était assumé par un gouvernement émanation directe du parlement et strictement contrôlé par celui-ci. Le Président de la République, élu par les chambres réunies, inaugurait les chrysanthèmes. Le choix du Président du Conseil, et la composition du gouvernement étaient l’objet de tractations, de compromis, de renvois d’ascenseur, générant des équilibres subtils qui rendaient ces gouvernements fragiles et leur assuraient une espérance de vie assez courte assortie d’une efficacité très relative. Les gouvernements passaient, mais l’organisation mise en place par Napoléon avait doté notre pays d’une armature administrative très solide, permettant ainsi de compenser la faiblesse de l’exécutif. La victoire dans la Grande Guerre n’est pas à mettre à l’actif du système parlementaire. C’est d’abord l’Union Nationale qui fut le moteur de l’effort énorme produit.

Le parlementarisme ne s’en remettra pas. Aboutissant à l’anéantissement de juin 1940. L’État gangrené par la culture du compromis et les atermoiements propres à ce système sera incapable d’affronter l’épreuve. Paul Reynaud, Président du Conseil démissionnera piteusement et sans véritable raison le 17 juin pour laisser la place à la trahison de Philippe Pétain avalisée le 10 juillet à Vichy par l’Assemblée Nationale.

Que dire de la restauration de ce système, en pire en 1946 ? Malgré l’opposition de Charles de Gaulle et les espoirs des jeunes de la France Libre, les vieilles habitudes reprirent le dessus. Quelques vieux chevaux de retour qui avait échappé à l’indignité nationale, alliés à quelques ambitieux pressés, obtinrent  la mise en place d’un dispositif qui aggravait les défauts de la IIIe. La Chambre devint l’endroit de toutes les combinaisons, des arrangements, des compromis boiteux. Les petits partis charnières furent les maîtres du jeu. L’espérance de vie des gouvernements variait de quelques mois à quelques jours. La France était pourtant, après la deuxième guerre mondiale confrontée à toute une série de défis dont le moindre n’était pas la décolonisation. Faute d’un pouvoir exécutif légitime, elle n’en releva convenablement aucun. Élu pour faire la paix en Algérie, Guy Mollet, de renoncements en capitulations, amena la France au bord de la guerre civile en 1958. De Gaulle nous en préserva par une opération de virtuosité politique époustouflante.

Adoptée par référendum, sa Constitution était le fruit d’une réflexion commencée à Londres, exprimée dans le fameux discours de Bayeux, et poursuivie pendant les douze ans de la « traversée du désert ». Le système était donc hybride. Un Président de la République, élu dans une première mouture par un collège élargi, puis rapidement  (réforme de 1962, appliquée dès 1965) au suffrage universel et disposant directement des grands pouvoirs régaliens. Un gouvernement nommé par lui, mais responsable devant l’Assemblée nationale. Un des principes fondamentaux mais peu connu était celui de la séparation nette du domaine de la loi, compétence du Parlement et celui du règlement (décret) compétence du gouvernement. Le tout accompagné de mesures qui, incontestablement, en assurant la séparation des pouvoirs, donnait une grande prééminence, au nom de l’efficacité, à l’exécutif tout en assurant sa stabilité. Le système fonctionne depuis 56 ans, accepté par le peuple français comme le démontre la participation à l’élection présidentielle, clé de voûte du système.

Mais c’est lui qu’on accuse aujourd’hui. Soit en prétendant qu’il est directement à l’origine de la crise, soit qu’il est incapable de la régler. La crise économique, financière, la fracture sociale, la récession, la médiocrité du personnel politique, la désindustrialisation de la France, l’impasse européenne, etc. La Constitution, on vous dit ! Tout n’est pas complètement faux, mais alors pourquoi ? Justement parce que, par un lent travail de grignotage, on a  vidé la loi fondamentale de l’essentiel de sa substance. «Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante » disait Montesquieu. Alors que dire de la loi fondamentale. Pourtant, depuis vingt  ans il y a eu pas moins de 20 révisions constitutionnelles ! C’est carrément la maladie de Parkinson !

D’abord, pour permettre des transferts de souveraineté à l’Union européenne. Non pas pour que certaines décisions auparavant du ressort du seul peuple français, relèvent d’un autre degré de délibération démocratique, mais pour les ossifier dans des traités à valeur constitutionnelle ! Plus le droit d’en débattre plus le droit de décider. Rappelons-nous le référendum de 2005…

Ensuite, un lent grignotage pour rogner les ailes de l’exécutif efficace prévu par le texte d’origine. Toute une série de mesures peuvent apparaître dans un premier temps comme des détails mais n’en sont pas. Les conditions de saisine du Conseil constitutionnel par exemple. Celui-ci a pu ainsi étendre cette prérogative de façon abusive. On peut dire que c’est chez lui désormais que réside une grande part de la souveraineté législative par la capacité qui lui a été donnée de censurer les lois avant leur promulgation, et désormais après avec la Question Prioritaire de Constitutionnalité après. Autre exemple, auparavant un parlementaire qui devenait ministre perdait son siège. Lorsque ses fonctions prenaient fin, s’il voulait retourner à l’Assemblée, il fallait repasser devant les électeurs. Cette mesure était destinée à assurer la cohérence et la cohésion ministérielle. Depuis 2008, ce n’est plus le cas, et permet petits aller-retours et arrangements de toutes sortes. Et l’on voit François Hollande composer ses gouvernements, à partir d’équilibres politiciens et dans le but de satisfaire tout le monde. Comme sous la IVe…

Que dire du passage au quinquennat et de l’inversion du calendrier qui fait des élections législatives un appendice des élections présidentielles ?

Dispensons-nous de la litanie de toutes ces hérésies, qui ont fini par vider la Constitution de 1958 de sa substance réelle. Si aujourd’hui notre système institutionnel boîte bas, c’est parce qu’on l’a dénaturé.

Alors, plutôt que de réclamer le passage à une VIe république, utopie commode qui évite de se poser les vrais problèmes et de les prendre à bras-le-corps, plutôt que de laisser au Front national la défense d’un certain nombre de principes, épurons la Ve République en y restaurant les mécanismes qui ont fait sa force.

*Photo : wiki commons.

L’Etat Islamique : Djihad et blitzkrieg

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djihad irak islam

djihad irak islam

Les images d’horreur qui nous arrivent du Nord de l’Irak où les forces de l’EI (Etat Islamique) étendent leur domination sont stupéfiantes à plus d’un égard. Dans un premier temps, ce sont évidemment la cruauté et la barbarie de ces fous d’Allah qui soulèvent le cœur. Puis surgit une question qui ne laisse pas d’être angoissante. Comment se fait-il que l’armée irakienne, pourtant très supérieure en effectifs et en armement, ait été si facilement balayée par ceux dont nous nous plaisions à croire qu’ils n’étaient que des bandes armées ?

Quand, début juin, les troupes de ce qui s’appelait alors EIIS (Etat Islamique en Irak et en Syrie) ont traversé la frontière syro-irakienne, les islamistes ultra-radicaux alignaient à peine quelques milliers d’hommes, essentiellement des fantassins, face à trente mille soldats irakiens encadrés, organisés et bien équipés, dotés de services de renseignements et des forces aériennes. Sur le papier, l’armée irakienne ne devait faire qu’une bouchée de l’EI. Or, elle s’est effondrée sans livrer bataille.[access capability= »lire_inedits »]

Certains accusent l’ancien premier ministre irakien, le chiite Nouri Al-Maliki, d’avoir laissé pourrir la situation pour servir de sombres calculs de politique intérieure et extérieure. D’autres évoquent la corruption et le communautarisation des forces armées. Tous ces éléments ont sans doute joué un rôle. Mais les causes profondes de cette débandade sont à chercher dans l’histoire irakienne de ces quatre derrière décennies.

En 1980, Saddam Hussein lance son armée dans une guerre avec l’Iran qui sera un carnage des deux côtés. Malgré sa supériorité numérique et qualitative, celle-ci se révèle incapable de profiter de la fragilité du régime iranien lendemain de la Révolution islamique de 1979. Huit ans plus tard l’armée irakienne sort exsangue de ce long conflit. Or, c’est à peine deux ans plus tard que Saddam Hussein lance ses divisions sur le Koweit. Résultat, entre janvier et mars 1991, l’armée irakienne est mise en pièces par la coalition internationale constituée autour de l’armée américaine. S’ensuivent douze ans de sanctions avant qu’une nouvelle catastrophe ne s’abatte sur cette armée : l’offensive américaine de 2003 l’avait littéralement anéantie, dévoilant au grand jour ses multiples failles et faiblesses. Du coup, quand les Américains décident de créer, pratiquement de toutes pièces, une nouvelle armée pour un nouvel Irak ils préfèrent limoger ou éloigner les rares officiers qui auraient pu assurer un minimum de continuité et qui, de surcroît, rejoignent souvent l’insurrection – une double peine.

C’est en ce moment-là qu’interviennent les causes déjà mentionnées: la corruption et le sectarisme gangrènent, dès le début, la nouvelle armée irakienne. Nouri Al-Maliki, qui a dirigé le pays de mai 2006 et à sa récente éviction, a systématiquement favorisé la promotion des généraux chiites – comme lui – qui lui étaient politiquement loyaux, souvent promus à la place des généreux sunnites plus compétents. Pire encore, Maliki a construit l’outil militaire irakien non pas pour assurer la souveraineté et la défense nationales mais pour protéger le régime et réduire le risque d’un coup d’Etat militaire. Le résultat s’est révélé à la hauteur de son népotisme : « mauvais éléments » éloignés de la capitale, meilleures unités transformées en garde prétorienne, commandement attribués comme une sorte de « fromage » à des fins politico-communautaires. Cette politique des copains et des coquins fait inéluctablement chuter le moral des troupes et provoque des problèmes de discipline et un manque de professionnalisme certain. Autant de chemins qui conduisent au fiasco de Mossoul.

Ce bilan désastreux doit cependant être tempéré par trois remarques. Primo, certaines unités de l’armée irakienne ont certes failli mais d’autres, notamment celles qui sont déployées autour de Bagdad, n’ont pas eu pour l’instant l’occasion de montrer de quoi elles étaient capables. Deuxio, il faut noter que l’armée syrienne, dont l’histoire récente est moins mouvementée que celle de l’armée irakienne, s’est montrée, elle aussi, étonnamment inefficace face à quelques dizaines de milliers d’insurgés divisés et mal équipés. Alors qu’elle a pratiquement les mains libres depuis trois ans – seul l’usage des armes chimiques lui étant interdit –, cette armée moderne peine à atteindre ses objectifs et se voit obligée de s’appuyer sur des milices communautaires et le Hezbollah libanais. Tertio, les forces kurdes ou peshmergas (« ceux qui affrontent la mort ») n’ont pu endiguer l’avance de l’EIIS. Cet échec laisse penser que, malgré ses lauriers passés, l’administration autonome kurde a gravement échoué. Les images des quinquas bedonnants en costumes traditionnels ou en treillis-baskets, chargés de contenir l’avant-garde de l’EI au début de l’été laissent perplexe. Le manque de moyen ne suffit pas, en effet, à expliquer la bérézina kurde. L’aide occidentale et le soutien militaire actif des Etats-Unis ont certes permis de renverser la vapeur. Mais à l’évidence ce n’est pas demain qu’un Kurdistan autonome ou indépendant sera capable d’assurer la sécurité de ses citoyens.

Pour les Etats-Unis, EI N’est pas un adversaire inconnu. En 2007-2008, les forces américaines déployées en Irak, renforcées par la mise en œuvre du « Surge », ou « Sursaut » (opérations « Fantômes » 1, 2 et 3), étaient déjà parvenues à réduire considérablement les capacités militaires de ce qu’on appelait alors Al-Qaïda en Irak. Or, depuis, les Américains ont quitté le pays, Al-Maliki a tout fait pour s’aliéner les sunnites, tandis que le « printemps arabe » offrait aux islamistes radicaux un nouveau terrain de jeu en Syrie. Profitant du retrait américain d’Irak, le noyau dur de vétérans de la guerre civile irakienne a ainsi pu constituer, en à peine deux ans, une nouvelle force de frappe.

Fort de ces troupes toutes fraîches, l’Etat islamique a délaissé l’insurrection (harcèlement d’une force supérieure par des embuscades, des mines et des attentats-suicides) au profit d’une stratégie militaire plus conventionnelle. Reste à espérer que l’armée du Calife Al-Baghdadi ressemble à la grenouille qui voulait être aussi grosse que le bœuf. Comme dans la fable, cela a commencé par marcher : les points forts de l’EIIS (morale, discipline, encadrement de qualité par d’anciens militaires irakiens, tactiques habiles) joints à l’extrême faiblesse de leurs adversaires leur ont permis de remporter des succès indéniables. En revanche, sur le plan militaire, opérer à la manière d’une armée régulière avec ses colonnes de véhicules et ses effectifs nombreux place Al-Baghdadi face à des contraintes autrement plus lourdes que la direction d’un groupe terroriste dans le cadre d’une stratégie de guérilla. S’il suffit d’ordonner à un homme fanatisé de se faire exploser où l’on veut, commander des troupes et des Toyota 4×4 qui ont besoin d’essence, d’huile et de pièces de rechange est une autre paire de manches.

Sur le plan politique, contrairement aux conquérants arabes du VIIe siècle dont il s’inspire, l’EI n’a pas une véritable stratégie d’occupation et d’Empire. En Syrie, ses nervis n’ont pas mis longtemps pour s’aliéner les populations des territoires qu’ils contrôlaient par leur cruauté, leur fanatisme, sans oublier leur absence totale de subtilité politique. S’ils ont lu Mao, ils n’en ont pas retenu grande chose. Incapable de se fondre dans les populations comme des poissons dans l’eau, ils sont chez eux sur Twitter, Facebook et Youtube. Et c’est sans doute cela qui les rend particulièrement dangereux. Ils ne se contentent pas de prospérer sur les dépouilles des Etats irakien et syrien, ni de se nourrir de toutes les pathologies du monde arabe. Ils ont lancé un combat culturel contre l’Occident et ses valeurs libérales, séduisant partout des jeunes musulmans déracinés qui confondent fantasme et histoire, colère et politique, réalité et jeu vidéo, sens critique et complotisme. C’est cette internationale musulmane, aguerrie aux technologies modernes, qui constitue la véritable force de l’EIIS et la principale menace qu’il fait peser sur le monde.[/access]

* Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30112243_000023

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat!

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europe ecosse catalogne

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Les Écossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldman-Sachs réunis —, le planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.

« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (La France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pourtant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.

En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

*Image: wikicommons.

PMA : La Cour de cassation entérine les enfants pour tous

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pma cour cassation taubira

pma cour cassation taubira

Souvenez-vous, c’était le printemps 2013 et il faisait un froid de canard. Depuis plusieurs mois, des centaines de milliers de gens manifestaient pourtant à Paris et dans toutes les villes de France contre le projet de loi sur le « mariage pour tous », qui allait autoriser des couples homosexuels à devenir parents. Et donc nécessiter le recours à l’IAD (insémination artificielle avec donneur anonyme) pour les lesbiennes, et à des mères porteuses pour les gays. Tout ça au nom de « l’égalité », mais pas entre enfants, puisque certains seraient désormais privés d’une lignée paternelle ou maternelle.

« La PMA pour tous est une demande légitime », clamait alors Christiane Taubira, qui ne voyait soudain plus la différence entre infertilité pathologique d’un couple et impossibilité naturelle de procréer sans homme. Entre l’aide médicale à la procréation et la fabrication d’êtres humains à la demande. Entre la sécurité sociale de De Gaulle et Le meilleur des mondes d’Huxley. Cette « réforme de civilisation » entendait faire de nous des produits manufacturés comme le dernier iPhone, conçus en choisissant sur catalogue les donneurs de sperme les plus conformes au « projet parental » de deux individus.

Ceux qui avaient vu le film Bienvenue à Gattaca s’arrachaient les cheveux. On vivait un cauchemar de science-fiction. Alors le gouvernement avait finalement choisi de reporter l’ouverture de la PMA aux lesbiennes à plus tard. Puis encore plus tard. Et finalement décidé, début février dernier, d’abandonner l’idée. « Ils manifestent contre la PMA et la GPA… sauf que ce n’est pas dans la loi », titrait L’Express, visiblement pas au courant que la plupart des lesbiennes ont les moyens de se payer un billet pour Barcelone ou Bruxelles, où elles peuvent très bien aller acheter du sperme et un nouvel iPhone, puis se faire inséminer.

Au retour, désormais, il leur suffirait d’adopter le petit orphelin de père pour que celui se voit établir un « acte de naissance » indiquant qu’il était « né de » deux mères. Problème : quelques tribunaux parmi « les plus réactionnaires » – selon des militants LGBT pour qui on ne devrait se soumettre qu’à une justice « progressiste » – se sont permis de ne pas prononcer de telles adoptions d’enfants conçus pour être orphelins. Tollé chez les « acheteuses de sperme » face à cette « inégalité », qui bafouait leur droit élémentaire à violer la loi française, rappelée par le Conseil Constitutionnel en mai 2013, selon laquelle la PMA « a pour objet de pallier l’infertilité pathologique, médicalement constatée, d’un couple formé d’un homme et d’une femme, qu’ils soient ou non mariés ».

Logiquement, la Cour de Cassation a donc fini par être saisie « pour avis » par deux tribunaux sur le sujet, afin de fixer une jurisprudence. Et le droit inaliénable à l’enfant pour les lesbiennes a enfin été reconnu en ces termes, ce mardi 23 septembre 2014 : « Le recours à l’assistance médicale à la procréation, sous la forme d’une insémination artificielle avec donneur anonyme à l’étranger, ne fait pas obstacle au prononcé de l’adoption, par l’épouse de la mère, de l’enfant né de cette procréation, dès lors que les conditions légales de l’adoption sont réunies et qu’elle est conforme à l’intérêt de l’enfant. »

Puisqu’on peut désormais fabriquer des humains sans père, on peut bien marcher sur la tête.

*Photo : amy_buthod.

Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.