Je t’écris de Paxos où je suis en villégiature. Toi qui es en France, je te transmets le salut de tes ancêtres. Ce matin, j’ai pris connaissance des nouvelles en me connectant au site du Monde. Je t’avoue que je suis un peu inquiet de la tournure que prennent les événements.
À lire la presse française, on se croirait dans un pays du Tiers monde qui fait honte à l’Europe. Pourtant, je t’assure qu’ici tout le monde aime bien l’Europe. Et les gens ne lui font pas honte : ils bossent, ils ont construit des beaux hôtels avec tout le confort, Internet et la TV par satellite, et tout et tout… Ils parlent même anglais, c’est te dire s’ils sont intégrés.
Et puis ici, on était Européen avant d’être Grec ; même Français tu te rends compte : Paxos est dans l’archipel qui fut le département français de Corcyre de 1797 à 1815. Puis sous influence russe, italienne et anglaise avant de rejoindre la Grèce en 1867. Bon, ils ont eu aussi un intermède allemand entre 1942 et 1945, mais ça ils ne s’en souviennent pas car toute la population avait fui… Va savoir pourquoi ?
J’ai cru comprendre que les Allemands voulaient exclure la Grèce pour cinq ans de la zone euro… Pourquoi pas, après tout ? Ici les hôteliers sont contre l’euro. Ils me disent, « si on sort, dans cinq ans on a tout remboursé, si on reste, on est morts… » Ils exagèrent un peu, sans doute. Mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est l’attitude de l’Allemagne. Ils ont l’impression qu’elle veut faire un exemple en précipitant la Grèce dehors sans préparation pour montrer que sans l’euro on est mort. Ils se méfient un peu des exemples allemands en Grèce, tu sais pourquoi, toi ?
Pourtant, c’est sans doute une bonne idée de sortir de l’euro , ce qui est dommage c’est que l’idée vienne de Schaüble, pas de Tsipras… Toi qui as mieux suivi que moi l’actualité, peux-tu m’éclairer sur quelques questions qui restent obscures pour moi :
– Comment Tsipras a-t-il réussi ce tour de force de faire voter son plan au Parlement par toute l’opposition qui avait appelé à voter contre lui deux jours avant ? Et pourquoi ses amis qui l’avaient soutenu lors du référendum n’ont-ils pas tous voulu son plan. C’est quoi sa majorité aujourd’hui : Syriza ou la droite conservatrice ?
– Pourquoi les Allemands sont-ils aussi enférocés contre lui, alors que le plan qu’il a présenté est quasi identique à celui que les Allemands voulaient lui imposer avant le référendum ?
– Pourquoi les Etats-Unis soutiennent la Grèce ?
– Pourquoi le FMI veut annuler une partie de la dette grecque cette semaine alors qu’ils considéreraient cela comme une hérésie la semaine dernière ?
– Pourquoi ceux qui étaient à fond contre l’euro avant la crise veulent-ils à tout prix que la Grèce y reste ?
– Est-ce que tu crois que si Tsipras avait une moins belle gueule, les gens de gauche le soutiendraient quand même en France ?
– Pourquoi Arnaud Leparmentier et Jean Quatremer pensent-ils qu’en privatisant tout, en baissant les salaires et en augmentant la TVA sans pouvoir d’évaluer la monnaie, le pays va se redresser et rembourser ses dettes ?
– Ah oui, j’allais oublier : il dit quoi Hollande ? Il a fait une déclaration ? Il a quelque chose à dire ?
Vu d’ici, je t’avoue que tout ça paraît bien obscur. Mais sans doute ai-je l’esprit moins délié qu’a Paris. Le soleil tape fort, il faut dire. En tout cas, je compte sur toi pour m’expliquer tout ça à mon retour.
Il fallait avoir passé son enfance dans les rues, seule échappatoire possible aux appartements exigus et à l’autorité parentale, pour inventer un jeu comme le Ringolevio. Les baby-boomers de la zone parisienne jouaient au foot, les pionniers de Moscou préféraient, selon les saisons, le patin ou les jeux de guerres ; les gosses des faubourgs de New York, eux, s’adonnaient à cette discipline à mi-chemin entre le cache-cache et la balle au prisonnier. Si « l’école de la rue » a existé, le Ringolevio en était le cours d’EPS : il enseigne simultanément la force, la ruse, l’agilité et surtout le rigoureux courage et la camaraderie. En lui dédiant les 50 premières pages de son autobiographie, ainsi que son titre, Emmett Grogan veut nous indiquer d’où il vient – des quartiers populaires – et la manière dont il a mené sa vie : par défi et dans l’action. À force d’être sur le trottoir, on observe, on apprend, on devient intraçables et on fait des rencontres.
Ces années de jeunesse, ayant pour elles le charme de la vie en bande, laissent pourtant rapidement la place à l’héroïne, aux braquages, à la prison puis aux cambriolages, pour finir par la fuite les États Unis et la découverte de l’Europe de ce début des années 60. Cherchant l’aventure, le gamin dont le seul rêve était « un bronzage » voit poindre une conscience politique. L’OAS, les émeutes romaines des J.O de 1960, les enterrements quasi similaires de Lucky Luciano et du Pape, l’IRA chez qui il opère un passage éclair, ces événements dressent le portrait d’un vieux monde qu’on liquide, une fuite en avant dessinant les contours de la révolution des sixties. Tout cela, Grogan le comprend avec une acuité étonnante pour un homme semblant mal dégrossi. Rien chez lui ne passe par l’esprit, mais directement par l’instinct, une arme forgée dans son enfance de traine-savate qu’il n’a cessé d’affûter jusqu’à sa mort en 78.
La révolte américaine parvient jusqu’à lui, en miniature, quand il assiste aux rixes entre GI blancs et noirs, écho des émeutes des ghettos et du mouvement des droits civiques. Son gros œuvre débute à partir de ce point : Emmett Grogan emménage à San Francisco, dans le quartier d’Haight Ashbury, en plein balbutiement d’un mouvement dont il représentera à la fois la marge la plus radicale et l’élément le plus critique : le mouvement hippie. La poésie, goût qu’il a développé lors de son passage en prison, l’a naturellement amené vers la Beat Generation. La découverte du LSD et une réforme à l’armée font le reste pour l’attirer jusqu’en Californie du Nord. En premier lieu, et en suite logique à son étude du cinéma d’avant-garde à la Cinecitta, Grogan prend part aux troupes de théâtres expérimentaux de la ville. Rapidement, les mensonges et l’incohérence de la « communauté de l’amour » lui apparaissent. La vague qui ne tardera à submerger le pays, percé définitive de la révolution pop n’est qu’un bal d’apparat faisant bourgeonner les « enfants fleur » partout sur le territoire. Les adolescents américains pensent qu’il leur suffit de faire pousser leurs cheveux jusqu’au sol et d’envoyer leurs cerveaux dans l’espace pour « changer le monde ». L’attitude semble passive, ce que Grogan ne saurait être. Il commence, avec ses compères, à dénoncer l’escroquerie dans des écrits signés « Les Diggers », puis organise des repas gratuits pour tous les fugueurs crevant de faim dans San-Francisco. Ironie de l’histoire qui se répète, la récupération du mouvement prend racine à sa source. Les marchands, qui ne sont ceux du temple, mais des commerçants de quartier, les Haight Indépendant Propritors, utilisent leur acronyme (HIP) pour créer le mot hippie. Naturellement, un homme qui entend combattre le « droit à la propriété », pensant que seule la fin de l’argent permettra l’émancipation des peuples, recourant au vol pour arriver à ses fins, se décide de leur rendre coup sur coup.
Toute l’énergie de Grogan à partir de 1966 jusqu’à la sortie de ce livre, en 72, est dédiée à l’arrachage du masque de ces radicaux de carnaval, dévoilant un mensonge originel aux conséquences catastrophiques. Les leaders du mouvement ne servent que leurs profits et leurs égos. Aussi, les jeunes hippies, étant principalement des gamins de la classe moyenne, vivant l’aventure en jouant à la dèche, tapent sur les nerfs des minorités dont ils prennent les emplois et font augmenter les loyers. Grogan et les Diggers les incitent à s’engager dans une action qui profiterait à tous, une révolution immédiate, à laquelle peu prendront part. Au final, les hippies n’aboliront pas la propriété ni n’arrêtons la guerre du Vietnam. Par contre, ils auront la peau de la morale bourgeoise, seule réelle contrainte pour cette génération qui, une fois leurs études achevées, créera l’enfer gentrifié et transhumaniste occidental dont le San Francisco d’aujourd’hui est le symbole.
Ainsi, Ringolevio est le récit de ce combat, écrit à la troisième personne, procédé qui permet à Grogan de prendre ses distances avec la mégalomanie qu’il exécrait. Rendu fastidieux par la quasi-exhaustivité avec laquelle il y raconte sa vie, le livre n’en reste pas moins un prisme efficace quand il s’agit de comprendre les aspirations des leaders qui donneront naissance aux émeutes mondiales de 1968. La subversion, pour eux, se contentait souvent de l’exhibitionnisme, poussant la liberté jusque dans une société quasi sadienne où l’on croit faire le bien en donnant du LSD aux enfants, décadence qui débouchera sur les « crimes psychédéliques » dont l’assassinat de Sharon Tate reste le plus célèbre.
Parallèlement à cela, les repas gratuits des Diggers inspireront les Black Panthers dont les petits déjeuners pour les enfants flanqueront plus la trouille à J. Edgar Hoover que leurs fusils. L’instinct dont fait preuve Grogan reste sa meilleure arme. Même dans son écriture. Il lui permet, dans la première partie du livre, de dresser, d’un trait, des galeries de personnages désormais en voie de disparition.
Les passages sur l’Europe et le New York de son enfance possèdent la rugosité des années 50, période où l’on savait que vivre heureux était vivre caché, ou les véritables héros étaient souvent anonymes, dans contexte préservant un réel mystère. Les années 60 ont en revanche aboli les barrières de la pudeur, pendant qu’Emmett Grogan, lui, prônait encore l’action anonyme… Et qu’il devint « culte » à son corps défendant.
Le festival nomade des musiques du monde en pays d’Uzès a vingt ans. Créé dans l’esprit de Jean Vilar et Antoine Vitez, ce rendez-vous estival par trop méconnu démocratise la grande musique internationale, le programme de cette année pérégrinant de la Syrie au Japon en passant par la Colombie et la Grèce. Du 15 au 26 juillet, le mélomane, le curieux de passage ou le parisien en mal d’authenticité – suivez mon regard… – pourra découvrir le festival « Autres rivages » dans cette charmante bourgade à deux pas de Nîmes et d’Avignon.
Mention spéciale à la cantatrice syrienne Noma Omran qui, dès mercredi, se produira sur la scène du jardin de l’évêché, nous gratifiant de chants traditionnels syriaques et araméens (avis à mes fans, je serai dans le public!). Une performance qui ne court pas les rues des festivals de l’été, loin de la subversion subventionnée du festival d’Avignon, ainsi que nous l’a rappelé notre amie Paulina. Mais assez daubé sur la concurrence, admirez plutôt l’organce de Noma Omran, également auteur de bande originale pour les films de son époux Oussama Mohamed.
Je suis entré en philosophie il y a dix ans. C’était un samedi matin, par hasard. Je découvrais alors l’émission Répliques, il y était question de Pierre Manent. Après avoir acheté puis lu son Cours familier de philosophie politique, malgré un titre tout à fait revêche pour le profane, je fus totalement conquis, subjugué par le sujet et la méthode. Cela me conduisit à Tocqueville, puis à Aristote, enfin à Leo Strauss. De ce dernier j’aimerais dire quelques mots car il est l’un des plus fins critiques de la société libérale contemporaine et aussi, malgré tout, la victime d’un certain nombre de préjugés, franco-français pour certains, conformes au prêt-à-penser journalistique. En somme, un grand esprit maintenu sous le boisseau.
Leo Strauss était philosophe allemand, élève de Husserl et Heidegger. Juif de son état, inquiété par la montée du nazisme, il s’expatrie et devient américain. Interpellé dès cette époque par le fait qu’un pays de haute culture comme l’Allemagne puisse sombrer du jour au lendemain dans le nihilisme, il ne cessera de sonder en quoi les démocraties libérales portent en elles le virus totalitaire. Cette dégénérescence politique sera en quelque sorte le fil conducteur des recherches qu’il mènera au cours de sa carrière en philosophie politique, prenant à bras-le-corps aussi bien le libéralisme contemporain que la pensée islamique médiévale ou les classiques de l’Antiquité, maîtrisant tant l’allemand que l’anglais, tant l’arabe que l’hébreu, tant le latin que le grec ancien.
C’est un penseur de cet ordre dont la France néglige ouvertement la promotion depuis une quinzaine d’années. Il y a une raison fallacieuse à cela. En l’espace de quelques mois, des attentats du 11 septembre 2001 à l’élection présidentielle française de 2002, la politique s’est rabougrie par injonction morale. Sur le plan international, après une décennie d’accalmie, un nouvel ennemi héréditaire est venu frapper aux portes de l’Occident, attestant d’un choc des cultures qu’il faut être sot ou aveugle pour ne pas constater. Au niveau national, les méfaits de la dissolution du pays dans la grande foire européenne ont fini par engendrer, en retour, un écheveau populiste ; le « populisme » étant, depuis le référendum de 2005, le nom que donnent les démocratolâtres à la démocratie lorsque celle-ci ne va plus dans leur sens. L’un dans l’autre, une rétractation identitaire s’est opérée, au grand dam des chantres de l’économisme, de gauche comme de droite. C’est dans cette ambiance que Daniel Lindenberg et Pierre Rosanvallon (ce dernier étant ministre du culte rendu à la démocratie au Collège de France) ont tenté d’épingler, fin 2002, ce qu’ils ont appelé les « nouveaux réactionnaires » dans leur célèbre pamphlet Le Rappel à l’ordre.
Quel rapport avec Leo Strauss ? Nous vivions alors sous la menace d’une inféodation aux États-Unis va-t-en-guerre, d’un rôle à tenir dans leur fiasco en Irak. George W. Bush passait déjà dans tous les esprits pour le demeuré de service et, comme tel, jouet de forces occultes, les fameux « néoconservateurs ». Issus d’une gauche désillusionnée, attachés à façonner un monde homogène sous bannière étoilée, nombre d’entre eux se sont complus à rappeler – en guise de caution intellectuelle – qu’ils avaient assisté étant jeunes aux cours donnés par Leo Strauss ou ses disciples à l’université de Chicago. Paul Wolfowitz, trotskyste repenti et élève d’Allan Bloom, lui-même élève de Strauss, était de ceux-là. L’aura des « néocons » a ainsi pu bénéficier d’un patronage inespéré, entretenu par un appareil journalistique n’ayant jamais pris la peine de lire Strauss, trop content de livrer à la vindicte le méchant de service. Comme toutes les bêtises passent aisément l’Atlantique, nos journalistes, gauchistes pour la plupart – et eux aussi partis en guerre contre un axe du mal pour ne pas avoir à assumer leurs égarements –, leur ont emboîté le pas sans le moindre scrupule. Ainsi Leo Strauss, mort en octobre 1973 (le lendemain de l’embargo pétrolier… il se trouvera bien des gens pour dire que ça l’a sûrement tué), est-il devenu, à son insu, un gourou diabolique. Et des penseurs comme Marcel Gauchet ou Pierre Manent de se retrouver inculpés d’être les disciples d’un réactionnaire en chef.
Quand on se montre plus consciencieux et que l’on prend la peine de lire Strauss, ces méthodes de voyous sont encore plus édifiantes. Non seulement la finesse de ses critiques est le meilleur service à rendre à une démocratie libérale qui, moribonde, se permet de fanfaronner, mais ce qu’il met au jour philosophiquement aurait plutôt tendance à invalider l’impérialisme américain. Sans trop entrer dans des détails abstraits, sachons que Leo Strauss fut de ceux pour qui la question du meilleur régime ne s’est pas close avec l’avènement des régimes de masse. Il s’inscrivait dans une tradition de pensée si peu dogmatique qu’elle allait de Platon à lui-même en passant par le grand penseur musulman Al-Fârâbî (Xe siècle). L’un des élèves de Strauss – le professeur Muhsin Mahdi, dont on ne parle curieusement jamais – se montrera hautement redevable de son enseignement. Irakien d’origine, son œuvre prolongera le déploiement intellectuel et sans frontières d’un héritage grec qui n’en finira jamais de porter ses fruits. En cela réside d’ailleurs la leçon principale de Leo Strauss.
On l’entrevoit, la guéguerre du pétrole était loin des préoccupations de l’enseignement de Strauss. Même le fameux et fumeux Choc des civilisations de Samuel Huntington, lui-même distraitement attentif aux réflexions straussiennes, ne dénote pas l’esprit belliqueux qu’on lui prête. Encore un livre que nombre de nos bien-pensants n’ont jamais lu ! Quant au fait de rattacher La fin de l’histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama à la pensée de Strauss, c’est tout simplement n’avoir lu ni l’un ni l’autre. Le premier annonce que la démocratie libérale est l’aboutissement final de la philosophie politique, ce que le second a toujours considéré comme un aveuglement et de l’immodestie de la part de ce régime. Ce qui reste vivement reproché à Leo Strauss, c’est précisément de ne pas se laisser bercer par les rêves d’une humanité homogène déprise du politique, tout acquise au confort nivelant que promet le capitalisme. Pourquoi diable aurait-il enjoint le gouvernement américain d’imposer ailleurs, au sein d’autres cultures, ce dont il voyait déjà l’inéluctable dépérissement dans son pays d’adoption ? Quoi qu’il en soit, les raccourcis idéologiques à son encontre demeurent, particulièrement en France. Strauss ne s’est-il pas intéressé dans son jeune âge aux travaux de Carl Schmitt, l’affreux nazi ? C’est un signe nous dit-on. Peu importent et son statut de réfugié juif, et sa grande clairvoyance à l’égard de tels procès d’intention : il était lui-même l’auteur de l’expression « reductio ad Hitlerum » dès les années 1950.
Politiquement, le droit naturel selon Leo Strauss s’apparente à cette formulation d’Aristote : « Il n’y a qu’une seule forme de gouvernement qui soit naturellement partout la meilleure » (pour les amateurs : Éthique à Nicomaque, V, 10, 1135a5). Mais « partout », ça n’est pas « collectivement et indifféremment, dans tous les endroits à la fois », comme le laisseraient supposer l’administration états-unienne ou nos zélateurs des droits de l’homme. « Partout » est ici à entendre comme « de manière distributive, singulièrement, dans chaque endroit pris séparément ». Ceci laisse place aux identités, à la pluralité des cultures qu’elles induisent, ainsi qu’à la nécessaire adaptation du régime au caractère de chaque peuple, donc aux mœurs des individus qui le composent. Voilà un niveau d’exigence politique et intellectuelle qui trouble, bouscule, inquiète même. Et voilà pourquoi on préfère ignorer les analyses imprescriptibles de Leo Strauss.
L’histoire se passe à Londres. Écrite par Bertold Brecht. Et mise en musique par Kurt Weill. L’Opéra de Quat’sous. Avec un personnage fabuleux et attachant : Mackie the Knife. A la tête de ses mendiants, voyous et surineurs, il est roi. Et en plus, toutes les femmes sont folles de lui…
L’histoire se répète à Athènes. Sous la forme d’une farce qui est à pleurer. Avec, dans le rôle de Mackie the Knife, Alexis Tsipras. L’Opéra de Quat’drachmes ! Il y a, comme chez Brecht, des mendiants. C’est bien la seule ressemblance. Car Tsipras n’est pas un couteau. Même pas un deuxième ou troisième couteau. Même pas le couteau entre les dents comme ses ancêtres bolcheviks dont il est l’héritier bâtard et bancal. Chez lui, pas de faucille avec le marteau. La faucille a été remplacé par une sébile. La sébile et les marteaux…
Dans les premières scènes de l’Opéra de Quat’drachmes, Tsipras roule des mécaniques. Ce n’est pas “la charité s’il-vous-plaît”. C’est “donne l’oseille ou je te fais une tête au carré”. Ses éventuels et généreux donateurs s’inquiètent un peu. Car le Mackie athénien menace de les assommer à coups de sébile.
Au début, ça plaît aux spectateurs. Mélenchon vibre. Marine Le Pen s’enflamme. Dupont-Aignan se pâme. Et partout en Europe, des révolutionnaires crient “Viva Tsipras”. Oui, ils sont tous Grecs et fiers de l’être… Puis, ça se gâte et l’Opéra de Quat’drachmes tourne à la pantalonnade. Les jupettes des evzones cessent d’exciter qui que ce soit. Tsipras tente encore, mais avec moins de conviction, de menacer avec sa sébile. “Si vous n’êtes pas gentils, j’irai voir ailleurs et vous me regretterez !”…
Les donateurs se grattent la tête. Et s’aperçoivent que la sébile de Tsipras est en fer blanc ou plutôt en carton-pâte. Rassurés, ils le prennent de haut et somment le roi des mendiants grecs de se calmer illico. “Si tu veux de l’oseille, c’est pas en menaçant que tu l’auras”.
Et, triste fin, Tsipras de va-t-en-guerre se transforme en mendiant soumis et respectueux. “Oui, je ferai ce que vous voulez !” Et il attend que quelques euros (non, non pas des drachmes) lui soient jetés en aumône.
C’est triste, grotesque et ridicule. Triste pour les Grecs. Grotesque s’agissant des amants français d’un jour de Tsipras. Ridicule comme l’individu qui a essayé de jouer un rôle pour lequel il n’avait ni la taille, ni l’envergure.
Maintenant, faites comme moi en revenant à l’essentiel. Regardez l’Opéra de Quat’sous. De préférence en version allemande. Ce qui a une certaine saveur aujourd’hui…
On a souvent reproché à la gauche, entendons la vraie gauche qui est actuellement au pouvoir en Grèce, de ne pas avoir le sens des réalités ou, variante « de manquer de réalisme ».
Primo, il faudrait s’interroger sans faire de la philosophie (grecque évidemment) sur ces « réalités » et sur ce « réalisme ». Dans la terminologie libérale dont on remarquera qu’elle est devenue celle de la quasi totalité des média mainstream, la réalité ou le réalisme veut dire être d’accord avec une certaine vision de l’économie qui est celle du capitalisme financiarisé et de la spéculation, tout le reste n’étant qu’utopie.
La morgue des faux compétents en la matière devrait pourtant se calmer à la lecture du regretté Bernard Maris qui remarquait dans Houellebecq économiste : « Dans quelques décennies, un siècle, plus tôt peut-être, il apparaitra invraisemblable qu’une civilisation ait pu accorder autant d’importance à une discipline non seulement vide mais terriblement ennuyeuse, ainsi qu’à ses zélateurs, experts et journalistes, graphicomanes, aboyeurs, barons du débatteur du pour et du contre (quoique l’inverse soitbien possible.) L’économiste est celui qui est toujours capable d’expliquer ex post pourquoi il s’est trompé. »
Secundo, on remarquera que la gauche de Tsipras n’a pas manqué de réalisme. Pour tenir face à des instances unanimement hostiles et à une propagande éhontée qui a flirté avec le racisme hellénophone, le mépris des « sachants » et des appels plus ou moins masqués à la déchéance du gouvernement élu ou au coup d’Etat financier, elle a dû faire preuve d’une étonnante intelligence de la situation qui pour aller vite était sur le terrain aussi favorable que celle des légionnaires français à Camerone (j’évite les Thermopyles, on en a ici et là usé et abusé). Jusqu’au referendum du 5 juillet qui ne fut pas le coup de poker qu’on a bien voulu dire mais précisément un moyen de religitimer une action. Et quelle était cette action?
Justement, encore une fois, elle est guidée par le réalisme. Tsipras a compris que personne, pas lui évidemment mais pas non plus les Européens, n’avaient intérêt à un Grexit, sauf peut-être les retraités allemands aisés, ce qui, on en conviendra, est assez peu représentatif de la population européenne. Donc Tsipras a fait parler son peuple alors que partout ailleurs, il n’y a pas besoin de faire parler les peuples allemands, slovaques, finlandais, espagnols, portugais, irlandais qui eux seraient très mécontents car ils auraient fait les sacrifices contrairement aux indolents buveurs d’ouzo surmutaulisés.
Pour ma part, j’attends avec impatience que ces peuples s’expriment directement à l’occasion d’élections : cela va être très bientôt le cas en Espagne ou Podemos, encore un parti anti austéritaire décidément, semble pouvoir gagner et infirmer l’idée que le peuple espagnol baignerait dans le bonheur après les plans d’ajustement qu’il a connus.
Tsipras, lui, avait besoin du Non, non pas pour sauter dans le vide mais pour arriver à une chose simple: ouvrir la question de la restructuration de la dette en Europe. Si pour ça, il faut en passer par l’acceptation des mesures, tout de même assez infléchies, demandées par les créanciers, pourquoi pas ? Il s’agira de serrer les dents, de temporiser (bon nombre de mesures ne sont pas pour tout de suite), de faire porter l’effort sur les plus riches et non les plus fragiles , toutes nuances qui n’auraient pas été acceptées si le oui l’avait emporté et si dans la foulée, comme le souhaitait Martin Schulz, on avait nommé un gouvernement de « techniciens », entendez un gouvernement d’économistes qui ne changeront rien au « diaploki », c’est à dire ce mot intraduisible pour désigner les relations incestueuses qu’entretiennent la presse, l’industrie et la politique à travers quelques grandes familles qu’un gouvernement conservateur, ironie de l’histoire, celui de Karamanlis en 2005, voulut démanteler et qui vit la commission européenne mettre son veto.
Bref, Tsipras a réussi. La preuve, ceux qui disent qu’il a perdu se recrute et sur son extrême gauche et sur son extrême-droite. C’est qu’il a relu le Xénophon de l’Anabase, Tsipras, dans son appartement sur une colline du quartier populaire de Kypseli, et qu’il sait qu’une retraite bien menée équivaut à une victoire future : « Je vous disais que nous avons beaucoup de puissants motifs d’espérer que nous nous sauverons avec gloire. D’abord nous observons les serments dont nous avons appelé les cieux à témoins ; et nos ennemis se sont parjurés : traité, serments, ils ont tout violé. Il est donc probable que les dieux combattront avec nous contre nos adversaires ; les dieux qui, aussitôt qu’il leur plaît, peuvent rendre en un moment les grands bien petits, et sauvent avec facilité les faibles des périls les plus imminents. Je vais même vous rappeler les dangers qu’ont courus vos ancêtres, pour vous convaincre qu’il est de votre intérêt de vous conduire avec courage, et, qu’aidés par les Immortels, de braves gens se tirent d’affaire à quelques extrémités qu’ils soient réduits. Quand les Perses et leurs alliés vinrent avec une année nombreuse pour détruire Athènes, les Athéniens osèrent leur résister et les vainquirent. »
Dans la forme, les peuples créanciers de la Grèce triomphent de Tsipras dans la mesure où celui-ci est contraint d’accepter leurs demandes en opérant un virage à 180°.
Sur le fond, Tsipras triomphe des peuples créanciers puisqu’il va continuer à recevoir leur manne sans que la Grèce réforme sa culture pré-moderne.
Cette partie dramatique de perdant-perdant est la conséquence et la perpétuation de la faute originelle : l’Europe gave en vain la Grèce d’argent improductif, parce qu’elle ne lui impose pas un contrôle sur l’usage qu’elle fait de cet argent.
Moralité : il faudra bien choisir entre la souveraineté irresponsable des États et la solidarité responsable entre les peuples de l’Europe.
P.S. : C’est le cas de le dire. On comprend pourquoi Hollande est si complaisant envers son miroir grossissant.
Voyageur et écrivain, Sylvain Tesson est lauréat du prix Médicis 2011 pour Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), le récit autobiographique de six mois passés dans une cabane au bord du lac Baïkal.
Propos recueillis par Patrick Mandon et Gil Mihaely.
Causeur. Dans la culture occidentale, la forêt est un ailleurs, un lieu de rupture, la frontière de la civilisation. Votre livre Dans les forêts de Sibérie relate votre séjour dans une cabane au bord du lac Baïkal. Avec quoi vouliez-vous rompre ?
Sylvain Tesson. Même si j’emportais des caisses de nourriture, quelques ustensiles et des livres, la forêt, c’est un repli vers le sauvage, l’archaïque. En dehors du crucifix, l’instrument principal du chrétien, notamment du moine, aux xiie et xiiie siècles, était la hache ! C’était le moment du grand déboisement. Les dieux sylvestres se retiraient, les terres sauvages se raréfiaient. Les grandes abbayes faisaient reculer la forêt pour conquérir des terres pour l’agriculture. Au-delà d’évidentes raisons économiques, une autre dimension était en jeu : symboliquement, la forêt est le couvercle qui contient ce qui n’est pas civilisé, ce qui échappe au culturel – le païen, l’inconnu, le danger. Dans les contes, la forêt est repaire de sorcières. Lorsqu’on pénètre sous la voûte des arbres, on est enfermé sous un toit qui annule l’horizon et sa sécurité. On devient plus aisément claustrophobe dans la taïga que dans une grande chênaie ou une hêtraie de l’Europe occidentale. L’obscurité produit un enténèbrement psychique.
Qu’est-ce que la vie dans la forêt change au plus profond à nos façons d’être et de sentir ? Est-ce qu’on a peur ?
Le son est atténué, la vision lointaine est barrée par le caractère touffu de la forêt, et, surtout, on échappe à ses habitudes d’urbain, de civilisé, ou même à la règle paysanne. Dans la forêt, on renoue avec une forme d’animalité. Si nous descendons du singe, nous venons donc des grands bois. Et, dans ces espaces des origines, on se tient toujours aux aguets. Dans les espaces ouverts comme la steppe, ou la plaine, on voit arriver le danger, pas dans une forêt. Sous François Ier, la forêt de Bondy était l’antre des brigands. Comme la Seine-Saint-Denis aujourd’hui, il valait mieux l’éviter à la Saint-Sylvestre ! L’ennemi vous attend toujours «au coin du bois ».[access capability= »lire_inedits »]
Avant d’être un territoire à conquérir, la forêt était, pour les bénédictins, un lieu de retrait, l’équivalent du désert égyptien pour les Pères du désert.
Oui, et on trouve aussi l’équivalent dans la tradition orthodoxe russe : saint Séraphin de Sarov (xviiie-xixe) a passé des années dans une petite cabane forestière. Tout comme la grotte du Wadi el Natrun[1. Wadi el Natrun ou désert de Scété : haut lieu de l’ascétisme chrétien au Moyen-Orient, cette vallée aride est située entre Le Caire et Alexandrie.] en Égypte, la forêt offre silence, paix et refuge. Elle peut être un lieu de repli et de « mort au monde », mais aussi celui d’expériences vitalistes comme celle de saint François d’Assise, qui avait avec la nature et les animaux une relation charnelle, organique, païenne ! Enfin un saint qui s’adressait aux bêtes ! Saint Séraphin de Sarov parlait aux ours et nourrissait les cerfs. Il renouait ainsi avec le monde édénique d’avant la Chute, qui n’avait pas rompu avec le monde sauvage.
Votre choix de vivre seul dans une cabane a-t-il été inspiré par les « pères de la forêt » ?
Peut-être… Cela fait longtemps que je m’intéresse à l’orthodoxie, parce que j’ai beaucoup voyagé dans le monde russe. Mais je me suis toujours senti très proche de la forêt. En même temps, je me sens extrêmement, symboliquement, en très bons termes avec la forêt, qui est une école de la vie, notamment parce que, pour le dire un peu vulgairement, elle se pousse dessus ! La forêt meurt, pourrit, et cette pourriture constitue le terreau des arbres qui vont naître. Dès que je suis dans la forêt, je ressens l’idée de l’éternel recommencement, de la pourriture féconde – c’est la vieille formule braudélienne qui nous enseigne qu’on ne peut pas être si on n’a pas été, qu’on ne peut pas être si d’autres n’ont pas été avant nous, qu’on pousse tous sur un terreau – plus ou moins favorable d’ailleurs. La forêt exprime d’une manière physique la force de l’héritage ! Quand je vis dans la forêt, j’ai les pieds dans cette pourriture, je suis couvert, protégé par des arbres appelés à mourir et à servir de terreau aux arbres futurs. Nos contemporains oublient que le passé est un humus vital. Toute terra nova est un désert, toute table rase est une dalle de béton.
La forêt est donc le lieu où la nature rompt avec la culture, où le sauvage congédie l’homme. Dans la culture occidentale, c’est le romantisme qui a orchestré ces retrouvailles avec la nature. La forêt sombre devient une réponse aux Lumières. Votre fascination pour la forêt est-elle une forme de romantisme ?
Mais bien sûr ! Je n’éprouve aucune honte, aucun scrupule à reconnaître que c’est un mouvement, un penchant éminemment romantique, avec tout l’inachèvement psychique et l’enfumage sentimental que contient le romantisme : un reste d’adolescence. L’arbre a une dimension très poétique. Quand on se trouve durablement dans le voisinage des arbres, on finit par considérer ces végétaux comme des êtres. Et l’on perçoit soudain – idée très romantique – que ces êtres cherchent la lumière, le ciel, tout en puisant leurs forces dans la terre. Ils réalisent parfaitement l’union entre la lumière et les forces « chtoniennes »[2. Chtonien, chtonienne : se dit, dans la Grèce ancienne, d’une force ou divinité vivant sous terre.] – les azotes, les sels minéraux, toutes ces choses enfouies dans le sol qu’étudient les chimistes.
Mais les arbres ne font pas société. Ou peut-être que si ?…
En tout cas, ils font preuve d’une grande discrétion, d’un savoir-vivre remarquable ! Les arbres se frôlent, sans jamais se toucher, ils sont extrêmement bien élevés en dépit d’une forte densité de peuplement. Quelle noblesse ! Ils poussent droit, et leurs cimes demeurent isolées les unes des autres. Quand vous êtes en dessous et que vous observez les frondaisons, vous vous apercevez qu’elles dessinent toutes une superficie unique, différenciée des autres, une frontière, à travers laquelle on voit le ciel. Autre chose qui nous ramène au romantisme : la vie quotidienne dans la cabane, sa simplicité physique, matérielle, le ralentissement du temps, sa dilatation. On y expérimente l’économie des gestes, des pensées, des actions, et jusque dans l’usage des objets. Et tout cela vous procure une joie intense, la joie du vide…
Venons-en à son « utilité ». Peu propice à l’agriculture, la forêt est le royaume du chasseur-cueilleur.
Celui qui vit dans la forêt se nourrit de la forêt. D’ailleurs, « la souche » est la grande ennemie du paysan. Quand il laboure son champ avec un araire attelé à un cheval, le héros de Regain de Giono, cet homme qui finit par trouver une femme et repeupler un village, se heurte à une souche. Il lui faut alors « dessoucher » ! L’agriculteur est un « dessoucheur » ! En arrachant la racine, il ouvre le champ. On appelle ça, d’ailleurs, l’openfield, le « champ ouvert ». Aurait-on le droit, sous notre dictature sémantique, de nommer « arbres de souche » les espèces originelles d’une vieille forêt ? Quand vous vous promenez dans la Beauce, la plaine infinie, la Beauce de Péguy, vous pourriez être dans la steppe mongole ! « Voici la lourde nappe et l’océan des blés… À peine un creux du sol, à peine un léger pli / C’est la table du juge et le fait accompli.»[3. Charles Péguy, « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », La Tapisserie de Notre-Dame, 1913.] On n’aperçoit pas un arbre ! L’openfield est l’écosystème qui s’oppose de manière antipodique à la forêt. Donc, le forestier est bien chasseur et cueilleur. D’où, d’ailleurs, l’impératif de solitude. Ce sont l’installation, la sédentarisation, le déboisement et la culture du sol qui permettent la croissance démographique. Finalement, le seul Grand Remplacement de l’Histoire, c’est celui de l’arbre par l’homme.
Mais ce Grand Remplacement n’a pas atteint le même stade partout. La forêt est un mythe universel dès lors que nous en venons tous, mais elle n’a pas laissé les mêmes traces dans toutes les cultures. On imagine aisément que les Russes sont restés plus « forestiers » que nous. Y a-t-il une mythologie de la forêt spécifique au monde slave ?
Au-delà des influences communes, il y a des singularités qui tiennent à l’histoire. La taïga a été très souvent un refuge, un abri pour le refus et la dissidence. En Russie, la durée légale de prescription pour un crime est de quarante ans. Nombre de coupables, d’innocents et de réprouvés se sont donc réfugiés dans les immenses forêts russes, qui offrent tout de même un abri plus sûr que Rambouillet ! C’était le cas chez nous au Moyen Âge : dans le cycle arthurien[4. On nomme « cycle arthurien » des œuvres littéraires médiévales qui relatent la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde.], le chevalier entre dans la forêt pour vivre des épreuves, mais également pour trouver un refuge. D’autre part, par temps de pénurie, la forêt est aussi un garde-manger. Lors de la dépression générale qui a suivi la chute de l’Union soviétique, en 1991, dans certains villages, notamment de Sibérie, la faim poussait les habitants à braconner et chercher leur ration de protéines dans la forêt.
Ce rapport d’utilité se double chez les Russes d’une attirance, peut-être un peu naïve, peut-être un peu mystique, en tout cas spirituelle et assez païenne, pour les forces naturelles à l’œuvre dans la forêt. En Sibérie, des gens très simples sont fiers de posséder une profonde connaissance de la forêt. Dans LesCosaques, de Tolstoï, un vieux chasseur voit arriver dans un régiment de cosaques cantonné dans une forêt de jeunes officiers venus de la ville. Très lettrés, diplômés de l’académie militaire de Moscou, ils ne savent identifier ni les champignons comestibles ni les traces que laissent les bêtes. Le chasseur dit simplement : « Ils sont savants, mais ils ne savent rien. » À l’inverse, les forêts de Sibérie sont peuplées de gens qui ne sont pas très savants, parfois analphabètes, qui peuvent paraître assez brutaux, mais ils savent survivre dans la forêt.
Vous avez un goût prononcé pour les forêts froides, que vous préférez aux forêts tropicales, que vous connaissez également.
Je connais les jungles équatoriales, mais je crois profondément que nos préférences vont aux écosystèmes qui correspondent à nos personnalités. Je crois profondément à ça. De même qu’on a des goûts musicaux, qu’il y a des gens indifférents aux tags, d’autres qui préfèrent Fra Angelico à Jeff Koons, il y a des inclinations pour les écosystèmes, pour les géographies. Rilke le dit dans les Lettresà un jeune poète : « La Russie est ma patrie, c’est l’une des mystérieuses certitudes dont je vis. » Certains aiment les déserts, moi ce sont les forêts ! Il règne un grand silence dans la taïga et dans les forêts froides, comme si elles étaient vides : fausse impression ! On y est observé, dans le silence absolu, dans un silence d’église, de cathédrale : c’est le mot de Jules Renard, qui disait que la voûte de son église était celle des arbres. Dans les jungles équatoriales ou subtropicales, vous êtes en permanence plongé dans une symphonie de sons, une averse de chants d’oiseaux. Moi, je préfère le silence. Et cette idée que je suis épié, qu’il y a des bêtes… Je ne les vois pas parce que « je suis savant et que je ne sais rien », comme disait Tolstoï, mais je sais que des bêtes me regardent.
Votre prénom a-t-il été inspiré à vos parents par l’amour de la forêt ?
Je ne sais pas. Je suis né dans les années 1970, quand les gens écoutaient Joan Baez : mon prénom a sans doute quelque chose de woodstockien. Les prénoms déterminent-ils ce qu’on est ? Je l’ignore. Si Valls se prénommait Martial et Hollande, Prudent, on pourrait le penser. En tout cas, l’existence peut vous conduire vers les parages de votre prénom. Le « petit sylvain » est un papillon qui vit dans les forêts. Cet être possède à mes yeux trois vertus : il est léger, éphémère, et il se métamorphose !
« Métamorphose », voilà un mot important dans votre aventure au bord du lac Baïkal. Alors, a-t-elle eu lieu, cette métamorphose ?
Oui, je crois beaucoup à la métamorphose pour deux raisons : d’abord, parce que j’ai l’impression qu’une existence, comme un livre, se découpe en chapitres. J’ai vécu des chapitres de nomadisme extrême, quand j’étais à bicyclette autour du monde, des chapitres de montagnard, un chapitre forestier… Autant d’expériences « limites », qui m’ont métamorphosé. Par ailleurs, je m’intéresse à la métamorphose dans la biologie et dans la nature, notamment à la métamorphose forcée. En plus des papillons, elle affecte des mammifères, tel le lièvre variable, un animal pour lequel j’ai beaucoup de tendresse. Lorsque le printemps revient, il perd son pelage blanc, on dirait qu’il fuit l’hiver en laissant derrière lui un nuage de poils ! La métamorphose, c’est l’adaptation à la temporalité. Dans cette forêt, j’essayais de m’adapter, c’est pourquoi j’ai dû me métamorphoser. Évidemment, c’est un changement provisoire dans la mesure où je regagne la ville. Comme le lièvre, j’ai l’impression d’être « variable » moi aussi. Variable de corps mais fidèle d’âme.[/access]
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Comme vous le savez sans doute, l’objectif initial de Syriza était double : ses dirigeants voulaient mettre fin aux politiques d’austérité exigées par leurs créanciers mais sans quitter la zone euro. C’est le programme sur lequel ils ont été élus et, reconnaissons-le, c’est effectivement ce qu’ils ont essayé de faire ces six derniers mois. Pour y parvenir, ils se sont lancés dans une grande partie de poker qui consistait, grosso modo, à faire planer la menace d’un Grexit (dont les Grecs ne veulent absolument pas) si leurs exigences n’étaient pas satisfaites — ce qui n’est rien de moins qu’un immense coup de bluff.
Malheureusement pour eux, alors qu’ils jouaient leur partie de poker avec leurs « partenaires » de l’Union Européenne et, dans une moindre mesure, avec le Fonds Monétaire International, il est un autre acteur qui jouait à un autre jeu : cet acteur c’est la Banque Centrale Européenne et c’est aux échecs qu’elle jouait. Pour bien comprendre, un rapide point technique et quelques éléments historiques ne sont sans doute pas inutiles.
Quand une banque est à cours de liquidités, son premier réflexe et de chercher à en emprunter à d’autres banques sur ce qu’on appelle le marché interbancaire. Mais si, pour une raison ou une autre, aucune banque n’accepte de lui prêter de liquidité autrement qu’à un taux usuraire, elle peut toujours faire appel à la Banque Centrale Européenne. Ça se passe comme ça et un simple exemple vous permettra de comprendre pourquoi : ce mercredi 8 juillet 2015, le taux moyen du marché interbancaires pour des prêts à une semaine était de -0.131% (oui, il est négatif) tandis que, le même jour et pour la même durée, la BCE prêtait à 0.05%[1. C’est le fameux taux directeur, officiellement taux des Main Refinancing Operation.].
Ce qu’il vous faut également savoir pour bien comprendre le genre de merdier dans lequel les banques grecques se trouvent, c’est que la BCE exige qu’on lui apporte une garantie — on appelle ça du collatéral — en contrepartie des prêts qu’elle accorde. Bien sûr, la banque centrale n’étant pas supposée prendre le moindre risque, elle n’accepte pas n’importe quoi : typiquement, elle réclame des obligations d’État ou, du moins, bénéficiant d’une excellente notation financière.
Sauf qu’en 2009, lorsque la crise dite des dettes souveraines a éclaté, les agences de notations ont dégradé les notes des États concernés[2. Comme la cavalerie, elles arrivent toujours quand on a plus besoin.] et elles les ont dégradées tant et si bien que ces obligations d’État ne pouvaient plus servir de collatéral aux banques auprès de la BCE. Naturellement, c’était un gros problème : ça signifiait qu’en cas de retraits massifs — ce qui est d’autant plus probable qu’on doute de la solvabilité de l’État — la capacité des banques commerciales à faire appel à la banque centrale s’en trouvait fortement limité.
Alors, la BCE a fait une exception. Elle a établi une règle temporaire qui permettait aux banques de continuer à garantir leurs emprunts avec de la dette de moindre qualité. Mais la banque centrale a tout de même posé une condition : que les États défaillants — et notamment le grec — remettent leurs économies et leurs finances publiques en ordre — c’est-à-dire qu’ils respectent leurs engagements.
En Grèce, ça a fonctionné comme ça pendant six ans ; jusqu’à ce que Syriza et son programme « anti-austérité » arrive dans le périmètre. En effet, plus les sondages annonçaient Syriza gagnant, plus les grecs ont cherché à mettre leurs économies à l’abri — c’est-à-dire hors des banques — si bien que dès la mi-janvier, ces dernières ont demandé (vers le 16 janvier) et obtenu (le 21) le droit d’utiliser la solution d’urgence de la Banque Centrale Européenne : ELA.
ELA pour Emergency Liquidity Assistance est un système de prêt qui, comme son nom le suggère, permet de faire face à des situations d’urgence, sans passer par les opérations de refinancement classiques de la BCE. Ce machin-là est entouré d’un épais secret et le peu d’information dont on dispose sur ces opérations filtre via des sources qui demandent explicitement à rester anonymes. Ce qu’on en sait, en revanche, c’est que ces prêts sont accordés par la Banque de Grèce seule — c’est elle qui prend tous les risques, pas l’Eurosystème — et que le montant total de prêts que la banque centrale grecque peut accorder sous ce programme est limité par le conseil de la BCE.
À ce stade, à la fin du mois de janvier, l’ELA est une solution d’appoint, une sorte de soupape de sécurité qui vient, pour les banques grecques, en complément des opérations de refinancement normales de la BCE[3. À ce moment-là et à vue de nez, les banques grecques empruntent un peu plus de 80 milliards au titre des opérations de refinancement normales de la BCE et n’utilisent ELA que pour 4 ou 5 milliards au maximum.]. Mais le 4 février, cette dernière va prendre une décision qui va retentir comme un coup de canon en mettant fin à la solution temporaire mise en place six ans plus tôt : prenant acte des déclaration d’Alexis Tsipras, elle a exclu la dette publique grecque des actifs éligibles en tant que collatéral ; obligeant ainsi les banques hellènes à recourir massivement à l’ELA.
Le message que fait passer la banque centrale est claire comme de l’eau de roche : Fabrice Borel-Mathurin, économiste chercheur à l’ACPR et Paris 1 le résume en peu de mots : « la BCE se met en capacité de limiter les pertes de l’Eurosystème en cas de défaut de paiement et, dans le même mouvement, peut provoquer un Grexit du fait de la raréfaction des liquidités. » En effet, en obligeant les banques grecques à utiliser massivement l’ELA, elle fait porter l’essentiel du risque d’un défaut sur la Banque de Grèce seule. Et comme, par ailleurs, elle a le pouvoir de plafonner l’ELA, elle peut couper la ligne de survie des banques grecques sans affecter le moins du monde les opérations des autres banques de la zone euro.
C’est le piège parfait, un véritable coup de maître : Mario Draghi a parfaitement anticipé le grand bluff de messieurs Tsipras et Varoufakis ; il a cautérisé la plaie de manière préventive pour pouvoir, si aucune solution politique n’est trouvée, couper le membre sans provoquer d’hémorragie. Pendant les cinq mois qui ont suivi, alors que Syriza jouait sa partie de poker, les grecs vidaient leurs comptes en forçant leurs banques à quémander augmentation sur augmentations du plafond de l’ELA. Et pendant cinq mois, la BCE a suivi ; autorisant la Banque de Grèce à relever graduellement le plafond initial de 59.5 milliards d’euro jusqu’à atteindre, fin juin, 88.6 milliards.
C’est quand Alexis Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum que la BCE a porté le coup de grâce en annonçant le gel du plafond de l’ELA : à compter de ce jour et sauf avis contraire, les banques grecques peuvent emprunter 88.6 milliards et pas un centime de plus. Échec et mat. Même Varoufakis, qu’on nous vendait volontiers comme un grand spécialiste de la théorie des jeux, n’a pas immédiatement compris la portée du coup et a cru, pendant quelques heures[4. Sur son compte Twitter (le 28 juin à 13h59) il déclarait que « le contrôle des capitaux dans une union monétaire est une contradiction dans les termes. Le gouvernement grec s’oppose au concept même. ». Le soir même, le gouvernement annonçait que les banques n’ouvriraient pas le lendemain.], pouvoir échapper au contrôle des capitaux. Le lendemain matin, pourtant, les banques sont restées fermées et les retraits aux guichets étaient sévèrement limités.
En résumé, la BCE est en mesure de provoquer un effondrement total du système bancaire grec et ce, pour un coût financier négligeable. Si ce scénario se réalise, si le gouvernement Syriza ne parvient pas à proposer une solution acceptable par ses créanciers, il n’aura qu’une seule solution : sortir de la zone euro et reprendre son indépendance monétaire. Échec et mat : la capitulation de Syriza était inévitable.
Je t’écris de Paxos où je suis en villégiature. Toi qui es en France, je te transmets le salut de tes ancêtres. Ce matin, j’ai pris connaissance des nouvelles en me connectant au site du Monde. Je t’avoue que je suis un peu inquiet de la tournure que prennent les événements.
À lire la presse française, on se croirait dans un pays du Tiers monde qui fait honte à l’Europe. Pourtant, je t’assure qu’ici tout le monde aime bien l’Europe. Et les gens ne lui font pas honte : ils bossent, ils ont construit des beaux hôtels avec tout le confort, Internet et la TV par satellite, et tout et tout… Ils parlent même anglais, c’est te dire s’ils sont intégrés.
Et puis ici, on était Européen avant d’être Grec ; même Français tu te rends compte : Paxos est dans l’archipel qui fut le département français de Corcyre de 1797 à 1815. Puis sous influence russe, italienne et anglaise avant de rejoindre la Grèce en 1867. Bon, ils ont eu aussi un intermède allemand entre 1942 et 1945, mais ça ils ne s’en souviennent pas car toute la population avait fui… Va savoir pourquoi ?
J’ai cru comprendre que les Allemands voulaient exclure la Grèce pour cinq ans de la zone euro… Pourquoi pas, après tout ? Ici les hôteliers sont contre l’euro. Ils me disent, « si on sort, dans cinq ans on a tout remboursé, si on reste, on est morts… » Ils exagèrent un peu, sans doute. Mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est l’attitude de l’Allemagne. Ils ont l’impression qu’elle veut faire un exemple en précipitant la Grèce dehors sans préparation pour montrer que sans l’euro on est mort. Ils se méfient un peu des exemples allemands en Grèce, tu sais pourquoi, toi ?
Pourtant, c’est sans doute une bonne idée de sortir de l’euro , ce qui est dommage c’est que l’idée vienne de Schaüble, pas de Tsipras… Toi qui as mieux suivi que moi l’actualité, peux-tu m’éclairer sur quelques questions qui restent obscures pour moi :
– Comment Tsipras a-t-il réussi ce tour de force de faire voter son plan au Parlement par toute l’opposition qui avait appelé à voter contre lui deux jours avant ? Et pourquoi ses amis qui l’avaient soutenu lors du référendum n’ont-ils pas tous voulu son plan. C’est quoi sa majorité aujourd’hui : Syriza ou la droite conservatrice ?
– Pourquoi les Allemands sont-ils aussi enférocés contre lui, alors que le plan qu’il a présenté est quasi identique à celui que les Allemands voulaient lui imposer avant le référendum ?
– Pourquoi les Etats-Unis soutiennent la Grèce ?
– Pourquoi le FMI veut annuler une partie de la dette grecque cette semaine alors qu’ils considéreraient cela comme une hérésie la semaine dernière ?
– Pourquoi ceux qui étaient à fond contre l’euro avant la crise veulent-ils à tout prix que la Grèce y reste ?
– Est-ce que tu crois que si Tsipras avait une moins belle gueule, les gens de gauche le soutiendraient quand même en France ?
– Pourquoi Arnaud Leparmentier et Jean Quatremer pensent-ils qu’en privatisant tout, en baissant les salaires et en augmentant la TVA sans pouvoir d’évaluer la monnaie, le pays va se redresser et rembourser ses dettes ?
– Ah oui, j’allais oublier : il dit quoi Hollande ? Il a fait une déclaration ? Il a quelque chose à dire ?
Vu d’ici, je t’avoue que tout ça paraît bien obscur. Mais sans doute ai-je l’esprit moins délié qu’a Paris. Le soleil tape fort, il faut dire. En tout cas, je compte sur toi pour m’expliquer tout ça à mon retour.
Il fallait avoir passé son enfance dans les rues, seule échappatoire possible aux appartements exigus et à l’autorité parentale, pour inventer un jeu comme le Ringolevio. Les baby-boomers de la zone parisienne jouaient au foot, les pionniers de Moscou préféraient, selon les saisons, le patin ou les jeux de guerres ; les gosses des faubourgs de New York, eux, s’adonnaient à cette discipline à mi-chemin entre le cache-cache et la balle au prisonnier. Si « l’école de la rue » a existé, le Ringolevio en était le cours d’EPS : il enseigne simultanément la force, la ruse, l’agilité et surtout le rigoureux courage et la camaraderie. En lui dédiant les 50 premières pages de son autobiographie, ainsi que son titre, Emmett Grogan veut nous indiquer d’où il vient – des quartiers populaires – et la manière dont il a mené sa vie : par défi et dans l’action. À force d’être sur le trottoir, on observe, on apprend, on devient intraçables et on fait des rencontres.
Ces années de jeunesse, ayant pour elles le charme de la vie en bande, laissent pourtant rapidement la place à l’héroïne, aux braquages, à la prison puis aux cambriolages, pour finir par la fuite les États Unis et la découverte de l’Europe de ce début des années 60. Cherchant l’aventure, le gamin dont le seul rêve était « un bronzage » voit poindre une conscience politique. L’OAS, les émeutes romaines des J.O de 1960, les enterrements quasi similaires de Lucky Luciano et du Pape, l’IRA chez qui il opère un passage éclair, ces événements dressent le portrait d’un vieux monde qu’on liquide, une fuite en avant dessinant les contours de la révolution des sixties. Tout cela, Grogan le comprend avec une acuité étonnante pour un homme semblant mal dégrossi. Rien chez lui ne passe par l’esprit, mais directement par l’instinct, une arme forgée dans son enfance de traine-savate qu’il n’a cessé d’affûter jusqu’à sa mort en 78.
La révolte américaine parvient jusqu’à lui, en miniature, quand il assiste aux rixes entre GI blancs et noirs, écho des émeutes des ghettos et du mouvement des droits civiques. Son gros œuvre débute à partir de ce point : Emmett Grogan emménage à San Francisco, dans le quartier d’Haight Ashbury, en plein balbutiement d’un mouvement dont il représentera à la fois la marge la plus radicale et l’élément le plus critique : le mouvement hippie. La poésie, goût qu’il a développé lors de son passage en prison, l’a naturellement amené vers la Beat Generation. La découverte du LSD et une réforme à l’armée font le reste pour l’attirer jusqu’en Californie du Nord. En premier lieu, et en suite logique à son étude du cinéma d’avant-garde à la Cinecitta, Grogan prend part aux troupes de théâtres expérimentaux de la ville. Rapidement, les mensonges et l’incohérence de la « communauté de l’amour » lui apparaissent. La vague qui ne tardera à submerger le pays, percé définitive de la révolution pop n’est qu’un bal d’apparat faisant bourgeonner les « enfants fleur » partout sur le territoire. Les adolescents américains pensent qu’il leur suffit de faire pousser leurs cheveux jusqu’au sol et d’envoyer leurs cerveaux dans l’espace pour « changer le monde ». L’attitude semble passive, ce que Grogan ne saurait être. Il commence, avec ses compères, à dénoncer l’escroquerie dans des écrits signés « Les Diggers », puis organise des repas gratuits pour tous les fugueurs crevant de faim dans San-Francisco. Ironie de l’histoire qui se répète, la récupération du mouvement prend racine à sa source. Les marchands, qui ne sont ceux du temple, mais des commerçants de quartier, les Haight Indépendant Propritors, utilisent leur acronyme (HIP) pour créer le mot hippie. Naturellement, un homme qui entend combattre le « droit à la propriété », pensant que seule la fin de l’argent permettra l’émancipation des peuples, recourant au vol pour arriver à ses fins, se décide de leur rendre coup sur coup.
Toute l’énergie de Grogan à partir de 1966 jusqu’à la sortie de ce livre, en 72, est dédiée à l’arrachage du masque de ces radicaux de carnaval, dévoilant un mensonge originel aux conséquences catastrophiques. Les leaders du mouvement ne servent que leurs profits et leurs égos. Aussi, les jeunes hippies, étant principalement des gamins de la classe moyenne, vivant l’aventure en jouant à la dèche, tapent sur les nerfs des minorités dont ils prennent les emplois et font augmenter les loyers. Grogan et les Diggers les incitent à s’engager dans une action qui profiterait à tous, une révolution immédiate, à laquelle peu prendront part. Au final, les hippies n’aboliront pas la propriété ni n’arrêtons la guerre du Vietnam. Par contre, ils auront la peau de la morale bourgeoise, seule réelle contrainte pour cette génération qui, une fois leurs études achevées, créera l’enfer gentrifié et transhumaniste occidental dont le San Francisco d’aujourd’hui est le symbole.
Ainsi, Ringolevio est le récit de ce combat, écrit à la troisième personne, procédé qui permet à Grogan de prendre ses distances avec la mégalomanie qu’il exécrait. Rendu fastidieux par la quasi-exhaustivité avec laquelle il y raconte sa vie, le livre n’en reste pas moins un prisme efficace quand il s’agit de comprendre les aspirations des leaders qui donneront naissance aux émeutes mondiales de 1968. La subversion, pour eux, se contentait souvent de l’exhibitionnisme, poussant la liberté jusque dans une société quasi sadienne où l’on croit faire le bien en donnant du LSD aux enfants, décadence qui débouchera sur les « crimes psychédéliques » dont l’assassinat de Sharon Tate reste le plus célèbre.
Parallèlement à cela, les repas gratuits des Diggers inspireront les Black Panthers dont les petits déjeuners pour les enfants flanqueront plus la trouille à J. Edgar Hoover que leurs fusils. L’instinct dont fait preuve Grogan reste sa meilleure arme. Même dans son écriture. Il lui permet, dans la première partie du livre, de dresser, d’un trait, des galeries de personnages désormais en voie de disparition.
Les passages sur l’Europe et le New York de son enfance possèdent la rugosité des années 50, période où l’on savait que vivre heureux était vivre caché, ou les véritables héros étaient souvent anonymes, dans contexte préservant un réel mystère. Les années 60 ont en revanche aboli les barrières de la pudeur, pendant qu’Emmett Grogan, lui, prônait encore l’action anonyme… Et qu’il devint « culte » à son corps défendant.
Le festival nomade des musiques du monde en pays d’Uzès a vingt ans. Créé dans l’esprit de Jean Vilar et Antoine Vitez, ce rendez-vous estival par trop méconnu démocratise la grande musique internationale, le programme de cette année pérégrinant de la Syrie au Japon en passant par la Colombie et la Grèce. Du 15 au 26 juillet, le mélomane, le curieux de passage ou le parisien en mal d’authenticité – suivez mon regard… – pourra découvrir le festival « Autres rivages » dans cette charmante bourgade à deux pas de Nîmes et d’Avignon.
Mention spéciale à la cantatrice syrienne Noma Omran qui, dès mercredi, se produira sur la scène du jardin de l’évêché, nous gratifiant de chants traditionnels syriaques et araméens (avis à mes fans, je serai dans le public!). Une performance qui ne court pas les rues des festivals de l’été, loin de la subversion subventionnée du festival d’Avignon, ainsi que nous l’a rappelé notre amie Paulina. Mais assez daubé sur la concurrence, admirez plutôt l’organce de Noma Omran, également auteur de bande originale pour les films de son époux Oussama Mohamed.
Je suis entré en philosophie il y a dix ans. C’était un samedi matin, par hasard. Je découvrais alors l’émission Répliques, il y était question de Pierre Manent. Après avoir acheté puis lu son Cours familier de philosophie politique, malgré un titre tout à fait revêche pour le profane, je fus totalement conquis, subjugué par le sujet et la méthode. Cela me conduisit à Tocqueville, puis à Aristote, enfin à Leo Strauss. De ce dernier j’aimerais dire quelques mots car il est l’un des plus fins critiques de la société libérale contemporaine et aussi, malgré tout, la victime d’un certain nombre de préjugés, franco-français pour certains, conformes au prêt-à-penser journalistique. En somme, un grand esprit maintenu sous le boisseau.
Leo Strauss était philosophe allemand, élève de Husserl et Heidegger. Juif de son état, inquiété par la montée du nazisme, il s’expatrie et devient américain. Interpellé dès cette époque par le fait qu’un pays de haute culture comme l’Allemagne puisse sombrer du jour au lendemain dans le nihilisme, il ne cessera de sonder en quoi les démocraties libérales portent en elles le virus totalitaire. Cette dégénérescence politique sera en quelque sorte le fil conducteur des recherches qu’il mènera au cours de sa carrière en philosophie politique, prenant à bras-le-corps aussi bien le libéralisme contemporain que la pensée islamique médiévale ou les classiques de l’Antiquité, maîtrisant tant l’allemand que l’anglais, tant l’arabe que l’hébreu, tant le latin que le grec ancien.
C’est un penseur de cet ordre dont la France néglige ouvertement la promotion depuis une quinzaine d’années. Il y a une raison fallacieuse à cela. En l’espace de quelques mois, des attentats du 11 septembre 2001 à l’élection présidentielle française de 2002, la politique s’est rabougrie par injonction morale. Sur le plan international, après une décennie d’accalmie, un nouvel ennemi héréditaire est venu frapper aux portes de l’Occident, attestant d’un choc des cultures qu’il faut être sot ou aveugle pour ne pas constater. Au niveau national, les méfaits de la dissolution du pays dans la grande foire européenne ont fini par engendrer, en retour, un écheveau populiste ; le « populisme » étant, depuis le référendum de 2005, le nom que donnent les démocratolâtres à la démocratie lorsque celle-ci ne va plus dans leur sens. L’un dans l’autre, une rétractation identitaire s’est opérée, au grand dam des chantres de l’économisme, de gauche comme de droite. C’est dans cette ambiance que Daniel Lindenberg et Pierre Rosanvallon (ce dernier étant ministre du culte rendu à la démocratie au Collège de France) ont tenté d’épingler, fin 2002, ce qu’ils ont appelé les « nouveaux réactionnaires » dans leur célèbre pamphlet Le Rappel à l’ordre.
Quel rapport avec Leo Strauss ? Nous vivions alors sous la menace d’une inféodation aux États-Unis va-t-en-guerre, d’un rôle à tenir dans leur fiasco en Irak. George W. Bush passait déjà dans tous les esprits pour le demeuré de service et, comme tel, jouet de forces occultes, les fameux « néoconservateurs ». Issus d’une gauche désillusionnée, attachés à façonner un monde homogène sous bannière étoilée, nombre d’entre eux se sont complus à rappeler – en guise de caution intellectuelle – qu’ils avaient assisté étant jeunes aux cours donnés par Leo Strauss ou ses disciples à l’université de Chicago. Paul Wolfowitz, trotskyste repenti et élève d’Allan Bloom, lui-même élève de Strauss, était de ceux-là. L’aura des « néocons » a ainsi pu bénéficier d’un patronage inespéré, entretenu par un appareil journalistique n’ayant jamais pris la peine de lire Strauss, trop content de livrer à la vindicte le méchant de service. Comme toutes les bêtises passent aisément l’Atlantique, nos journalistes, gauchistes pour la plupart – et eux aussi partis en guerre contre un axe du mal pour ne pas avoir à assumer leurs égarements –, leur ont emboîté le pas sans le moindre scrupule. Ainsi Leo Strauss, mort en octobre 1973 (le lendemain de l’embargo pétrolier… il se trouvera bien des gens pour dire que ça l’a sûrement tué), est-il devenu, à son insu, un gourou diabolique. Et des penseurs comme Marcel Gauchet ou Pierre Manent de se retrouver inculpés d’être les disciples d’un réactionnaire en chef.
Quand on se montre plus consciencieux et que l’on prend la peine de lire Strauss, ces méthodes de voyous sont encore plus édifiantes. Non seulement la finesse de ses critiques est le meilleur service à rendre à une démocratie libérale qui, moribonde, se permet de fanfaronner, mais ce qu’il met au jour philosophiquement aurait plutôt tendance à invalider l’impérialisme américain. Sans trop entrer dans des détails abstraits, sachons que Leo Strauss fut de ceux pour qui la question du meilleur régime ne s’est pas close avec l’avènement des régimes de masse. Il s’inscrivait dans une tradition de pensée si peu dogmatique qu’elle allait de Platon à lui-même en passant par le grand penseur musulman Al-Fârâbî (Xe siècle). L’un des élèves de Strauss – le professeur Muhsin Mahdi, dont on ne parle curieusement jamais – se montrera hautement redevable de son enseignement. Irakien d’origine, son œuvre prolongera le déploiement intellectuel et sans frontières d’un héritage grec qui n’en finira jamais de porter ses fruits. En cela réside d’ailleurs la leçon principale de Leo Strauss.
On l’entrevoit, la guéguerre du pétrole était loin des préoccupations de l’enseignement de Strauss. Même le fameux et fumeux Choc des civilisations de Samuel Huntington, lui-même distraitement attentif aux réflexions straussiennes, ne dénote pas l’esprit belliqueux qu’on lui prête. Encore un livre que nombre de nos bien-pensants n’ont jamais lu ! Quant au fait de rattacher La fin de l’histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama à la pensée de Strauss, c’est tout simplement n’avoir lu ni l’un ni l’autre. Le premier annonce que la démocratie libérale est l’aboutissement final de la philosophie politique, ce que le second a toujours considéré comme un aveuglement et de l’immodestie de la part de ce régime. Ce qui reste vivement reproché à Leo Strauss, c’est précisément de ne pas se laisser bercer par les rêves d’une humanité homogène déprise du politique, tout acquise au confort nivelant que promet le capitalisme. Pourquoi diable aurait-il enjoint le gouvernement américain d’imposer ailleurs, au sein d’autres cultures, ce dont il voyait déjà l’inéluctable dépérissement dans son pays d’adoption ? Quoi qu’il en soit, les raccourcis idéologiques à son encontre demeurent, particulièrement en France. Strauss ne s’est-il pas intéressé dans son jeune âge aux travaux de Carl Schmitt, l’affreux nazi ? C’est un signe nous dit-on. Peu importent et son statut de réfugié juif, et sa grande clairvoyance à l’égard de tels procès d’intention : il était lui-même l’auteur de l’expression « reductio ad Hitlerum » dès les années 1950.
Politiquement, le droit naturel selon Leo Strauss s’apparente à cette formulation d’Aristote : « Il n’y a qu’une seule forme de gouvernement qui soit naturellement partout la meilleure » (pour les amateurs : Éthique à Nicomaque, V, 10, 1135a5). Mais « partout », ça n’est pas « collectivement et indifféremment, dans tous les endroits à la fois », comme le laisseraient supposer l’administration états-unienne ou nos zélateurs des droits de l’homme. « Partout » est ici à entendre comme « de manière distributive, singulièrement, dans chaque endroit pris séparément ». Ceci laisse place aux identités, à la pluralité des cultures qu’elles induisent, ainsi qu’à la nécessaire adaptation du régime au caractère de chaque peuple, donc aux mœurs des individus qui le composent. Voilà un niveau d’exigence politique et intellectuelle qui trouble, bouscule, inquiète même. Et voilà pourquoi on préfère ignorer les analyses imprescriptibles de Leo Strauss.
L’histoire se passe à Londres. Écrite par Bertold Brecht. Et mise en musique par Kurt Weill. L’Opéra de Quat’sous. Avec un personnage fabuleux et attachant : Mackie the Knife. A la tête de ses mendiants, voyous et surineurs, il est roi. Et en plus, toutes les femmes sont folles de lui…
L’histoire se répète à Athènes. Sous la forme d’une farce qui est à pleurer. Avec, dans le rôle de Mackie the Knife, Alexis Tsipras. L’Opéra de Quat’drachmes ! Il y a, comme chez Brecht, des mendiants. C’est bien la seule ressemblance. Car Tsipras n’est pas un couteau. Même pas un deuxième ou troisième couteau. Même pas le couteau entre les dents comme ses ancêtres bolcheviks dont il est l’héritier bâtard et bancal. Chez lui, pas de faucille avec le marteau. La faucille a été remplacé par une sébile. La sébile et les marteaux…
Dans les premières scènes de l’Opéra de Quat’drachmes, Tsipras roule des mécaniques. Ce n’est pas “la charité s’il-vous-plaît”. C’est “donne l’oseille ou je te fais une tête au carré”. Ses éventuels et généreux donateurs s’inquiètent un peu. Car le Mackie athénien menace de les assommer à coups de sébile.
Au début, ça plaît aux spectateurs. Mélenchon vibre. Marine Le Pen s’enflamme. Dupont-Aignan se pâme. Et partout en Europe, des révolutionnaires crient “Viva Tsipras”. Oui, ils sont tous Grecs et fiers de l’être… Puis, ça se gâte et l’Opéra de Quat’drachmes tourne à la pantalonnade. Les jupettes des evzones cessent d’exciter qui que ce soit. Tsipras tente encore, mais avec moins de conviction, de menacer avec sa sébile. “Si vous n’êtes pas gentils, j’irai voir ailleurs et vous me regretterez !”…
Les donateurs se grattent la tête. Et s’aperçoivent que la sébile de Tsipras est en fer blanc ou plutôt en carton-pâte. Rassurés, ils le prennent de haut et somment le roi des mendiants grecs de se calmer illico. “Si tu veux de l’oseille, c’est pas en menaçant que tu l’auras”.
Et, triste fin, Tsipras de va-t-en-guerre se transforme en mendiant soumis et respectueux. “Oui, je ferai ce que vous voulez !” Et il attend que quelques euros (non, non pas des drachmes) lui soient jetés en aumône.
C’est triste, grotesque et ridicule. Triste pour les Grecs. Grotesque s’agissant des amants français d’un jour de Tsipras. Ridicule comme l’individu qui a essayé de jouer un rôle pour lequel il n’avait ni la taille, ni l’envergure.
Maintenant, faites comme moi en revenant à l’essentiel. Regardez l’Opéra de Quat’sous. De préférence en version allemande. Ce qui a une certaine saveur aujourd’hui…
On a souvent reproché à la gauche, entendons la vraie gauche qui est actuellement au pouvoir en Grèce, de ne pas avoir le sens des réalités ou, variante « de manquer de réalisme ».
Primo, il faudrait s’interroger sans faire de la philosophie (grecque évidemment) sur ces « réalités » et sur ce « réalisme ». Dans la terminologie libérale dont on remarquera qu’elle est devenue celle de la quasi totalité des média mainstream, la réalité ou le réalisme veut dire être d’accord avec une certaine vision de l’économie qui est celle du capitalisme financiarisé et de la spéculation, tout le reste n’étant qu’utopie.
La morgue des faux compétents en la matière devrait pourtant se calmer à la lecture du regretté Bernard Maris qui remarquait dans Houellebecq économiste : « Dans quelques décennies, un siècle, plus tôt peut-être, il apparaitra invraisemblable qu’une civilisation ait pu accorder autant d’importance à une discipline non seulement vide mais terriblement ennuyeuse, ainsi qu’à ses zélateurs, experts et journalistes, graphicomanes, aboyeurs, barons du débatteur du pour et du contre (quoique l’inverse soitbien possible.) L’économiste est celui qui est toujours capable d’expliquer ex post pourquoi il s’est trompé. »
Secundo, on remarquera que la gauche de Tsipras n’a pas manqué de réalisme. Pour tenir face à des instances unanimement hostiles et à une propagande éhontée qui a flirté avec le racisme hellénophone, le mépris des « sachants » et des appels plus ou moins masqués à la déchéance du gouvernement élu ou au coup d’Etat financier, elle a dû faire preuve d’une étonnante intelligence de la situation qui pour aller vite était sur le terrain aussi favorable que celle des légionnaires français à Camerone (j’évite les Thermopyles, on en a ici et là usé et abusé). Jusqu’au referendum du 5 juillet qui ne fut pas le coup de poker qu’on a bien voulu dire mais précisément un moyen de religitimer une action. Et quelle était cette action?
Justement, encore une fois, elle est guidée par le réalisme. Tsipras a compris que personne, pas lui évidemment mais pas non plus les Européens, n’avaient intérêt à un Grexit, sauf peut-être les retraités allemands aisés, ce qui, on en conviendra, est assez peu représentatif de la population européenne. Donc Tsipras a fait parler son peuple alors que partout ailleurs, il n’y a pas besoin de faire parler les peuples allemands, slovaques, finlandais, espagnols, portugais, irlandais qui eux seraient très mécontents car ils auraient fait les sacrifices contrairement aux indolents buveurs d’ouzo surmutaulisés.
Pour ma part, j’attends avec impatience que ces peuples s’expriment directement à l’occasion d’élections : cela va être très bientôt le cas en Espagne ou Podemos, encore un parti anti austéritaire décidément, semble pouvoir gagner et infirmer l’idée que le peuple espagnol baignerait dans le bonheur après les plans d’ajustement qu’il a connus.
Tsipras, lui, avait besoin du Non, non pas pour sauter dans le vide mais pour arriver à une chose simple: ouvrir la question de la restructuration de la dette en Europe. Si pour ça, il faut en passer par l’acceptation des mesures, tout de même assez infléchies, demandées par les créanciers, pourquoi pas ? Il s’agira de serrer les dents, de temporiser (bon nombre de mesures ne sont pas pour tout de suite), de faire porter l’effort sur les plus riches et non les plus fragiles , toutes nuances qui n’auraient pas été acceptées si le oui l’avait emporté et si dans la foulée, comme le souhaitait Martin Schulz, on avait nommé un gouvernement de « techniciens », entendez un gouvernement d’économistes qui ne changeront rien au « diaploki », c’est à dire ce mot intraduisible pour désigner les relations incestueuses qu’entretiennent la presse, l’industrie et la politique à travers quelques grandes familles qu’un gouvernement conservateur, ironie de l’histoire, celui de Karamanlis en 2005, voulut démanteler et qui vit la commission européenne mettre son veto.
Bref, Tsipras a réussi. La preuve, ceux qui disent qu’il a perdu se recrute et sur son extrême gauche et sur son extrême-droite. C’est qu’il a relu le Xénophon de l’Anabase, Tsipras, dans son appartement sur une colline du quartier populaire de Kypseli, et qu’il sait qu’une retraite bien menée équivaut à une victoire future : « Je vous disais que nous avons beaucoup de puissants motifs d’espérer que nous nous sauverons avec gloire. D’abord nous observons les serments dont nous avons appelé les cieux à témoins ; et nos ennemis se sont parjurés : traité, serments, ils ont tout violé. Il est donc probable que les dieux combattront avec nous contre nos adversaires ; les dieux qui, aussitôt qu’il leur plaît, peuvent rendre en un moment les grands bien petits, et sauvent avec facilité les faibles des périls les plus imminents. Je vais même vous rappeler les dangers qu’ont courus vos ancêtres, pour vous convaincre qu’il est de votre intérêt de vous conduire avec courage, et, qu’aidés par les Immortels, de braves gens se tirent d’affaire à quelques extrémités qu’ils soient réduits. Quand les Perses et leurs alliés vinrent avec une année nombreuse pour détruire Athènes, les Athéniens osèrent leur résister et les vainquirent. »
Dans la forme, les peuples créanciers de la Grèce triomphent de Tsipras dans la mesure où celui-ci est contraint d’accepter leurs demandes en opérant un virage à 180°.
Sur le fond, Tsipras triomphe des peuples créanciers puisqu’il va continuer à recevoir leur manne sans que la Grèce réforme sa culture pré-moderne.
Cette partie dramatique de perdant-perdant est la conséquence et la perpétuation de la faute originelle : l’Europe gave en vain la Grèce d’argent improductif, parce qu’elle ne lui impose pas un contrôle sur l’usage qu’elle fait de cet argent.
Moralité : il faudra bien choisir entre la souveraineté irresponsable des États et la solidarité responsable entre les peuples de l’Europe.
P.S. : C’est le cas de le dire. On comprend pourquoi Hollande est si complaisant envers son miroir grossissant.
Voyageur et écrivain, Sylvain Tesson est lauréat du prix Médicis 2011 pour Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), le récit autobiographique de six mois passés dans une cabane au bord du lac Baïkal.
Propos recueillis par Patrick Mandon et Gil Mihaely.
Causeur. Dans la culture occidentale, la forêt est un ailleurs, un lieu de rupture, la frontière de la civilisation. Votre livre Dans les forêts de Sibérie relate votre séjour dans une cabane au bord du lac Baïkal. Avec quoi vouliez-vous rompre ?
Sylvain Tesson. Même si j’emportais des caisses de nourriture, quelques ustensiles et des livres, la forêt, c’est un repli vers le sauvage, l’archaïque. En dehors du crucifix, l’instrument principal du chrétien, notamment du moine, aux xiie et xiiie siècles, était la hache ! C’était le moment du grand déboisement. Les dieux sylvestres se retiraient, les terres sauvages se raréfiaient. Les grandes abbayes faisaient reculer la forêt pour conquérir des terres pour l’agriculture. Au-delà d’évidentes raisons économiques, une autre dimension était en jeu : symboliquement, la forêt est le couvercle qui contient ce qui n’est pas civilisé, ce qui échappe au culturel – le païen, l’inconnu, le danger. Dans les contes, la forêt est repaire de sorcières. Lorsqu’on pénètre sous la voûte des arbres, on est enfermé sous un toit qui annule l’horizon et sa sécurité. On devient plus aisément claustrophobe dans la taïga que dans une grande chênaie ou une hêtraie de l’Europe occidentale. L’obscurité produit un enténèbrement psychique.
Qu’est-ce que la vie dans la forêt change au plus profond à nos façons d’être et de sentir ? Est-ce qu’on a peur ?
Le son est atténué, la vision lointaine est barrée par le caractère touffu de la forêt, et, surtout, on échappe à ses habitudes d’urbain, de civilisé, ou même à la règle paysanne. Dans la forêt, on renoue avec une forme d’animalité. Si nous descendons du singe, nous venons donc des grands bois. Et, dans ces espaces des origines, on se tient toujours aux aguets. Dans les espaces ouverts comme la steppe, ou la plaine, on voit arriver le danger, pas dans une forêt. Sous François Ier, la forêt de Bondy était l’antre des brigands. Comme la Seine-Saint-Denis aujourd’hui, il valait mieux l’éviter à la Saint-Sylvestre ! L’ennemi vous attend toujours «au coin du bois ».[access capability= »lire_inedits »]
Avant d’être un territoire à conquérir, la forêt était, pour les bénédictins, un lieu de retrait, l’équivalent du désert égyptien pour les Pères du désert.
Oui, et on trouve aussi l’équivalent dans la tradition orthodoxe russe : saint Séraphin de Sarov (xviiie-xixe) a passé des années dans une petite cabane forestière. Tout comme la grotte du Wadi el Natrun[1. Wadi el Natrun ou désert de Scété : haut lieu de l’ascétisme chrétien au Moyen-Orient, cette vallée aride est située entre Le Caire et Alexandrie.] en Égypte, la forêt offre silence, paix et refuge. Elle peut être un lieu de repli et de « mort au monde », mais aussi celui d’expériences vitalistes comme celle de saint François d’Assise, qui avait avec la nature et les animaux une relation charnelle, organique, païenne ! Enfin un saint qui s’adressait aux bêtes ! Saint Séraphin de Sarov parlait aux ours et nourrissait les cerfs. Il renouait ainsi avec le monde édénique d’avant la Chute, qui n’avait pas rompu avec le monde sauvage.
Votre choix de vivre seul dans une cabane a-t-il été inspiré par les « pères de la forêt » ?
Peut-être… Cela fait longtemps que je m’intéresse à l’orthodoxie, parce que j’ai beaucoup voyagé dans le monde russe. Mais je me suis toujours senti très proche de la forêt. En même temps, je me sens extrêmement, symboliquement, en très bons termes avec la forêt, qui est une école de la vie, notamment parce que, pour le dire un peu vulgairement, elle se pousse dessus ! La forêt meurt, pourrit, et cette pourriture constitue le terreau des arbres qui vont naître. Dès que je suis dans la forêt, je ressens l’idée de l’éternel recommencement, de la pourriture féconde – c’est la vieille formule braudélienne qui nous enseigne qu’on ne peut pas être si on n’a pas été, qu’on ne peut pas être si d’autres n’ont pas été avant nous, qu’on pousse tous sur un terreau – plus ou moins favorable d’ailleurs. La forêt exprime d’une manière physique la force de l’héritage ! Quand je vis dans la forêt, j’ai les pieds dans cette pourriture, je suis couvert, protégé par des arbres appelés à mourir et à servir de terreau aux arbres futurs. Nos contemporains oublient que le passé est un humus vital. Toute terra nova est un désert, toute table rase est une dalle de béton.
La forêt est donc le lieu où la nature rompt avec la culture, où le sauvage congédie l’homme. Dans la culture occidentale, c’est le romantisme qui a orchestré ces retrouvailles avec la nature. La forêt sombre devient une réponse aux Lumières. Votre fascination pour la forêt est-elle une forme de romantisme ?
Mais bien sûr ! Je n’éprouve aucune honte, aucun scrupule à reconnaître que c’est un mouvement, un penchant éminemment romantique, avec tout l’inachèvement psychique et l’enfumage sentimental que contient le romantisme : un reste d’adolescence. L’arbre a une dimension très poétique. Quand on se trouve durablement dans le voisinage des arbres, on finit par considérer ces végétaux comme des êtres. Et l’on perçoit soudain – idée très romantique – que ces êtres cherchent la lumière, le ciel, tout en puisant leurs forces dans la terre. Ils réalisent parfaitement l’union entre la lumière et les forces « chtoniennes »[2. Chtonien, chtonienne : se dit, dans la Grèce ancienne, d’une force ou divinité vivant sous terre.] – les azotes, les sels minéraux, toutes ces choses enfouies dans le sol qu’étudient les chimistes.
Mais les arbres ne font pas société. Ou peut-être que si ?…
En tout cas, ils font preuve d’une grande discrétion, d’un savoir-vivre remarquable ! Les arbres se frôlent, sans jamais se toucher, ils sont extrêmement bien élevés en dépit d’une forte densité de peuplement. Quelle noblesse ! Ils poussent droit, et leurs cimes demeurent isolées les unes des autres. Quand vous êtes en dessous et que vous observez les frondaisons, vous vous apercevez qu’elles dessinent toutes une superficie unique, différenciée des autres, une frontière, à travers laquelle on voit le ciel. Autre chose qui nous ramène au romantisme : la vie quotidienne dans la cabane, sa simplicité physique, matérielle, le ralentissement du temps, sa dilatation. On y expérimente l’économie des gestes, des pensées, des actions, et jusque dans l’usage des objets. Et tout cela vous procure une joie intense, la joie du vide…
Venons-en à son « utilité ». Peu propice à l’agriculture, la forêt est le royaume du chasseur-cueilleur.
Celui qui vit dans la forêt se nourrit de la forêt. D’ailleurs, « la souche » est la grande ennemie du paysan. Quand il laboure son champ avec un araire attelé à un cheval, le héros de Regain de Giono, cet homme qui finit par trouver une femme et repeupler un village, se heurte à une souche. Il lui faut alors « dessoucher » ! L’agriculteur est un « dessoucheur » ! En arrachant la racine, il ouvre le champ. On appelle ça, d’ailleurs, l’openfield, le « champ ouvert ». Aurait-on le droit, sous notre dictature sémantique, de nommer « arbres de souche » les espèces originelles d’une vieille forêt ? Quand vous vous promenez dans la Beauce, la plaine infinie, la Beauce de Péguy, vous pourriez être dans la steppe mongole ! « Voici la lourde nappe et l’océan des blés… À peine un creux du sol, à peine un léger pli / C’est la table du juge et le fait accompli.»[3. Charles Péguy, « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », La Tapisserie de Notre-Dame, 1913.] On n’aperçoit pas un arbre ! L’openfield est l’écosystème qui s’oppose de manière antipodique à la forêt. Donc, le forestier est bien chasseur et cueilleur. D’où, d’ailleurs, l’impératif de solitude. Ce sont l’installation, la sédentarisation, le déboisement et la culture du sol qui permettent la croissance démographique. Finalement, le seul Grand Remplacement de l’Histoire, c’est celui de l’arbre par l’homme.
Mais ce Grand Remplacement n’a pas atteint le même stade partout. La forêt est un mythe universel dès lors que nous en venons tous, mais elle n’a pas laissé les mêmes traces dans toutes les cultures. On imagine aisément que les Russes sont restés plus « forestiers » que nous. Y a-t-il une mythologie de la forêt spécifique au monde slave ?
Au-delà des influences communes, il y a des singularités qui tiennent à l’histoire. La taïga a été très souvent un refuge, un abri pour le refus et la dissidence. En Russie, la durée légale de prescription pour un crime est de quarante ans. Nombre de coupables, d’innocents et de réprouvés se sont donc réfugiés dans les immenses forêts russes, qui offrent tout de même un abri plus sûr que Rambouillet ! C’était le cas chez nous au Moyen Âge : dans le cycle arthurien[4. On nomme « cycle arthurien » des œuvres littéraires médiévales qui relatent la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde.], le chevalier entre dans la forêt pour vivre des épreuves, mais également pour trouver un refuge. D’autre part, par temps de pénurie, la forêt est aussi un garde-manger. Lors de la dépression générale qui a suivi la chute de l’Union soviétique, en 1991, dans certains villages, notamment de Sibérie, la faim poussait les habitants à braconner et chercher leur ration de protéines dans la forêt.
Ce rapport d’utilité se double chez les Russes d’une attirance, peut-être un peu naïve, peut-être un peu mystique, en tout cas spirituelle et assez païenne, pour les forces naturelles à l’œuvre dans la forêt. En Sibérie, des gens très simples sont fiers de posséder une profonde connaissance de la forêt. Dans LesCosaques, de Tolstoï, un vieux chasseur voit arriver dans un régiment de cosaques cantonné dans une forêt de jeunes officiers venus de la ville. Très lettrés, diplômés de l’académie militaire de Moscou, ils ne savent identifier ni les champignons comestibles ni les traces que laissent les bêtes. Le chasseur dit simplement : « Ils sont savants, mais ils ne savent rien. » À l’inverse, les forêts de Sibérie sont peuplées de gens qui ne sont pas très savants, parfois analphabètes, qui peuvent paraître assez brutaux, mais ils savent survivre dans la forêt.
Vous avez un goût prononcé pour les forêts froides, que vous préférez aux forêts tropicales, que vous connaissez également.
Je connais les jungles équatoriales, mais je crois profondément que nos préférences vont aux écosystèmes qui correspondent à nos personnalités. Je crois profondément à ça. De même qu’on a des goûts musicaux, qu’il y a des gens indifférents aux tags, d’autres qui préfèrent Fra Angelico à Jeff Koons, il y a des inclinations pour les écosystèmes, pour les géographies. Rilke le dit dans les Lettresà un jeune poète : « La Russie est ma patrie, c’est l’une des mystérieuses certitudes dont je vis. » Certains aiment les déserts, moi ce sont les forêts ! Il règne un grand silence dans la taïga et dans les forêts froides, comme si elles étaient vides : fausse impression ! On y est observé, dans le silence absolu, dans un silence d’église, de cathédrale : c’est le mot de Jules Renard, qui disait que la voûte de son église était celle des arbres. Dans les jungles équatoriales ou subtropicales, vous êtes en permanence plongé dans une symphonie de sons, une averse de chants d’oiseaux. Moi, je préfère le silence. Et cette idée que je suis épié, qu’il y a des bêtes… Je ne les vois pas parce que « je suis savant et que je ne sais rien », comme disait Tolstoï, mais je sais que des bêtes me regardent.
Votre prénom a-t-il été inspiré à vos parents par l’amour de la forêt ?
Je ne sais pas. Je suis né dans les années 1970, quand les gens écoutaient Joan Baez : mon prénom a sans doute quelque chose de woodstockien. Les prénoms déterminent-ils ce qu’on est ? Je l’ignore. Si Valls se prénommait Martial et Hollande, Prudent, on pourrait le penser. En tout cas, l’existence peut vous conduire vers les parages de votre prénom. Le « petit sylvain » est un papillon qui vit dans les forêts. Cet être possède à mes yeux trois vertus : il est léger, éphémère, et il se métamorphose !
« Métamorphose », voilà un mot important dans votre aventure au bord du lac Baïkal. Alors, a-t-elle eu lieu, cette métamorphose ?
Oui, je crois beaucoup à la métamorphose pour deux raisons : d’abord, parce que j’ai l’impression qu’une existence, comme un livre, se découpe en chapitres. J’ai vécu des chapitres de nomadisme extrême, quand j’étais à bicyclette autour du monde, des chapitres de montagnard, un chapitre forestier… Autant d’expériences « limites », qui m’ont métamorphosé. Par ailleurs, je m’intéresse à la métamorphose dans la biologie et dans la nature, notamment à la métamorphose forcée. En plus des papillons, elle affecte des mammifères, tel le lièvre variable, un animal pour lequel j’ai beaucoup de tendresse. Lorsque le printemps revient, il perd son pelage blanc, on dirait qu’il fuit l’hiver en laissant derrière lui un nuage de poils ! La métamorphose, c’est l’adaptation à la temporalité. Dans cette forêt, j’essayais de m’adapter, c’est pourquoi j’ai dû me métamorphoser. Évidemment, c’est un changement provisoire dans la mesure où je regagne la ville. Comme le lièvre, j’ai l’impression d’être « variable » moi aussi. Variable de corps mais fidèle d’âme.[/access]
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Comme vous le savez sans doute, l’objectif initial de Syriza était double : ses dirigeants voulaient mettre fin aux politiques d’austérité exigées par leurs créanciers mais sans quitter la zone euro. C’est le programme sur lequel ils ont été élus et, reconnaissons-le, c’est effectivement ce qu’ils ont essayé de faire ces six derniers mois. Pour y parvenir, ils se sont lancés dans une grande partie de poker qui consistait, grosso modo, à faire planer la menace d’un Grexit (dont les Grecs ne veulent absolument pas) si leurs exigences n’étaient pas satisfaites — ce qui n’est rien de moins qu’un immense coup de bluff.
Malheureusement pour eux, alors qu’ils jouaient leur partie de poker avec leurs « partenaires » de l’Union Européenne et, dans une moindre mesure, avec le Fonds Monétaire International, il est un autre acteur qui jouait à un autre jeu : cet acteur c’est la Banque Centrale Européenne et c’est aux échecs qu’elle jouait. Pour bien comprendre, un rapide point technique et quelques éléments historiques ne sont sans doute pas inutiles.
Quand une banque est à cours de liquidités, son premier réflexe et de chercher à en emprunter à d’autres banques sur ce qu’on appelle le marché interbancaire. Mais si, pour une raison ou une autre, aucune banque n’accepte de lui prêter de liquidité autrement qu’à un taux usuraire, elle peut toujours faire appel à la Banque Centrale Européenne. Ça se passe comme ça et un simple exemple vous permettra de comprendre pourquoi : ce mercredi 8 juillet 2015, le taux moyen du marché interbancaires pour des prêts à une semaine était de -0.131% (oui, il est négatif) tandis que, le même jour et pour la même durée, la BCE prêtait à 0.05%[1. C’est le fameux taux directeur, officiellement taux des Main Refinancing Operation.].
Ce qu’il vous faut également savoir pour bien comprendre le genre de merdier dans lequel les banques grecques se trouvent, c’est que la BCE exige qu’on lui apporte une garantie — on appelle ça du collatéral — en contrepartie des prêts qu’elle accorde. Bien sûr, la banque centrale n’étant pas supposée prendre le moindre risque, elle n’accepte pas n’importe quoi : typiquement, elle réclame des obligations d’État ou, du moins, bénéficiant d’une excellente notation financière.
Sauf qu’en 2009, lorsque la crise dite des dettes souveraines a éclaté, les agences de notations ont dégradé les notes des États concernés[2. Comme la cavalerie, elles arrivent toujours quand on a plus besoin.] et elles les ont dégradées tant et si bien que ces obligations d’État ne pouvaient plus servir de collatéral aux banques auprès de la BCE. Naturellement, c’était un gros problème : ça signifiait qu’en cas de retraits massifs — ce qui est d’autant plus probable qu’on doute de la solvabilité de l’État — la capacité des banques commerciales à faire appel à la banque centrale s’en trouvait fortement limité.
Alors, la BCE a fait une exception. Elle a établi une règle temporaire qui permettait aux banques de continuer à garantir leurs emprunts avec de la dette de moindre qualité. Mais la banque centrale a tout de même posé une condition : que les États défaillants — et notamment le grec — remettent leurs économies et leurs finances publiques en ordre — c’est-à-dire qu’ils respectent leurs engagements.
En Grèce, ça a fonctionné comme ça pendant six ans ; jusqu’à ce que Syriza et son programme « anti-austérité » arrive dans le périmètre. En effet, plus les sondages annonçaient Syriza gagnant, plus les grecs ont cherché à mettre leurs économies à l’abri — c’est-à-dire hors des banques — si bien que dès la mi-janvier, ces dernières ont demandé (vers le 16 janvier) et obtenu (le 21) le droit d’utiliser la solution d’urgence de la Banque Centrale Européenne : ELA.
ELA pour Emergency Liquidity Assistance est un système de prêt qui, comme son nom le suggère, permet de faire face à des situations d’urgence, sans passer par les opérations de refinancement classiques de la BCE. Ce machin-là est entouré d’un épais secret et le peu d’information dont on dispose sur ces opérations filtre via des sources qui demandent explicitement à rester anonymes. Ce qu’on en sait, en revanche, c’est que ces prêts sont accordés par la Banque de Grèce seule — c’est elle qui prend tous les risques, pas l’Eurosystème — et que le montant total de prêts que la banque centrale grecque peut accorder sous ce programme est limité par le conseil de la BCE.
À ce stade, à la fin du mois de janvier, l’ELA est une solution d’appoint, une sorte de soupape de sécurité qui vient, pour les banques grecques, en complément des opérations de refinancement normales de la BCE[3. À ce moment-là et à vue de nez, les banques grecques empruntent un peu plus de 80 milliards au titre des opérations de refinancement normales de la BCE et n’utilisent ELA que pour 4 ou 5 milliards au maximum.]. Mais le 4 février, cette dernière va prendre une décision qui va retentir comme un coup de canon en mettant fin à la solution temporaire mise en place six ans plus tôt : prenant acte des déclaration d’Alexis Tsipras, elle a exclu la dette publique grecque des actifs éligibles en tant que collatéral ; obligeant ainsi les banques hellènes à recourir massivement à l’ELA.
Le message que fait passer la banque centrale est claire comme de l’eau de roche : Fabrice Borel-Mathurin, économiste chercheur à l’ACPR et Paris 1 le résume en peu de mots : « la BCE se met en capacité de limiter les pertes de l’Eurosystème en cas de défaut de paiement et, dans le même mouvement, peut provoquer un Grexit du fait de la raréfaction des liquidités. » En effet, en obligeant les banques grecques à utiliser massivement l’ELA, elle fait porter l’essentiel du risque d’un défaut sur la Banque de Grèce seule. Et comme, par ailleurs, elle a le pouvoir de plafonner l’ELA, elle peut couper la ligne de survie des banques grecques sans affecter le moins du monde les opérations des autres banques de la zone euro.
C’est le piège parfait, un véritable coup de maître : Mario Draghi a parfaitement anticipé le grand bluff de messieurs Tsipras et Varoufakis ; il a cautérisé la plaie de manière préventive pour pouvoir, si aucune solution politique n’est trouvée, couper le membre sans provoquer d’hémorragie. Pendant les cinq mois qui ont suivi, alors que Syriza jouait sa partie de poker, les grecs vidaient leurs comptes en forçant leurs banques à quémander augmentation sur augmentations du plafond de l’ELA. Et pendant cinq mois, la BCE a suivi ; autorisant la Banque de Grèce à relever graduellement le plafond initial de 59.5 milliards d’euro jusqu’à atteindre, fin juin, 88.6 milliards.
C’est quand Alexis Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum que la BCE a porté le coup de grâce en annonçant le gel du plafond de l’ELA : à compter de ce jour et sauf avis contraire, les banques grecques peuvent emprunter 88.6 milliards et pas un centime de plus. Échec et mat. Même Varoufakis, qu’on nous vendait volontiers comme un grand spécialiste de la théorie des jeux, n’a pas immédiatement compris la portée du coup et a cru, pendant quelques heures[4. Sur son compte Twitter (le 28 juin à 13h59) il déclarait que « le contrôle des capitaux dans une union monétaire est une contradiction dans les termes. Le gouvernement grec s’oppose au concept même. ». Le soir même, le gouvernement annonçait que les banques n’ouvriraient pas le lendemain.], pouvoir échapper au contrôle des capitaux. Le lendemain matin, pourtant, les banques sont restées fermées et les retraits aux guichets étaient sévèrement limités.
En résumé, la BCE est en mesure de provoquer un effondrement total du système bancaire grec et ce, pour un coût financier négligeable. Si ce scénario se réalise, si le gouvernement Syriza ne parvient pas à proposer une solution acceptable par ses créanciers, il n’aura qu’une seule solution : sortir de la zone euro et reprendre son indépendance monétaire. Échec et mat : la capitulation de Syriza était inévitable.