Quand on fait la guerre, il faut s’attendre à avoir des pertes. On l’a sans doute un peu oublié en Occident où, depuis les années 80, les stratèges ont développé la doctrine dite du « zéro mort » qui est à l’art de la guerre ce que le bisounoursisme est au monde des enfants. On veut bien faire la guerre au monde entier mais on ne veut plus mourir.  Norman Mailer, à propos de la première guerre du Golfe, avait qualifié d’ « obscène » cette dissymétrie, indiquant qu’un jour nous la paierions. Le 11 septembre 2001 lui avait donné raison et nous avait ainsi appris que des hommes décidés à mourir, alors que les Occidentaux sont surtout décidés à vivre, pouvaient redessiner dans un immense, abject et spectaculaire carnage, avec des cutters et des avions détournés sur des tours une  « grande métropole crue moderne » aurait dit Rimbaud.

La France vient de connaître son premier mort et il faut nommer ce mort. Il s’appelait Hervé Gourdel. Entendons-nous bien, son premier mort à la façon dont meurent désormais les Occidentaux. De la manière la plus glaçante possible : une décapitation filmée. Il y a quelque chose de doublement  atroce dans cette exécution. D’abord parce que la peine de mort est inacceptable, quelles que soient les circonstances, et ensuite parce qu’elle a été filmée. Filmer un homme qui meurt est l’équivalent symbolique des exécutions publiques d’autrefois, chez nous, quand nous guillotinions les condamnés sur la place publique, ce que nous avons fait jusque dans les années trente du siècle dernier. Alors que sa mort, sa propre mort,  le « Je meurs » indicible de Jankélévitch, est la dernière chose qui appartient à un homme qui meurt. Il a le droit inaliénable, comme dans l’amour, à l’intimité, à l’absence du regard des autres sauf de ceux qui l’ont aimé. Ceux qui décident de filmer ça sont dans la pornographie ou encore, pour reprendre la terminologie mailerienne, dans  l’obscénité. L’obscénité, étymologiquement, c’est ce qui doit rester hors de la scène. Et c’est ce tabou-là qu’ont brisé les bourreaux d’Hervé Gourdel comme le brisent tout ceux qui se livrent à ce rituel spectaculaire dont l’horreur devient tragiquement banale. Une banalité obscène, elle aussi.

Toute notre technologie sophistiquée, nos drones, nos guidages laser, nos avions furtifs, ne peuvent rien et ne pourront jamais rien contre ce qui vient d’arriver. Des assassins qui sont bien de leur temps, qui sont dans le « selfie » sanglant avec l’aide de tous les réseaux sociaux. Ils ne font que pousser à l’extrême cette logique narcissique qui est la notre, qui est celle de nos enfants.

J’ai évidemment, tétanisé et écoeuré, regardé le journal télévisé, c’était celui de la 2, pour essayer de comprendre. Là encore, j’ai eu ce sentiment de malaise. Le reportage à Saint-Martin-Vésubie , d’où était originaire Hervé Gourdel, était proprement interminable et lui aussi complètement obscène. Traitez-moi de cœur de pierre si vous vous voulez mais je ne vois pas l’intérêt de consacrer presque vingt minutes à filmer des amis, des voisins qui ne peuvent qu’exprimer un chagrin qui lui aussi ne devrait appartenir qu’à eux. Les surprendre au moment où les journalistes eux-mêmes leur apprennent la nouvelle comme s’ils attendaient le moment propice pour avoir le meilleur spectacle possible de la douleur humaine. Oui, là aussi, c’est de l’obscénité pure et simple. Ce que je demande à des journalistes, c’est de m’informer, pas de verser de l’huile sur le feu de notre chagrin, à nous tous. Çà ne m’apprend rien, sinon le voyeurisme d’une information transformée en spectacle, mais ça je le savais depuis longtemps.

Il fallait voir à quel point François Fillon, l’invité de Pujadas, était mal à l’aise. Invité au départ pour parler du retour de Sarkozy, comme son regard était gêné ! Pour le coup, c’était tout à son honneur quand, relégué en fin de journal pour aborder la guéguerre à l’UMP, il a d’abord constaté à quel point, même s’il n’a pas employé le mot, il y avait encore là quelque chose d’obscène à commenter les micro-événements de la vie politique française.

En face, ils doivent bien rire, les monstres franchisés par d’autres monstres. Non seulement, ils ont tué Hervé Gourdel mais ils ont pu constater à quel point nous étions, humainement, fragiles. Cette fragilité est pourtant notre force, notre dignité. À une seule condition, c’est que nous n’en fassions pas cet étalage.

Un étalage obscène, évidemment.

 *Photo :  NO CREDIT. 00693276_000007.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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