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Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.

Etat islamique : Une chance pour les Français musulmans

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algerie herve  islam gourdel

Un otage français est menacé d’être assassiné par des islamistes terroristes en Algérie, parce qu’il est Français. D’autres islamistes terroristes appellent les Musulmans de France à assassiner des Français par tous les moyens, parce qu’ils sont Français.

Tous les Français savent déjà que certains Français musulmans répondront à cet appel et passeront à l’acte au nom de leur Islam. Ils seront minoritaires, certes, mais que feront les autres ? Manifesteront-ils leur attachement à la France, au pays où ils ont choisi de vivre ? À la démocratie, à la tolérance en matière religieuse ?

Si les crimes des les islamistes terroristes soulèvent une énorme vague d’indignation publique chez les Français musulmans, cette indignation publique aura pour premier effet d’influencer les jeunes  tentés par le radicalisme et de retenir le bras de certains assassins potentiels, là-bas et ici.

Autre effet, non moins important, cette solidarité fera faire un immense progrès à la cohésion de la France. C’est une chance de faire la preuve que l’intégration a été réussie sur l’essentiel. Une chance à ne pas laisser passer.

Les formes que prendra cette solidarité nationale face à l’islamisme liberticide sont à inventer par les Français musulmans eux-mêmes. Mais que se passera-t-il si rien de tel ne se produisait ?

Le silence des millions de Français musulmans ferait sauter le bouchon du politiquement correct et ferait inévitablement surgir cette question terrible : de quel côté sont-ils?

Sont-ils les amis ou les ennemis de ceux qui vont tuer leurs concitoyens français? Rien ne se réglera par le non-dit et par le chantage à l’islamophobie.

Quand les millions de Français musulmans se déclareront en guerre avec les islamistes terroristes qui tuent les Français, il n’y aura plus de place pour le soupçon et pour le rejet à leur encontre.

*Photo : AP/SIPA. AP21627186_000001.

Quand j’étais propal

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israel tunisie syrie

Spectateur impuissant de la tragédie israélo-palestinienne, je ne sais pas où donner de la tête lorsqu’on me somme de prendre parti. Pro-palestiniens pavloviens et soutiens inconditionnels d’Israël me fatiguent, car j’aime la nuance, la dialectique et la pensée contre soi. Un militant palestinien devrait pouvoir débattre avec un likoudnik[1. Je ne fais bien évidemment pas référence au débat Brauman/Finkielkraut qui figure dans ces pages. On aimerait en effet que le Likoud se prononce aussi clairement qu’Alain Finkielkraut contre la colonisation des territoires et pour la création d’un État palestinien.] selon mes critères d’ouverture, qui ne font – hélas ! – pas l’unanimité, mais, heureusement, prévalent à Causeur. Avant de travailler pour un magazine « sioniste » dirigé par Gil Mihaely, ancien officier de l’armée israélienne, j’ai traversé plusieurs phases durant mes vingt-sept années d’existence. Voilà comment.

Aujourd’hui que je me sens las et recru de ce conflit qui éclipse tous les autres, je me remémore mon vieil ami Jihad. Il y a des gens que rien ne prédispose à passer les contrôles de sécurité. De mes sept ans à mes onze ans, mon meilleur ami se prénommait donc Jihad. Palestino-Tunisien, fils d’un militant de l’OLP resté à Tunis après le retour au bercail d’Arafat, en 1994, mon compagnon de jeux m’a légué une foule de souvenirs d’enfance sur la plage d’Hamilcar. Voisin habitant juste en face de chez moi, il m’offrit son amitié inespérée, dans cette banlieue morne au nom punique nichée entre Sidi Bou Saïd et Carthage, où le lumpen local me faisait payer cher mon statut de demi-héritier de l’ancien colonisateur. Lorsque Jihad évoquait sa famille réfugiée au Liban sud, il n’était question que de caves remplies d’armes, de nostalgie du pays perdu et d’une soif de revanche qui n’était pas cependant un appel à casser du Juif. Dans l’ingénuité de la jeunesse, j’écoutais le récit de ces tranches de vie d’une oreille amicale, compatissant aux malheurs d’un déraciné que la fatalité semblait accabler à chaque raid israélien contre les territoires occupés. L’image d’Épinal – ou de Ramallah – du soldat de Tsahal oppressant l’enfant palestinien me hantait inconsciemment, comme elle paralyse l’esprit de si nombreux analystes et journalistes, enfermés dans un manichéisme hémiplégique. Mais, cela, je ne l’avais pas encore compris. Sans même y réfléchir, par simple projection du malheur de l’autre, j’étais invariablement pro-palestinien jusqu’au début de mon adolescence. On n’est pas dialectique quand on a dix ans.

2000 : Diversion, j’écris ton nom                                          

À l’automne 2000, démarra la Seconde Intifada. Lorsqu’Ariel Sharon marcha sur l’esplanade des Mosquées, deux mois après l’échec des négociations de Camp David entre Barak et Arafat, les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, pilotées par l’Autorité palestinienne, et le Hamas multiplièrent les attentats-suicides contre des civils israéliens. L’engrenage opérations martyres-répression se mit en route, produisant son lot d’images terribles comme la lente agonie du jeune Mohamed al-Dura, que les télévisions du monde entier dirent alors mort sous les balles de Tsahal. Il n’en fallait pas plus pour chauffer à blanc des collégiens en quête d’un prétexte pour faire l’école buissonnière. Dans mon lycée, la répression de l’Intifada amena bon nombre d’élèves à faire grève. En langage moins fleuri, cela s’appelle « sécher les cours ». J’avais beau n’être qu’en classe de quatrième, mon surmoi de bon élève me mit la puce à l’oreille. En tant que jaune suivant consciencieusement les cours, je m’exposais aux représailles verbales des tire-au-flanc, soudainement atteints d’un pro-palestinisme aigu : « Tu ne fais pas grève ? Pro-Sharon ! » Dans ce collège où enfants de la bourgeoisie tunisienne et fils d’expatriés s’entendaient à merveille pour faire le mur, j’ai commencé à penser que la cause palestinienne avait bon dos. À force de porter le fardeau de toutes les lâchetés du monde, les Palestiniens doivent sacrément souffrir des lombaires !

De même que mes anciens condisciples, les potentats arabes essuient allègrement leurs pieds sales sur la souffrance palestinienne. Ainsi, la Tunisie des années 1990 et 2000, qu’un clan présidentiel avait privatisée, ne tolérait d’autres manifestations « spontanées » que les cortèges de soutien au peuple palestinien, où on acceptait même qu’un drapeau israélien brûlât. Muselé par un État policier, le sous-citoyen arabe jouit de son quart d’heure d’indignation antisioniste une fois l’an, encadré comme il se doit par les forces de sécurité. Diversion, j’écris ton nom. Une fois sifflée la fin de la récré cathartique, la grève de mon lycée et les quelques manifs extérieures prirent fin, sans qu’Israéliens et Palestiniens aient avancé d’un pouce sur la route de la paix.

2009 : Gaza sur le chemin de Damas

En quatrième année à Sciences Po, je sillonne la Syrie pendant mes deux semaines de vacances d’hiver, sans doute mû par la nostalgie de mon long stage à Damas, accompli quelques mois auparavant. Dès 2007, à Damas, j’avais visité le camp palestinien de Yarmouk, au sud de la capitale syrienne, où près d’un million d’enfants de réfugiés de 1948 et 1967 forment un petit État dans l’État. Les portraits de cheikh Yassine et de Yasser Arafat décorent les rues de cet immense quartier, en partie administré par les Nations unies, que les tout-puissants services de sécurité syriens peinent à contrôler.

En ce mois de mars 2009, j’erre à travers les rues d’Alep jalonnées de photos d’enfants de Gaza à l’agonie, prises pendant l’opération israélienne Plomb durci (28 décembre 2008-18 janvier 2009). Trois ans plus tard, dans cette même ville, les raids intensifs menés par l’aviation syrienne et les exactions des salafistes feront relativiser à la population locale la présumée cruauté israélienne. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, personne n’ose encore défier le régime baasiste. Dans les cafés bondés, les damascènes écoutent pieusement le secrétaire général du Hezbollah sermonner Israël et promettre la « libération » prochaine de toute la terre de Palestine. Bien plus qu’un Assad, secrètement conspué par une partie de la population, Hassan Nasrallah est le saint patron, idolâtré des chrétiens comme des musulmans, qui écoutent religieusement chacun de ses discours.

Hamas et Hezbollah étant les deux mamelles de la « résistance » au sionisme, le pilonnage de Gaza a autant indigné le Syrien moyen que la guerre de juillet 2006 au Liban, « victoire divine » célébrée par les posters représentant Assad père et fils aux côtés de Nasrallah qui tapissent toutes les échoppes. Récupération, encore et toujours. « La victoire à la résistance » : en v’là un slogan fédérateur dans un pays qui explosera trois ans plus tard. Du coup, quand je leur dis venir de Paris, les passagers du bus Alep-Hama me disent regretter l’alignement de notre opinion publique sur les positions israéliennes. Pleutre, au lieu de rétorquer que le Hamas avait (déjà) sa part de responsabilité dans la tragédie gazaouie, je leur réponds que des milliers de Français ont défilé contre « l’agression » de Tsahal contre le territoire annexé par le mouvement islamiste. Sur le poste de télé de ma chambre d’hôtel, les experts d’Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, analysent le résultat des élections israéliennes, remportées d’une courte tête par le chef du Likoud Benyamin Netanyahou. À cette époque, j’avais été marqué par la lecture du livre-testament de Georges Habache[2. Les révolutionnaires ne meurent jamais. Conversations avec Georges Malbrunot, Georges Habache, Fayard, 2008.] dans lequel le fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) disait tout son dépit face à l’islamisation de cette cause arabe. Ironie de l’Histoire avec sa grande hache, Habache se désolait de la réécriture islamiste du conflit, regrettant qu’autant de militantes du FPLP se voilent, s’assumait « nationaliste arabe, marxiste, et chrétien », mais publiait en annexe sa lettre de soutien au Hezbollah écrite à l’été 2006. Cherchez l’erreur.

N’ayant aucune dilection pour la violence – attentats-suicides, lancement de roquettes et tutti quanti –, je n’ai jamais adhéré à la rhétorique revancharde. Je n’en ressens pas moins comme une injustice le sort infligé aux Palestiniens, a fortiori aux Gazaouis, sous la férule du Hamas, sans que leur malheur ne me fasse remettre en cause le droit à l’existence d’Israël, hors colonies. Deux légitimités, cela fait beaucoup sur une terre trois fois sainte, grande comme un timbre-poste, que deux peuples se disputent à coups de (re)sentiments. Il se trouve que j’ai parcouru plusieurs fois le petit Golan syrien, jusqu’aux frontières de la zone tampon onusienne, pour savoir ce qu’est le ressentiment ressassé. Ressentiment du passé mâché et remâché comme cette ville fantôme de Quneitra, rétrocédée à la Syrie en 1974, et que les autorités locales ont laissée en l’état, cernée de mines, avec tous ses édifices détruits ou troués par les obus. Le jour de la fête nationale syrienne, les scouts et organisations de jeunesse y défilent religieusement, histoire de défier l’ennemi sioniste. Quarante ans après la guerre du Kippour, Israël est-elle la mère des malheurs syriens ? Le simple rappel des 170 000 morts provoqués par l’insurrection syrienne et sa répression répondent à cette question d’ingénu.

2014 : bis repetita…

Et voilà que ça recommence. Inutile de vous refaire le film : l’enlèvement des enfants israéliens en Cisjordanie, les tirs de roquettes depuis Gaza (dont bien peu atteignent leur cible, grâce à la protection balistique du « dôme de fer »), l’opération israélienne Bordure protectrice, etc. Un mois de bombardements intensifs, un temps conjugués à une opération terrestre, le chaos et la désolation jonchent les rues de Gaza. Dans la procession médiatique qui a accompagné les reportages sur Gaza, j’ai beaucoup entendu parler de riposte « disproportionnée », sans savoir de quoi il retourne. Bien sûr, on ne peut que s’offusquer avec Rony Brauman, Régis Debray et Edgar Morin du prix humain payé par les civils gazaouis. Mais que serait une riposte « proportionnée » ? Israël devrait-il se contenter d’envoyer une roquette dès que le « dôme de fer » détecte un tir du Hamas ? Je n’aimerais pas être à la place d’un appelé israélien, pas plus qu’à celle de Mahmoud Abbas, contraint de composer avec son pire ennemi islamiste, marginalisé par la droite israélienne, spectateur du démantèlement unilatéral des colonies de Gaza (2005), comme de leur extension en Cisjordanie.

J’entends çà et là parler d’autodéfense du Hamas, mais quid des boucliers humains et des écoles que ses miliciens prennent délibérément en otage ? Il est certainement illusoire de vouloir porter l’estocade aux terroristes en détruisant des tunnels d’armes – ainsi que l’a déclaré Netanyahou. Un jour viendra où le Hamas, comme l’OLP hier, devra abandonner sa charte complotiste et antisémite, pour accepter le fait israélien. Sans quoi, s’il poursuit la lutte armée, il pourrait se faire déborder par les cousins palestiniens des salafistes qui sévissent déjà au Levant. En dehors de ces quelques considérations, je n’ai pas encore échafaudé le plan de paix parfait entre les deux États.

Souffrir pour les autres, voilà un sentiment chrétien qui m’est cher. Mais se prendre pour les autres, comme certains semblent le faire, tient au mieux de la tromperie narcissique, au pire de la contrefaçon sentimentale. Je laisse aux histrions à la Jean Genet les grandes déclamations lyriques, qui font d’excellents romans mais de piètres feuilles de route. Le chantage à la compassion, sur l’air du « je suis moralement meilleur que toi », n’a pas fini de m’exaspérer. Tout aussi inepte, la tentation des fans de krav-maga qui prétendent tout régler par les baïonnettes de Tsahal. Ce double rejet risque de m’aliéner les sourds et aveugles des deux camps. Tant pis pour eux.

*Photo : DR. Alep, mars 2009 : « Nom et prénom : Mohamed Al-Bour’i. Nationalité : arabe palestinienne !!!? Chefs d’accusation : a menacé l’entité sioniste, a participé à l’envoi de missiles Qassem, a lancé des opérations-suicides sur Tel-Aviv. Le coupable avait atteint l’âge de… 5 mois. En toute logique, votre sang est du sang tandis que notre sang est de l’eau. En toute logique, vos victimes sont innocentes tandis que les nôtres ne sont que poussière. »

Netflix, le loueur de films (trop) intelligent

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Exit le temps du « cinéclub » où il fallait se déplacer, choisir une cassette parmi un étroit panel de films, pour la restituer 48 heures plus tard. Avec Netflix, même la VOD semblera bientôt obsolète : il suffit de payer un abonnement quelques euros par mois pour avoir accès à une consommation illimitée de films et de séries. Un vrai paradis télévisuel pour cinéphiles (et insomniaques). En France, ce n’est pas encore tout à fait ça  mais outre-Atlantique, cette plateforme de streaming est déjà un mode de consommation à part entière.

La clef du succès ? Ce géant de l’audiovisuel doit une large partie de sa réputation à un algorithme de recommandation très performant, une sorte de formule secrète  sur laquelle travaille une fourmilière de 900 ingénieurs. Netflix sait en même temps que vous ce que vous avez choisi… mais aussi ce que vous allez choisir. À l’origine de ce prodige, des ingénieurs, développeurs, et autres informaticiens payés en moyenne 100 000 dollars par an. Leur travail consiste à déterminer vos comportements et habitudes. Dans le jargon informatique, il s’agit de récolter et d’étudier en fonction de chaque individu un maximum de « métadonnées ». Analyser et extrapoler ces données permet de prévoir avec une grande exactitude nos comportements à venir et nos futures envies avant même qu’elles naissent. Mais la technique n’est pas infaillible. À tel point que son entrée en grande pompe sur les écrans français, belges et britanniques fut ratée. Pendant une heure ce week-end, les tout nouveaux abonnés ont soudain fait face, dimanche soir, à un écran noir. Une erreur qui ne dégrade pas encore l’image de Netflix, peu coutumier de ce genre d’avaries.

Reed Hastings, directeur de l’entreprise américaine, parie depuis le début sur cet algorithme. À tel point qu’il lance en 2009 The Netflix Prize  et offre une récompense d’un million de dollars à tous les développeurs et analystes désireux d’améliorer ledit algorithme de recommandation. Une somme somme toute rédhibitoire pour qui a compris cette chose essentielle : pouvoir anticiper et canaliser nos choix revient à posséder une capacité incroyable d’optimisation des ventes.

Le potentiel de cette formule à succès n’a pas échappé au leader et pionnier du e-commerce : Amazon. Un tiers de son chiffre d’affaire est dû à l’algorithme qui suggère des produits personnalisés à chaque visiteur. Selon le même procédé, l’industrie de sites de rencontres comme Meetic vous prédit grâce à une étude précise de vos affinités, de vos amours, de vos emmerdes avec qui vous allez passer le reste… des prochaines 48 heures. Les informations sur nos habitudes d’achats sont en train de renverser le rapport de l’offre à la demande. Désormais, certaines entreprises créent, fabriquent et vendent en fonction de nos envies en minimisant le risque que leurs produits ne trouvent pas preneur.

Quant à Netflix, son modèle économique de loueur – et de producteur de séries – risque de mettre davantage de pression sur le développement de la création. Si la « production à la demande » venait à se généraliser, qui pourrait nous surprendre avec quelque chose dont on ne soupçonne même pas l’existence? Qui pourrait nous proposer de sortir des clous ? La logique économique pousse à la maîtrise et à la diminution des risques. La création est, elle, une activité à risque. Jusqu’ici, les deux dynamiques cohabitaient avec plus ou moins de bonheur. Aujourd’hui, la technologie permet de franchir un seuil critique. Comme par le passé, on le constatera quand il sera trop tard.

Auto-écoles : Ornikar dépasse la vitesse de l’administration

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ornikar auto ecole

Ornikar, voilà une société qui a réussi le prodige d’être dans toutes les bouches alors qu’elle n’a pas encore démarré son activité. Même le New York Times s’est fendu d’une « une » dans son édition internationale, sur cette start-up montée par deux jeunes français diplômés d’école de commerce. « Une auto-école en France se cogne au mur des régulations » annonce le correspondant américain bien aise de mettre en avant les lourdeurs françaises.

Ornikar, c’est une plateforme en ligne pour le permis de conduire. Un site qui met en relation un candidat au volant et un enseignant. L’élève, en trois clics, peut décider de prendre des cours sur son lieu de vacances, (mais attention, il faut justifier d’un titre de résidence) puis continuer ses leçons dans sa commune d’origine, et enfin passer son permis chez sa grand-mère (toujours la question du titre de résidence) car l’attente de la date d’examen y est moins longue.

À première vue, Ornikar est aux auto-écoles ce qu’AirBnB est aux services hôteliers, ou Uber aux taxis : une offre innovante qui met en ligne des services adaptés à la demande de chacun, pour un prix plus compétitif. Alors, bien sûr, les acteurs du marché traditionnel ont de quoi s’inquiéter. Assises confortablement sur un domaine à la clientèle assurée, les agences n’ont pas toujours su évoluer et s’adapter aux besoins de leurs clients.

La jeune entreprise met ainsi le doigt dans un rouage compliqué et « mal fait », d’après Philippe Colombani, directeur de l’Union nationale des instructeurs de conduite (UNIC). Lui-même reconnaît « les problèmes du système ». Pour autant, la réforme annoncée par Bercy sur les professions réglementées, qui concerne aussi les auto-écoles, dérégule tout mais ne règle rien. Le souci, expose Philippe Colombani, ne vient pas des écoles privées: «  L’auto-école est dépendante de l’administration qui délivre un nombre limité de droits au permis, du coup, l’élève est dépendant de l’auto-école qui lui délivre ce droit. »

Concrètement, les vingt heures réglementaires ‘avèrent  très rarement suffisantes pour accéder à l’examen de conduite. Car, au numerus clausus des places de permis, l’auto-école répond par une course au niveau. Seuls les meilleurs ont le droit de conduire devant les examinateurs. Les recalés, de leur côté, peuvent prendre un ticket pour la prochaine session, en espérant qu’ils soient qualifiés. « C’est là qu’il y a des abus, précise Philippe, certains gérants d’auto-école en profitent pour multiplier les leçons des élèves pris en otage. J’en connais un qui est monté à 80 heures de conduite. »

Pas étonnant donc que la clientèle se précipite au portillon des nouveaux internautes, garants des prix cassés. Malgré cela, Ornikar n’est pas ce pourfendeur des vieux doctes que les Américains, et autres journalistes méridionaux, ont fantasmé. « Nous, on veut respecter les règles, pas les briser » insiste gentiment Benjamin Gaignault, co-fondateur de la jeune entreprise.

Contrairement à AirBnB ou Uber, Ornikar s’est soumise aux rréglementationsde la profession : obligation d’avoir un local de 25 m2 minimum avec une salle pour le code et une pour la pratique, une télévision, un lecteur DVD, une voiture double commande et un moniteur accrédité.

Ces conditions remplies, la société peut déposer une demande d’agrément auprès de la Préfecture. La réponse, pour les deux jeunes entrepreneurs, se fait toujours attendre. Apparemment, le verdict pose un « problème politique », insinue Benjamin Gaignault. En attendant, la société ne peut pas fonctionner et « nous, on paye notre bail dans le vide depuis 9 mois » souffle encore le co-directeur d’Ornikar.

En fait, Ornikar soulève une question qui gêne le ministère de l’Intérieur. La petite entreprise qui n’a pas encore pris du service propose de faire passer la conduite à ses futurs élèves en candidat libre. Une voie qui existe légalement mais qui n’a été empruntée que très rarement. Or cette méthode est une manne ouverte aux nouvelles demandes d’examen. Jusqu’à maintenant, l’administration réussissait à vassaliser les auto-écoles en leur accordant un nombre limité de droit au permis, calculé au prorata de leurs élèves inscrits pour la première fois et des inspecteurs de la fonction publique disponibles dans le département. Un système paralysant que Philippe Colombani déplore : « Chaque élève devrait avoir son droit au permis, indépendamment de l’auto-école, mais ce n’est pas le cas. Les écoles sont bridées par l’administration. Et les élèves en pâtissent. »

Avec Ornikar, plus moyen de contrôler les candidatures. L’administration devra faire face à la réalité du marché et accorder plus de places à l’examen final, donc assurer plus d’inspecteurs.  Des inspecteurs qui sont des fonctionnaires, qui coûtent chers, et dont il est impensable d’augmenter le nombre. Philippe Colombani milite depuis longtemps pour la privatisation de l’examen du permis de conduire, mais s’y oppose « un problème politique et surtout électoral ». Comme un refrain qui revient…

En attendant, Benjamin Gaignault porte l’optimisme de son âge : « Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, prépare une réforme qui devrait multiplier le nombre de places d’examens. » Et tout ça, sans créer de nouveaux postes d’examinateurs de la fonction publique. Et sans en diminuer bien sûr. Abracadabra !

Pour le reste, vous connaissez la musique : un petit problème politique…un grand nombre de fonctionnaires.

Sarkozy ou la Vème république en mort clinique

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sarkozy republique president

Donc, on en est là. Le retour de Nicolas Sarkozy a été l’événement majeur du week-end. On mène une guerre en Orient sans la moindre discussion  ou presque, Michel Sapin fait acte d’allégeance au G8, en Australie, à tous les articles de foi les plus éculés du libéralisme mondialisé, une initiative citoyenne européenne (ICE), une des rares avancées démocratiques octroyées par le Traité de Lisbonne, a été retoquée par la Commission européenne parce qu’elle osait s’attaquer aux négociations occultes sur le grand marché transatlantique, des légumiers bretons font brûler des bâtiments publics (que n’aurait-on entendu si la même scène s’était déroulée dans une banlieue), l’Etat Islamique nous menace de représailles terroristes, la journée mondiale sur la maladie d’Alzheimer qui devient un problème majeur de santé publique passe à la trappe mais qu’importe : Nicolas Sarkozy est de retour, on vous dit.

Comment interpréter cet aveuglement, cette bêtise au sens flaubertien du terme, « La bêtise humaine, actuellement, m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche, ayant sur le dos l’Himalaya. » ?  Comment expliquer que le retour d’un homme qui fut certes Président de la République mais a tout de même été battu et reste sous le coup de plusieurs poursuites judiciaires, focalise à ce point l’attention ? On pourrait évoquer cette désormais tristement fameuse BFMisation de l’information, cet effet de loupe sur l’accessoire et l’instantané qui permet avec une étonnante précision, de passer à côté de l’essentiel. Mais cela ne serait pas suffisant. En fait, le retour de Nicolas Sarkozy signe surtout la transformation définitive de cette belle jeune fille que fut la Vème république à la fin des années cinquante en vieille dame ergoteuse, autoritaire et molle à la fois, verrouillant un peu plus un système politico-économique dans de fausses alternances qui font le miel de Marine Le Pen.

On pourrait bien sûr moquer pas mal de choses dans le retour de Nicolas Sarkozy. La forme d’abord. On avait cru comprendre que dans la Vème république, un homme qui voulait accéder à la magistrature suprême, allait à la rencontre du peuple, qu’il y avait soudain une coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef. Or Nicolas Sarkozy est décidément de son temps, c’est à dire potentiellement déjà démodé. Il faudra se rappeler qu’il est passé par Facebook pour annoncer sa candidature à l’UMP et donc, de manière subliminale, à la présidentielle. Facebook, comme chacun le sait, est un réseau social qui sacre principalement la pulsion narcissique des adolescents mais qui n’existera peut-être plus dans deux ou trois ans. Vous vous souvenez de la manière dont Lionel Jospin avait déclaré sa candidature ? Par un fax…Aucun médium n’est innocent et quand il disparaît pour des raisons d’obsolescence, il y a de fortes chances que le message disparaisse avec lui ou ne laisse qu’une trace somme toute anecdotique dans l’Histoire. On ne demandait pas à Sarkozy d’annoncer son retour à la façon de de Gaulle le 18 juin, -il est d’ailleurs tellement peu gaulliste-, mais Facebook, tout de même… Vous imaginez le Général demandant à ses conseillers en communication  de comptabiliser ses « like » et ses « friends » ? Sur la forme, toujours, il y a quelque chose de légèrement scandaleux à voir Sarkozy imposer sa présence à France 2 qui s’empresse de commenter sur …le fait que son JT a fait un carton et, pour une fois, a écrasé celui de TF1 ! Je crois me souvenir que Giscard, après le coup de massue de 1981, avait fait sa rentrée par la petite porte, d’abord en se faisant élire conseiller général, puis député. Il avait été applaudi par tous les bancs de l’Assemblée, d’ailleurs, lors de son retour…

Et comme il se doit dans notre nation éprise de classicisme, le fond finit toujours par rejoindre la forme. Cela peut paraître bizarre, mais Sarkozy si habituellement présenté comme une « bête politique », un « gagneur », est quand même l’homme qui a perdu régulièrement toutes les élections sauf celle de la mairie de Neuilly et la présidentielle de 2007. Mais entre le choix de Balladur, les européennes de 99 où il se fait doubler par Pasqua, les municipales de 2008, les européennes de 2009, les régionales de 2010, les sénatoriales de 2011 et, bien sûr les présidentielles de 2012, on ne peut pas dire que ce soit un grand palmarès. Je serais militant ou élu UMP, j’y regarderais à deux fois et d’ailleurs certains le font.

De fait, et là encore, ce n’est pas glorieux, Sarkozy profite surtout de l’insigne faiblesse de François Hollande qui est son digne successeur puisqu’une fois arrivé à l’Elysée, il s’accroche au pouvoir par la seule force d’institutions qui fonctionnent contre leur logique même, atomisant sa famille politique en l’entrainant dans des défaites catastrophiques et en révélant des fractures idéologiques insurmontables dans son propre camp.

Alors on m’expliquera que les soucis des Français  sont à mille lieues  d’un changement de république. Sans doute mais ils sont à mille lieues aussi du bal des égos des petits marquis et petites marquises de l’UMP qui, à l’instar de Rachida Dati, commencent déjà à balancer sur les petits camarades et le choix de Frédéric Péchenard comme directeur de campagne de Sarkozy. Et puis rien n’empêche de faire un peu de pédagogie, pour reprendre un mot à la mode, sur ce que pourrait être une VIème république avec un régime primoministériel et une vraie proportionnelle. Ce serait pour chacun le moyen de voter pour ses idées et de les voir vraiment représentées, à leur juste poids et de favoriser ce qu’on appelait autrefois des majorités d’idée. Cela permettrait à la partie de l’UMP qui veut gouverner avec le FN de le dire, à l’autre partie qui est d’accord sur tout ou presque avec le centre et le PS de le dire aussi, aux Verts et aux « frondeurs » de refonder la gauche avec le FDG. Bref, on parlerait programme, on argumenterait, on reprendrait confiance dans le politique, toutes choses dont on est très loin après la mascarade de ces jours-ci.

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21626681_000003.

On ne touche pas à l’Europe chez Ruquier…

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Personne ne connaît François Asselineau, fondateur de l’Union Populaire Républicaine. Et il ne gagne probablement pas à être connu. Ce quinquagénaire bouffi de vanité a une idée fixe : sauver la France et un modèle, le général de Gaulle. Il veut à tout prix rompre avec l’Otan, ainsi qu’avec l’Union européenne et renoncer à l’euro. Pourquoi Laurent Ruquier a-t’il invité cet illustre inconnu ? Pour le jeter en pâture à Aymeric Caron qui, tel un requin affamé, n’en a fait qu’une bouchée. Ce n’était pas vraiment gentil de la part de l’animateur éternellement scout de  » On n’est pas couché  » qui savait pertinemment comment allait se dérouler la soirée. Il tenait sans doute à affirmer des convictions pro-européennes en montrant qu’il y a pire que Marine Le Pen : François Asselineau qui, pourtant, n’est ni raciste, ni islamophobe, juste un peu décalé.

Le sommet de l’émission à été atteint lorsque François Asselineau a raconté comment des lepénistes suivaient en catimini ses conférences pour lui piquer des idées, voire son programme. Quand Léa Salamé qui peine, la pauvrette, à s’imposer, lui a demandé s’il souhaitait que la France s’inspire de la Suisse, il a préféré ne pas répondre. Il venait de comprendre le piège dans lequel il était tombé. Sa première apparition à la télévision l’avait déjà ringardisé. Un musicien présent sur le plateau lui suggéra qu’il avait une voix de chanteur d’opérette, au cas où ses ambitions politiques s’arrêteraient là. La compassion est parfois pire que la cruauté.

Chacun voit Gaza à sa porte

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paris israel gaza

Arrivé au premier étage, je souffle un brin. Quarante-cinq marches surhaussées, faut se les faire. À l’intention des petites natures, une âme bienveillante a disposé trois tabourets à chaque étage pour le repos du grimpeur. Au palier, assise jambes croisées, une gracieuse demoiselle décortique le Libé du jour, le regard fixé sur un titre en caractères pour malvoyants : « À Gaza, “les civils étaient la cible” ».

« C’est pas moi qui vous le dis. Même Libé, sioniste jusqu’à l’os, est obligé de le reconnaître, fulmine la mignonne.

– C’est entre guillemets, fais-je timidement en détournant l’œil de son corsage.

– Mais lisez donc l’article. 72 % de civils, selon l’ONU. Les civils étaient des objectifs délibérés. “Sinon, pourquoi détruire la centrale électrique, les puits, les écoles, les ambulances ?” C’est écrit dans Libé. Et vous croyez qu’on tue des milliers de civils par hasard, par accident. Allons donc ! Les sionistes terrorisent un peuple entier. Leur rage sera assouvie quand tous les Gazaouis se mettront à genoux en implorant grâce. Voilà la condition de leur sécurité. Ils peuvent toujours courir. Les Palestiniens ne céderont jamais. »

Elle s’appelait Clara. Je pesai ses arguments. Tout n’était pas idiot, ni dans ses propos ni dans son décolleté. Mes forces retrouvées, je m’attaquai aux soixante marches suivantes. Au palier, un octogénaire fringant me prit au collet.

« Vous vous êtes laissé embobiner par cette antisémite ? Vous n’avez pas compris que, comme tous les médias français, Libé se livre à une propagande abjecte. Depuis dix ans, le Hamas remue ciel et terre pour assassiner des Juifs. Ils ne cherchent même pas à s’en cacher. Ils se glorifient d’avoir lancé 14 800 roquettes sur les régions habitées. Qu’ils soient des massacreurs propres à rien, pas même au massacre, est une chose. Qu’Israël sache se protéger, c’est vrai aussi. Mais vous savez bien qu’ils ne font la fête que lorsque coule le sang juif. La fête au sens propre. Ils dansent à Gaza, à Ramallah et ailleurs à l’annonce de chaque attentat réussi. Les Israéliens font tout pour épargner les civils, même s’ils en tuent beaucoup par bavures. Les Palestiniens ne cherchent à tuer que les civils. Voilà la différence morale. Voilà ce que ne vous diront jamais les médias européens. »[access capability= »lire_inedits »] 

Pas bête, le vioque. Au troisième étage, un trentenaire genre cadre sup, typé maghrébin, son MacBook Air vissé à ses genoux.

– « J’ai sous les yeux le site en anglais d’Haaretz. L’édito de Gideon Levy. Enfin un bon Levy. Son raisonnement est imparable. Cette guerre n’est pas une guerre nécessaire, c’est une guerre de choix. L’assassinat des trois étudiants israéliens découvert le 30 juin aurait pu déclencher des représailles proportionnées. Le gouvernement Netanyahou a opté pour une riposte d’envergure colossale. “Vous nous avez massacré trois des nôtres. Bravo ! Nous, on va vous en buter trois mille. Un Juif vaut mille Arabes. C’est le tarif. Vous le saurez désormais.” Et tout ça pour rien. Liquidez dix, cent mille Gazaouis, le Hamas s’en bat l’œil. Ça l’arrange, même. Il se pose en seul parti de la résistance et rallie les laïcs qui le débectent. »

Le Franco-Algérien m’a paru convaincant. Je reprends mon courage à deux jambes, grimpe jusqu’au quatrième étage, où m’attend un autre son de cloche.

– « Vous plaisantez, j’espère. Quel pays aurait supporté des bombardements quotidiens sans réagir fermement. Les États-Unis ? La Russie ? La France ? Le Viêt Nam ? Et ces tunnels qui débouchaient en plein milieu des villages désarmés ? Il fallait les laisser se creuser encore sans broncher ?

Il y a du vrai dans ce que vous dites. »

À l’étage suivant, une institutrice, mélanchoniste à plein temps.

– « Je veux bien tout comprendre, mais le silence du monde devant pareille tuerie d’enfants, ça me dépasse. Mais quoi ? Les gens ont quoi à la place du cœur ? Moi, j’ai deux gosses. Si ça m’arrivait à moi, je deviendrais folle. J’irais me venger par tous les moyens sur les sionistes. Je trouve ces mères gazaouis très fortes, vraiment exemplaires de sagesse. Moi, ça me crève le cœur. »

J’escalade un étage.

–        « Deux mille morts à Gaza lui crèvent le cœur, mais les trois millions de Congolais morts pendant la toute récente guerre civile, elle n’en a pas dit un mot. Les Tibétains, les Libyens, le Darfour, elle s’en moque. Les sionistes, voilà l’unique objet de son ressentiment. Sioniste, un euphémisme. En réalité, c’est aux juifs qu’elle en veut. Une haine indéracinable depuis deux millénaires. »

Mais où suis-je ? Au palier suivant, j’interroge un policier municipal.

« Expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que cette tour exténuante à varapper où les pro-palestiniens s’intercalent avec les pro-israéliens. À chaque étage, je rencontre des convictions exactement opposées. Qu’est-ce qui se passe ici ?

–  Ah, vous êtes rentré par hasard ? Parce que vous n’avez pas vu de lumière, sans doute. Comme c’est curieux ! C’est la tour de Canaan, celle d’où sortira la paix entre Juifs et Arabes. C’est vrai, elle est crevante. Beaucoup y ont déjà crevé. Des marches hautes de 60 centimètres, soixante à chaque étage. Nous essayons tous d’arriver au sommet où D. a déposé le secret de la paix.

– Vous croyez en Dieu ?

– Je sais que Dieu n’existe pas au ciel. Mais sur terre, pas d’esprit plus puissant que Dieu. Les idées, c’est pas mal. Mais la plus formidable de toutes les idées, c’est quand même Lui, vous n’allez pas me dire le contraire !

– S’il n’existe pas, je vois pas quel contrat il pourrait proposer.

– Nous savons que le secret se trouve là-haut. Devrions-nous y laisser notre peau, nous irons le chercher.

– Et elle a combien d’étages, votre tour ?

– On n’en sait rien. Personne n’en est encore descendu. »

Le vingt-cinquième étage atteint, plus personne ne parlait de Gaza. Mon interlocuteur feuilletait La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe.

– « Tout le malheur commence avec Theodor Herzl. L’idée d’un État juif est à mettre au compte des hallucinations les plus délirantes de l’histoire. Fondre en une nation unique des Yéménites, les plus purs des Arabes, et des Viennois, les plus raffinés des Européens, fallait être complètement fêlé.

– C’était peut-être aberrant, se réjouit-on plus haut, mais ça a drôlement bien marché. Un siècle plus tard, la nation juive est sans doute la plus soudée, la plus déterminée à survivre, la plus habitée par son identité et la plus prête à mourir pour la patrie. Un Palestinien de San Francisco se dit jordanien et n’enverra jamais un centime pour aider sa cause. Un juif parisien voudrait prendre l’avion à chaque guerre pour se battre. Plus intense que le nationalisme juif, on ne voit pas. Ils sont obsédés par leur identité. Trois juifs se rencontrent, cinq, dix minutes plus tard, ils parlent de leur juiverie. Ils n’ont pas d’autre sujet en tête. Le point Godwin à l’envers.

– Et les Arabes ? Ils sont moins nationalistes peut-être ? On leur a volé leur terre, ils se battent pour la récupérer. C’est aussi simple que ça. Ils ne lâchent pas le morceau, ils ne baisseront jamais les armes. Si l’un tombe, un ami sort de l’ombre à sa place. L’OLP a renoncé à la violence, le Hamas l’a remplacée. Le Hamas s’inclinera, le djihad prendra le relai. Puis un autre, un autre, un autre. Tant que les Juifs ne dissoudront pas leur État raciste, les Arabes ne leur laisseront pas la paix.   

– Un milliard et demi de musulmans, quatre cents millions d’Arabes et des brouettes, ils regorgent d’espaces inhabités. Ils ne pourraient pas, leur a suggéré Woody Allen, octroyer ce timbre-poste à un peuple sans terre ? Juste une gracieuseté, comme on offre un bouquet de jasmin, un flacon de parfum.

– Ces Juifs, tu leur donnes le pouce, ils t’arrachent le bras. Ils n’ont jamais voulu fixer leur frontière. Du Nil à l’Euphrate, leur a promis la Bible. Plus si affinités. On ne peut pas leur faire confiance.

– Confiance ? Les Arabes ne tiennent jamais leurs engagements, ils ne respectent aucun traité. Évacuer les colonies de Cisjordanie ? Ils en profiteront pour nous tirer dessus de plus près. Voyez Gaza. Les colons ont été chassés jusqu’au dernier, par la force au besoin, les troupes se sont retirées sagement. Ils n’ont pas cessé de nous bombarder depuis. C’est vrai, la Cisjordanie est toujours occupée, mais au moins aucun tir de ce côté-là, et les villes palestiniennes y prospèrent pendant que Gaza dépérit.

–  Non, c’est insupportable. Gaza est bouclée comme un camp de concentration, Israël bloque même les salaires des fonctionnaires, et vous voudriez qu’ils soient contents ? Mais quelle hypocrisie ! »

Au 231e étage, j’étais à demi-mort de fatigue. J’ai enjambé grand nombre de corps sans vie dans mon escalade. Je me voyais, comme eux, expirer un jour ou l’autre sans avoir touché au secret de la paix. M’obstiner ? Rebrousser chemin ? Assis sur une marche, je marchande avec ma conscience. Au fait, c’est quoi la conscience ?[/access]

*Image : Soleil.

Sarkozy, l’homme du passif

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sarkozy ump hollande

Si François Hollande use et abuse de l’anaphore jusqu’à faire de la figure de style une forme d’auto-persuasion obsessionnelle, Nicolas Sarkozy semble préférer rester sur le mode du questionnement, si possible assassin. « Qu’est-ce qui reste de la longue série d’anaphores : ‘Moi Président’ ? Une longue suite de mensonges. » Invité du journal télévisé de 20 heures et soumis par Laurent Delahousse à son premier « grand oral », après deux années passées en marge de la vie politique mais au cœur des tribulations judiciaires, l’ancien Président de la République assure revenir sans colère, sans peur et sans reproche. « Est-ce que vous croyez que si j’avais la moindre chose à me reprocher, si j’avais peur, est-ce que je reviendrais ?» demande-t-il à un Laurent Delahousse inquisiteur et souriant. « La colère, elle m’a quitté. Aujourd’hui je suis lavé mais qui me rendra mon honneur ? » Avec un sens de la formule et du pathos consommé, Nicolas Sarkozy inverse sans peine les rôles, et d’accusé devient accusateur : « Quand même, quand même, souffle-t-il, presque sur le ton de la confidence, dans quel pays vivons-nous pour qu’un ancien Président de la République soit placé sur écoute ? »

L’exercice médiatique est entendu et le candidat aguerri. Les éléments de langage apparaissent déjà bien en place, ce sont en partie ceux qui ont été développés sur sa page Facebook, vendredi dernier, à l’occasion de l’annonce du grand retour : l’ambition de jouer le rôle de rassembleur – « il faut bien qu’il y ait un leadership », formulée avec des accents presque gaulliens – « la France pour moi, c’est une seconde nature », le retour nécessaire vers la ‘famille’ politique et la résignation un peu surjouée – « si moi je ne fais pas ce travail, qui le fera ? », le discours est bien calibré, la machine Sarkozy est déjà lancée, reste à savoir si elle sera efficace.

Car même si Nicolas Sarkozy sait qu’il a la possibilité de reconquérir une UMP en lambeaux, malgré Juppé ou Fillon, ce n’est pas tant les affaires qui risquent de peser sur son nouvel avenir politique que son bilan présidentiel. Sarkozy, en 2007, pouvait encore se construire une image d’homme neuf et promettre ce changement que la fin sinistre du règne chiraquien rendait si désirable. En 2014 cependant, Nicolas Sarkozy n’est plus un homme neuf, il incarne lui aussi l’usure du pouvoir, au même titre qu’un François Hollande laminé en seulement deux années d’exercice. La présidence Sarkozy ne manquait pas de contradictions et d’incohérences que le déprimant mandat de François Hollande n’a peut-être pas réussi à faire complètement oublier. Aux questions quelquefois dérangeantes de Laurent Delahousse, sur l’incapacité à enrayer la montée du chômage, sur l’augmentation des impôts sous son règne présidentiel, l’endettement de la France, de l’UMP, Nicolas Sarkozy répond par d’autres questions. Il esquive, il tance, il fait mine de s’indigner, il s’accorde le rôle de celui qui a fait le premier face à la crise européenne de 2008 et s’inquiète de savoir si, aujourd’hui, « c’est la crise de la France qui peut faire basculer l’Europe ». Bien qu’il se défende à maints reprises de vouloir polémiquer avec celui que, malgré tout, il désigne déjà comme son futur adversaire, il ne manque pas de décocher quelques flèches empoisonnées à l’encontre de François Hollande : « il est son propre procureur », réplique-t-il avec une perfidie gourmande quand Laurent Delahousse lui rappelle qu’il a pu qualifier le mandat de son successeur de « spectacle désespérant », Nicolas Sarkozy rétorque tranquillement : « Il a dit qu’il était difficile d’être président. Il était temps. »

Pour le moment, Nicolas Sarkozy peut encore se permettre de tirer de loin sur l’ambulance Hollande et de promettre, à nouveau, encore du nouveau. Les propositions restent vagues et ont l’imprécision et la grande allure des déclarations de début de campagne. Il est entendu qu’il faut refonder le modèle français et réformer le système fiscal . La France reste le mauvais élève de l’Europe et l’Allemagne le modèle à suivre, qu’on ne s’avisera pas de critiquer : « L’Allemagne n’est pas un choix, c’est un fait. J’ai un peu honte quand on demande au meilleur élève de la classe de moins bien apprendre ses leçons pour plaire aux moins bons élèves. » Il faut donc prendre exemple et mener, enfin, les réformes nécessaires, explique un Sarkozy qui regarde déjà bien au-delà des primaires. Peu importe, comme le rappelle son interlocuteur, que ces grandes ambitions aient été finalement peu suivies d’effets durant ces cinq années de présidence. Mais il est vrai que l’immobilisme absolu de l’ère Hollande peut redonner au verbe sarkozien cette capacité à convaincre que les mots ont valeur d’actes… Pour le moment, cependant, il faut séduire dans son propre camp, ce qui n’est pas acquis, même si les portes semblent s’ouvrir déjà toutes grandes au sein de l’UMP exsangue. Il y a les concurrents, il y a Fillon qui « n’a pas le culte des sauveurs mais le culte des idées », il y a Juppé qui affirme que le match a commencé et qu’il ira jusqu’au bout. Mais Nicolas Sarkozy ne ferme la porte à personne, surtout pas à lui-même : « On a besoin d’un Juppé et d’un Fillon…Et de beaucoup d’autres. On a peut-être besoin d’un Nicolas Sarkozy aussi. »

Le véritable adversaire cependant n’est réellement évoqué qu’à la fin de ce long entretien de quarante minutes : Marine Le Pen, qui caracole dans les sondages et regarde sans doute avec attention se mettre en place les acteurs de la prochaine grande empoignade électorale, le président déchu et le mal-aimé… Une Marine Le Pen qui « inquiète » tant Nicolas Sarkozy – c’est lui qui répète plusieurs fois ce verbe – qu’il adopte un ton paternaliste à l’égard des électeurs – qu’il considère comme simplement égarés – du côté du Front national. Marine Le Pen, que Sarkozy accuse volontiers d’avoir donné « un sacré coup de main » à François Hollande, est-elle aux portes du pouvoir ? Représente-t-elle un danger pour la France ? « Je veux aller reconquérir ces Français. Je ne pense pas qu’ils croient en Marine Le Pen. Je pense qu’ils ont peur. » Ces électeurs, il faut donc les ménager , les séduire à nouveau mais sans s’engager sur des promesses inconsidérées, comme de rentrer à nouveau dans le débat dangereux du mariage pour tous : « je n’utiliserai pas les familles contre les homosexuels comme on a utilisé les homosexuels contre les familles », avertit Nicolas Sarkozy. Et fort de cette mise en garde, l’ancien président formule des promesses peut-être plus périlleuses, comme de faire du référendum un instrument de consultation et de gouvernement, promesse à propos de laquelle Laurent Delahousse n’a pas eu la malice de rappeler comment fut adopté le traité de Lisbonne, conjurant le funeste référendum de 2005.

Si le nom de Marine Le Pen n’est apparu que bien tard au cours de l’entretien entre Nicolas Sarkozy et Laurent Delahousse, son ombre plane sur le retour en politique de l’ancien président qui se défend de vouloir réinstituer un clivage gauche-droite. C’est pourtant bien tout ce que ses propos traduisent. Cela fait deux ans et demi que Nicolas Sarkozy confie « regarder la France » de l’extérieur : « Je n’ai jamais vu une telle absence d’espoir, une telle colère. » L’ancien chef de l’Etat, qui revient sur le devant de la scène animé d’une telle énergie et d’une telle confiance, semble avoir compris qu’il pourrait rapidement redevenir une des cibles de cette colère et de cette frustration. « Êtes-vous inquiet ? », lui demande Laurent Delahousse. La réponse flirte avec une certaine condescendance : « Je suis inquiet de voir tous ces gens incapables de comprendre un raisonnement qui ne soit pas caricatural. » Le problème de Nicolas Sarkozy est qu’en bon animal politique, il sait que la course au pouvoir mobilise au plus haut degré cette puissance de l’irrationnel dont il a usé à fond, jusqu’à faire descendre la fonction présidentielle dans l’arène dont elle n’est toujours pas ressortie. L’abaissement constant de la fonction jusqu’au niveau de médiocrité où elle est tombée aujourd’hui lui doit beaucoup et l’atmosphère « pré-insurrectionnelle » qui est évoquée sur le plateau du JT de France 2 n’est pas simplement le fait de la crise mais aussi d’une lassitude vis-à-vis d’un personnel politique en manque de vision.

Nicolas Sarkozy a raison de souligner la gravité de la question que lui pose Laurent Delahousse quand celui-ci lui demande si François Hollande terminera son mandat. Mais l’ancien président ne peut s’empêcher pour autant de continuer à se mirer dans le reflet trompeur que lui offrent le régime des partis et l’hyper-personnalisation de la vie politique : « Quand je m’ausculte, je m’inquiète, quand je me compare il peut m’arriver de me rassurer. » La petite phrase, efficace et cruelle, traduit toute l’assurance du lutteur habitué aux empoignades des appareils de parti. Elle révèle aussi tout l’égocentrisme d’une classe politique si obsédée par la conquête éternellement recommencée du pouvoir qu’elle en devient aveugle à tout ce qui n’appartient pas à son univers. Nicolas Sarkozy s’inquiète et se rassure en s’auscultant et en se comparant à ses pairs; mais a-t-il pris néanmoins la vraie mesure de l’examen plus terrible qu’il subira s’il revient au-devant de la scène politique, lui qui affirmait au soir de la défaite de mai 2012, la main sur le cœur : « les épreuves, les joies et les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais » ?

Dans un pays comme la France et au stade de décomposition politique où nous sommes parvenus, il pourrait découvrir que ces promesses-là n’engagent pas seulement ceux qui les croient et peuvent avoir des conséquences plus graves qu’une simple défaite électorale.

L’art contemporain n’a pas fini de nous faire rire

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art contemporain eglise

C’est presque devenu un lieu commun de le dire : si Philippe Muray était encore de ce monde, il remplirait de volumes les étagères des bibliothèques et nous aurait gratifiés d’au moins une vingtaine de nouveaux essais sur la bêtise satisfaite d’homo festivus. J’ai plutôt tendance à penser qu’il aurait fini par être dépassé par l’ampleur de la tâche et aurait peut-être raccroché les gants pour ne plus s’intéresser qu’à la peinture et à Rubens. On a cependant quelquefois tendance à reprendre un peu espoir et à penser que l’on pourrait peut-être un jour se débarrasser de ce cynisme ricanant et bien-pensant qui pollue depuis des années le débat public mais il faut toujours à un moment ou à un autre qu’un ambitieux crétin ou un Rastignac de l’insolence se charge de vous rappeler qu’on n’est pas près d’en sortir.

Nul doute par exemple que la personnalité d’Eric Pougeau aurait certainement pu inspirer Muray pour son portrait de l’avant-gardiste. Eric Pougeau est en effet un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier : les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales, comme il l’explique au micro de l’émission Mauvais Genre diffusée samedi soir sur France Culture, en évoquant sa dernière création : « C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales. » On l’aura bien compris, Eric Pougeau est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif, nous dit-on, de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables. » Par institutions vénérables, on comprendra ici évidemment catholiques. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur l’Eglise catholique et/ou le christianisme. C’est pratique : personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre rebellitude et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino met en scène une artiste contemporaine du nom de Talia Concept qui, poussée dans ses retranchements lors d’une interview, finit par admettre qu’au-delà de la provocation convenue elle n’a strictement rien à dire. Peu importe que, comme Talia Concept, le geste d’Eric Pougeau s’arrête à la provocation, « comme pour tout artiste, être pleinement conscient de la raison qui anime le geste reviendrait à tuer l’acte créateur », nous explique un site spécialisé. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de Duchamp, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…

Eric Pougeau semble de plus avoir de la suite dans les idées. On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu de son inspiration créatrice se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric : « j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Malheureusement, comme le rappelait Jonathan Swift, on reconnaît un génie au fait que tous les imbéciles sont ligués contre lui. Eric Pougeau, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art : il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric Pougeau, de le faire taire, de stopper net son élan créateur: en exposant l’une de ces œuvres – la couronne funéraire portant la mention « salope » – en vitrine de la galerie Perrotin, rue Louise Weiss, l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant ! Ô années sombres et ventre fécond ! La bête se réveillait enfin, Eric Pougeau, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral ! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui ! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir ! Eric Pougeau voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. « Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières », explique-t-il à la radio. Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière ! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses ! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes.

L’important reste avant toute chose de mettre les rieurs de son côté. C’est aussi ce qu’ont bien compris les animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout » dont le titre sonne comme un hommage discret à Max Pecas et à l’âge d’or du film comique français dans la lignée de  On n’est pas sorti de l’auberge, On est venu là pour s’éclater et Embraye bidasse, ça fume ! Avec la présence dans l’équipe de chroniqueurs de deux comiques assermentés et professionnels du one-man show, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, on sait en effet qu’on est venu là pour s’éclater. Comme le disent avec bienveillance les Inrocks : il s’agit de « porter un regard décalé, frais et pétillant sur l’actualité du jour. » Vendredi dernier donc, l’actualité du jour comprenait la relaxe des Femen dans l’affaire des dégradations infligées à Notre-Dame de Paris. Rappelons rapidement les faits : les indispensables Femen ont fait irruption à Notre-Dame à moitié à poil et en braillant des insultes avant de taper sur une des cloche exposées à coups de morceaux de bois, tout ça évidemment pour défendre le sécularisme et la laïcité en France qui, comme chacun sait, sont des valeurs constamment mises en péril par la cinquième colonne catholique toujours prête à réinstaller une théocratie dans notre beau pays. Les Femen ont été relaxées et les agents de sécurité qui s’étaient interposés se sont vus infliger quant à eux de légères amendes pour avoir osé s’opposer à l’œuvre libératrice de jeunes femmes dépoitraillées comme la liberté guidant le peuple. Réalisant que la décision est vivement critiquée, notamment au sein des milieux catholiques, le chroniqueur Guillaume Meurice confie son incompréhension : « Evidemment l’extrême-droite catholique s’est dite scandalisée, moi je comprends pas trop pourquoi » confie-t-il à l’antenne avec un sens de la nuance qui l’honore. Guillaume Meurice est un comique, un vrai, de ceux qui font profession de faire rire les gens. Et Paris est une vraie usine à comiques. Elle les importe par centaines et les affiches de leurs spectacles exhibent partout sur les murs du métro leurs faces rigolardes, leurs regards hilares et leurs clins d’œil de connivence qui font partie des spectacles les plus déprimants offerts par le métro parisien. Guillaume Meurice est de ceux-là. Il a juré de vous émouvoir, de vous faire vous tenir les côtes et vous décrocher la mâchoire. Avec lui on rigole de gré ou de force.

De même que pour l’art contemporain, le sujet en or pour le chroniqueur impertinent reste les catholiques. L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots : la bête immonde. Ainsi, Guillaume Meurice a décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo Gui dans Le Nom de la Rose[1. Soit dit en passant et pour réparer une injustice, il faut signaler que le véritable Bernard Gui, Grand Inquisiteur ayant vécu en France au XIIIe siècle, a sauvé bien plus de personnes de la justice populaire et du bûcher qu’il n’en a condamné.]. Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme nouveau et Alain Escada, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. « Quitte à taper sur des cloches, est-ce qu’il ne vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? », demande-t-il à Escada. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer.

Les deux interlocuteurs de Meurice font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne : « Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » Dans le studio, on entend une collègue de Meurice faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques : « ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ». Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles de commande, comme l’ont montré cet été, dans un autre registre, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle : bête et méchant.

Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.

Etat islamique : Une chance pour les Français musulmans

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algerie herve islam gourdel

algerie herve  islam gourdel

Un otage français est menacé d’être assassiné par des islamistes terroristes en Algérie, parce qu’il est Français. D’autres islamistes terroristes appellent les Musulmans de France à assassiner des Français par tous les moyens, parce qu’ils sont Français.

Tous les Français savent déjà que certains Français musulmans répondront à cet appel et passeront à l’acte au nom de leur Islam. Ils seront minoritaires, certes, mais que feront les autres ? Manifesteront-ils leur attachement à la France, au pays où ils ont choisi de vivre ? À la démocratie, à la tolérance en matière religieuse ?

Si les crimes des les islamistes terroristes soulèvent une énorme vague d’indignation publique chez les Français musulmans, cette indignation publique aura pour premier effet d’influencer les jeunes  tentés par le radicalisme et de retenir le bras de certains assassins potentiels, là-bas et ici.

Autre effet, non moins important, cette solidarité fera faire un immense progrès à la cohésion de la France. C’est une chance de faire la preuve que l’intégration a été réussie sur l’essentiel. Une chance à ne pas laisser passer.

Les formes que prendra cette solidarité nationale face à l’islamisme liberticide sont à inventer par les Français musulmans eux-mêmes. Mais que se passera-t-il si rien de tel ne se produisait ?

Le silence des millions de Français musulmans ferait sauter le bouchon du politiquement correct et ferait inévitablement surgir cette question terrible : de quel côté sont-ils?

Sont-ils les amis ou les ennemis de ceux qui vont tuer leurs concitoyens français? Rien ne se réglera par le non-dit et par le chantage à l’islamophobie.

Quand les millions de Français musulmans se déclareront en guerre avec les islamistes terroristes qui tuent les Français, il n’y aura plus de place pour le soupçon et pour le rejet à leur encontre.

*Photo : AP/SIPA. AP21627186_000001.

Quand j’étais propal

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israel tunisie syrie

israel tunisie syrie

Spectateur impuissant de la tragédie israélo-palestinienne, je ne sais pas où donner de la tête lorsqu’on me somme de prendre parti. Pro-palestiniens pavloviens et soutiens inconditionnels d’Israël me fatiguent, car j’aime la nuance, la dialectique et la pensée contre soi. Un militant palestinien devrait pouvoir débattre avec un likoudnik[1. Je ne fais bien évidemment pas référence au débat Brauman/Finkielkraut qui figure dans ces pages. On aimerait en effet que le Likoud se prononce aussi clairement qu’Alain Finkielkraut contre la colonisation des territoires et pour la création d’un État palestinien.] selon mes critères d’ouverture, qui ne font – hélas ! – pas l’unanimité, mais, heureusement, prévalent à Causeur. Avant de travailler pour un magazine « sioniste » dirigé par Gil Mihaely, ancien officier de l’armée israélienne, j’ai traversé plusieurs phases durant mes vingt-sept années d’existence. Voilà comment.

Aujourd’hui que je me sens las et recru de ce conflit qui éclipse tous les autres, je me remémore mon vieil ami Jihad. Il y a des gens que rien ne prédispose à passer les contrôles de sécurité. De mes sept ans à mes onze ans, mon meilleur ami se prénommait donc Jihad. Palestino-Tunisien, fils d’un militant de l’OLP resté à Tunis après le retour au bercail d’Arafat, en 1994, mon compagnon de jeux m’a légué une foule de souvenirs d’enfance sur la plage d’Hamilcar. Voisin habitant juste en face de chez moi, il m’offrit son amitié inespérée, dans cette banlieue morne au nom punique nichée entre Sidi Bou Saïd et Carthage, où le lumpen local me faisait payer cher mon statut de demi-héritier de l’ancien colonisateur. Lorsque Jihad évoquait sa famille réfugiée au Liban sud, il n’était question que de caves remplies d’armes, de nostalgie du pays perdu et d’une soif de revanche qui n’était pas cependant un appel à casser du Juif. Dans l’ingénuité de la jeunesse, j’écoutais le récit de ces tranches de vie d’une oreille amicale, compatissant aux malheurs d’un déraciné que la fatalité semblait accabler à chaque raid israélien contre les territoires occupés. L’image d’Épinal – ou de Ramallah – du soldat de Tsahal oppressant l’enfant palestinien me hantait inconsciemment, comme elle paralyse l’esprit de si nombreux analystes et journalistes, enfermés dans un manichéisme hémiplégique. Mais, cela, je ne l’avais pas encore compris. Sans même y réfléchir, par simple projection du malheur de l’autre, j’étais invariablement pro-palestinien jusqu’au début de mon adolescence. On n’est pas dialectique quand on a dix ans.

2000 : Diversion, j’écris ton nom                                          

À l’automne 2000, démarra la Seconde Intifada. Lorsqu’Ariel Sharon marcha sur l’esplanade des Mosquées, deux mois après l’échec des négociations de Camp David entre Barak et Arafat, les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, pilotées par l’Autorité palestinienne, et le Hamas multiplièrent les attentats-suicides contre des civils israéliens. L’engrenage opérations martyres-répression se mit en route, produisant son lot d’images terribles comme la lente agonie du jeune Mohamed al-Dura, que les télévisions du monde entier dirent alors mort sous les balles de Tsahal. Il n’en fallait pas plus pour chauffer à blanc des collégiens en quête d’un prétexte pour faire l’école buissonnière. Dans mon lycée, la répression de l’Intifada amena bon nombre d’élèves à faire grève. En langage moins fleuri, cela s’appelle « sécher les cours ». J’avais beau n’être qu’en classe de quatrième, mon surmoi de bon élève me mit la puce à l’oreille. En tant que jaune suivant consciencieusement les cours, je m’exposais aux représailles verbales des tire-au-flanc, soudainement atteints d’un pro-palestinisme aigu : « Tu ne fais pas grève ? Pro-Sharon ! » Dans ce collège où enfants de la bourgeoisie tunisienne et fils d’expatriés s’entendaient à merveille pour faire le mur, j’ai commencé à penser que la cause palestinienne avait bon dos. À force de porter le fardeau de toutes les lâchetés du monde, les Palestiniens doivent sacrément souffrir des lombaires !

De même que mes anciens condisciples, les potentats arabes essuient allègrement leurs pieds sales sur la souffrance palestinienne. Ainsi, la Tunisie des années 1990 et 2000, qu’un clan présidentiel avait privatisée, ne tolérait d’autres manifestations « spontanées » que les cortèges de soutien au peuple palestinien, où on acceptait même qu’un drapeau israélien brûlât. Muselé par un État policier, le sous-citoyen arabe jouit de son quart d’heure d’indignation antisioniste une fois l’an, encadré comme il se doit par les forces de sécurité. Diversion, j’écris ton nom. Une fois sifflée la fin de la récré cathartique, la grève de mon lycée et les quelques manifs extérieures prirent fin, sans qu’Israéliens et Palestiniens aient avancé d’un pouce sur la route de la paix.

2009 : Gaza sur le chemin de Damas

En quatrième année à Sciences Po, je sillonne la Syrie pendant mes deux semaines de vacances d’hiver, sans doute mû par la nostalgie de mon long stage à Damas, accompli quelques mois auparavant. Dès 2007, à Damas, j’avais visité le camp palestinien de Yarmouk, au sud de la capitale syrienne, où près d’un million d’enfants de réfugiés de 1948 et 1967 forment un petit État dans l’État. Les portraits de cheikh Yassine et de Yasser Arafat décorent les rues de cet immense quartier, en partie administré par les Nations unies, que les tout-puissants services de sécurité syriens peinent à contrôler.

En ce mois de mars 2009, j’erre à travers les rues d’Alep jalonnées de photos d’enfants de Gaza à l’agonie, prises pendant l’opération israélienne Plomb durci (28 décembre 2008-18 janvier 2009). Trois ans plus tard, dans cette même ville, les raids intensifs menés par l’aviation syrienne et les exactions des salafistes feront relativiser à la population locale la présumée cruauté israélienne. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, personne n’ose encore défier le régime baasiste. Dans les cafés bondés, les damascènes écoutent pieusement le secrétaire général du Hezbollah sermonner Israël et promettre la « libération » prochaine de toute la terre de Palestine. Bien plus qu’un Assad, secrètement conspué par une partie de la population, Hassan Nasrallah est le saint patron, idolâtré des chrétiens comme des musulmans, qui écoutent religieusement chacun de ses discours.

Hamas et Hezbollah étant les deux mamelles de la « résistance » au sionisme, le pilonnage de Gaza a autant indigné le Syrien moyen que la guerre de juillet 2006 au Liban, « victoire divine » célébrée par les posters représentant Assad père et fils aux côtés de Nasrallah qui tapissent toutes les échoppes. Récupération, encore et toujours. « La victoire à la résistance » : en v’là un slogan fédérateur dans un pays qui explosera trois ans plus tard. Du coup, quand je leur dis venir de Paris, les passagers du bus Alep-Hama me disent regretter l’alignement de notre opinion publique sur les positions israéliennes. Pleutre, au lieu de rétorquer que le Hamas avait (déjà) sa part de responsabilité dans la tragédie gazaouie, je leur réponds que des milliers de Français ont défilé contre « l’agression » de Tsahal contre le territoire annexé par le mouvement islamiste. Sur le poste de télé de ma chambre d’hôtel, les experts d’Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, analysent le résultat des élections israéliennes, remportées d’une courte tête par le chef du Likoud Benyamin Netanyahou. À cette époque, j’avais été marqué par la lecture du livre-testament de Georges Habache[2. Les révolutionnaires ne meurent jamais. Conversations avec Georges Malbrunot, Georges Habache, Fayard, 2008.] dans lequel le fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) disait tout son dépit face à l’islamisation de cette cause arabe. Ironie de l’Histoire avec sa grande hache, Habache se désolait de la réécriture islamiste du conflit, regrettant qu’autant de militantes du FPLP se voilent, s’assumait « nationaliste arabe, marxiste, et chrétien », mais publiait en annexe sa lettre de soutien au Hezbollah écrite à l’été 2006. Cherchez l’erreur.

N’ayant aucune dilection pour la violence – attentats-suicides, lancement de roquettes et tutti quanti –, je n’ai jamais adhéré à la rhétorique revancharde. Je n’en ressens pas moins comme une injustice le sort infligé aux Palestiniens, a fortiori aux Gazaouis, sous la férule du Hamas, sans que leur malheur ne me fasse remettre en cause le droit à l’existence d’Israël, hors colonies. Deux légitimités, cela fait beaucoup sur une terre trois fois sainte, grande comme un timbre-poste, que deux peuples se disputent à coups de (re)sentiments. Il se trouve que j’ai parcouru plusieurs fois le petit Golan syrien, jusqu’aux frontières de la zone tampon onusienne, pour savoir ce qu’est le ressentiment ressassé. Ressentiment du passé mâché et remâché comme cette ville fantôme de Quneitra, rétrocédée à la Syrie en 1974, et que les autorités locales ont laissée en l’état, cernée de mines, avec tous ses édifices détruits ou troués par les obus. Le jour de la fête nationale syrienne, les scouts et organisations de jeunesse y défilent religieusement, histoire de défier l’ennemi sioniste. Quarante ans après la guerre du Kippour, Israël est-elle la mère des malheurs syriens ? Le simple rappel des 170 000 morts provoqués par l’insurrection syrienne et sa répression répondent à cette question d’ingénu.

2014 : bis repetita…

Et voilà que ça recommence. Inutile de vous refaire le film : l’enlèvement des enfants israéliens en Cisjordanie, les tirs de roquettes depuis Gaza (dont bien peu atteignent leur cible, grâce à la protection balistique du « dôme de fer »), l’opération israélienne Bordure protectrice, etc. Un mois de bombardements intensifs, un temps conjugués à une opération terrestre, le chaos et la désolation jonchent les rues de Gaza. Dans la procession médiatique qui a accompagné les reportages sur Gaza, j’ai beaucoup entendu parler de riposte « disproportionnée », sans savoir de quoi il retourne. Bien sûr, on ne peut que s’offusquer avec Rony Brauman, Régis Debray et Edgar Morin du prix humain payé par les civils gazaouis. Mais que serait une riposte « proportionnée » ? Israël devrait-il se contenter d’envoyer une roquette dès que le « dôme de fer » détecte un tir du Hamas ? Je n’aimerais pas être à la place d’un appelé israélien, pas plus qu’à celle de Mahmoud Abbas, contraint de composer avec son pire ennemi islamiste, marginalisé par la droite israélienne, spectateur du démantèlement unilatéral des colonies de Gaza (2005), comme de leur extension en Cisjordanie.

J’entends çà et là parler d’autodéfense du Hamas, mais quid des boucliers humains et des écoles que ses miliciens prennent délibérément en otage ? Il est certainement illusoire de vouloir porter l’estocade aux terroristes en détruisant des tunnels d’armes – ainsi que l’a déclaré Netanyahou. Un jour viendra où le Hamas, comme l’OLP hier, devra abandonner sa charte complotiste et antisémite, pour accepter le fait israélien. Sans quoi, s’il poursuit la lutte armée, il pourrait se faire déborder par les cousins palestiniens des salafistes qui sévissent déjà au Levant. En dehors de ces quelques considérations, je n’ai pas encore échafaudé le plan de paix parfait entre les deux États.

Souffrir pour les autres, voilà un sentiment chrétien qui m’est cher. Mais se prendre pour les autres, comme certains semblent le faire, tient au mieux de la tromperie narcissique, au pire de la contrefaçon sentimentale. Je laisse aux histrions à la Jean Genet les grandes déclamations lyriques, qui font d’excellents romans mais de piètres feuilles de route. Le chantage à la compassion, sur l’air du « je suis moralement meilleur que toi », n’a pas fini de m’exaspérer. Tout aussi inepte, la tentation des fans de krav-maga qui prétendent tout régler par les baïonnettes de Tsahal. Ce double rejet risque de m’aliéner les sourds et aveugles des deux camps. Tant pis pour eux.

*Photo : DR. Alep, mars 2009 : « Nom et prénom : Mohamed Al-Bour’i. Nationalité : arabe palestinienne !!!? Chefs d’accusation : a menacé l’entité sioniste, a participé à l’envoi de missiles Qassem, a lancé des opérations-suicides sur Tel-Aviv. Le coupable avait atteint l’âge de… 5 mois. En toute logique, votre sang est du sang tandis que notre sang est de l’eau. En toute logique, vos victimes sont innocentes tandis que les nôtres ne sont que poussière. »

Netflix, le loueur de films (trop) intelligent

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netflix series films

netflix series films

Exit le temps du « cinéclub » où il fallait se déplacer, choisir une cassette parmi un étroit panel de films, pour la restituer 48 heures plus tard. Avec Netflix, même la VOD semblera bientôt obsolète : il suffit de payer un abonnement quelques euros par mois pour avoir accès à une consommation illimitée de films et de séries. Un vrai paradis télévisuel pour cinéphiles (et insomniaques). En France, ce n’est pas encore tout à fait ça  mais outre-Atlantique, cette plateforme de streaming est déjà un mode de consommation à part entière.

La clef du succès ? Ce géant de l’audiovisuel doit une large partie de sa réputation à un algorithme de recommandation très performant, une sorte de formule secrète  sur laquelle travaille une fourmilière de 900 ingénieurs. Netflix sait en même temps que vous ce que vous avez choisi… mais aussi ce que vous allez choisir. À l’origine de ce prodige, des ingénieurs, développeurs, et autres informaticiens payés en moyenne 100 000 dollars par an. Leur travail consiste à déterminer vos comportements et habitudes. Dans le jargon informatique, il s’agit de récolter et d’étudier en fonction de chaque individu un maximum de « métadonnées ». Analyser et extrapoler ces données permet de prévoir avec une grande exactitude nos comportements à venir et nos futures envies avant même qu’elles naissent. Mais la technique n’est pas infaillible. À tel point que son entrée en grande pompe sur les écrans français, belges et britanniques fut ratée. Pendant une heure ce week-end, les tout nouveaux abonnés ont soudain fait face, dimanche soir, à un écran noir. Une erreur qui ne dégrade pas encore l’image de Netflix, peu coutumier de ce genre d’avaries.

Reed Hastings, directeur de l’entreprise américaine, parie depuis le début sur cet algorithme. À tel point qu’il lance en 2009 The Netflix Prize  et offre une récompense d’un million de dollars à tous les développeurs et analystes désireux d’améliorer ledit algorithme de recommandation. Une somme somme toute rédhibitoire pour qui a compris cette chose essentielle : pouvoir anticiper et canaliser nos choix revient à posséder une capacité incroyable d’optimisation des ventes.

Le potentiel de cette formule à succès n’a pas échappé au leader et pionnier du e-commerce : Amazon. Un tiers de son chiffre d’affaire est dû à l’algorithme qui suggère des produits personnalisés à chaque visiteur. Selon le même procédé, l’industrie de sites de rencontres comme Meetic vous prédit grâce à une étude précise de vos affinités, de vos amours, de vos emmerdes avec qui vous allez passer le reste… des prochaines 48 heures. Les informations sur nos habitudes d’achats sont en train de renverser le rapport de l’offre à la demande. Désormais, certaines entreprises créent, fabriquent et vendent en fonction de nos envies en minimisant le risque que leurs produits ne trouvent pas preneur.

Quant à Netflix, son modèle économique de loueur – et de producteur de séries – risque de mettre davantage de pression sur le développement de la création. Si la « production à la demande » venait à se généraliser, qui pourrait nous surprendre avec quelque chose dont on ne soupçonne même pas l’existence? Qui pourrait nous proposer de sortir des clous ? La logique économique pousse à la maîtrise et à la diminution des risques. La création est, elle, une activité à risque. Jusqu’ici, les deux dynamiques cohabitaient avec plus ou moins de bonheur. Aujourd’hui, la technologie permet de franchir un seuil critique. Comme par le passé, on le constatera quand il sera trop tard.

Auto-écoles : Ornikar dépasse la vitesse de l’administration

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ornikar auto ecole

ornikar auto ecole

Ornikar, voilà une société qui a réussi le prodige d’être dans toutes les bouches alors qu’elle n’a pas encore démarré son activité. Même le New York Times s’est fendu d’une « une » dans son édition internationale, sur cette start-up montée par deux jeunes français diplômés d’école de commerce. « Une auto-école en France se cogne au mur des régulations » annonce le correspondant américain bien aise de mettre en avant les lourdeurs françaises.

Ornikar, c’est une plateforme en ligne pour le permis de conduire. Un site qui met en relation un candidat au volant et un enseignant. L’élève, en trois clics, peut décider de prendre des cours sur son lieu de vacances, (mais attention, il faut justifier d’un titre de résidence) puis continuer ses leçons dans sa commune d’origine, et enfin passer son permis chez sa grand-mère (toujours la question du titre de résidence) car l’attente de la date d’examen y est moins longue.

À première vue, Ornikar est aux auto-écoles ce qu’AirBnB est aux services hôteliers, ou Uber aux taxis : une offre innovante qui met en ligne des services adaptés à la demande de chacun, pour un prix plus compétitif. Alors, bien sûr, les acteurs du marché traditionnel ont de quoi s’inquiéter. Assises confortablement sur un domaine à la clientèle assurée, les agences n’ont pas toujours su évoluer et s’adapter aux besoins de leurs clients.

La jeune entreprise met ainsi le doigt dans un rouage compliqué et « mal fait », d’après Philippe Colombani, directeur de l’Union nationale des instructeurs de conduite (UNIC). Lui-même reconnaît « les problèmes du système ». Pour autant, la réforme annoncée par Bercy sur les professions réglementées, qui concerne aussi les auto-écoles, dérégule tout mais ne règle rien. Le souci, expose Philippe Colombani, ne vient pas des écoles privées: «  L’auto-école est dépendante de l’administration qui délivre un nombre limité de droits au permis, du coup, l’élève est dépendant de l’auto-école qui lui délivre ce droit. »

Concrètement, les vingt heures réglementaires ‘avèrent  très rarement suffisantes pour accéder à l’examen de conduite. Car, au numerus clausus des places de permis, l’auto-école répond par une course au niveau. Seuls les meilleurs ont le droit de conduire devant les examinateurs. Les recalés, de leur côté, peuvent prendre un ticket pour la prochaine session, en espérant qu’ils soient qualifiés. « C’est là qu’il y a des abus, précise Philippe, certains gérants d’auto-école en profitent pour multiplier les leçons des élèves pris en otage. J’en connais un qui est monté à 80 heures de conduite. »

Pas étonnant donc que la clientèle se précipite au portillon des nouveaux internautes, garants des prix cassés. Malgré cela, Ornikar n’est pas ce pourfendeur des vieux doctes que les Américains, et autres journalistes méridionaux, ont fantasmé. « Nous, on veut respecter les règles, pas les briser » insiste gentiment Benjamin Gaignault, co-fondateur de la jeune entreprise.

Contrairement à AirBnB ou Uber, Ornikar s’est soumise aux rréglementationsde la profession : obligation d’avoir un local de 25 m2 minimum avec une salle pour le code et une pour la pratique, une télévision, un lecteur DVD, une voiture double commande et un moniteur accrédité.

Ces conditions remplies, la société peut déposer une demande d’agrément auprès de la Préfecture. La réponse, pour les deux jeunes entrepreneurs, se fait toujours attendre. Apparemment, le verdict pose un « problème politique », insinue Benjamin Gaignault. En attendant, la société ne peut pas fonctionner et « nous, on paye notre bail dans le vide depuis 9 mois » souffle encore le co-directeur d’Ornikar.

En fait, Ornikar soulève une question qui gêne le ministère de l’Intérieur. La petite entreprise qui n’a pas encore pris du service propose de faire passer la conduite à ses futurs élèves en candidat libre. Une voie qui existe légalement mais qui n’a été empruntée que très rarement. Or cette méthode est une manne ouverte aux nouvelles demandes d’examen. Jusqu’à maintenant, l’administration réussissait à vassaliser les auto-écoles en leur accordant un nombre limité de droit au permis, calculé au prorata de leurs élèves inscrits pour la première fois et des inspecteurs de la fonction publique disponibles dans le département. Un système paralysant que Philippe Colombani déplore : « Chaque élève devrait avoir son droit au permis, indépendamment de l’auto-école, mais ce n’est pas le cas. Les écoles sont bridées par l’administration. Et les élèves en pâtissent. »

Avec Ornikar, plus moyen de contrôler les candidatures. L’administration devra faire face à la réalité du marché et accorder plus de places à l’examen final, donc assurer plus d’inspecteurs.  Des inspecteurs qui sont des fonctionnaires, qui coûtent chers, et dont il est impensable d’augmenter le nombre. Philippe Colombani milite depuis longtemps pour la privatisation de l’examen du permis de conduire, mais s’y oppose « un problème politique et surtout électoral ». Comme un refrain qui revient…

En attendant, Benjamin Gaignault porte l’optimisme de son âge : « Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, prépare une réforme qui devrait multiplier le nombre de places d’examens. » Et tout ça, sans créer de nouveaux postes d’examinateurs de la fonction publique. Et sans en diminuer bien sûr. Abracadabra !

Pour le reste, vous connaissez la musique : un petit problème politique…un grand nombre de fonctionnaires.

Sarkozy ou la Vème république en mort clinique

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sarkozy republique president

sarkozy republique president

Donc, on en est là. Le retour de Nicolas Sarkozy a été l’événement majeur du week-end. On mène une guerre en Orient sans la moindre discussion  ou presque, Michel Sapin fait acte d’allégeance au G8, en Australie, à tous les articles de foi les plus éculés du libéralisme mondialisé, une initiative citoyenne européenne (ICE), une des rares avancées démocratiques octroyées par le Traité de Lisbonne, a été retoquée par la Commission européenne parce qu’elle osait s’attaquer aux négociations occultes sur le grand marché transatlantique, des légumiers bretons font brûler des bâtiments publics (que n’aurait-on entendu si la même scène s’était déroulée dans une banlieue), l’Etat Islamique nous menace de représailles terroristes, la journée mondiale sur la maladie d’Alzheimer qui devient un problème majeur de santé publique passe à la trappe mais qu’importe : Nicolas Sarkozy est de retour, on vous dit.

Comment interpréter cet aveuglement, cette bêtise au sens flaubertien du terme, « La bêtise humaine, actuellement, m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche, ayant sur le dos l’Himalaya. » ?  Comment expliquer que le retour d’un homme qui fut certes Président de la République mais a tout de même été battu et reste sous le coup de plusieurs poursuites judiciaires, focalise à ce point l’attention ? On pourrait évoquer cette désormais tristement fameuse BFMisation de l’information, cet effet de loupe sur l’accessoire et l’instantané qui permet avec une étonnante précision, de passer à côté de l’essentiel. Mais cela ne serait pas suffisant. En fait, le retour de Nicolas Sarkozy signe surtout la transformation définitive de cette belle jeune fille que fut la Vème république à la fin des années cinquante en vieille dame ergoteuse, autoritaire et molle à la fois, verrouillant un peu plus un système politico-économique dans de fausses alternances qui font le miel de Marine Le Pen.

On pourrait bien sûr moquer pas mal de choses dans le retour de Nicolas Sarkozy. La forme d’abord. On avait cru comprendre que dans la Vème république, un homme qui voulait accéder à la magistrature suprême, allait à la rencontre du peuple, qu’il y avait soudain une coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef. Or Nicolas Sarkozy est décidément de son temps, c’est à dire potentiellement déjà démodé. Il faudra se rappeler qu’il est passé par Facebook pour annoncer sa candidature à l’UMP et donc, de manière subliminale, à la présidentielle. Facebook, comme chacun le sait, est un réseau social qui sacre principalement la pulsion narcissique des adolescents mais qui n’existera peut-être plus dans deux ou trois ans. Vous vous souvenez de la manière dont Lionel Jospin avait déclaré sa candidature ? Par un fax…Aucun médium n’est innocent et quand il disparaît pour des raisons d’obsolescence, il y a de fortes chances que le message disparaisse avec lui ou ne laisse qu’une trace somme toute anecdotique dans l’Histoire. On ne demandait pas à Sarkozy d’annoncer son retour à la façon de de Gaulle le 18 juin, -il est d’ailleurs tellement peu gaulliste-, mais Facebook, tout de même… Vous imaginez le Général demandant à ses conseillers en communication  de comptabiliser ses « like » et ses « friends » ? Sur la forme, toujours, il y a quelque chose de légèrement scandaleux à voir Sarkozy imposer sa présence à France 2 qui s’empresse de commenter sur …le fait que son JT a fait un carton et, pour une fois, a écrasé celui de TF1 ! Je crois me souvenir que Giscard, après le coup de massue de 1981, avait fait sa rentrée par la petite porte, d’abord en se faisant élire conseiller général, puis député. Il avait été applaudi par tous les bancs de l’Assemblée, d’ailleurs, lors de son retour…

Et comme il se doit dans notre nation éprise de classicisme, le fond finit toujours par rejoindre la forme. Cela peut paraître bizarre, mais Sarkozy si habituellement présenté comme une « bête politique », un « gagneur », est quand même l’homme qui a perdu régulièrement toutes les élections sauf celle de la mairie de Neuilly et la présidentielle de 2007. Mais entre le choix de Balladur, les européennes de 99 où il se fait doubler par Pasqua, les municipales de 2008, les européennes de 2009, les régionales de 2010, les sénatoriales de 2011 et, bien sûr les présidentielles de 2012, on ne peut pas dire que ce soit un grand palmarès. Je serais militant ou élu UMP, j’y regarderais à deux fois et d’ailleurs certains le font.

De fait, et là encore, ce n’est pas glorieux, Sarkozy profite surtout de l’insigne faiblesse de François Hollande qui est son digne successeur puisqu’une fois arrivé à l’Elysée, il s’accroche au pouvoir par la seule force d’institutions qui fonctionnent contre leur logique même, atomisant sa famille politique en l’entrainant dans des défaites catastrophiques et en révélant des fractures idéologiques insurmontables dans son propre camp.

Alors on m’expliquera que les soucis des Français  sont à mille lieues  d’un changement de république. Sans doute mais ils sont à mille lieues aussi du bal des égos des petits marquis et petites marquises de l’UMP qui, à l’instar de Rachida Dati, commencent déjà à balancer sur les petits camarades et le choix de Frédéric Péchenard comme directeur de campagne de Sarkozy. Et puis rien n’empêche de faire un peu de pédagogie, pour reprendre un mot à la mode, sur ce que pourrait être une VIème république avec un régime primoministériel et une vraie proportionnelle. Ce serait pour chacun le moyen de voter pour ses idées et de les voir vraiment représentées, à leur juste poids et de favoriser ce qu’on appelait autrefois des majorités d’idée. Cela permettrait à la partie de l’UMP qui veut gouverner avec le FN de le dire, à l’autre partie qui est d’accord sur tout ou presque avec le centre et le PS de le dire aussi, aux Verts et aux « frondeurs » de refonder la gauche avec le FDG. Bref, on parlerait programme, on argumenterait, on reprendrait confiance dans le politique, toutes choses dont on est très loin après la mascarade de ces jours-ci.

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21626681_000003.

On ne touche pas à l’Europe chez Ruquier…

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Personne ne connaît François Asselineau, fondateur de l’Union Populaire Républicaine. Et il ne gagne probablement pas à être connu. Ce quinquagénaire bouffi de vanité a une idée fixe : sauver la France et un modèle, le général de Gaulle. Il veut à tout prix rompre avec l’Otan, ainsi qu’avec l’Union européenne et renoncer à l’euro. Pourquoi Laurent Ruquier a-t’il invité cet illustre inconnu ? Pour le jeter en pâture à Aymeric Caron qui, tel un requin affamé, n’en a fait qu’une bouchée. Ce n’était pas vraiment gentil de la part de l’animateur éternellement scout de  » On n’est pas couché  » qui savait pertinemment comment allait se dérouler la soirée. Il tenait sans doute à affirmer des convictions pro-européennes en montrant qu’il y a pire que Marine Le Pen : François Asselineau qui, pourtant, n’est ni raciste, ni islamophobe, juste un peu décalé.

Le sommet de l’émission à été atteint lorsque François Asselineau a raconté comment des lepénistes suivaient en catimini ses conférences pour lui piquer des idées, voire son programme. Quand Léa Salamé qui peine, la pauvrette, à s’imposer, lui a demandé s’il souhaitait que la France s’inspire de la Suisse, il a préféré ne pas répondre. Il venait de comprendre le piège dans lequel il était tombé. Sa première apparition à la télévision l’avait déjà ringardisé. Un musicien présent sur le plateau lui suggéra qu’il avait une voix de chanteur d’opérette, au cas où ses ambitions politiques s’arrêteraient là. La compassion est parfois pire que la cruauté.

Chacun voit Gaza à sa porte

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paris israel gaza

paris israel gaza

Arrivé au premier étage, je souffle un brin. Quarante-cinq marches surhaussées, faut se les faire. À l’intention des petites natures, une âme bienveillante a disposé trois tabourets à chaque étage pour le repos du grimpeur. Au palier, assise jambes croisées, une gracieuse demoiselle décortique le Libé du jour, le regard fixé sur un titre en caractères pour malvoyants : « À Gaza, “les civils étaient la cible” ».

« C’est pas moi qui vous le dis. Même Libé, sioniste jusqu’à l’os, est obligé de le reconnaître, fulmine la mignonne.

– C’est entre guillemets, fais-je timidement en détournant l’œil de son corsage.

– Mais lisez donc l’article. 72 % de civils, selon l’ONU. Les civils étaient des objectifs délibérés. “Sinon, pourquoi détruire la centrale électrique, les puits, les écoles, les ambulances ?” C’est écrit dans Libé. Et vous croyez qu’on tue des milliers de civils par hasard, par accident. Allons donc ! Les sionistes terrorisent un peuple entier. Leur rage sera assouvie quand tous les Gazaouis se mettront à genoux en implorant grâce. Voilà la condition de leur sécurité. Ils peuvent toujours courir. Les Palestiniens ne céderont jamais. »

Elle s’appelait Clara. Je pesai ses arguments. Tout n’était pas idiot, ni dans ses propos ni dans son décolleté. Mes forces retrouvées, je m’attaquai aux soixante marches suivantes. Au palier, un octogénaire fringant me prit au collet.

« Vous vous êtes laissé embobiner par cette antisémite ? Vous n’avez pas compris que, comme tous les médias français, Libé se livre à une propagande abjecte. Depuis dix ans, le Hamas remue ciel et terre pour assassiner des Juifs. Ils ne cherchent même pas à s’en cacher. Ils se glorifient d’avoir lancé 14 800 roquettes sur les régions habitées. Qu’ils soient des massacreurs propres à rien, pas même au massacre, est une chose. Qu’Israël sache se protéger, c’est vrai aussi. Mais vous savez bien qu’ils ne font la fête que lorsque coule le sang juif. La fête au sens propre. Ils dansent à Gaza, à Ramallah et ailleurs à l’annonce de chaque attentat réussi. Les Israéliens font tout pour épargner les civils, même s’ils en tuent beaucoup par bavures. Les Palestiniens ne cherchent à tuer que les civils. Voilà la différence morale. Voilà ce que ne vous diront jamais les médias européens. »[access capability= »lire_inedits »] 

Pas bête, le vioque. Au troisième étage, un trentenaire genre cadre sup, typé maghrébin, son MacBook Air vissé à ses genoux.

– « J’ai sous les yeux le site en anglais d’Haaretz. L’édito de Gideon Levy. Enfin un bon Levy. Son raisonnement est imparable. Cette guerre n’est pas une guerre nécessaire, c’est une guerre de choix. L’assassinat des trois étudiants israéliens découvert le 30 juin aurait pu déclencher des représailles proportionnées. Le gouvernement Netanyahou a opté pour une riposte d’envergure colossale. “Vous nous avez massacré trois des nôtres. Bravo ! Nous, on va vous en buter trois mille. Un Juif vaut mille Arabes. C’est le tarif. Vous le saurez désormais.” Et tout ça pour rien. Liquidez dix, cent mille Gazaouis, le Hamas s’en bat l’œil. Ça l’arrange, même. Il se pose en seul parti de la résistance et rallie les laïcs qui le débectent. »

Le Franco-Algérien m’a paru convaincant. Je reprends mon courage à deux jambes, grimpe jusqu’au quatrième étage, où m’attend un autre son de cloche.

– « Vous plaisantez, j’espère. Quel pays aurait supporté des bombardements quotidiens sans réagir fermement. Les États-Unis ? La Russie ? La France ? Le Viêt Nam ? Et ces tunnels qui débouchaient en plein milieu des villages désarmés ? Il fallait les laisser se creuser encore sans broncher ?

Il y a du vrai dans ce que vous dites. »

À l’étage suivant, une institutrice, mélanchoniste à plein temps.

– « Je veux bien tout comprendre, mais le silence du monde devant pareille tuerie d’enfants, ça me dépasse. Mais quoi ? Les gens ont quoi à la place du cœur ? Moi, j’ai deux gosses. Si ça m’arrivait à moi, je deviendrais folle. J’irais me venger par tous les moyens sur les sionistes. Je trouve ces mères gazaouis très fortes, vraiment exemplaires de sagesse. Moi, ça me crève le cœur. »

J’escalade un étage.

–        « Deux mille morts à Gaza lui crèvent le cœur, mais les trois millions de Congolais morts pendant la toute récente guerre civile, elle n’en a pas dit un mot. Les Tibétains, les Libyens, le Darfour, elle s’en moque. Les sionistes, voilà l’unique objet de son ressentiment. Sioniste, un euphémisme. En réalité, c’est aux juifs qu’elle en veut. Une haine indéracinable depuis deux millénaires. »

Mais où suis-je ? Au palier suivant, j’interroge un policier municipal.

« Expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que cette tour exténuante à varapper où les pro-palestiniens s’intercalent avec les pro-israéliens. À chaque étage, je rencontre des convictions exactement opposées. Qu’est-ce qui se passe ici ?

–  Ah, vous êtes rentré par hasard ? Parce que vous n’avez pas vu de lumière, sans doute. Comme c’est curieux ! C’est la tour de Canaan, celle d’où sortira la paix entre Juifs et Arabes. C’est vrai, elle est crevante. Beaucoup y ont déjà crevé. Des marches hautes de 60 centimètres, soixante à chaque étage. Nous essayons tous d’arriver au sommet où D. a déposé le secret de la paix.

– Vous croyez en Dieu ?

– Je sais que Dieu n’existe pas au ciel. Mais sur terre, pas d’esprit plus puissant que Dieu. Les idées, c’est pas mal. Mais la plus formidable de toutes les idées, c’est quand même Lui, vous n’allez pas me dire le contraire !

– S’il n’existe pas, je vois pas quel contrat il pourrait proposer.

– Nous savons que le secret se trouve là-haut. Devrions-nous y laisser notre peau, nous irons le chercher.

– Et elle a combien d’étages, votre tour ?

– On n’en sait rien. Personne n’en est encore descendu. »

Le vingt-cinquième étage atteint, plus personne ne parlait de Gaza. Mon interlocuteur feuilletait La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe.

– « Tout le malheur commence avec Theodor Herzl. L’idée d’un État juif est à mettre au compte des hallucinations les plus délirantes de l’histoire. Fondre en une nation unique des Yéménites, les plus purs des Arabes, et des Viennois, les plus raffinés des Européens, fallait être complètement fêlé.

– C’était peut-être aberrant, se réjouit-on plus haut, mais ça a drôlement bien marché. Un siècle plus tard, la nation juive est sans doute la plus soudée, la plus déterminée à survivre, la plus habitée par son identité et la plus prête à mourir pour la patrie. Un Palestinien de San Francisco se dit jordanien et n’enverra jamais un centime pour aider sa cause. Un juif parisien voudrait prendre l’avion à chaque guerre pour se battre. Plus intense que le nationalisme juif, on ne voit pas. Ils sont obsédés par leur identité. Trois juifs se rencontrent, cinq, dix minutes plus tard, ils parlent de leur juiverie. Ils n’ont pas d’autre sujet en tête. Le point Godwin à l’envers.

– Et les Arabes ? Ils sont moins nationalistes peut-être ? On leur a volé leur terre, ils se battent pour la récupérer. C’est aussi simple que ça. Ils ne lâchent pas le morceau, ils ne baisseront jamais les armes. Si l’un tombe, un ami sort de l’ombre à sa place. L’OLP a renoncé à la violence, le Hamas l’a remplacée. Le Hamas s’inclinera, le djihad prendra le relai. Puis un autre, un autre, un autre. Tant que les Juifs ne dissoudront pas leur État raciste, les Arabes ne leur laisseront pas la paix.   

– Un milliard et demi de musulmans, quatre cents millions d’Arabes et des brouettes, ils regorgent d’espaces inhabités. Ils ne pourraient pas, leur a suggéré Woody Allen, octroyer ce timbre-poste à un peuple sans terre ? Juste une gracieuseté, comme on offre un bouquet de jasmin, un flacon de parfum.

– Ces Juifs, tu leur donnes le pouce, ils t’arrachent le bras. Ils n’ont jamais voulu fixer leur frontière. Du Nil à l’Euphrate, leur a promis la Bible. Plus si affinités. On ne peut pas leur faire confiance.

– Confiance ? Les Arabes ne tiennent jamais leurs engagements, ils ne respectent aucun traité. Évacuer les colonies de Cisjordanie ? Ils en profiteront pour nous tirer dessus de plus près. Voyez Gaza. Les colons ont été chassés jusqu’au dernier, par la force au besoin, les troupes se sont retirées sagement. Ils n’ont pas cessé de nous bombarder depuis. C’est vrai, la Cisjordanie est toujours occupée, mais au moins aucun tir de ce côté-là, et les villes palestiniennes y prospèrent pendant que Gaza dépérit.

–  Non, c’est insupportable. Gaza est bouclée comme un camp de concentration, Israël bloque même les salaires des fonctionnaires, et vous voudriez qu’ils soient contents ? Mais quelle hypocrisie ! »

Au 231e étage, j’étais à demi-mort de fatigue. J’ai enjambé grand nombre de corps sans vie dans mon escalade. Je me voyais, comme eux, expirer un jour ou l’autre sans avoir touché au secret de la paix. M’obstiner ? Rebrousser chemin ? Assis sur une marche, je marchande avec ma conscience. Au fait, c’est quoi la conscience ?[/access]

*Image : Soleil.

Sarkozy, l’homme du passif

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sarkozy ump hollande

sarkozy ump hollande

Si François Hollande use et abuse de l’anaphore jusqu’à faire de la figure de style une forme d’auto-persuasion obsessionnelle, Nicolas Sarkozy semble préférer rester sur le mode du questionnement, si possible assassin. « Qu’est-ce qui reste de la longue série d’anaphores : ‘Moi Président’ ? Une longue suite de mensonges. » Invité du journal télévisé de 20 heures et soumis par Laurent Delahousse à son premier « grand oral », après deux années passées en marge de la vie politique mais au cœur des tribulations judiciaires, l’ancien Président de la République assure revenir sans colère, sans peur et sans reproche. « Est-ce que vous croyez que si j’avais la moindre chose à me reprocher, si j’avais peur, est-ce que je reviendrais ?» demande-t-il à un Laurent Delahousse inquisiteur et souriant. « La colère, elle m’a quitté. Aujourd’hui je suis lavé mais qui me rendra mon honneur ? » Avec un sens de la formule et du pathos consommé, Nicolas Sarkozy inverse sans peine les rôles, et d’accusé devient accusateur : « Quand même, quand même, souffle-t-il, presque sur le ton de la confidence, dans quel pays vivons-nous pour qu’un ancien Président de la République soit placé sur écoute ? »

L’exercice médiatique est entendu et le candidat aguerri. Les éléments de langage apparaissent déjà bien en place, ce sont en partie ceux qui ont été développés sur sa page Facebook, vendredi dernier, à l’occasion de l’annonce du grand retour : l’ambition de jouer le rôle de rassembleur – « il faut bien qu’il y ait un leadership », formulée avec des accents presque gaulliens – « la France pour moi, c’est une seconde nature », le retour nécessaire vers la ‘famille’ politique et la résignation un peu surjouée – « si moi je ne fais pas ce travail, qui le fera ? », le discours est bien calibré, la machine Sarkozy est déjà lancée, reste à savoir si elle sera efficace.

Car même si Nicolas Sarkozy sait qu’il a la possibilité de reconquérir une UMP en lambeaux, malgré Juppé ou Fillon, ce n’est pas tant les affaires qui risquent de peser sur son nouvel avenir politique que son bilan présidentiel. Sarkozy, en 2007, pouvait encore se construire une image d’homme neuf et promettre ce changement que la fin sinistre du règne chiraquien rendait si désirable. En 2014 cependant, Nicolas Sarkozy n’est plus un homme neuf, il incarne lui aussi l’usure du pouvoir, au même titre qu’un François Hollande laminé en seulement deux années d’exercice. La présidence Sarkozy ne manquait pas de contradictions et d’incohérences que le déprimant mandat de François Hollande n’a peut-être pas réussi à faire complètement oublier. Aux questions quelquefois dérangeantes de Laurent Delahousse, sur l’incapacité à enrayer la montée du chômage, sur l’augmentation des impôts sous son règne présidentiel, l’endettement de la France, de l’UMP, Nicolas Sarkozy répond par d’autres questions. Il esquive, il tance, il fait mine de s’indigner, il s’accorde le rôle de celui qui a fait le premier face à la crise européenne de 2008 et s’inquiète de savoir si, aujourd’hui, « c’est la crise de la France qui peut faire basculer l’Europe ». Bien qu’il se défende à maints reprises de vouloir polémiquer avec celui que, malgré tout, il désigne déjà comme son futur adversaire, il ne manque pas de décocher quelques flèches empoisonnées à l’encontre de François Hollande : « il est son propre procureur », réplique-t-il avec une perfidie gourmande quand Laurent Delahousse lui rappelle qu’il a pu qualifier le mandat de son successeur de « spectacle désespérant », Nicolas Sarkozy rétorque tranquillement : « Il a dit qu’il était difficile d’être président. Il était temps. »

Pour le moment, Nicolas Sarkozy peut encore se permettre de tirer de loin sur l’ambulance Hollande et de promettre, à nouveau, encore du nouveau. Les propositions restent vagues et ont l’imprécision et la grande allure des déclarations de début de campagne. Il est entendu qu’il faut refonder le modèle français et réformer le système fiscal . La France reste le mauvais élève de l’Europe et l’Allemagne le modèle à suivre, qu’on ne s’avisera pas de critiquer : « L’Allemagne n’est pas un choix, c’est un fait. J’ai un peu honte quand on demande au meilleur élève de la classe de moins bien apprendre ses leçons pour plaire aux moins bons élèves. » Il faut donc prendre exemple et mener, enfin, les réformes nécessaires, explique un Sarkozy qui regarde déjà bien au-delà des primaires. Peu importe, comme le rappelle son interlocuteur, que ces grandes ambitions aient été finalement peu suivies d’effets durant ces cinq années de présidence. Mais il est vrai que l’immobilisme absolu de l’ère Hollande peut redonner au verbe sarkozien cette capacité à convaincre que les mots ont valeur d’actes… Pour le moment, cependant, il faut séduire dans son propre camp, ce qui n’est pas acquis, même si les portes semblent s’ouvrir déjà toutes grandes au sein de l’UMP exsangue. Il y a les concurrents, il y a Fillon qui « n’a pas le culte des sauveurs mais le culte des idées », il y a Juppé qui affirme que le match a commencé et qu’il ira jusqu’au bout. Mais Nicolas Sarkozy ne ferme la porte à personne, surtout pas à lui-même : « On a besoin d’un Juppé et d’un Fillon…Et de beaucoup d’autres. On a peut-être besoin d’un Nicolas Sarkozy aussi. »

Le véritable adversaire cependant n’est réellement évoqué qu’à la fin de ce long entretien de quarante minutes : Marine Le Pen, qui caracole dans les sondages et regarde sans doute avec attention se mettre en place les acteurs de la prochaine grande empoignade électorale, le président déchu et le mal-aimé… Une Marine Le Pen qui « inquiète » tant Nicolas Sarkozy – c’est lui qui répète plusieurs fois ce verbe – qu’il adopte un ton paternaliste à l’égard des électeurs – qu’il considère comme simplement égarés – du côté du Front national. Marine Le Pen, que Sarkozy accuse volontiers d’avoir donné « un sacré coup de main » à François Hollande, est-elle aux portes du pouvoir ? Représente-t-elle un danger pour la France ? « Je veux aller reconquérir ces Français. Je ne pense pas qu’ils croient en Marine Le Pen. Je pense qu’ils ont peur. » Ces électeurs, il faut donc les ménager , les séduire à nouveau mais sans s’engager sur des promesses inconsidérées, comme de rentrer à nouveau dans le débat dangereux du mariage pour tous : « je n’utiliserai pas les familles contre les homosexuels comme on a utilisé les homosexuels contre les familles », avertit Nicolas Sarkozy. Et fort de cette mise en garde, l’ancien président formule des promesses peut-être plus périlleuses, comme de faire du référendum un instrument de consultation et de gouvernement, promesse à propos de laquelle Laurent Delahousse n’a pas eu la malice de rappeler comment fut adopté le traité de Lisbonne, conjurant le funeste référendum de 2005.

Si le nom de Marine Le Pen n’est apparu que bien tard au cours de l’entretien entre Nicolas Sarkozy et Laurent Delahousse, son ombre plane sur le retour en politique de l’ancien président qui se défend de vouloir réinstituer un clivage gauche-droite. C’est pourtant bien tout ce que ses propos traduisent. Cela fait deux ans et demi que Nicolas Sarkozy confie « regarder la France » de l’extérieur : « Je n’ai jamais vu une telle absence d’espoir, une telle colère. » L’ancien chef de l’Etat, qui revient sur le devant de la scène animé d’une telle énergie et d’une telle confiance, semble avoir compris qu’il pourrait rapidement redevenir une des cibles de cette colère et de cette frustration. « Êtes-vous inquiet ? », lui demande Laurent Delahousse. La réponse flirte avec une certaine condescendance : « Je suis inquiet de voir tous ces gens incapables de comprendre un raisonnement qui ne soit pas caricatural. » Le problème de Nicolas Sarkozy est qu’en bon animal politique, il sait que la course au pouvoir mobilise au plus haut degré cette puissance de l’irrationnel dont il a usé à fond, jusqu’à faire descendre la fonction présidentielle dans l’arène dont elle n’est toujours pas ressortie. L’abaissement constant de la fonction jusqu’au niveau de médiocrité où elle est tombée aujourd’hui lui doit beaucoup et l’atmosphère « pré-insurrectionnelle » qui est évoquée sur le plateau du JT de France 2 n’est pas simplement le fait de la crise mais aussi d’une lassitude vis-à-vis d’un personnel politique en manque de vision.

Nicolas Sarkozy a raison de souligner la gravité de la question que lui pose Laurent Delahousse quand celui-ci lui demande si François Hollande terminera son mandat. Mais l’ancien président ne peut s’empêcher pour autant de continuer à se mirer dans le reflet trompeur que lui offrent le régime des partis et l’hyper-personnalisation de la vie politique : « Quand je m’ausculte, je m’inquiète, quand je me compare il peut m’arriver de me rassurer. » La petite phrase, efficace et cruelle, traduit toute l’assurance du lutteur habitué aux empoignades des appareils de parti. Elle révèle aussi tout l’égocentrisme d’une classe politique si obsédée par la conquête éternellement recommencée du pouvoir qu’elle en devient aveugle à tout ce qui n’appartient pas à son univers. Nicolas Sarkozy s’inquiète et se rassure en s’auscultant et en se comparant à ses pairs; mais a-t-il pris néanmoins la vraie mesure de l’examen plus terrible qu’il subira s’il revient au-devant de la scène politique, lui qui affirmait au soir de la défaite de mai 2012, la main sur le cœur : « les épreuves, les joies et les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais » ?

Dans un pays comme la France et au stade de décomposition politique où nous sommes parvenus, il pourrait découvrir que ces promesses-là n’engagent pas seulement ceux qui les croient et peuvent avoir des conséquences plus graves qu’une simple défaite électorale.

L’art contemporain n’a pas fini de nous faire rire

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art contemporain eglise

art contemporain eglise

C’est presque devenu un lieu commun de le dire : si Philippe Muray était encore de ce monde, il remplirait de volumes les étagères des bibliothèques et nous aurait gratifiés d’au moins une vingtaine de nouveaux essais sur la bêtise satisfaite d’homo festivus. J’ai plutôt tendance à penser qu’il aurait fini par être dépassé par l’ampleur de la tâche et aurait peut-être raccroché les gants pour ne plus s’intéresser qu’à la peinture et à Rubens. On a cependant quelquefois tendance à reprendre un peu espoir et à penser que l’on pourrait peut-être un jour se débarrasser de ce cynisme ricanant et bien-pensant qui pollue depuis des années le débat public mais il faut toujours à un moment ou à un autre qu’un ambitieux crétin ou un Rastignac de l’insolence se charge de vous rappeler qu’on n’est pas près d’en sortir.

Nul doute par exemple que la personnalité d’Eric Pougeau aurait certainement pu inspirer Muray pour son portrait de l’avant-gardiste. Eric Pougeau est en effet un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier : les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales, comme il l’explique au micro de l’émission Mauvais Genre diffusée samedi soir sur France Culture, en évoquant sa dernière création : « C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales. » On l’aura bien compris, Eric Pougeau est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif, nous dit-on, de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables. » Par institutions vénérables, on comprendra ici évidemment catholiques. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur l’Eglise catholique et/ou le christianisme. C’est pratique : personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre rebellitude et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino met en scène une artiste contemporaine du nom de Talia Concept qui, poussée dans ses retranchements lors d’une interview, finit par admettre qu’au-delà de la provocation convenue elle n’a strictement rien à dire. Peu importe que, comme Talia Concept, le geste d’Eric Pougeau s’arrête à la provocation, « comme pour tout artiste, être pleinement conscient de la raison qui anime le geste reviendrait à tuer l’acte créateur », nous explique un site spécialisé. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de Duchamp, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…

Eric Pougeau semble de plus avoir de la suite dans les idées. On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu de son inspiration créatrice se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric : « j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Malheureusement, comme le rappelait Jonathan Swift, on reconnaît un génie au fait que tous les imbéciles sont ligués contre lui. Eric Pougeau, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art : il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric Pougeau, de le faire taire, de stopper net son élan créateur: en exposant l’une de ces œuvres – la couronne funéraire portant la mention « salope » – en vitrine de la galerie Perrotin, rue Louise Weiss, l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant ! Ô années sombres et ventre fécond ! La bête se réveillait enfin, Eric Pougeau, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral ! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui ! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir ! Eric Pougeau voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. « Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières », explique-t-il à la radio. Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière ! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses ! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes.

L’important reste avant toute chose de mettre les rieurs de son côté. C’est aussi ce qu’ont bien compris les animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout » dont le titre sonne comme un hommage discret à Max Pecas et à l’âge d’or du film comique français dans la lignée de  On n’est pas sorti de l’auberge, On est venu là pour s’éclater et Embraye bidasse, ça fume ! Avec la présence dans l’équipe de chroniqueurs de deux comiques assermentés et professionnels du one-man show, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, on sait en effet qu’on est venu là pour s’éclater. Comme le disent avec bienveillance les Inrocks : il s’agit de « porter un regard décalé, frais et pétillant sur l’actualité du jour. » Vendredi dernier donc, l’actualité du jour comprenait la relaxe des Femen dans l’affaire des dégradations infligées à Notre-Dame de Paris. Rappelons rapidement les faits : les indispensables Femen ont fait irruption à Notre-Dame à moitié à poil et en braillant des insultes avant de taper sur une des cloche exposées à coups de morceaux de bois, tout ça évidemment pour défendre le sécularisme et la laïcité en France qui, comme chacun sait, sont des valeurs constamment mises en péril par la cinquième colonne catholique toujours prête à réinstaller une théocratie dans notre beau pays. Les Femen ont été relaxées et les agents de sécurité qui s’étaient interposés se sont vus infliger quant à eux de légères amendes pour avoir osé s’opposer à l’œuvre libératrice de jeunes femmes dépoitraillées comme la liberté guidant le peuple. Réalisant que la décision est vivement critiquée, notamment au sein des milieux catholiques, le chroniqueur Guillaume Meurice confie son incompréhension : « Evidemment l’extrême-droite catholique s’est dite scandalisée, moi je comprends pas trop pourquoi » confie-t-il à l’antenne avec un sens de la nuance qui l’honore. Guillaume Meurice est un comique, un vrai, de ceux qui font profession de faire rire les gens. Et Paris est une vraie usine à comiques. Elle les importe par centaines et les affiches de leurs spectacles exhibent partout sur les murs du métro leurs faces rigolardes, leurs regards hilares et leurs clins d’œil de connivence qui font partie des spectacles les plus déprimants offerts par le métro parisien. Guillaume Meurice est de ceux-là. Il a juré de vous émouvoir, de vous faire vous tenir les côtes et vous décrocher la mâchoire. Avec lui on rigole de gré ou de force.

De même que pour l’art contemporain, le sujet en or pour le chroniqueur impertinent reste les catholiques. L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots : la bête immonde. Ainsi, Guillaume Meurice a décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo Gui dans Le Nom de la Rose[1. Soit dit en passant et pour réparer une injustice, il faut signaler que le véritable Bernard Gui, Grand Inquisiteur ayant vécu en France au XIIIe siècle, a sauvé bien plus de personnes de la justice populaire et du bûcher qu’il n’en a condamné.]. Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme nouveau et Alain Escada, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. « Quitte à taper sur des cloches, est-ce qu’il ne vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? », demande-t-il à Escada. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer.

Les deux interlocuteurs de Meurice font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne : « Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » Dans le studio, on entend une collègue de Meurice faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques : « ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ». Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles de commande, comme l’ont montré cet été, dans un autre registre, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle : bête et méchant.