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Cop 21: Décroître ou périr

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olivier rey cop21

Mathématicien et philosophe, chercheur au CNRS, Olivier Rey est membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris 1). Dernier ouvrage publié : Une question de taille, éd. Stock, 2014.

Daoud Boughezala. Je vais vous poser une question simple et directe : imputez-vous à l’homme la responsabilité du changement climatique ?

Olivier Rey. Le climat est un objet extrêmement complexe, et les modèles qui rendent compte de son évolution gardent toujours une part hypothétique. Cela étant, ces modèles indiquent une influence importante de l’activité humaine sur le changement climatique, et les membres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, ont un discours scientifiquement incomparablement mieux étayé que ceux qu’on nomme les « climatosceptiques ». Par ailleurs, nous touchons là un domaine où le principe de précaution, tel qu’on le trouve inscrit dans la Constitution française, devrait par excellence s’appliquer. Ce principe stipule que, lorsque l’environnement risque d’être dégradé de façon grave et irréversible, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas empêcher de prendre des mesures pour conjurer ce risque. Dès lors, même si quelques-uns s’obstinent à douter de l’origine humaine du changement climatique, l’ampleur et l’irréversibilité des dommages que ce changement très rapide est susceptible d’occasionner exigent que l’on prenne des mesures pour l’enrayer. Pour prendre une image parlante : ce n’est pas parce que l’occurrence de nouveaux attentats n’est pas démontrable à la façon d’un théorème mathématique qu’il faudrait s’abstenir de traquer les réseaux terroristes ![access capability= »lire_inedits »]

On vous sait plutôt partisan du « small is beautiful ». Mais si l’on veut sauver la planète du désastre annoncé, ne faut-il pas coordonner une action globale à l’échelle internationale ?

Je défends non le petit mais le proportionné. Tout problème doit être traité à l’échelle pertinente. La question du climat concerne la Terre entière et il serait absurde de penser qu’on peut la résoudre à des échelles inférieures. Cependant, vous remarquerez que ce qui fait avorter les négociations au niveau mondial, c’est le fait qu’il existe des nations gigantesques comme les États-Unis ou la Chine qui, du fait de leur taille, peuvent tout bloquer. Il serait bien plus aisé de parvenir à un accord mondial si les entités politiques étaient toutes aux dimensions de la Suisse, qu’avec de tels mastodontes aveuglés par leur propre grosseur.

Imaginons que le monde soit fragmenté en une multiplicité d’États à taille humaine. Si sept milliards d’humains aspiraient à adopter le mode de vie d’un Américain moyen, avec la surconsommation d’énergie que cela induit, le problème resterait entier…

Certes, le problème de départ serait le même, mais on serait en bien meilleure posture pour y faire face. Le citoyen d’un petit État sait que le monde extérieur existe, alors que le citoyen d’un État géant est enclin à l’oublier. Les grands États sont si obsédés par leur rang que le devenir du monde passe au second plan. De plus, si les États-Unis refusent de suivre des recommandations générales, eh bien ! ils ne les suivront pas, un point c’est tout.

Nous entrons dans le vif du sujet : les organisateurs de la conférence de Paris sur le climat (COP21) ont fixé l’objectif d’augmentation de la température d’ici à la fin du siècle à deux degrés. Qu’en pensez-vous ?

Cet objectif a quelque chose d’arbitraire (pourquoi deux degrés, et non pas 1,5 ou 2,3 ?), et beaucoup d’incertitudes demeurent sur ce qui nous permettrait vraiment de l’atteindre. Si les modèles, en effet, anticipent un réchauffement rapide, il est difficile de le quantifier précisément. Mais l’objectif de deux degrés a le mérite d’exister, et d’inciter à l’action. Le problème est que COP21 ne signifie pas, comme on pourrait le penser, « coopération pour le XXIe siècle », mais 21e Conférence des partis de la convention cadre des Nations unies sur le changement climatique. Vu le peu de résultats obtenus lors des 20 précédentes éditions, il est à craindre que maintenir le réchauffement en deçà de deux degrés paraisse de plus en plus irréalisable

La COP21 entend également développer les énergies renouvelables (hydrauliques, éoliennes, photovoltaïques). Croyez-vous en la possibilité d’une transition énergétique qui nous ferait progressivement abandonner le nucléaire ou les énergies fossiles ?

On se fait des illusions en défendant l’idée d’une transition qui permettrait de dépenser autant, voire plus d’énergie, en substituant aux hydrocarbures d’autres sources énergétiques. Prenons l’énergie solaire. Les plantes savent très bien l’utiliser grâce à la photosynthèse, mais nous, pour en tirer de l’électricité, nous recourons à des cellules photovoltaïques. Et si nous entendions produire par ce moyen l’énergie que nous consommons aujourd’hui, nous nous heurterions très vite à une pénurie des matériaux nécessaires pour fabriquer lesdites cellules. Même chose pour les éoliennes, la biomasse, les « fermes océaniques » pour exploiter la houle, l’hydrogène, la méthanation, etc : dès que l’on projette leur développement à l’échelle nécessaire pour couvrir la demande énergétique actuelle, on rencontre des impossibilités.

Pour le dire vulgairement, les énergies renouvelables, c’est du bidon ?

Dans son livre L’Âge des low tech (Le Seuil, 2014), Philippe Bihouix montre très bien le cercle dans lequel on s’enferme dès lors que l’on entend prolonger et étendre le mode de vie des pays dits développés grâce à l’innovation technologique et aux énergies de substitution. Par exemple : oui, il reste des hydrocarbures dans le sol, que les nouvelles techniques d’extraction permettent d’aller chercher. Mais ces techniques d’extraction réclament des métaux, fabriqués à partir de minerais qu’il est certes possible d’extraire de gisements moins riches qu’auparavant, mais au prix d’une dépense énergétique supérieure. Il nous faut plus de métaux pour obtenir de l’énergie, et plus d’énergie pour obtenir des métaux : le serpent se mord la queue. De ce fait, le peak oil, le « pic de pétrole » dont on a beaucoup parlé (le moment où la production mondiale de pétrole plafonne avant de décliner) sera, selon Bihouix, accompagné ou suivi d’un peak everything, un « pic de tout ».

Malgré ses limites, la COP21 n’a-t-elle pas l’immense mérite de chercher des solutions alternatives alors que ses détracteurs décroissants s’enferment dans une forme d’impasse contestataire ?

Les « décroissants » ont raison de dire que notre mode de vie et de développement n’est plus viable. Non seulement il n’apporte pas le bonheur et la concorde sur Terre, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il détruit notre demeure commune. Face à l’effondrement en cours, il y a deux attitudes possibles : soit préconiser un changement radical comme le font les tenants de la décroissance ; soit prétendre continuer sur la même trajectoire, en tablant sur la déesse Technologie pour surmonter les difficultés. La COP21 s’inscrit dans la seconde lignée. Maintenant que le développement technologique incontrôlé nous a mis dans une position intenable, c’est un surcroît de technologie qui devrait nous tirer d’affaire. Autrement dit, les dégâts deviennent une raison de persévérer dans l’attitude qui les produit – jusqu’à la dévastation totale.

Vos adversaires vous répliqueront que vous sous-estimez la capacité des générations futures à innover alors que l’histoire de l’humanité montre précisément un progrès constant des sciences et des technologies.

La transformation du monde entraînée par le développement industriel depuis le XIXe siècle est sans précédent. Avec un recul de seulement deux siècles, il est absurde de se réclamer de grandes lois de l’histoire pour dissiper les inquiétudes, et d’affirmer que, comme toujours par le passé, « l’homme saura trouver une solution ». Il est vrai que, d’une certaine manière, la dynamique actuelle prolonge une dynamique très ancienne. Mais nous avons atteint un stade où les quantités mises en jeu par cette dynamique en changent la nature, nous placent dans une situation tout à fait inédite. Si l’on parle d’anthropocène pour qualifier le nouveau temps géologique dans lequel la révolution industrielle nous a fait entrer, c’est que désormais les activités humaines sont devenues le premier facteur de modification de l’« écosystème » terrestre. Un exemple parmi d’autres : les hommes rejettent aujourd’hui plus de déchets que l’érosion ne produit de sédiments.

Dans ces conditions, l’issue de la COP21 représente-t-elle encore un enjeu ?

Même si un accord est signé, il sera vraisemblablement très limité et n’aura aucun caractère contraignant. Les grandes puissances comme les États-Unis ou la Chine ne se trouveront guère liées par des accords auxquels elles pourraient avoir consenti du bout des lèvres. Plus que les éventuelles conclusions de la COP21, ce sont les attitudes futures qui compteront. Par ailleurs, le réchauffement climatique, aussi désastreux soit-il à la vitesse où il s’opère, ne doit pas masquer tous les autres problèmes qui se posent, comme l’empoisonnement chimique, la stérilisation de la terre. Au cours du dernier demi-siècle, la population de vertébrés a diminué de moitié.

De vertébrés non humains… La France et le monde agissent-ils dans ces domaines ?

Oui : ils accentuent les ravages. Dans son livre Intoxication (Éd. La Découverte, 2015), Stéphane Horel rappelle que la Commission européenne, alertée sur les dangers des perturbateurs endocriniens, devait réglementer leur usage. Cependant, au lieu de suivre les conclusions du rapport scientifique qui avait été demandé, la Commission a réclamé une étude d’impact économique. Autrement dit, les économistes prennent le pas sur les biologistes et les chimistes, et c’est en fonction des intérêts de grandes firmes que l’on saura si une substance est dangereuse ou non. De ce fait, les perturbateurs endocriniens vont continuer de se répandre partout. D’autant que, tout bien considéré, il y a là un formidable « réservoir de croissance » ! Quand l’équilibre hormonal des êtres humains sera si perturbé que la stérilité sera le lot commun, les êtres humains seront contraints d’aller dans des centres de procréation médicalement assistée, où ils devront payer des dizaines de milliers d’euros pour obtenir un enfant qu’auparavant ils faisaient naître gratuitement. Voilà comment les nuisances engendrées par le développement économique sont recyclées en vecteurs d’une extension du domaine de l’économie.

Notre ami René Viénet dit qu’« on ne combat pas l’aliénation avec des moyens aliénés ». Or, certains écologistes radicaux paraissent sombrer dans une dérive religieuse, sinon sectaire, non seulement en rendant un culte à la déesse mère Gaïa mais en soutenant l’idée que la Terre se porterait mieux sans l’espèce humaine?

« Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands », a dit Benoît XVI : les ravages infligés à la nature sont le corrélat d’un dépérissement de la culture et de la spiritualité. Imaginer sauver la nature au détriment de l’être humain, c’est aller jusqu’au bout de ce dépérissement. C’est répondre au nihilisme techno-économique par un autre nihilisme.[/access]

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*Photo: Hannah.

Régionales: déroute de la droite parlementaire

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régionales droite Front national

Aux élections régionales de 2010 – qui avaient été un naufrage pour la droite parlementaire puisque toutes les régions sauf une étaient passées à gauche (21 régions sur 22) – l’UMP, le Modem et les divers droite cumulaient 30,2 % des voix au premier tour. Hier au premier tour des régionales, les mêmes composantes (LR + UDI + Modem + DVD) cumulent 27,6% des suffrages exprimés. C’est un recul de 2,6% par rapport à la situation précédente, qui avait été analysée comme un échec cuisant de la droite !

Par rapport au précédentes régionales, la gauche (hors Front de gauche) a elle aussi fortement reculé, passant de 43% (PS + écologistes + DVG) à 32% hier (PS + EELV + DVG). Mais cet effondrement est principalement dû au recul très fort des écologistes, le PS passant de 28,6% en 2010 à 23,1% hier. Mais si l’on regarde le bloc de gauche gouvernementale (socialistes et écologistes, hors front de gauche), on remarque sa stabilité depuis 2012 : 30,9% des voix au premier tour des présidentielles de 2012 (François Hollande + Eva Joly), 30% des voix aux départementales de 2015. On peut même noter un progrès significatif par rapport aux européennes de 2014, où le bloc de gauche gouvernementale (PS + EELV) ne faisait que 26%.

En dehors de la percée exceptionnelle du Front national dans le premier tour d’hier, le fait majeur de ces élections est donc la déroute de la droite gouvernementale, dite « classique ». Elle perd 10 points entre les départementales de 2015 et le premier tour des régionales, les listes UMP + UDI + DVD passant de 37% à 27,6%… Elle perd 9 points par rapport au premier tour des présidentielles que la droite a perdues, passant de 36,4% (Sarkozy + Bayrou) à 27,6% aux régionales 2015.

La droite parlementaire est donc en déroute. Même si cette déroute sera masquée par le gain de 4 ou 5 conseils régionaux. C’est là le paradoxe de ces élections.

Comment inscrire ce résultat dans la durée et comment esquisser son évolution future ?

La droite « classique » se vide de ses électeurs au profit du Front national. Il est certain que les premières victoires du FN, le menant de quelques points à environ 15% de l’électorat, se sont faites sur un fond d’électorat ouvrier. Dans un premier temps, le FN a siphonné les voix du PC. Mais aujourd’hui la dynamique qui permet au FN de passer des 17% réalisés par Jean-Marie Le Pen au premier tour des présidentielles de 2002 à près de 28% aux régionales de 2015, en faisant le premier parti de France, repose sur le siphonage des voix de la droite classique. Les 9% que la droite a perdus entre les présidentielles de 2012 et les régionales d’hier sont bien passées au FN. Il est clair que la droite travaille, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, à faire avancer les idées du FN. C’est toute la stratégie sarkozyste de reconquête du pouvoir qui est remise en question.

Il ne faut pas être grand devin pour annoncer que cette dynamique va se poursuivre. Mais elle pourra prendre deux formes. Les deux étant révolutionnaires, au sens où la situation qui en sortira va révolutionner la vie politique française.

La révolution populiste est une première possibilité : la droite prend conscience qu’elle est en ruines, que feux le RPR et l’UDF qui faisaient jadis près de 50% des voix n’en font plus que 25 aujourd’hui et peut-être demain 20% seulement. Et sous l’influence d’une idéologie buissono-zémourienne, elle décide de faire une alliance de gouvernement avec le FN sur un programme identitaire et relativement protectionniste au plan économique.

La révolution conservatrice est l’autre éventualité : la gauche socialiste ayant fait sa révolution macronienne, elle prend conscience que seule une feuille de papier à cigarettes la sépare désormais de la droite parlementaire, surtout après les attentats qui ont vu Hollande se muer en chef de guerre, et elle décide de faire alliance d’une manière ou d’une autre avec la droite face au FN. Programme européiste, libéral au plan économique, discrètement atlantiste et néo-conservateur au plan international.

Si on se réfère aux analyses socio-politiques d’Emmanuel Todd, on voit que la droite et la gauche parlementaires ont en commun de s’appuyer sur les familles sociologiques « inégalitaires », alors que le FN s’appuie sur la France « égalitaire » dans les régions qui ont engendré la Révolution. Cette analyse plaide plus pour la seconde hypothèse formulée.

Dans les deux cas, la vie politique française en sortira bouleversée. La déflagration sera forte. Les prochaines présidentielles, et en particulier les primaires à droite, vont déterminer laquelle de ces deux déflagrations va retentir.

régionales droite FN

*Photo : © AFP BORIS HORVAT.

Régionales : le FN prend Racine

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fn regionales saintignon marine

La presse et les médias se sont forgé leurs propres éléments de langage qui leur offrent une vision rassurante du monde quand le monde n’a décidément plus rien de rassurant. Hier soir, sur France 2 ou BFM TV, la saison des cyclones avait ainsi repris chez les commentateurs politiques pour qualifier le score réalisé par le Front national après le premier tour : six régions dominées, 40,64 % pour Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, 40,55 % pour Marion-Maréchal Le Pen en PACA, 36,06 % pour Florian Philippot en Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine et 27,96 % des suffrages exprimés à l’échelle nationale, devant Les Républicains qui peinent à atteindre 27 %, même avec le renfort UDI-Modem, et le Parti socialiste laissé sur le bord de la route avec un peu plus de 23% des suffrages. Gageons que les raz-de-marée et les tsunamis s’abattront une nouvelle fois sur les éditos pour évoquer le succès écrasant du Front national, comme si celui-ci avait encore la soudaineté et l’imprévisibilité d’une tempête tropicale, comme si personne ne voyait monter la marée depuis longtemps, y compris chez les 18-30 ans, que Libé avait cru bon de baptiser la « génération Bataclan » après les attentats du 13 novembre.

La réponse a été cinglante, le démenti sévère : la jeunesse n’emmerde plus le Front national, soit elle s’abstient et « nique la France », soit elle soutient de plus en plus notablement le parti de Marine Le Pen, quand elle ne ne s’engage pas tout simplement sous les drapeaux, l’armée faisant face à une recrudescence de candidatures depuis janvier 2015, démultipliées depuis les attentats de novembre. Quand Libé dit « Je suis en terrasse », la jeunesse lui répond « Je suis au front », dans tous les sens du terme. Et le monde ouvrier acquiesce en déposant son bulletin dans l’urne, et en disant « et moi je suis la crise ».

Laissons tomber les typhons, rangeons les marées noires au placard et coupons le robinet des raz-de-marée. Ce n’est pas M. Météo qu’il nous faut pour commenter ces élections sous état d’urgence mais Jean Racine. Mais si voyons ! Vous ne vous rappelez pas ? Jean Racine ? Le Grand Siècle ! La tragédie ! Il nous faut toujours quelqu’un pour décrire le roman national qui continue à s’écrire sous nos yeux. Qui mieux que Jean Racine chantera le spectacle de la classe politique en pleine tragicomédie ? Regardez Pierre de Saintignon hier soir, la moue douloureuse, la parole difficile, qui quémande à demi-mot une alliance, se fait souffleter par un Xavier Bertrand crâneur à peu de frais, ne sait plus s’il doit s’unir, se dresser ou cesser d’exister, et finit par annoncer qu’il se retire, désemparé comme Hermione qui s’écrie : « Ah ne saurais-je point si j’aime ou si je hais !, errante et sans dessein je cours dans ce palais ! »

Pendant ce temps, triomphante et rayonnante, Marine Le Pen s’adresse aux caméras. Avec une satisfaction si évidente qu’on craint soudain qu’elle ne prenne feu comme un Icare à l’approche de l’astre brûlant du pouvoir, elle prend la voix d’Oreste et tonne : « Avant que tous les Français vous parlent par ma voix, souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix ! », tandis que Nicolas Sarkozy tente de rallier à son panache gris et déplumé les quelques troupes qu’il veut rassembler en appelant à un nouvel état d’urgence. Endossant le manteau rapiécé de la République, tendant un doigt accusateur vers les résultats électoraux, le chef des Républicains s’écrit comme Pyrrhus : « Je ne vois que des tours, que la cendre a couvertes, un fleuve teint de sang, des campagnes désertes. » Le malheureux Estrosi, de son côté, n’en revient toujours pas : ses chers électeurs l’ont laissé à plus de 16 points d’écart de la Maréchale. Fébrile, il prend la parole, met une main sur le cœur et s’interroge, comme la belle Andromaque : « Et quelle est cette peur, dont leur cœur est frappé ? », avant d’accepter à son tour de rentrer dans l’ombre, vaincu, murmurant, face à son électorat ingrat : « Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups. »

Tous les chefs politiques, au soir du 6 décembre, appellent pourtant l’électeur, incarnation du Saint Peuple, à redevenir raisonnable. Xavier Bertrand, bravache, annonce que « l’histoire retiendra que c’est en Nord-Pas-de-Calais-Picardie que la progression du Front National sera stoppée ». À droite, à gauche, on appelle au rassemblement républicain, à la victoire de la tolérance, du progrès, de l’amour, de l’intelligence sur la haine et l’obscurantisme mais las ! L’électeur, enragé, sourd à toute supplique, continue à tempêter comme Oreste à Pylade : « Je suis las d’écouter la raison ! », « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne ! » Une façon tout de même bien plus belle que la nôtre de conclure en ce premier tour d’élections : on ne sait pas où on va, mais ce qui est sûr, c’est qu’on y va.

*Photo: © AFP PHILIPPE HUGUEN.

Bourgogne-Franche-Comté: la surprise du FN?

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sophie montel fn bourgogne

Fin octobre, alors que l’attention médiatique se concentrait sur Marine et Marion Le Pen et, à un degré moindre sur Florian Philippot, nous vous annoncions qu’une quatrième région pourrait fort bien basculer dans l’escarcelle du Front national. Avec 31.5% des voix, Sophie Montel semble bien partie pour devenir la moins médiatique des prochains présidents de région FN. Cette discrétion, elle semble bien en faire un atout. Lors de la législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs il y a moins d’un an, elle avait finalement échoué à quelques huit-cents voix du but. Mais, en l’occurrence, toute la France médiatico-politique avait les yeux braqués sur cette élection et on peut légitimement penser que cela lui avait été fatal. Tel ne sera pas le cas cette fois-ci, à cause des trois têtes d’affiches précédemment citées.

Au Nord et au Sud, là où le FN a fait ses meilleurs scores, le retrait des deux listes socialistes promet des duels périlleux à Marine et Marion Le Pen. Si Jean-Christophe Cambadélis n’a pas évoqué le retrait du socialiste Jean-Pierre Masseret dans le Grand Est pour faire barrage à Florian Philippot, c’est parce qu’il n’était pas encore certain que la gauche se soit fait dépasser par la droite classique. Mais sur le coup des 23h30, les personnalités socialistes demandaient sur les plateaux le retrait de Jean-Pierre Masseret. En Bourgogne-Franche-Comté, on pourrait donc bien assister à la victoire de Sophie Montel, celle qu’on n’attendait pas au début de cette campagne, et qui, de 1987 à 2015, a toujours collé à la ligne officielle de son parti, jeanmariste disciplinée dans les années 90 et mariniste passionnée depuis 2011. Celle qui se décrit avec une certaine autodérision comme « une apparatchik modèle » devance le centriste François Sauvadet de 7,5 points et la sortante socialiste Marie-Guite Dufay d’un point supplémentaire. Il n’est évidemment question de retrait ni pour le candidat LR-UDI, arrivé deuxième, ni pour le PS. Mais la présidente socialiste sortante, qui a de meilleures réserves de voix que son concurrent centriste, n’a pas reçu l’ordre solférinien de retirer sa liste, conservant une chance de garder son fauteuil.

Cette triangulaire permet donc à Sophie Montel de se poser en favorite pour dimanche prochain. Le candidat de Debout La France, Maxime Thiébaut, a créé la surprise en dépassant le seuil de 5% permettant une éventuelle fusion avec une liste présente au second tour. Sur le plateau de France 3, François Sauvadet s’est montré davantage aimable à son endroit que Sophie Montel, laquelle a préféré s’adresser directement aux électeurs qui s’étaient porté sur le parti de Nicolas Dupont-Aignan. Pour la première fois, le FN semble en position de disputer à la droite classique une réserve de voix, plutôt substantielle dans le contexte de cette triangulaire.

Sur le plan national, le FN est en tête dans six régions sur treize et devance l’alliance LR-UDI de plus de deux points. L’ensemble des observateurs a relevé un effet « 13 novembre » sur le résultat de ce scrutin. Mais deux autres leviers ont pu avoir une influence. Primo, le FN s’est positionné très clairement comme le seul parti qui refusait la fusion des régions. Sophie Montel s’adressait à la Bourgogne ET à la Franche-Comté. Florian Philippot, à l’Alsace, la Lorraine et à la Champagne-Ardennes. Comme si les anciennes régions subsistaient. Secundo, l’éviction de Jean-Marie Le Pen cet été a pu également « libérer » un certain nombre d’électeurs potentiels qui attendaient ce signal depuis longtemps. L’idée, exposée dans ces colonnes il y a plus de deux ans, que la présence du  fondateur du FN constituait sans doute le plafond de verre ultime au développement de ce parti, pourrait bien se voir confirmée dans une semaine, principalement à Dijon et Besançon.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704191_000007.

Île-de-France: le FN, dernier espoir du PS

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Dans la région des régions, peuplée de 12 millions d’habitants, on ne sait plus à quel saint se vouer. Si la liste Valérie Pécresse (LR) dépasse de six points celle de Claude Bartolone, l’équipe du président de l’Assemblée nationale argue que le total des voix de gauche près de 15% cumulés pour les Verts et le Front de gauche- dépasse les réserves de la droite. Quant au Front national, qui fait traditionnellement de la figuration dans la région parisienne, Wallerand de Saint-Just l’amène à 18.5%.

La gauche francilienne mise sur le maintien du FN au second tour pour conserver la région et remporter la mère de toutes les batailles. Tout en appelant à la fusion des listes LR/PS partout où il est arrivé en troisième position au nom d’un « front républicain », le Parti socialiste compte donc sur Saint-Just, lepéniste parmi les lepénistes, comme digue anti-Pécresse. Hypocrisie ou schizophrénie? À vous de voter!

Régionales: le FN, premier parti de France

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fn regionales lepen

(Avec AFP) – Comme le prédisaient les sondages, le Front national est arrivé en tête du premier tour des régionales avec un score national historique de 28%, qui le met en position de remporter plusieurs régions, juste devant la droite puis le PS, dans un pays en état d’urgence encore traumatisé par les attentats du 13 novembre.

En Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Marine Le Pen devrait dépasser les 40%, selon plusieurs instituts, devant les listes des candidats LR Xavier Bertrand (autour de 24%) et PS Pierre de Saintignon autour de 18%. Déjà, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy s’érige en seul rempart contre la présidente du FN et a appelé les électeurs de gauche à le soutenir au nom de ses »valeurs gaullistes ».

En Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marion Maréchal-Le Pen dépasserait également la barre des 40%, avec selon Ipsos 41,2%, loin devant le maire de Nice Christian Estrosi (26%) et le socialiste Christophe Castaner (15,8%).

Dans ces deux régions, les deux héritières de Jean-Marie Le Pen sont en nette position de force pour le second tour, alors que la soirée devrait être dominée par la question d’éventuels retraits de la gauche dans ces deux régions. Florian Philippot est donné en tête avec 35% des voix pour sa liste en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, près de dix points devant Philippe Richert (LR-UDI-Modem) avec 26% et le PS très loin à 16,7%, selon Ipsos. Il semblerait que le vice-président du FN n’ait pas mobilisé l’électorat autant que Marine et Marion Le Pen, preuve que le FN progresse là où l’abstentionnisme, fréquent parmi les classes populaires, recule.

Le compagnon de Mme Le Pen, Louis Aliot, arrive lui aussi en tête avec 30,9% en Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, plus de cinq points devant Carole Delga (PS, 25,5%), le candidat LR Dominique Reynié se retrouvant en position de retrait à 18,6%. Ironie du sort, le politologue social-démocrate, rallié de fraîche date à la droite sarkozyste, signe un score digne du PS…

En Bourgogne-Franche-Comté, la frontiste du cru Sophie Montel voit sa liste arriver en tête avec 32,1% devant la droite de François Sauvadet (23,5%) et le PS (22,8%). Enfin, en région Centre, le FN est premier avec 30,5%, devant la droite à 25,8% et le PS à 24,5%.

Signe que la stratégie de droitisation buissonnière porte ses fruits, en Rhône-Alpes-Auvergne, les Républicains emmenés par Laurent Wauquiez seraient en tête à 29,5%, devant le FN à 27,4% et le PS à 23,4%, selon Opinion Way.

A gauche, le PS limite la casse dans les trois régions qu’il espère conserver. Le parti confirme son statut de favori en Bretagne, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, malgré la campagne d’arlésienne de la tête de liste Jean-Yves Le Drian, assuré s’il s’impose de rester ministre de la Défense. Selon Ipsos, PS 34,7% LR 22,4% et FN 18%
En Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, Alain Rousset (PS) est créditée de 31,5%, nettement devant la liste de droite de Virginie Calmels (25,9%) et le FN (22,8%).

Comme attendu, la question du retrait ou du maintien des listes arrivées en 3e position à l’issue du 1er tour, dans les régions où le FN peut l’emporter en triangulaires, devrait donc dominer les débats dimanche soir. Des décisions difficiles à prendre, le retrait d’une liste signifiant pour un parti de n’avoir aucun élu au conseil régional pendant près de six ans. Quant à d’éventuelles fusions des listes, hypothèse avancée par Manuel Valls mais rejetée par Nicolas Sarkozy, elles donneraient corps à l' »UMPS » que décrie le FN. Dur dur de combattre la peste blonde…

1er tour Régionales 2015

*Photo: © AFP DENIS CHARLET.

Venantino Venantini: le rital de service

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Vanentino Vanentini Le dernier des tontons flingueurs

Il est le « dernier » survivant. Depuis la disparition de Georges Lautner en 2013, père fondateur des Tontons flingueurs, Venantino Venantini est le gardien du mausolée. Ce brun ténébreux, flegmatique comme tout Romain qui se respecte, n’a rien perdu de son élégance italienne à plus de 85 ans. On se souvient de lui, Beretta en poche, philosophant sur le combat de près dans le film culte de 1963. Pour être tout à fait exact, l’excellent Claude Rich faisait aussi partie de cette turbulente troupe mais il pratiquait la musique dodécaphonique et non le tir de précision. Venantino partage avec ce monstre sacré du Théâtre Français les souvenirs d’un tournage devenu mythique. Le Panthéon du dialogue explosif et de la répartie fusante. Être ou ne pas être dans cette distribution fait toute la différence. Postérité or not postérité.

Dans cinquante ans encore, on parlera de la scène de la cuisine, de Raoul Volfoni, de Montauban, des flingues de concours, de la pénurie de main d’œuvre sur le macadam, d’une certaine Polonaise qui en prenait au petit-déjeuner ou de ce besoin de faire des phrases chez les marins. Toute une époque ! Venantino raconte sa vie dans Le dernier des Tontons flingueurs, aux Editions Michel Lafon, avec la collaboration de Bertrand Guyard et une préface de Laurent Gerra. Pour les cinéphiles, amateurs de nanars, Venantino, c’est du pain bénit ! Le porte-flingues du Mexicain n’a jamais eu peur du ridicule. Quand certains construisent leur carrière sans salir leurs souliers vernis, le rital, comme tous ses potes l’appellent, a participé à des farces insensées. Du gros rire qui tache. Qui oserait aujourd’hui figurer au casting du Führer en folie, une « kolossale » bouffonnerie de Philippe Clair ? En 1974, Venantino relevait ce défi aux côtés d’Alice Sapritch, Michel Galabru, Luis Rego ou encore Pierre Doris.

Cependant, réduire cet acteur subtil à quelques comédies bien grasses serait, à la fois injuste et inexact. Car, Venantino a plus d’une couleur sur sa palette frémissante. Dans cette autobiographie, on apprend sa passion pour la peinture. En 1956, à 26 ans, il s’inscrit aux Beaux-Arts de Paris après avoir décroché une prestigieuse bourse. Et lorsque Venantino évoque son art majeur, il abandonne le masque de la Commedia dell’arte. Pendant deux ans, il aura pour chef d’atelier Georges Braque et chacune de ses rares rencontres avec le maître le troublera profondément jusqu’à modifier son geste. Braque lui conseilla de « voir grand et large ». Au cinéma, il fera souvent le grand écart entre Dino Risi et Max Pécas. L’inénarrable On est venu là pour s’éclater tient plus du film de vacances que d’une œuvre éternelle. La longue silhouette de Venantino, sa classe naturelle et son esprit boulevardier sont à jamais inoubliables dans Le Corniaud de Gérard Oury, Galia de Lautner ou Le dîner d’Ettore Scola. Si les plus grands (Fellini, Mastroianni, Gassman, Jean Yanne ou de Funès) ont aimé l’acteur, c’est pour sa bonne humeur mais aussi sa finesse. Il fut pour toutes ces stars un précieux guide dans les ruelles de Rome. Il se targue de connaître les 900 églises de la ville et y a même ses entrées secrètes. Cette promenade forcément vagabonde dans une si longue carrière est très agréable. Venantino se souvient de Marlon Brando qui lui a acheté un de ses tableaux à Tahiti, de ses déboires avec James Bond, les producteurs l’adoraient mais il se révéla « trop beau pour être le méchant ». Mais aussi de sa scène dénudée avec Sylvia Kristel dans Emmanuelle 2, des parties de foot avec Pasolini, de ses années américaines ou de l’aide qu’il procura à Ilie Nastase et Ion Tiriac avant qu’ils ne deviennent des vedettes des courts. Venantino, c’est l’Italien polyglotte, aussi à l’aise dans la jet set qu’au bar du coin, pudique comme tous les sentimentaux, joyeux et mystérieux.

Il n’a pas dit son dernier mot, il sera à l’affiche de Un plus une de Claude Lelouch où il interprète le père de Jean Dujardin, dans les salles le 9 décembre, et du prochain film de Kad Merad, Marseille, qui sortira en 2016.

Venantino Venantini, Le dernier des Tontons flingueurs – avec la collaboration de Bertrand Guyard – Préface de Laurent Gerra – Editions Michel Lafon.

Le dernier des tontons flingueurs

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L’avant-garde ou le commun

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documentaire gauche

Les Rencontres de Laignes sont un petit festival de documentaire créé entre autres par le critique Patrick Leboutte, et tenu cette année à bout de bras par l’admirable Jean-Paul Noret, ancien maire du village de Laignes en Côte-d’Or, retraité de l’enseignement devenu l’exploitant d’un réseau de salles de cinéma en milieu rural. Entre autres, deux documentaires « engagés » nous ont été projetés pendant ces Rencontres, et leur accolement avait l’avantage de nous faire voir les contrastes entre deux gauches militantes, deux rapports au peuple et à l’histoire, deux types de sensibilité aux questions contemporaines.

Il s’agissait des films Même pas peur – réalisé par Ana Dumitrescu et sorti dans toute la France le 7 octobre dernier – et de La seconde fugue d’Arthur Rimbaud, de Patrick Taliercio, qui n’a pour l’instant pas de date de sortie (On peut toutefois en découvrir une bande-annonce sur ce site consacré au film).

Même pas peur est un film que sa réalisatrice a commencé le 12 janvier dernier, au lendemain de la grande « marche républicaine ». Elle s’intéresse non pas tant aux attentats eux-mêmes qu’aux circonstances qui les ont permis, et à la réaction qui les a suivis : réaction de peur et de rejet de l’autre, selon la réalisatrice et les intervenants qu’elle a filmés.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une promenade mélancolique le long de la Meuse, sur le parcours qu’a suivi le poète quand, à seize ans, juste après la défaite de Sedan, il a fui Charleville pour se diriger vers Charleroi. Pendant son trajet, le réalisateur Patrick Taliercio dresse le portrait d’une vallée en voie de désindustrialisation totale, et que des édiles dépassés tentent de redynamiser en montant d’absurdes projets de rénovation urbaine ou de centres commerciaux.

Même pas peur est un défilé d’opinions péremptoires énoncées sans nuance par des intervenants à peu près tous d’accord entre eux sur les questions à propos desquelles on les sollicite : le terrorisme est un produit dérivé du colonialisme français ; la délinquance est un résultat des contrôles au faciès, qui enragent les jeunes, et de la prison, qui achève de les radicaliser. « L’identité française n’existe pas » assène violemment un Alain Touraine remonté, et toute volonté intégrative ou normative émanant de la société dite « de souche » doit être considérée comme du racisme ; en revanche, le film montre de jeunes musulmanes voilées qui font de leur repli religieux un signe de résistance individuelle au fascisme d’Etat. Evidemment, l’islamisme mondialisé, la tentation djihadiste, la position pour le moins ambiguë d’un grand nombre de musulmans que la presse dit « modérés » sans rien en connaître, ne sont pas évoqués dans le film. Ana Dumitrescu a résolument choisi son ennemi et tait toutes les questions délicates, de peur de fragiliser son message.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud traverse des villes sinistrées, où des patrons firent construire des tours au milieu des collines pour y loger leurs employés ; les usines ont fermé, les ouvriers sont restés. En suivant les sentiers qu’a empruntés Rimbaud, Taliercio s’interroge sur le monde finissant dont le poète décrivait les prémisses. Rimbaud nous est proche, dit-il, par l’obscurité des périodes de transition. Taliercio filme des coins de cette France périphérique qui fournit au Front national ses bataillons les plus nombreux ; il y réintroduit une profondeur historique et un goût des autres que le film Même pas peur professe comme un catéchisme sans jamais l’appliquer. Les visages que nous fait découvrir Taliercio sont déconcertants d’exotisme ; ce sont littéralement les « sans-dent » que moquait notre président. Taliercio filme la population d’origine immigrée de la vallée de la Meuse et les ouvriers en grève des usines, sans avoir l’idée de dresser les uns contre les autres, sans leur demander ce qu’ils votent.

Si l’on ne parle que de cinéma, le film de Taliercio est un bijou de grâce et de beauté quand celui de Dumitrescu est un indigeste pensum aussi mal monté que filmé. Mais c’est surtout leur dimension idéologique qu’il est intéressant d’opposer. Même pas peur est une déclaration d’intention de la « gauche d’avant-garde » ; La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une manifestation tardive de ce qu’on pourrait appeler la gauche du « commun ».

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité.

La gauche d’avant-garde prend le peuple de haut ; la gauche du commun le filme d’en bas. Le cinéma de Taliercio est un cinéma de marcheur, plein d’humilité, au sens littéral : les deux pieds dans l’humus. Le film d’Ana Dumitrescu respire le mépris de classe et la suffisance. Il ne développe aucune idée, n’apporte aucune preuve de terrain ; son unique message consiste à dire : nous pensons comme il convient de penser, imitez-nous. La gauche d’avant-garde ne veut pas l’accord. Elle ne cherche pas prioritairement à convaincre. Par narcissisme, elle se complait dans une position qu’elle rêve minoritaire, pour se donner des allures de résistance. C’est la gauche de Joffrin, de Croissandeau ou de Plenel, la gauche qui ne croit tellement plus au peuple qu’elle nie son existence et lui dénie tout droit à se reconnaître une identité.

Même pas peur donne la curieuse impression que le référent n’existe plus. C’est un vrai film post-moderne, où tout n’est qu’affaire de discours : ceux qui alertent sur la montée de l’islamisme radical dans les banlieues sont des racistes qui agitent une « rhétorique de la peur » ; les intervenants du film ne se s’interrogent jamais sur le degré de conformité au réel de ces discours ; ils ne veulent pas voir que, là encore, les classes populaires sont en première ligne dans un combat contre un ennemi dont ils persistent à nier l’existence. La seule chose qui intéresse Dumitrescu, c’est de distribuer bons et mauvais points, en toute indépendance des faits. Comme si le réel, pour lui faire plaisir, avait enfin définitivement cessé de nous encombrer.

Patrick Taliercio sait bien que le réel existe encore, et que les oppositions idéologiques ne sont pas seulement affaire de rhétorique. Il sait que la mondialisation est un cataclysme dont la classe ouvrière paie le tribut le plus lourd. Son film donne la nostalgie de cette gauche du commun, qui cherchait à lier des individus toujours plus détourés par le libéralisme, plutôt qu’à se faire l’étendard des uns pour mieux criminaliser les autres.

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité. Car aussi peu défendables qu’aient été les positions internationales du PCF, il donnait vie à un intense réseau d’amicales, de syndicats, de clubs sportifs et culturels, de fêtes populaires ; en ce temps-là, la gauche créait du « commun » contre les offensives de ce capitalisme qui nous veut tous consommateurs isolés. Aujourd’hui, la gauche d’avant-garde renifle ces fêtes pour voir s’il n’en émanerait pas une des ces odeurs « rances » ou « nauséabondes », sentant l’arrière-pays français, et dont il conviendrait de dénoncer les « relents xénophobes ». Les fils de bourgeois qui dénoncent les opinions des ouvriers et croient vraiment que le pire des dangers pour la France est le Front national travaillent objectivement dans le sens du vaste processus de désagrégation identitaire et symbolique que subit le peuple en France, depuis que les outils de production en désertent le territoire. Il ne reste à la gauche à l’ancienne, encore habitée par le souci du commun, qu’à chroniquer les étapes de cette dépossession ultime. Le parti pris plus poétique que militant adopté par Taliercio est d’une grande justesse : il n’est plus temps que de pleurer.

Pour ajouter à notre mélancolie, le film d’Ana Dumitrescu fait le tour de la France alors que celui de Patrick Taliercio n’est pour l’instant distribué nulle part…

Régionales: la fièvre du dimanche soir

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regionales fn sarkozy juppe lemaire

Qui se souvient de la soirée télé consécutive aux élections départementales de mars dernier ? À part les professionnels de la profession politique et assimilés, sondeurs, journalistes, politologues, la raclée subie par la gauche dans les départements n’a marqué la mémoire de personne. Elle était attendue, actée dans les esprits, intégrée dans les stratégies à venir. Déjà, la perspective d’une progression sensible des voix du FN avait mis en émoi le microcosme politique et médiatique. Mais l’impossibilité mathématique, liée au mode de scrutin majoritaire, de voir le parti de Marine Le Pen s’emparer du pouvoir exécutif dans quelques départements avait tempéré les passions.

Dans les états-majors des partis dits de gouvernement, on poussait un soupir de soulagement en constatant que le FN n’avait pas atteint les sommets prédits par certains sondages, et chacun voyait midi à sa porte : à gauche, les effets délétères de l’éparpillement des candidatures justifiaient l’injonction faite aux écologistes et au Front de gauche de ne pas renouveler, à la présidentielle de 2017, les erreurs de celle de 2002. À droite, Nicolas Sarkozy se voyait conforté dans son leadership par un indéniable succès de ses poulains dans les territoires.

Les élections régionales étaient alors considérées comme une péripétie secondaire de la vie politique, simple prolongement de la courbe enregistrée lors des départementales. Le prochain round important était programmé pour les primaires de la droite, chacun des prétendants à la candidature faisant profil bas et unitaire pour un scrutin ne passionnant pas les foules.

L’événement survint, un de ces événements qui donne le cauchemar à tous les marmitons de la cuisine politique habituelle. Les tactiques les plus sophistiquées, les coups de billard à six bandes les plus élaborés, les laborieux arrangements entre prétendus amis volent en éclat, fracassés par une énorme colère, celle d’un peuple qui ne se sent plus protégé. Le citoyen, quelle que soit ses penchants politiques, se transforme en un « Wutbürger »[1. le « Wutbürger » est le citoyen allemand en colère, habituellement modéré, mais qui vilipende les Grecs et refuse les migrants, décrit en 2010 par l’essayiste Dirk Kurbjuweit.], ce bourgeois en colère prêt à toutes les transgressions pour signifier son exaspération aux détenteurs du pouvoir. L’exutoire d’une grande manifestation de masse réchauffant les cœurs, comme celle du 11 janvier après les massacres de Charlie et de l’Hyper Cacher, leur est interdite par l’état d’urgence. Cela laisse la colère bouillonner, avec comme seul soulagement possible l’utilisation rageuse d’un bulletin de vote lors d’une élection dont les conséquences ne semblent pas engager le destin de la nation. Une ou deux régions aux mains du FN ? So what ? Ni Fréjus, ni Béziers ne sont à feu et à sang après l’accession de maires adoubés par Marine, dont on voit aujourd’hui certaines propositions qualifiées naguère de fascistes adoptées sans frémir par un gouvernement de gauche ! Qu’on ne vienne pas nous refaire le coup du grand méchant loup lepéniste alors que les loups, les vrais, sont entrés dans Paris !

L’aiguille des sondages s’affole, le système se met à turbuler sérieusement, menaçant d’emporter dans une tourmente les prétendants au pouvoir de demain.
C’est cela qui va rendre la soirée électorale de dimanche palpitante, sinon dramatique. Ce qui devait être un tour de chauffe devient un banco, et bien malin est celui qui, la veille peut prédire qui va ramasser la mise. Les perdants mineurs sont déjà connus : EELV, grand vainqueur des élections 2010 grâce au coup de génie de Daniel Cohn-Bendit, va prendre une claque monumentale à la suite des errements de ses notables, dont la constance à avoir tout faux force l’admiration. Le Front de gauche est voué à faire de la figuration, déchiré entre les tenants de la rupture avec le PS, comme Mélenchon, et les vieux briscards du PCF qui savent bien que, sans les socialistes, ils sortent du paysage politique.

Au PS, la situation est ubuesque : les suites du 13 novembre ont exfiltré, fonction oblige, François Hollande, et dans une moindre mesure sa garde rapprochée (Valls, Cazeneuve, Le Drian) du cercle des maudits, mais la situation du parti sur le terrain est pour le moins délicate. Il serait alors indécent de crier victoire en pointant l’échec de la droite, si la force du FN privait Les Républicains des succès attendus.

Pour Hollande, cette « victoire » pourrait être le cimetière d’Eylau décrit par Victor Hugo avec les yeux de son père, capitaine dans la Grande Armée, dont la compagnie comptait cent vingt hommes avant la bataille :

« Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.


Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !


J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.


Sanglant, sur une main et sur les deux genoux


Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.


J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.
—

 Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.


Je vis mon colonel venir, l’épée en main.
—

 Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?
—

 Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.


Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?
— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ?

—    Trois »

Pour Nicolas Sarkozy, en revanche, la nuit prochaine pourrait annoncer Waterloo. Son retour de l’île d’Elbe (en l’occurrence le cap Ferrat), s’était plutôt bien passé en dépit des augures. Son génie manœuvrier l’avait ramené au sommet de son camp, en dépit des complots visant à l’en écarter. Mais, alors que dans l’ombre, ses Talleyrand et Fouché fourbissent leurs armes en faisant mine d’être loyaux, il sait qu’un échec, même relatif, aux régionales lui sera fatal. S’il ne peut vaincre qu’avec le retrait sans conditions des listes de gauche, il n’est plus le général triomphant, mais le chef en haillons d’une armée sauvée de la déroute par son rival. Dans cette hypothèse, on écoutera, dimanche soir avec attention les propos de ses amis François Fillon, Bruno Le Maire et Alain Juppé. Bonne soirée à tous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733097_000015.

Cop 21: Décroître ou périr

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olivier rey cop21
D.R.

olivier rey cop21

Mathématicien et philosophe, chercheur au CNRS, Olivier Rey est membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris 1). Dernier ouvrage publié : Une question de taille, éd. Stock, 2014.

Daoud Boughezala. Je vais vous poser une question simple et directe : imputez-vous à l’homme la responsabilité du changement climatique ?

Olivier Rey. Le climat est un objet extrêmement complexe, et les modèles qui rendent compte de son évolution gardent toujours une part hypothétique. Cela étant, ces modèles indiquent une influence importante de l’activité humaine sur le changement climatique, et les membres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, ont un discours scientifiquement incomparablement mieux étayé que ceux qu’on nomme les « climatosceptiques ». Par ailleurs, nous touchons là un domaine où le principe de précaution, tel qu’on le trouve inscrit dans la Constitution française, devrait par excellence s’appliquer. Ce principe stipule que, lorsque l’environnement risque d’être dégradé de façon grave et irréversible, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas empêcher de prendre des mesures pour conjurer ce risque. Dès lors, même si quelques-uns s’obstinent à douter de l’origine humaine du changement climatique, l’ampleur et l’irréversibilité des dommages que ce changement très rapide est susceptible d’occasionner exigent que l’on prenne des mesures pour l’enrayer. Pour prendre une image parlante : ce n’est pas parce que l’occurrence de nouveaux attentats n’est pas démontrable à la façon d’un théorème mathématique qu’il faudrait s’abstenir de traquer les réseaux terroristes ![access capability= »lire_inedits »]

On vous sait plutôt partisan du « small is beautiful ». Mais si l’on veut sauver la planète du désastre annoncé, ne faut-il pas coordonner une action globale à l’échelle internationale ?

Je défends non le petit mais le proportionné. Tout problème doit être traité à l’échelle pertinente. La question du climat concerne la Terre entière et il serait absurde de penser qu’on peut la résoudre à des échelles inférieures. Cependant, vous remarquerez que ce qui fait avorter les négociations au niveau mondial, c’est le fait qu’il existe des nations gigantesques comme les États-Unis ou la Chine qui, du fait de leur taille, peuvent tout bloquer. Il serait bien plus aisé de parvenir à un accord mondial si les entités politiques étaient toutes aux dimensions de la Suisse, qu’avec de tels mastodontes aveuglés par leur propre grosseur.

Imaginons que le monde soit fragmenté en une multiplicité d’États à taille humaine. Si sept milliards d’humains aspiraient à adopter le mode de vie d’un Américain moyen, avec la surconsommation d’énergie que cela induit, le problème resterait entier…

Certes, le problème de départ serait le même, mais on serait en bien meilleure posture pour y faire face. Le citoyen d’un petit État sait que le monde extérieur existe, alors que le citoyen d’un État géant est enclin à l’oublier. Les grands États sont si obsédés par leur rang que le devenir du monde passe au second plan. De plus, si les États-Unis refusent de suivre des recommandations générales, eh bien ! ils ne les suivront pas, un point c’est tout.

Nous entrons dans le vif du sujet : les organisateurs de la conférence de Paris sur le climat (COP21) ont fixé l’objectif d’augmentation de la température d’ici à la fin du siècle à deux degrés. Qu’en pensez-vous ?

Cet objectif a quelque chose d’arbitraire (pourquoi deux degrés, et non pas 1,5 ou 2,3 ?), et beaucoup d’incertitudes demeurent sur ce qui nous permettrait vraiment de l’atteindre. Si les modèles, en effet, anticipent un réchauffement rapide, il est difficile de le quantifier précisément. Mais l’objectif de deux degrés a le mérite d’exister, et d’inciter à l’action. Le problème est que COP21 ne signifie pas, comme on pourrait le penser, « coopération pour le XXIe siècle », mais 21e Conférence des partis de la convention cadre des Nations unies sur le changement climatique. Vu le peu de résultats obtenus lors des 20 précédentes éditions, il est à craindre que maintenir le réchauffement en deçà de deux degrés paraisse de plus en plus irréalisable

La COP21 entend également développer les énergies renouvelables (hydrauliques, éoliennes, photovoltaïques). Croyez-vous en la possibilité d’une transition énergétique qui nous ferait progressivement abandonner le nucléaire ou les énergies fossiles ?

On se fait des illusions en défendant l’idée d’une transition qui permettrait de dépenser autant, voire plus d’énergie, en substituant aux hydrocarbures d’autres sources énergétiques. Prenons l’énergie solaire. Les plantes savent très bien l’utiliser grâce à la photosynthèse, mais nous, pour en tirer de l’électricité, nous recourons à des cellules photovoltaïques. Et si nous entendions produire par ce moyen l’énergie que nous consommons aujourd’hui, nous nous heurterions très vite à une pénurie des matériaux nécessaires pour fabriquer lesdites cellules. Même chose pour les éoliennes, la biomasse, les « fermes océaniques » pour exploiter la houle, l’hydrogène, la méthanation, etc : dès que l’on projette leur développement à l’échelle nécessaire pour couvrir la demande énergétique actuelle, on rencontre des impossibilités.

Pour le dire vulgairement, les énergies renouvelables, c’est du bidon ?

Dans son livre L’Âge des low tech (Le Seuil, 2014), Philippe Bihouix montre très bien le cercle dans lequel on s’enferme dès lors que l’on entend prolonger et étendre le mode de vie des pays dits développés grâce à l’innovation technologique et aux énergies de substitution. Par exemple : oui, il reste des hydrocarbures dans le sol, que les nouvelles techniques d’extraction permettent d’aller chercher. Mais ces techniques d’extraction réclament des métaux, fabriqués à partir de minerais qu’il est certes possible d’extraire de gisements moins riches qu’auparavant, mais au prix d’une dépense énergétique supérieure. Il nous faut plus de métaux pour obtenir de l’énergie, et plus d’énergie pour obtenir des métaux : le serpent se mord la queue. De ce fait, le peak oil, le « pic de pétrole » dont on a beaucoup parlé (le moment où la production mondiale de pétrole plafonne avant de décliner) sera, selon Bihouix, accompagné ou suivi d’un peak everything, un « pic de tout ».

Malgré ses limites, la COP21 n’a-t-elle pas l’immense mérite de chercher des solutions alternatives alors que ses détracteurs décroissants s’enferment dans une forme d’impasse contestataire ?

Les « décroissants » ont raison de dire que notre mode de vie et de développement n’est plus viable. Non seulement il n’apporte pas le bonheur et la concorde sur Terre, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il détruit notre demeure commune. Face à l’effondrement en cours, il y a deux attitudes possibles : soit préconiser un changement radical comme le font les tenants de la décroissance ; soit prétendre continuer sur la même trajectoire, en tablant sur la déesse Technologie pour surmonter les difficultés. La COP21 s’inscrit dans la seconde lignée. Maintenant que le développement technologique incontrôlé nous a mis dans une position intenable, c’est un surcroît de technologie qui devrait nous tirer d’affaire. Autrement dit, les dégâts deviennent une raison de persévérer dans l’attitude qui les produit – jusqu’à la dévastation totale.

Vos adversaires vous répliqueront que vous sous-estimez la capacité des générations futures à innover alors que l’histoire de l’humanité montre précisément un progrès constant des sciences et des technologies.

La transformation du monde entraînée par le développement industriel depuis le XIXe siècle est sans précédent. Avec un recul de seulement deux siècles, il est absurde de se réclamer de grandes lois de l’histoire pour dissiper les inquiétudes, et d’affirmer que, comme toujours par le passé, « l’homme saura trouver une solution ». Il est vrai que, d’une certaine manière, la dynamique actuelle prolonge une dynamique très ancienne. Mais nous avons atteint un stade où les quantités mises en jeu par cette dynamique en changent la nature, nous placent dans une situation tout à fait inédite. Si l’on parle d’anthropocène pour qualifier le nouveau temps géologique dans lequel la révolution industrielle nous a fait entrer, c’est que désormais les activités humaines sont devenues le premier facteur de modification de l’« écosystème » terrestre. Un exemple parmi d’autres : les hommes rejettent aujourd’hui plus de déchets que l’érosion ne produit de sédiments.

Dans ces conditions, l’issue de la COP21 représente-t-elle encore un enjeu ?

Même si un accord est signé, il sera vraisemblablement très limité et n’aura aucun caractère contraignant. Les grandes puissances comme les États-Unis ou la Chine ne se trouveront guère liées par des accords auxquels elles pourraient avoir consenti du bout des lèvres. Plus que les éventuelles conclusions de la COP21, ce sont les attitudes futures qui compteront. Par ailleurs, le réchauffement climatique, aussi désastreux soit-il à la vitesse où il s’opère, ne doit pas masquer tous les autres problèmes qui se posent, comme l’empoisonnement chimique, la stérilisation de la terre. Au cours du dernier demi-siècle, la population de vertébrés a diminué de moitié.

De vertébrés non humains… La France et le monde agissent-ils dans ces domaines ?

Oui : ils accentuent les ravages. Dans son livre Intoxication (Éd. La Découverte, 2015), Stéphane Horel rappelle que la Commission européenne, alertée sur les dangers des perturbateurs endocriniens, devait réglementer leur usage. Cependant, au lieu de suivre les conclusions du rapport scientifique qui avait été demandé, la Commission a réclamé une étude d’impact économique. Autrement dit, les économistes prennent le pas sur les biologistes et les chimistes, et c’est en fonction des intérêts de grandes firmes que l’on saura si une substance est dangereuse ou non. De ce fait, les perturbateurs endocriniens vont continuer de se répandre partout. D’autant que, tout bien considéré, il y a là un formidable « réservoir de croissance » ! Quand l’équilibre hormonal des êtres humains sera si perturbé que la stérilité sera le lot commun, les êtres humains seront contraints d’aller dans des centres de procréation médicalement assistée, où ils devront payer des dizaines de milliers d’euros pour obtenir un enfant qu’auparavant ils faisaient naître gratuitement. Voilà comment les nuisances engendrées par le développement économique sont recyclées en vecteurs d’une extension du domaine de l’économie.

Notre ami René Viénet dit qu’« on ne combat pas l’aliénation avec des moyens aliénés ». Or, certains écologistes radicaux paraissent sombrer dans une dérive religieuse, sinon sectaire, non seulement en rendant un culte à la déesse mère Gaïa mais en soutenant l’idée que la Terre se porterait mieux sans l’espèce humaine?

« Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands », a dit Benoît XVI : les ravages infligés à la nature sont le corrélat d’un dépérissement de la culture et de la spiritualité. Imaginer sauver la nature au détriment de l’être humain, c’est aller jusqu’au bout de ce dépérissement. C’est répondre au nihilisme techno-économique par un autre nihilisme.[/access]

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*Photo: Hannah.

Régionales: déroute de la droite parlementaire

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régionales droite Front national

régionales droite Front national

Aux élections régionales de 2010 – qui avaient été un naufrage pour la droite parlementaire puisque toutes les régions sauf une étaient passées à gauche (21 régions sur 22) – l’UMP, le Modem et les divers droite cumulaient 30,2 % des voix au premier tour. Hier au premier tour des régionales, les mêmes composantes (LR + UDI + Modem + DVD) cumulent 27,6% des suffrages exprimés. C’est un recul de 2,6% par rapport à la situation précédente, qui avait été analysée comme un échec cuisant de la droite !

Par rapport au précédentes régionales, la gauche (hors Front de gauche) a elle aussi fortement reculé, passant de 43% (PS + écologistes + DVG) à 32% hier (PS + EELV + DVG). Mais cet effondrement est principalement dû au recul très fort des écologistes, le PS passant de 28,6% en 2010 à 23,1% hier. Mais si l’on regarde le bloc de gauche gouvernementale (socialistes et écologistes, hors front de gauche), on remarque sa stabilité depuis 2012 : 30,9% des voix au premier tour des présidentielles de 2012 (François Hollande + Eva Joly), 30% des voix aux départementales de 2015. On peut même noter un progrès significatif par rapport aux européennes de 2014, où le bloc de gauche gouvernementale (PS + EELV) ne faisait que 26%.

En dehors de la percée exceptionnelle du Front national dans le premier tour d’hier, le fait majeur de ces élections est donc la déroute de la droite gouvernementale, dite « classique ». Elle perd 10 points entre les départementales de 2015 et le premier tour des régionales, les listes UMP + UDI + DVD passant de 37% à 27,6%… Elle perd 9 points par rapport au premier tour des présidentielles que la droite a perdues, passant de 36,4% (Sarkozy + Bayrou) à 27,6% aux régionales 2015.

La droite parlementaire est donc en déroute. Même si cette déroute sera masquée par le gain de 4 ou 5 conseils régionaux. C’est là le paradoxe de ces élections.

Comment inscrire ce résultat dans la durée et comment esquisser son évolution future ?

La droite « classique » se vide de ses électeurs au profit du Front national. Il est certain que les premières victoires du FN, le menant de quelques points à environ 15% de l’électorat, se sont faites sur un fond d’électorat ouvrier. Dans un premier temps, le FN a siphonné les voix du PC. Mais aujourd’hui la dynamique qui permet au FN de passer des 17% réalisés par Jean-Marie Le Pen au premier tour des présidentielles de 2002 à près de 28% aux régionales de 2015, en faisant le premier parti de France, repose sur le siphonage des voix de la droite classique. Les 9% que la droite a perdus entre les présidentielles de 2012 et les régionales d’hier sont bien passées au FN. Il est clair que la droite travaille, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, à faire avancer les idées du FN. C’est toute la stratégie sarkozyste de reconquête du pouvoir qui est remise en question.

Il ne faut pas être grand devin pour annoncer que cette dynamique va se poursuivre. Mais elle pourra prendre deux formes. Les deux étant révolutionnaires, au sens où la situation qui en sortira va révolutionner la vie politique française.

La révolution populiste est une première possibilité : la droite prend conscience qu’elle est en ruines, que feux le RPR et l’UDF qui faisaient jadis près de 50% des voix n’en font plus que 25 aujourd’hui et peut-être demain 20% seulement. Et sous l’influence d’une idéologie buissono-zémourienne, elle décide de faire une alliance de gouvernement avec le FN sur un programme identitaire et relativement protectionniste au plan économique.

La révolution conservatrice est l’autre éventualité : la gauche socialiste ayant fait sa révolution macronienne, elle prend conscience que seule une feuille de papier à cigarettes la sépare désormais de la droite parlementaire, surtout après les attentats qui ont vu Hollande se muer en chef de guerre, et elle décide de faire alliance d’une manière ou d’une autre avec la droite face au FN. Programme européiste, libéral au plan économique, discrètement atlantiste et néo-conservateur au plan international.

Si on se réfère aux analyses socio-politiques d’Emmanuel Todd, on voit que la droite et la gauche parlementaires ont en commun de s’appuyer sur les familles sociologiques « inégalitaires », alors que le FN s’appuie sur la France « égalitaire » dans les régions qui ont engendré la Révolution. Cette analyse plaide plus pour la seconde hypothèse formulée.

Dans les deux cas, la vie politique française en sortira bouleversée. La déflagration sera forte. Les prochaines présidentielles, et en particulier les primaires à droite, vont déterminer laquelle de ces deux déflagrations va retentir.

régionales droite FN

*Photo : © AFP BORIS HORVAT.

Régionales : le FN prend Racine

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fn regionales saintignon marine

fn regionales saintignon marine

La presse et les médias se sont forgé leurs propres éléments de langage qui leur offrent une vision rassurante du monde quand le monde n’a décidément plus rien de rassurant. Hier soir, sur France 2 ou BFM TV, la saison des cyclones avait ainsi repris chez les commentateurs politiques pour qualifier le score réalisé par le Front national après le premier tour : six régions dominées, 40,64 % pour Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, 40,55 % pour Marion-Maréchal Le Pen en PACA, 36,06 % pour Florian Philippot en Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine et 27,96 % des suffrages exprimés à l’échelle nationale, devant Les Républicains qui peinent à atteindre 27 %, même avec le renfort UDI-Modem, et le Parti socialiste laissé sur le bord de la route avec un peu plus de 23% des suffrages. Gageons que les raz-de-marée et les tsunamis s’abattront une nouvelle fois sur les éditos pour évoquer le succès écrasant du Front national, comme si celui-ci avait encore la soudaineté et l’imprévisibilité d’une tempête tropicale, comme si personne ne voyait monter la marée depuis longtemps, y compris chez les 18-30 ans, que Libé avait cru bon de baptiser la « génération Bataclan » après les attentats du 13 novembre.

La réponse a été cinglante, le démenti sévère : la jeunesse n’emmerde plus le Front national, soit elle s’abstient et « nique la France », soit elle soutient de plus en plus notablement le parti de Marine Le Pen, quand elle ne ne s’engage pas tout simplement sous les drapeaux, l’armée faisant face à une recrudescence de candidatures depuis janvier 2015, démultipliées depuis les attentats de novembre. Quand Libé dit « Je suis en terrasse », la jeunesse lui répond « Je suis au front », dans tous les sens du terme. Et le monde ouvrier acquiesce en déposant son bulletin dans l’urne, et en disant « et moi je suis la crise ».

Laissons tomber les typhons, rangeons les marées noires au placard et coupons le robinet des raz-de-marée. Ce n’est pas M. Météo qu’il nous faut pour commenter ces élections sous état d’urgence mais Jean Racine. Mais si voyons ! Vous ne vous rappelez pas ? Jean Racine ? Le Grand Siècle ! La tragédie ! Il nous faut toujours quelqu’un pour décrire le roman national qui continue à s’écrire sous nos yeux. Qui mieux que Jean Racine chantera le spectacle de la classe politique en pleine tragicomédie ? Regardez Pierre de Saintignon hier soir, la moue douloureuse, la parole difficile, qui quémande à demi-mot une alliance, se fait souffleter par un Xavier Bertrand crâneur à peu de frais, ne sait plus s’il doit s’unir, se dresser ou cesser d’exister, et finit par annoncer qu’il se retire, désemparé comme Hermione qui s’écrie : « Ah ne saurais-je point si j’aime ou si je hais !, errante et sans dessein je cours dans ce palais ! »

Pendant ce temps, triomphante et rayonnante, Marine Le Pen s’adresse aux caméras. Avec une satisfaction si évidente qu’on craint soudain qu’elle ne prenne feu comme un Icare à l’approche de l’astre brûlant du pouvoir, elle prend la voix d’Oreste et tonne : « Avant que tous les Français vous parlent par ma voix, souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix ! », tandis que Nicolas Sarkozy tente de rallier à son panache gris et déplumé les quelques troupes qu’il veut rassembler en appelant à un nouvel état d’urgence. Endossant le manteau rapiécé de la République, tendant un doigt accusateur vers les résultats électoraux, le chef des Républicains s’écrit comme Pyrrhus : « Je ne vois que des tours, que la cendre a couvertes, un fleuve teint de sang, des campagnes désertes. » Le malheureux Estrosi, de son côté, n’en revient toujours pas : ses chers électeurs l’ont laissé à plus de 16 points d’écart de la Maréchale. Fébrile, il prend la parole, met une main sur le cœur et s’interroge, comme la belle Andromaque : « Et quelle est cette peur, dont leur cœur est frappé ? », avant d’accepter à son tour de rentrer dans l’ombre, vaincu, murmurant, face à son électorat ingrat : « Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups. »

Tous les chefs politiques, au soir du 6 décembre, appellent pourtant l’électeur, incarnation du Saint Peuple, à redevenir raisonnable. Xavier Bertrand, bravache, annonce que « l’histoire retiendra que c’est en Nord-Pas-de-Calais-Picardie que la progression du Front National sera stoppée ». À droite, à gauche, on appelle au rassemblement républicain, à la victoire de la tolérance, du progrès, de l’amour, de l’intelligence sur la haine et l’obscurantisme mais las ! L’électeur, enragé, sourd à toute supplique, continue à tempêter comme Oreste à Pylade : « Je suis las d’écouter la raison ! », « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne ! » Une façon tout de même bien plus belle que la nôtre de conclure en ce premier tour d’élections : on ne sait pas où on va, mais ce qui est sûr, c’est qu’on y va.

*Photo: © AFP PHILIPPE HUGUEN.

Bourgogne-Franche-Comté: la surprise du FN?

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sophie montel fn bourgogne

Fin octobre, alors que l’attention médiatique se concentrait sur Marine et Marion Le Pen et, à un degré moindre sur Florian Philippot, nous vous annoncions qu’une quatrième région pourrait fort bien basculer dans l’escarcelle du Front national. Avec 31.5% des voix, Sophie Montel semble bien partie pour devenir la moins médiatique des prochains présidents de région FN. Cette discrétion, elle semble bien en faire un atout. Lors de la législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs il y a moins d’un an, elle avait finalement échoué à quelques huit-cents voix du but. Mais, en l’occurrence, toute la France médiatico-politique avait les yeux braqués sur cette élection et on peut légitimement penser que cela lui avait été fatal. Tel ne sera pas le cas cette fois-ci, à cause des trois têtes d’affiches précédemment citées.

Au Nord et au Sud, là où le FN a fait ses meilleurs scores, le retrait des deux listes socialistes promet des duels périlleux à Marine et Marion Le Pen. Si Jean-Christophe Cambadélis n’a pas évoqué le retrait du socialiste Jean-Pierre Masseret dans le Grand Est pour faire barrage à Florian Philippot, c’est parce qu’il n’était pas encore certain que la gauche se soit fait dépasser par la droite classique. Mais sur le coup des 23h30, les personnalités socialistes demandaient sur les plateaux le retrait de Jean-Pierre Masseret. En Bourgogne-Franche-Comté, on pourrait donc bien assister à la victoire de Sophie Montel, celle qu’on n’attendait pas au début de cette campagne, et qui, de 1987 à 2015, a toujours collé à la ligne officielle de son parti, jeanmariste disciplinée dans les années 90 et mariniste passionnée depuis 2011. Celle qui se décrit avec une certaine autodérision comme « une apparatchik modèle » devance le centriste François Sauvadet de 7,5 points et la sortante socialiste Marie-Guite Dufay d’un point supplémentaire. Il n’est évidemment question de retrait ni pour le candidat LR-UDI, arrivé deuxième, ni pour le PS. Mais la présidente socialiste sortante, qui a de meilleures réserves de voix que son concurrent centriste, n’a pas reçu l’ordre solférinien de retirer sa liste, conservant une chance de garder son fauteuil.

Cette triangulaire permet donc à Sophie Montel de se poser en favorite pour dimanche prochain. Le candidat de Debout La France, Maxime Thiébaut, a créé la surprise en dépassant le seuil de 5% permettant une éventuelle fusion avec une liste présente au second tour. Sur le plateau de France 3, François Sauvadet s’est montré davantage aimable à son endroit que Sophie Montel, laquelle a préféré s’adresser directement aux électeurs qui s’étaient porté sur le parti de Nicolas Dupont-Aignan. Pour la première fois, le FN semble en position de disputer à la droite classique une réserve de voix, plutôt substantielle dans le contexte de cette triangulaire.

Sur le plan national, le FN est en tête dans six régions sur treize et devance l’alliance LR-UDI de plus de deux points. L’ensemble des observateurs a relevé un effet « 13 novembre » sur le résultat de ce scrutin. Mais deux autres leviers ont pu avoir une influence. Primo, le FN s’est positionné très clairement comme le seul parti qui refusait la fusion des régions. Sophie Montel s’adressait à la Bourgogne ET à la Franche-Comté. Florian Philippot, à l’Alsace, la Lorraine et à la Champagne-Ardennes. Comme si les anciennes régions subsistaient. Secundo, l’éviction de Jean-Marie Le Pen cet été a pu également « libérer » un certain nombre d’électeurs potentiels qui attendaient ce signal depuis longtemps. L’idée, exposée dans ces colonnes il y a plus de deux ans, que la présence du  fondateur du FN constituait sans doute le plafond de verre ultime au développement de ce parti, pourrait bien se voir confirmée dans une semaine, principalement à Dijon et Besançon.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704191_000007.

Île-de-France: le FN, dernier espoir du PS

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Dans la région des régions, peuplée de 12 millions d’habitants, on ne sait plus à quel saint se vouer. Si la liste Valérie Pécresse (LR) dépasse de six points celle de Claude Bartolone, l’équipe du président de l’Assemblée nationale argue que le total des voix de gauche près de 15% cumulés pour les Verts et le Front de gauche- dépasse les réserves de la droite. Quant au Front national, qui fait traditionnellement de la figuration dans la région parisienne, Wallerand de Saint-Just l’amène à 18.5%.

La gauche francilienne mise sur le maintien du FN au second tour pour conserver la région et remporter la mère de toutes les batailles. Tout en appelant à la fusion des listes LR/PS partout où il est arrivé en troisième position au nom d’un « front républicain », le Parti socialiste compte donc sur Saint-Just, lepéniste parmi les lepénistes, comme digue anti-Pécresse. Hypocrisie ou schizophrénie? À vous de voter!

Régionales: le FN, premier parti de France

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fn regionales lepen

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(Avec AFP) – Comme le prédisaient les sondages, le Front national est arrivé en tête du premier tour des régionales avec un score national historique de 28%, qui le met en position de remporter plusieurs régions, juste devant la droite puis le PS, dans un pays en état d’urgence encore traumatisé par les attentats du 13 novembre.

En Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Marine Le Pen devrait dépasser les 40%, selon plusieurs instituts, devant les listes des candidats LR Xavier Bertrand (autour de 24%) et PS Pierre de Saintignon autour de 18%. Déjà, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy s’érige en seul rempart contre la présidente du FN et a appelé les électeurs de gauche à le soutenir au nom de ses »valeurs gaullistes ».

En Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marion Maréchal-Le Pen dépasserait également la barre des 40%, avec selon Ipsos 41,2%, loin devant le maire de Nice Christian Estrosi (26%) et le socialiste Christophe Castaner (15,8%).

Dans ces deux régions, les deux héritières de Jean-Marie Le Pen sont en nette position de force pour le second tour, alors que la soirée devrait être dominée par la question d’éventuels retraits de la gauche dans ces deux régions. Florian Philippot est donné en tête avec 35% des voix pour sa liste en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, près de dix points devant Philippe Richert (LR-UDI-Modem) avec 26% et le PS très loin à 16,7%, selon Ipsos. Il semblerait que le vice-président du FN n’ait pas mobilisé l’électorat autant que Marine et Marion Le Pen, preuve que le FN progresse là où l’abstentionnisme, fréquent parmi les classes populaires, recule.

Le compagnon de Mme Le Pen, Louis Aliot, arrive lui aussi en tête avec 30,9% en Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, plus de cinq points devant Carole Delga (PS, 25,5%), le candidat LR Dominique Reynié se retrouvant en position de retrait à 18,6%. Ironie du sort, le politologue social-démocrate, rallié de fraîche date à la droite sarkozyste, signe un score digne du PS…

En Bourgogne-Franche-Comté, la frontiste du cru Sophie Montel voit sa liste arriver en tête avec 32,1% devant la droite de François Sauvadet (23,5%) et le PS (22,8%). Enfin, en région Centre, le FN est premier avec 30,5%, devant la droite à 25,8% et le PS à 24,5%.

Signe que la stratégie de droitisation buissonnière porte ses fruits, en Rhône-Alpes-Auvergne, les Républicains emmenés par Laurent Wauquiez seraient en tête à 29,5%, devant le FN à 27,4% et le PS à 23,4%, selon Opinion Way.

A gauche, le PS limite la casse dans les trois régions qu’il espère conserver. Le parti confirme son statut de favori en Bretagne, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, malgré la campagne d’arlésienne de la tête de liste Jean-Yves Le Drian, assuré s’il s’impose de rester ministre de la Défense. Selon Ipsos, PS 34,7% LR 22,4% et FN 18%
En Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, Alain Rousset (PS) est créditée de 31,5%, nettement devant la liste de droite de Virginie Calmels (25,9%) et le FN (22,8%).

Comme attendu, la question du retrait ou du maintien des listes arrivées en 3e position à l’issue du 1er tour, dans les régions où le FN peut l’emporter en triangulaires, devrait donc dominer les débats dimanche soir. Des décisions difficiles à prendre, le retrait d’une liste signifiant pour un parti de n’avoir aucun élu au conseil régional pendant près de six ans. Quant à d’éventuelles fusions des listes, hypothèse avancée par Manuel Valls mais rejetée par Nicolas Sarkozy, elles donneraient corps à l' »UMPS » que décrie le FN. Dur dur de combattre la peste blonde…

1er tour Régionales 2015

*Photo: © AFP DENIS CHARLET.

Venantino Venantini: le rital de service

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Vanentino Vanentini Le dernier des tontons flingueurs

Vanentino Vanentini Le dernier des tontons flingueurs

Il est le « dernier » survivant. Depuis la disparition de Georges Lautner en 2013, père fondateur des Tontons flingueurs, Venantino Venantini est le gardien du mausolée. Ce brun ténébreux, flegmatique comme tout Romain qui se respecte, n’a rien perdu de son élégance italienne à plus de 85 ans. On se souvient de lui, Beretta en poche, philosophant sur le combat de près dans le film culte de 1963. Pour être tout à fait exact, l’excellent Claude Rich faisait aussi partie de cette turbulente troupe mais il pratiquait la musique dodécaphonique et non le tir de précision. Venantino partage avec ce monstre sacré du Théâtre Français les souvenirs d’un tournage devenu mythique. Le Panthéon du dialogue explosif et de la répartie fusante. Être ou ne pas être dans cette distribution fait toute la différence. Postérité or not postérité.

Dans cinquante ans encore, on parlera de la scène de la cuisine, de Raoul Volfoni, de Montauban, des flingues de concours, de la pénurie de main d’œuvre sur le macadam, d’une certaine Polonaise qui en prenait au petit-déjeuner ou de ce besoin de faire des phrases chez les marins. Toute une époque ! Venantino raconte sa vie dans Le dernier des Tontons flingueurs, aux Editions Michel Lafon, avec la collaboration de Bertrand Guyard et une préface de Laurent Gerra. Pour les cinéphiles, amateurs de nanars, Venantino, c’est du pain bénit ! Le porte-flingues du Mexicain n’a jamais eu peur du ridicule. Quand certains construisent leur carrière sans salir leurs souliers vernis, le rital, comme tous ses potes l’appellent, a participé à des farces insensées. Du gros rire qui tache. Qui oserait aujourd’hui figurer au casting du Führer en folie, une « kolossale » bouffonnerie de Philippe Clair ? En 1974, Venantino relevait ce défi aux côtés d’Alice Sapritch, Michel Galabru, Luis Rego ou encore Pierre Doris.

Cependant, réduire cet acteur subtil à quelques comédies bien grasses serait, à la fois injuste et inexact. Car, Venantino a plus d’une couleur sur sa palette frémissante. Dans cette autobiographie, on apprend sa passion pour la peinture. En 1956, à 26 ans, il s’inscrit aux Beaux-Arts de Paris après avoir décroché une prestigieuse bourse. Et lorsque Venantino évoque son art majeur, il abandonne le masque de la Commedia dell’arte. Pendant deux ans, il aura pour chef d’atelier Georges Braque et chacune de ses rares rencontres avec le maître le troublera profondément jusqu’à modifier son geste. Braque lui conseilla de « voir grand et large ». Au cinéma, il fera souvent le grand écart entre Dino Risi et Max Pécas. L’inénarrable On est venu là pour s’éclater tient plus du film de vacances que d’une œuvre éternelle. La longue silhouette de Venantino, sa classe naturelle et son esprit boulevardier sont à jamais inoubliables dans Le Corniaud de Gérard Oury, Galia de Lautner ou Le dîner d’Ettore Scola. Si les plus grands (Fellini, Mastroianni, Gassman, Jean Yanne ou de Funès) ont aimé l’acteur, c’est pour sa bonne humeur mais aussi sa finesse. Il fut pour toutes ces stars un précieux guide dans les ruelles de Rome. Il se targue de connaître les 900 églises de la ville et y a même ses entrées secrètes. Cette promenade forcément vagabonde dans une si longue carrière est très agréable. Venantino se souvient de Marlon Brando qui lui a acheté un de ses tableaux à Tahiti, de ses déboires avec James Bond, les producteurs l’adoraient mais il se révéla « trop beau pour être le méchant ». Mais aussi de sa scène dénudée avec Sylvia Kristel dans Emmanuelle 2, des parties de foot avec Pasolini, de ses années américaines ou de l’aide qu’il procura à Ilie Nastase et Ion Tiriac avant qu’ils ne deviennent des vedettes des courts. Venantino, c’est l’Italien polyglotte, aussi à l’aise dans la jet set qu’au bar du coin, pudique comme tous les sentimentaux, joyeux et mystérieux.

Il n’a pas dit son dernier mot, il sera à l’affiche de Un plus une de Claude Lelouch où il interprète le père de Jean Dujardin, dans les salles le 9 décembre, et du prochain film de Kad Merad, Marseille, qui sortira en 2016.

Venantino Venantini, Le dernier des Tontons flingueurs – avec la collaboration de Bertrand Guyard – Préface de Laurent Gerra – Editions Michel Lafon.

Le dernier des tontons flingueurs

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L’avant-garde ou le commun

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documentaire gauche

documentaire gauche

Les Rencontres de Laignes sont un petit festival de documentaire créé entre autres par le critique Patrick Leboutte, et tenu cette année à bout de bras par l’admirable Jean-Paul Noret, ancien maire du village de Laignes en Côte-d’Or, retraité de l’enseignement devenu l’exploitant d’un réseau de salles de cinéma en milieu rural. Entre autres, deux documentaires « engagés » nous ont été projetés pendant ces Rencontres, et leur accolement avait l’avantage de nous faire voir les contrastes entre deux gauches militantes, deux rapports au peuple et à l’histoire, deux types de sensibilité aux questions contemporaines.

Il s’agissait des films Même pas peur – réalisé par Ana Dumitrescu et sorti dans toute la France le 7 octobre dernier – et de La seconde fugue d’Arthur Rimbaud, de Patrick Taliercio, qui n’a pour l’instant pas de date de sortie (On peut toutefois en découvrir une bande-annonce sur ce site consacré au film).

Même pas peur est un film que sa réalisatrice a commencé le 12 janvier dernier, au lendemain de la grande « marche républicaine ». Elle s’intéresse non pas tant aux attentats eux-mêmes qu’aux circonstances qui les ont permis, et à la réaction qui les a suivis : réaction de peur et de rejet de l’autre, selon la réalisatrice et les intervenants qu’elle a filmés.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une promenade mélancolique le long de la Meuse, sur le parcours qu’a suivi le poète quand, à seize ans, juste après la défaite de Sedan, il a fui Charleville pour se diriger vers Charleroi. Pendant son trajet, le réalisateur Patrick Taliercio dresse le portrait d’une vallée en voie de désindustrialisation totale, et que des édiles dépassés tentent de redynamiser en montant d’absurdes projets de rénovation urbaine ou de centres commerciaux.

Même pas peur est un défilé d’opinions péremptoires énoncées sans nuance par des intervenants à peu près tous d’accord entre eux sur les questions à propos desquelles on les sollicite : le terrorisme est un produit dérivé du colonialisme français ; la délinquance est un résultat des contrôles au faciès, qui enragent les jeunes, et de la prison, qui achève de les radicaliser. « L’identité française n’existe pas » assène violemment un Alain Touraine remonté, et toute volonté intégrative ou normative émanant de la société dite « de souche » doit être considérée comme du racisme ; en revanche, le film montre de jeunes musulmanes voilées qui font de leur repli religieux un signe de résistance individuelle au fascisme d’Etat. Evidemment, l’islamisme mondialisé, la tentation djihadiste, la position pour le moins ambiguë d’un grand nombre de musulmans que la presse dit « modérés » sans rien en connaître, ne sont pas évoqués dans le film. Ana Dumitrescu a résolument choisi son ennemi et tait toutes les questions délicates, de peur de fragiliser son message.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud traverse des villes sinistrées, où des patrons firent construire des tours au milieu des collines pour y loger leurs employés ; les usines ont fermé, les ouvriers sont restés. En suivant les sentiers qu’a empruntés Rimbaud, Taliercio s’interroge sur le monde finissant dont le poète décrivait les prémisses. Rimbaud nous est proche, dit-il, par l’obscurité des périodes de transition. Taliercio filme des coins de cette France périphérique qui fournit au Front national ses bataillons les plus nombreux ; il y réintroduit une profondeur historique et un goût des autres que le film Même pas peur professe comme un catéchisme sans jamais l’appliquer. Les visages que nous fait découvrir Taliercio sont déconcertants d’exotisme ; ce sont littéralement les « sans-dent » que moquait notre président. Taliercio filme la population d’origine immigrée de la vallée de la Meuse et les ouvriers en grève des usines, sans avoir l’idée de dresser les uns contre les autres, sans leur demander ce qu’ils votent.

Si l’on ne parle que de cinéma, le film de Taliercio est un bijou de grâce et de beauté quand celui de Dumitrescu est un indigeste pensum aussi mal monté que filmé. Mais c’est surtout leur dimension idéologique qu’il est intéressant d’opposer. Même pas peur est une déclaration d’intention de la « gauche d’avant-garde » ; La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une manifestation tardive de ce qu’on pourrait appeler la gauche du « commun ».

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité.

La gauche d’avant-garde prend le peuple de haut ; la gauche du commun le filme d’en bas. Le cinéma de Taliercio est un cinéma de marcheur, plein d’humilité, au sens littéral : les deux pieds dans l’humus. Le film d’Ana Dumitrescu respire le mépris de classe et la suffisance. Il ne développe aucune idée, n’apporte aucune preuve de terrain ; son unique message consiste à dire : nous pensons comme il convient de penser, imitez-nous. La gauche d’avant-garde ne veut pas l’accord. Elle ne cherche pas prioritairement à convaincre. Par narcissisme, elle se complait dans une position qu’elle rêve minoritaire, pour se donner des allures de résistance. C’est la gauche de Joffrin, de Croissandeau ou de Plenel, la gauche qui ne croit tellement plus au peuple qu’elle nie son existence et lui dénie tout droit à se reconnaître une identité.

Même pas peur donne la curieuse impression que le référent n’existe plus. C’est un vrai film post-moderne, où tout n’est qu’affaire de discours : ceux qui alertent sur la montée de l’islamisme radical dans les banlieues sont des racistes qui agitent une « rhétorique de la peur » ; les intervenants du film ne se s’interrogent jamais sur le degré de conformité au réel de ces discours ; ils ne veulent pas voir que, là encore, les classes populaires sont en première ligne dans un combat contre un ennemi dont ils persistent à nier l’existence. La seule chose qui intéresse Dumitrescu, c’est de distribuer bons et mauvais points, en toute indépendance des faits. Comme si le réel, pour lui faire plaisir, avait enfin définitivement cessé de nous encombrer.

Patrick Taliercio sait bien que le réel existe encore, et que les oppositions idéologiques ne sont pas seulement affaire de rhétorique. Il sait que la mondialisation est un cataclysme dont la classe ouvrière paie le tribut le plus lourd. Son film donne la nostalgie de cette gauche du commun, qui cherchait à lier des individus toujours plus détourés par le libéralisme, plutôt qu’à se faire l’étendard des uns pour mieux criminaliser les autres.

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité. Car aussi peu défendables qu’aient été les positions internationales du PCF, il donnait vie à un intense réseau d’amicales, de syndicats, de clubs sportifs et culturels, de fêtes populaires ; en ce temps-là, la gauche créait du « commun » contre les offensives de ce capitalisme qui nous veut tous consommateurs isolés. Aujourd’hui, la gauche d’avant-garde renifle ces fêtes pour voir s’il n’en émanerait pas une des ces odeurs « rances » ou « nauséabondes », sentant l’arrière-pays français, et dont il conviendrait de dénoncer les « relents xénophobes ». Les fils de bourgeois qui dénoncent les opinions des ouvriers et croient vraiment que le pire des dangers pour la France est le Front national travaillent objectivement dans le sens du vaste processus de désagrégation identitaire et symbolique que subit le peuple en France, depuis que les outils de production en désertent le territoire. Il ne reste à la gauche à l’ancienne, encore habitée par le souci du commun, qu’à chroniquer les étapes de cette dépossession ultime. Le parti pris plus poétique que militant adopté par Taliercio est d’une grande justesse : il n’est plus temps que de pleurer.

Pour ajouter à notre mélancolie, le film d’Ana Dumitrescu fait le tour de la France alors que celui de Patrick Taliercio n’est pour l’instant distribué nulle part…

Régionales: la fièvre du dimanche soir

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regionales fn sarkozy juppe lemaire

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Qui se souvient de la soirée télé consécutive aux élections départementales de mars dernier ? À part les professionnels de la profession politique et assimilés, sondeurs, journalistes, politologues, la raclée subie par la gauche dans les départements n’a marqué la mémoire de personne. Elle était attendue, actée dans les esprits, intégrée dans les stratégies à venir. Déjà, la perspective d’une progression sensible des voix du FN avait mis en émoi le microcosme politique et médiatique. Mais l’impossibilité mathématique, liée au mode de scrutin majoritaire, de voir le parti de Marine Le Pen s’emparer du pouvoir exécutif dans quelques départements avait tempéré les passions.

Dans les états-majors des partis dits de gouvernement, on poussait un soupir de soulagement en constatant que le FN n’avait pas atteint les sommets prédits par certains sondages, et chacun voyait midi à sa porte : à gauche, les effets délétères de l’éparpillement des candidatures justifiaient l’injonction faite aux écologistes et au Front de gauche de ne pas renouveler, à la présidentielle de 2017, les erreurs de celle de 2002. À droite, Nicolas Sarkozy se voyait conforté dans son leadership par un indéniable succès de ses poulains dans les territoires.

Les élections régionales étaient alors considérées comme une péripétie secondaire de la vie politique, simple prolongement de la courbe enregistrée lors des départementales. Le prochain round important était programmé pour les primaires de la droite, chacun des prétendants à la candidature faisant profil bas et unitaire pour un scrutin ne passionnant pas les foules.

L’événement survint, un de ces événements qui donne le cauchemar à tous les marmitons de la cuisine politique habituelle. Les tactiques les plus sophistiquées, les coups de billard à six bandes les plus élaborés, les laborieux arrangements entre prétendus amis volent en éclat, fracassés par une énorme colère, celle d’un peuple qui ne se sent plus protégé. Le citoyen, quelle que soit ses penchants politiques, se transforme en un « Wutbürger »[1. le « Wutbürger » est le citoyen allemand en colère, habituellement modéré, mais qui vilipende les Grecs et refuse les migrants, décrit en 2010 par l’essayiste Dirk Kurbjuweit.], ce bourgeois en colère prêt à toutes les transgressions pour signifier son exaspération aux détenteurs du pouvoir. L’exutoire d’une grande manifestation de masse réchauffant les cœurs, comme celle du 11 janvier après les massacres de Charlie et de l’Hyper Cacher, leur est interdite par l’état d’urgence. Cela laisse la colère bouillonner, avec comme seul soulagement possible l’utilisation rageuse d’un bulletin de vote lors d’une élection dont les conséquences ne semblent pas engager le destin de la nation. Une ou deux régions aux mains du FN ? So what ? Ni Fréjus, ni Béziers ne sont à feu et à sang après l’accession de maires adoubés par Marine, dont on voit aujourd’hui certaines propositions qualifiées naguère de fascistes adoptées sans frémir par un gouvernement de gauche ! Qu’on ne vienne pas nous refaire le coup du grand méchant loup lepéniste alors que les loups, les vrais, sont entrés dans Paris !

L’aiguille des sondages s’affole, le système se met à turbuler sérieusement, menaçant d’emporter dans une tourmente les prétendants au pouvoir de demain.
C’est cela qui va rendre la soirée électorale de dimanche palpitante, sinon dramatique. Ce qui devait être un tour de chauffe devient un banco, et bien malin est celui qui, la veille peut prédire qui va ramasser la mise. Les perdants mineurs sont déjà connus : EELV, grand vainqueur des élections 2010 grâce au coup de génie de Daniel Cohn-Bendit, va prendre une claque monumentale à la suite des errements de ses notables, dont la constance à avoir tout faux force l’admiration. Le Front de gauche est voué à faire de la figuration, déchiré entre les tenants de la rupture avec le PS, comme Mélenchon, et les vieux briscards du PCF qui savent bien que, sans les socialistes, ils sortent du paysage politique.

Au PS, la situation est ubuesque : les suites du 13 novembre ont exfiltré, fonction oblige, François Hollande, et dans une moindre mesure sa garde rapprochée (Valls, Cazeneuve, Le Drian) du cercle des maudits, mais la situation du parti sur le terrain est pour le moins délicate. Il serait alors indécent de crier victoire en pointant l’échec de la droite, si la force du FN privait Les Républicains des succès attendus.

Pour Hollande, cette « victoire » pourrait être le cimetière d’Eylau décrit par Victor Hugo avec les yeux de son père, capitaine dans la Grande Armée, dont la compagnie comptait cent vingt hommes avant la bataille :

« Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.


Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !


J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.


Sanglant, sur une main et sur les deux genoux


Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.


J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.
—

 Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.


Je vis mon colonel venir, l’épée en main.
—

 Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?
—

 Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.


Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?
— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ?

—    Trois »

Pour Nicolas Sarkozy, en revanche, la nuit prochaine pourrait annoncer Waterloo. Son retour de l’île d’Elbe (en l’occurrence le cap Ferrat), s’était plutôt bien passé en dépit des augures. Son génie manœuvrier l’avait ramené au sommet de son camp, en dépit des complots visant à l’en écarter. Mais, alors que dans l’ombre, ses Talleyrand et Fouché fourbissent leurs armes en faisant mine d’être loyaux, il sait qu’un échec, même relatif, aux régionales lui sera fatal. S’il ne peut vaincre qu’avec le retrait sans conditions des listes de gauche, il n’est plus le général triomphant, mais le chef en haillons d’une armée sauvée de la déroute par son rival. Dans cette hypothèse, on écoutera, dimanche soir avec attention les propos de ses amis François Fillon, Bruno Le Maire et Alain Juppé. Bonne soirée à tous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733097_000015.