Le suspect du meurtre survenu vendredi dans une mosquée à Grande-Combe (30) s’est rendu à la police en Italie. À l’extrême gauche, on instrumentalise le drame pour accabler le ministre de l’Intérieur, et tenter de réhabiliter le terme polémique d’ « islamophobie » – un terme piégé, rappelle Elisabeth Lévy.
Le meurtre d’Aboubacar Cissé, 20 ans, dans une mosquée proche d’Alès est une dramatique première en France – un musulman tué dans une mosquée alors qu’il priait. Cela provoque chez tous une immense tristesse, et de l’effroi devant la sauvagerie – on parle de 50 coups de couteaux. On pense à ses proches, aux Grand-Combiens qui semblaient avoir adopté ce jeune Malien, à nos compatriotes musulmans et à tous les croyants qui ont peur maintenant quand ils vont prier.
Malgré la légitime prudence du procureur, il est difficile de ne pas voir dans un tel crime se produisant dans une mosquée une dimension raciste ou anti-musulmane.
Une dimension anti-musulmane qui semble évidente
La condamnation est unanime, du président de la République, du Premier ministre et de la classe politique. Cela n’empêche pas Dominique Sopo de SOS Racisme de dénoncer un soi-disant silence assourdissant.
À gauche, on déroule le narratif habituel. Ceux qui hurlent d’ordinaire à la récupération et à l’instrumentalisation quand on s’interroge sur le terreau d’une agression islamiste, antisémite ou antiblanche se jettent sur l’événement avec ce que les Allemands appellent la « Schadenfreude » – cette joie mauvaise. On vous l’avait dit, l’islamophobie tue.
En quelques heures, nous avons assisté à une déferlante de communiqués des élus insoumis. Jean-Luc Mélenchon, qui qualifiait les assassinats de Merah d’incidents: « Le meurtre d’un musulman en prière est le résultat des incessantes incitations à l’islamophobie ». C’est la faute à Retailleau, à CNews et à Le Pen. Surtout Retailleau, d’ailleurs. Le ministre de l’Intérieur avait piscine, persifle Sopo. Non : il est ministre des cultes et avait enterrement du Pape.
Il est vrai que l’ « islamophobie » se répand en France, me dit-on…
Comme Manuel Valls, je récuse ce terme, inventé par les Mollahs pour discréditer et criminaliser toute critique de l’islam. Pour le recteur de la mosquée de Bordeaux, ce sont les discours politiques sur l’islam et l’immigration qui nourrissent la haine. Non : ce qui nourrit la haine, c’est le déni.
On a le droit de détester l’islam, le marxisme, le judaïsme voire la théorie de la relativité. Ce qui est criminel et attentatoire à la République c’est d’agresser des musulmans, des juifs ou des disciples d’Einstein.
De plus, convenons qu’en matière de critique, l’islam ne montre pas toujours son meilleur visage. En France, ce n’est pas l’islamophobie qui tue le plus souvent des journalistes, des professeurs, des juifs ou des chrétiens – mais l’islamisme. L’emprise croissante des Frères musulmans est une autre réalité. Selon un sondage paru hier, 88 % des Français (et 75% des sympathisants LFI !) sont favorables à l’interdiction des Frères musulmans. Tous des fachos ?
Pour Mélenchon, l’islamophobie est un étendard politique – on le sait. C’est plus fâcheux chez François Bayrou (« ignominie islamophobe »), carrément surprenant chez Laurent Wauquiez. Derrière ce terme de faussaire, il y a le récit fallacieux d’une France gangrenée par le racisme antimusulman. En réalité, des tas de Français musulmans sont ultrapopulaires. Les Français sont très accueillants et tolérants. Mais, ils ne veulent pas changer leur façon de vivre. Puisque l’on considère nos concitoyens musulmans comme des concitoyens à part entière, ils doivent accepter comme les autres la critique.
A Grand-Combe, le racisme anti-musulman a fait son premier mort. C’est évidemment un de trop. Nous voulons tous que ce soit le dernier. Sauf ceux qui pensent que quelques martyrs serviraient leur cause et leur pouvoir. Suivez mon regard.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin
Un fait divers aussi absurde que révélateur des dangers du mélange entre amour et conduite automobile a récemment fait les manchettes de la presse suisse. Sur les routes sinueuses du Valais, près de Crans-Montana, station helvétique prisée des amateurs de poudreuse montagnarde, en pleine vitesse, un conducteur a subitement perdu le contrôle de son véhicule.
Lors d’un virage, il a été soudainement pris d’un spasme inattendu qui a mené son bolide dans le décor. La raison ? Une fellation prodiguée par sa passagère française qui, manifestement, ne semble pas avoir bien intégré le chapitre « zone de confort et de sécurité » du Code de la route. L’accident n’a heureusement causé aucun décès, mais les dégâts matériels et le traumatisme psychologique ont suffi à déclencher une procédure judiciaire à l’encontre du couple. Et là, surprise : ce n’est pas le conducteur, mais sa partenaire qui a été considérée comme « responsable de la perte de contrôle ». Condamnée à une amende de 963 euros, accolée d’une peine de deux ans avec sursis pour « violation grave des règles de circulation », ladite passagère devra également s’acquitter d’une amende supplémentaire de 500 francs suisses. Pour les amateurs de calcul rapide : ça fait cher la pipe. Et l’histoire ne s’arrête pas là, puisque son compagnon a également été condamné lors d’un autre jugement.
L’affaire pourrait prêter à sourire, si elle ne soulevait pas des questions plus sérieuses. Car au-delà de l’anecdote croustillante, c’est la distraction au volant qui est pointée du doigt. Téléphones portables, manipulation de GPS, sandwichs mangés à la hâte ou discussions agitées : autant de motifs suffisants pour détourner l’attention et causer des accidents. Et dans le classement de l’ineptie routière, l’activité Fast & Fellatious remporte, disons-le, la palme d’or du danger sexy.
Après le meurtre d’un musulman vendredi dans une mosquée du sud de la France, la guerre des récits et la guerre sémantique reprennent.
Un spectre hante la France : le spectre de l’islamisme[1]. La plus grave des fractures qui fragilisent la nation reste celle entretenue par l’islam séparatiste et guerrier. Se disant victime d’une islamophobie qu’il faudrait interdire, les avocats de cette idéologie conquérante et totalitaire cherchent à imposer ses interdits. La pénalisation du blasphème et la banalisation de la charia (loi islamique) sont ses buts en vue du califat.
De la récupération politique, mais cette fois pas celle que vous croyez…
Dans cette stratégie, l’extrême gauche en quête d’électeurs assure de sa collaboration. Dimanche soir, place de la République, un « rassemblement contre l’islamophobie » a ainsi été organisé, notamment à l’appel de Jean-Luc Mélenchon, pour dénoncer le meurtre au couteau, vendredi, d’un fidèle dans la mosquée de La Grande Combe (Gard). L’assassin, jeune français d’origine bosnienne, aurait insulté Allah tout en s’acharnant sur la victime malienne, Aboubakar Cissé. En novembre 2019, une semblable manifestation avait été organisée à Paris, après que deux fidèles de la mosquée de Bayonne eurent essuyé les tirs d’un vieux cinglé, Claude Sinké. Lors de cette manifestation, la foule avait été invitée à scander « Allah Akbar ! » non loin du Bataclan, théâtre de la tuerie islamiste où la même incantation avait été reprise par les bourreaux ouvrant le feu. En cherchant à pénaliser toute critique de l’islamisme, l’islamo-gauchisme a trouvé, dans son exploitation politique du meurtre odieux d’Aboubakar Cissé, ce qu’il dit être le résultat d’une haine systémique antimusulmans que porterait la droite.
Un timing peu opportun pour le livre de Retailleau
Cependant, en alimentant ainsi un prétendu racisme derrière la dénonciation de la charia liberticide, l’extrême-gauche autorise de facto la légitime défense d’une communauté agressée. Hier, un appel à la constitution de « brigades d’autodéfenses populaires » a été lancé au cours du rassemblement. En revanche, les fauteurs de guerre ferment les yeux sur l’antisémitisme et la cathophobie portés par l’islamisme qui tue. En l’occurrence, l’appel à lutter contre l’islamophobie, terme repris par François Bayrou (« ignominie islamophobe »), intervient alors que Bruno Retailleau publie, ce mercredi, un Manifeste contre l’islamisme (Ne rien céder, Editions de L’Observatoire) et qu’il a annoncé la déclassification d’un dossier sur l’entrisme des Frères musulmans, fers de lance du djihad par infiltration pernicieuse.
Le ministre de l’Intérieur est devenu la cible de cette doctrine pour qui le terrorisme est une option permise. C’est aussi parce qu’ils avaient été jugés islamophobes que les journalistes de Charlie Hebdo avaient été assassinés à la kalachnikov. Dans ce contexte explosif, la réflexion du maire de Marseille, Benoît Payan, menaçant en conseil municipal de poursuivre des propos d’opposants critiquant la charia est venu illustrer la soumission à l’islam politique. Cette capitulation est aussi celle de l’Union européenne quand elle finance (9,8 millions d’euros) la recherche universitaire sur « Le Coran européen », dans la perspective de « découvrir comment le Coran a influencé la culture et la religion en Europe entre 1150 et 1850 » (à ce sujet, lire demain le commentaire de François-Joseph Brunet demain sur le site Causeur.fr NDLR). Pour éviter la guerre civile, faudra-t-il accepter l’islamisation du pays au nom de la lutte contre l’islamophobie ?
Un libéral ne peut pas soutenir la loi Falorni car elle viole les principes de liberté, en imposant l’aide à mourir aux établissements médico-sociaux, et de responsabilité, en faisant porter à la collectivité les conséquences matérielles et financières de choix individuels.
Je suis libéral. J’ai tenté de me soigner ou d’essayer autre chose, avant de me rendre à l’évidence : c’est un mal incurable.
Or, plongé dans le débat du moment, c’est-à-dire la reconnaissance d’un droit à l’euthanasie (ou « aide à mourir », comme on dit maintenant), un libéral pourrait hésiter, godiller, patauger, puis couler. Et ce, même s’il a un léger tropisme conservateur. Alors il lui faut des flotteurs.
Comme les diamants, les libéraux ont de multiples facettes, et s’identifient de bien des manières. Personnellement, je m’en remets à un couple assez simple, basique : liberté/responsabilité. Ce sont donc mes flotteurs pour ne pas me noyer dans le débat sur l’euthanasie. Liberté ? Oui, celle qui « consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Responsabilité ? Oui, la vertu de s’assumer, d’assumer ses actes, sans peser sur autrui par la contrainte, sans être un parasite.
Liberté, responsabilité : une grille qui vaut ce qu’elle vaut mais assez pratique, au final, pour analyser la proposition de loi d’Olivier Falorni sur « la fin de vie » (autre périphrase étrange), que l’Assemblée nationale examinera à partir du 12 mai. Deux mots qui permettent de répondre à la question suivante : un libéral pourrait-il voter ce texte ?
Non.
Même un libéral ne pourrait voter ce texte.
La possibilité légale de recevoir et/ou donner une « aide à mourir » repose sur une position philosophique qui, en tant quel telle, ne contrevient pas aux principes de liberté et de responsabilité. Elle est discutable, bien sûr, et susceptible d’entrer en contradiction avec de nombreux fondements et piliers de l’ordre social. Mais ce n’est pas à proprement parler une pierre d’achoppement pour un libéral.
En revanche, si un individu choisit de se donner la mort, et si un autre accepte de l’y aider, il faut, d’une part que ce soit librement, et d’autre part que l’un et l’autre assument de bout en bout leurs décisions respectives. Bref, liberté et responsabilité.
Concernant la première, le texte de M. Falorni comprend des zones d’ombre, à en croire une majorité de malades, d’aidants et de soignants. Si la loi est adoptée, seuls les individus « aptes à manifester [leur] volonté de façon libre et éclairée » pourront accéder à l’aide à mourir. Comment évaluer la réalité de cette liberté et de cette clairvoyance ? La manipulation mentale, l’abus de confiance, la contrainte insidieuse sont-ils suffisamment pris en compte dans la loi ? Visiblement, les spécialistes de la question n’en sont pas convaincus. La liberté, difficile, risque donc de ne pas être totale et infinie, pour le dire avec les mots d’Emmanuel Levinas. Dès lors, autant s’abstenir, peut-être ?
Quoi qu’il en soit, au moins une disposition de cette proposition de loi va explicitement à l’encontre de la liberté : son article 14. Il contraint en effet les responsables des établissements « mentionnés à l’article L. 312-1 du code de l’action sociale », c’est-à-dire en réalité toutes les structures à caractère social et médico-social, y compris les centres de l’aide à l’enfance et, bien sûr, les EHPAD et autres maisons de retraite, à ouvrir « l’aide à mourir » à ceux qu’ils hébergent. Quid des établissements qui, dans leur charte de fonctionnement, se rattachent à des religions ou courants de pensée hostiles à l’euthanasie ? Priverait-on leurs responsables de leur liberté de conscience et d’opinion ?
Je citais Levinas ; il est aussi le philosophe de la responsabilité. Et, à vrai dire, c’est principalement sur ce terrain-là que la proposition de loi Falorni me parait sidérante. Ce qu’elle soulève, ce ne sont plus des doutes, mais une indignation. Dans une première version, le texte proposait par exemple que la personne volontaire pour administrer la substance létale puisse « bénéficier de séances d’accompagnement psychologique », payées par le contribuable bien sûr, pour atténuer le trauma lié à son acte. On se pince ! Comme dirait Gabriel Attal : tu tues, tu assumes.
Cette disposition ne figure plus dans le texte final mais, hélas, la tendance à infliger à la collectivité, par le truchement de son portefeuille, les conséquences d’un choix individuel y subsiste à plusieurs endroits. C’est le cas de l’article 18, qui oblige la collectivité à assurer la « couverture des frais afférents » à l’aide à mourir. Au nom de quoi les contribuables dans leur ensemble devraient-ils payer une décision individuelle de cette nature ? Si « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », le prélèvement non choisi du moindre centime destiné à permettre à quelqu’un de se donner la mort constitue une nuisance. J’ajoute, entre parenthèses, que le même raisonnement devrait s’appliquer à tous les soins non vitaux qu’impliquent certains modes de vie choisis en toute connaissance de cause, y compris les avortements de confort ou la PrEP délivrée gratuitement aux adeptes du nomadisme sexuel pour éviter de contracter le SIDA. Certes, un être humain n’est pas toujours capable de « s’empêcher », comme disait Camus. Dont acte. Mais il doit assumer, et pas avec mon argent.
Dans le même ordre d’idée, l’article 18 interdit aux professionnels de santé qui acceptent de pratiquer l’euthanasie de procéder à des dépassements d’honoraires. En quel honneur ? Pourquoi la liberté des uns de recourir à l’aide à mourir limiterait la liberté des autres de fixer comme ils l’entendent le salaire de leur besogne – surtout une telle besogne ?
Dans l’exposé des motifs de la proposition de loi, son rédacteur prétend que cette dernière « a vocation à devenir une grande et belle loi de liberté, d’égalité et de fraternité. » Pour la liberté, on l’a vu, c’est discutable. Quant à l’égalité et la fraternité, comme souvent en France, elles ne sont servies qu’aux dépens de la responsabilité. En réalité, cette loi ne reconnaîtrait pas la véritable autonomie, mais fabriquerait un droit-créance supplémentaire, que d’autres devraient honorer – moralement, matériellement, financièrement. Et cela, un libéral conséquent ne peut s’y résoudre.
Sous les fastes du Forum Grimaldi, les Ballets de Monte-Carlo ont confronté leur talent à trois univers aussi exigeants que contrastés: l’exaltation lyrique de Schönberg dans La Nuit transfigurée, la poignante résistance ukrainienne évoquée par Ratmansky dans Élégie en temps de guerre, et l’héritage rigoureux de Balanchine avec Les Quatre tempéraments. Si l’orchestre a brillé de tout son art, les réponses chorégraphiques, elles, ont souvent vacillé entre sécheresse, maladresse et formalisme suranné
Rien n’est sans doute plus périlleux pour un chorégraphe que de se confronter à La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) d’Arnold Schönberg. Comment répondre à une musique qui tend à tout moment au sublime, où les états d’âme exposés sont exacerbés, les sentiments portés à l’incandescence ? Comment suivre une partition d’un lyrisme échevelé qui vous plonge au plus profond de l’âme et de ses tourments sans que la réponse qu’on lui donne ne bascule dans le ridicule d’un expressionisme outré, d’un sentimentalisme qui tue ?
Seul peut-être le Tchèque Jiri Kylian aura donné de Verklärte Nacht, en 1975, une lecture parfaitement belle, juste, parfois bouleversante. Mais avec sa profonde sensibilité musicale, sa culture, son écriture aussi noble que talentueuse, cela allait presque de soi.
En s’emparant à son tour de la partition de Schönberg en 2014, la Belge De Keersmaeker avait évidemment pressenti le danger qu’il y avait pour elle à se laisser emporter par ce débordement musical littéralement intraduisible sur le plan chorégraphique, sous peine de sombrer dans un irrémédiable pathos. Consciente du péril, elle y a répondu avec une sécheresse d’adjudant chef en inspection de chambrées, réduisant sa chorégraphie à une raideur virant à l’indigence.
Sous une lune obscure
L’artiste allemand Marco Goecke a, lui aussi, flairé le piège. Dès le début de l’ouvrage, sous un ciel dramatiquement obscur où luit une lune plus sombre encore, telle qu’elle est évoquée dans ce poème de Richard Dehmel qui a inspiré le compositeur (scénographie de Michaela Springer), sa gestuelle brusque, fragmentée, cassante, apparaît tout d’abord, sans du tout convaincre cependant, comme une réponse radicale à l’envoûtement mortifère de La Nuit transfigurée. Mais son écriture n’évoluera pratiquement jamais tout au long de l’ouvrage, en dépit des climats multiples de la partition, exterminant toute forme de poésie et contraignant les seize interprètes à une virtuosité parfaitement gratuite. Ce qui est brièvement apparu audacieux dévoile bien vite une effarante surdité à la partition, à l’instar de nombre de danseurs ou de chorégraphes osant se confronter à des compositions exceptionnelles sans posséder la moindre culture musicale. Goecke répond à la composition de Schönberg comme un cascadeur répondrait aux Murmures de la forêt dans Siegfried, ou au Requiem de Mozart.
Le bonheur, un bonheur sans partage, est venu de l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo qui, luxe rare, accompagnait les trois pièces chorégraphiques présentées sur la scène du Forum Grimaldi. Sous la direction intelligente, vibrante, inspirée du chef allemand Jesko Sirvend, les musiciens ont donné de La Nuit transfigurée une interprétation proprement magnifique. Une perfection bien cruelle en regard de ce qui se déroulait sur scène.
Déjà Goerke avait commis une chorégraphie pour les Ballets de Monte Carlo paraphrasant Le Spectre de la Rose de Fokine, parfaitement étrangère à la mélodie de Weber et surtout d’une désolante indigence. Mais le chorégraphe allemand aura sans doute l’opportunité de reprendre un jour ses ouvrages en Suisse, maintenant qu’il a eu la chance véritablement inespérée d’être nommé directeur du Ballet du Théâtre de Bâle. De quoi pouvoir souhaiter bien du plaisir aux populations alémaniques.
Dans le fracas des bombardements
Né à Saint-Pétersbourg qu’on appelait alors Leningrad, mais ayant grandi à Kiev, Alexei Ossipovitch Ratmansky est formé à Moscou et devient plus tard danseur étoile au Ballet de l’Opéra national d’Ukraine.
Après avoir assumé durant cinq ans la direction artistique du Ballet du Théâtre Bolchoï de Moscou, il y montait un spectacle au moment même où les Russes envahissaient l’Ukraine. À l’image du danseur étoile français Laurent Hilaire qui démissionnait de son poste de directeur du Ballet du Théâtre Stanislawski, Ratmansky a eu la noblesse de quitter sur le champ le Bolchoï et d’interdire qu’on y représentât quoi que ce soit de sa composition. Depuis deux ans, il est artiste attaché au New York City Ballet.
Créée pour les artistes du Ballet de l’Opéra national de Kiev dans le fracas des bombardements assassins voulus par Moscou, son Elégie en temps de guerre est reprise par les danseurs des Ballets de Monte Carlo avec une ferveur évidemment touchante. Car en quatre tableaux, d’une façon un peu maladroite peut-être, Alexei Ossipovitch a pour ambition de traduire la force morale des Ukrainiens faisant face non seulement à la guerre qui sacrifie des milliers de victimes et ruine leur pays, mais aussi à une russification rampante que tente depuis longtemps de leur imposer Moscou. C’est donc une ode à la résistance, laquelle se manifeste sous la forme joyeuse de danses populaires.
Un premier tableau d’un lyrisme évanescent où quatre jeunes hommes vêtus de justaucorps noirs s’alanguissent en compagnie de quatre jeunes femmes voilées dans des robes couleur de cendres, apparaît comme une longue plainte. L’écriture raffinée y est celle d’un chorégraphe néo-classique qui possède bien son métier, mais elle demeure quelque peu insipide. Lui succèdent deux séquences très allègres, chorégraphiées sur des musiques traditionnelles et d’une exécution diablement virtuose où explose la vitalité souriante des danses populaires, de celles, mais en mieux, dont les régimes communistes ont fait un emblème durant des décennies de dictature du prolétariat. Puis l’ouvrage se referme sur un même octuor de danseurs évoluant devant une magnifique toile de fond de Wendall Harrington où une immense bande de terre monotone s’étend à l’infini sous un ciel aux mille nuances de gris, et plus immense encore.
C’est sans doute la vitalité du peuple ukrainien qui est ici évoquée, encadrée par la noirceur du temps présent. La pièce apparaît un peu sommaire. Mais comment le reprocher à son auteur au vu des conditions dramatiques de sa création ? S’il est probable qu’Elégie en temps de guerre a dû émouvoir le public de Kiev, on doit voir dans sa reprise par les Ballets de Monte Carlo l’hommage qu’une petite principauté prospère rend à l’immense Ukraine ravagée par une guerre abominable.
Comme le Saint Sacrement
Avec Les Quatre tempéraments créés à New York en 1946 par George Balanchine sur des pages écrites par Paul Hindemith, et qui mobilisent vingt-cinq interprètes, la cinquantaine de danseurs des Ballets de Monte Carlo, jonglant avec des styles chorégraphiques si divers, sinon opposés, aura fait preuve d’une flexibilité remarquable. Et à ce titre, la soirée constitue un recueil de savoir-faire tout à leur honneur.
Restitués par l’ancienne danseuse Patricia Neary qui depuis des décennies porte la flamme balanchinienne comme d’autres le Saint Sacrement, Les Quatre tempéraments, avec leurs figures stéréotypées illustrant les natures mélancolique, sanguine, flegmatique et colérique, apparaissent néanmoins furieusement vieillis. Et surtout d’un formalisme redoutablement ennuyeux.
Serait-ce que les danseurs d’aujourd’hui, aussi excellents soient-ils, n’offrent pas la dégaine de ceux de jadis et que leurs corps, leur état d’esprit ne s’accordent plus guère d’une esthétique très Après Guerre ? Serait-ce que le néo-classicisme balanchinien, s’encanaillant ici à la façon de Broadway, nous apparaît désormais désuet, alors que ce n’est pas le cas avec d’autres pièces maîtresses du Géorgien ?
Théâtralement gainée dans un fourreau noir, enveloppée d’un boa fatal et affichant cette « élégance » tapageuse où excellent les Américaines qui se vivent en héroïnes de comédie musicale, Patricia Neary assurait là, à l’âge de 82 ans, son ultime recréation d’un ouvrage de Balanchine, en lieutenante fidèle et intransigeante du fondateur du New York City Ballet. Mandatée par Balanchine lui-même, puis par le trust chargé du maintien de son répertoire, elle aura exercé cette tâche dans le monde entier durant plus d’un demi-siècle.
L’attaque au couteau d’un lycéen sur ses camarades de classe a provoqué l’effroi à Nantes. Cet adorateur d’Adolf Hitler préoccupé par la condition environnementale, à peine âgé de 16 ans, a été interné en psychiatrie. Philippe Bilger revient sur le drame
Regardant le 24 avril l’émission « 100 % Politique » animée sur CNews par Gauthier Le Bret, j’ai été surpris par la discordance des points de vue sur l’attaque au couteau -57 coups sur la victime tuée – dans l’établissement scolaire Notre-Dame de Toutes-Aides à Nantes. Alors qu’à l’évidence les crimes commis par ce mineur de seize ans imposaient une grille d’explication complexe, aussi bien psychiatrique que sociale, sécuritaire, politique… Souhaiter un tel pluralisme n’est pas fuir ses responsabilités mais au contraire prendre la mesure d’un événement qui risquera de demeurer incompris si on récuse la plénitude nécessaire. Qui peut contester la validité des considérations de pur pragmatisme sécuritaire concernant, à cause du port de couteau de plus en plus observé, l’installation de portiques, les fouilles, la reconnaissance faciale et les mesures à prendre pour que les établissements privés et publics soient à l’abri de massacres dans la voie du mimétisme américain ?
On ne peut pas non plus désapprouver le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui a insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un fait divers mais d’un fait de société et que sa nature politique, au-delà des émotions singulières, était évidente. Il voit dans ces actes criminels la traduction extrême d’un monde gangrené par le refus de l’autorité, le laxisme et la déconstruction. Il a aussi rappelé, pour lutter contre les facilités paresseuses du « il n’y a qu’à », qu’il était impossible de placer un policier ou un gendarme derrière tous ceux qui étaient porteurs d’un risque potentiel.
Il me semble, au sujet de Justin P, qu’une interrogation fondamentale ne peut être éludée. Comment se fait-il que ce garçon qualifié diversement de « bizarre, réservé, suicidaire, solitaire, adorateur d’Hitler, voulant étriper tout le monde, remarqué par ceux qui le côtoyaient… » n’ait pas, au-delà de la curiosité inquiète qu’il suscitait, incité ses parents, ses éducateurs, ses professeurs à se prémunir pour que cette personnalité infiniment problématique passe d’un virtuel plus que troublant à un réel horriblement concret ?
J’entends bien que soupçonner ainsi un mineur de 16 ans, pour ce qu’il est et semble montrer, relève d’une sorte d’anticipation choquante, quasiment totalitaire. Mais comment échapper à cette alternative traumatisante: ne rien tenter et laisser le pire peut-être se commettre un jour ou intervenir pour briser une menace seulement supputée ?
La garde à vue de Justin P a été levée et il a été interné en psychiatrie.
Le texte très long, à la fois délirant mais révélateur d’une inspiration confuse mêlant nazisme et gauchisme – « écocide globalisé » – qu’il a envoyé par mail le 24 avril à midi, participe d’une adolescence mêlant une extrême difficulté d’être à des visions apocalyptiques ; ne percevant comme seule solution que l’éradication d’une part d’humanité détestée par son propre chaos.
Quels que soient les ressorts profonds de ces crimes, ils ne rendront pas moins absurdes les dires de la maire écologiste de Nantes laissant entendre, pour s’en prendre à Bruno Retailleau, que l’émotion est seule acceptable et que la politique n’a rien à voir en l’espèce. Alors qu’au contraire tout est lucide et pertinent qui alliera les affres du singulier et les dérives du pluriel. La prévention intelligente et la répression sans faiblesse. 100 % Complexe !
Sur ce dernier point, cessons de traiter les mineurs délinquants ou criminels comme si nous voulions qu’ils n’aient jamais changé par rapport à l’image bénie d’une enfance préservée de tout, coupable de rien. Notre législation à cet égard est mauvaise et impuissante devant les transgressions. Justin P pourra être déclaré irresponsable. S’il ne l’est pas ou si sa responsabilité est atténuée seulement au moment où il a poignardé ses victimes, il faudra moins pleurer sur lui que sur elles, contrairement à l’habitude politique et médiatique.
Depuis l’Antiquité, le pouvoir s’incarne en un lieu : le palais, qui s’impose par son architecture, ses décors et son protocole. Thierry Sarmant retrace cette histoire, des châteaux mérovingiens à l’Élysée d’Emmanuel Macron en passant par le Versailles de Louis XIV et… l’Hôtel du Parc du maréchal Pétain.
La République s’enorgueillit de ses palais bâtis par et pour nos rois et nos empereurs. L’Élysée ? Un (vaste) hôtel particulier. En visite sous la Restauration, le grand-duc Nicolas, frère du tsar, vantait « l’avantage d’avoir un charmant petit jardin » (sic). Quand Emmanuel Macron veut éblouir, c’est à Versailles qu’il reçoit, sous les ors du Roi-Soleil, « cadre d’apparat pour les grandes visites officielles ».
Conservateur aux Archives nationales et ancien directeur des collections du Mobilier national, Thierry Sarmant remet en perspective cette relation à la représentation du pouvoir, telle qu’elle s’incarne, en France, depuis la fin de l’Antiquité. De fait, les édifices palatiaux, leurs architectures, leurs décors, leurs objets sont généralement étudiés dans la limite d’une période historique donnée, non dans leur continuité. S’y croisent des logiques complexes : contraintes socioéconomiques, ambitions (voire prétentions) de leurs « locataires », contexte international, combinaisons dynastiques, enjeux diplomatiques… Au-delà de l’analyse de leurs dispositifs architecturaux et décoratifs, Sarmant éclaire d’un œil neuf ce qu’il appelle l’« écosystème des palais » : travaux, manufactures, ravitaillement, artisanat, industrie, domesticité, soldatesque – toute une administration, une économie, une intendance sont solidaires de leur fonctionnement.
Le palais mérovingien, pourtant institution majeure du royaume des Francs, n’est « ni un monument d’architecture ni un haut lieu des arts décoratifs ». Charlemagne assoit son palais d’Aix-la-Chapelle sur un double modèle, romain et byzantin. Souverains nomades comme leurs prédécesseurs, les rois capétiens itinèrent de villégiatures de chasse en abbayes… « L’architecture du pouvoir passe de la villa héritée de l’Antiquité romaine au château féodal », « les tours deviennent un élément signifiant du château ou du palais », dans un dispositif d’enceintes partout similaire. À Paris, le palais de la Cité figure le prototype achevé.
Puis surgit le premier Louvre, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, des rébellions intestines et des conflits seigneuriaux dans un Paris qui « n’est plus une ville sûre, moins en raison d’un possible coup de main anglais qu’à cause de la turbulence de ses habitants ». D’où « les trois grands chantiers menés sous les premiers Valois : au Louvre, à l’hôtel Saint-Pol [disparu] et à Vincennes ». Le règne de Charles V amorce la « civilisation de cour, amie du luxe, du confort et de la mode », et le Val de Loire devient, d’un château l’autre, le lieu d’un incessant « cortège de chariots où sont transportés meubles et tentures », dans le « faste occasionnel » que président tour à tour Charles VII, Louis XI, Charles VIII, tandis que croissent les effectifs d’une « maison du roi » où « le mobilier proprement dit, dans le sens actuel du mot, demeure peu présent » encore.
Une gravure du palais royal
Sarmant ne voue nulle tendresse à François Ier, « piètre politique, chef de guerre catastrophique, d’une intelligence plus que moyenne », ouvrant « la longue liste des dirigeants “sous influence” de l’ère moderne ». Au crédit du sire qui « ne tient pas en place », promoteur d’une « politique architecturale à la fois ambitieuse et désordonnée », l’historien porte, tout de même, outre les châteaux parisiens disparus de Madrid et de La Muette, les « monuments fabuleux » que sont Chambord, Fontainebleau – et le Louvre ! Mécène boulimique, François Ier « entend éblouir l’Europe par le luxe de ses courtisans, l’extravagance de ses fêtes et l’ampleur de ses bâtiments », alliant tradition nationale et inspiration italienne : « trop de chantiers pour en mener un seul à son terme » !
Dans une synthèse érudite, Thierry Sarmant file la chronologie des demeures édilitaires, du Louvre d’Henri IV au palais des Tuileries, du « mystère Versailles », cette fabuleuse « création continue », au pitoyable… Hôtel du Parc vichyssois, en passant par Marly, Meudon, Saint-Germain, Compiègne, Rambouillet, Saint-Cloud… ou encore par ce fantomatique « Palais du Roi de Rome », colossale architecture de papier dessinée par Percier et Fontaine pour le fils de Napoléon et qui ne sera jamais bâti sur la colline de Chaillot.
Le Palais-Cardinal (Palais-Royal) a quasi disparu, la Révolution a sabordé le Garde-Meuble (Hôtel de la Marine), la Restauration, en décalquant « assez étroitement le décorum de l’Empire déchu » s’est accommodée des Tuileries, joyau que la Commune de Paris réduira en cendres, après que Napoléon III et Eugénie ont ouvert « le temps des palais-musées ».
Les derniers chapitres font la part belle aux improbables mues de ce « palais ambigu » qu’est l’Élysée. Luxueusement remodelée par Murat en son temps, somptueusement agrandie lors de l’Exposition de 1867 pour y loger le tsar, la demeure, à l’heure où s’effondre le Second Empire, redevient « palais présidentiel en quelque sorte par défaut ». Il faut attendre 1873 pour que Mac Mahon en fasse définitivement la résidence présidentielle. En 1900, soucieux d’asseoir le prestige républicain, Felix Faure commande la « grille du Coq ». De Gaulle, en 1959, lorgne plutôt vers les Invalides ou Trianon, mais se résout à camper dans cet « Élysée mal-aimé ».
La salle des fêtes de l’Élysée rénovée
Le 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré abritera la revanche des « modernes sous Pompidou », la revanche du « grand style » sous un Valéry d’Estaing se rêvant en monarque, la revanche du pisse-vinaigre sous Mitterrand, la revanche du « fashion » sous « les Macron » (sic), couple lancé : « adieu vases, adieu bougeoirs, adieu bibelots » ! La salle des fêtes, désormais « vaste kiosque ouvert sur le jardin », ressemble à « une immense boutique Dior ». De fait, « la révolution décorative macronienne reflète des évolutions culturelles qui vont bien au-delà des palais ». Quid de la Lanterne ? Ah, ça ira.
Thierry Sarmant, Histoire des palais : le pouvoir et sa mise en scène en France du Ve au XXIe siècle, Tallandier, 2025, 560 pages.
Après Le chemin des estives, best-seller dont un auteur ne sort jamais complètement indemne, Charles Wright remonte le fil de ses origines, du Suffolk à l’Hampshire, dans Le jardin anglais son nouveau récit aux éditions Albin Michel. Monsieur Nostalgie nous dit pourquoi Wright est un écrivain à la fois de l’intime et de l’universel
J’aime l’écrivain et le tennisman, ce qui n’est pas incompatible. Il y a chez Wright, bon joueur de tennis amateur, le même toucher de balle soyeux que dans ses écrits à lente fragmentation.
Trois semaines à travers l’Angleterre
Un retour au beau jeu d’antan, respectueux de l’adversaire et du lecteur, loin des coups de force et des surbrillances. Wright ne truque pas sa phrase. Il ne se hausse pas du col. Il ne frappe pas ses mots avec la volonté de nous assommer ou de nous dire qu’il est le meilleur ; qu’avec lui, notre vie sera bouleversée à jamais. Il est économe en déclarations intempestives et en certitudes endimanchées. Sa modestie n’est pas une stratégie marketing. Il n’est pas guide ou alchimiste, encore moins calculateur. Wright déroule son nouveau récit, Le jardin anglais, avec une sincérité véritable, une drôlerie qui ne tache pas ; semant par-ci, par-là quelques graines d’érudition qui ne sont pas culpabilisantes. Dans ce récit intrafamilial morcelé tel une tapisserie de chroniques, on ne se sent pas enfermé, cadenassé par une idéologie, par une quête missionnaire ou une victimisation à la mode, sa foi nous porte. Il arrive à capter une vérité lumineuse, humble dans son scintillement. Nous montons à bord de sa Golf pour un périple de trois semaines à travers l’Angleterre à trois car il a eu la bonne idée d’inviter tante Harriet, elle fera tampon ou courroie de transmission avec ce père taiseux.
Après le succès, ce que j’appelle dans mon langage familier le braquage des librairies, Wright avait de quoi vaciller, perdre à jamais l’envie d’écrire ou alors se lancer dans la répétition névrotique d’une improbable recette. Le chemin des estives a été lu et relu en grand format et en poche par des dizaines de milliers de lecteurs en France. Il a été primé et encensé par la presse. Cette gloire éphémère dont il s’amuse aurait pu être un fardeau, il a su s’en détacher malgré les questions insistantes de son entourage. Alors, tu écris sur quoi en ce moment, Charles ? Il s’est laissé porter par la propre histoire de ses origines, donc le retour à la figure de ce père peu loquace né sur une île étrange. L’Angleterre reste un mystère pour nous, continentaux perclus de républicanisme et dépourvus de folie. Entre les fenêtres à guillotine et l’harmonie des cottages, notre œil se perd. C’était pourtant un sujet casse-gueule car parler du père, c’est soit l’embaumer, soit lui régler son compte ; dans les deux cas, la frontière est mince entre l’hagiographie et la mise à mort. Disons-le, Wright a échappé aux pièges du bavardage « père-fils » que nombre d’auteurs nous infligent ; très habilement, avec une fluidité d’écriture, à tâtons surtout, à la Simenon, sans brusquerie, en pratiquant souvent la sortie de route, il a dessiné un portrait pudique, sans graisse, à hauteur d’homme, donc forcément d’une grande émotion.
Denis Tillinac, oncle corrézien
Wright a inventé une méthode, son récit naît sous nos yeux ; naturellement, les briques du passé se mettent à danser, d’abord dans le désordre et puis à la Sherlock, la construction anarchique se solidifie. Mais toujours avec une liberté de mouvement, il s’autorise toutes les facéties rieuses sur les services à thé, les soirées aux pubs, les conversations avec ses cousins et même une déclaration à son oncle corrézien, Denis Tillinac. L’appropriation de cette langue qui lui est étrangère en partie donne lieu à d’excellents paragraphes sur la prosodie anglaise et la complexité pour un esprit français de s’y couler. Wright ne déballe pas ses racines sur la table comme un marchand de chouchous, il ne déplie pas sa généalogie comme on affiche un laisser-passer sanitaire. Il est avant tout, viscéralement, écrivain donc il divague à travers le temps et la musique, nous amène dans les cimetières et le répertoire des Beatles, passe d’Hamlet à Love Actually. Il ne juge pas. Il observe, les silences et les dénis, tous les nœuds de sa britannicité avec un mélange de surprise et de bonheur. « J’ai l’impression de renouer avec une part oubliée de mon être et en même temps je me sens comme un étranger dans ma propre peau. J’éprouve une sorte de déchirement intérieur » écrit-il. Cette double identité est un don de dieu.
Le jardin anglais de Charles Wright – Albin Michel 240 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Longtemps, pâle Proust picard, je ne me suis pas levé de bonne heure ; longtemps, également, je n’ai pas regardé la télévision. Depuis que ma chérie, ma Sauvageonne, est entrée dans ma vie, je peste toujours autant quand il s’agit de me lever de bonne heure. (Je hais l’aube, ses couleurs blafardes, laiteuses comme un flan aux œufs, ses bruits de voiture qui me fatiguent : tous ces gens qui se rendent, courageux, à leur travail ; pendant des dizaines d’années, j’ai fait comme eux, moi le retraité, aujourd’hui, je ne peux plus. Bref : le matin me donne la nausée, une nausée sartrienne). En revanche, mes nouveaux jours sauvageonniens m’ont presque ôté l’envie de passer mes soirées au bistrot au grand dam des patrons de cafés et des brasseurs de bières Pils qui ont vu, ces derniers mois, leurs recettes diminuer. Mon foie est en droit de ne point le regretter.
Donc, il m’arrive de nouveau de regarder, le soir, la télévision. Deux documentaires m’ont récemment passionné. Le premier, diffusé sur Netflix, co-réalisé par Anne-Sophie Jahn, consacré à Bertrand Cantat, chanteur du groupe Noir Désir, assassin de Marie Trintignant ; le second, à Klaus Barbie, assassin notoire, responsable d’exécutions, de tortures et de la déportation vers les camps de la mort d’environ 14 000 personnes, principalement des juifs et des résistants. Il n’est pas question ici de comparer le premier au second. Le nazisme et ses crimes sont incomparables, inégalés sur l’échelle de l’horreur. Mais, je dois avouer que, lors des deux émissions, j’ai éprouvé un profond dégoût. Pourtant, comme beaucoup de fans de rock, j’ai beaucoup aimé les chansons de Noir Désir et son charismatique leader ; les mélodies et ces textes empreints de tant d’humanisme et de poésie. Depuis, je ne peux plus en écouter une. Le documentaire de Neflix m’a conforté dans cette attitude. L’émission évoquait le mystérieux et incompréhensible silence à propos des violences passées du chanteur envers les femmes. Pourquoi ? On peut se poser la question. Et puis, il y avait dans l’émission, des témoignages accablants, en particulier l’analyse de la courageuse chanteuse Lio qui participait au documentaire ; comme le rappelle Le Point, elle avait été la seule à immédiatement s’insurger, sur le plateau de Thierry Ardisson en 2006, à l’encontre du portrait presque complaisant qui était fait de Bertrand Cantat. « On ne lui a pas volé son amour, il l’a tué. […] », avait-elle déclaré. « Ce que je sais, c’est que Marie est morte avec un visage qui était détruit comme après un accident de moto à 120 à l’heure. […] Dire que Marie était responsable de sa mort avec lui, que c’est la passion et l’amour qui l’ont tuée… Non ! L’amour n’apporte pas la mort. » La haine, elle, toujours apporte la mort. Une fois de plus, on l’a compris en regardant le documentaire consacré à l’ignoble criminel de guerre allemand. Là encore, des témoignages accablants contre celui que l’on surnommait « le Boucher de Lyon ». On ne sera jamais assez admiratif du travail acharné de Beate et de Serge Klarsfeld qui contribuèrent à faire arrêter, puis juger la célèbre crevure. Crevure ou pourriture ? Les deux qualificatifs conviennent. On gardera longtemps en mémoire le sourire ironique, doucereux, presque patelin de Barbie devant ses juges et devant les témoins à l’existence à jamais brisée. Un sourire plein de détachement malsain sous lequel bouillait le venin de la haine. Je l’avoue, j’avais une fois de plus la nausée. Une nausée bien réelle celle-là et pas littéraire comme celle que m’inspire mes aubes d’écrivaillon, relatée au tout début de cette chronique minuscule, perdue dans l’immensité de l’horreur.
On aurait pu penser qu’avec André Maurois, Pierre de Boisdeffre ou Pierre Assouline, la biographie avait atteint chez nous des sommets indépassables. C’eût été compter sans Michèle Dassas. Celle-ci s’affirme, livre après livre, comme l’un des meilleurs écrivains contemporains. Elle a complètement renouvelé le genre biographique, lui conférant cette coloration particulière qui est sa marque propre.
À lire d’une traite !
Sans jamais renoncer à l’exactitude d’une documentation aussi précise qu’exhaustive, elle a adorné celle-ci des fioritures d’une imagination qui donne son cachet et son charme au roman biographique. L’unité de son œuvre tient au fait qu’elle s’est penchée sur le destin hors du commun de femmes qui ont, chacune dans son domaine, marqué leur époque. Parmi ces pionnières, la première avocate française Jeanne Chauvin, Augustine Tuillerie qui écrivit Le Tour de la France par deux enfants, ou encore Jeanne Baudot, l’unique élève d’Auguste Renoir.
Marie Renard, la femme modèle ne faillit pas à la règle. L’auteur nous propose, par son entremise, une plongée dans le monde artistique et intellectuel d’une époque fertile, de 1875 à 1914. Celle-ci est vue de l’intérieur non par les artistes eux-mêmes mais par une femme qui fut leur modèle. On y croise Degas, Monet et d’autres moins connus tels Mary Cassatt qui découvrit Marie Renard, et des écrivains qui tenaient alors le haut du pavé : Émile Zola, Marcel Proust ou encore Reynaldo Hahn.
Une époque ressuscitée
Une fresque vivante, colorée, à l’image des habitués des salons de Madeleine Lemaire, peintre elle-même, fort connue à son époque. Marie Renard se révèle une héroïne des plus attachantes. Née dans un milieu modeste, elle finit misérablement une existence passionnante et passionnée qui faisait d’elle « le phénix des modèles ». Cet ouvrage se lit d’une traite. Il permet de suivre les méandres de ce que l’on nomme « La Belle Epoque », une appellation pleinement justifiée.
Marie Renard, la femme modèle, de Michèle Dassas, Préface de Stéphane-Jacques Addade, Ramsay, 332 pages
Le suspect du meurtre survenu vendredi dans une mosquée à Grande-Combe (30) s’est rendu à la police en Italie. À l’extrême gauche, on instrumentalise le drame pour accabler le ministre de l’Intérieur, et tenter de réhabiliter le terme polémique d’ « islamophobie » – un terme piégé, rappelle Elisabeth Lévy.
Le meurtre d’Aboubacar Cissé, 20 ans, dans une mosquée proche d’Alès est une dramatique première en France – un musulman tué dans une mosquée alors qu’il priait. Cela provoque chez tous une immense tristesse, et de l’effroi devant la sauvagerie – on parle de 50 coups de couteaux. On pense à ses proches, aux Grand-Combiens qui semblaient avoir adopté ce jeune Malien, à nos compatriotes musulmans et à tous les croyants qui ont peur maintenant quand ils vont prier.
Malgré la légitime prudence du procureur, il est difficile de ne pas voir dans un tel crime se produisant dans une mosquée une dimension raciste ou anti-musulmane.
Une dimension anti-musulmane qui semble évidente
La condamnation est unanime, du président de la République, du Premier ministre et de la classe politique. Cela n’empêche pas Dominique Sopo de SOS Racisme de dénoncer un soi-disant silence assourdissant.
À gauche, on déroule le narratif habituel. Ceux qui hurlent d’ordinaire à la récupération et à l’instrumentalisation quand on s’interroge sur le terreau d’une agression islamiste, antisémite ou antiblanche se jettent sur l’événement avec ce que les Allemands appellent la « Schadenfreude » – cette joie mauvaise. On vous l’avait dit, l’islamophobie tue.
En quelques heures, nous avons assisté à une déferlante de communiqués des élus insoumis. Jean-Luc Mélenchon, qui qualifiait les assassinats de Merah d’incidents: « Le meurtre d’un musulman en prière est le résultat des incessantes incitations à l’islamophobie ». C’est la faute à Retailleau, à CNews et à Le Pen. Surtout Retailleau, d’ailleurs. Le ministre de l’Intérieur avait piscine, persifle Sopo. Non : il est ministre des cultes et avait enterrement du Pape.
Il est vrai que l’ « islamophobie » se répand en France, me dit-on…
Comme Manuel Valls, je récuse ce terme, inventé par les Mollahs pour discréditer et criminaliser toute critique de l’islam. Pour le recteur de la mosquée de Bordeaux, ce sont les discours politiques sur l’islam et l’immigration qui nourrissent la haine. Non : ce qui nourrit la haine, c’est le déni.
On a le droit de détester l’islam, le marxisme, le judaïsme voire la théorie de la relativité. Ce qui est criminel et attentatoire à la République c’est d’agresser des musulmans, des juifs ou des disciples d’Einstein.
De plus, convenons qu’en matière de critique, l’islam ne montre pas toujours son meilleur visage. En France, ce n’est pas l’islamophobie qui tue le plus souvent des journalistes, des professeurs, des juifs ou des chrétiens – mais l’islamisme. L’emprise croissante des Frères musulmans est une autre réalité. Selon un sondage paru hier, 88 % des Français (et 75% des sympathisants LFI !) sont favorables à l’interdiction des Frères musulmans. Tous des fachos ?
Pour Mélenchon, l’islamophobie est un étendard politique – on le sait. C’est plus fâcheux chez François Bayrou (« ignominie islamophobe »), carrément surprenant chez Laurent Wauquiez. Derrière ce terme de faussaire, il y a le récit fallacieux d’une France gangrenée par le racisme antimusulman. En réalité, des tas de Français musulmans sont ultrapopulaires. Les Français sont très accueillants et tolérants. Mais, ils ne veulent pas changer leur façon de vivre. Puisque l’on considère nos concitoyens musulmans comme des concitoyens à part entière, ils doivent accepter comme les autres la critique.
A Grand-Combe, le racisme anti-musulman a fait son premier mort. C’est évidemment un de trop. Nous voulons tous que ce soit le dernier. Sauf ceux qui pensent que quelques martyrs serviraient leur cause et leur pouvoir. Suivez mon regard.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin
Un fait divers aussi absurde que révélateur des dangers du mélange entre amour et conduite automobile a récemment fait les manchettes de la presse suisse. Sur les routes sinueuses du Valais, près de Crans-Montana, station helvétique prisée des amateurs de poudreuse montagnarde, en pleine vitesse, un conducteur a subitement perdu le contrôle de son véhicule.
Lors d’un virage, il a été soudainement pris d’un spasme inattendu qui a mené son bolide dans le décor. La raison ? Une fellation prodiguée par sa passagère française qui, manifestement, ne semble pas avoir bien intégré le chapitre « zone de confort et de sécurité » du Code de la route. L’accident n’a heureusement causé aucun décès, mais les dégâts matériels et le traumatisme psychologique ont suffi à déclencher une procédure judiciaire à l’encontre du couple. Et là, surprise : ce n’est pas le conducteur, mais sa partenaire qui a été considérée comme « responsable de la perte de contrôle ». Condamnée à une amende de 963 euros, accolée d’une peine de deux ans avec sursis pour « violation grave des règles de circulation », ladite passagère devra également s’acquitter d’une amende supplémentaire de 500 francs suisses. Pour les amateurs de calcul rapide : ça fait cher la pipe. Et l’histoire ne s’arrête pas là, puisque son compagnon a également été condamné lors d’un autre jugement.
L’affaire pourrait prêter à sourire, si elle ne soulevait pas des questions plus sérieuses. Car au-delà de l’anecdote croustillante, c’est la distraction au volant qui est pointée du doigt. Téléphones portables, manipulation de GPS, sandwichs mangés à la hâte ou discussions agitées : autant de motifs suffisants pour détourner l’attention et causer des accidents. Et dans le classement de l’ineptie routière, l’activité Fast & Fellatious remporte, disons-le, la palme d’or du danger sexy.
Après le meurtre d’un musulman vendredi dans une mosquée du sud de la France, la guerre des récits et la guerre sémantique reprennent.
Un spectre hante la France : le spectre de l’islamisme[1]. La plus grave des fractures qui fragilisent la nation reste celle entretenue par l’islam séparatiste et guerrier. Se disant victime d’une islamophobie qu’il faudrait interdire, les avocats de cette idéologie conquérante et totalitaire cherchent à imposer ses interdits. La pénalisation du blasphème et la banalisation de la charia (loi islamique) sont ses buts en vue du califat.
De la récupération politique, mais cette fois pas celle que vous croyez…
Dans cette stratégie, l’extrême gauche en quête d’électeurs assure de sa collaboration. Dimanche soir, place de la République, un « rassemblement contre l’islamophobie » a ainsi été organisé, notamment à l’appel de Jean-Luc Mélenchon, pour dénoncer le meurtre au couteau, vendredi, d’un fidèle dans la mosquée de La Grande Combe (Gard). L’assassin, jeune français d’origine bosnienne, aurait insulté Allah tout en s’acharnant sur la victime malienne, Aboubakar Cissé. En novembre 2019, une semblable manifestation avait été organisée à Paris, après que deux fidèles de la mosquée de Bayonne eurent essuyé les tirs d’un vieux cinglé, Claude Sinké. Lors de cette manifestation, la foule avait été invitée à scander « Allah Akbar ! » non loin du Bataclan, théâtre de la tuerie islamiste où la même incantation avait été reprise par les bourreaux ouvrant le feu. En cherchant à pénaliser toute critique de l’islamisme, l’islamo-gauchisme a trouvé, dans son exploitation politique du meurtre odieux d’Aboubakar Cissé, ce qu’il dit être le résultat d’une haine systémique antimusulmans que porterait la droite.
Un timing peu opportun pour le livre de Retailleau
Cependant, en alimentant ainsi un prétendu racisme derrière la dénonciation de la charia liberticide, l’extrême-gauche autorise de facto la légitime défense d’une communauté agressée. Hier, un appel à la constitution de « brigades d’autodéfenses populaires » a été lancé au cours du rassemblement. En revanche, les fauteurs de guerre ferment les yeux sur l’antisémitisme et la cathophobie portés par l’islamisme qui tue. En l’occurrence, l’appel à lutter contre l’islamophobie, terme repris par François Bayrou (« ignominie islamophobe »), intervient alors que Bruno Retailleau publie, ce mercredi, un Manifeste contre l’islamisme (Ne rien céder, Editions de L’Observatoire) et qu’il a annoncé la déclassification d’un dossier sur l’entrisme des Frères musulmans, fers de lance du djihad par infiltration pernicieuse.
Le ministre de l’Intérieur est devenu la cible de cette doctrine pour qui le terrorisme est une option permise. C’est aussi parce qu’ils avaient été jugés islamophobes que les journalistes de Charlie Hebdo avaient été assassinés à la kalachnikov. Dans ce contexte explosif, la réflexion du maire de Marseille, Benoît Payan, menaçant en conseil municipal de poursuivre des propos d’opposants critiquant la charia est venu illustrer la soumission à l’islam politique. Cette capitulation est aussi celle de l’Union européenne quand elle finance (9,8 millions d’euros) la recherche universitaire sur « Le Coran européen », dans la perspective de « découvrir comment le Coran a influencé la culture et la religion en Europe entre 1150 et 1850 » (à ce sujet, lire demain le commentaire de François-Joseph Brunet demain sur le site Causeur.fr NDLR). Pour éviter la guerre civile, faudra-t-il accepter l’islamisation du pays au nom de la lutte contre l’islamophobie ?
Un libéral ne peut pas soutenir la loi Falorni car elle viole les principes de liberté, en imposant l’aide à mourir aux établissements médico-sociaux, et de responsabilité, en faisant porter à la collectivité les conséquences matérielles et financières de choix individuels.
Je suis libéral. J’ai tenté de me soigner ou d’essayer autre chose, avant de me rendre à l’évidence : c’est un mal incurable.
Or, plongé dans le débat du moment, c’est-à-dire la reconnaissance d’un droit à l’euthanasie (ou « aide à mourir », comme on dit maintenant), un libéral pourrait hésiter, godiller, patauger, puis couler. Et ce, même s’il a un léger tropisme conservateur. Alors il lui faut des flotteurs.
Comme les diamants, les libéraux ont de multiples facettes, et s’identifient de bien des manières. Personnellement, je m’en remets à un couple assez simple, basique : liberté/responsabilité. Ce sont donc mes flotteurs pour ne pas me noyer dans le débat sur l’euthanasie. Liberté ? Oui, celle qui « consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Responsabilité ? Oui, la vertu de s’assumer, d’assumer ses actes, sans peser sur autrui par la contrainte, sans être un parasite.
Liberté, responsabilité : une grille qui vaut ce qu’elle vaut mais assez pratique, au final, pour analyser la proposition de loi d’Olivier Falorni sur « la fin de vie » (autre périphrase étrange), que l’Assemblée nationale examinera à partir du 12 mai. Deux mots qui permettent de répondre à la question suivante : un libéral pourrait-il voter ce texte ?
Non.
Même un libéral ne pourrait voter ce texte.
La possibilité légale de recevoir et/ou donner une « aide à mourir » repose sur une position philosophique qui, en tant quel telle, ne contrevient pas aux principes de liberté et de responsabilité. Elle est discutable, bien sûr, et susceptible d’entrer en contradiction avec de nombreux fondements et piliers de l’ordre social. Mais ce n’est pas à proprement parler une pierre d’achoppement pour un libéral.
En revanche, si un individu choisit de se donner la mort, et si un autre accepte de l’y aider, il faut, d’une part que ce soit librement, et d’autre part que l’un et l’autre assument de bout en bout leurs décisions respectives. Bref, liberté et responsabilité.
Concernant la première, le texte de M. Falorni comprend des zones d’ombre, à en croire une majorité de malades, d’aidants et de soignants. Si la loi est adoptée, seuls les individus « aptes à manifester [leur] volonté de façon libre et éclairée » pourront accéder à l’aide à mourir. Comment évaluer la réalité de cette liberté et de cette clairvoyance ? La manipulation mentale, l’abus de confiance, la contrainte insidieuse sont-ils suffisamment pris en compte dans la loi ? Visiblement, les spécialistes de la question n’en sont pas convaincus. La liberté, difficile, risque donc de ne pas être totale et infinie, pour le dire avec les mots d’Emmanuel Levinas. Dès lors, autant s’abstenir, peut-être ?
Quoi qu’il en soit, au moins une disposition de cette proposition de loi va explicitement à l’encontre de la liberté : son article 14. Il contraint en effet les responsables des établissements « mentionnés à l’article L. 312-1 du code de l’action sociale », c’est-à-dire en réalité toutes les structures à caractère social et médico-social, y compris les centres de l’aide à l’enfance et, bien sûr, les EHPAD et autres maisons de retraite, à ouvrir « l’aide à mourir » à ceux qu’ils hébergent. Quid des établissements qui, dans leur charte de fonctionnement, se rattachent à des religions ou courants de pensée hostiles à l’euthanasie ? Priverait-on leurs responsables de leur liberté de conscience et d’opinion ?
Je citais Levinas ; il est aussi le philosophe de la responsabilité. Et, à vrai dire, c’est principalement sur ce terrain-là que la proposition de loi Falorni me parait sidérante. Ce qu’elle soulève, ce ne sont plus des doutes, mais une indignation. Dans une première version, le texte proposait par exemple que la personne volontaire pour administrer la substance létale puisse « bénéficier de séances d’accompagnement psychologique », payées par le contribuable bien sûr, pour atténuer le trauma lié à son acte. On se pince ! Comme dirait Gabriel Attal : tu tues, tu assumes.
Cette disposition ne figure plus dans le texte final mais, hélas, la tendance à infliger à la collectivité, par le truchement de son portefeuille, les conséquences d’un choix individuel y subsiste à plusieurs endroits. C’est le cas de l’article 18, qui oblige la collectivité à assurer la « couverture des frais afférents » à l’aide à mourir. Au nom de quoi les contribuables dans leur ensemble devraient-ils payer une décision individuelle de cette nature ? Si « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », le prélèvement non choisi du moindre centime destiné à permettre à quelqu’un de se donner la mort constitue une nuisance. J’ajoute, entre parenthèses, que le même raisonnement devrait s’appliquer à tous les soins non vitaux qu’impliquent certains modes de vie choisis en toute connaissance de cause, y compris les avortements de confort ou la PrEP délivrée gratuitement aux adeptes du nomadisme sexuel pour éviter de contracter le SIDA. Certes, un être humain n’est pas toujours capable de « s’empêcher », comme disait Camus. Dont acte. Mais il doit assumer, et pas avec mon argent.
Dans le même ordre d’idée, l’article 18 interdit aux professionnels de santé qui acceptent de pratiquer l’euthanasie de procéder à des dépassements d’honoraires. En quel honneur ? Pourquoi la liberté des uns de recourir à l’aide à mourir limiterait la liberté des autres de fixer comme ils l’entendent le salaire de leur besogne – surtout une telle besogne ?
Dans l’exposé des motifs de la proposition de loi, son rédacteur prétend que cette dernière « a vocation à devenir une grande et belle loi de liberté, d’égalité et de fraternité. » Pour la liberté, on l’a vu, c’est discutable. Quant à l’égalité et la fraternité, comme souvent en France, elles ne sont servies qu’aux dépens de la responsabilité. En réalité, cette loi ne reconnaîtrait pas la véritable autonomie, mais fabriquerait un droit-créance supplémentaire, que d’autres devraient honorer – moralement, matériellement, financièrement. Et cela, un libéral conséquent ne peut s’y résoudre.
Sous les fastes du Forum Grimaldi, les Ballets de Monte-Carlo ont confronté leur talent à trois univers aussi exigeants que contrastés: l’exaltation lyrique de Schönberg dans La Nuit transfigurée, la poignante résistance ukrainienne évoquée par Ratmansky dans Élégie en temps de guerre, et l’héritage rigoureux de Balanchine avec Les Quatre tempéraments. Si l’orchestre a brillé de tout son art, les réponses chorégraphiques, elles, ont souvent vacillé entre sécheresse, maladresse et formalisme suranné
Rien n’est sans doute plus périlleux pour un chorégraphe que de se confronter à La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) d’Arnold Schönberg. Comment répondre à une musique qui tend à tout moment au sublime, où les états d’âme exposés sont exacerbés, les sentiments portés à l’incandescence ? Comment suivre une partition d’un lyrisme échevelé qui vous plonge au plus profond de l’âme et de ses tourments sans que la réponse qu’on lui donne ne bascule dans le ridicule d’un expressionisme outré, d’un sentimentalisme qui tue ?
Seul peut-être le Tchèque Jiri Kylian aura donné de Verklärte Nacht, en 1975, une lecture parfaitement belle, juste, parfois bouleversante. Mais avec sa profonde sensibilité musicale, sa culture, son écriture aussi noble que talentueuse, cela allait presque de soi.
En s’emparant à son tour de la partition de Schönberg en 2014, la Belge De Keersmaeker avait évidemment pressenti le danger qu’il y avait pour elle à se laisser emporter par ce débordement musical littéralement intraduisible sur le plan chorégraphique, sous peine de sombrer dans un irrémédiable pathos. Consciente du péril, elle y a répondu avec une sécheresse d’adjudant chef en inspection de chambrées, réduisant sa chorégraphie à une raideur virant à l’indigence.
Sous une lune obscure
L’artiste allemand Marco Goecke a, lui aussi, flairé le piège. Dès le début de l’ouvrage, sous un ciel dramatiquement obscur où luit une lune plus sombre encore, telle qu’elle est évoquée dans ce poème de Richard Dehmel qui a inspiré le compositeur (scénographie de Michaela Springer), sa gestuelle brusque, fragmentée, cassante, apparaît tout d’abord, sans du tout convaincre cependant, comme une réponse radicale à l’envoûtement mortifère de La Nuit transfigurée. Mais son écriture n’évoluera pratiquement jamais tout au long de l’ouvrage, en dépit des climats multiples de la partition, exterminant toute forme de poésie et contraignant les seize interprètes à une virtuosité parfaitement gratuite. Ce qui est brièvement apparu audacieux dévoile bien vite une effarante surdité à la partition, à l’instar de nombre de danseurs ou de chorégraphes osant se confronter à des compositions exceptionnelles sans posséder la moindre culture musicale. Goecke répond à la composition de Schönberg comme un cascadeur répondrait aux Murmures de la forêt dans Siegfried, ou au Requiem de Mozart.
Le bonheur, un bonheur sans partage, est venu de l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo qui, luxe rare, accompagnait les trois pièces chorégraphiques présentées sur la scène du Forum Grimaldi. Sous la direction intelligente, vibrante, inspirée du chef allemand Jesko Sirvend, les musiciens ont donné de La Nuit transfigurée une interprétation proprement magnifique. Une perfection bien cruelle en regard de ce qui se déroulait sur scène.
Déjà Goerke avait commis une chorégraphie pour les Ballets de Monte Carlo paraphrasant Le Spectre de la Rose de Fokine, parfaitement étrangère à la mélodie de Weber et surtout d’une désolante indigence. Mais le chorégraphe allemand aura sans doute l’opportunité de reprendre un jour ses ouvrages en Suisse, maintenant qu’il a eu la chance véritablement inespérée d’être nommé directeur du Ballet du Théâtre de Bâle. De quoi pouvoir souhaiter bien du plaisir aux populations alémaniques.
Dans le fracas des bombardements
Né à Saint-Pétersbourg qu’on appelait alors Leningrad, mais ayant grandi à Kiev, Alexei Ossipovitch Ratmansky est formé à Moscou et devient plus tard danseur étoile au Ballet de l’Opéra national d’Ukraine.
Après avoir assumé durant cinq ans la direction artistique du Ballet du Théâtre Bolchoï de Moscou, il y montait un spectacle au moment même où les Russes envahissaient l’Ukraine. À l’image du danseur étoile français Laurent Hilaire qui démissionnait de son poste de directeur du Ballet du Théâtre Stanislawski, Ratmansky a eu la noblesse de quitter sur le champ le Bolchoï et d’interdire qu’on y représentât quoi que ce soit de sa composition. Depuis deux ans, il est artiste attaché au New York City Ballet.
Créée pour les artistes du Ballet de l’Opéra national de Kiev dans le fracas des bombardements assassins voulus par Moscou, son Elégie en temps de guerre est reprise par les danseurs des Ballets de Monte Carlo avec une ferveur évidemment touchante. Car en quatre tableaux, d’une façon un peu maladroite peut-être, Alexei Ossipovitch a pour ambition de traduire la force morale des Ukrainiens faisant face non seulement à la guerre qui sacrifie des milliers de victimes et ruine leur pays, mais aussi à une russification rampante que tente depuis longtemps de leur imposer Moscou. C’est donc une ode à la résistance, laquelle se manifeste sous la forme joyeuse de danses populaires.
Un premier tableau d’un lyrisme évanescent où quatre jeunes hommes vêtus de justaucorps noirs s’alanguissent en compagnie de quatre jeunes femmes voilées dans des robes couleur de cendres, apparaît comme une longue plainte. L’écriture raffinée y est celle d’un chorégraphe néo-classique qui possède bien son métier, mais elle demeure quelque peu insipide. Lui succèdent deux séquences très allègres, chorégraphiées sur des musiques traditionnelles et d’une exécution diablement virtuose où explose la vitalité souriante des danses populaires, de celles, mais en mieux, dont les régimes communistes ont fait un emblème durant des décennies de dictature du prolétariat. Puis l’ouvrage se referme sur un même octuor de danseurs évoluant devant une magnifique toile de fond de Wendall Harrington où une immense bande de terre monotone s’étend à l’infini sous un ciel aux mille nuances de gris, et plus immense encore.
C’est sans doute la vitalité du peuple ukrainien qui est ici évoquée, encadrée par la noirceur du temps présent. La pièce apparaît un peu sommaire. Mais comment le reprocher à son auteur au vu des conditions dramatiques de sa création ? S’il est probable qu’Elégie en temps de guerre a dû émouvoir le public de Kiev, on doit voir dans sa reprise par les Ballets de Monte Carlo l’hommage qu’une petite principauté prospère rend à l’immense Ukraine ravagée par une guerre abominable.
Comme le Saint Sacrement
Avec Les Quatre tempéraments créés à New York en 1946 par George Balanchine sur des pages écrites par Paul Hindemith, et qui mobilisent vingt-cinq interprètes, la cinquantaine de danseurs des Ballets de Monte Carlo, jonglant avec des styles chorégraphiques si divers, sinon opposés, aura fait preuve d’une flexibilité remarquable. Et à ce titre, la soirée constitue un recueil de savoir-faire tout à leur honneur.
Restitués par l’ancienne danseuse Patricia Neary qui depuis des décennies porte la flamme balanchinienne comme d’autres le Saint Sacrement, Les Quatre tempéraments, avec leurs figures stéréotypées illustrant les natures mélancolique, sanguine, flegmatique et colérique, apparaissent néanmoins furieusement vieillis. Et surtout d’un formalisme redoutablement ennuyeux.
Serait-ce que les danseurs d’aujourd’hui, aussi excellents soient-ils, n’offrent pas la dégaine de ceux de jadis et que leurs corps, leur état d’esprit ne s’accordent plus guère d’une esthétique très Après Guerre ? Serait-ce que le néo-classicisme balanchinien, s’encanaillant ici à la façon de Broadway, nous apparaît désormais désuet, alors que ce n’est pas le cas avec d’autres pièces maîtresses du Géorgien ?
Théâtralement gainée dans un fourreau noir, enveloppée d’un boa fatal et affichant cette « élégance » tapageuse où excellent les Américaines qui se vivent en héroïnes de comédie musicale, Patricia Neary assurait là, à l’âge de 82 ans, son ultime recréation d’un ouvrage de Balanchine, en lieutenante fidèle et intransigeante du fondateur du New York City Ballet. Mandatée par Balanchine lui-même, puis par le trust chargé du maintien de son répertoire, elle aura exercé cette tâche dans le monde entier durant plus d’un demi-siècle.
L’attaque au couteau d’un lycéen sur ses camarades de classe a provoqué l’effroi à Nantes. Cet adorateur d’Adolf Hitler préoccupé par la condition environnementale, à peine âgé de 16 ans, a été interné en psychiatrie. Philippe Bilger revient sur le drame
Regardant le 24 avril l’émission « 100 % Politique » animée sur CNews par Gauthier Le Bret, j’ai été surpris par la discordance des points de vue sur l’attaque au couteau -57 coups sur la victime tuée – dans l’établissement scolaire Notre-Dame de Toutes-Aides à Nantes. Alors qu’à l’évidence les crimes commis par ce mineur de seize ans imposaient une grille d’explication complexe, aussi bien psychiatrique que sociale, sécuritaire, politique… Souhaiter un tel pluralisme n’est pas fuir ses responsabilités mais au contraire prendre la mesure d’un événement qui risquera de demeurer incompris si on récuse la plénitude nécessaire. Qui peut contester la validité des considérations de pur pragmatisme sécuritaire concernant, à cause du port de couteau de plus en plus observé, l’installation de portiques, les fouilles, la reconnaissance faciale et les mesures à prendre pour que les établissements privés et publics soient à l’abri de massacres dans la voie du mimétisme américain ?
On ne peut pas non plus désapprouver le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui a insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un fait divers mais d’un fait de société et que sa nature politique, au-delà des émotions singulières, était évidente. Il voit dans ces actes criminels la traduction extrême d’un monde gangrené par le refus de l’autorité, le laxisme et la déconstruction. Il a aussi rappelé, pour lutter contre les facilités paresseuses du « il n’y a qu’à », qu’il était impossible de placer un policier ou un gendarme derrière tous ceux qui étaient porteurs d’un risque potentiel.
Il me semble, au sujet de Justin P, qu’une interrogation fondamentale ne peut être éludée. Comment se fait-il que ce garçon qualifié diversement de « bizarre, réservé, suicidaire, solitaire, adorateur d’Hitler, voulant étriper tout le monde, remarqué par ceux qui le côtoyaient… » n’ait pas, au-delà de la curiosité inquiète qu’il suscitait, incité ses parents, ses éducateurs, ses professeurs à se prémunir pour que cette personnalité infiniment problématique passe d’un virtuel plus que troublant à un réel horriblement concret ?
J’entends bien que soupçonner ainsi un mineur de 16 ans, pour ce qu’il est et semble montrer, relève d’une sorte d’anticipation choquante, quasiment totalitaire. Mais comment échapper à cette alternative traumatisante: ne rien tenter et laisser le pire peut-être se commettre un jour ou intervenir pour briser une menace seulement supputée ?
La garde à vue de Justin P a été levée et il a été interné en psychiatrie.
Le texte très long, à la fois délirant mais révélateur d’une inspiration confuse mêlant nazisme et gauchisme – « écocide globalisé » – qu’il a envoyé par mail le 24 avril à midi, participe d’une adolescence mêlant une extrême difficulté d’être à des visions apocalyptiques ; ne percevant comme seule solution que l’éradication d’une part d’humanité détestée par son propre chaos.
Quels que soient les ressorts profonds de ces crimes, ils ne rendront pas moins absurdes les dires de la maire écologiste de Nantes laissant entendre, pour s’en prendre à Bruno Retailleau, que l’émotion est seule acceptable et que la politique n’a rien à voir en l’espèce. Alors qu’au contraire tout est lucide et pertinent qui alliera les affres du singulier et les dérives du pluriel. La prévention intelligente et la répression sans faiblesse. 100 % Complexe !
Sur ce dernier point, cessons de traiter les mineurs délinquants ou criminels comme si nous voulions qu’ils n’aient jamais changé par rapport à l’image bénie d’une enfance préservée de tout, coupable de rien. Notre législation à cet égard est mauvaise et impuissante devant les transgressions. Justin P pourra être déclaré irresponsable. S’il ne l’est pas ou si sa responsabilité est atténuée seulement au moment où il a poignardé ses victimes, il faudra moins pleurer sur lui que sur elles, contrairement à l’habitude politique et médiatique.
Depuis l’Antiquité, le pouvoir s’incarne en un lieu : le palais, qui s’impose par son architecture, ses décors et son protocole. Thierry Sarmant retrace cette histoire, des châteaux mérovingiens à l’Élysée d’Emmanuel Macron en passant par le Versailles de Louis XIV et… l’Hôtel du Parc du maréchal Pétain.
La République s’enorgueillit de ses palais bâtis par et pour nos rois et nos empereurs. L’Élysée ? Un (vaste) hôtel particulier. En visite sous la Restauration, le grand-duc Nicolas, frère du tsar, vantait « l’avantage d’avoir un charmant petit jardin » (sic). Quand Emmanuel Macron veut éblouir, c’est à Versailles qu’il reçoit, sous les ors du Roi-Soleil, « cadre d’apparat pour les grandes visites officielles ».
Conservateur aux Archives nationales et ancien directeur des collections du Mobilier national, Thierry Sarmant remet en perspective cette relation à la représentation du pouvoir, telle qu’elle s’incarne, en France, depuis la fin de l’Antiquité. De fait, les édifices palatiaux, leurs architectures, leurs décors, leurs objets sont généralement étudiés dans la limite d’une période historique donnée, non dans leur continuité. S’y croisent des logiques complexes : contraintes socioéconomiques, ambitions (voire prétentions) de leurs « locataires », contexte international, combinaisons dynastiques, enjeux diplomatiques… Au-delà de l’analyse de leurs dispositifs architecturaux et décoratifs, Sarmant éclaire d’un œil neuf ce qu’il appelle l’« écosystème des palais » : travaux, manufactures, ravitaillement, artisanat, industrie, domesticité, soldatesque – toute une administration, une économie, une intendance sont solidaires de leur fonctionnement.
Le palais mérovingien, pourtant institution majeure du royaume des Francs, n’est « ni un monument d’architecture ni un haut lieu des arts décoratifs ». Charlemagne assoit son palais d’Aix-la-Chapelle sur un double modèle, romain et byzantin. Souverains nomades comme leurs prédécesseurs, les rois capétiens itinèrent de villégiatures de chasse en abbayes… « L’architecture du pouvoir passe de la villa héritée de l’Antiquité romaine au château féodal », « les tours deviennent un élément signifiant du château ou du palais », dans un dispositif d’enceintes partout similaire. À Paris, le palais de la Cité figure le prototype achevé.
Puis surgit le premier Louvre, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, des rébellions intestines et des conflits seigneuriaux dans un Paris qui « n’est plus une ville sûre, moins en raison d’un possible coup de main anglais qu’à cause de la turbulence de ses habitants ». D’où « les trois grands chantiers menés sous les premiers Valois : au Louvre, à l’hôtel Saint-Pol [disparu] et à Vincennes ». Le règne de Charles V amorce la « civilisation de cour, amie du luxe, du confort et de la mode », et le Val de Loire devient, d’un château l’autre, le lieu d’un incessant « cortège de chariots où sont transportés meubles et tentures », dans le « faste occasionnel » que président tour à tour Charles VII, Louis XI, Charles VIII, tandis que croissent les effectifs d’une « maison du roi » où « le mobilier proprement dit, dans le sens actuel du mot, demeure peu présent » encore.
Une gravure du palais royal
Sarmant ne voue nulle tendresse à François Ier, « piètre politique, chef de guerre catastrophique, d’une intelligence plus que moyenne », ouvrant « la longue liste des dirigeants “sous influence” de l’ère moderne ». Au crédit du sire qui « ne tient pas en place », promoteur d’une « politique architecturale à la fois ambitieuse et désordonnée », l’historien porte, tout de même, outre les châteaux parisiens disparus de Madrid et de La Muette, les « monuments fabuleux » que sont Chambord, Fontainebleau – et le Louvre ! Mécène boulimique, François Ier « entend éblouir l’Europe par le luxe de ses courtisans, l’extravagance de ses fêtes et l’ampleur de ses bâtiments », alliant tradition nationale et inspiration italienne : « trop de chantiers pour en mener un seul à son terme » !
Dans une synthèse érudite, Thierry Sarmant file la chronologie des demeures édilitaires, du Louvre d’Henri IV au palais des Tuileries, du « mystère Versailles », cette fabuleuse « création continue », au pitoyable… Hôtel du Parc vichyssois, en passant par Marly, Meudon, Saint-Germain, Compiègne, Rambouillet, Saint-Cloud… ou encore par ce fantomatique « Palais du Roi de Rome », colossale architecture de papier dessinée par Percier et Fontaine pour le fils de Napoléon et qui ne sera jamais bâti sur la colline de Chaillot.
Le Palais-Cardinal (Palais-Royal) a quasi disparu, la Révolution a sabordé le Garde-Meuble (Hôtel de la Marine), la Restauration, en décalquant « assez étroitement le décorum de l’Empire déchu » s’est accommodée des Tuileries, joyau que la Commune de Paris réduira en cendres, après que Napoléon III et Eugénie ont ouvert « le temps des palais-musées ».
Les derniers chapitres font la part belle aux improbables mues de ce « palais ambigu » qu’est l’Élysée. Luxueusement remodelée par Murat en son temps, somptueusement agrandie lors de l’Exposition de 1867 pour y loger le tsar, la demeure, à l’heure où s’effondre le Second Empire, redevient « palais présidentiel en quelque sorte par défaut ». Il faut attendre 1873 pour que Mac Mahon en fasse définitivement la résidence présidentielle. En 1900, soucieux d’asseoir le prestige républicain, Felix Faure commande la « grille du Coq ». De Gaulle, en 1959, lorgne plutôt vers les Invalides ou Trianon, mais se résout à camper dans cet « Élysée mal-aimé ».
La salle des fêtes de l’Élysée rénovée
Le 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré abritera la revanche des « modernes sous Pompidou », la revanche du « grand style » sous un Valéry d’Estaing se rêvant en monarque, la revanche du pisse-vinaigre sous Mitterrand, la revanche du « fashion » sous « les Macron » (sic), couple lancé : « adieu vases, adieu bougeoirs, adieu bibelots » ! La salle des fêtes, désormais « vaste kiosque ouvert sur le jardin », ressemble à « une immense boutique Dior ». De fait, « la révolution décorative macronienne reflète des évolutions culturelles qui vont bien au-delà des palais ». Quid de la Lanterne ? Ah, ça ira.
Thierry Sarmant, Histoire des palais : le pouvoir et sa mise en scène en France du Ve au XXIe siècle, Tallandier, 2025, 560 pages.
Après Le chemin des estives, best-seller dont un auteur ne sort jamais complètement indemne, Charles Wright remonte le fil de ses origines, du Suffolk à l’Hampshire, dans Le jardin anglais son nouveau récit aux éditions Albin Michel. Monsieur Nostalgie nous dit pourquoi Wright est un écrivain à la fois de l’intime et de l’universel
J’aime l’écrivain et le tennisman, ce qui n’est pas incompatible. Il y a chez Wright, bon joueur de tennis amateur, le même toucher de balle soyeux que dans ses écrits à lente fragmentation.
Trois semaines à travers l’Angleterre
Un retour au beau jeu d’antan, respectueux de l’adversaire et du lecteur, loin des coups de force et des surbrillances. Wright ne truque pas sa phrase. Il ne se hausse pas du col. Il ne frappe pas ses mots avec la volonté de nous assommer ou de nous dire qu’il est le meilleur ; qu’avec lui, notre vie sera bouleversée à jamais. Il est économe en déclarations intempestives et en certitudes endimanchées. Sa modestie n’est pas une stratégie marketing. Il n’est pas guide ou alchimiste, encore moins calculateur. Wright déroule son nouveau récit, Le jardin anglais, avec une sincérité véritable, une drôlerie qui ne tache pas ; semant par-ci, par-là quelques graines d’érudition qui ne sont pas culpabilisantes. Dans ce récit intrafamilial morcelé tel une tapisserie de chroniques, on ne se sent pas enfermé, cadenassé par une idéologie, par une quête missionnaire ou une victimisation à la mode, sa foi nous porte. Il arrive à capter une vérité lumineuse, humble dans son scintillement. Nous montons à bord de sa Golf pour un périple de trois semaines à travers l’Angleterre à trois car il a eu la bonne idée d’inviter tante Harriet, elle fera tampon ou courroie de transmission avec ce père taiseux.
Après le succès, ce que j’appelle dans mon langage familier le braquage des librairies, Wright avait de quoi vaciller, perdre à jamais l’envie d’écrire ou alors se lancer dans la répétition névrotique d’une improbable recette. Le chemin des estives a été lu et relu en grand format et en poche par des dizaines de milliers de lecteurs en France. Il a été primé et encensé par la presse. Cette gloire éphémère dont il s’amuse aurait pu être un fardeau, il a su s’en détacher malgré les questions insistantes de son entourage. Alors, tu écris sur quoi en ce moment, Charles ? Il s’est laissé porter par la propre histoire de ses origines, donc le retour à la figure de ce père peu loquace né sur une île étrange. L’Angleterre reste un mystère pour nous, continentaux perclus de républicanisme et dépourvus de folie. Entre les fenêtres à guillotine et l’harmonie des cottages, notre œil se perd. C’était pourtant un sujet casse-gueule car parler du père, c’est soit l’embaumer, soit lui régler son compte ; dans les deux cas, la frontière est mince entre l’hagiographie et la mise à mort. Disons-le, Wright a échappé aux pièges du bavardage « père-fils » que nombre d’auteurs nous infligent ; très habilement, avec une fluidité d’écriture, à tâtons surtout, à la Simenon, sans brusquerie, en pratiquant souvent la sortie de route, il a dessiné un portrait pudique, sans graisse, à hauteur d’homme, donc forcément d’une grande émotion.
Denis Tillinac, oncle corrézien
Wright a inventé une méthode, son récit naît sous nos yeux ; naturellement, les briques du passé se mettent à danser, d’abord dans le désordre et puis à la Sherlock, la construction anarchique se solidifie. Mais toujours avec une liberté de mouvement, il s’autorise toutes les facéties rieuses sur les services à thé, les soirées aux pubs, les conversations avec ses cousins et même une déclaration à son oncle corrézien, Denis Tillinac. L’appropriation de cette langue qui lui est étrangère en partie donne lieu à d’excellents paragraphes sur la prosodie anglaise et la complexité pour un esprit français de s’y couler. Wright ne déballe pas ses racines sur la table comme un marchand de chouchous, il ne déplie pas sa généalogie comme on affiche un laisser-passer sanitaire. Il est avant tout, viscéralement, écrivain donc il divague à travers le temps et la musique, nous amène dans les cimetières et le répertoire des Beatles, passe d’Hamlet à Love Actually. Il ne juge pas. Il observe, les silences et les dénis, tous les nœuds de sa britannicité avec un mélange de surprise et de bonheur. « J’ai l’impression de renouer avec une part oubliée de mon être et en même temps je me sens comme un étranger dans ma propre peau. J’éprouve une sorte de déchirement intérieur » écrit-il. Cette double identité est un don de dieu.
Le jardin anglais de Charles Wright – Albin Michel 240 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Longtemps, pâle Proust picard, je ne me suis pas levé de bonne heure ; longtemps, également, je n’ai pas regardé la télévision. Depuis que ma chérie, ma Sauvageonne, est entrée dans ma vie, je peste toujours autant quand il s’agit de me lever de bonne heure. (Je hais l’aube, ses couleurs blafardes, laiteuses comme un flan aux œufs, ses bruits de voiture qui me fatiguent : tous ces gens qui se rendent, courageux, à leur travail ; pendant des dizaines d’années, j’ai fait comme eux, moi le retraité, aujourd’hui, je ne peux plus. Bref : le matin me donne la nausée, une nausée sartrienne). En revanche, mes nouveaux jours sauvageonniens m’ont presque ôté l’envie de passer mes soirées au bistrot au grand dam des patrons de cafés et des brasseurs de bières Pils qui ont vu, ces derniers mois, leurs recettes diminuer. Mon foie est en droit de ne point le regretter.
Donc, il m’arrive de nouveau de regarder, le soir, la télévision. Deux documentaires m’ont récemment passionné. Le premier, diffusé sur Netflix, co-réalisé par Anne-Sophie Jahn, consacré à Bertrand Cantat, chanteur du groupe Noir Désir, assassin de Marie Trintignant ; le second, à Klaus Barbie, assassin notoire, responsable d’exécutions, de tortures et de la déportation vers les camps de la mort d’environ 14 000 personnes, principalement des juifs et des résistants. Il n’est pas question ici de comparer le premier au second. Le nazisme et ses crimes sont incomparables, inégalés sur l’échelle de l’horreur. Mais, je dois avouer que, lors des deux émissions, j’ai éprouvé un profond dégoût. Pourtant, comme beaucoup de fans de rock, j’ai beaucoup aimé les chansons de Noir Désir et son charismatique leader ; les mélodies et ces textes empreints de tant d’humanisme et de poésie. Depuis, je ne peux plus en écouter une. Le documentaire de Neflix m’a conforté dans cette attitude. L’émission évoquait le mystérieux et incompréhensible silence à propos des violences passées du chanteur envers les femmes. Pourquoi ? On peut se poser la question. Et puis, il y avait dans l’émission, des témoignages accablants, en particulier l’analyse de la courageuse chanteuse Lio qui participait au documentaire ; comme le rappelle Le Point, elle avait été la seule à immédiatement s’insurger, sur le plateau de Thierry Ardisson en 2006, à l’encontre du portrait presque complaisant qui était fait de Bertrand Cantat. « On ne lui a pas volé son amour, il l’a tué. […] », avait-elle déclaré. « Ce que je sais, c’est que Marie est morte avec un visage qui était détruit comme après un accident de moto à 120 à l’heure. […] Dire que Marie était responsable de sa mort avec lui, que c’est la passion et l’amour qui l’ont tuée… Non ! L’amour n’apporte pas la mort. » La haine, elle, toujours apporte la mort. Une fois de plus, on l’a compris en regardant le documentaire consacré à l’ignoble criminel de guerre allemand. Là encore, des témoignages accablants contre celui que l’on surnommait « le Boucher de Lyon ». On ne sera jamais assez admiratif du travail acharné de Beate et de Serge Klarsfeld qui contribuèrent à faire arrêter, puis juger la célèbre crevure. Crevure ou pourriture ? Les deux qualificatifs conviennent. On gardera longtemps en mémoire le sourire ironique, doucereux, presque patelin de Barbie devant ses juges et devant les témoins à l’existence à jamais brisée. Un sourire plein de détachement malsain sous lequel bouillait le venin de la haine. Je l’avoue, j’avais une fois de plus la nausée. Une nausée bien réelle celle-là et pas littéraire comme celle que m’inspire mes aubes d’écrivaillon, relatée au tout début de cette chronique minuscule, perdue dans l’immensité de l’horreur.
Marie Renard peinte par Jacques-Émile Blanche (détail). DR.
Quand Michèle Dassas revisite la Belle Epoque
Michèle Dassas. Wikimedia commons
On aurait pu penser qu’avec André Maurois, Pierre de Boisdeffre ou Pierre Assouline, la biographie avait atteint chez nous des sommets indépassables. C’eût été compter sans Michèle Dassas. Celle-ci s’affirme, livre après livre, comme l’un des meilleurs écrivains contemporains. Elle a complètement renouvelé le genre biographique, lui conférant cette coloration particulière qui est sa marque propre.
À lire d’une traite !
Sans jamais renoncer à l’exactitude d’une documentation aussi précise qu’exhaustive, elle a adorné celle-ci des fioritures d’une imagination qui donne son cachet et son charme au roman biographique. L’unité de son œuvre tient au fait qu’elle s’est penchée sur le destin hors du commun de femmes qui ont, chacune dans son domaine, marqué leur époque. Parmi ces pionnières, la première avocate française Jeanne Chauvin, Augustine Tuillerie qui écrivit Le Tour de la France par deux enfants, ou encore Jeanne Baudot, l’unique élève d’Auguste Renoir.
Marie Renard, la femme modèle ne faillit pas à la règle. L’auteur nous propose, par son entremise, une plongée dans le monde artistique et intellectuel d’une époque fertile, de 1875 à 1914. Celle-ci est vue de l’intérieur non par les artistes eux-mêmes mais par une femme qui fut leur modèle. On y croise Degas, Monet et d’autres moins connus tels Mary Cassatt qui découvrit Marie Renard, et des écrivains qui tenaient alors le haut du pavé : Émile Zola, Marcel Proust ou encore Reynaldo Hahn.
Une époque ressuscitée
Une fresque vivante, colorée, à l’image des habitués des salons de Madeleine Lemaire, peintre elle-même, fort connue à son époque. Marie Renard se révèle une héroïne des plus attachantes. Née dans un milieu modeste, elle finit misérablement une existence passionnante et passionnée qui faisait d’elle « le phénix des modèles ». Cet ouvrage se lit d’une traite. Il permet de suivre les méandres de ce que l’on nomme « La Belle Epoque », une appellation pleinement justifiée.
Marie Renard, la femme modèle, de Michèle Dassas, Préface de Stéphane-Jacques Addade, Ramsay, 332 pages