On aurait pu penser qu’avec André Maurois, Pierre de Boisdeffre ou Pierre Assouline, la biographie avait atteint chez nous des sommets indépassables. C’eût été compter sans Michèle Dassas. Celle-ci s’affirme, livre après livre, comme l’un des meilleurs écrivains contemporains. Elle a complètement renouvelé le genre biographique, lui conférant cette coloration particulière qui est sa marque propre.
À lire d’une traite !
Sans jamais renoncer à l’exactitude d’une documentation aussi précise qu’exhaustive, elle a adorné celle-ci des fioritures d’une imagination qui donne son cachet et son charme au roman biographique. L’unité de son œuvre tient au fait qu’elle s’est penchée sur le destin hors du commun de femmes qui ont, chacune dans son domaine, marqué leur époque. Parmi ces pionnières, la première avocate française Jeanne Chauvin, Augustine Tuillerie qui écrivit Le Tour de la France par deux enfants, ou encore Jeanne Baudot, l’unique élève d’Auguste Renoir.
Marie Renard, la femme modèle ne faillit pas à la règle. L’auteur nous propose, par son entremise, une plongée dans le monde artistique et intellectuel d’une époque fertile, de 1875 à 1914. Celle-ci est vue de l’intérieur non par les artistes eux-mêmes mais par une femme qui fut leur modèle. On y croise Degas, Monet et d’autres moins connus tels Mary Cassatt qui découvrit Marie Renard, et des écrivains qui tenaient alors le haut du pavé : Émile Zola, Marcel Proust ou encore Reynaldo Hahn.
Une époque ressuscitée
Une fresque vivante, colorée, à l’image des habitués des salons de Madeleine Lemaire, peintre elle-même, fort connue à son époque. Marie Renard se révèle une héroïne des plus attachantes. Née dans un milieu modeste, elle finit misérablement une existence passionnante et passionnée qui faisait d’elle « le phénix des modèles ». Cet ouvrage se lit d’une traite. Il permet de suivre les méandres de ce que l’on nomme « La Belle Epoque », une appellation pleinement justifiée.
Marie Renard, la femme modèle, de Michèle Dassas, Préface de Stéphane-Jacques Addade, Ramsay, 332 pages
Le caractère clairement abusif et totalitaire du dirigeant de la France Insoumise a été une nouvelle fois mis en lumière dans un documentaire choc de « Complément d’enquête » sur France 2 jeudi soir.
Il faut savoir gré à France Télévisions d’avoir diffusé le reportage sur Jean-Luc Mélenchon et sa méthode de gouvernance de La France Insoumise à quelques encablures des épreuves du bac. Ainsi les candidats à l’examen peuvent-ils disposer d’un matériau de choix pour charpenter leur dissertation au cas où, ce qui ne serait pas très surprenant au vu du climat actuel, ils auraient à plancher sur le thème de la violence.
T’as pas la carte ?
Il serait bien sûr opportun qu’au cours de leur analyse ils abordent l’aspect spécifique de la violence en politique, et c’est alors que le documentaire en question leur serait d’une grande utilité, tout simplement parce qu’il explore et expose très exactement l’ADN du mode de fonctionnement de tout groupe politique révolutionnaire et/ou totalitaire.
La structure même de LFI en dit fort long sur le sujet. Mélenchon ne manque pas de réaffirmer dans ce reportage qu’il s’agit d’un mouvement et non d’un parti politique. Un parti politique qui, pour justifier ce statut serait contraint de se soumettre aux pratiques démocratiques usuelles : congrès, élections des responsables, débats, votes de la ligne politique, etc. toutes obligations auxquelles un mouvement n’est pas tenu. Non seulement la LFI de Mélenchon n’obéit pas à ses règles, mais mieux encore, elle ne compte aucun adhérent. On n’adhère pas véritablement à LFI, en prenant une carte contre cotisation, ce qui donnerait droit à une voix lors d’éventuelles consultations. Non, on se rend sur la plateforme-programme et il suffit de s’en déclarer proche pour rejoindre de fait le mouvement. Sans aucun autre droit démocratique, donc, que celui de la fermer ou de s’en aller.
Fonctionnement brutal
Au cours du reportage, d’anciens camarades ou compagnons de route ont révélé les procédés par lesquels le Lider Maximo gère son leadership : intimidation, harcèlement moral, violence psychologique, suspicion permanente, procès en hérésie, accusations de trahisons, avec, couronnant le tout, la menace constante du déclenchement de l’arme atomique : l’exclusion, la purge. Ainsi, on apprend que Alexis Corbière, Raquel Garrido, Clémentine Autain et François Ruffin, membres éminents et écoutés du mouvement – trop manifestement au goût du chef – ont été arbitrairement privés d’investiture pour les dernières élections législatives, certains ne découvrant leur éviction que le vendredi soir à 23 heures, veille de la date limite de dépôt des candidatures. Cela n’est à la vérité qu’un exemple de brutalité dans un fonctionnement au quotidien dont la brutalité est le fondement, le mode obligatoire et non, comme on pourrait le penser, une anomalie, une déviance, la manifestation quasi irrationnelle d’une lubie de chef caractériel.
Ce que Mélenchon applique dans la gouvernance de ce mouvement répond très précisément au dogme qui prévaut pour la conduite de toute structure révolutionnaire, totalitaire.
Cela correspond à la virgule près – et c’est alors que les candidats au bac pourront briller – à ce qu’en décrivent les analystes les plus pertinents de ces phénomènes.
Vous reprendrez bien une deuxième part de violence ?
Le groupe révolutionnaire, expose Jean-Paul Sartre dans Critique de la raison dialectique, ne se fonde et ne se perpétue que par la violence. Une violence à double cible. Violence externe dirigée contre les autres partis, les opposants, mais aussi – et selon une exigence elle aussi vitale – une violence interne, dont chaque militant ou groupe de militants peuvent être à tout moment, et arbitrairement les victimes. L’une et l’autre forme de violence étant bien évidemment présentées comme une réponse à la prétendue violence dont le mouvement serait lui-même la cible, soit de l’extérieur soit de l’intérieur. C’est par ce moyen, par l’instauration d’un climat de paranoïa permanente, que tout groupement révolutionnaire se survit à lui-même, se régénère, entretient son unité de façade, « une unité qui s’incarne dans la personne d’un chef charismatique qui la symbolise, qui la met en scène dans des manifestations de force et des explosions de violence verbale », écrit René Sitterlin dans son opuscule La Violence. Et là, l’élève de terminale de se faire un malin plaisir de citer en renfort Hannah Arendt qui écrit dans Les origines du totalitarisme : « Le totalitarisme se nourrit de sa propre violence ». Sans quoi, il se condamne à l’asphyxie, au dépérissement. Au non-être, s’autorisera le candidat pour faire joli.
Ainsi, ce n’est pas tant un fonctionnement aberrant, une anomalie, un phénomène atypique que nous a montré le sujet de Complément d’Enquête que l’ordinaire d’une tradition perverse hélas bien connue.
En ce sens, M. Mélenchon n’est rien de plus que la marionnette d’un système qu’il est loin d’avoir inventé et dont il est tout aussi éloigné d’en être le plus grand virtuose. Ne lui en déplaise…
Sa parole est précieuse, puissante, forte, claire, sans langue de bois. Elle n’est jamais embarrassée. Elle n’esquive aucune question… On n’invite pas suffisamment @MathildePanot. On devrait la voir matin, midi, soir et rediff, tous les jours sur toutes les chaînes. Et plus… https://t.co/IIcCTJks0T
Le philosophe et dirigeant de la publication Franc-Tireur Raphaël Enthoven s’est amusé sur Twitter des difficultés de Mathilde Panot, interrogée par le social-traître de Complément d’enquête Tristan Waleckx
Rarement exposée à l’écran, la haute bourgeoisie algérienne se dévoile dans L’Effacement, où se mêlent pouvoir, silence et violence. Reda Belamri, héritier discret d’un empire pétrolier, est confronté aux injonctions paternelles, à l’humiliation militaire et à une quête d’émancipation.
Une autre Algérie ? Rarement montré au cinéma, le milieu de la haute bourgeoisie d’affaires dans ses tribulations algéroises, ses manigances et ses compromissions. Monsieur Belamri, vieux patron madré de la Sonapeg, énorme entreprise liée aux intérêts pétroliers et gaziers du pays, domine d’une implacable autorité son fils Reda, un jeune homme bien fait bien mis, pas bavard et quelque peu… effacé. Papa Belamri a réussi à le placer dans la boîte, comme « responsable de l’information stratégique », et lui met un bon parti dans la poche : « ne perds pas ton temps, il est temps de fonder une famille ». (On passe naturellement, dans une même réplique, de l’idiome français à l’arabe – trait essentiel de la culture post-coloniale dans les hautes sphères de la société algéroise, ce dont témoignent les dialogues du film avec une parfaite exactitude).
Faycal, le frère aîné de Reda, jouisseur chevelu moins soumis que son cadet, entre en rébellion sans retour possible lorsque le pater familias, ayant surpris, à cause d’un voyage d’affaires interrompu, une fiesta délurée donnée à son insu dans l’enceinte de sa villa, vire manu militari tout ce petit monde, en pleine nuit : coupant les ponts, Faycal file illico s’exiler à Paris pour y exercer ses talents de DJ. Reda le taciturne se retrouve seul face à lui-même.
En ces années 2020, dans une Algérie troublée par le terrorisme islamique autant que par une jeunesse tumultueuse, les mâles de 20 ans n’échappent pas à la conscription sans de sérieux appuis, et pour garder son poste dans l’entreprise, Reda doit faire son service militaire. Le voilà donc contraint malgré lui d’endosser le treillis, expérience éprouvante pour ses fesses, car le rejeton, pas franchement gymnaste dans l’âme et traité de « bourgeois », devient vite le bouc émissaire idéal du fantassin de base. Ça ne tarde pas : il devra rembourser en nature ses privilèges de classe, via l’introduction forcée d’un manche à balai par trois zigues déchaînés. On serait mal dans sa peau à moins. Mais Faycal encaisse en silence, et quand le colonel lui suggère de cafter : « – il ne s’est rien passé, tout va bien ».
Là-dessus trépasse soudain Belamri père – larmes, chagrin… L’expérience virile a cependant durci Reda, à telle enseigne que lorsque sa sage petite fiancée, attablée avec lui dans un restau chic d’Alger, se montre exclusivement occupée par les préparatifs mondains de la noce (« – et rase-toi, s’il te plaît ! »), il balance une énorme torgnole à la demoiselle. Geste qui compromet définitivement le projet matrimonial.
Il faudra attendre les presque deux tiers du film pour piger la raison profonde du titre : L’effacement. Je vous en laisse la surprise. Toujours est-il que, serti dans une fine et discrète ponctuation musicale, le scénario fait un écart transitoire, tout à fait inattendu vers l’irrationnel, incise qui, par son étrangeté métaphorique, vous accroche au destin de l’instable Reda : il finit par se lier avec la patronne du seul restau du bled où l’on sert de l’alcool, y officie bientôt comme serveur, et plus si affinité – le bonheur serait-il à sa portée ? Le soutien paternel lui faisant désormais défaut, Reda se heurte bientôt aux nouveaux patrons de la Sonapeg, qui font sciemment barrage à sa carrière. Il le prend très mal. La violence absolue du dénouement donnera la mesure de l’affront.
L’Effacement. Avec Sammi Lechea, Zar Amir, Hamid Amirouche… Film de Karim Moussaoui, France-Algérie, couleur, 2024. Durée : 1h33En salles le 7 mai 2025
Dans la forêt landaise, une famille se transmet, de génération en génération, les secrets du feu.
Avec ce titre, Un pays en flammes, on s’attendait à un énième brûlot gauchisant. Mais pas du tout !
Il s’agit d’un (bon) jeu de mots sur l’étonnant sujet de ce documentaire : une famille d’artificiers en Gironde. Père et fille s’entendent comme larrons en foire pour créer des spectacles pyrotechniques, ces feux d’artifice qui continuent d’émerveiller petits et grands. Côté réalisation, un choix radical et pertinent a été fait : tout filmer du point de vue de ces artisans, en mettant de côté le spectacle et ses spectateurs. Résultat, quelques belles tranches d’une vie au service de techniques aussi dangereuses que réjouissantes, avec la recherche permanente de nouveautés surprenantes. « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours », écrivait Racine depuis Uzès à ses amis parisiens.
C’est toujours le cas, tant ces illuminations continuent d’éclairer superbement les ténèbres.
Une horreur ! Non, pas le livre bien sûr ; seulement l’histoire. Oui, c’est du lourd ! L’ombre du mal, excellent premier roman d’Arnaud Leriche, nous conduit dans les pas du capitaine de police Alister Léandre qui mène une enquête drue et délicate afin de retrouver le ou les meurtriers-violeurs d’enfants. Les faits se passent dans la bonne ville d’Amiens, cité de Jules Verne, François Ruffin, d’Emmanuel Macron et de l’auteur de ces lignes. Tout commence par la disparition inquiétante de Léo, 10 ans dont le corps sans vie est retrouvé au parc Saint-Pierre. Ce terrible drame réveille en Alister de vieilles douleurs : son frère cadet avait été retrouvé pendu, traumatisé à la suite d’une agression similaire. Ce n’est pas tout : le fils d’un ami du policier disparaît à son tour. Et c’est le pire qui survient une nouvelle fois. Les forces de l’ordre et Léandre en particulier craignent qu’un tueur en série ne sévisse dans la capitale de Picardie.
Des flics plus vrais que nature !
Suspens magnifiquement entretenu et rebondissements singuliers font de cet ouvrage un thriller haletant et bien mené. Le tout est étayé par des personnages plus vrais que nature et des policiers qui correspondent à ceux de nos commissariats (c’est-à-dire pas forcément des flics idéalisés et/ou engagés politiquement avec des valeurs vaguement wokes comme dans certaines agaçantes séries télévisuelles !) ; ils ont leurs qualités mais aussi leurs faiblesses et n’en demeurent pas moins attachants.
La ville d’Amiens y est très bien décrite et dépeinte ; l’auteur en profite pour dénoncer quelques faits criants et assez révoltants comme le manque de moyens de l’hôpital psychiatrique Philippe-Pinel, problème récurrent dénoncé en particulier par le député François Ruffin.
En dehors de quelques coquilles qui eussent pu être évitées et quelques longueurs (défaut malheureusement fréquent des premiers romans), cet opus est une sacrée réussite car, de plus, il est écrit avec belle vivacité et une efficace simplicité. Bravo, Arnaud Leriche !
Dans un essai intelligent et tonique, Philippe Bilger dénonce les dérives de MeToo : ses excès et l’instrumentalisation de la justice. Mais il prête à ce mouvement une pureté originelle
Le vent tourne. Il y a deux ou trois ans, seules quelques femmes refusaient de communier dans l’adoration de la glorieuse révolution MeToo. Les femmes allaient enfin passer de l’ombre à la lumière. Toute divergence avec ce récit mensonger postulant que les femmes étaient des victimes structurelles, et les hommes des coupables systémiques, revenait à prendre le parti des violeurs et agresseurs. Ce qui valait aux impudentes traîtresses à la sororité les noms d’oiseaux usuels, de « réac » à « extrême droite » en passant par « masculiniste » – j’ai pour ma part eu droit à ce qualificatif, et après tout si le féminisme est désormais ce conglomérat de pleurnicheuses vindicatives et hémiplégiques (comme le montre le traitement réservé aux victimes du 7-Octobre), va pour masculiniste.
Une lassitude face à la justice expéditive
Alors que le tribunal révolutionnaire bannit à tour de bras, de Julien Bayou à Nicolas Bedos, beaucoup de gens se lassent du spectacle répétitif de cette justice expéditive. Il faut cependant saluer le courage de Philippe Bilger qui a été l’un des premiers hommes à dénoncer ce qu’il appelle les dérives de MeToo. Il rassemble aujourd’hui ses critiques dans un essai intelligent et tonique, subtilement intitulé MeTooMuch ?, où il met en scène un avocat qui, au fil des affaires et des bannissements est assailli par le doute autant que par la culpabilité – et si ses propres élans venaient à être criminalisés ?
Bilger pense et écrit non seulement en homme de droit et de raison, mais aussi en homme qui aime les femmes et qui sait que les jeux du désir et de la séduction entre adultes ne peuvent être soumis à une quelconque prétention normative – à l’exception évidemment du consentement. Encore faut-il que celui-ci ne puisse être retiré rétroactivement parce que la femme a été déçue ou a simplement changé d’avis.
Défendre le droit, sans renier le désir
L’ancien avocat général décortique avec précision le dévoiement de la justice quand par exemple, elle ordonne « une enquête qui ne servira à rien puisque la prescription est acquise. […] Tout cela pour satisfaire l’opinion, pour lui donner un os à ronger, pour montrer comme on ne badine pas avec le sexe. » Il déconstruit avec la même rigueur la dangereuse notion d’emprise, fustige les militantes qui refusent à l’homme accusé le droit de se défendre, déplore que l’on prétende désormais « répondre à l’humiliation et à la contrainte par la répudiation de toute preuve et le mépris de toute argumentation ». Autant dire qu’il déconstruit l’édifice pierre par pierre.
Et pourtant, il n’en démord pas. Contre toute évidence, il prête à ce mouvement une pureté originelle qu’il s’agirait de retrouver. Refusant de voir que, derrière la demande de justice, il y a généralement une volonté de vengeance et accessoirement, l’espoir de récupérer les places libérées, il veut croire que MeToo va s’assagir et renoncer aux débordements de sa naissance révolutionnaire. « Il n’est personne de bonne foi, pourvu d’un minimum de qualité humaine, qui ait pu dénier, dans ses prémices, la nature progressiste de cette révolte », écrit-il. Eh bien si, cher Philippe, il y a au moins ma pomme. La bonne nouvelle, c’est que notre amicale dispute n’est pas près de s’arrêter.
Philippe Bilger, MeTooMuch ?, Héliopoles, 2025, 84 pages
Dans la lumière d’un conclave qui s’annonce décisif, le souffle de l’Esprit pourrait bien porter les regards vers l’Afrique. Là où la foi croît avec force, des pasteurs humbles et ardents pourraient incarner le visage renouvelé de l’Église universelle.
Le 21 avril 2025, l’annonce du décès du pape François, à l’âge de 88 ans, a plongé le monde catholique dans une profonde émotion. Douze ans après avoir succédé au pape Benoît XVI, Jorge Mario Bergoglio — premier pontife sud-américain — laisse derrière lui un pontificat marqué par un certain progressisme, qui aura suscité autant d’admiration que de débats. Salué unanimement comme « un homme de paix et de justice », il a été honoré par de nombreux chefs d’État et responsables religieux à travers le monde.
L’Afrique, pierre angulaire du catholicisme
Alors que près de 140 cardinaux se préparent à entrer en conclave à huis clos pour élire son successeur, une question anime les fidèles et les observateurs : et si le prochain pape venait d’Afrique ? À un moment où le christianisme connaît un essor spectaculaire sur ce continent, cette hypothèse ne relève plus du seul fantasme.
Jusqu’à présent, l’histoire de la papauté est restée largement européenne, bien que l’on compte, entre le IIe et le Ve siècle, trois papes d’origine berbère venus d’Afrique du Nord. L’Afrique chrétienne a ensuite été freinée dans son expansion par diverses invasions et conflits, et ce n’est qu’à partir du XIXe siècle — dans le contexte de la colonisation — que le continent a connu une nouvelle vague de christianisation.
L’Afrique représente aujourd’hui environ 20% de la population catholique mondiale, un chiffre en constante progression. Le christianisme y est devenu la première religion, devant l’islam et les religions traditionnelles. Cette vitalité spirituelle n’a pas échappé au pape François, qui a significativement renforcé la présence africaine au sein du collège cardinalice. Durant son pontificat, le nombre de cardinaux africains a presque doublé.
Le pape François a eu pleinement conscience de ce dynamisme africain. Il s’est rendu à plusieurs reprises sur le continent (une dizaine de déplacements), insistant sur l’importance de la mission et favorisant l’envoi de prêtres africains vers les diocèses européens en manque de vocations. Son dernier voyage apostolique, en 2023, l’a conduit à Kinshasa, où il fut accueilli avec ferveur par les anciens Zaïrois. Le président nigérian Ahmed Bola Tinubu a même salué « une voix puissante pour les sans-voix », témoignant ainsi de la popularité dont jouissait François en Afrique.
Des africains papabil, réalité ou fantasme ?
Trois figures africaines émergent aujourd’hui parmi les papabili : le cardinal guinéen Robert Sarah, l’archevêque de Kinshasa Fridolin Ambongo, et le cardinal ghanéen Peter Appiah Turkson. Chacun incarne une sensibilité particulière au sein de l’Église.
Le Guinéen Robert SarahLe Ghanéen Peter TurksonLe Congolais Fridolin AmbongoPhotos DR.
Le cardinal Sarah est une figure majeure du courant conservateur. Partisan du retour de la liturgie en latin, opposé à l’ordination des femmes, aux théories du genre, aux évolutions doctrinales promues par le Pape François, notamment le volet sur l’homosexualité (qu’il compare à l’idéologie nazie), il défend une vision rigoureuse et traditionaliste de l’Église. S’il jouit d’une influence internationale, notamment en Europe où une frange minoritaire des chrétiens le plébiscite sur les réseaux sociaux, dans une partie de la presse (il a fait la couverture de Paris Match en 2022), son âge avancé (80 ans) et ses positions tranchées pourraient constituer un frein pour ce conclave. Ses chances d’être élu apparaissent dès lors comme minimes.
Le cardinal Ambongo (65 ans), quant à lui, représente une voix plus modérée. S’il partage certaines réserves vis-à-vis de réformes récentes — notamment la déclaration Fiducia Supplicans sur la bénédiction des couples de même sexe —, ce médiateur reste perçu comme un héritier fidèle de l’approche pastorale du pape François. Enfin, le cardinal Turkson (76 ans), ancien archevêque de Cape Coast et proche collaborateur du pape défunt, s’est illustré par son engagement sur les questions sociales et environnementales. Il apparaît comme un candidat de compromis, capable de rassembler les différentes tendances de la Curie, Le mensuel Jeune Afrique le décrit d’ailleurs comme « une troisième voie capable de réconcilier les clans du Vatican ».
Pourtant, malgré ces candidatures prometteuses, la perspective d’un pape africain demeure incertaine. Interrogé par la BBC, le père Stan Chu Ilo, professeur associé à l’université DePaul, rappelle qu’« aucun membre du clergé africain n’occupe aujourd’hui de poste influent au Vatican », ce qui réduit leurs chances. Selon lui, les cardinaux réagiront par pragmatisme et privilégieront probablement une personnalité déjà bien établie à Rome, au détriment d’un profil émergent venu d’Afrique.
Mais rien n’est jamais écrit d’avance dans un conclave. Les premiers tours de scrutin peuvent réserver bien des surprises. Ne dit-on pas que « les voies du Seigneur sont impénétrables » ?
Douglas Murray témoigne de ses visites en Israël (et ses alentours) pour nous décrire la réalité des évènements post 7-Octobre. Dans son nouveau livre, il dénonce un Occident qui appelle Israël à la retenue et à la proportionnalité, alors que les élites de gauche oublient d’admettre que c’est le Hamas l’agresseur, dans ce conflit qui oppose une démocratie multiethnique florissante à un culte de la mort déterminé à anéantir.
Lorsqu’il apprit l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, 50 ans après la tentative d’éradication d’Israël par ses voisins, Douglas Murray craignit qu’une vague de déni ne déferle sur le monde, comme la manifestation à Times Square, dès le lendemain, contre Israël le laissait craindre. Lors du visionnage, à Londres, d’une partie des massacres, il fut saisi par une particularité qu’il n’avait pas rencontrée dans les autres conflits qu’il avait couverts et qui avait épargné même les nazis : l’immense joie et la fierté des tueurs. Il décida de se rendre sur place rapidement pour constater, par lui-même, l’horreur, le désespoir des familles, pour accompagner des soldats dans leurs missions, rencontrer médecins, bénévoles, responsables politiques et militaires. Son livre entre dans le détail des horreurs perpétrées par le Hamas mais propose aussi une réflexion sur ce qu’elles nous disent du monde dans lequel nous sommes entrés ce jour-là.
Que peut donc faire le monde contre de tels cultes de la mort ? Douglas Murray s’inquiète de la réponse des Occidentaux qui ont semblé ne pas avoir compris ce à quoi ils avaient eu affaire lorsqu’ils furent touchés par des attentats. Après l’attentat-suicide lors du concert à l’Arena Manchester en 2017, qui tua 22 jeunes gens, la réponse propulsée par les médias fut de chanter « Don’t Look Back in Anger » du groupe Oasis. Douglas Murray eut le sentiment que la réalité à laquelle se trouvait confronté Israël pourrait un jour être la nôtre, que le combat qu’Israël livrait pour sa propre survie était également vital pour les Occidentaux. Ces derniers, pour la plupart, pensent que la guerre est une chose du passé. Mais, écrit-il, « peut-être que la seule force au monde qui puisse venir à bout du mal lui-même est ce grand mal rassemblé et concentré qu’est la guerre ».
Israël, accusé de génocide et d’apartheid, mais doté de pouvoirs quasi surnaturels
La démographie d’Israël dément ces accusations absurdes. La population non juive a été multipliée par 17 entre 1947 et 2024. En 2021, un article du Haaretz indiquait que les Arabes et les Druzes, qui représentent environ 20 % de la population, étaient très surreprésentés dans les professions médicales. Un Arabe est actuellement juge à la Cour suprême. Les Israéliens non juifs ont les mêmes droits et siègent au Parlement. Donc ni génocide, ni apartheid.
En 2010, lors d’une attaque de requins à Charm el-Cheikh en Égypte, un gouverneur de la région accusa le Mossad. En 2013, on passa aux rayons X un faucon repéré à Elazig en Turquie pour s’assurer qu’il n’espionnait pas pour Israël ! Lors de ses voyages en Égypte en train, à cette époque, Douglas Murray avait été frappé par cette fixation sur les Juifs.
Israël fait figure d’impérialiste et serait un avant-poste colonialiste des États-Unis. Le « petit Satan » œuvrant pour le « grand Satan », à éliminer tous deux répètent les dirigeants iraniens. Mein Kampf, Les protocoles des sages de Sion sont arborés dans les librairies en Égypte, mais aussi dans les trains.
La victoire de 1948, particulièrement humiliante pour les pays arabes, avait convaincu le peuple juif qu’il était capable de se défendre. S’il a connu des moments difficiles, il n’avait pas eu à se battre contre son anéantissement depuis 1973. Il avait convaincu le monde qu’il était capable de traquer les tueurs d’Israéliens partout dans le monde, qu’il était le champion du renseignement et de la technologie (dôme de fer en 2011 et fronde de David en 2017). Avant le 7-Octobre, Israël était l’endroit où les Juifs se sentiraient protégés. L’attaque du 7-Octobre semble avoir décillé certains Israéliens pacifistes. Le Kibboutz de Be’eri, créé avant la fondation d’Israël abritait, en bordure de Gaza, une communauté pacifiste souhaitant vivre en paix avec ses voisins palestiniens. C’était le cas d’Avida Bachar jusqu’au 7-Octobre. Sa femme et son fils furent tués lors de l’assaut de la chambre forte de leur maison en feu. Cet homme de gauche, blessé aux deux jambes, qui avait toujours cru à la paix, ne voyait pas comment Israël pourrait continuer à côté d’un Gaza dirigé par le Hamas. Le 7-Octobre avait tout changé.
Impréparation, faillite de tous les services de l’État le 7-Octrobre, mais sursaut de héros improbables
Qu’il s’agisse des officiers du renseignement, des militaires, des politiques, tous ont failli.
Interrogé sur le sujet, Benjamin Netanyahou répond que plusieurs choses ont mal tourné ce jour-là, mais que ce n’est pas le moment d’étaler tout cela. Ce sera fait après une victoire totale qui nécessite de se concentrer sur deux objectifs : 1) vaincre le Hamas à Gaza et les proxis de l’Iran ; 2) empêcher l’Iran de développer des armes atomiques, point sur lequel il convient, avec Douglas Murray, que cela passe probablement par un changement de régime. Pour Douglas Murray, le problème vient du consensus sécuritaire unifié autour de ce qu’on a appelé la « conception ». Celle-ci supposait que les dirigeants du Hamas, s’étant goinfrés des fonds distribués par l’Occident et les Nations unies, ne mettraient pas en péril leur style de vie, oubliant ainsi que ces dirigeants étaient aussi des fanatiques qui pensent ce qu’ils disent.
Mais des héros improbables et des gens ordinaires se sont levés pour remplir ce vide laissé par les responsables de tous ordres. Citons par exemple Nimrod, ce commandant de réserve, qui désobéit à son chef le requérant à Jérusalem, pour se diriger vers le sud. Il se retrouve avec deux collègues, tous trois faiblement armés au départ, à devoir forcer un poste de contrôle. Dans leur périple, ils trouveront, sur le corps d’un terroriste, une carte détaillée du kibboutz Be’eri sur laquelle figure le nombre d’habitants à tuer et comment, et qui violer… « J’ai vu Auschwitz de mes propres yeux » dira-t-il. Il faut aussi citer Izzy, tireur d’élite qui a perdu un bras pendant la guerre de 2009, mais a pu reprendre du service grâce à Yoav Gallant (qui sera plus tard ministre de la Défense) et à une arme adaptée à son infirmité. Le 7-Octobre, il est en Californie. Dès le lendemain, il retourne prendre du service comme des milliers de réservistes. De retour à sa base, on lui refuse l’entrée car il est retraité. De « guerre » lasse, au bout de quinze jours, il est accepté. C’est avec lui que Douglas Murray pénètrera au Liban.
Quel que soit le comportement des Israéliens, ils restent, à tout âge, des cibles légitimes
En 1988, un an après le déclenchement de la première intifada, Yahya Sinwar, un des chefs de la sécurité du Hamas fut arrêté et emprisonné pour avoir tué quatre Palestiniens qu’il disait être des informateurs. Fait dont il était fier. Le docteur Yuval Bitton, dentiste de la prison, avec lequel il conversait, découvrit, en 2004, que Sinwar n’allait pas bien et se plaignait d’une douleur à la nuque. On lui découvrit un cancer dont il fut opéré et guéri. De retour à Gaza, il reprit ses activités ; appelant à enlever toujours plus d’otages, pour libérer, comme il l’avait été, d’autres Palestiniens. Le 7 octobre, le neveu du docteur a été kidnappé en même temps que sa grand-mère de 85 ans, rescapée de la Shoah à Nir Oz.
Si la plupart des habitations ont des pièces sécurisées, ces dernières étaient censées les protéger d’attaques aériennes et non d’une invasion terrestre. D’où l’absence de verrouillage intérieur. Pour espérer s’en tirer, les habitants essayaient donc de s’accrocher à la poignée. Mais les terroristes pouvaient faire exploser la porte ou/et mettre le feu. À Nir Oz, guidé par Ron Rabat, qui s’en est tiré, Douglas Murray constate les restes de l’horreur. Détail apparemment anodin, devant une maison, il repère une collection de poêles que les pillards, passés après les terroristes ont abandonnés. À Césarée, un espace a été consacré aux jeunes du festival Nova. Les rescapés s’accrochent aux scènes d’horreur sur leur téléphone et les montrent, pas seulement pour convaincre, mais aussi pour tenter d’y trouver une explication.
Réaction molle et éphémère en Occident à la tuerie et aux enlèvements du 7-Octobre
Alors que, généralement, les enlèvements sont reconnus illégitimes et déclenchent la furie de la communauté internationale (otages de l’ambassade américaine en Iran, jeunes filles enlevées à Chibok au Nigéria par Boko Haram), les réactions aux enlèvements du 7-Octobre ont été au mieux modérées et éphémères. Dans le Guardian du 5/10/2024, Naomi Kein accusa même les Israéliens d’avoir militarisé leur chagrin et leur trauma afin de justifier une « agression impériale et des violations grotesques des droits ».
Très vite, le narratif rationalisant le volte-face de l’Occident a été : Israël avait le soutien et la sympathie du monde. Il a tout gâché en lançant sa guerre à Gaza. Pourtant, dès le soir du 7-Octobre, déjà, alors qu’Israël était tétanisé, une foule s’était rassemblée à Londres devant l’ambassade d’Israël au son de « Allah Akbar ». La grande marche du 21 octobre rassembla plus de 100 000 personnes et appela au djhad face à une police visiblement débordée. C’est la police, apparemment férue d’exégèse coranique, qui déclara que le djihad avait différents sens autres que celui de terrorisme. Ses officiers du contre-terrorisme, après visionnage des vidéos de la manifestation, n’avaient pu identifier aucune infraction.
Un engouement propalestinien « top down » qui a une longue histoire
Les manifestations et occupations se sont multipliées sur les campus en Occident après le 7-Octobre. Ce fut le cas à Columbia, tout au long de l’année universitaire : appels au djihad, à l’intifada, encouragements des brigades al-Quassam à tuer des soldats israéliens, appels à répéter le 7-Octobre en pire… Ces outrances sur les campus disent quelque chose de l’état d’esprit des élites et de la jeune génération en Amérique mais aussi peut-être à travers tout l’Occident. On se souvient de la réponse de Claudine Gay, présidente de Harvard à la question de savoir si les appels au génocide des Juifs violaient les règles de Harvard sur l’intimidation et le harcèlement : « Ça peut, tout dépend du contexte ». La prétention des étudiants à vouloir régler les problèmes du monde ne les empêche pas de préserver l’avenir. Leur accoutrement « radical chic » avec keffieh s’accommode d’un masque chirurgical pour ne pas se faire repérer, comme si ces étudiants « avaient un œil sur la révolution mondiale et l’autre sur leurs perspectives d’emploi futures ».
Les Israéliens les plus âgés se souviennent de l’engouement occidental pour l’OLP fondé en 1964 alors qu’il n’y avait pas de territoires occupés, ou alors s’ils l’étaient, c’était par l’Égypte et la Jordanie. Ce qui n’avait pas empêché Arafat d’appeler à leur libération parce que, pour l’OLP, Israël lui-même était un territoire occupé. Se propagea l’idée que les Arabes vivant en Israël n’étaient plus des Arabes comme ceux de Jordanie ou de Syrie, mais des Palestiniens. Les Israéliens passèrent alors pour des impérialistes brutaux, notamment auprès de la jeune gauche allemande qui s’illustra avec le détournement de l’avion Air France en juin 1976 vers Entebbe en Ouganda, au nom du peuple palestinien. C’est un raid israélien qui sauva la majorité des otages mais coûta la vie au soldat Yonathan Netanyahu, frère du futur Premier ministre. L’antinazisme de leur jeunesse n’a pas empêché ces jeunes Allemands de se comporter comme des nazis. Les Juifs ne sont plus haïs pour leur religion ou leur race mais parce qu’il se sont dotés d’un Etat qu’ils défendent. Cet antisémitisme nouvelle formule permet aussi de poser un diagnostic sur nos sociétés. Les jeunes occidentaux ont été gavés d’une vision dépréciative des vertus de leurs pays : être né en Occident, c’est être né dans des pays ou des colons racistes ont pratiqué le nettoyage ethnique, le génocide, et continuent de le faire. Peut-être que la progression de l’hostilité à l’égard d’Israël s’explique par ce que les psychologues appellent une projection. Douglas Murray actualise ainsi le mot de Vassili Grossman : « Dites-moi de quoi vous accusez les Juifs, je vous dirai de quoi vous vous croyez coupables ».
Un engouement reflétant une déconnection de la réalité
Contrairement à l’après 7-Octobre, les attentats perpétrés en Europe n’avaient pas entraîné un retournement contre les victimes. Un exemple parmi tant d’autres : le 24 mars 2024, les frères Sharabi, survivants du festival Nova et qui ont sauvé des vies, arrivent à l’aéroport de Manchester. Ils sont détenus à la douane par le service de l’immigration et l’objet d’un interrogatoire humiliant alors qu’ils venaient pour témoigner de ce qu’ils avaient vécu. Quand les douaniers furent interrogés sur cette arrestation, ils répondirent qu’ils devaient s’assurer qu’ils n’allaient pas faire ici ce qu’ils avaient fait à Gaza ! Les politiques européens refusent d’admettre que rien ne forçait Gaza à devenir ce qu’il est. D’autant que ce fut grâce aux financements, entre autres, des contribuables européens. Les États-Unis non plus n’ont pas été radins avec les dirigeants de Gaza, via l’USAID notamment. Joe Biden leur versa encore 100 millions de dollars après le 7-Octobre. L’essentiel des fonds de l’ONU sont allés à l’UNWRA dont les États-Unis étaient le 1er contributeur en 2021 juste devant l’Allemagne. Même après que fut découvert qu’une douzaine d’employés de l’UNWRA avaient participé aux massacres du 7-Octobre, les versements se sont poursuivis. Ces donations ont fait des dirigeants du Hamas des milliardaires vivant dans des appartements de grand standing mais qui se plaignent de la pauvreté des Gazaouis dont Israël serait responsable. Qui oblige, sinon le Hamas, à mettre la vie de ces derniers en danger ? Notamment avec les 563 kms de tunnels comportant environ 6000 entrées débouchant dans des bâtiments publics ou dans les maisons. Les fouilles des soldats israéliens ont montré que ces maisons abritaient des armes et munitions partout, et surtout dans les chambres des enfants. L’un d’eux a ainsi trouvé un lance-roquettes sous un berceau et des explosifs dans des jouets. Sans compter les roquettes et grenades trouvées dans des sacs de l’UNWRA.
Pour expliquer le parti pris occidental, il faut aussi tenir compte des faux chiffres du Hamas sur les civils tués par Israël largement diffusés en Occident1 et de l’industrie journalistique alimentée par al-Jazeera, la chaîne du Qatar. Un exemple : son « journaliste » de jour, Muhammad Washah, reprenait en soirée son travail de commandant en chef du Hamas. Mais c’est le genre d’information qui ne retient guère l’attention en Occident. Ce qui pourrait être porté au crédit d’Israël est traité de manipulation visant à détourner l’attention dudit « génocide ». Ainsi, Judith Butler a-t-elle répondu « pinkwashing » à ceux qui faisaient remarquer l’égalité en droit des gays en Israël. La mauvaise foi est sans limite. Le reporter de la BBC qui avait visionné les vidéos des caches d’armes sous l’hôpital al-Shifa a osé suggérer qu’il s’agissait peut-être d’un équipement du département de la sécurité de l’hôpital. Autre exemple édifiant, les conseils donnés par l’UNICEF aux familles d’enfants retenus en otages qu’elle avait enfin consenti à recevoir : on ne peut rien faire mais utilisez vos contacts à Gaza pour parler avec le Hamas et veillez à ne pas perdre votre capacité d’influence sur le Hamas ! Douglas Murray, qui assistait à cette rencontre, a vu des mères sortir en pleurant. Peut-être pire encore, la disproportion des nombres entre otages et prisonniers libérés lors des échanges a suggéré cette remarque de Sky News à Eylon Levy, porte-parole du gouvernement israélien : « est-ce que cela n’a pas montré qu’Israël accorde plus d’importance aux vies israéliennes qu’aux vies palestiniennes ? » Et non pas : ces échanges ne montrent-ils pas le peu d’importance que les Palestiniens accordent aux vies israéliennes ?
La quasi-neutralisation du Hezbollah qui propage le même culte de la mort que le Hamas
Douglas Murray, qui a vécu à Kiryat Shmona au nord d’Israël la majeure partie de l’année, peut témoigner des tirs de roquettes quotidiens du Hezbollah qui n’est pas, lui non plus démuni de tunnels, construits sous le nez de la Finul, force de paix censée empêcher le réarmement du Hezbollah, mais qui a préféré regarder ailleurs. L’élimination de chefs du Hezbollah en septembre 2024, par explosion de leurs pagers puis, le lendemain, de leurs talkies-walkies, puis, enfin, par le bombardement de ceux qui, imprudemment se sont réunis dans un bâtiment de Beyrouth, a permis de tuer Nasrallah.
Comme a pu le constater Douglas Murray lors d’une incursion militaire au Liban, les tunnels sont remplis de munitions et d’équipements médicaux, la plupart avec le label « fabriqué en Iran ». En forêt, un camp doté d’un bunker abandonné par une cellule du Hezbollah contenait aussi des armes en provenance de Corée du Nord et de Russie. En contravention avec les lois de la guerre, l’eau et l’électricité étaient raccordées aux villages libanais voisins. Mettre des civils en péril ne soucie pas plus le Hezbollah qu’il ne tracasse le Hamas. Bien au contraire, puisqu’alors c’est Israël qui est accusé de sauvagerie. Lorsqu’il apprend la mort de ses fils et petits-enfants à Gaza, Ismaël Haniyeh remercie Allah pour l’honneur qu’il vient de lui accorder. C’est lui qui avait déclaré en 2017 que les enfants sont des outils utilisés contre Israël. Les siens aussi donc. Ce culte de la mort rappelle à Douglas Murray qu’en Cisjordanie les noms de rues étaient ceux des terroristes les plus sanguinaires. La barrière de sécurité, tant critiquée, a été mise en place pour mettre fin aux attentats-suicides ayant fait des centaines de morts et blessés. Une loi de 2004 récompense les familles de « martyrs » et les détenus et ex-détenus en fonction du nombre de Juifs exécutés. Israël ne célèbre pas mais condamne les crimes de ses propres fanatiques.
Pour la CPI, Netanyahu=Sinwar. Son président Karim Khan a émis son mandat d’arrêt alors qu’Israël n’est pas signataire de la convention et avant toute investigation. L’exécution de Yahya Sinwar alors qu’il tentait de rejoindre l’Égypte, accompagné de deux gardes du corps, dont l’un était enseignant à l’UNWRA, fut « pleuré » par Mahmoud Abbas, Erdogan, mais aussi à la City University de New York qui lui rendit hommage. Mais Sinwar peut se montrer un homme sensible. Il a partagé sa cellule en Israël avec un type qui avait aidé à enlever et à tuer deux soldats israéliens. Il fut sensible à la tristesse de ce dernier qui s’inquiétait parce que sa sœur avait un amant et déshonorait ainsi sa famille. Il décida de l’aider. Peu de temps après la sœur fut retrouvée morte à Gaza.
Lors du 1er anniversaire du 7-Octobre, c’est le Hamas qu’on fêta à New York et les « martyrs » qu’on célébra à Londres.
Lors de ses brefs retours aux États-Unis ou au Royaume-Uni, Douglas Murray fut frappé par la manière dont l’Occident, loin des combats, avait perdu la raison à propos de la guerre existentielle que menait Israël. Cependant, il semble, contre toute attente, devenu moins pessimiste sur la réaction ultime des jeunes Occidentaux s’ils venaient à être confrontés au même enjeu existentiel. Peut-être que les confidences d’un chauffeur de taxi à Tel Aviv y sont pour quelque chose. Ce combattant des guerres de 1967 et 1973 lui confia qu’il devait des excuses à la jeune génération qu’il croyait faible et fêtarde et qui se s’est révélée « magnifique ». Tout n’était donc pas perdu, même si les jeunes Occidentaux couvraient d’injures les actions des jeunes Israéliens qui auraient dû leur apparaître comme des modèles. Les pays occidentaux pourraient découvrir une jeune génération elle aussi prête à se battre pour la vie, non pour la mort.
Céline, le retour d’un maudit. Avec son œil de témoin historique et le cœur en bandoulière, Véronique Chovin raconte la résurrection littéraire de Céline, dont les ventes ont été relancées par la découverte des manuscrits inédits. Un récit entre mémoire vive et polémiques brûlantes…
D’ordinaire avec Louis-Ferdinand Céline, il est question de trois points de suspension. Véronique Chovin, dans un petit livre enlevé, fait le point – tout court – sur le retour au premier plan de l’écrivain après la découverte de manuscrits inédits qu’on croyait définitivement perdus. La publication par les éditions Gallimard de Guerre, Londres et La volonté du roi Krogold fut un véritable événement, saluée par la critique, surtout Guerre qui aurait mérité le Goncourt selon certains journalistes.
C’est une belle histoire que raconte Véronique Chovin, auteure de deux ouvrages sur Céline et son épouse, Lucette, dont Céline secret (Grasset, 2001). À l’âge de 17 ans, dans les années 1970, elle sonne à la porte de la villa Maïtou, route des Gardes, sur les hauteurs de Meudon. Elle décrit la dernière demeure de l’écrivain. C’est précieux car celle-ci a connu récemment un sacré lifting, jardin compris. Les fantômes, parait-il, ne décolèrent pas depuis. Nous non plus. « En bas on entendait les voitures sur la route des Gardes, au loin c’était la Seine et ses boucles et plus loin encore, les péniches qui s’éloignaient. » C’est « Elle » qui parle dans le livre, comprenez Chovin, qui devient un personnage dans l’univers post-célinien. Ça fait écho aux dernières lignes du Voyage au bout de la nuit, avec la volonté « qu’on n’en parle plus » de cette affaire. Mais avec les grands écrivains, on n’en a jamais fini, croyez-moi.
Donc elle sonne pour prendre des cours de danse avec Lucette Almansor, la veuve la plus célèbre des lettres françaises. Elle raconte son histoire, son amitié avec Lucette, ses déambulations parisiennes, ses escapades hors de la banlieue, notamment à Dieppe où Ferdinand aimait pêcher les âmes dans la Manche couleur huitre. Elle l’a connue verticale, rayonnante, puis horizontale, d’un coup, lorsque le petit-fils de Céline, Jean-Marie Turpin, a fait irruption dans sa vie, ivre et mauvais. Il réclamait sa part du magot, malgré le refus de sa mère qui n’en avait pas voulu, de l’héritage du maudit absolu. « Déjà fatiguée, révèle Chovin, elle ne s’était jamais vraiment remise de cette visite. Elle s’était couchée. » Le passé qui remonte et qui vous scie les pattes. Lucette va lui confier ses souvenirs, puis des lettres. De quoi alimenter la postérité ; de quoi comprendre un peu plus le tourmenté Bardamu, reclus définitif, habillé comme un clodo céleste, entouré de ses chiens. Malraux a dit un jour que pour comprendre Céline, il fallait interroger Lucette. Elle seule l’avait compris, à l’instinct.
Véronique Chovin rappelle ensuite la résurrection des manuscrits. La piste corse, avec un certain Oscar Rosembly, puis le résistant Yvon Morandat qui les avait récupérés chez Céline, à Montmartre, et gardés en secret quarante ans durant, enfin leur édition, après transcription parfois laborieuse. Les spécialistes s’en sont mêlés, connaissant leur Céline sur le bout des doigts. La polémique a enflé. On a beaucoup critiqué Chovin. Les spécialistes n’aiment pas qu’on marche sur leur terrain de chasse, surtout quand on écrit avec l’intelligence du cœur.
Londres a ébranlé le microcosme littéraire. Ça a ferraillé ferme. Trop argotique, mal ficelé, un « brouillon de génie », mais un brouillon. Et puis trop porno, beaucoup trop porno. Les dévots sont intervenus. Déjà l’antisémitisme de Céline, avec en plus la réédition des pamphlets, et maintenant Thanatos qui écrabouille Eros ! Eh oui, mais Céline, en parfait médecin, avait diagnostiqué : « Le cul des femmes c’est comme le ciel, ni commencement ni fin. » Et d’enfoncer le clou : « Là où c’est l’origine de tout. »
Céline n’a pas fini de réveiller les somnambules. Je parie qu’on retrouvera encore quelques manuscrits fragmentés. Il possédait également deux dessins signés Degas, rue Girardon – les bobos ont fait enlever la plaque murale où il était indiqué qu’il avait habité ici, le médecin. « Mais où sont ces Degas ? », interroge Véronique Chovin. Le mystère reste entier. C’est jouissif. La société hygiéniste peut cauchemarder.
Véronique Chovin, Céline en héritage, Mercure de France, Collection Bleue, 136 pages.
La « sentimentalité progressiste » de la dernière série de Netflix a tellement plu au Premier ministre Keir Starmer qu’il a décidé de la montrer aux ados dans les écoles britanniques ! En France, Elisabeth Borne s’y refuse. Toute la presse nous décrit cette fiction comme pertinente pour expliquer la violence adolescente, ou l’épidémie d’attaques au couteau. Elle est en réalité fort naïve. Grande analyse.
Dernière minute : Un adolescent de 16 ans a poignardé hier quatre élèves d’un lycée nantais, dont une mortellement, avant d’être maîtrisé par le corps enseignant et interpellé. Une conférence de presse du procureur est attendue à 18 heures. Le suspect a été hospitalisé en psychiatrie •
Adolescence met en scène Jamie, un jeune Anglais de treize ans, coupable du meurtre d’une camarade d’école à qui il a infligé, en pleine rue, pas moins de sept coups de couteau. Les quatre épisodes de la série nous montrent l’arrestation et l’interrogatoire du meurtrier, puis l’enquête de la police au sein de l’école, la confrontation du jeune garçon avec l’une des professionels chargés de l’expertise psychiatrique, et enfin la vie de la famille quelques mois plus tard, le jour de l’anniversaire du père, peu avant la tenue du procès.
Un étonnant succès
La série, signée Jack Thorne et Stephen Graham, réalisée par Philip Barantini, produite et diffusée par Netflix depuis mars dernier, s’inscrit davantage dans le genre du drame social que dans le genre policier. Konbini la décrit comme « le reflet d’un vrai problème de société » plutôt qu’une « simple fiction », s’interrogeant sur une “épidémie de crimes à l’arme blanche”, “phénomène inquiétant” qui sévit en Angleterre en parallèle à la diffusion de “discours masculinistes et misogynes”[1]. Dans une interview donnée au magazine Première, Stephen Graham précise d’ailleurs que la fiction est conçue de telle manière qu’on se demande pourquoi le crime a eu lieu, non qui l’a commis : le meurtre ayant été filmé par des caméras de surveillance, la culpabilité du collégien ne fait en effet, dès le premier épisode, aucun doute. Le spectateur est ainsi invité à observer le contexte général du crime, et les réactions qu’il engendre. L’ambition des scénaristes est ainsi formulée : “On voudrait que la série puisse être une étincelle qui ouvre le dialogue à la maison. Ou même à l’école. Voire au sein du gouvernement”[2].
Il s’agissait donc bien de s’emparer non d’un fait divers, mais d’un phénomène de société qui mériterait une réponse politique. Le succès rencontré par la série dépasse les espérances des auteurs : non seulement elle semble avoir remporté la première place parmi les séries les plus regardées sur Netflix, mais Keir Starmer a décidé de mettre la fiction à la disposition des établissements scolaires, gratuitement, afin que tous les collègiens et lycéens du Royaume Uni puissent la visionner, s’en pénétrer, et en débattre.
Un auteur de fiction fait bien ce qu’il veut. Mais dès lors qu’un gouvernement s’empare de son œuvre comme d’une solution, les qualités et les défauts de l’œuvre ne relèvent plus seulement du jugement esthétique ou moral : en devenant un outil de propagande, ils prennent l’allure d’un révélateur politique, et son propos, sa forme, ses enjeux méritent d’être examinés avec un peu plus d’inquiétude.
Les raisons du succès tiennent évidemment à plusieurs facteurs. En premier lieu l’explosion des crimes par arme blanche que nous observons, dont les coupables comme les victimes semblent de plus en plus jeunes, ne peut à la longue laisser personne indifférent. Le meurtre dont il est question dans la série s’inscrit en outre dans le contexte d’un harcèlement sur les réseaux sociaux entre collégiens : autre phénomène de société. Le sujet doit donc, a priori, exciter à double titre la curiosité des spectateurs. Par ailleurs, les scénaristes ont tenté d’éviter le manichéisme : il s’avère en effet que la victime avait tour à tour elle-même été harcelée et harceleuse, et que le meurtrier a lui aussi été victime de harcèlement. Des photos de la jeune fille dénudée ont circulé ; des élèves ont moqué sa poitrine plate ; Jamie a cherché à manifester sa solidarité, son amitié et son désir de faire une sortie avec la jeune fille qui, méprisant ses avances, s’est retournée contre lui, en le désignant à la vindicte d’Instagram comme un incel, un éternel célibataire involontaire. Ce jeu de miroir, qui évite la simplification, ne peut que renforcer l’intérêt que présente la série.
Les charmes de l’adolescence
Par ailleurs, le choix de filmer de longs plans séquences crée une atmosphère particulière, d’une efficacité certaine pour rendre la dimension sociale, collective, du problème abordé. Enfin le jeu de tous les comédiens est convaincant. Parmi eux, le jeune Owen Cooper et Stephen Graham, qui incarnent respectivement Jamie et son père, font montre d’un talent d’acteur indéniable. Le frêle adolescent, dont le visage est encore empreint de la beauté de l’enfance, tour à tour pitoyable, attachant, violent, exerce un charme évident. L’interprétation se veut puissante, même si le dernier épisode finit par sombrer dans le larmoiement – mais c’est là la faute des scénaristes ou du metteur en scène, non des acteurs.
On se prend alors à se demander pourquoi, malgré tous ces atouts, une partie des spectateurs n’éprouvent que peu ou pas de réelle émotion. C’est le cas par exemple de Mathilde Wagman, qui confie sur France Culture être restée, malgré la tension dramatique supposée, “très en dehors” de la série[3]. La technique du plan-séquence, qui bifurque avec fluidité d’un personnage à l’autre, ne favorise pas l’identification et tend sans doute à nous maintenir dans la position d’un observateur extérieur et distant. Pour une œuvre qui ambitionne de nous faire réfléchir, stimuler la réflexion plutôt que la passion n’est pas un défaut ; mais alors, à quoi bon tant de larmes ?
De fait, la relative indifférence de certains spectateurs trouve sans doute aussi sa source dans certaines invraisemblances et incohérences psychologiques, dans le caractère très superficiel de l’exposé des mobiles du jeune criminel, et en définitive dans l’absence d’hypothèses convaincantes pour expliquer le phénomène abordé. Si nous attendions des réponses, celles-ci sont plus que minces, et Stephen Graham d’ailleurs le reconnaît dans son interview à Première : “On ne sait pas vraiment pourquoi il a fait ça, au bout du compte”. On ne peut s’empêcher de penser, dans un premier temps, que cette absence d’hypothèses résulte du fait qu’Adolescence passe en partie à côté du problème qu’il prétend aborder – et que c’est peut-être justement ce qui plaît tant à Keir Starmer.
Le sujet, d’abord. Les profils de la victime et du meurtrier, dans la fiction, ne sont guère représentatifs du phénomène de l’explosion des crimes au couteau. D’après une étude[4] qui s’est penchée sur le sujet, réalisée à partir de la base de données d’un centre de traumatologie en Angleterre entre 2014 et 2018, les victimes d’agressions au couteau sont, en écrasante majorité, non des femmes mais des hommes (85,6 %) ; elles se situent à 44% dans la tranche d’âge de 16 à 25 ans, les victimes plus jeunes restant – et heureusement – rares. Quant à l’origine ethnique des criminels, Marc Vanguard conclut de sa compilation de statistiques publiques à la surreprésentation actuelle des étrangers dans les crimes et délits[5] ; quant aux nationaux d’origine étrangère, les statistiques n’existent pas ou ne sont pas publiées. Deuxième point : le mobile. France Culture présente le personnage de Jamie comme un jeune homme “abreuvé d’idéologie masculiniste”. Pourtant, selon William Costello, docteur en psychologie[6], il ne semble pas que des “incels” ni des “masculinistes” se soient fait remarquer en commettant des crimes.
Evidemment, les 13 ans du petit Jamie, collégien issu de la classe moyenne blanche en Angleterre, fanatisé par des masculinistes et assassinant une fille, a de quoi faire sensation et – autre avantage – ne risque pas de froisser les progressistes. Une fiction a évidemment tout à fait le droit de préférer l’effet esthétique à la réalité statistique ; à condition toutefois de ne pas clamer qu’on cherche à comprendre les causes d’un phénomène de société.
En l’occurrence, on comprend que Keir Starmer trouve peut-être dans cette série une occasion inespérée de faire oublier que plus de 250 000 filles blanches britanniques auraient été violées, au cours des 25 dernières années, en très large majorité par des musulmans et plusieurs fois par jour (comme le rappelait Lord Pearson de UKIP à la Chambre des Lords en 2022), et que ce chiffre effrayant aurait pu être atteint grâce à la bienveillance idéologique des autorités et des institutions britanniques qui ont couvert ces crimes – ou à leur corruption pure et simple.
Pas une famille dysfonctionnelle
En outre, comme le remarque Mathilde Wagman, la question du masculinisme est traitée de manière “très grossière” : en deux ou trois phrases, de fait. Aucun processus de fanatisation n’est vraiment détaillé, aucun contenu précis abordé. Si le jeune homme s’est “abreuvé” de masculiniste, le spectateur, lui, restera sur sa soif.
On peine d’ailleurs à comprendre comment un garçon de treize ans, 37 kg tout mouillé, pourrait se monter la tête sur la question de la masculinité au point d’assassiner sauvagement (sept coups de couteau !) une petite camarade. Et on notera au passage l’étrange tendance actuelle qui consiste à projeter sur des adolescents à peine sortis de l’enfance un rapport à la sexualité qui n’est pas de leur âge. Le petit Jamie, d’ailleurs, se plaint amèrement, s’indigne même, à de multiples reprises, des questions intrusives de la psychologue à ce sujet. Evidemment, dans ces circonstances, les questions sont nécessaires. Mais bien qu’on puisse interprêter les réactions du personnage comme le refus du coupable d’avouer ses mobiles, on y entend aussi le malaise d’un enfant face à l’indiscrétion des adultes[7].
Bien sûr, la question de la masculinité touche aussi à l’image du père. Mais la famille de Jamie est en définitive on ne peut plus “normale”, aucunement “dysfonctionnelle”, pour employer le vocabulaire convenu : pas de père violent ou alcoolique, pas de chômage qui traîne ; un couple qui semble s’aimer. Le seul élément qui semble avoir entaché leur relation, est la déconvenue du père, qui découvre que le fiston ne sera pas un bon joueur de foot. Les dialogues ont beau monter la chose en épingle, il n’y a vraiment pas là de quoi se transformer en assassin.
En fait, les scénaristes revendiquent la normalité des personnages : “On a voulu se concentrer sur cette famille et se dire ‘Mon Dieu, ça pourrait nous arriver !’. Parce que ce qui arrive ici, c’est le pire cauchemar d’une famille très ordinaire”, déclare Stephen Graham sur Konbini. Et il enfonce le clou sur Première : “Ça peut toucher toutes les familles.” C’est fou comme les gens aiment se faire peur. Mais aussi se disculper : car si “ça peut toucher toutes les familles”, c’est finalement que le problème est ailleurs. Mais où est-il, alors ? Serait-ce simplement l’adolescence, comme semble l’indiquer le titre ? La faute des réseaux sociaux et des émojis ?
Les parents du garçon s’interrogent tout de même un peu, à la fin du dernier épisode ; le père ose même un timide mea culpa : “On aurait pu faire un peu mieux”. Alors oui, en effet, si votre enfant a assassiné de sept coups de couteau une jeune fille, c’est certainement que vous auriez pu faire un petit peu mieux. Ce sont moins les torrents de larmes des parents qui inspirent la pitié que la paresse morale et intellectuelle des personnages (et du dialoguiste).
Bons sentiments
Les faits divers particuliers qui, selon France Culture, auraient alerté les scénaristes d’Adolescence sur le sujet de l’explosion de la violence en Angleterre, offraient pourtant d’autres pistes d’explication, plus convaincantes. Brianna Ghey, en 2006, transgenre très suivie sur les réseaux sociaux, a été assassinée par deux jeunes de quinze ans, un garçon et une fille, obsédés par les tueurs en série. Le garçon ne connaissait pas la victime ; la fille avait été précédemment amie avec elle. Ava White, en 2021, a été tuée par un garçon de 14 ans, dont ni l’identité ni le profil n’ont été divulgués ; mais on sait que le meurtre, dont le coupable affirme qu’il est accidentel, résulte d’une altercation dans la rue, entre deux groupes de jeunes gens qui ne se connaissaient pas. Elianne Andam enfin fut assassinée en 2023 après une rupture amoureuse, par Hassan Sentamu, 17 ans, qui avait depuis longtemps montré son goût pour la violence et les couteaux, avait déjà agressé plusieurs jeunes filles, et aurait été abusé par son père dans son enfance.
Si ces crimes ont, plus que d’autres, inspiré les scénaristes, ces derniers n’en ont pas retenu les contextes pour les examiner ; à nouveau, l’on mesure l’écart entre les profils réels et ceux des personnages de la série. Encore un fois, pour qui prétend interroger un réel phénomène de société, on aurait pu espérer un peu plus de méthode.
Et pourtant, malgré ces distortions et ces facilités, Adolescence nous révèle quelque chose de crucial. “Le truc, déclare Stephen Graham à Première à propos de Jamie, c’est que beaucoup de gens auraient pu l’aider, l’arrêter à temps. Mais ils ne l’ont pas fait.” Et en effet, les personnages adultes de la série sont tous pleins de bon sentiments, mais semblent constamment passer à côté des problèmes. Ils semblent pleins d’empathie, mais n’ont pas l’air de vouloir se remettre en question. Ils s’étonnent bien un petit peu que tout aille tellement de travers, mais n’assument pas leurs responsabilités d’adultes. Ils ressemblent à ces dames patronnesses pleines de bonne volonté mais qui restent en réalité toujours étrangères et imperméables à ceux qu’elle prétendent aider.
Le policier, par exemple, est très impliqué dans son enquête ; mais il paraît n’avoir pas la moindre idée de ce qui peut se passer sur Instagram entre adolescents. Il parle à son propre fils, qui fréquente le même établissement que Jamie, comme s’il ne le connaissait pas, et commence par mépriser son aide lorsque celui-ci veut lui communiquer certaines informations. Les professeurs sont de véritables catastrophes : ils laissent proférer des propos insultants et ignobles, assistent à des bagarres, sans sanctionner aucun élève ; ils se contentent de geindre, ou d’adresser une petite remontrance pour passer aussitôt à autre chose. Les policiers, d’ailleurs, s’interrogent : est-il possible d’apprendre quoi que ce soit dans une telle école ? Mais en même temps, la directrice de l’établissement apparaît si pleine de bonnes intentions ! Elle veut si bien faire ! Et si les policiers déplorent que les collèges “sentent le sperme” (nos poètes n’avaient pas pensé à cela en rimant leurs souvenirs d’école), ma foi, il semble qu’ils acceptent le fait comme une fatalité.
La psychologue qui vient expertiser Jamie vaut aussi le détour : elle lui apporte un sandwich “fait maison”, joue à la maman ou à la bonne copine, plaisante avec le garçon, puis respire très fort parce qu’il a un peu crié et qu’elle a eu peur ; elle se transforme ensuite en monstre froid, pour fondre finalement en larmes à la fin de l’entretien : on ne peut que lui conseiller vivement de changer de métier. Enfin les parents, on l’a dit, ont pris timidement conscience qu’ils auraient pu faire un peu mieux – mais quoi ? Peut-être aller au restaurant chinois, puisque c’est ce qui semble sauver la relation du policier avec son fils. Mais un sommet d’irresponsabilité est atteint lorsque le père, qui a vu de ses yeux les vidéos de son fils portant les coups, paraît totalement sidéré, égaré, en entendant Jamie lui annoncer que, finalement, il plaidera coupable. Comment tous ces gens si “normaux” et si pleins de bons sentiments, peuvent-ils être en même temps à ce point ineptes ? Finalement, les seuls moments où un adulte semble maîtriser la situation, c’est quand les policiers récitent mécaniquement les règles de la procédure ; là, ils semblent vraiment jouir et triompher. Quel vide affligeant !
Abdication
La série révèle ainsi le fond du problème : si la société dérape dans la violence, c’est que les adultes ont abdiqué toute lucidité ; qu’ils sont très occupés à se rassurer eux-mêmes en passant systématiquement à côté des choses qui fâchent ; qu’ils ne voient plus ce qui distingue un adulte d’un enfant ; qu’ils n’ont pas le courage de transmettre aux générations suivantes un savoir et des principes qu’ils ont noyés dans une vague sentimentalité progressiste ; et que seule la mécanique de phrases toutes faites les tient encore debout.
La série le révèle volontairement – témoin la critique de l’école portée par les policiers ; mais aussi sans le vouloir, puisqu’elle pêche elle-même par quelques invraisemblances opportunes, et par une telle mollesse du propos, que bien des recensions ne retiennent rien que le coup de l’abreuvoir masculiniste.
Quant à la réaction de Keir Starmer, elle vient vraiment couronner la démonstration. Il se prouve à lui-même qu’il fait quelque chose, tout en ne faisant rien. Il se contente de renvoyer la balle aux collégiens et aux lycéens : regardez la série, et réglez vos problèmes vous-mêmes.
Reste que le choix politique de diffuser la série dans toutes les écoles n’est pas sans danger. Les jeunes garçons anglais, abandonnés à eux-mêmes, constamment mis en accusation s’ils ont le malheur de chercher à être ce qu’ils sont, des garçons, risquent de sombrer encore un peu plus profond dans le désespoir ; ils pourraient aussi se laisser séduire par le charisme du héros, et par sa violence. Mais souhaitons plutôt que les Anglais, jeunes et moins jeunes, filles et garçons, finissent par comprendre qu’ils sont gouvernés par des incapables, et par trouver les moyens de les chasser du pouvoir.
[7] La méconnaissance de ce qu’est un enfant ou un adolescent se manifeste aussi dans la peinture des élèves de l’école fréquentée par Jamie et sa victime : sauf l’amie de la jeune fille assassinée, ils paraissent tout à fait indifférents au drame. Or en réalité, lorsqu’un telle tragédie survient, une grande partie des élèves sont choqués, et en larmes.
Marie Renard peinte par Jacques-Émile Blanche (détail). DR.
Quand Michèle Dassas revisite la Belle Epoque
Michèle Dassas. Wikimedia commons
On aurait pu penser qu’avec André Maurois, Pierre de Boisdeffre ou Pierre Assouline, la biographie avait atteint chez nous des sommets indépassables. C’eût été compter sans Michèle Dassas. Celle-ci s’affirme, livre après livre, comme l’un des meilleurs écrivains contemporains. Elle a complètement renouvelé le genre biographique, lui conférant cette coloration particulière qui est sa marque propre.
À lire d’une traite !
Sans jamais renoncer à l’exactitude d’une documentation aussi précise qu’exhaustive, elle a adorné celle-ci des fioritures d’une imagination qui donne son cachet et son charme au roman biographique. L’unité de son œuvre tient au fait qu’elle s’est penchée sur le destin hors du commun de femmes qui ont, chacune dans son domaine, marqué leur époque. Parmi ces pionnières, la première avocate française Jeanne Chauvin, Augustine Tuillerie qui écrivit Le Tour de la France par deux enfants, ou encore Jeanne Baudot, l’unique élève d’Auguste Renoir.
Marie Renard, la femme modèle ne faillit pas à la règle. L’auteur nous propose, par son entremise, une plongée dans le monde artistique et intellectuel d’une époque fertile, de 1875 à 1914. Celle-ci est vue de l’intérieur non par les artistes eux-mêmes mais par une femme qui fut leur modèle. On y croise Degas, Monet et d’autres moins connus tels Mary Cassatt qui découvrit Marie Renard, et des écrivains qui tenaient alors le haut du pavé : Émile Zola, Marcel Proust ou encore Reynaldo Hahn.
Une époque ressuscitée
Une fresque vivante, colorée, à l’image des habitués des salons de Madeleine Lemaire, peintre elle-même, fort connue à son époque. Marie Renard se révèle une héroïne des plus attachantes. Née dans un milieu modeste, elle finit misérablement une existence passionnante et passionnée qui faisait d’elle « le phénix des modèles ». Cet ouvrage se lit d’une traite. Il permet de suivre les méandres de ce que l’on nomme « La Belle Epoque », une appellation pleinement justifiée.
Marie Renard, la femme modèle, de Michèle Dassas, Préface de Stéphane-Jacques Addade, Ramsay, 332 pages
Le caractère clairement abusif et totalitaire du dirigeant de la France Insoumise a été une nouvelle fois mis en lumière dans un documentaire choc de « Complément d’enquête » sur France 2 jeudi soir.
Il faut savoir gré à France Télévisions d’avoir diffusé le reportage sur Jean-Luc Mélenchon et sa méthode de gouvernance de La France Insoumise à quelques encablures des épreuves du bac. Ainsi les candidats à l’examen peuvent-ils disposer d’un matériau de choix pour charpenter leur dissertation au cas où, ce qui ne serait pas très surprenant au vu du climat actuel, ils auraient à plancher sur le thème de la violence.
T’as pas la carte ?
Il serait bien sûr opportun qu’au cours de leur analyse ils abordent l’aspect spécifique de la violence en politique, et c’est alors que le documentaire en question leur serait d’une grande utilité, tout simplement parce qu’il explore et expose très exactement l’ADN du mode de fonctionnement de tout groupe politique révolutionnaire et/ou totalitaire.
La structure même de LFI en dit fort long sur le sujet. Mélenchon ne manque pas de réaffirmer dans ce reportage qu’il s’agit d’un mouvement et non d’un parti politique. Un parti politique qui, pour justifier ce statut serait contraint de se soumettre aux pratiques démocratiques usuelles : congrès, élections des responsables, débats, votes de la ligne politique, etc. toutes obligations auxquelles un mouvement n’est pas tenu. Non seulement la LFI de Mélenchon n’obéit pas à ses règles, mais mieux encore, elle ne compte aucun adhérent. On n’adhère pas véritablement à LFI, en prenant une carte contre cotisation, ce qui donnerait droit à une voix lors d’éventuelles consultations. Non, on se rend sur la plateforme-programme et il suffit de s’en déclarer proche pour rejoindre de fait le mouvement. Sans aucun autre droit démocratique, donc, que celui de la fermer ou de s’en aller.
Fonctionnement brutal
Au cours du reportage, d’anciens camarades ou compagnons de route ont révélé les procédés par lesquels le Lider Maximo gère son leadership : intimidation, harcèlement moral, violence psychologique, suspicion permanente, procès en hérésie, accusations de trahisons, avec, couronnant le tout, la menace constante du déclenchement de l’arme atomique : l’exclusion, la purge. Ainsi, on apprend que Alexis Corbière, Raquel Garrido, Clémentine Autain et François Ruffin, membres éminents et écoutés du mouvement – trop manifestement au goût du chef – ont été arbitrairement privés d’investiture pour les dernières élections législatives, certains ne découvrant leur éviction que le vendredi soir à 23 heures, veille de la date limite de dépôt des candidatures. Cela n’est à la vérité qu’un exemple de brutalité dans un fonctionnement au quotidien dont la brutalité est le fondement, le mode obligatoire et non, comme on pourrait le penser, une anomalie, une déviance, la manifestation quasi irrationnelle d’une lubie de chef caractériel.
Ce que Mélenchon applique dans la gouvernance de ce mouvement répond très précisément au dogme qui prévaut pour la conduite de toute structure révolutionnaire, totalitaire.
Cela correspond à la virgule près – et c’est alors que les candidats au bac pourront briller – à ce qu’en décrivent les analystes les plus pertinents de ces phénomènes.
Vous reprendrez bien une deuxième part de violence ?
Le groupe révolutionnaire, expose Jean-Paul Sartre dans Critique de la raison dialectique, ne se fonde et ne se perpétue que par la violence. Une violence à double cible. Violence externe dirigée contre les autres partis, les opposants, mais aussi – et selon une exigence elle aussi vitale – une violence interne, dont chaque militant ou groupe de militants peuvent être à tout moment, et arbitrairement les victimes. L’une et l’autre forme de violence étant bien évidemment présentées comme une réponse à la prétendue violence dont le mouvement serait lui-même la cible, soit de l’extérieur soit de l’intérieur. C’est par ce moyen, par l’instauration d’un climat de paranoïa permanente, que tout groupement révolutionnaire se survit à lui-même, se régénère, entretient son unité de façade, « une unité qui s’incarne dans la personne d’un chef charismatique qui la symbolise, qui la met en scène dans des manifestations de force et des explosions de violence verbale », écrit René Sitterlin dans son opuscule La Violence. Et là, l’élève de terminale de se faire un malin plaisir de citer en renfort Hannah Arendt qui écrit dans Les origines du totalitarisme : « Le totalitarisme se nourrit de sa propre violence ». Sans quoi, il se condamne à l’asphyxie, au dépérissement. Au non-être, s’autorisera le candidat pour faire joli.
Ainsi, ce n’est pas tant un fonctionnement aberrant, une anomalie, un phénomène atypique que nous a montré le sujet de Complément d’Enquête que l’ordinaire d’une tradition perverse hélas bien connue.
En ce sens, M. Mélenchon n’est rien de plus que la marionnette d’un système qu’il est loin d’avoir inventé et dont il est tout aussi éloigné d’en être le plus grand virtuose. Ne lui en déplaise…
Sa parole est précieuse, puissante, forte, claire, sans langue de bois. Elle n’est jamais embarrassée. Elle n’esquive aucune question… On n’invite pas suffisamment @MathildePanot. On devrait la voir matin, midi, soir et rediff, tous les jours sur toutes les chaînes. Et plus… https://t.co/IIcCTJks0T
Le philosophe et dirigeant de la publication Franc-Tireur Raphaël Enthoven s’est amusé sur Twitter des difficultés de Mathilde Panot, interrogée par le social-traître de Complément d’enquête Tristan Waleckx
Rarement exposée à l’écran, la haute bourgeoisie algérienne se dévoile dans L’Effacement, où se mêlent pouvoir, silence et violence. Reda Belamri, héritier discret d’un empire pétrolier, est confronté aux injonctions paternelles, à l’humiliation militaire et à une quête d’émancipation.
Une autre Algérie ? Rarement montré au cinéma, le milieu de la haute bourgeoisie d’affaires dans ses tribulations algéroises, ses manigances et ses compromissions. Monsieur Belamri, vieux patron madré de la Sonapeg, énorme entreprise liée aux intérêts pétroliers et gaziers du pays, domine d’une implacable autorité son fils Reda, un jeune homme bien fait bien mis, pas bavard et quelque peu… effacé. Papa Belamri a réussi à le placer dans la boîte, comme « responsable de l’information stratégique », et lui met un bon parti dans la poche : « ne perds pas ton temps, il est temps de fonder une famille ». (On passe naturellement, dans une même réplique, de l’idiome français à l’arabe – trait essentiel de la culture post-coloniale dans les hautes sphères de la société algéroise, ce dont témoignent les dialogues du film avec une parfaite exactitude).
Faycal, le frère aîné de Reda, jouisseur chevelu moins soumis que son cadet, entre en rébellion sans retour possible lorsque le pater familias, ayant surpris, à cause d’un voyage d’affaires interrompu, une fiesta délurée donnée à son insu dans l’enceinte de sa villa, vire manu militari tout ce petit monde, en pleine nuit : coupant les ponts, Faycal file illico s’exiler à Paris pour y exercer ses talents de DJ. Reda le taciturne se retrouve seul face à lui-même.
En ces années 2020, dans une Algérie troublée par le terrorisme islamique autant que par une jeunesse tumultueuse, les mâles de 20 ans n’échappent pas à la conscription sans de sérieux appuis, et pour garder son poste dans l’entreprise, Reda doit faire son service militaire. Le voilà donc contraint malgré lui d’endosser le treillis, expérience éprouvante pour ses fesses, car le rejeton, pas franchement gymnaste dans l’âme et traité de « bourgeois », devient vite le bouc émissaire idéal du fantassin de base. Ça ne tarde pas : il devra rembourser en nature ses privilèges de classe, via l’introduction forcée d’un manche à balai par trois zigues déchaînés. On serait mal dans sa peau à moins. Mais Faycal encaisse en silence, et quand le colonel lui suggère de cafter : « – il ne s’est rien passé, tout va bien ».
Là-dessus trépasse soudain Belamri père – larmes, chagrin… L’expérience virile a cependant durci Reda, à telle enseigne que lorsque sa sage petite fiancée, attablée avec lui dans un restau chic d’Alger, se montre exclusivement occupée par les préparatifs mondains de la noce (« – et rase-toi, s’il te plaît ! »), il balance une énorme torgnole à la demoiselle. Geste qui compromet définitivement le projet matrimonial.
Il faudra attendre les presque deux tiers du film pour piger la raison profonde du titre : L’effacement. Je vous en laisse la surprise. Toujours est-il que, serti dans une fine et discrète ponctuation musicale, le scénario fait un écart transitoire, tout à fait inattendu vers l’irrationnel, incise qui, par son étrangeté métaphorique, vous accroche au destin de l’instable Reda : il finit par se lier avec la patronne du seul restau du bled où l’on sert de l’alcool, y officie bientôt comme serveur, et plus si affinité – le bonheur serait-il à sa portée ? Le soutien paternel lui faisant désormais défaut, Reda se heurte bientôt aux nouveaux patrons de la Sonapeg, qui font sciemment barrage à sa carrière. Il le prend très mal. La violence absolue du dénouement donnera la mesure de l’affront.
L’Effacement. Avec Sammi Lechea, Zar Amir, Hamid Amirouche… Film de Karim Moussaoui, France-Algérie, couleur, 2024. Durée : 1h33En salles le 7 mai 2025
Dans la forêt landaise, une famille se transmet, de génération en génération, les secrets du feu.
Avec ce titre, Un pays en flammes, on s’attendait à un énième brûlot gauchisant. Mais pas du tout !
Il s’agit d’un (bon) jeu de mots sur l’étonnant sujet de ce documentaire : une famille d’artificiers en Gironde. Père et fille s’entendent comme larrons en foire pour créer des spectacles pyrotechniques, ces feux d’artifice qui continuent d’émerveiller petits et grands. Côté réalisation, un choix radical et pertinent a été fait : tout filmer du point de vue de ces artisans, en mettant de côté le spectacle et ses spectateurs. Résultat, quelques belles tranches d’une vie au service de techniques aussi dangereuses que réjouissantes, avec la recherche permanente de nouveautés surprenantes. « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours », écrivait Racine depuis Uzès à ses amis parisiens.
C’est toujours le cas, tant ces illuminations continuent d’éclairer superbement les ténèbres.
Une horreur ! Non, pas le livre bien sûr ; seulement l’histoire. Oui, c’est du lourd ! L’ombre du mal, excellent premier roman d’Arnaud Leriche, nous conduit dans les pas du capitaine de police Alister Léandre qui mène une enquête drue et délicate afin de retrouver le ou les meurtriers-violeurs d’enfants. Les faits se passent dans la bonne ville d’Amiens, cité de Jules Verne, François Ruffin, d’Emmanuel Macron et de l’auteur de ces lignes. Tout commence par la disparition inquiétante de Léo, 10 ans dont le corps sans vie est retrouvé au parc Saint-Pierre. Ce terrible drame réveille en Alister de vieilles douleurs : son frère cadet avait été retrouvé pendu, traumatisé à la suite d’une agression similaire. Ce n’est pas tout : le fils d’un ami du policier disparaît à son tour. Et c’est le pire qui survient une nouvelle fois. Les forces de l’ordre et Léandre en particulier craignent qu’un tueur en série ne sévisse dans la capitale de Picardie.
Des flics plus vrais que nature !
Suspens magnifiquement entretenu et rebondissements singuliers font de cet ouvrage un thriller haletant et bien mené. Le tout est étayé par des personnages plus vrais que nature et des policiers qui correspondent à ceux de nos commissariats (c’est-à-dire pas forcément des flics idéalisés et/ou engagés politiquement avec des valeurs vaguement wokes comme dans certaines agaçantes séries télévisuelles !) ; ils ont leurs qualités mais aussi leurs faiblesses et n’en demeurent pas moins attachants.
La ville d’Amiens y est très bien décrite et dépeinte ; l’auteur en profite pour dénoncer quelques faits criants et assez révoltants comme le manque de moyens de l’hôpital psychiatrique Philippe-Pinel, problème récurrent dénoncé en particulier par le député François Ruffin.
En dehors de quelques coquilles qui eussent pu être évitées et quelques longueurs (défaut malheureusement fréquent des premiers romans), cet opus est une sacrée réussite car, de plus, il est écrit avec belle vivacité et une efficace simplicité. Bravo, Arnaud Leriche !
Dans un essai intelligent et tonique, Philippe Bilger dénonce les dérives de MeToo : ses excès et l’instrumentalisation de la justice. Mais il prête à ce mouvement une pureté originelle
Le vent tourne. Il y a deux ou trois ans, seules quelques femmes refusaient de communier dans l’adoration de la glorieuse révolution MeToo. Les femmes allaient enfin passer de l’ombre à la lumière. Toute divergence avec ce récit mensonger postulant que les femmes étaient des victimes structurelles, et les hommes des coupables systémiques, revenait à prendre le parti des violeurs et agresseurs. Ce qui valait aux impudentes traîtresses à la sororité les noms d’oiseaux usuels, de « réac » à « extrême droite » en passant par « masculiniste » – j’ai pour ma part eu droit à ce qualificatif, et après tout si le féminisme est désormais ce conglomérat de pleurnicheuses vindicatives et hémiplégiques (comme le montre le traitement réservé aux victimes du 7-Octobre), va pour masculiniste.
Une lassitude face à la justice expéditive
Alors que le tribunal révolutionnaire bannit à tour de bras, de Julien Bayou à Nicolas Bedos, beaucoup de gens se lassent du spectacle répétitif de cette justice expéditive. Il faut cependant saluer le courage de Philippe Bilger qui a été l’un des premiers hommes à dénoncer ce qu’il appelle les dérives de MeToo. Il rassemble aujourd’hui ses critiques dans un essai intelligent et tonique, subtilement intitulé MeTooMuch ?, où il met en scène un avocat qui, au fil des affaires et des bannissements est assailli par le doute autant que par la culpabilité – et si ses propres élans venaient à être criminalisés ?
Bilger pense et écrit non seulement en homme de droit et de raison, mais aussi en homme qui aime les femmes et qui sait que les jeux du désir et de la séduction entre adultes ne peuvent être soumis à une quelconque prétention normative – à l’exception évidemment du consentement. Encore faut-il que celui-ci ne puisse être retiré rétroactivement parce que la femme a été déçue ou a simplement changé d’avis.
Défendre le droit, sans renier le désir
L’ancien avocat général décortique avec précision le dévoiement de la justice quand par exemple, elle ordonne « une enquête qui ne servira à rien puisque la prescription est acquise. […] Tout cela pour satisfaire l’opinion, pour lui donner un os à ronger, pour montrer comme on ne badine pas avec le sexe. » Il déconstruit avec la même rigueur la dangereuse notion d’emprise, fustige les militantes qui refusent à l’homme accusé le droit de se défendre, déplore que l’on prétende désormais « répondre à l’humiliation et à la contrainte par la répudiation de toute preuve et le mépris de toute argumentation ». Autant dire qu’il déconstruit l’édifice pierre par pierre.
Et pourtant, il n’en démord pas. Contre toute évidence, il prête à ce mouvement une pureté originelle qu’il s’agirait de retrouver. Refusant de voir que, derrière la demande de justice, il y a généralement une volonté de vengeance et accessoirement, l’espoir de récupérer les places libérées, il veut croire que MeToo va s’assagir et renoncer aux débordements de sa naissance révolutionnaire. « Il n’est personne de bonne foi, pourvu d’un minimum de qualité humaine, qui ait pu dénier, dans ses prémices, la nature progressiste de cette révolte », écrit-il. Eh bien si, cher Philippe, il y a au moins ma pomme. La bonne nouvelle, c’est que notre amicale dispute n’est pas près de s’arrêter.
Philippe Bilger, MeTooMuch ?, Héliopoles, 2025, 84 pages
Dans la lumière d’un conclave qui s’annonce décisif, le souffle de l’Esprit pourrait bien porter les regards vers l’Afrique. Là où la foi croît avec force, des pasteurs humbles et ardents pourraient incarner le visage renouvelé de l’Église universelle.
Le 21 avril 2025, l’annonce du décès du pape François, à l’âge de 88 ans, a plongé le monde catholique dans une profonde émotion. Douze ans après avoir succédé au pape Benoît XVI, Jorge Mario Bergoglio — premier pontife sud-américain — laisse derrière lui un pontificat marqué par un certain progressisme, qui aura suscité autant d’admiration que de débats. Salué unanimement comme « un homme de paix et de justice », il a été honoré par de nombreux chefs d’État et responsables religieux à travers le monde.
L’Afrique, pierre angulaire du catholicisme
Alors que près de 140 cardinaux se préparent à entrer en conclave à huis clos pour élire son successeur, une question anime les fidèles et les observateurs : et si le prochain pape venait d’Afrique ? À un moment où le christianisme connaît un essor spectaculaire sur ce continent, cette hypothèse ne relève plus du seul fantasme.
Jusqu’à présent, l’histoire de la papauté est restée largement européenne, bien que l’on compte, entre le IIe et le Ve siècle, trois papes d’origine berbère venus d’Afrique du Nord. L’Afrique chrétienne a ensuite été freinée dans son expansion par diverses invasions et conflits, et ce n’est qu’à partir du XIXe siècle — dans le contexte de la colonisation — que le continent a connu une nouvelle vague de christianisation.
L’Afrique représente aujourd’hui environ 20% de la population catholique mondiale, un chiffre en constante progression. Le christianisme y est devenu la première religion, devant l’islam et les religions traditionnelles. Cette vitalité spirituelle n’a pas échappé au pape François, qui a significativement renforcé la présence africaine au sein du collège cardinalice. Durant son pontificat, le nombre de cardinaux africains a presque doublé.
Le pape François a eu pleinement conscience de ce dynamisme africain. Il s’est rendu à plusieurs reprises sur le continent (une dizaine de déplacements), insistant sur l’importance de la mission et favorisant l’envoi de prêtres africains vers les diocèses européens en manque de vocations. Son dernier voyage apostolique, en 2023, l’a conduit à Kinshasa, où il fut accueilli avec ferveur par les anciens Zaïrois. Le président nigérian Ahmed Bola Tinubu a même salué « une voix puissante pour les sans-voix », témoignant ainsi de la popularité dont jouissait François en Afrique.
Des africains papabil, réalité ou fantasme ?
Trois figures africaines émergent aujourd’hui parmi les papabili : le cardinal guinéen Robert Sarah, l’archevêque de Kinshasa Fridolin Ambongo, et le cardinal ghanéen Peter Appiah Turkson. Chacun incarne une sensibilité particulière au sein de l’Église.
Le Guinéen Robert SarahLe Ghanéen Peter TurksonLe Congolais Fridolin AmbongoPhotos DR.
Le cardinal Sarah est une figure majeure du courant conservateur. Partisan du retour de la liturgie en latin, opposé à l’ordination des femmes, aux théories du genre, aux évolutions doctrinales promues par le Pape François, notamment le volet sur l’homosexualité (qu’il compare à l’idéologie nazie), il défend une vision rigoureuse et traditionaliste de l’Église. S’il jouit d’une influence internationale, notamment en Europe où une frange minoritaire des chrétiens le plébiscite sur les réseaux sociaux, dans une partie de la presse (il a fait la couverture de Paris Match en 2022), son âge avancé (80 ans) et ses positions tranchées pourraient constituer un frein pour ce conclave. Ses chances d’être élu apparaissent dès lors comme minimes.
Le cardinal Ambongo (65 ans), quant à lui, représente une voix plus modérée. S’il partage certaines réserves vis-à-vis de réformes récentes — notamment la déclaration Fiducia Supplicans sur la bénédiction des couples de même sexe —, ce médiateur reste perçu comme un héritier fidèle de l’approche pastorale du pape François. Enfin, le cardinal Turkson (76 ans), ancien archevêque de Cape Coast et proche collaborateur du pape défunt, s’est illustré par son engagement sur les questions sociales et environnementales. Il apparaît comme un candidat de compromis, capable de rassembler les différentes tendances de la Curie, Le mensuel Jeune Afrique le décrit d’ailleurs comme « une troisième voie capable de réconcilier les clans du Vatican ».
Pourtant, malgré ces candidatures prometteuses, la perspective d’un pape africain demeure incertaine. Interrogé par la BBC, le père Stan Chu Ilo, professeur associé à l’université DePaul, rappelle qu’« aucun membre du clergé africain n’occupe aujourd’hui de poste influent au Vatican », ce qui réduit leurs chances. Selon lui, les cardinaux réagiront par pragmatisme et privilégieront probablement une personnalité déjà bien établie à Rome, au détriment d’un profil émergent venu d’Afrique.
Mais rien n’est jamais écrit d’avance dans un conclave. Les premiers tours de scrutin peuvent réserver bien des surprises. Ne dit-on pas que « les voies du Seigneur sont impénétrables » ?
Douglas Murray témoigne de ses visites en Israël (et ses alentours) pour nous décrire la réalité des évènements post 7-Octobre. Dans son nouveau livre, il dénonce un Occident qui appelle Israël à la retenue et à la proportionnalité, alors que les élites de gauche oublient d’admettre que c’est le Hamas l’agresseur, dans ce conflit qui oppose une démocratie multiethnique florissante à un culte de la mort déterminé à anéantir.
Lorsqu’il apprit l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, 50 ans après la tentative d’éradication d’Israël par ses voisins, Douglas Murray craignit qu’une vague de déni ne déferle sur le monde, comme la manifestation à Times Square, dès le lendemain, contre Israël le laissait craindre. Lors du visionnage, à Londres, d’une partie des massacres, il fut saisi par une particularité qu’il n’avait pas rencontrée dans les autres conflits qu’il avait couverts et qui avait épargné même les nazis : l’immense joie et la fierté des tueurs. Il décida de se rendre sur place rapidement pour constater, par lui-même, l’horreur, le désespoir des familles, pour accompagner des soldats dans leurs missions, rencontrer médecins, bénévoles, responsables politiques et militaires. Son livre entre dans le détail des horreurs perpétrées par le Hamas mais propose aussi une réflexion sur ce qu’elles nous disent du monde dans lequel nous sommes entrés ce jour-là.
Que peut donc faire le monde contre de tels cultes de la mort ? Douglas Murray s’inquiète de la réponse des Occidentaux qui ont semblé ne pas avoir compris ce à quoi ils avaient eu affaire lorsqu’ils furent touchés par des attentats. Après l’attentat-suicide lors du concert à l’Arena Manchester en 2017, qui tua 22 jeunes gens, la réponse propulsée par les médias fut de chanter « Don’t Look Back in Anger » du groupe Oasis. Douglas Murray eut le sentiment que la réalité à laquelle se trouvait confronté Israël pourrait un jour être la nôtre, que le combat qu’Israël livrait pour sa propre survie était également vital pour les Occidentaux. Ces derniers, pour la plupart, pensent que la guerre est une chose du passé. Mais, écrit-il, « peut-être que la seule force au monde qui puisse venir à bout du mal lui-même est ce grand mal rassemblé et concentré qu’est la guerre ».
Israël, accusé de génocide et d’apartheid, mais doté de pouvoirs quasi surnaturels
La démographie d’Israël dément ces accusations absurdes. La population non juive a été multipliée par 17 entre 1947 et 2024. En 2021, un article du Haaretz indiquait que les Arabes et les Druzes, qui représentent environ 20 % de la population, étaient très surreprésentés dans les professions médicales. Un Arabe est actuellement juge à la Cour suprême. Les Israéliens non juifs ont les mêmes droits et siègent au Parlement. Donc ni génocide, ni apartheid.
En 2010, lors d’une attaque de requins à Charm el-Cheikh en Égypte, un gouverneur de la région accusa le Mossad. En 2013, on passa aux rayons X un faucon repéré à Elazig en Turquie pour s’assurer qu’il n’espionnait pas pour Israël ! Lors de ses voyages en Égypte en train, à cette époque, Douglas Murray avait été frappé par cette fixation sur les Juifs.
Israël fait figure d’impérialiste et serait un avant-poste colonialiste des États-Unis. Le « petit Satan » œuvrant pour le « grand Satan », à éliminer tous deux répètent les dirigeants iraniens. Mein Kampf, Les protocoles des sages de Sion sont arborés dans les librairies en Égypte, mais aussi dans les trains.
La victoire de 1948, particulièrement humiliante pour les pays arabes, avait convaincu le peuple juif qu’il était capable de se défendre. S’il a connu des moments difficiles, il n’avait pas eu à se battre contre son anéantissement depuis 1973. Il avait convaincu le monde qu’il était capable de traquer les tueurs d’Israéliens partout dans le monde, qu’il était le champion du renseignement et de la technologie (dôme de fer en 2011 et fronde de David en 2017). Avant le 7-Octobre, Israël était l’endroit où les Juifs se sentiraient protégés. L’attaque du 7-Octobre semble avoir décillé certains Israéliens pacifistes. Le Kibboutz de Be’eri, créé avant la fondation d’Israël abritait, en bordure de Gaza, une communauté pacifiste souhaitant vivre en paix avec ses voisins palestiniens. C’était le cas d’Avida Bachar jusqu’au 7-Octobre. Sa femme et son fils furent tués lors de l’assaut de la chambre forte de leur maison en feu. Cet homme de gauche, blessé aux deux jambes, qui avait toujours cru à la paix, ne voyait pas comment Israël pourrait continuer à côté d’un Gaza dirigé par le Hamas. Le 7-Octobre avait tout changé.
Impréparation, faillite de tous les services de l’État le 7-Octrobre, mais sursaut de héros improbables
Qu’il s’agisse des officiers du renseignement, des militaires, des politiques, tous ont failli.
Interrogé sur le sujet, Benjamin Netanyahou répond que plusieurs choses ont mal tourné ce jour-là, mais que ce n’est pas le moment d’étaler tout cela. Ce sera fait après une victoire totale qui nécessite de se concentrer sur deux objectifs : 1) vaincre le Hamas à Gaza et les proxis de l’Iran ; 2) empêcher l’Iran de développer des armes atomiques, point sur lequel il convient, avec Douglas Murray, que cela passe probablement par un changement de régime. Pour Douglas Murray, le problème vient du consensus sécuritaire unifié autour de ce qu’on a appelé la « conception ». Celle-ci supposait que les dirigeants du Hamas, s’étant goinfrés des fonds distribués par l’Occident et les Nations unies, ne mettraient pas en péril leur style de vie, oubliant ainsi que ces dirigeants étaient aussi des fanatiques qui pensent ce qu’ils disent.
Mais des héros improbables et des gens ordinaires se sont levés pour remplir ce vide laissé par les responsables de tous ordres. Citons par exemple Nimrod, ce commandant de réserve, qui désobéit à son chef le requérant à Jérusalem, pour se diriger vers le sud. Il se retrouve avec deux collègues, tous trois faiblement armés au départ, à devoir forcer un poste de contrôle. Dans leur périple, ils trouveront, sur le corps d’un terroriste, une carte détaillée du kibboutz Be’eri sur laquelle figure le nombre d’habitants à tuer et comment, et qui violer… « J’ai vu Auschwitz de mes propres yeux » dira-t-il. Il faut aussi citer Izzy, tireur d’élite qui a perdu un bras pendant la guerre de 2009, mais a pu reprendre du service grâce à Yoav Gallant (qui sera plus tard ministre de la Défense) et à une arme adaptée à son infirmité. Le 7-Octobre, il est en Californie. Dès le lendemain, il retourne prendre du service comme des milliers de réservistes. De retour à sa base, on lui refuse l’entrée car il est retraité. De « guerre » lasse, au bout de quinze jours, il est accepté. C’est avec lui que Douglas Murray pénètrera au Liban.
Quel que soit le comportement des Israéliens, ils restent, à tout âge, des cibles légitimes
En 1988, un an après le déclenchement de la première intifada, Yahya Sinwar, un des chefs de la sécurité du Hamas fut arrêté et emprisonné pour avoir tué quatre Palestiniens qu’il disait être des informateurs. Fait dont il était fier. Le docteur Yuval Bitton, dentiste de la prison, avec lequel il conversait, découvrit, en 2004, que Sinwar n’allait pas bien et se plaignait d’une douleur à la nuque. On lui découvrit un cancer dont il fut opéré et guéri. De retour à Gaza, il reprit ses activités ; appelant à enlever toujours plus d’otages, pour libérer, comme il l’avait été, d’autres Palestiniens. Le 7 octobre, le neveu du docteur a été kidnappé en même temps que sa grand-mère de 85 ans, rescapée de la Shoah à Nir Oz.
Si la plupart des habitations ont des pièces sécurisées, ces dernières étaient censées les protéger d’attaques aériennes et non d’une invasion terrestre. D’où l’absence de verrouillage intérieur. Pour espérer s’en tirer, les habitants essayaient donc de s’accrocher à la poignée. Mais les terroristes pouvaient faire exploser la porte ou/et mettre le feu. À Nir Oz, guidé par Ron Rabat, qui s’en est tiré, Douglas Murray constate les restes de l’horreur. Détail apparemment anodin, devant une maison, il repère une collection de poêles que les pillards, passés après les terroristes ont abandonnés. À Césarée, un espace a été consacré aux jeunes du festival Nova. Les rescapés s’accrochent aux scènes d’horreur sur leur téléphone et les montrent, pas seulement pour convaincre, mais aussi pour tenter d’y trouver une explication.
Réaction molle et éphémère en Occident à la tuerie et aux enlèvements du 7-Octobre
Alors que, généralement, les enlèvements sont reconnus illégitimes et déclenchent la furie de la communauté internationale (otages de l’ambassade américaine en Iran, jeunes filles enlevées à Chibok au Nigéria par Boko Haram), les réactions aux enlèvements du 7-Octobre ont été au mieux modérées et éphémères. Dans le Guardian du 5/10/2024, Naomi Kein accusa même les Israéliens d’avoir militarisé leur chagrin et leur trauma afin de justifier une « agression impériale et des violations grotesques des droits ».
Très vite, le narratif rationalisant le volte-face de l’Occident a été : Israël avait le soutien et la sympathie du monde. Il a tout gâché en lançant sa guerre à Gaza. Pourtant, dès le soir du 7-Octobre, déjà, alors qu’Israël était tétanisé, une foule s’était rassemblée à Londres devant l’ambassade d’Israël au son de « Allah Akbar ». La grande marche du 21 octobre rassembla plus de 100 000 personnes et appela au djhad face à une police visiblement débordée. C’est la police, apparemment férue d’exégèse coranique, qui déclara que le djihad avait différents sens autres que celui de terrorisme. Ses officiers du contre-terrorisme, après visionnage des vidéos de la manifestation, n’avaient pu identifier aucune infraction.
Un engouement propalestinien « top down » qui a une longue histoire
Les manifestations et occupations se sont multipliées sur les campus en Occident après le 7-Octobre. Ce fut le cas à Columbia, tout au long de l’année universitaire : appels au djihad, à l’intifada, encouragements des brigades al-Quassam à tuer des soldats israéliens, appels à répéter le 7-Octobre en pire… Ces outrances sur les campus disent quelque chose de l’état d’esprit des élites et de la jeune génération en Amérique mais aussi peut-être à travers tout l’Occident. On se souvient de la réponse de Claudine Gay, présidente de Harvard à la question de savoir si les appels au génocide des Juifs violaient les règles de Harvard sur l’intimidation et le harcèlement : « Ça peut, tout dépend du contexte ». La prétention des étudiants à vouloir régler les problèmes du monde ne les empêche pas de préserver l’avenir. Leur accoutrement « radical chic » avec keffieh s’accommode d’un masque chirurgical pour ne pas se faire repérer, comme si ces étudiants « avaient un œil sur la révolution mondiale et l’autre sur leurs perspectives d’emploi futures ».
Les Israéliens les plus âgés se souviennent de l’engouement occidental pour l’OLP fondé en 1964 alors qu’il n’y avait pas de territoires occupés, ou alors s’ils l’étaient, c’était par l’Égypte et la Jordanie. Ce qui n’avait pas empêché Arafat d’appeler à leur libération parce que, pour l’OLP, Israël lui-même était un territoire occupé. Se propagea l’idée que les Arabes vivant en Israël n’étaient plus des Arabes comme ceux de Jordanie ou de Syrie, mais des Palestiniens. Les Israéliens passèrent alors pour des impérialistes brutaux, notamment auprès de la jeune gauche allemande qui s’illustra avec le détournement de l’avion Air France en juin 1976 vers Entebbe en Ouganda, au nom du peuple palestinien. C’est un raid israélien qui sauva la majorité des otages mais coûta la vie au soldat Yonathan Netanyahu, frère du futur Premier ministre. L’antinazisme de leur jeunesse n’a pas empêché ces jeunes Allemands de se comporter comme des nazis. Les Juifs ne sont plus haïs pour leur religion ou leur race mais parce qu’il se sont dotés d’un Etat qu’ils défendent. Cet antisémitisme nouvelle formule permet aussi de poser un diagnostic sur nos sociétés. Les jeunes occidentaux ont été gavés d’une vision dépréciative des vertus de leurs pays : être né en Occident, c’est être né dans des pays ou des colons racistes ont pratiqué le nettoyage ethnique, le génocide, et continuent de le faire. Peut-être que la progression de l’hostilité à l’égard d’Israël s’explique par ce que les psychologues appellent une projection. Douglas Murray actualise ainsi le mot de Vassili Grossman : « Dites-moi de quoi vous accusez les Juifs, je vous dirai de quoi vous vous croyez coupables ».
Un engouement reflétant une déconnection de la réalité
Contrairement à l’après 7-Octobre, les attentats perpétrés en Europe n’avaient pas entraîné un retournement contre les victimes. Un exemple parmi tant d’autres : le 24 mars 2024, les frères Sharabi, survivants du festival Nova et qui ont sauvé des vies, arrivent à l’aéroport de Manchester. Ils sont détenus à la douane par le service de l’immigration et l’objet d’un interrogatoire humiliant alors qu’ils venaient pour témoigner de ce qu’ils avaient vécu. Quand les douaniers furent interrogés sur cette arrestation, ils répondirent qu’ils devaient s’assurer qu’ils n’allaient pas faire ici ce qu’ils avaient fait à Gaza ! Les politiques européens refusent d’admettre que rien ne forçait Gaza à devenir ce qu’il est. D’autant que ce fut grâce aux financements, entre autres, des contribuables européens. Les États-Unis non plus n’ont pas été radins avec les dirigeants de Gaza, via l’USAID notamment. Joe Biden leur versa encore 100 millions de dollars après le 7-Octobre. L’essentiel des fonds de l’ONU sont allés à l’UNWRA dont les États-Unis étaient le 1er contributeur en 2021 juste devant l’Allemagne. Même après que fut découvert qu’une douzaine d’employés de l’UNWRA avaient participé aux massacres du 7-Octobre, les versements se sont poursuivis. Ces donations ont fait des dirigeants du Hamas des milliardaires vivant dans des appartements de grand standing mais qui se plaignent de la pauvreté des Gazaouis dont Israël serait responsable. Qui oblige, sinon le Hamas, à mettre la vie de ces derniers en danger ? Notamment avec les 563 kms de tunnels comportant environ 6000 entrées débouchant dans des bâtiments publics ou dans les maisons. Les fouilles des soldats israéliens ont montré que ces maisons abritaient des armes et munitions partout, et surtout dans les chambres des enfants. L’un d’eux a ainsi trouvé un lance-roquettes sous un berceau et des explosifs dans des jouets. Sans compter les roquettes et grenades trouvées dans des sacs de l’UNWRA.
Pour expliquer le parti pris occidental, il faut aussi tenir compte des faux chiffres du Hamas sur les civils tués par Israël largement diffusés en Occident1 et de l’industrie journalistique alimentée par al-Jazeera, la chaîne du Qatar. Un exemple : son « journaliste » de jour, Muhammad Washah, reprenait en soirée son travail de commandant en chef du Hamas. Mais c’est le genre d’information qui ne retient guère l’attention en Occident. Ce qui pourrait être porté au crédit d’Israël est traité de manipulation visant à détourner l’attention dudit « génocide ». Ainsi, Judith Butler a-t-elle répondu « pinkwashing » à ceux qui faisaient remarquer l’égalité en droit des gays en Israël. La mauvaise foi est sans limite. Le reporter de la BBC qui avait visionné les vidéos des caches d’armes sous l’hôpital al-Shifa a osé suggérer qu’il s’agissait peut-être d’un équipement du département de la sécurité de l’hôpital. Autre exemple édifiant, les conseils donnés par l’UNICEF aux familles d’enfants retenus en otages qu’elle avait enfin consenti à recevoir : on ne peut rien faire mais utilisez vos contacts à Gaza pour parler avec le Hamas et veillez à ne pas perdre votre capacité d’influence sur le Hamas ! Douglas Murray, qui assistait à cette rencontre, a vu des mères sortir en pleurant. Peut-être pire encore, la disproportion des nombres entre otages et prisonniers libérés lors des échanges a suggéré cette remarque de Sky News à Eylon Levy, porte-parole du gouvernement israélien : « est-ce que cela n’a pas montré qu’Israël accorde plus d’importance aux vies israéliennes qu’aux vies palestiniennes ? » Et non pas : ces échanges ne montrent-ils pas le peu d’importance que les Palestiniens accordent aux vies israéliennes ?
La quasi-neutralisation du Hezbollah qui propage le même culte de la mort que le Hamas
Douglas Murray, qui a vécu à Kiryat Shmona au nord d’Israël la majeure partie de l’année, peut témoigner des tirs de roquettes quotidiens du Hezbollah qui n’est pas, lui non plus démuni de tunnels, construits sous le nez de la Finul, force de paix censée empêcher le réarmement du Hezbollah, mais qui a préféré regarder ailleurs. L’élimination de chefs du Hezbollah en septembre 2024, par explosion de leurs pagers puis, le lendemain, de leurs talkies-walkies, puis, enfin, par le bombardement de ceux qui, imprudemment se sont réunis dans un bâtiment de Beyrouth, a permis de tuer Nasrallah.
Comme a pu le constater Douglas Murray lors d’une incursion militaire au Liban, les tunnels sont remplis de munitions et d’équipements médicaux, la plupart avec le label « fabriqué en Iran ». En forêt, un camp doté d’un bunker abandonné par une cellule du Hezbollah contenait aussi des armes en provenance de Corée du Nord et de Russie. En contravention avec les lois de la guerre, l’eau et l’électricité étaient raccordées aux villages libanais voisins. Mettre des civils en péril ne soucie pas plus le Hezbollah qu’il ne tracasse le Hamas. Bien au contraire, puisqu’alors c’est Israël qui est accusé de sauvagerie. Lorsqu’il apprend la mort de ses fils et petits-enfants à Gaza, Ismaël Haniyeh remercie Allah pour l’honneur qu’il vient de lui accorder. C’est lui qui avait déclaré en 2017 que les enfants sont des outils utilisés contre Israël. Les siens aussi donc. Ce culte de la mort rappelle à Douglas Murray qu’en Cisjordanie les noms de rues étaient ceux des terroristes les plus sanguinaires. La barrière de sécurité, tant critiquée, a été mise en place pour mettre fin aux attentats-suicides ayant fait des centaines de morts et blessés. Une loi de 2004 récompense les familles de « martyrs » et les détenus et ex-détenus en fonction du nombre de Juifs exécutés. Israël ne célèbre pas mais condamne les crimes de ses propres fanatiques.
Pour la CPI, Netanyahu=Sinwar. Son président Karim Khan a émis son mandat d’arrêt alors qu’Israël n’est pas signataire de la convention et avant toute investigation. L’exécution de Yahya Sinwar alors qu’il tentait de rejoindre l’Égypte, accompagné de deux gardes du corps, dont l’un était enseignant à l’UNWRA, fut « pleuré » par Mahmoud Abbas, Erdogan, mais aussi à la City University de New York qui lui rendit hommage. Mais Sinwar peut se montrer un homme sensible. Il a partagé sa cellule en Israël avec un type qui avait aidé à enlever et à tuer deux soldats israéliens. Il fut sensible à la tristesse de ce dernier qui s’inquiétait parce que sa sœur avait un amant et déshonorait ainsi sa famille. Il décida de l’aider. Peu de temps après la sœur fut retrouvée morte à Gaza.
Lors du 1er anniversaire du 7-Octobre, c’est le Hamas qu’on fêta à New York et les « martyrs » qu’on célébra à Londres.
Lors de ses brefs retours aux États-Unis ou au Royaume-Uni, Douglas Murray fut frappé par la manière dont l’Occident, loin des combats, avait perdu la raison à propos de la guerre existentielle que menait Israël. Cependant, il semble, contre toute attente, devenu moins pessimiste sur la réaction ultime des jeunes Occidentaux s’ils venaient à être confrontés au même enjeu existentiel. Peut-être que les confidences d’un chauffeur de taxi à Tel Aviv y sont pour quelque chose. Ce combattant des guerres de 1967 et 1973 lui confia qu’il devait des excuses à la jeune génération qu’il croyait faible et fêtarde et qui se s’est révélée « magnifique ». Tout n’était donc pas perdu, même si les jeunes Occidentaux couvraient d’injures les actions des jeunes Israéliens qui auraient dû leur apparaître comme des modèles. Les pays occidentaux pourraient découvrir une jeune génération elle aussi prête à se battre pour la vie, non pour la mort.
Céline, le retour d’un maudit. Avec son œil de témoin historique et le cœur en bandoulière, Véronique Chovin raconte la résurrection littéraire de Céline, dont les ventes ont été relancées par la découverte des manuscrits inédits. Un récit entre mémoire vive et polémiques brûlantes…
D’ordinaire avec Louis-Ferdinand Céline, il est question de trois points de suspension. Véronique Chovin, dans un petit livre enlevé, fait le point – tout court – sur le retour au premier plan de l’écrivain après la découverte de manuscrits inédits qu’on croyait définitivement perdus. La publication par les éditions Gallimard de Guerre, Londres et La volonté du roi Krogold fut un véritable événement, saluée par la critique, surtout Guerre qui aurait mérité le Goncourt selon certains journalistes.
C’est une belle histoire que raconte Véronique Chovin, auteure de deux ouvrages sur Céline et son épouse, Lucette, dont Céline secret (Grasset, 2001). À l’âge de 17 ans, dans les années 1970, elle sonne à la porte de la villa Maïtou, route des Gardes, sur les hauteurs de Meudon. Elle décrit la dernière demeure de l’écrivain. C’est précieux car celle-ci a connu récemment un sacré lifting, jardin compris. Les fantômes, parait-il, ne décolèrent pas depuis. Nous non plus. « En bas on entendait les voitures sur la route des Gardes, au loin c’était la Seine et ses boucles et plus loin encore, les péniches qui s’éloignaient. » C’est « Elle » qui parle dans le livre, comprenez Chovin, qui devient un personnage dans l’univers post-célinien. Ça fait écho aux dernières lignes du Voyage au bout de la nuit, avec la volonté « qu’on n’en parle plus » de cette affaire. Mais avec les grands écrivains, on n’en a jamais fini, croyez-moi.
Donc elle sonne pour prendre des cours de danse avec Lucette Almansor, la veuve la plus célèbre des lettres françaises. Elle raconte son histoire, son amitié avec Lucette, ses déambulations parisiennes, ses escapades hors de la banlieue, notamment à Dieppe où Ferdinand aimait pêcher les âmes dans la Manche couleur huitre. Elle l’a connue verticale, rayonnante, puis horizontale, d’un coup, lorsque le petit-fils de Céline, Jean-Marie Turpin, a fait irruption dans sa vie, ivre et mauvais. Il réclamait sa part du magot, malgré le refus de sa mère qui n’en avait pas voulu, de l’héritage du maudit absolu. « Déjà fatiguée, révèle Chovin, elle ne s’était jamais vraiment remise de cette visite. Elle s’était couchée. » Le passé qui remonte et qui vous scie les pattes. Lucette va lui confier ses souvenirs, puis des lettres. De quoi alimenter la postérité ; de quoi comprendre un peu plus le tourmenté Bardamu, reclus définitif, habillé comme un clodo céleste, entouré de ses chiens. Malraux a dit un jour que pour comprendre Céline, il fallait interroger Lucette. Elle seule l’avait compris, à l’instinct.
Véronique Chovin rappelle ensuite la résurrection des manuscrits. La piste corse, avec un certain Oscar Rosembly, puis le résistant Yvon Morandat qui les avait récupérés chez Céline, à Montmartre, et gardés en secret quarante ans durant, enfin leur édition, après transcription parfois laborieuse. Les spécialistes s’en sont mêlés, connaissant leur Céline sur le bout des doigts. La polémique a enflé. On a beaucoup critiqué Chovin. Les spécialistes n’aiment pas qu’on marche sur leur terrain de chasse, surtout quand on écrit avec l’intelligence du cœur.
Londres a ébranlé le microcosme littéraire. Ça a ferraillé ferme. Trop argotique, mal ficelé, un « brouillon de génie », mais un brouillon. Et puis trop porno, beaucoup trop porno. Les dévots sont intervenus. Déjà l’antisémitisme de Céline, avec en plus la réédition des pamphlets, et maintenant Thanatos qui écrabouille Eros ! Eh oui, mais Céline, en parfait médecin, avait diagnostiqué : « Le cul des femmes c’est comme le ciel, ni commencement ni fin. » Et d’enfoncer le clou : « Là où c’est l’origine de tout. »
Céline n’a pas fini de réveiller les somnambules. Je parie qu’on retrouvera encore quelques manuscrits fragmentés. Il possédait également deux dessins signés Degas, rue Girardon – les bobos ont fait enlever la plaque murale où il était indiqué qu’il avait habité ici, le médecin. « Mais où sont ces Degas ? », interroge Véronique Chovin. Le mystère reste entier. C’est jouissif. La société hygiéniste peut cauchemarder.
Véronique Chovin, Céline en héritage, Mercure de France, Collection Bleue, 136 pages.
La « sentimentalité progressiste » de la dernière série de Netflix a tellement plu au Premier ministre Keir Starmer qu’il a décidé de la montrer aux ados dans les écoles britanniques ! En France, Elisabeth Borne s’y refuse. Toute la presse nous décrit cette fiction comme pertinente pour expliquer la violence adolescente, ou l’épidémie d’attaques au couteau. Elle est en réalité fort naïve. Grande analyse.
Dernière minute : Un adolescent de 16 ans a poignardé hier quatre élèves d’un lycée nantais, dont une mortellement, avant d’être maîtrisé par le corps enseignant et interpellé. Une conférence de presse du procureur est attendue à 18 heures. Le suspect a été hospitalisé en psychiatrie •
Adolescence met en scène Jamie, un jeune Anglais de treize ans, coupable du meurtre d’une camarade d’école à qui il a infligé, en pleine rue, pas moins de sept coups de couteau. Les quatre épisodes de la série nous montrent l’arrestation et l’interrogatoire du meurtrier, puis l’enquête de la police au sein de l’école, la confrontation du jeune garçon avec l’une des professionels chargés de l’expertise psychiatrique, et enfin la vie de la famille quelques mois plus tard, le jour de l’anniversaire du père, peu avant la tenue du procès.
Un étonnant succès
La série, signée Jack Thorne et Stephen Graham, réalisée par Philip Barantini, produite et diffusée par Netflix depuis mars dernier, s’inscrit davantage dans le genre du drame social que dans le genre policier. Konbini la décrit comme « le reflet d’un vrai problème de société » plutôt qu’une « simple fiction », s’interrogeant sur une “épidémie de crimes à l’arme blanche”, “phénomène inquiétant” qui sévit en Angleterre en parallèle à la diffusion de “discours masculinistes et misogynes”[1]. Dans une interview donnée au magazine Première, Stephen Graham précise d’ailleurs que la fiction est conçue de telle manière qu’on se demande pourquoi le crime a eu lieu, non qui l’a commis : le meurtre ayant été filmé par des caméras de surveillance, la culpabilité du collégien ne fait en effet, dès le premier épisode, aucun doute. Le spectateur est ainsi invité à observer le contexte général du crime, et les réactions qu’il engendre. L’ambition des scénaristes est ainsi formulée : “On voudrait que la série puisse être une étincelle qui ouvre le dialogue à la maison. Ou même à l’école. Voire au sein du gouvernement”[2].
Il s’agissait donc bien de s’emparer non d’un fait divers, mais d’un phénomène de société qui mériterait une réponse politique. Le succès rencontré par la série dépasse les espérances des auteurs : non seulement elle semble avoir remporté la première place parmi les séries les plus regardées sur Netflix, mais Keir Starmer a décidé de mettre la fiction à la disposition des établissements scolaires, gratuitement, afin que tous les collègiens et lycéens du Royaume Uni puissent la visionner, s’en pénétrer, et en débattre.
Un auteur de fiction fait bien ce qu’il veut. Mais dès lors qu’un gouvernement s’empare de son œuvre comme d’une solution, les qualités et les défauts de l’œuvre ne relèvent plus seulement du jugement esthétique ou moral : en devenant un outil de propagande, ils prennent l’allure d’un révélateur politique, et son propos, sa forme, ses enjeux méritent d’être examinés avec un peu plus d’inquiétude.
Les raisons du succès tiennent évidemment à plusieurs facteurs. En premier lieu l’explosion des crimes par arme blanche que nous observons, dont les coupables comme les victimes semblent de plus en plus jeunes, ne peut à la longue laisser personne indifférent. Le meurtre dont il est question dans la série s’inscrit en outre dans le contexte d’un harcèlement sur les réseaux sociaux entre collégiens : autre phénomène de société. Le sujet doit donc, a priori, exciter à double titre la curiosité des spectateurs. Par ailleurs, les scénaristes ont tenté d’éviter le manichéisme : il s’avère en effet que la victime avait tour à tour elle-même été harcelée et harceleuse, et que le meurtrier a lui aussi été victime de harcèlement. Des photos de la jeune fille dénudée ont circulé ; des élèves ont moqué sa poitrine plate ; Jamie a cherché à manifester sa solidarité, son amitié et son désir de faire une sortie avec la jeune fille qui, méprisant ses avances, s’est retournée contre lui, en le désignant à la vindicte d’Instagram comme un incel, un éternel célibataire involontaire. Ce jeu de miroir, qui évite la simplification, ne peut que renforcer l’intérêt que présente la série.
Les charmes de l’adolescence
Par ailleurs, le choix de filmer de longs plans séquences crée une atmosphère particulière, d’une efficacité certaine pour rendre la dimension sociale, collective, du problème abordé. Enfin le jeu de tous les comédiens est convaincant. Parmi eux, le jeune Owen Cooper et Stephen Graham, qui incarnent respectivement Jamie et son père, font montre d’un talent d’acteur indéniable. Le frêle adolescent, dont le visage est encore empreint de la beauté de l’enfance, tour à tour pitoyable, attachant, violent, exerce un charme évident. L’interprétation se veut puissante, même si le dernier épisode finit par sombrer dans le larmoiement – mais c’est là la faute des scénaristes ou du metteur en scène, non des acteurs.
On se prend alors à se demander pourquoi, malgré tous ces atouts, une partie des spectateurs n’éprouvent que peu ou pas de réelle émotion. C’est le cas par exemple de Mathilde Wagman, qui confie sur France Culture être restée, malgré la tension dramatique supposée, “très en dehors” de la série[3]. La technique du plan-séquence, qui bifurque avec fluidité d’un personnage à l’autre, ne favorise pas l’identification et tend sans doute à nous maintenir dans la position d’un observateur extérieur et distant. Pour une œuvre qui ambitionne de nous faire réfléchir, stimuler la réflexion plutôt que la passion n’est pas un défaut ; mais alors, à quoi bon tant de larmes ?
De fait, la relative indifférence de certains spectateurs trouve sans doute aussi sa source dans certaines invraisemblances et incohérences psychologiques, dans le caractère très superficiel de l’exposé des mobiles du jeune criminel, et en définitive dans l’absence d’hypothèses convaincantes pour expliquer le phénomène abordé. Si nous attendions des réponses, celles-ci sont plus que minces, et Stephen Graham d’ailleurs le reconnaît dans son interview à Première : “On ne sait pas vraiment pourquoi il a fait ça, au bout du compte”. On ne peut s’empêcher de penser, dans un premier temps, que cette absence d’hypothèses résulte du fait qu’Adolescence passe en partie à côté du problème qu’il prétend aborder – et que c’est peut-être justement ce qui plaît tant à Keir Starmer.
Le sujet, d’abord. Les profils de la victime et du meurtrier, dans la fiction, ne sont guère représentatifs du phénomène de l’explosion des crimes au couteau. D’après une étude[4] qui s’est penchée sur le sujet, réalisée à partir de la base de données d’un centre de traumatologie en Angleterre entre 2014 et 2018, les victimes d’agressions au couteau sont, en écrasante majorité, non des femmes mais des hommes (85,6 %) ; elles se situent à 44% dans la tranche d’âge de 16 à 25 ans, les victimes plus jeunes restant – et heureusement – rares. Quant à l’origine ethnique des criminels, Marc Vanguard conclut de sa compilation de statistiques publiques à la surreprésentation actuelle des étrangers dans les crimes et délits[5] ; quant aux nationaux d’origine étrangère, les statistiques n’existent pas ou ne sont pas publiées. Deuxième point : le mobile. France Culture présente le personnage de Jamie comme un jeune homme “abreuvé d’idéologie masculiniste”. Pourtant, selon William Costello, docteur en psychologie[6], il ne semble pas que des “incels” ni des “masculinistes” se soient fait remarquer en commettant des crimes.
Evidemment, les 13 ans du petit Jamie, collégien issu de la classe moyenne blanche en Angleterre, fanatisé par des masculinistes et assassinant une fille, a de quoi faire sensation et – autre avantage – ne risque pas de froisser les progressistes. Une fiction a évidemment tout à fait le droit de préférer l’effet esthétique à la réalité statistique ; à condition toutefois de ne pas clamer qu’on cherche à comprendre les causes d’un phénomène de société.
En l’occurrence, on comprend que Keir Starmer trouve peut-être dans cette série une occasion inespérée de faire oublier que plus de 250 000 filles blanches britanniques auraient été violées, au cours des 25 dernières années, en très large majorité par des musulmans et plusieurs fois par jour (comme le rappelait Lord Pearson de UKIP à la Chambre des Lords en 2022), et que ce chiffre effrayant aurait pu être atteint grâce à la bienveillance idéologique des autorités et des institutions britanniques qui ont couvert ces crimes – ou à leur corruption pure et simple.
Pas une famille dysfonctionnelle
En outre, comme le remarque Mathilde Wagman, la question du masculinisme est traitée de manière “très grossière” : en deux ou trois phrases, de fait. Aucun processus de fanatisation n’est vraiment détaillé, aucun contenu précis abordé. Si le jeune homme s’est “abreuvé” de masculiniste, le spectateur, lui, restera sur sa soif.
On peine d’ailleurs à comprendre comment un garçon de treize ans, 37 kg tout mouillé, pourrait se monter la tête sur la question de la masculinité au point d’assassiner sauvagement (sept coups de couteau !) une petite camarade. Et on notera au passage l’étrange tendance actuelle qui consiste à projeter sur des adolescents à peine sortis de l’enfance un rapport à la sexualité qui n’est pas de leur âge. Le petit Jamie, d’ailleurs, se plaint amèrement, s’indigne même, à de multiples reprises, des questions intrusives de la psychologue à ce sujet. Evidemment, dans ces circonstances, les questions sont nécessaires. Mais bien qu’on puisse interprêter les réactions du personnage comme le refus du coupable d’avouer ses mobiles, on y entend aussi le malaise d’un enfant face à l’indiscrétion des adultes[7].
Bien sûr, la question de la masculinité touche aussi à l’image du père. Mais la famille de Jamie est en définitive on ne peut plus “normale”, aucunement “dysfonctionnelle”, pour employer le vocabulaire convenu : pas de père violent ou alcoolique, pas de chômage qui traîne ; un couple qui semble s’aimer. Le seul élément qui semble avoir entaché leur relation, est la déconvenue du père, qui découvre que le fiston ne sera pas un bon joueur de foot. Les dialogues ont beau monter la chose en épingle, il n’y a vraiment pas là de quoi se transformer en assassin.
En fait, les scénaristes revendiquent la normalité des personnages : “On a voulu se concentrer sur cette famille et se dire ‘Mon Dieu, ça pourrait nous arriver !’. Parce que ce qui arrive ici, c’est le pire cauchemar d’une famille très ordinaire”, déclare Stephen Graham sur Konbini. Et il enfonce le clou sur Première : “Ça peut toucher toutes les familles.” C’est fou comme les gens aiment se faire peur. Mais aussi se disculper : car si “ça peut toucher toutes les familles”, c’est finalement que le problème est ailleurs. Mais où est-il, alors ? Serait-ce simplement l’adolescence, comme semble l’indiquer le titre ? La faute des réseaux sociaux et des émojis ?
Les parents du garçon s’interrogent tout de même un peu, à la fin du dernier épisode ; le père ose même un timide mea culpa : “On aurait pu faire un peu mieux”. Alors oui, en effet, si votre enfant a assassiné de sept coups de couteau une jeune fille, c’est certainement que vous auriez pu faire un petit peu mieux. Ce sont moins les torrents de larmes des parents qui inspirent la pitié que la paresse morale et intellectuelle des personnages (et du dialoguiste).
Bons sentiments
Les faits divers particuliers qui, selon France Culture, auraient alerté les scénaristes d’Adolescence sur le sujet de l’explosion de la violence en Angleterre, offraient pourtant d’autres pistes d’explication, plus convaincantes. Brianna Ghey, en 2006, transgenre très suivie sur les réseaux sociaux, a été assassinée par deux jeunes de quinze ans, un garçon et une fille, obsédés par les tueurs en série. Le garçon ne connaissait pas la victime ; la fille avait été précédemment amie avec elle. Ava White, en 2021, a été tuée par un garçon de 14 ans, dont ni l’identité ni le profil n’ont été divulgués ; mais on sait que le meurtre, dont le coupable affirme qu’il est accidentel, résulte d’une altercation dans la rue, entre deux groupes de jeunes gens qui ne se connaissaient pas. Elianne Andam enfin fut assassinée en 2023 après une rupture amoureuse, par Hassan Sentamu, 17 ans, qui avait depuis longtemps montré son goût pour la violence et les couteaux, avait déjà agressé plusieurs jeunes filles, et aurait été abusé par son père dans son enfance.
Si ces crimes ont, plus que d’autres, inspiré les scénaristes, ces derniers n’en ont pas retenu les contextes pour les examiner ; à nouveau, l’on mesure l’écart entre les profils réels et ceux des personnages de la série. Encore un fois, pour qui prétend interroger un réel phénomène de société, on aurait pu espérer un peu plus de méthode.
Et pourtant, malgré ces distortions et ces facilités, Adolescence nous révèle quelque chose de crucial. “Le truc, déclare Stephen Graham à Première à propos de Jamie, c’est que beaucoup de gens auraient pu l’aider, l’arrêter à temps. Mais ils ne l’ont pas fait.” Et en effet, les personnages adultes de la série sont tous pleins de bon sentiments, mais semblent constamment passer à côté des problèmes. Ils semblent pleins d’empathie, mais n’ont pas l’air de vouloir se remettre en question. Ils s’étonnent bien un petit peu que tout aille tellement de travers, mais n’assument pas leurs responsabilités d’adultes. Ils ressemblent à ces dames patronnesses pleines de bonne volonté mais qui restent en réalité toujours étrangères et imperméables à ceux qu’elle prétendent aider.
Le policier, par exemple, est très impliqué dans son enquête ; mais il paraît n’avoir pas la moindre idée de ce qui peut se passer sur Instagram entre adolescents. Il parle à son propre fils, qui fréquente le même établissement que Jamie, comme s’il ne le connaissait pas, et commence par mépriser son aide lorsque celui-ci veut lui communiquer certaines informations. Les professeurs sont de véritables catastrophes : ils laissent proférer des propos insultants et ignobles, assistent à des bagarres, sans sanctionner aucun élève ; ils se contentent de geindre, ou d’adresser une petite remontrance pour passer aussitôt à autre chose. Les policiers, d’ailleurs, s’interrogent : est-il possible d’apprendre quoi que ce soit dans une telle école ? Mais en même temps, la directrice de l’établissement apparaît si pleine de bonnes intentions ! Elle veut si bien faire ! Et si les policiers déplorent que les collèges “sentent le sperme” (nos poètes n’avaient pas pensé à cela en rimant leurs souvenirs d’école), ma foi, il semble qu’ils acceptent le fait comme une fatalité.
La psychologue qui vient expertiser Jamie vaut aussi le détour : elle lui apporte un sandwich “fait maison”, joue à la maman ou à la bonne copine, plaisante avec le garçon, puis respire très fort parce qu’il a un peu crié et qu’elle a eu peur ; elle se transforme ensuite en monstre froid, pour fondre finalement en larmes à la fin de l’entretien : on ne peut que lui conseiller vivement de changer de métier. Enfin les parents, on l’a dit, ont pris timidement conscience qu’ils auraient pu faire un peu mieux – mais quoi ? Peut-être aller au restaurant chinois, puisque c’est ce qui semble sauver la relation du policier avec son fils. Mais un sommet d’irresponsabilité est atteint lorsque le père, qui a vu de ses yeux les vidéos de son fils portant les coups, paraît totalement sidéré, égaré, en entendant Jamie lui annoncer que, finalement, il plaidera coupable. Comment tous ces gens si “normaux” et si pleins de bons sentiments, peuvent-ils être en même temps à ce point ineptes ? Finalement, les seuls moments où un adulte semble maîtriser la situation, c’est quand les policiers récitent mécaniquement les règles de la procédure ; là, ils semblent vraiment jouir et triompher. Quel vide affligeant !
Abdication
La série révèle ainsi le fond du problème : si la société dérape dans la violence, c’est que les adultes ont abdiqué toute lucidité ; qu’ils sont très occupés à se rassurer eux-mêmes en passant systématiquement à côté des choses qui fâchent ; qu’ils ne voient plus ce qui distingue un adulte d’un enfant ; qu’ils n’ont pas le courage de transmettre aux générations suivantes un savoir et des principes qu’ils ont noyés dans une vague sentimentalité progressiste ; et que seule la mécanique de phrases toutes faites les tient encore debout.
La série le révèle volontairement – témoin la critique de l’école portée par les policiers ; mais aussi sans le vouloir, puisqu’elle pêche elle-même par quelques invraisemblances opportunes, et par une telle mollesse du propos, que bien des recensions ne retiennent rien que le coup de l’abreuvoir masculiniste.
Quant à la réaction de Keir Starmer, elle vient vraiment couronner la démonstration. Il se prouve à lui-même qu’il fait quelque chose, tout en ne faisant rien. Il se contente de renvoyer la balle aux collégiens et aux lycéens : regardez la série, et réglez vos problèmes vous-mêmes.
Reste que le choix politique de diffuser la série dans toutes les écoles n’est pas sans danger. Les jeunes garçons anglais, abandonnés à eux-mêmes, constamment mis en accusation s’ils ont le malheur de chercher à être ce qu’ils sont, des garçons, risquent de sombrer encore un peu plus profond dans le désespoir ; ils pourraient aussi se laisser séduire par le charisme du héros, et par sa violence. Mais souhaitons plutôt que les Anglais, jeunes et moins jeunes, filles et garçons, finissent par comprendre qu’ils sont gouvernés par des incapables, et par trouver les moyens de les chasser du pouvoir.
[7] La méconnaissance de ce qu’est un enfant ou un adolescent se manifeste aussi dans la peinture des élèves de l’école fréquentée par Jamie et sa victime : sauf l’amie de la jeune fille assassinée, ils paraissent tout à fait indifférents au drame. Or en réalité, lorsqu’un telle tragédie survient, une grande partie des élèves sont choqués, et en larmes.