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Les beaux gosses

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microbe gasoil michel gondry

Michel Gondry aime décidément brouiller les pistes et enchaîner des projets extrêmement différents, que ce soit en terme de genre ou d’économie. Après ses débuts placés sous la houlette du scénariste Charlie Kaufman (Human nature, Eternal sunshine of the spotless mind), il ne va cesser de naviguer entre la France et les États-Unis, de passer d’une superproduction (The green hornet) à un petit film indépendant (The we and the I), d’un documentaire sur sa tante institutrice (Une épine dans le cœur) à une adaptation luxueuse de Boris Vian (L’écume des jours).

Et pourtant, derrière le côté apparemment très disparate de sa filmographie (quel peut être le point commun entre un documentaire sur Chomsky et l’amusant bricolage de Soyez sympas, rembobinez?) se dessinent pourtant des motifs similaires, des obsessions discrètes et des thèmes fétiches. Dans ce jeu de yo-yo, Microbe et Gasoil appartient à la catégorie des « petits » films récréatifs du cinéaste. Aucune vedette à l’affiche si ce n’est Audrey Tautou qui apparaît ici en  guest-star  méconnaissable (elle incarne la mère assez déjantée de Daniel, alias Microbe) et un récit centré autour de deux gamins qui décident de construire une voiture et de partir sur les routes de France.

Le film se divise en deux parties. La première est une évocation drolatique du quotidien de deux adolescents rêveurs et un peu marginalisés par rapport au troupeau des collégiens. La deuxième est une espèce de « road-movie » où Gondry laisse davantage parler sa fantaisie et son goût pour la rêverie, le bricolage insolite. Microbe et Gasoil débute un peu à la manière des Beaux gosses de Riad Sattouf en s’intéressant à deux pré-ados et à leur quotidien. Tout ce qu’on peut attendre d’un film de collège sera dans le film : les premiers émois sexuels, la complicité amicale entre les deux garçons, les conflits familiaux, le goût pour le dessin et la musique, les premiers sentiments amoureux non partagés… Si la comparaison avec le film de Sattouf paraît évidente, c’est aussi parce que les deux cinéastes parviennent à filmer une jeunesse « actuelle » tout en introduisant ce léger décalage qui leur permet de parler également de la leur. Ainsi, chez Gondry, Théo (Gasoil) estime que le verlan et le « high five » sont complètement ringards et l’on préfère la bonne vieille carte routière au GPS des Iphone (dont le dernier modèle finira dans une fosse septique de fortune).

Cette première partie est très plaisante : rythmée, enlevée, elle permet également au cinéaste d’évoquer des thèmes qui lui sont chers : la place de l’individu au cœur de la communauté (Daniel regrette d’être trop « influençable » et est constamment tiraillé entre le désir d’appartenir au groupe tout en s’en détachant), le désir de créer pour élargir un horizon limité et les contingences de la vie (à la fin de L’écume des jours, c’est tout le décor qui semblait se rétrécir, noircir et emprisonner les personnages ; comme si la maladie était venue à bout de l’élan vital créatif) et le roman autobiographique. Gondry le confesse lui-même : il y a beaucoup de lui dans le jeune Daniel, cet ado rêveur et passionné de dessin qui décide avec son copain de construire une voiture de fortune pour aller en Auvergne.

La construction de cette voiture et le voyage entamé par les deux gamins donnent l’occasion à Gondry de renouer avec ses bricolages ludiques à base de matériaux « anciens ». La voiture de Microbe et Gasoil est un peu l’équivalent des films « suédés » de Soyez sympas, rembobinez : un procédé ingénieux pour un projet utopique. Sans pour autant renoncer aux gags de la première partie (je recommande particulièrement les astuces que trouvent les deux compères pour éviter la maréchaussée ou un séjour croquignolet chez un dentiste), Gondry verse davantage dans la fantaisie, allant même jusqu’à laisser penser que tout ce qui a été vécu par les deux personnages pourrait n’être que le pur fruit de leur imagination (un peu comme dans La science des rêves).

C’est également là que se situe la limite du film. Comme toujours chez Gondry, on peine parfois à dépasser le stade de l’astuce rigolote, de la saynète décalée, de la vignette « créative ». S’il a souvent des idées assez géniales et de l’imagination à revendre, il ne parvient jamais à tenir vraiment la distance et on a toujours (du moins, c’est mon cas) le sentiment d’un certain essoufflement, d’un univers un peu étriqué au bout du compte.

Dans Microbe et Gasoil, ça fonctionne parfois à merveille (la séquence très drôle où Daniel et Théo sont confrontés à de belliqueux gangsters coréens) et ça tombe parfois un peu à l’eau (le retour en avion, par exemple).

Cet éloge de la liberté n’a pas, pour prendre un exemple récent, la puissance et le souffle de Comme un avion et on a parfois le sentiment que le récit peine à donner de l’ampleur à une idée de départ excellente (une sorte d’Histoire vraie à la française, sauf qu’une maison roulante remplace la tondeuse à gazon du film de Lynch) et se contente de son aspect « gadget ».

Ces réserves posées, le film est très recommandable et fort plaisant. Il révèle également deux jeunes comédiens qui crèvent littéralement l’écran et qui incarnent à merveille cette jeunesse fantasmée et réinventée chère à Michel Gondry…

En salle le 8 juillet.

Grèce: Droit dans le mur de la dette

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grece dette euro

Après avoir reçu, de 2001 à 2013, pas moins de 57 milliards d’euros d’aides européennes nettes[1. Ce chiffre est déduit de la contribution grecque au budget de l’Union Européenne et ne tient pas compte des dépenses administratives.] et après avoir obtenu, en 2012, l’annulation pure et simple de 107 milliards d’euro de sa dette publique — la plus importante restructuration de dette jamais observée — l’État grec doit encore 312 milliards d’euros (174% de son produit intérieur brut en 2014) à ses créanciers. Sur ce total, 235 milliards (trois quarts de la dette publique grecque) ont été prêtés par la fameuse Troïka[2. Le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européen et les États-membres de l’Union (directement ou via le Mécanisme de Stabilité Européen dont, je vous le rappelle, nous sommes tous garants).] qui, en contrepartie de taux d’intérêt et d’échéanciers de remboursement particulièrement accommodants, exige d’Athènes une remise en ordre à marche forcée de ses finances publiques et de son économie.

Quoi qu’on puisse en penser, c’était le deal : pour dire les choses simplement, la Troïka s’engageait à aider le gouvernement grec à éponger ses dettes à condition que ce dernier cesse d’en créer de nouvelles. Syriza puis, par voie référendaire, une très large majorité de Grecs ont très clairement rejeté ces conditions ; « ΟΧΙ, nous ont-ils dit en substance, nous voulons bien que vous continuiez à nous faire crédit mais nous refusons de vous donner les garanties que vous réclamez ».

Fort bien. Grâce à l’initiative de M. Tsipras, les choses sont maintenant tout à fait claires : le peuple grec entend poursuivre sur la voie qui a été la sienne depuis son adhésion à l’Union européenne et même, à vrai dire, depuis la création de l’Etat grec[3. Sur environ 190 années d’existence, l’État grec a été techniquement en défaut de paiement pendant 90 ans ; les curieux peuvent lire ce qu’en disait Edmond About en 1854.] — clientélisme, corruption, captation de subsides publics, évasion fiscale généralisée, administration aussi inefficace que surdéveloppée ; le tout financé par toujours plus de dettes. Très clairement, c’est leur droit le plus strict mais c’est aussi notre droit de refuser d’être les dindons de la farce.

Car ce qui se joue actuellement en Grèce n’est pas une tragédie mais une farce. Ce que tout le monde semble oublier, ces jours-ci, c’est que la stratégie de la politique de croissance à grands coups de déficits budgétaires que l’on nous vend comme une alternative à l’austérité prônée par la Troïka, c’est précisément ce que fait la Grèce depuis des décennies. Qu’on en juge : de son entrée dans la zone euro, le 1er janvier 2001, à la fin de l’année 2009, la dette publique grecque s’est accrue de 8,9% par an — soit 3,2% de plus que le PIB. Le résultat ? Eh bien, vous l’avez sous les yeux.

Très concrètement, Athènes ne remboursera pas. La question n’est pas de savoir si les Grecs le peuvent : de toute façon, ils ne veulent pas. Effacez leur ardoise et la première chose qu’ils feront, c’est créer de nouvelles dettes. Offrez-leur un troisième plan d’aide et vous pouvez être certains qu’il en faudra un quatrième dans deux ans. Timeo Danaos et dona ferentes[4. « Je crains les Grecs, même ceux qui apportent des cadeaux » — Virgile, L’Énéide.] et vous feriez bien d’en faire autant parce que les Danaïdes qui devront remplir le tonneau sans fond, ce sont les contribuables européens — les Allemands et les Français, certes, mais aussi les Bulgares, les Lettons, les Slovaques etc.

Ne vous méprenez pas : il n’est pas question ici de laisser entendre que les Grecs sont, par nature, des mauvais payeurs. La triste réalité est qu’au même titre que les pays producteurs de pétrole, les pays qui vivent sous perfusion d’aide internationale deviennent invariablement les proies des démagogues et ne se développent pas. Aussi paradoxal que ça puisse sembler, les mannes extraites du sous-sol (au Venezuela) ou tombées du ciel étoilé de l’UE (en Grèce) ont une fâcheuse tendance à se transformer en malédictions.

Alors quoi ? Eh bien, laissons la Grèce régler elle-même son problème. Qu’ils fassent défaut ou qu’ils décident de revenir à la drachme pour nous rembourser en monnaie de singe, les Grecs proposeront une solution de toute manière moins coûteuse que la stratégie adoptée par la Troïka depuis cinq ans. Mais surtout, il est sain qu’un peuple puisse décider lui-même de son sort et en assumer seul toutes les conséquences – aussi douloureuses soient-elles.

*Image : wikicommons.

Festival d’Avignon: De mal en Py

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olivier py roi lear avignon

Il y a peu, Elisabeth Lévy citait Jésus pour demander à Emmanuel Todd « Qu’as-tu fait de tes talents ? ». Peut-être faudrait-il initier dans Causeur un cycle de portraits de personnalités à qui on poserait la même question ? En effet, la dernière production d’Olivier Py, présentée en ouverture du 69ème Festival d’Avignon, nous inflige une complète déception. Son Roi Lear sonne faux et même archi-faux. Le paradoxe fondamental du théâtre exige pourtant de rendre crédibles les créations de l’esprit les plus abstraites, de faire croire aux rationalistes que nous sommes à l’improbable apparition du fantôme d’un père assassiné et à l’intervention des elfes dans les affaires de ce bas monde. Ce n’est pas par hasard  que le grand maître Grotowski jugeait le jeu de ses acteurs selon un critère de prime abord insensé : « je crois » ou, « je ne crois pas ». Olivier Py ne nous donne pas à croire à la tragédie de Lear. Pis, il nous fait éprouver en presque trois heures que dure le spectacle un sentiment de gêne- inévitable quand on assiste à un échec aussi spectaculaire.

Longtemps, l’ex-directeur du Théâtre de l’Odéon a été libre de raconter n’importe quoi sur des sujets qui n’entrent pas dans le champ de ses compétences. Ses talents de dramaturge et de metteur en scène l’excusaient. Quiconque a vu Les Vainqueurs, cette merveilleuse épopée qui permettait de s’abandonner avec confiance à la jubilation du style d’un Py à la fois farceur et mystique, ne saurait lui reprocher sa bien-pensance en politique. Certes, on tombait en arrêt devant ses déclarations sur l’« intolérable intolérance de l’Eglise » face au mariage gay. Mais Py nous a offert une épatante intégrale du Soulier de satin et cela suffisait pour oublier le reste. D’autant que l’auteur des Illusions comiques bénéficiait d’un sens de l’humour et de l’autodérision tout à fait exceptionnel chez un conservateur de gauche. À la limite, on rigolait quand il voulait transférer le festival d’Avignon, alors menacé par la peste brune, vers une cité qui ferait montre d’un refus catégorique à l’assaut de la pensée réactionnaire. On ignore où exactement, vers Alger peut-être? La programmation de la présente livraison du festival, dont Olivier Py assure la direction depuis deux ans, a suscité quelques interrogations : l’immense cour d’honneur du palais des papes s’adapte-elle réellement à la lecture de Sade qui y sera donnée par Isabelle Huppert ? Fallait-il à tout prix inclure au programme le spectacle 81 avenue Victor Hugo lequel, grâce à la participation d’acteurs sans-papiers, a suscité le « buzz », sans avoir réussi à créer un événement artistique ? Passons. On attendait Le Roi Lear dans la mise en scène et dans la nouvelle traduction de Py, à qui il a fallu « trente ans pour oser cette traduction » et de « longues années de méditation sur Shakespeare » pour aboutir à ce spectacle.

Audacieuse, ramassée, énergique, bien que parfois complaisante à l’oreille contemporaine, la traduction d’Olivier Py met en valeur la diversité des registres de la langue shakespearienne et épargne ses métaphores sexuées, ses accès de violence ou de trivialité. Hélas, incités à gueuler leurs répliques sans relâche et sans nuance, les acteurs consentent à anéantir le beau travail d’Olivier Py sur le texte, par le désastreux travail d’Olivier Py metteur en scène. Philippe Gerard peine ainsi à convaincre dans le costume sobre qu’a conçu Pierre-André Weitz, à la mesure d’un Lear unidimensionnel à qui on a ôté le nécessaire pathos d’un grand mégalomane, et la noblesse d’un homme déchu ayant pris conscience de ses propres erreurs. D’ailleurs, l’acteur ne s’en sort pas mieux entièrement dénudé, feignant la folie jusqu’au persiflage. Car, évidemment, la nudité masculine n’a pas été épargnée aux spectateurs. Mathieu Dessertine dans le rôle d’Edgar, fils légitime du comte Gloucester, semble prendre un plaisir jouissif à exhiber son sexe pendant un bon quart d’heure au moins. Seulement, on cherche le pourquoi de ce naturisme scénique. La canicule est-elle en cause ou s’agit-il d’épater le bourgeois? Peu importe, l’idée fait un flop. Ce qui étonnerait encore en 2015, ce serait plutôt un spectacle sans strip-tease, allusion sado-maso, ni obsessions scatologiques. En déféquant devant le public, Amira Casar en Goneril, une des filles de Lear, aurait-elle tenté d’incarner le climat de l’époque élisabéthaine, « noir, radical, fulgurant » comme nous l’explique Olivier Py? En la regardant -mécanique dans ses gestes, agaçante par sa déclamation monocorde du texte- on songe surtout à cette phrase de la pièce : « Oh le monde ! Sans ces désastres qui nous font le haïr/On n’accepterait pas la mort, c’est sûr!».  Si dans Le Roi Lear, Shakespeare fulminait une terrible prophétie « de ce que deviendra le monde moderne, de ce que deviendra le monde de la raison », Olivier Py y met du sien en déshumanisant les personnages du dramaturge.

Tout peut se justifier dans une mise en scène, y compris le recours aux moyens d’expression scénique les plus choquants. Le désastre de la proposition d’Olivier Py ne vient pas du fait que les hommes y courent à poil tandis que les femmes sont réduites à l’image de harpies déchainées (Goneril, Régane) ou d’oie nigaude (Cordélia). La débâcle est due à l’impossibilité du metteur en scène de justifier ses choix et de les rendre compréhensibles au public. André Engel optait, il y a quelques années, pour un « Lear » situé dans les années 30 en Amérique, avec Michel Piccoli dans le rôle principal ressemblant à un parrain mafieux. Sa vision pouvait faire adhérer ou pas, mais elle se défendait de manière objective par sa cohérence. Dans le programme, Olivier Py nous explique que « la pièce parle très précisément de ce qui s’est passé entre 1914 et 1989, c’est-à-dire au cours du XXème siècle ». Très bien. Reste que sa réalisation ne le montre pas, pas plus qu’elle ne sert à soutenir cette lecture. Sous prétexte de raconter le chaos d’un monde où « le langage ne sert plus à rien », Olivier Py se satisfait d’une mise en scène chaotique et illisible.

Il serait malheureux de conclure que cette année nous pourrions nous éviter un déplacement sous les tropiques avignonnais pour voir du bon théâtre. Ceci n’est vrai qu’en ce qui concerne les représentations programmées dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Fort heureusement, le Festival a aussi ouvert avec un bouleversant Thomas Bernhard dans la mise en scène du Polonais Krystian Lupa. Des arbres à abattre, la pièce dont il est question, constitue une charge féroce contre l’establishment culturel et son autosatisfaction. Olivier Py n’aurait pas perdu son temps en la méditant.

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000001.

Un Caron, ça ose tout…

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Aymeric Caron, végétarien le plus haï de la planète télévision, a fini sa vie de chroniqueur chez Ruquier. Pour se relancer, il est prêt à tout. Et après trois années passées à se « clasher » avec toutes les figures du paysage politico-médiatique, il aimerait donner une nouvelle image de lui, montrer qu’il n’est pas celui qu’on croit.

Bizarrement, s’il m’a toujours semblé ennuyeusement méticuleux, Aymeric Caron a fini par éveiller en moi une certaine compassion. Voir ce fier croisé du végétarisme, de l’antiracisme et de ce camp du bien qui autrefois triomphait sans opposition, renvoyé d’une émission sans perspectives d’avenir me tirerait presque une larme. Pendant que Natacha Polony écume les plateaux télés et les émissions de radio, assumant son étiquette « réactionnaire » – mot qui, il y a quelques années, suffisait à vous disqualifier –, Aymeric Caron, lui, doit affronter la dure loi du marché pour trouver du travail.

Heureusement, il reste à Caron la possibilité de s’adonner encore et toujours à la passion de cette gauche agonisante dont il fut le porte-drapeau : « faire des choses décalées, casser les a priori, les codes », déclare-t-il dans le Figaro. Problème : une fois n’est pas coutume, mais pour casser les codes, c’était mieux avant. On glorifiait la Gay Pride, on tapait sur les religions, on dénonçait le dangereux conformisme politique du régime carné. Et ce devant des millions de téléspectateurs.

Aujourd’hui, c’est un poil moins glorieux. Aymeric Caron s’apprête à participer à Fort Boyard, émission largement aussi impertinente et dérangeante que les Guignols. Heureusement, il aura dans son équipe un éleveur de vaches laitières. Lui que l’on sait révolté par les maltraitances animales saura-t-il saisir cette occasion de redonner à ses luttes héroïques une visibilité médiatique ? L’avenir nous le dira.

En attendant, il a déjà saisi une autre perche que lui tendait M6. L’ex chroniqueur chevelu a en effet accepté de participer également à l’émission du débonnaire Cyril Lignac « Le Meilleur pâtissier… » à une seule condition : « que MES recettes ne contiennent aucun produit d’origine animale ». On le voit, le niveau d’exigence de M. Caron n’a pas baissé le moins du monde.

Grèce: Tsipras triomphe à la Pyrrhus

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Depuis le « non » grec au plan d’austérité des créanciers de la Grèce, les eurosceptiques savourent une victoire qualifiée d’historique. Çà et là, on loue le courage des Grecs et certains rappellent même avec émotion que le pays qui vient de donner une leçon de démocratie fut aussi celui qui, jadis, inventa la démocratie. Mais qu’a-t-on demandé aux Grecs ? De se prononcer sur un plan d’austérité… Rien de plus. Et l’Europe serait sauvée du naufrage néolibéral ? C’est aller un peu vite en besogne. C’est oublier surtout que dans l’Union européenne, le référendum n’a jamais eu la vertu démocratique qu’on lui prête. Les Grecs ont rejeté le plan d’austérité, un autre plan leur sera proposé avec quelques ajustements de façade. Les créanciers seront contents et le camarade Tsipras aura sauvé la face. L’histoire de l’Union européenne est une vaste supercherie démocratique. L’oublier, c’est prendre le risque de lendemains qui déchantent. La crise interminable dans laquelle est plongée l’Europe depuis 2008 est pourtant là pour nous le rappeler.

Souvenons-nous : le 2 juin 1992, le Danemark rejetait le Traité de Maastricht. Les Danois étaient alors vilipendés par toutes les bonnes âmes au service du projet européen. Pour les idéologues du marché unique, un refus, fut-il démocratique, est intolérable : consulter le peuple, d’accord, mais l’autoriser à refuser, sûrement pas ! Après quelques aménagements cosmétiques à la faveur des Danois, le traité était remis à suffrage le 18 mai 1993. Cette fois, le peuple danois avait compris la leçon et votait «  oui » à 57% pour un traité qui était à peu de choses près celui qu’ils avaient rejeté un an plus tôt. Quant à la France, elle approuva le traité par un tout petit « oui », si timide qu’il déconcerta les dirigeants français. Sept ans plus tard, en 1999, refroidi par le refus danois et le timide « oui » français, le gouvernement français ratifiait le traité d’Amsterdam par voie parlementaire, sans consulter le peuple. Pourtant, ce traité procédait au transfert vers l’Union européenne de la gestion de dossiers majeurs tels que la santé, la sécurité ou l’immigration. En 2005, le temps avait fait son œuvre, les égarements populaires étaient oubliés et le référendum revenait à la mode. Jacques Chirac, président de la République, soumettait à référendum le projet de constitution européenne. C’était sans compter avec l’esprit frondeur des Français qui envoyaient un « non » franc et massif aux chantres du marché unique. Qu’importe ! En 2007, le traité de Lisbonne reprenait 98% du texte de 2005 et était ratifié en France par voie parlementaire. Si le peuple vote mal, il suffit de s’en passer.

Quel sera le destin du « non » grec ? Pas glorieux à en croire les propos de Yanis Varoufakis, ministre grec des Finances fraîchement débarqué par le camarade Tsipras. Au soir du référendum, il affirmait que le non sera « un outil qui servira à tendre une main coopérative à nos partenaires ». Le peuple grec réduit à un simple outil, mais lequel ? Un marteau pour enfoncer le clou de la démocratie ou un tournevis pour serrer la vis de l’austérité ? Après tout, on ne demandait pas au peuple de se prononcer sur l’essentiel, à savoir s’il voulait ou non sortir de l’euro. C’est pourtant la seule question qui mérite d’être posée. Il n’est pas difficile de comprendre que la zone euro n’est pas une « zone monétaire optimale » viable. En effet, les structures économiques des Etats sont trop différentes, la mobilité des facteurs de production n’est pas assurée (à part le capital) et il n’existe aucun mécanisme d’ajustement en cas de chocs asymétriques. Bref, tous les plans de sauvetages de la Grèce n’y feront rien, la zone euro ne fonctionne pas. Alors pourquoi s’obstiner à sauver le système ?

Peut-être pour sauver les banques, car c’est bien ce que s’efforcent de faire les gouvernements européens depuis la crise des subprimes en 2008. Quand Lehman Brothers fait faillite en 2008, les grandes banques sont entrainées dans la tourmente. Le risque d’une crise systémique majeure est réel et la plupart des Etats, dont la France, décide de refinancer les banques en s’endettant à leur place sur les marchés financiers. La dette de la France explose et passe de 68 % fin 2008 à 82% fin 2010, soit un accroissement de 274 milliards d’euros en 2 ans, l’équivalent du budget annuel de l’Etat français. Ainsi, le risque de faillite des banques est reporté sur les Etats. La seule issue pour des Etats déjà lourdement endettés consiste alors à augmenter massivement les impôts. Voilà comment le coût de la crise est transféré aux ménages alors que la responsabilité incombe aux banques ayant vendu des produits toxiques à leurs clients.

Au fond, le deal pourrait presque paraître acceptable puisqu’il a permis d’éviter une crise systémique majeure. Mais il suppose au moins une contrepartie de la part des cadres dirigeants des banques sauvées avec l’argent public. Or, pendant que les Etats européens se démènent avec une dette devenue insoutenable et que les citoyens voient leurs revenus s’éroder, les établissements bancaires retrouvent la santé et affichent des résultats insolents. Les salaires de leurs dirigeants ne baissent pas, certains en profitent même pour les augmenter. En 2014, Frédéric Oudéa, PDG de la Société Générale, voyait sa rémunération variable augmenter de 18%. En 2012, elle avait déjà augmenté de 75%. Au total, son salaire annuel avoisine les 3 millions d’euros. Il ne serait pourtant pas complétement absurde que des patrons dont la survie repose sur un appauvrissement des contribuables ne soient pas mieux rétribués qu’un haut fonctionnaire. A titre de comparaison, le Directeur général de la Caisse des Dépôts, grande entreprise publique, perçoit un salaire annuel brut de 350 000 euros. Etait-ce si indécent de demander aux responsables de la crise de se contenter de 350 000 euros par an ? Ceux qui ont tout perdu et ont vu leurs impôts augmenter apprécieront.

Le vote grec change-t-il la donne ? L’Europe va-t-elle soudain devenir une zone démocratique dans laquelle l’intérêt des peuples passerait avant les intérêts privés ? Seul le temps le dira. Mais les premières réactions de Tsipras laissent penser que non. Dès le lendemain du référendum, Tsipras s’est empressé d’afficher son souhait de trouver un nouvel accord avec ses créanciers. Et pour prouver sa bonne volonté, il a limogé son ministre des Finances, jugé trop arrogant par  ces mêmes créanciers. Pas étonnant de la part d’un homme qui avait abandonné toutes ses promesses trois mois après son élection. La démocratie ne fait définitivement pas partie du bagage culturel de l’Union européenne. Quand le vote populaire est agité par un dirigeant, c’est en général pour l’instrumentaliser dans le rapport de force entre les Etats. C’est exactement ce que fait David Cameron lorsqu’il prévoit un référendum sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Il s’agit d’être en position de force dans un système qui repose exclusivement sur la négociation interétatique. Si un accord est finalement trouvé entre la Grèce et ses créanciers, la farce grecque se poursuivra encore quelques semaines, peut-être quelques mois. Mais la zone euro n’étant pas une zone monétaire optimale, la sortie de l’euro paraît à terme inévitable. Et plus elle interviendra tard, plus elle se fera dans le désordre. Ses effets seront alors bien plus douloureux et la petite farce grecque d’Alexis Tsipras deviendra une véritable tragédie.

*Photo: /NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31352478_000466.

Houellebecq à Matignon, Boutih à l’Intérieur?

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Houellebecq Boutih

La semaine dernière, Malek Boutih rendait un rapport sur la radicalisation djihadiste, qui lui avait été commandé par Manuel Valls fin février, dans la foulée des attentats de Paris. Un rapport « choc » pour les médias, bien qu’il ne recèle aucun scoop. Au même moment paraissait le numéro de juillet de la Revue des deux mondes, dans laquelle on peut lire une interview de Michel Houellebecq notamment consacrée aux questions de l’islam et du djihadisme. Là non plus, aucune provoc à signaler, hormis le soutien de l’écrivain à Michel Onfray qui aurait selon lui trouvé « le mot juste » en qualifiant le Premier ministre de « crétin ».

A priori, le député de l’Essonne et l’auteur de Soumission ne s’étaient pas consultés, mais leurs analyses très similaires apportent un vent de fraîcheur salvatrice en ces jours de canicule. Lisez plutôt. Boutih : « Là où la société se demande pourquoi part-on mourir à vingt ans au bout du monde, le djihadiste, lui, voit un chemin pour sortir de l’ennui de la pauvreté, de l’absence de perspectives. » Houellebecq : « Le terrorisme et le militantisme sont des moyens de socialisation. Ça doit être très sympa de vivre des moments ensemble, des moments forts contre la police… L’impression d’être ensemble contre tous. Ça crée de vraies relations, une amitié forte, voire l’amour dans le cas des femmes de djihadistes. »

Malek Boutih développe : « Le corpus de valeurs et l’ordre social très peu contraignant de nos sociétés démocratiques occidentales ne fournissent pas un cadre suffisamment englobant et sécurisant pour s’y ancrer et s’y attacher. » Ou encore, plus loin : « La notion de République est inintelligible, comme diluée dans le libéralisme et la modernité, et le sentiment d’appartenance à une communauté nationale est très affaibli. Or une partie de la jeunesse refuse ces valeurs trop “molles” et cherche à se distinguer. » L’écrivain poursuit, en écho : « Une action violente quelconque peut effectivement être vue comme un moyen de sortir de l’anomie (désorganisation sociale résultant de l’absence de normes communes) désespérante.»

Dans son texte intitulé Génération radicale, Malek Boutih tire donc la sonnette d’alarme, citant un sondage récent : « 61% des jeunes interrogés participeraient à un mouvement de révolte de grande ampleur. Rien de surprenant lorsque la frustration se combine à l’impuissance du monde politique. Les conditions de la radicalisation sont réunies, pas seulement pour une frange marginalisée, mais pour une majorité de la jeunesse ». Inquiet de « l’anomie » française, Houellebecq remarque : « On est davantage ensemble quand on a beaucoup d’ennemis. » De quoi faire réfléchir les chantres du « vivre ensemble », cette belle intention condamnée à paver l’enfer contemporain tant qu’on ne propose aucun combat commun…

L’un et l’autre prennent d’ailleurs la défense de la mobilisation monstre du 11 janvier. Houellebecq juge qu’elle était « impressionnante et sincère » et avoue, chose rarissime chez cet incurable blasé : « Cette réaction massive m’a quand même fait plaisir ». Pour Boutih aussi, Todd n’a rien compris : « Face à un tel évènement la simple observation de données statistiques, de cartes et de graphiques, ne suffit pas à construire une analyse politique. » Et le député PS de dénoncer au contraire, sans langue de bois : « Sous l’effet d’une certaine gauche à court d’idéologie, les musulmans sont devenus la figure du peuple opprimé et Israël, puis les juifs par extension, le symbole de l’oppresseur occidental. » Heureusement, après les attentats, « la domination totale » de la gauche dans la sphère intellectuelle « s’est nettement fissurée », assure Houellebecq.

Leur seul point de divergence ? Pour Boutih, « le succès des recruteurs djihadistes auprès des jeunes repose sur l’adhésion à un projet politique entrant en résonnance avec leurs préoccupations internationales et leur rejet de la société démocratique occidentale, plus qu’à une doctrine religieuse fondamentaliste ». Tandis que pour Houellebecq, il s’agit tout de même de « combattre une secte religieuse ». Ce qui n’est selon lui « pas une chose facile », et pour cause : « Une réponse purement policière à une secte religieuse n’a pas de garantie de l’emporter. Quand on n’a pas peur de la mort, la police on s’en fout un peu. »

A cette exception près, la réapparition de telles convergences entre hommes politiques et gens de lettres est une excellente nouvelle. Le relatif courage de certains politiciens, comme Malek Boutih, et ce que Michel Houellebecq appelle « la tentation de liberté chez certains intellectuels » pourraient même – qui sait – nous fournir un début de remède à la déliquescence de notre système démocratique : la possibilité d’appeler un chat un chat.

*Photo : EFE/SIPA/00711526_000002

Turquie: Le jour où Erdogan a trébuché

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erdogan turquie kurdes anatolie

Les dernières élections législatives turques ont vu le succès du Parti de la justice et du développement (AKP) du Président Erdogan. L’AKP obtient 40% des suffrages exprimés, le Parti Républicain du Peuple (CHP) 25%, le Parti d’Action nationaliste (MHP), 16%, le Parti du Peuple démocratique (HDP) 13%. Victoire à la Pyrrhus, la formation de Recep Tayyip Erdogan recule de dix points par rapport au précédent scrutin. Les conséquences sont doubles : privé de majorité, Erdogan voit s’envoler son rêve de constitution présidentielle. Pire, il ne gouvernera plus seul. Grand vainqueur du scrutin, le HDP (parti kurde) franchit la barre fatidique des 10% et entre en force au Parlement.

Plusieurs raisons expliquent ce revers. Tout d’abord, depuis 2011, les islamo-conservateurs ont pris un virage autoritaire. Auparavant hors système, l’AKP avait su drainer sous sa bannière les exclus de l’oligarchie militaro-laïc (Kurdes, intellectuels libéraux, petit peuple dévot). Une fois les islamo-conservateurs parvenus aux commandes, les pesanteurs étatiques ont disloqué les ardeurs réformatrices de l’AKP qui, cahin-caha, a repris à son compte nombre de tics kémalistes.  Paradoxe, l’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle Turquie d’Erdogan ont accouché d’un rejeton hybride, l’islamo-kémalisme. La volonté d’Erdogan  d’assumer tous les pouvoirs grâce à une constitution taillée sur mesure a effrayé. Le principe de volonté nationale (Milli Irade) conduit Erdogan à s’identifier à la volonté générale et à ne supporter aucune entrave dans l’exercice de ses fonctions. Dès lors, le mandat populaire est compris comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. La Turquie a basculé dans le majoritarisme.

Jusqu’alors portes voix de l’AKP en direction du monde extérieur, les libéraux  se sont sentis floués. Leur abandon a entraîné une dramatique chute de la côte du modèle turc en Occident. En outre, les scandales a répétition ont terni l’image d’un parti qui avait construit son succès sur la faillite des élites laïques.

En réalité, la cause principale de l’échec d’Erdogan est à chercher quelque part au sud-est de l’Anatolie.  Les gros bataillons kurdes conservateurs longtemps acquis à l’AKP par rejet de la géhenne kémaliste ont tourné casaque. La promesse non tenue d’un Etat binational, l’enlisement du processus de paix et l’abandon des assiégés de Kobané ont poussé les chefs tribaux à rompre leur allégeance islamiste. Conséquence,  leurs ouailles ont plébiscité en masse les Kurdes du HDP. L’appel du sang a pris le pas sur la solidarité sunnite. Non seulement le parti kurde rafle 80% des voix à Mardin et à Diyarbakir, mais il perce à l’ouest du pays avec des pointes à 10% à Izmir et Istanbul. Sous la houlette de Selahattin Demirtas, jeune avocat fringant, le HDP est parvenu à élargir son spectre. Ses oripeaux ethniques ont été badigeonnés d’un vernis social-libertaire.  Parti de « toutes les minorités et de toutes les diversités », le HDP ratisse pêle-mêle Kurdes, alévis, chrétiens, militants LGBT.  Surtout, Demirtas a su capter toute une frange de la gauche turque déçue des crispations jacobines du CHP, le parti de Mustafa Kemal. Ce discours attrape-tout est aussi payant que risqué.  Car le parti kurde coagule deux électorats que tout oppose ou presque. Quoi de commun entre le bobo stambouliote sympathisant de la cause homosexuelle et l’imam rigoriste de Bitlis ?

D’ailleurs, le recul de l’AKP est à nuancer. Si le charme d’un projet commun des montagnes du Hakkâri aux rivages de la mer Egée s’est évanoui, l’AKP garde au cœur du plateau anatolien l’essentiel de son assise. Sunnites et conservateurs,  les Turcs noirs ont réitéré une fois de plus leur confiance à Erdogan. Les transferts de voix en direction des kémalistes sont quasi nuls. Claquemurée dans ses ghettos sociologiques de l’ouest et des grands centres urbains, la gauche turque peine à renouveler un logiciel idéologique qui oscille entre exaltation de l’Homme nouveau façon années 30, et discours social-démocrate convenu. Plus que jamais,  son image de parti des Turcs blancs lui colle à la peau.

Pour la droite, ce scrutin est tout l’inverse d’une débâcle idéologique.  L’addition de ses trois nuances (conservatrice, nationaliste, islamiste orthodoxe) frôle les 60%. Quelques soit leur divergences, elles  scrutent l’avenir à l’aune du même passé glorieux : la civilisation des steppes, l’Islam et le souvenir de l’Empire ottoman. Au delà de l’individu, elles posent le primat de la terre et des morts, de la tradition sur l’homme sans histoire. En substance, la droite a gagné la bataille culturelle.

Désormais, toute la question pour l’AKP  est de savoir avec qui gouverner.  Une alliance AKP-MHP serait logique tant leurs électeurs répondent aux même mots d’ordre patriotiques et conservateurs. Inconvénient de taille,  l’intransigeance du MHP sur le dossier kurde signe l’arrêt de mort du processus de paix. Une coalition avec les ennemis jurés d’hier, les kémalistes du CHP, aurait l’avantage de rassurer les décideurs économiques. Mais elle serait incomprise des électeurs AKP écœurés de voir revenir les représentants d’une caste honnie. Quant à un accord avec le HDP, il n’est même pas envisagé tant Demirtas a fait de la surenchère anti-Erdogan son axe de campagne. Si aucune solution n’émergeait, la tenue de nouvelles élections serait inévitable, avec toute la part d’incertitude qui pourrait prévaloir. Cruel dilemme.

*Photo: Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21746869_000001.

Pourquoi Tsipras a répudié Varoufakis

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Yanis Varoufakis s’en va après un dernier coup d’éclat. Tôt ce matin, on a appris le départ du ministre des Finances grec. Étonnant, car la victoire du Non laissait présager le retour en force de cet économiste populaire en Grèce mais devenu indésirable dans les arcanes européennes.

C’est sur son blog que Varoufakis a expliqué les circonstances cette démission : « Peu de temps après l’annonce des résultats du référendum, on m’a informé que certains membres de l’Eurogroupe, et des ‘partenaires’ associés, (…) préféreraient que je sois absent des réunions; une idée que le Premier ministre a jugé potentiellement utile à l’obtention d’un accord. Pour cette raison je quitte le ministère des Finances aujourd’hui ». Autrement dit, Varoufakis aurait vu sa tête tomber à la demande de partenaires européens qui ne supportaient plus ses diverses saillies verbales.

En s’enfermant dans la provocation, Yanis Varoufakis n’a pas su se faire aux débats houleux mais nettement plus feutrés entre son gouvernement et les créanciers de son pays. Cependant, malgré les demandes répétées de faire tomber la tête de son ministre, Alexis Tsipras s’était toujours refusé à le renvoyer.

Mais l’attitude bravache de Varofakis hier soir a jeté un froid définitif entre les deux gouvernants. Après l’annonce de la victoire du Non, Varoufakis est en effet allé à la tribune pour parler à la foule. Or, Alexis Tsipras considérait qu’il devrait être le premier à s’adresser au peuple, protocole oblige.

Au journal Le Monde, le politologue grec Elias Nikolakopoulos décrit la réaction du premier ministre grec : «Tsipras était furieux de ce que le ministre des Finances a fait hier soir. Varoufakis a parlé sur un ton donneur de leçon et triomphaliste alors que le Premier ministre attendait patiemment son tour pour lancer un message mesuré et d’appel à l’union nationale. Ça ne se fait pas ! ».

Les frasques de l’économiste, qui pouvaient séduire quand elles étaient dirigées contre les institutions européennes, lui auront valu de se mettre à dos non seulement la « Troïka » mais aussi son Premier Ministre. Triste bilan pour un intellectuel ayant troqué l’action pour le spectacle.

Grèce: le gauchisme, maladie sénile du communisme

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grece tsipras melenchon syriza

Lorsque Tsipras paraît le cercle de famille/ applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille / fait briller tous les yeux. Il y a beaucoup de Victor Hugo aujourd’hui en France. Ils sont néanmoins partagés. Certains préfèrent en effet un autre poème de notre barde national. Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus. Je veux de la poudre et des balles.

Alexis Tsipras, l’heureux homme, a tout eu. Les applaudissements émus, la poudre et les balles. C’est qu’il a gagné haut la main son referendum. Ça lui permettra d’aller à Bruxelles quémander des euros sans renoncer totalement à son programme dont l’essentiel a déjà été mis par lui à la poubelle. C’est pourquoi – nos Victor Hugo n’en soufflent mot – il a viré son ministre de l’Économie que les Européens tenaient pour un inquiétant hurluberlu.

Le peuple grec a parlé, nous disent les démocrates qui n’aiment la démocratie que quand son vent souffle dans le sens qui leur convient. Le peuple ? Il y a, pour nos Victor Hugo, un peuple grec depuis dimanche. Auparavant, quand les Grecs votaient pour le PASOK ou la Nouvelle Démocratie ce beau mot de « peuple » leur était dénié. Il s’agit là d’une AOC strictement contrôlée par un jury au pouvoir souverain. Et lui seul a le droit de dire qui est le peuple. Pas de peuple français quand en 2007 Nicolas Sarkozy est élu Président de la République. Pas de peuple italien quand c’est Berlusconi qui est plébiscité. Pas de peuple américain quand c’est Bush qui est porté à la Maison Blanche.

Nos Victor Hugo sont vieux, très vieux. La limite d’âge ça existe. La date de péremption aussi. En effet, leur gauchisme ressemble beaucoup à une maladie sénile du communisme. Regardons-les : ils avancent en chaise roulante. Et sont dans la recherche pathétique d’un élixir de jouvence. Quand ils étaient jeunes, ils en pinçaient pour le camarade Staline, pour Léon Trotski ou pour Mao. Aujourd’hui ils veulent du neuf. Et en contemplant les ébats des indomptables Evzones, ils retrouvent les irrésistibles félicités du bac à sable de leur enfance.

*Photo: NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000028.

Après le «non» grec, Berlin ne fera pas de quartier

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grece tsipras merkel gabriel allemagne

Le premier dirigeant allemand qui s’est exprimé, lorsque l’issue du référendum grec ne laissait plus de place au doute, a été Sigmar Gabriel, vice-chancelier, ministre de l’économie et président du Parti social-démocrate (SPD). Ses propos ont été sans équivoque : pour lui, Alexis Tsipras a « rompu les derniers ponts qui le reliaient à l’Europe ».  Il considère, par ailleurs que « la poursuite des négociations avec Athènes est difficilement imaginable ». Cette intervention, et celle allant dans le même sens, quelques minutes plus tard de son camarade de parti Martin Schulz, président du Parlement européen, dispensait les « faucons » conservateurs allemands, comme la chancelière Angela Merkel, et surtout son inflexible ministre des Finances Wolfgang Schäuble de monter en première ligne pour sonner l’hallali contre les rebelles athéniens. Les seules voix qui s’élèvent outre-Rhin pour réclamer de la mansuétude envers la Grèce se situent à l’extrême gauche, dans le parti Die Linke, durablement enfermé dans le ghetto des nostalgiques de l’ex-RDA. Les critiques les plus vives concernant l’action de la chancelière dans l’affrontement au sein de la zone euro entre Tsipras et les «institutions» (UE, BCE, FMI) proviennent de la droite,  comme le quotidien conservateur Die Welt, qui estime que le « non » grec est une défaite pour une chancelière ayant naïvement espéré qu’un sursaut de la raison, celle du portefeuille, allait permettre au « oui » de l’emporter.

Dans les couloirs du Parlement européen, où les députés allemands de la CDU et du SPD donnent le «la», il n’est question que de l’organisation d’un «Grexit» ordonné, qui soit le moins dommageable possible pour les autres membres de la zone euro. Si l’on ajoute à cela la colère des Néerlandais, des Baltes, des Slovènes, Slovaques et même des Portugais, Maltais et Espagnols contre un gouvernement d’Athènes qui prétend à un traitement de faveur, on ne voit pas bien quel cadeau Angela Merkel pourrait apporter dans ses valises pour le dîner de lundi soir à l’Elysée, et le sommet de l’eurozone, mardi à Bruxelles. Certains commentateurs français, comme Laurent Neumann de BFMTV voulaient voir dans le fait  qu’Angela Merkel se déplace à Paris pour renouer les fils du dialogue franco-allemand au bord de la rupture un signe d’assouplissement de la position germanique. Mais non, ballot! Angela Merkel, pragmatique et peu sensible aux chichis de préséance, préfère que son « nein » à de nouvelles concessions à Tspiras soit acté à Paris plutôt qu’à Berlin! On trouvera bien quelques clauses de style pour donner l’impression que François Hollande n’a pas mangé son chapeau, mais la détermination de Mme Merkel, portée par une opinion publique allemande chauffée à blanc, est inébranlable.

Le scalp de Varoufakis (métaphore, bien sûr!) offert par Tsipras à Merkel et ses amis apparait, dans ce contexte, comme une nouvelle ruse visant à semer la confusion dans les rangs européens. Les éléments de langage qui émergent maintenant en Allemagne annoncent un changement de paradigme : la question grecque, pour nombre de responsables allemands, sort du champ politique pour entrer dans celui de l’aide humanitaire. L’Europe doit maintenant aider les Grecs les plus pauvres à se nourrir et  se soigner, et laisser ses dirigeants irresponsables avec leurs chimères idéologiques. «Il faut que les Grecs comprennent que jamais nous n’accepterons une Europe socialiste!» tonnait, dimanche soir un journaliste conservateur lors de l’émission phare de l’ARD, la première chaîne publique allemande de télévision. Cela, même les sociaux-démocrates allemands l’ont compris.

*Photo : Michael Sohn/AP/SIPA. AP21711161_000030.

Les beaux gosses

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microbe gasoil michel gondry

microbe gasoil michel gondry

Michel Gondry aime décidément brouiller les pistes et enchaîner des projets extrêmement différents, que ce soit en terme de genre ou d’économie. Après ses débuts placés sous la houlette du scénariste Charlie Kaufman (Human nature, Eternal sunshine of the spotless mind), il ne va cesser de naviguer entre la France et les États-Unis, de passer d’une superproduction (The green hornet) à un petit film indépendant (The we and the I), d’un documentaire sur sa tante institutrice (Une épine dans le cœur) à une adaptation luxueuse de Boris Vian (L’écume des jours).

Et pourtant, derrière le côté apparemment très disparate de sa filmographie (quel peut être le point commun entre un documentaire sur Chomsky et l’amusant bricolage de Soyez sympas, rembobinez?) se dessinent pourtant des motifs similaires, des obsessions discrètes et des thèmes fétiches. Dans ce jeu de yo-yo, Microbe et Gasoil appartient à la catégorie des « petits » films récréatifs du cinéaste. Aucune vedette à l’affiche si ce n’est Audrey Tautou qui apparaît ici en  guest-star  méconnaissable (elle incarne la mère assez déjantée de Daniel, alias Microbe) et un récit centré autour de deux gamins qui décident de construire une voiture et de partir sur les routes de France.

Le film se divise en deux parties. La première est une évocation drolatique du quotidien de deux adolescents rêveurs et un peu marginalisés par rapport au troupeau des collégiens. La deuxième est une espèce de « road-movie » où Gondry laisse davantage parler sa fantaisie et son goût pour la rêverie, le bricolage insolite. Microbe et Gasoil débute un peu à la manière des Beaux gosses de Riad Sattouf en s’intéressant à deux pré-ados et à leur quotidien. Tout ce qu’on peut attendre d’un film de collège sera dans le film : les premiers émois sexuels, la complicité amicale entre les deux garçons, les conflits familiaux, le goût pour le dessin et la musique, les premiers sentiments amoureux non partagés… Si la comparaison avec le film de Sattouf paraît évidente, c’est aussi parce que les deux cinéastes parviennent à filmer une jeunesse « actuelle » tout en introduisant ce léger décalage qui leur permet de parler également de la leur. Ainsi, chez Gondry, Théo (Gasoil) estime que le verlan et le « high five » sont complètement ringards et l’on préfère la bonne vieille carte routière au GPS des Iphone (dont le dernier modèle finira dans une fosse septique de fortune).

Cette première partie est très plaisante : rythmée, enlevée, elle permet également au cinéaste d’évoquer des thèmes qui lui sont chers : la place de l’individu au cœur de la communauté (Daniel regrette d’être trop « influençable » et est constamment tiraillé entre le désir d’appartenir au groupe tout en s’en détachant), le désir de créer pour élargir un horizon limité et les contingences de la vie (à la fin de L’écume des jours, c’est tout le décor qui semblait se rétrécir, noircir et emprisonner les personnages ; comme si la maladie était venue à bout de l’élan vital créatif) et le roman autobiographique. Gondry le confesse lui-même : il y a beaucoup de lui dans le jeune Daniel, cet ado rêveur et passionné de dessin qui décide avec son copain de construire une voiture de fortune pour aller en Auvergne.

La construction de cette voiture et le voyage entamé par les deux gamins donnent l’occasion à Gondry de renouer avec ses bricolages ludiques à base de matériaux « anciens ». La voiture de Microbe et Gasoil est un peu l’équivalent des films « suédés » de Soyez sympas, rembobinez : un procédé ingénieux pour un projet utopique. Sans pour autant renoncer aux gags de la première partie (je recommande particulièrement les astuces que trouvent les deux compères pour éviter la maréchaussée ou un séjour croquignolet chez un dentiste), Gondry verse davantage dans la fantaisie, allant même jusqu’à laisser penser que tout ce qui a été vécu par les deux personnages pourrait n’être que le pur fruit de leur imagination (un peu comme dans La science des rêves).

C’est également là que se situe la limite du film. Comme toujours chez Gondry, on peine parfois à dépasser le stade de l’astuce rigolote, de la saynète décalée, de la vignette « créative ». S’il a souvent des idées assez géniales et de l’imagination à revendre, il ne parvient jamais à tenir vraiment la distance et on a toujours (du moins, c’est mon cas) le sentiment d’un certain essoufflement, d’un univers un peu étriqué au bout du compte.

Dans Microbe et Gasoil, ça fonctionne parfois à merveille (la séquence très drôle où Daniel et Théo sont confrontés à de belliqueux gangsters coréens) et ça tombe parfois un peu à l’eau (le retour en avion, par exemple).

Cet éloge de la liberté n’a pas, pour prendre un exemple récent, la puissance et le souffle de Comme un avion et on a parfois le sentiment que le récit peine à donner de l’ampleur à une idée de départ excellente (une sorte d’Histoire vraie à la française, sauf qu’une maison roulante remplace la tondeuse à gazon du film de Lynch) et se contente de son aspect « gadget ».

Ces réserves posées, le film est très recommandable et fort plaisant. Il révèle également deux jeunes comédiens qui crèvent littéralement l’écran et qui incarnent à merveille cette jeunesse fantasmée et réinventée chère à Michel Gondry…

En salle le 8 juillet.

Grèce: Droit dans le mur de la dette

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grece dette euro

grece dette euro

Après avoir reçu, de 2001 à 2013, pas moins de 57 milliards d’euros d’aides européennes nettes[1. Ce chiffre est déduit de la contribution grecque au budget de l’Union Européenne et ne tient pas compte des dépenses administratives.] et après avoir obtenu, en 2012, l’annulation pure et simple de 107 milliards d’euro de sa dette publique — la plus importante restructuration de dette jamais observée — l’État grec doit encore 312 milliards d’euros (174% de son produit intérieur brut en 2014) à ses créanciers. Sur ce total, 235 milliards (trois quarts de la dette publique grecque) ont été prêtés par la fameuse Troïka[2. Le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européen et les États-membres de l’Union (directement ou via le Mécanisme de Stabilité Européen dont, je vous le rappelle, nous sommes tous garants).] qui, en contrepartie de taux d’intérêt et d’échéanciers de remboursement particulièrement accommodants, exige d’Athènes une remise en ordre à marche forcée de ses finances publiques et de son économie.

Quoi qu’on puisse en penser, c’était le deal : pour dire les choses simplement, la Troïka s’engageait à aider le gouvernement grec à éponger ses dettes à condition que ce dernier cesse d’en créer de nouvelles. Syriza puis, par voie référendaire, une très large majorité de Grecs ont très clairement rejeté ces conditions ; « ΟΧΙ, nous ont-ils dit en substance, nous voulons bien que vous continuiez à nous faire crédit mais nous refusons de vous donner les garanties que vous réclamez ».

Fort bien. Grâce à l’initiative de M. Tsipras, les choses sont maintenant tout à fait claires : le peuple grec entend poursuivre sur la voie qui a été la sienne depuis son adhésion à l’Union européenne et même, à vrai dire, depuis la création de l’Etat grec[3. Sur environ 190 années d’existence, l’État grec a été techniquement en défaut de paiement pendant 90 ans ; les curieux peuvent lire ce qu’en disait Edmond About en 1854.] — clientélisme, corruption, captation de subsides publics, évasion fiscale généralisée, administration aussi inefficace que surdéveloppée ; le tout financé par toujours plus de dettes. Très clairement, c’est leur droit le plus strict mais c’est aussi notre droit de refuser d’être les dindons de la farce.

Car ce qui se joue actuellement en Grèce n’est pas une tragédie mais une farce. Ce que tout le monde semble oublier, ces jours-ci, c’est que la stratégie de la politique de croissance à grands coups de déficits budgétaires que l’on nous vend comme une alternative à l’austérité prônée par la Troïka, c’est précisément ce que fait la Grèce depuis des décennies. Qu’on en juge : de son entrée dans la zone euro, le 1er janvier 2001, à la fin de l’année 2009, la dette publique grecque s’est accrue de 8,9% par an — soit 3,2% de plus que le PIB. Le résultat ? Eh bien, vous l’avez sous les yeux.

Très concrètement, Athènes ne remboursera pas. La question n’est pas de savoir si les Grecs le peuvent : de toute façon, ils ne veulent pas. Effacez leur ardoise et la première chose qu’ils feront, c’est créer de nouvelles dettes. Offrez-leur un troisième plan d’aide et vous pouvez être certains qu’il en faudra un quatrième dans deux ans. Timeo Danaos et dona ferentes[4. « Je crains les Grecs, même ceux qui apportent des cadeaux » — Virgile, L’Énéide.] et vous feriez bien d’en faire autant parce que les Danaïdes qui devront remplir le tonneau sans fond, ce sont les contribuables européens — les Allemands et les Français, certes, mais aussi les Bulgares, les Lettons, les Slovaques etc.

Ne vous méprenez pas : il n’est pas question ici de laisser entendre que les Grecs sont, par nature, des mauvais payeurs. La triste réalité est qu’au même titre que les pays producteurs de pétrole, les pays qui vivent sous perfusion d’aide internationale deviennent invariablement les proies des démagogues et ne se développent pas. Aussi paradoxal que ça puisse sembler, les mannes extraites du sous-sol (au Venezuela) ou tombées du ciel étoilé de l’UE (en Grèce) ont une fâcheuse tendance à se transformer en malédictions.

Alors quoi ? Eh bien, laissons la Grèce régler elle-même son problème. Qu’ils fassent défaut ou qu’ils décident de revenir à la drachme pour nous rembourser en monnaie de singe, les Grecs proposeront une solution de toute manière moins coûteuse que la stratégie adoptée par la Troïka depuis cinq ans. Mais surtout, il est sain qu’un peuple puisse décider lui-même de son sort et en assumer seul toutes les conséquences – aussi douloureuses soient-elles.

*Image : wikicommons.

Festival d’Avignon: De mal en Py

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olivier py roi lear avignon

olivier py roi lear avignon

Il y a peu, Elisabeth Lévy citait Jésus pour demander à Emmanuel Todd « Qu’as-tu fait de tes talents ? ». Peut-être faudrait-il initier dans Causeur un cycle de portraits de personnalités à qui on poserait la même question ? En effet, la dernière production d’Olivier Py, présentée en ouverture du 69ème Festival d’Avignon, nous inflige une complète déception. Son Roi Lear sonne faux et même archi-faux. Le paradoxe fondamental du théâtre exige pourtant de rendre crédibles les créations de l’esprit les plus abstraites, de faire croire aux rationalistes que nous sommes à l’improbable apparition du fantôme d’un père assassiné et à l’intervention des elfes dans les affaires de ce bas monde. Ce n’est pas par hasard  que le grand maître Grotowski jugeait le jeu de ses acteurs selon un critère de prime abord insensé : « je crois » ou, « je ne crois pas ». Olivier Py ne nous donne pas à croire à la tragédie de Lear. Pis, il nous fait éprouver en presque trois heures que dure le spectacle un sentiment de gêne- inévitable quand on assiste à un échec aussi spectaculaire.

Longtemps, l’ex-directeur du Théâtre de l’Odéon a été libre de raconter n’importe quoi sur des sujets qui n’entrent pas dans le champ de ses compétences. Ses talents de dramaturge et de metteur en scène l’excusaient. Quiconque a vu Les Vainqueurs, cette merveilleuse épopée qui permettait de s’abandonner avec confiance à la jubilation du style d’un Py à la fois farceur et mystique, ne saurait lui reprocher sa bien-pensance en politique. Certes, on tombait en arrêt devant ses déclarations sur l’« intolérable intolérance de l’Eglise » face au mariage gay. Mais Py nous a offert une épatante intégrale du Soulier de satin et cela suffisait pour oublier le reste. D’autant que l’auteur des Illusions comiques bénéficiait d’un sens de l’humour et de l’autodérision tout à fait exceptionnel chez un conservateur de gauche. À la limite, on rigolait quand il voulait transférer le festival d’Avignon, alors menacé par la peste brune, vers une cité qui ferait montre d’un refus catégorique à l’assaut de la pensée réactionnaire. On ignore où exactement, vers Alger peut-être? La programmation de la présente livraison du festival, dont Olivier Py assure la direction depuis deux ans, a suscité quelques interrogations : l’immense cour d’honneur du palais des papes s’adapte-elle réellement à la lecture de Sade qui y sera donnée par Isabelle Huppert ? Fallait-il à tout prix inclure au programme le spectacle 81 avenue Victor Hugo lequel, grâce à la participation d’acteurs sans-papiers, a suscité le « buzz », sans avoir réussi à créer un événement artistique ? Passons. On attendait Le Roi Lear dans la mise en scène et dans la nouvelle traduction de Py, à qui il a fallu « trente ans pour oser cette traduction » et de « longues années de méditation sur Shakespeare » pour aboutir à ce spectacle.

Audacieuse, ramassée, énergique, bien que parfois complaisante à l’oreille contemporaine, la traduction d’Olivier Py met en valeur la diversité des registres de la langue shakespearienne et épargne ses métaphores sexuées, ses accès de violence ou de trivialité. Hélas, incités à gueuler leurs répliques sans relâche et sans nuance, les acteurs consentent à anéantir le beau travail d’Olivier Py sur le texte, par le désastreux travail d’Olivier Py metteur en scène. Philippe Gerard peine ainsi à convaincre dans le costume sobre qu’a conçu Pierre-André Weitz, à la mesure d’un Lear unidimensionnel à qui on a ôté le nécessaire pathos d’un grand mégalomane, et la noblesse d’un homme déchu ayant pris conscience de ses propres erreurs. D’ailleurs, l’acteur ne s’en sort pas mieux entièrement dénudé, feignant la folie jusqu’au persiflage. Car, évidemment, la nudité masculine n’a pas été épargnée aux spectateurs. Mathieu Dessertine dans le rôle d’Edgar, fils légitime du comte Gloucester, semble prendre un plaisir jouissif à exhiber son sexe pendant un bon quart d’heure au moins. Seulement, on cherche le pourquoi de ce naturisme scénique. La canicule est-elle en cause ou s’agit-il d’épater le bourgeois? Peu importe, l’idée fait un flop. Ce qui étonnerait encore en 2015, ce serait plutôt un spectacle sans strip-tease, allusion sado-maso, ni obsessions scatologiques. En déféquant devant le public, Amira Casar en Goneril, une des filles de Lear, aurait-elle tenté d’incarner le climat de l’époque élisabéthaine, « noir, radical, fulgurant » comme nous l’explique Olivier Py? En la regardant -mécanique dans ses gestes, agaçante par sa déclamation monocorde du texte- on songe surtout à cette phrase de la pièce : « Oh le monde ! Sans ces désastres qui nous font le haïr/On n’accepterait pas la mort, c’est sûr!».  Si dans Le Roi Lear, Shakespeare fulminait une terrible prophétie « de ce que deviendra le monde moderne, de ce que deviendra le monde de la raison », Olivier Py y met du sien en déshumanisant les personnages du dramaturge.

Tout peut se justifier dans une mise en scène, y compris le recours aux moyens d’expression scénique les plus choquants. Le désastre de la proposition d’Olivier Py ne vient pas du fait que les hommes y courent à poil tandis que les femmes sont réduites à l’image de harpies déchainées (Goneril, Régane) ou d’oie nigaude (Cordélia). La débâcle est due à l’impossibilité du metteur en scène de justifier ses choix et de les rendre compréhensibles au public. André Engel optait, il y a quelques années, pour un « Lear » situé dans les années 30 en Amérique, avec Michel Piccoli dans le rôle principal ressemblant à un parrain mafieux. Sa vision pouvait faire adhérer ou pas, mais elle se défendait de manière objective par sa cohérence. Dans le programme, Olivier Py nous explique que « la pièce parle très précisément de ce qui s’est passé entre 1914 et 1989, c’est-à-dire au cours du XXème siècle ». Très bien. Reste que sa réalisation ne le montre pas, pas plus qu’elle ne sert à soutenir cette lecture. Sous prétexte de raconter le chaos d’un monde où « le langage ne sert plus à rien », Olivier Py se satisfait d’une mise en scène chaotique et illisible.

Il serait malheureux de conclure que cette année nous pourrions nous éviter un déplacement sous les tropiques avignonnais pour voir du bon théâtre. Ceci n’est vrai qu’en ce qui concerne les représentations programmées dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Fort heureusement, le Festival a aussi ouvert avec un bouleversant Thomas Bernhard dans la mise en scène du Polonais Krystian Lupa. Des arbres à abattre, la pièce dont il est question, constitue une charge féroce contre l’establishment culturel et son autosatisfaction. Olivier Py n’aurait pas perdu son temps en la méditant.

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000001.

Un Caron, ça ose tout…

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Aymeric Caron, végétarien le plus haï de la planète télévision, a fini sa vie de chroniqueur chez Ruquier. Pour se relancer, il est prêt à tout. Et après trois années passées à se « clasher » avec toutes les figures du paysage politico-médiatique, il aimerait donner une nouvelle image de lui, montrer qu’il n’est pas celui qu’on croit.

Bizarrement, s’il m’a toujours semblé ennuyeusement méticuleux, Aymeric Caron a fini par éveiller en moi une certaine compassion. Voir ce fier croisé du végétarisme, de l’antiracisme et de ce camp du bien qui autrefois triomphait sans opposition, renvoyé d’une émission sans perspectives d’avenir me tirerait presque une larme. Pendant que Natacha Polony écume les plateaux télés et les émissions de radio, assumant son étiquette « réactionnaire » – mot qui, il y a quelques années, suffisait à vous disqualifier –, Aymeric Caron, lui, doit affronter la dure loi du marché pour trouver du travail.

Heureusement, il reste à Caron la possibilité de s’adonner encore et toujours à la passion de cette gauche agonisante dont il fut le porte-drapeau : « faire des choses décalées, casser les a priori, les codes », déclare-t-il dans le Figaro. Problème : une fois n’est pas coutume, mais pour casser les codes, c’était mieux avant. On glorifiait la Gay Pride, on tapait sur les religions, on dénonçait le dangereux conformisme politique du régime carné. Et ce devant des millions de téléspectateurs.

Aujourd’hui, c’est un poil moins glorieux. Aymeric Caron s’apprête à participer à Fort Boyard, émission largement aussi impertinente et dérangeante que les Guignols. Heureusement, il aura dans son équipe un éleveur de vaches laitières. Lui que l’on sait révolté par les maltraitances animales saura-t-il saisir cette occasion de redonner à ses luttes héroïques une visibilité médiatique ? L’avenir nous le dira.

En attendant, il a déjà saisi une autre perche que lui tendait M6. L’ex chroniqueur chevelu a en effet accepté de participer également à l’émission du débonnaire Cyril Lignac « Le Meilleur pâtissier… » à une seule condition : « que MES recettes ne contiennent aucun produit d’origine animale ». On le voit, le niveau d’exigence de M. Caron n’a pas baissé le moins du monde.

Grèce: Tsipras triomphe à la Pyrrhus

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grece maastricht tsipras banques

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Depuis le « non » grec au plan d’austérité des créanciers de la Grèce, les eurosceptiques savourent une victoire qualifiée d’historique. Çà et là, on loue le courage des Grecs et certains rappellent même avec émotion que le pays qui vient de donner une leçon de démocratie fut aussi celui qui, jadis, inventa la démocratie. Mais qu’a-t-on demandé aux Grecs ? De se prononcer sur un plan d’austérité… Rien de plus. Et l’Europe serait sauvée du naufrage néolibéral ? C’est aller un peu vite en besogne. C’est oublier surtout que dans l’Union européenne, le référendum n’a jamais eu la vertu démocratique qu’on lui prête. Les Grecs ont rejeté le plan d’austérité, un autre plan leur sera proposé avec quelques ajustements de façade. Les créanciers seront contents et le camarade Tsipras aura sauvé la face. L’histoire de l’Union européenne est une vaste supercherie démocratique. L’oublier, c’est prendre le risque de lendemains qui déchantent. La crise interminable dans laquelle est plongée l’Europe depuis 2008 est pourtant là pour nous le rappeler.

Souvenons-nous : le 2 juin 1992, le Danemark rejetait le Traité de Maastricht. Les Danois étaient alors vilipendés par toutes les bonnes âmes au service du projet européen. Pour les idéologues du marché unique, un refus, fut-il démocratique, est intolérable : consulter le peuple, d’accord, mais l’autoriser à refuser, sûrement pas ! Après quelques aménagements cosmétiques à la faveur des Danois, le traité était remis à suffrage le 18 mai 1993. Cette fois, le peuple danois avait compris la leçon et votait «  oui » à 57% pour un traité qui était à peu de choses près celui qu’ils avaient rejeté un an plus tôt. Quant à la France, elle approuva le traité par un tout petit « oui », si timide qu’il déconcerta les dirigeants français. Sept ans plus tard, en 1999, refroidi par le refus danois et le timide « oui » français, le gouvernement français ratifiait le traité d’Amsterdam par voie parlementaire, sans consulter le peuple. Pourtant, ce traité procédait au transfert vers l’Union européenne de la gestion de dossiers majeurs tels que la santé, la sécurité ou l’immigration. En 2005, le temps avait fait son œuvre, les égarements populaires étaient oubliés et le référendum revenait à la mode. Jacques Chirac, président de la République, soumettait à référendum le projet de constitution européenne. C’était sans compter avec l’esprit frondeur des Français qui envoyaient un « non » franc et massif aux chantres du marché unique. Qu’importe ! En 2007, le traité de Lisbonne reprenait 98% du texte de 2005 et était ratifié en France par voie parlementaire. Si le peuple vote mal, il suffit de s’en passer.

Quel sera le destin du « non » grec ? Pas glorieux à en croire les propos de Yanis Varoufakis, ministre grec des Finances fraîchement débarqué par le camarade Tsipras. Au soir du référendum, il affirmait que le non sera « un outil qui servira à tendre une main coopérative à nos partenaires ». Le peuple grec réduit à un simple outil, mais lequel ? Un marteau pour enfoncer le clou de la démocratie ou un tournevis pour serrer la vis de l’austérité ? Après tout, on ne demandait pas au peuple de se prononcer sur l’essentiel, à savoir s’il voulait ou non sortir de l’euro. C’est pourtant la seule question qui mérite d’être posée. Il n’est pas difficile de comprendre que la zone euro n’est pas une « zone monétaire optimale » viable. En effet, les structures économiques des Etats sont trop différentes, la mobilité des facteurs de production n’est pas assurée (à part le capital) et il n’existe aucun mécanisme d’ajustement en cas de chocs asymétriques. Bref, tous les plans de sauvetages de la Grèce n’y feront rien, la zone euro ne fonctionne pas. Alors pourquoi s’obstiner à sauver le système ?

Peut-être pour sauver les banques, car c’est bien ce que s’efforcent de faire les gouvernements européens depuis la crise des subprimes en 2008. Quand Lehman Brothers fait faillite en 2008, les grandes banques sont entrainées dans la tourmente. Le risque d’une crise systémique majeure est réel et la plupart des Etats, dont la France, décide de refinancer les banques en s’endettant à leur place sur les marchés financiers. La dette de la France explose et passe de 68 % fin 2008 à 82% fin 2010, soit un accroissement de 274 milliards d’euros en 2 ans, l’équivalent du budget annuel de l’Etat français. Ainsi, le risque de faillite des banques est reporté sur les Etats. La seule issue pour des Etats déjà lourdement endettés consiste alors à augmenter massivement les impôts. Voilà comment le coût de la crise est transféré aux ménages alors que la responsabilité incombe aux banques ayant vendu des produits toxiques à leurs clients.

Au fond, le deal pourrait presque paraître acceptable puisqu’il a permis d’éviter une crise systémique majeure. Mais il suppose au moins une contrepartie de la part des cadres dirigeants des banques sauvées avec l’argent public. Or, pendant que les Etats européens se démènent avec une dette devenue insoutenable et que les citoyens voient leurs revenus s’éroder, les établissements bancaires retrouvent la santé et affichent des résultats insolents. Les salaires de leurs dirigeants ne baissent pas, certains en profitent même pour les augmenter. En 2014, Frédéric Oudéa, PDG de la Société Générale, voyait sa rémunération variable augmenter de 18%. En 2012, elle avait déjà augmenté de 75%. Au total, son salaire annuel avoisine les 3 millions d’euros. Il ne serait pourtant pas complétement absurde que des patrons dont la survie repose sur un appauvrissement des contribuables ne soient pas mieux rétribués qu’un haut fonctionnaire. A titre de comparaison, le Directeur général de la Caisse des Dépôts, grande entreprise publique, perçoit un salaire annuel brut de 350 000 euros. Etait-ce si indécent de demander aux responsables de la crise de se contenter de 350 000 euros par an ? Ceux qui ont tout perdu et ont vu leurs impôts augmenter apprécieront.

Le vote grec change-t-il la donne ? L’Europe va-t-elle soudain devenir une zone démocratique dans laquelle l’intérêt des peuples passerait avant les intérêts privés ? Seul le temps le dira. Mais les premières réactions de Tsipras laissent penser que non. Dès le lendemain du référendum, Tsipras s’est empressé d’afficher son souhait de trouver un nouvel accord avec ses créanciers. Et pour prouver sa bonne volonté, il a limogé son ministre des Finances, jugé trop arrogant par  ces mêmes créanciers. Pas étonnant de la part d’un homme qui avait abandonné toutes ses promesses trois mois après son élection. La démocratie ne fait définitivement pas partie du bagage culturel de l’Union européenne. Quand le vote populaire est agité par un dirigeant, c’est en général pour l’instrumentaliser dans le rapport de force entre les Etats. C’est exactement ce que fait David Cameron lorsqu’il prévoit un référendum sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Il s’agit d’être en position de force dans un système qui repose exclusivement sur la négociation interétatique. Si un accord est finalement trouvé entre la Grèce et ses créanciers, la farce grecque se poursuivra encore quelques semaines, peut-être quelques mois. Mais la zone euro n’étant pas une zone monétaire optimale, la sortie de l’euro paraît à terme inévitable. Et plus elle interviendra tard, plus elle se fera dans le désordre. Ses effets seront alors bien plus douloureux et la petite farce grecque d’Alexis Tsipras deviendra une véritable tragédie.

*Photo: /NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31352478_000466.

Houellebecq à Matignon, Boutih à l’Intérieur?

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Houellebecq Boutih

Houellebecq Boutih

La semaine dernière, Malek Boutih rendait un rapport sur la radicalisation djihadiste, qui lui avait été commandé par Manuel Valls fin février, dans la foulée des attentats de Paris. Un rapport « choc » pour les médias, bien qu’il ne recèle aucun scoop. Au même moment paraissait le numéro de juillet de la Revue des deux mondes, dans laquelle on peut lire une interview de Michel Houellebecq notamment consacrée aux questions de l’islam et du djihadisme. Là non plus, aucune provoc à signaler, hormis le soutien de l’écrivain à Michel Onfray qui aurait selon lui trouvé « le mot juste » en qualifiant le Premier ministre de « crétin ».

A priori, le député de l’Essonne et l’auteur de Soumission ne s’étaient pas consultés, mais leurs analyses très similaires apportent un vent de fraîcheur salvatrice en ces jours de canicule. Lisez plutôt. Boutih : « Là où la société se demande pourquoi part-on mourir à vingt ans au bout du monde, le djihadiste, lui, voit un chemin pour sortir de l’ennui de la pauvreté, de l’absence de perspectives. » Houellebecq : « Le terrorisme et le militantisme sont des moyens de socialisation. Ça doit être très sympa de vivre des moments ensemble, des moments forts contre la police… L’impression d’être ensemble contre tous. Ça crée de vraies relations, une amitié forte, voire l’amour dans le cas des femmes de djihadistes. »

Malek Boutih développe : « Le corpus de valeurs et l’ordre social très peu contraignant de nos sociétés démocratiques occidentales ne fournissent pas un cadre suffisamment englobant et sécurisant pour s’y ancrer et s’y attacher. » Ou encore, plus loin : « La notion de République est inintelligible, comme diluée dans le libéralisme et la modernité, et le sentiment d’appartenance à une communauté nationale est très affaibli. Or une partie de la jeunesse refuse ces valeurs trop “molles” et cherche à se distinguer. » L’écrivain poursuit, en écho : « Une action violente quelconque peut effectivement être vue comme un moyen de sortir de l’anomie (désorganisation sociale résultant de l’absence de normes communes) désespérante.»

Dans son texte intitulé Génération radicale, Malek Boutih tire donc la sonnette d’alarme, citant un sondage récent : « 61% des jeunes interrogés participeraient à un mouvement de révolte de grande ampleur. Rien de surprenant lorsque la frustration se combine à l’impuissance du monde politique. Les conditions de la radicalisation sont réunies, pas seulement pour une frange marginalisée, mais pour une majorité de la jeunesse ». Inquiet de « l’anomie » française, Houellebecq remarque : « On est davantage ensemble quand on a beaucoup d’ennemis. » De quoi faire réfléchir les chantres du « vivre ensemble », cette belle intention condamnée à paver l’enfer contemporain tant qu’on ne propose aucun combat commun…

L’un et l’autre prennent d’ailleurs la défense de la mobilisation monstre du 11 janvier. Houellebecq juge qu’elle était « impressionnante et sincère » et avoue, chose rarissime chez cet incurable blasé : « Cette réaction massive m’a quand même fait plaisir ». Pour Boutih aussi, Todd n’a rien compris : « Face à un tel évènement la simple observation de données statistiques, de cartes et de graphiques, ne suffit pas à construire une analyse politique. » Et le député PS de dénoncer au contraire, sans langue de bois : « Sous l’effet d’une certaine gauche à court d’idéologie, les musulmans sont devenus la figure du peuple opprimé et Israël, puis les juifs par extension, le symbole de l’oppresseur occidental. » Heureusement, après les attentats, « la domination totale » de la gauche dans la sphère intellectuelle « s’est nettement fissurée », assure Houellebecq.

Leur seul point de divergence ? Pour Boutih, « le succès des recruteurs djihadistes auprès des jeunes repose sur l’adhésion à un projet politique entrant en résonnance avec leurs préoccupations internationales et leur rejet de la société démocratique occidentale, plus qu’à une doctrine religieuse fondamentaliste ». Tandis que pour Houellebecq, il s’agit tout de même de « combattre une secte religieuse ». Ce qui n’est selon lui « pas une chose facile », et pour cause : « Une réponse purement policière à une secte religieuse n’a pas de garantie de l’emporter. Quand on n’a pas peur de la mort, la police on s’en fout un peu. »

A cette exception près, la réapparition de telles convergences entre hommes politiques et gens de lettres est une excellente nouvelle. Le relatif courage de certains politiciens, comme Malek Boutih, et ce que Michel Houellebecq appelle « la tentation de liberté chez certains intellectuels » pourraient même – qui sait – nous fournir un début de remède à la déliquescence de notre système démocratique : la possibilité d’appeler un chat un chat.

*Photo : EFE/SIPA/00711526_000002

Turquie: Le jour où Erdogan a trébuché

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erdogan turquie kurdes anatolie

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Les dernières élections législatives turques ont vu le succès du Parti de la justice et du développement (AKP) du Président Erdogan. L’AKP obtient 40% des suffrages exprimés, le Parti Républicain du Peuple (CHP) 25%, le Parti d’Action nationaliste (MHP), 16%, le Parti du Peuple démocratique (HDP) 13%. Victoire à la Pyrrhus, la formation de Recep Tayyip Erdogan recule de dix points par rapport au précédent scrutin. Les conséquences sont doubles : privé de majorité, Erdogan voit s’envoler son rêve de constitution présidentielle. Pire, il ne gouvernera plus seul. Grand vainqueur du scrutin, le HDP (parti kurde) franchit la barre fatidique des 10% et entre en force au Parlement.

Plusieurs raisons expliquent ce revers. Tout d’abord, depuis 2011, les islamo-conservateurs ont pris un virage autoritaire. Auparavant hors système, l’AKP avait su drainer sous sa bannière les exclus de l’oligarchie militaro-laïc (Kurdes, intellectuels libéraux, petit peuple dévot). Une fois les islamo-conservateurs parvenus aux commandes, les pesanteurs étatiques ont disloqué les ardeurs réformatrices de l’AKP qui, cahin-caha, a repris à son compte nombre de tics kémalistes.  Paradoxe, l’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle Turquie d’Erdogan ont accouché d’un rejeton hybride, l’islamo-kémalisme. La volonté d’Erdogan  d’assumer tous les pouvoirs grâce à une constitution taillée sur mesure a effrayé. Le principe de volonté nationale (Milli Irade) conduit Erdogan à s’identifier à la volonté générale et à ne supporter aucune entrave dans l’exercice de ses fonctions. Dès lors, le mandat populaire est compris comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. La Turquie a basculé dans le majoritarisme.

Jusqu’alors portes voix de l’AKP en direction du monde extérieur, les libéraux  se sont sentis floués. Leur abandon a entraîné une dramatique chute de la côte du modèle turc en Occident. En outre, les scandales a répétition ont terni l’image d’un parti qui avait construit son succès sur la faillite des élites laïques.

En réalité, la cause principale de l’échec d’Erdogan est à chercher quelque part au sud-est de l’Anatolie.  Les gros bataillons kurdes conservateurs longtemps acquis à l’AKP par rejet de la géhenne kémaliste ont tourné casaque. La promesse non tenue d’un Etat binational, l’enlisement du processus de paix et l’abandon des assiégés de Kobané ont poussé les chefs tribaux à rompre leur allégeance islamiste. Conséquence,  leurs ouailles ont plébiscité en masse les Kurdes du HDP. L’appel du sang a pris le pas sur la solidarité sunnite. Non seulement le parti kurde rafle 80% des voix à Mardin et à Diyarbakir, mais il perce à l’ouest du pays avec des pointes à 10% à Izmir et Istanbul. Sous la houlette de Selahattin Demirtas, jeune avocat fringant, le HDP est parvenu à élargir son spectre. Ses oripeaux ethniques ont été badigeonnés d’un vernis social-libertaire.  Parti de « toutes les minorités et de toutes les diversités », le HDP ratisse pêle-mêle Kurdes, alévis, chrétiens, militants LGBT.  Surtout, Demirtas a su capter toute une frange de la gauche turque déçue des crispations jacobines du CHP, le parti de Mustafa Kemal. Ce discours attrape-tout est aussi payant que risqué.  Car le parti kurde coagule deux électorats que tout oppose ou presque. Quoi de commun entre le bobo stambouliote sympathisant de la cause homosexuelle et l’imam rigoriste de Bitlis ?

D’ailleurs, le recul de l’AKP est à nuancer. Si le charme d’un projet commun des montagnes du Hakkâri aux rivages de la mer Egée s’est évanoui, l’AKP garde au cœur du plateau anatolien l’essentiel de son assise. Sunnites et conservateurs,  les Turcs noirs ont réitéré une fois de plus leur confiance à Erdogan. Les transferts de voix en direction des kémalistes sont quasi nuls. Claquemurée dans ses ghettos sociologiques de l’ouest et des grands centres urbains, la gauche turque peine à renouveler un logiciel idéologique qui oscille entre exaltation de l’Homme nouveau façon années 30, et discours social-démocrate convenu. Plus que jamais,  son image de parti des Turcs blancs lui colle à la peau.

Pour la droite, ce scrutin est tout l’inverse d’une débâcle idéologique.  L’addition de ses trois nuances (conservatrice, nationaliste, islamiste orthodoxe) frôle les 60%. Quelques soit leur divergences, elles  scrutent l’avenir à l’aune du même passé glorieux : la civilisation des steppes, l’Islam et le souvenir de l’Empire ottoman. Au delà de l’individu, elles posent le primat de la terre et des morts, de la tradition sur l’homme sans histoire. En substance, la droite a gagné la bataille culturelle.

Désormais, toute la question pour l’AKP  est de savoir avec qui gouverner.  Une alliance AKP-MHP serait logique tant leurs électeurs répondent aux même mots d’ordre patriotiques et conservateurs. Inconvénient de taille,  l’intransigeance du MHP sur le dossier kurde signe l’arrêt de mort du processus de paix. Une coalition avec les ennemis jurés d’hier, les kémalistes du CHP, aurait l’avantage de rassurer les décideurs économiques. Mais elle serait incomprise des électeurs AKP écœurés de voir revenir les représentants d’une caste honnie. Quant à un accord avec le HDP, il n’est même pas envisagé tant Demirtas a fait de la surenchère anti-Erdogan son axe de campagne. Si aucune solution n’émergeait, la tenue de nouvelles élections serait inévitable, avec toute la part d’incertitude qui pourrait prévaloir. Cruel dilemme.

*Photo: Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21746869_000001.

Pourquoi Tsipras a répudié Varoufakis

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Yanis Varoufakis s’en va après un dernier coup d’éclat. Tôt ce matin, on a appris le départ du ministre des Finances grec. Étonnant, car la victoire du Non laissait présager le retour en force de cet économiste populaire en Grèce mais devenu indésirable dans les arcanes européennes.

C’est sur son blog que Varoufakis a expliqué les circonstances cette démission : « Peu de temps après l’annonce des résultats du référendum, on m’a informé que certains membres de l’Eurogroupe, et des ‘partenaires’ associés, (…) préféreraient que je sois absent des réunions; une idée que le Premier ministre a jugé potentiellement utile à l’obtention d’un accord. Pour cette raison je quitte le ministère des Finances aujourd’hui ». Autrement dit, Varoufakis aurait vu sa tête tomber à la demande de partenaires européens qui ne supportaient plus ses diverses saillies verbales.

En s’enfermant dans la provocation, Yanis Varoufakis n’a pas su se faire aux débats houleux mais nettement plus feutrés entre son gouvernement et les créanciers de son pays. Cependant, malgré les demandes répétées de faire tomber la tête de son ministre, Alexis Tsipras s’était toujours refusé à le renvoyer.

Mais l’attitude bravache de Varofakis hier soir a jeté un froid définitif entre les deux gouvernants. Après l’annonce de la victoire du Non, Varoufakis est en effet allé à la tribune pour parler à la foule. Or, Alexis Tsipras considérait qu’il devrait être le premier à s’adresser au peuple, protocole oblige.

Au journal Le Monde, le politologue grec Elias Nikolakopoulos décrit la réaction du premier ministre grec : «Tsipras était furieux de ce que le ministre des Finances a fait hier soir. Varoufakis a parlé sur un ton donneur de leçon et triomphaliste alors que le Premier ministre attendait patiemment son tour pour lancer un message mesuré et d’appel à l’union nationale. Ça ne se fait pas ! ».

Les frasques de l’économiste, qui pouvaient séduire quand elles étaient dirigées contre les institutions européennes, lui auront valu de se mettre à dos non seulement la « Troïka » mais aussi son Premier Ministre. Triste bilan pour un intellectuel ayant troqué l’action pour le spectacle.

Grèce: le gauchisme, maladie sénile du communisme

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grece tsipras melenchon syriza

grece tsipras melenchon syriza

Lorsque Tsipras paraît le cercle de famille/ applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille / fait briller tous les yeux. Il y a beaucoup de Victor Hugo aujourd’hui en France. Ils sont néanmoins partagés. Certains préfèrent en effet un autre poème de notre barde national. Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus. Je veux de la poudre et des balles.

Alexis Tsipras, l’heureux homme, a tout eu. Les applaudissements émus, la poudre et les balles. C’est qu’il a gagné haut la main son referendum. Ça lui permettra d’aller à Bruxelles quémander des euros sans renoncer totalement à son programme dont l’essentiel a déjà été mis par lui à la poubelle. C’est pourquoi – nos Victor Hugo n’en soufflent mot – il a viré son ministre de l’Économie que les Européens tenaient pour un inquiétant hurluberlu.

Le peuple grec a parlé, nous disent les démocrates qui n’aiment la démocratie que quand son vent souffle dans le sens qui leur convient. Le peuple ? Il y a, pour nos Victor Hugo, un peuple grec depuis dimanche. Auparavant, quand les Grecs votaient pour le PASOK ou la Nouvelle Démocratie ce beau mot de « peuple » leur était dénié. Il s’agit là d’une AOC strictement contrôlée par un jury au pouvoir souverain. Et lui seul a le droit de dire qui est le peuple. Pas de peuple français quand en 2007 Nicolas Sarkozy est élu Président de la République. Pas de peuple italien quand c’est Berlusconi qui est plébiscité. Pas de peuple américain quand c’est Bush qui est porté à la Maison Blanche.

Nos Victor Hugo sont vieux, très vieux. La limite d’âge ça existe. La date de péremption aussi. En effet, leur gauchisme ressemble beaucoup à une maladie sénile du communisme. Regardons-les : ils avancent en chaise roulante. Et sont dans la recherche pathétique d’un élixir de jouvence. Quand ils étaient jeunes, ils en pinçaient pour le camarade Staline, pour Léon Trotski ou pour Mao. Aujourd’hui ils veulent du neuf. Et en contemplant les ébats des indomptables Evzones, ils retrouvent les irrésistibles félicités du bac à sable de leur enfance.

*Photo: NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000028.

Après le «non» grec, Berlin ne fera pas de quartier

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grece tsipras merkel gabriel allemagne

grece tsipras merkel gabriel allemagne

Le premier dirigeant allemand qui s’est exprimé, lorsque l’issue du référendum grec ne laissait plus de place au doute, a été Sigmar Gabriel, vice-chancelier, ministre de l’économie et président du Parti social-démocrate (SPD). Ses propos ont été sans équivoque : pour lui, Alexis Tsipras a « rompu les derniers ponts qui le reliaient à l’Europe ».  Il considère, par ailleurs que « la poursuite des négociations avec Athènes est difficilement imaginable ». Cette intervention, et celle allant dans le même sens, quelques minutes plus tard de son camarade de parti Martin Schulz, président du Parlement européen, dispensait les « faucons » conservateurs allemands, comme la chancelière Angela Merkel, et surtout son inflexible ministre des Finances Wolfgang Schäuble de monter en première ligne pour sonner l’hallali contre les rebelles athéniens. Les seules voix qui s’élèvent outre-Rhin pour réclamer de la mansuétude envers la Grèce se situent à l’extrême gauche, dans le parti Die Linke, durablement enfermé dans le ghetto des nostalgiques de l’ex-RDA. Les critiques les plus vives concernant l’action de la chancelière dans l’affrontement au sein de la zone euro entre Tsipras et les «institutions» (UE, BCE, FMI) proviennent de la droite,  comme le quotidien conservateur Die Welt, qui estime que le « non » grec est une défaite pour une chancelière ayant naïvement espéré qu’un sursaut de la raison, celle du portefeuille, allait permettre au « oui » de l’emporter.

Dans les couloirs du Parlement européen, où les députés allemands de la CDU et du SPD donnent le «la», il n’est question que de l’organisation d’un «Grexit» ordonné, qui soit le moins dommageable possible pour les autres membres de la zone euro. Si l’on ajoute à cela la colère des Néerlandais, des Baltes, des Slovènes, Slovaques et même des Portugais, Maltais et Espagnols contre un gouvernement d’Athènes qui prétend à un traitement de faveur, on ne voit pas bien quel cadeau Angela Merkel pourrait apporter dans ses valises pour le dîner de lundi soir à l’Elysée, et le sommet de l’eurozone, mardi à Bruxelles. Certains commentateurs français, comme Laurent Neumann de BFMTV voulaient voir dans le fait  qu’Angela Merkel se déplace à Paris pour renouer les fils du dialogue franco-allemand au bord de la rupture un signe d’assouplissement de la position germanique. Mais non, ballot! Angela Merkel, pragmatique et peu sensible aux chichis de préséance, préfère que son « nein » à de nouvelles concessions à Tspiras soit acté à Paris plutôt qu’à Berlin! On trouvera bien quelques clauses de style pour donner l’impression que François Hollande n’a pas mangé son chapeau, mais la détermination de Mme Merkel, portée par une opinion publique allemande chauffée à blanc, est inébranlable.

Le scalp de Varoufakis (métaphore, bien sûr!) offert par Tsipras à Merkel et ses amis apparait, dans ce contexte, comme une nouvelle ruse visant à semer la confusion dans les rangs européens. Les éléments de langage qui émergent maintenant en Allemagne annoncent un changement de paradigme : la question grecque, pour nombre de responsables allemands, sort du champ politique pour entrer dans celui de l’aide humanitaire. L’Europe doit maintenant aider les Grecs les plus pauvres à se nourrir et  se soigner, et laisser ses dirigeants irresponsables avec leurs chimères idéologiques. «Il faut que les Grecs comprennent que jamais nous n’accepterons une Europe socialiste!» tonnait, dimanche soir un journaliste conservateur lors de l’émission phare de l’ARD, la première chaîne publique allemande de télévision. Cela, même les sociaux-démocrates allemands l’ont compris.

*Photo : Michael Sohn/AP/SIPA. AP21711161_000030.