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Grèce: Tsipras sacrifie Varoufakis

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(Avec AFP) – Il paraît que rien ne sera plus jamais comme avant, Tsipras étant du bois dont on fait les grands hommes dans les périodes de troubles. Or, largement victorieux du referendum grec, le Premier ministre vient de faire un geste à l’égard de ses créditeurs en limogeant son ministre des Finances Yanis Varoufakis. Le professeur d’économie, marxiste tendance Karl, dit aujourd’hui faire les frais de la pression que les créanciers d’Athènes ont mise sur le chef du gouvernement grec. Après avoir été écarté des négociations il y a un mois, le turbulent Varoufakis s’était contenté du ministère de la parole, le matin morigénant Berlin pour son orthodoxie budgétaire, l’après-midi traitant les institutions financières internationales de « terroris(tes) » à la suite de la sévère cure d’austérité imposée à son pays.

Mais voilà, on peut déplorer la fermeture des banques, les menaces incessantes brandies contre une Grèce belle et rebelle, la démocratie grecque a livré son oracle, avec une offrande à la clé : la tête de Varoufakis. Nom de Zeus, on n’est jamais trop prudent à la veille d’un sommet franco-allemand à Paris, qu’on dit crucial pour l’avenir de la Grèce dans l’euro. Son trublion sacrifié, Tsipras fait la preuve de son génie machiavélien. Loin de vouloir écraser ses interlocuteurs teutons avant le Grand soir, le chef de Syriza leur offre leur ennemi juré comme ministre émissaire afin de faire monter les enchères lors des prochaines négociations.

Dans les années 1980, Margaret Thatcher avait obtenu de ses partenaires européens un rabais financier compensant la contribution britannique au budget de la Politique Agricole commune. En plein bras de fer avec la Dame du même métal, Jacques Chirac, alors locataire de Matignon, avait lancé : « Elle veut mes c… sur un plateau ! » On espère l’amputation symbolique pas trop douloureuse pour le pauvre Yanis Varoufakis…

Grèce: Tsipras a sauvé l’Europe

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grece referendum sculz euro

Hier, le gouvernement Tsipras, en gagnant le referendum qu’il avait provoqué dans l’urgence, a sauvé l’Europe. Évidemment, il n’a pas sauvé l’Europe du dogme néolibéral. Évidemment, il n’a pas sauvé l’Europe qui, sous le nom d’Union Européenne, est devenue la dernière zone de libre-échange intégriste puisque même les USA – qui veulent nous imposer en douce le Tafta – savent eux, quand il le faut, faire fonctionner la planche à billets pour sauver leur sidérurgie ou leur industrie automobile. Le protectionnisme, on appelle ça, et il paraît que c’est très mal. Sauf quand on est américain, donc.

Évidemment, Tsipras n’a pas sauvé l’Europe du mépris technocratique, mépris qui peut assez vite se transformer en haine froide pour cette chose incontrôlable qu’on appelle la volonté d’un peuple souverain. Qui se souviendra par exemple, dans vingt ans, de madame Lagarde revendiquant son monopole d’« adulte » sous prétexte qu’avocate française d’un grand cabinet d’affaires étasunien puis ministre sarkozyste des Finances conseillant naguère aux Français d’utiliser le vélo pour pallier l’augmentation de l’essence,  elle prétend savoir ce qu’est le réel, mieux qu’un pays entier qui depuis cinq ans vit une crise humanitaire entre famine qui rôde, système de santé détruit, suicides et dépressions qui explosent,  chômage qui touche un tiers de la population dont la moitié de la jeunesse alors que le PIB a reculé de 25% et que les salaires ont été amputés de moitié en moyenne. Qui se souviendra, aussi, de Martin Schulz, président de ce Parlement européen, inutile croupion de la Commission où paradent les derniers guignols libéraux-libertaires façon Cohn-Bendit et les vieux chevaux de retour de l’extrême droite élus sur le fumier de la désespérance sociale et de la panique identitaire. Ce Martin Schulz qui ose se targuer du beau nom de socialiste alors qu’il espérait la nomination d’un « gouvernement de technocrates » en Grèce pour en finir avec « l’ère Syriza », après une éventuelle victoire du oui au référendum de dimanche, comme un putschiste gris en costume cravate, qui ne sort plus de son bureau climatisé. Imaginons un instant l’inverse, Tsipras traitant Lagarde de « gamine trop gâtée » ou demandant au peuple allemand de se soulever contre la tyrannie monétariste qui ne profite qu’à des vieillards sans descendance crispés sur leurs fonds de pension comme des extravagants, quitte à pousser tout un continent dans la récession.

Mais voilà, Tsipras a gardé son sang-froid, Tsipras s’est relégitimé de la seule manière qui compte pour un démocrate: auprès du peuple, auprès de son peuple et non en recherchant l’onction des marchés et des économistes de garde qui s’apitoient sur le sort du retraité grec devant un distributeur vide, seulement quand c’est la gauche qui est au pouvoir et qu’ils ont, eux et leurs maîtres,  forcé un gouvernement à rétablir le contrôle des capitaux. Tsipras n’insulte pas, il gagne et le paradoxe est que cette simple victoire, répétons-le à plus de 60%, si ardemment combattue ces derniers jours par toutes les voix autorisées, des philosophes néocons qui envoient des  « Ciao Tsipras ! » aux éditorialistes qui prédisent l’apocalypse, cette victoire, donc, est un véritable camouflet.

Dans les commentaires de cette soirée qui semblait être celle de tous les Européens sincères, le non grec a été mis en perspective avec les efforts qui auraient été consentis par d’autres pays, Lettonie ou Irlande, Portugal ou Slovaquie, pays qui eux se seraient saignés aux quatre veines et s’en seraient tirés. Il faut savoir que « s’en tirer » dans la novlangue européiste signifie plaire aux places boursières mais aucunement avoir assuré un développement économique durable, des avancées sociales ou culturelles  notables. Je serais ainsi assez curieux de voir ce que donnerait un referendum dans ces pays qu’on nous dit indignés par le traitement de faveur dont aurait bénéficié la Grèce, traitement de faveur, rappelons le, qui a  plongé le pays dans une misère sans nom.

Oui,  le 5 juillet restera comme un beau soir pour l’Europe qui a la chance de saisir ce kairos offert par la Grèce: plutôt que d’écouter quelques vieux apparatchiks supranationaux qui n’ont à la bouche que l’orthodoxie inefficace d’une idéologie en pleine implosion, l’Europe peut reprendre la parole pour se sauver elle-même. Convoquons des référendums dans tous les pays de la zone euro, Allemagne comprise, et posons leur la question simple posée par Tsipras à son peuple et que certains s’obstinent à faire semblant de ne pas comprendre. Car il ne s’agit pas de savoir si on dit oui ou non à  l’Europe. L’Europe, on n’a pas attendu le Traité de Rome pour l’aimer aussi charnellement que l’on aime notre pays et pour entendre chez Dante, Goethe ou Camoens une voix aussi fraternelle que chez Rabelais, Molière, Hugo.

Non, la question de Tsipras est de savoir si on dit oui ou non cette Europe-là qui n’est plus que le cache-sexe usé d’un capitalisme financiarisé et de ses très lointains rapports avec le projet d’un continent exemplaire en matière de fraternité, de paix et de progrès social.

Et les Grecs y ont répondu.  On aimerait bien qu’ils ne soient pas les seuls.

*Photo: Emilio Morenatti/AP/SIPA.

Referendum grec: les médias français irresponsables

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grece referendum saint cricq

Dix ans après le référendum sur le Traité constitutionnel européen en France, la quasi-totalité des médias français n’a tiré aucune leçon de ses échecs. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’un référendum français mais peu importe. Dès l’annonce de la consultation par le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, les mêmes firent chorus avec les états-majors des Républicains, de l’UDI et du PS, bref les « gens raisonnables ». Pas un journaliste, lorsque Tsipras donna au référendum une dimension plébiscitaire gaullienne, pour faire remarquer aux élus du parti sarkozyste que cette méthode de gouvernement devrait logiquement recueillir leur assentiment. Pas un, non plus, pour faire remarquer aux partisans de Tsipras et membres de la convention sur la VIe république que tout cela n’était pas très raccord avec leur conception des institutions. Les paradoxes, la vraie politique, c’est moins intéressant que de se nourrir à la moraline, et tenter maladroitement de se ranger dans le camp du Bien en toutes occasions.

Pour l’observateur lambda, cela comporte quelques avantages. Par exemple, on peut arriver à voir dans la décomposition des visages présents sur une chaîne info le niveau du OXI (Non) monter, monter… C’est assez impressionnant. Vous pensez : ils y croyaient au sondage annoncé in extremis et donnant le oui vainqueur. Pourtant, l’autre jour, quand il a fallu réviser la vie de Pasqua, ils avaient bien vu qu’on pouvait fabriquer des faux sondages pour tenter d’influencer un vote, comme en 1981 quand l’organisateur en chef du RPR s’amusait à dézinguer Giscard. Mais de là à faire le lien… Penser que le camp du Bien serait capable de telles méthodes, vous n’y pensez pas !

Donc, le Mal, c’était Tsipras. Il était désigné. Désigné notamment par le duo reconstitué Sarkozy-BHL, lequel avait été si efficace dans le règlement de l’affaire libyenne… comme on le mesure chaque jour. Tsipras était d’extrême gauche et il s’était allié avec l’extrême droite. On a même entendu Baroin, devenu un zélé porte-flingues sarkozyste, reprendre l’antienne de BHL selon laquelle Syriza était alliée avec Aube Dorée, mensonge des mensonges, sans que Jean-Pierre Elkabbach ne moufte. Complicité ou incompétence ?

Heureusement, pour oublier qu’ils avaient choisi exceptionnellement le diable Sarkozy contre le diable Tsipras (c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien, parfois), il y a eu Vincent Bolloré. Pendant deux jours, ils ont oublié un peu la Grèce pour se soucier des Guignols de l’info qui, paraît-il, étaient menacés de disparition par le nouveau propriétaire de Canal +, accessoirement fournisseur de yacht pour les lendemains d’élection gagnée en Sarkozye. Et, évidemment on y voyait la main du diable (qui n’est pas diable quand il s’agit d’insulter Tsipras, vous suivez toujours ?) Sarkozy. Oh, la divine surprise ! Cette pantalonnade de mobilisation a bien occupé tout de monde, pendant que les Grecs murissaient leur décision écrasante. La patrie était en danger à cause de la disparition de créatures en latex. Pendant ce temps, le Président Hollande répondait à l’appel vibrant de la sphère médiatique indignée depuis l’Angola. Au passage, on mesure ce qui reste du caractère subversif d’une émission alors que toute la classe politique, de Florian Philippot à Olivier Besancenot, prend fait et cause pour elle. Finalement, joli coup de pub pour Bolloré, pour zéro centime d’euro. On est ainsi revenu à Athènes, contraints et forcés, pour assister à la défaite du cercle de la raison. Et marteler que ceux qui s’en réjouissent sont des « irresponsables », expression entendue dans la bouche de cette éditorialiste de haut vol, et à la diction de cours moyen deuxième année, Nathalie Saint-Cricq.

Bref, ce fut une semaine compliquée pour le camp du Bien médiatique : croire gagner avec les Guignols, et perdre contre les irresponsables, ça fait beaucoup!

L’éthique du paresseux

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andre couteaux monsieur compagnie

André Couteaux n’a plus la cote, même s’il fut en son temps un écrivain à succès. Mais il est tombé dans l’oubli. Ses livres sont à peu près introuvables. Sauf un qu’on vient tout juste de rééditer chez Bartillat. Un homme de compagnie, c’est une fable, passablement autobiographique, qui raconte la vie d’un homme ayant pris très jeune une résolution: ne pas travailler, vivre en s’accrochant aux autres, à la manière d’un oisif de talent. Cultiver l’art de la paresse, en quelque sorte. L’entreprise a de quoi choquer la conscience contemporaine, pénétrée de part en part par la morale petite bourgeoise. La paresse n’est-elle pas le pire des vices? Mais pour peu qu’on donne sa chance au livre, on sera charmé à la fois par le récit et par les réflexions aussi drôles que piquantes qui sont semées un peu partout.

C’est donc l’histoire du jeune Antoine à qui son grand-père donne un conseil inconsciemment situationniste: «Crois-moi, ne travaille jamais». Le jeune homme est bien d’accord. Il ne veut pas travailler mais il veut bien vivre, et pourquoi pas, parmi les gens bien nés et bien nantis. Il n’est pas fourbe mais il est prêt à bien des ruses pour y parvenir. Il faudra pleurer la mort d’un homme tout juste rencontré en disant à ses proches qu’il était le meilleur des amis  – on gagnera ainsi son ticket d’entrée dans «la société des gens qui invitent à diner» . Il faudra s’acheter une garde-robe de premier prix et manigancer pour refiler la facture à un inconnu qui a les moyens de la payer! La vie sociale est une comédie: que le paresseux en quête aristocratique y joue bien son rôle et il gagnera peut-être le gros lot! Il faut surtout, mais surtout, savoir jouer avec ses dettes de telle manière qu’on s’enrichit en empruntant de l’argent à un peu tout le monde sans jamais se sentir obligé de tout remettre à qui que ce soit! À force de taxer gracieusement son prochain, paraîtrait-il qu’on devient millionnaire !

«La vraie paresse est d’abord une attitude devant la vie». Il y a un art d’être paresseux : comment être heureux si on est toujours soumis aux corvées les plus aliénantes? Antoine refusera de se laisser coincer par une conjointe ou une famille: «je ne pouvais laisser personne vivre à mes dépens sans compromettre le but même de mon existence, qui était de vivre aux dépens des autres ». Évidemment, la belle vie du dandy est réservée à quelques hommes. Une amie d’Antoine qui le côtoie et le comprend dira en riant qu’il faut bien que des gens travaillent pour que d’autres puissent ne pas travailler! Mais on n’arrive à rien sans charme et ce dernier  n’est pas distribué à même dose à tous, car la nature se moque bien de nos caprices égalitaristes. Le génie du paresseux, c’est de se dérober à la nécessité. Il ne doit jamais rien faire parce qu’il y est contraint. Probablement qu’un jour, la musique cessera et qu’il connaitra la déchéance. Mais quelle vie! Voilà pourquoi Antoine a un souci: ne jamais troubler son sommeil. C’est lui qui commande sa vie. Le bon dormeur est un homme paisible à qui la vie sourira.

On devine la réaction du lecteur de 2015 comme de celui de l’époque: saleté de parasite mondain! Détestable personnage ! Petite canaille! Minable gredin! Et pourtant non. Antoine emporte notre sympathie parce que ce paresseux de choix est absolument libre et cultive avec sa fantaisie une vie délivrée des embarras quotidiens. C’est un esthète, c’est un dandy, c’est un homme qui flâne dans l’existence davantage qu’il ne cherche à s’y faire valoir. On cherchait sa compagnie. Ceux chez qui il s’incruste pour quelques semaines ou quelques mois lui sont reconnaissants d’être-là. C’est qu’ils ont enfin quelqu’un avec qui parler d’autre chose que des tracasseries ordinaires qui polluent la vie et que certains ont le culot de faire passer pour l’essentiel de l’existence! «La paresse est la seule aventure que nous puissions encore courir en ces temps contrôlés» . Pensons un instant à notre contemporain et à sa manière de meubler sa vie: métro, boulot, dodo! C’est l’esclavage sur lequel on passe la pommade du divertissement. On se demandera à bon droit si nous existons vraiment pour cela.

Pour tout dire, il s’agit d’un livre très amusant, très drôle, qui n’ennuiera pas son lecteur. Il ne s’agit certainement pas d’en tirer une leçon de vie, mais pourquoi ne pas quand même ici et là en retenir quelques suggestions agréables pour apprendre à alléger son existence? Soyons honnêtes : l’ouvrage s’essouffle un peu dans les cinquante dernières pages. André Couteaux s’est laissé gagner par ce vilain virus français: il a voulu dégager une théorie générale de l’ordre social de son propos. Le livre tirait son charme de la légèreté. À la fin, il devient un peu lourd et s’enfonce. Mais on n’en tiendra pas exagérément rigueur à l’auteur: réussir 200 pages sur 255 dans un roman, c’est déjà remarquable. Et c’est assez pour pousser le lecteur à chercher les autres livres de cet écrivain qui n’est pas passé à l’histoire mais qui pourrait vite devenir une raison de passer quelques heures à dégoter les trésors oubliés des bouquinistes.

André Couteaux, Un monsieur de compagnie, Paris, Bartillat, 2015.

Pourquoi la Grèce les rend fous

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grece referendum euro lagarde

Les commentaires tant des hommes politiques français que de la grande presse  à la perspective du référendum grec et de ses suites  ont, depuis quelque jours , perdu toute mesure. Tous annoncent le pire à   ce pays en cas de retrait de l’euro :  « la Grèce danse   au bord du ravin »( François Bayrou). « Si c’est le non qui l’emporte, on rentrera dans une forme d’inconnu. » (François Hollande). Tsipras « joue avec le feu » (Alain Juppé).  Les manchettes multiplient les alarmes emphatiques : la Grèce au bord du  gouffre, la Grèce au bord  du précipice.

La procédure du référendum est vilipendée : il est « illégal » (Christine Lagarde) ; il est un « leurre », une « mascarade », un  « dangereux coup de poker», un « piètre chantage », voire un aveu de « faiblesse politique » de la part d’Alexis Tsipras.  « Ce n’est pas ainsi que l’Europe doit fonctionner ».

Par parenthèse, que  l’Europe ne doive pas fonctionner en consultant les peuples, on le savait  déjà  depuis que Juncker nous avait avertis :  « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.»

Le grand responsable  pointé du  doigt, c’est bien sûr Alexis Tsipras et son gouvernement : « Qui a quitté la réunion des ministres des Finances, si ce n’est le ministre des Finances grec ? Qui a refusé toutes les propositions qui lui ont été faites ? Voilà le premier résultat d’une politique irresponsable. » (Nicolas Sarkozy)

Bref, on dénonce « l’incompétence, l’irresponsabilité, voire la malhonnêteté de Syriza ». « L’appel au peuple de Tsipras n’est qu’un « coup » politique camouflé sous le masque de la démocratie directe » destiné à masquer « le vide abyssal du projet politique de Tsipras ». « Le référendum convoqué par Alexis Tsipras dévoie la démocratie ».

Certains appellent carrément à renverser le gouvernement grec, qui vient pourtant d’être  régulièrement élu. Les dirigeants européens « ne peuvent pas abandonner les Grecs à leur triste gouvernement ». « Les Grecs méritent mieux que Tsipras et ses alliés. Comme ils n’avaient pas hier mérité les colonels. »

Or, proclament les matamores de la défense de l’euro : « face à des maîtres chanteurs, seule la fermeté paye ». Puisque le recours au peuple est un coup d’état, certains suggèrent  dans une démarche véritablement orwellienne, de défendre la démocratie en instaurant une dictature : « il faudra alors penser à une tutelle, une vraie tutelle des seize autres de la zone euro. […] Et quand on dit les seize, on pense bien sûr à la France et à  l’Allemagne. »  : « iI faudra que de l’extérieur, de Paris, de Berlin, viennent les instruments, viennent les hommes, viennent les méthodes pour remettre la Grèce dans le bon sens.»

Avant de voir ce que signifie cette panique , on rappellera  quelques vérités élémentaires : le retrait de la Grèce de l’euro permettra une dévaluation et donc une meilleurs compétitivité. Au vu des expériences analogues des cinquante dernières années, ce retrait s’avérerait certainement  positif  pour la Grèce. Dans les tous premiers moins certes, le niveau de vie populaire serait encore amputé du fait de la hausse des prix importés, mais les coûts de production  aussi, ce qui rend possible  un redémarrage de l’économie.

L’austérité sans dévaluation est sans espoir; l’austérité qui découle de la dévaluation s’accompagne d’espoir. Le FMI s’avise que la  déflation imposée par l’Europe à la Grèce  a fait beaucoup plus de mal que prévu à la Grèce. Il était temps !  Comment ne pas douter en effet de l’intérêt d’une politique qui a déjà entraîné une baisse du PIB de 35 % ? À supposer que cette politique ait finalement des effets positifs, ce qui reste à prouver, combien de temps aura été perdu ? Les « Trente glorieuses » où l’Europe au sortir de la guerre, s’est si magnifiquement reconstruite se sont accompagnées, de déficit, d’endettement, d’inflation. Toute croissance, quoi que pensent les dogmatiques de l’orthodoxie  monétaire qui gouvernent la zone euro, se fait à la va comme je te pousse. Si le dogmatisme utopique qui règne aujourd’hui dans la zone euro,  avait été appliqué après la guerre, l’Europe ne se serait tout simplement jamais reconstruite !

De nouveaux crédits, des abandons de créance et en contrepartie, de nouvelles « réformes » : est ce là une démarche économique rationnelle ? Jusqu’à quel point ne s’agit-il pas plutôt d’une démarche punitive, pénitentielle: on aide les pauvres soit, mais en contrepartie, il faut qu’ils souffrent !

Et  où serait la vraie catastrophe pour la Grèce ? Si elle ne sort pas de la zone euro, quelque plan qu’on  lui applique, quelque étalement de la dette qu’on lui accorde, la cause profonde du mal demeurera : le manque de compétitivité; il ne ferait même que s’aggraver et la crise que nous connaissons se produira  à nouveau  dans deux ou trois mois.

Alors pourquoi cette fureur, pourquoi ces prophéties apocalyptiques contraires à la plus élémentaire rationalité   économique? Comment ne pas soupçonner  dans cette affaire, l’effet non de la raison mais de l’idéologie ?  Partout où l’idéologie  règne, l’anathème se substitue au débat, la rage, la vindicte accablent les opposants ou ceux qui font obstacle à l’application du dogme. « C’est même à cela qu’on la reconnaît » aurait dit Michel Audiard !

Si la monnaie unique constituait seulement un club, destiné à l’utilité mutuelle de ses  membres, une coopération que nous appellerons naturelle, le fait qu’ un membre veuille se retirer  ne serait  pas un  drame. Or il est clair que  nous  nous trouvons dans une autre logique: un projet prométhéen  destiné à dépasser la condition humaine, jusque là dominée, au  moins en Europe par ces fléaux supposés que sont l’éclatement  monétaire et les pluralités nationales. Un projet qui préfigure peut-être une monnaie mondiale. Ce projet est si sublime qu’il ne saurait être qu’irréversible ;  le retrait d’un seul pays le  remet donc entièrement en cause.  « L’exclusion d’un pays membre peut avoir des conséquences d’une gravité que personne ne peut vraiment appréhender », dit un éditorialiste.

Nous avons là la réponse à une autre question fondamentale ! À quoi va conduire  le défaut ou le retrait de la Grèce ?

Dès lors que l’euro est une construction de type idéologique, analogue au communisme d’autrefois, il est  soumis au principe, largement invoqué par les partisans du oui au traité constitutionnel : le véhicule européen  a une marche avant mais pas de marche arrière; comme la bicyclette, la construction européenne, si elle n’avance pas, chute. On peut aussi dire qu’elle suit le  principe du château de cartes : une seule carte ôtée  et l’édifice s’effondre, ce qui ne serait pas le cas d’une construction fondée non sur une chimère mais sur les réalités, comme par exemple une entreprise dont un actionnaire peut toujours se retirer  sans remettre en cause son existence.

Perdre le contrôle d’un seul pays  fut fatal à  l’URSS; il en est  de même pour l’Union européenne  et  de son étage supérieur,  la zone euro. C’est parce qu’ils  sentent très bien tout cela que les commentateurs, presque tous partisans de l’euro, perdent leur  sang-froid : ils   savent que la sortie d’un seul membre  qui ne représente pourtant que  2 % du PIB européen  remettrait en cause l’ensemble de l’édifice.

Alexis Tsipras lui-même le reconnaît : « L’absence d’accord sur la Grèce signifierait « le début de la fin » pour la zone euro », surtout si les autres pays en difficulté découvrent six mois après, que, comme c’est à peu près certain, la Grèce, contrairement aux pronostics apocalyptiques,  se porte mieux.

L’éclatement de l’euro entrainerait-il dans sa chute l’ensemble de la construction européenne ? Sûrement pas s’agissant  des coopérations classiques  conçues  en dehors de Bruxelles, comme la coopération aéronautique ou spatiale. Mais pour ce qui dépend de  la machine de Bruxelles, il est clair que ceux-là même qui  lui  sont le plus attachés craignent le pire . Et il se pourrait, pour les raisons que nous avons dites, qu’ils aient raison.

À partir de là,  nous comprenons  l’absence de mesure des commentateurs : si l’euro éclate  et si l’Europe de Bruxelles s’effondre, c’est toute  leur crédibilité qui se trouve anéantie. D’un seul coup la classe politique actuelle se trouvera périmée. Périmée comme un billet de cinquante euros si l’euro n’a plus cours ! L’euro n’est pas un élément de politique  économique parmi d’autres. Il est, depuis trente ans, le paradigme indépassable, l’horizon obligé de toutes les politiques continentales. L’ensemble de la classe politique, au moins pour ce qui est des partis de gouvernement, a vécu entièrement  dans cet horizon, sans jamais  chercher à imaginer que cette entreprise pourrait ne plus fonctionner. D’ailleurs tout homme politique qui aurait posé la question se serait disqualifié. Comme les animaux programmés pour vivre dans un certain milieu,  nos gouvernants  se trouveront complètement déphasés si ce  milieu change. Ils devront sans doute laisser la place à d’autres. Et ils le savent.

Le problème pour eux  serait encore simple s’il ne s’agissait que de Tsipras. Mais tout le monde sait que derrière  les foucades du Premier ministre grec, se trouvent les lois inexorables de  l’économie, derrière le  cas grec, la force des choses.

*Photo : Petros Giannakouris/AP/SIPA. AP21760145_00006.

Londres : Bienvenue au Kidzania!

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kidzania londres parc ecole

On ne sait plus, vraiment, si on a envie de rire ou de pleurer, comme souvent dans l’actualité aujourd’hui. Vous connaissez Kidzania ?

Non, ce n’est pas un pays africain menacé par une guerre ethnique, une province syrienne envahie par Daech ou même un état européen oublié, face à un défaut de paiement auprès du FMI. Non, Kidzania est un parc d’attraction, à Londres, cette capitale du désastre en cours. Un parc d’attraction, déjà, cela a toujours quelque chose d’angoissant dans cette façon de vendre aux enfants des rêves frelatés où se mélangent un univers bêtasson et le mercantilisme le plus effréné. Qui a fait une fois dans sa vie l’expérience d’un de ces endroits sait que le capitalisme, comme le remarquait Annie Le Brun dans Du trop de réalité, a entièrement colonisé et calibré les imaginaires. Mais Kidzania va plus loin. Kidzania imite un pays dans lequel la loi du marché et celle de la consommation fonctionnent parfaitement. C’est amusant, d’ailleurs, puisque Kidzania, qui se présente comme une école du réel, est pour le coup vraiment une utopie: un bref regard sur l’état du monde, ici et maintenant, suffit à prouver que la loi du marché, elle a tout de même quelques ratés si on prend en compte le chômage de masse, les dégâts écologiques et le creusement toujours plus délirant des inégalités. D’ailleurs, dans les métiers proposés à Kidzania, il n’y a pas chômeur. Ni artiste d’ailleurs. Mais flic, oui.

À Kidzania, tout est faux, sauf les marques qui font ainsi leur publicité. Renault, l’ancienne régie, l’ancienne vitrine sociale de l’industrie nationale, y est présente. Elle n’offre pas le poste de Carlos Ghosn, il y a des limites, mais vous pouvez être « technicien » en attendant une éventuelle délocalisation. Vous pouvez aussi être pompier, infirmière, hôtesse de l’air ou même journaliste, ce qui en dit long sur l’innocuité de cette profession devenue un fidèle relai de la propagande dominante comme le prouve, par exemple, le traitement de l’affaire grecque.

On remarquera, au passage, dans le reportage qu’une des petites apprenties qui a choisi de bosser chez British Airways est voilée. C’est que l’utopie capitaliste de Kirzania se marie très bien avec le communautarisme qui représente d’abord des parts de marché avant même une faillite du vivre-ensemble. Plus de guerre de civilisations, à Kidzania, puisque que ce qui compte, d’abord, c’est de faire des bénéfices.

Cet éloge total de l’individualisme ou cet éloge de l’individualisme total auprès d’enfants enthousiastes nous ramènent à la propagande la plus énorme, celle qui était en vogue dans les grands totalitarismes du vingtième siècle qui ont toujours voulu encadrer l’enfance et la jeunesse pour créer l’homme nouveau. On n’utilisait pas encore le parc d’attraction, mais on leur mettait de petits uniformes et on les faisait chanter en choeur.

De là à en déduire que le capitalisme est un totalitarisme comme un autre, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement puisqu’aujourd’hui, il n’accepte plus la moindre contestation, ni même la moindre inflexion comme le montre ces jours-ci la situation en Grèce, encore elle, qui, à notre connaissance, n’a pas de frontière commune avec Kidzania.  Les enfants ont d’ailleurs l’air très heureux dans le reportage, heureux d’un « bonheur insoutenable » comme dans le roman dystopique et éponyme d’Ira Levin. C’est qu’on leur a donné, dès leur entrée sur le site, une petite somme d’argent. Est-ce une ébauche de ce revenu universel, idée reprise par certains secteurs de la gauche de la gauche mais dont l’origine est ultralibérale ? Débrouille-toi avec ça et ne demande plus rien à l’Etat qui de toute façon, au Kidzania, n’existe pas. Comme dit un des fondateurs de cette île aux enfants sans Casimir, qui a trop lu Paul Lafargue sur la paresse : « Notre monde est de toute façon un monde de marques ». Tout est dans le « de toute façon ». Et une animatrice de compléter en s’adressant aux enfants : « C’est la meilleure partie  du travail, vous allez recevoir votre salaire. C’est super, de l’argent! », avec juste ce qu’il faut d’hystérie dans la voix. Il y a aussi une banque, évidemment et une université. Mais il  en faudra, du dollar kidzanien pour faire des études. Oui, on ne va pas en plus rendre gratuite et obligatoire, l’école et la fac, on n’est pas chez ces cryptocommunistes de français.

Comme conclut d’ailleurs le journaliste, tout aussi exalté que les mômes, il s’agit de réaliser que « la vie n’est pas un jeu. » On

avait compris, la vie sera donc cette compétition morne sur fond de néons colorés et d’ambiance festive.

Alors on se prend à rêver, parce que justement la vie est un jeu, ou devrait l’être, un jeu avec tous les possibles de l’amour, de l’aventure, du hasard, que des enfants soudain devenus lucides décident d’en finir avec le mode de vie de Kidzania, se groupent en syndicats, aillent vivre dans des Zads , prennent le maquis, organisent un referendum pour sortir de cet enfer ou renversent les dirigeants de ce cauchemar climatisé.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de dirigeants à Kidzania, que le monstre n’a pas de tête. C’est ce que Debord appelait le spectaculaire diffus. Ce n’est pas la peine de faire un coup d’état contre les maîtres, puisque chacun est à la fois, en lui-même, le maître et l’esclave. Kidzania, ou la servitude volontaire avec des couettes et un appareil dentaire, car on ne commence jamais assez tôt une bonne carrière d’esclave.

*Photo : Cartel/REX Shutterstock/SIPA.REX40386005_000004.

La littérature des stades

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dominique braga lignes arrivee

Il fallait deux solides gaillards, Nicolas Jeanneau et Emmanuel Bluteau, pack bien soudé, pour faire avancer la cause littéraire de Dominique Braga, journaliste franco-brésilien des Années folles. Des auteurs oubliés, nos bibliothèques en sont pleines. Elles débordent même d’illustres inconnus qui font la joie de quelques érudits. À chacun son snobisme. Le moindre écrivain régional a droit à sa notice quelque part dans un fonds abandonné et à son fan club clairsemé. Braga reste cependant un mystère presque total. Rien sur lui à part ces récits sportifs réunis pour la première fois dans Lignes d’avant(s) et Lignes d’arrivée aux Editions La Thébaïde.

On connait sa date de naissance (1892) et sa disparition à Sevran en 1975. Nos deux arpenteurs des vertes pelouses ne sont pas du genre à baisser les bras ou le coude dans la troisième mi-temps. Aussi obstinés qu’un gamin à la recherche d’une vignette Panini, Jeanneau et Bluteau ont mis la main sur quelques éléments biographiques épars : élève à Janson, pratiquant de nombreuses disciplines au Racing, engagé dans la Légion étrangère en 14, journaliste au Crapouillot et pacifiste dans le sillage de la SDN. Un vague pedigree se dessine. Une silhouette de dandy en crampons et d’athlète des salles de rédaction se profile. Comme si l’homme refusait l’embrigadement dans une catégorie, à la fois journaliste, éditeur et fonctionnaire international. Les années 20/30 nous ont habitués à ces étranges sauts dans l’inconnu où les frontières et les records volaient en éclats. Son parcours après la Seconde Guerre Mondiale reste encore plus flou.

Braga ne facilite donc pas la tâche à nos deux piliers des archives. C’est un cas à part dans le milieu des lettres car il cumule deux handicaps majeurs : il aimait la littérature et le sport. Depuis que Blondin est parti rejoindre le paradis des forçats du zinc, la chronique sportive a perdu de son mordant et de son éclat. Elle se morfond dans le commentaire technique et en oublie tout lyrisme. Le sport est une chose trop sérieuse pour la laisser écrire par les seuls sportifs. Braga fut certainement le premier à considérer les grandes épreuves comme un terreau fertile à la création littéraire et les champions comme des héros de tragédie. L’immense Denis Lalanne, seizième équipier du XV de France, l’appelle même affectueusement « Papa » dans sa préface intitulée « L’Héritage ». « Longtemps j’ai cru que le reporter sportif dans mon cas était né de père inconnu » botte-t-il en touche. Dans ce recueil de chroniques parues entre 1922 et 1938, Braga s’emballe pour la Finlande où « le sport est considéré presque comme un culte », regrette les mauvais gestes, s’inquiète d’un Tour de France trop commercial mais se délecte d’un tel spectacle sur les routes de l’été. L’ouvrage vaut surtout pour deux morceaux de bravoure, deux longues nouvelles qui manquent ni de souffle, ni d’allant. Quinze hommes à Twickenham  est le récit circonstancié d’un match de 1926 opposant l’Angleterre à la France lors du Tournoi des V Nations. Notre défaite (11-0) et la rencontre en elle-même ne prennent qu’une part infime dans cette épopée à hauteur d’hommes. Braga a suivi les joueurs durant tout le week-end. En ne limitant pas volontairement son propos aux deux mi-temps stricto sensu, il embarque le lecteur dans un voyage au cœur des Bleus. On les suit de Paris à Calais, de Calais à Douvres, de Douvres à Londres, etc.

À chaque étape, Braga nous fournit mille indications sur leur caractère, leur psychologie, comment le groupe se crée, se forme, que les particularités locales (basque, catalan, parisien) s’effacent sous le même maillot. Le journaliste-écrivain s’inscrit dans la lignée de Prévost ou de Montherlant, il fait de la matière sportive un substrat de l’Art. Son toucher de plume est encore plus saisissant dans 5 000. Un cinq mille mètres qui s’inspire d’une épreuve des Jeux olympiques à Paris en 1924 et qui donna au cinéma Les Chariots de feu. Cette fois-ci, le lecteur est acteur, il est dans la tête du coureur à pied, il partage ses doutes, ses excès d’euphorie, il vit la course en direct. Le rythme de lecture s’accorde avec la foulée, la tête gamberge, les jambes sont à la peine et une communion de destins se noue sur la piste. « Les athlètes qui courent en groupe, quelles que soient les hostilités qui les divisent, trouvent dans l’escorte de leurs rivaux une assistance » écrit-il. Alors vive le sport en toutes lettres!

Lignes d’avant(s) et Lignes d’arrivée de Dominique Braga – Textes sportifs 1922-1938, Editions La Thébaïde.

Grèce: l’émigration ne connaît pas la crise

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Dimanche, le peuple grec devra décider de son avenir. Par référendum, il va avoir la chance de choisir à quelle sauce il sera sauvé. L’ensemble des hommes politiques et des journalistes sérieux font semblant de croire que tout va changer. Dans tous les cas, les Grecs savent qu’ils sont face à un mur. Le pays s’étant enfoncé dans la crise depuis cinq ans, pour reconstruire, toutes les forces vives du pays seront nécessaires.

Le problème est que la Grèce se vide de ses talents. Le New York Times du 1er juillet nous informe que 300 000 grecs ont quitté le pays depuis 2010, soit 3% de la  population, mais aussi 10% de ceux ayant suivi des études  supérieures. Des médecins, des ingénieurs, des intellectuels s’en vont, en quête d’un climat économique plus clément.

En Grèce, le taux de chômage des jeunes est de 50%, et le salaire minimum de 683 euros. En comparaison l’Allemagne, notamment, avec ses 93% de jeunes disposant d’un emploi, fait figure d’eldorado. Certains, apeurés par l’atmosphère de fin du monde qui règne au terme de ces cinq années de crise, considèrent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de s’en aller. Spyridon Kotsaris, un chirurgien orthopédique d’Athènes cité par le New York Times projette donc de partir en Allemagne ou en Suisse : « Je ne me sens pas en sécurité ici, ni confiant en l’avenir de ma famille. Nous voulons une vie meilleure : être en sécurité et ensemble ».

Comme M. Kotsaris, 3500 des 5000 médecins ayant quitté le pays depuis 2010 ont choisi l’Allemagne. À tel point que la Grèce est devenue le premier pourvoyeur de médecins pour nos voisins d’outre-Rhin. Face à cette situation, le gouvernement grec ne peut que constater son impuissance. Natassa Romanou, représentante de Syriza et enseignante à l’université américaine de Columbia, commente cette situation sur le site Express.be : « L’ironie ne nous quitte pas. Alors que l’Allemagne contrarie les négociations pour le plan de sauvetage grec, d’une certaine manière, elle profite des bénéfices du capital humain qui est en train de fuir le pays ».

Les coûts de cette émigration expliquent cette amertume. 60% des émigrés disposent d’un master et emportent donc les capacités nécessaires au développement d’un pays. L’éducation supérieure étant partiellement gratuite en Grèce, ces exils représentent des investissements perdus pour le pays. De plus, c’est aussi l’excellence du pays qui est en danger : la pénurie de cadres grève la qualité des services et des instances publiques.

L’Australie accueille aussi un grand nombre de Grecs. Ces dernières années, Melbourne est devenue la ville qui compte la plus large population grecque après Athènes. Les émigrés se déplacent en fonction de leurs liens personnels à l’étranger et certaines villes voient naître un début de diaspora grecque. Dans un article du Brisbane Times, Antony Kondoleon, un photographe grec de 29 ans vivant à Brisbane, raconte qu’il a choisi l’Australie pour sa mère, elle-même australienne, et ses nombreux amis ayant déjà rejoint le pays.

Ceux qui abandonnent le pays ressentent cependant une certaine culpabilité. Dans le New-York Times, Alexios Theodorou, un chirurgien grec travaillant en Allemagne, déclare : « Nous, les personnes qui partons, ne sommes pas à blâmer pour la situation mais nous sentons parfois coupables de laisser les autres régler les problèmes ». Certains tentent cependant d’aider leur pays avec l’argent qu’ils gagnent une fois parti. Ainsi, l’Union des étudiants grecs en Australie a réuni plusieurs milliers de dollars. Ce n’est peut-être pas grand-chose mais cela nourrit l’espoir que l’émigration puisse aussi servir à la Grèce.

La présence de nombreux Grecs en Allemagne, en France, en Australie changera l’image du pays et de sa population. D’autant plus que ce sont les meilleurs éléments qui sont partis briller dans les grands pays post-industrialisés.

Dans le passé, d’autres pays en crise ont connu de longues périodes d’émigration et ont su en faire leur force. L’Irlande, pays d’émigration jusqu’aux années 1950, a aujourd’hui 100 millions de ses petits-enfants qui défendent son image et sa culture à travers le monde. C’est cette émigration qui avait permis au pays de survivre pendant les périodes de crise grave au XXe siècle et de se relever dans les années 60. Le gouvernement irlandais n’avait d’ailleurs pas fait grand-chose pour empêcher cette émigration. Mieux vaut laisser partir les gens critiques envers le pouvoir plutôt que de laisser s’accumuler les frustrations. Enfin, ces départs avaient désencombré le marché du travail en laissant des postes vacants (même si un émigré est aussi un potentiel créateur d’emploi).

D’ailleurs, malgré tous ces fuyards, certains ont choisi de rester et de se faire leur place au soleil athénien. Christopher Asche, un journaliste allemand qui se promène en Grèce, raconte au Huffington Post,  l’histoire d’une athénienne trentenaire ayant monté une troupe de théâtre. Dans un secteur connu pour être fermé, elle et ses amis ont réussi à dégager des profits dès leur première pièce. Ce n’est pas grand-chose mais c’est toujours ça de pris.

Car, quoi qu’il arrive dimanche, la Grèce ne va pas se relever du jour au lendemain. Ni s’écrouler d’ailleurs. Dans cette situation mieux vaut dire, sans rancune, au revoir à ceux qui ne se sentent pas la force (ou la folie) nécessaire pour redresser le pays.

*Photo : Mr Tindc.

Gaston Criel: colère intacte

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Avez-vous lu Gaston Criel (1913-1990)? Il y a peu de chances et on ne peut pas vous en vouloir. D’abord parce que Gaston Criel fut un poète et qu’on ne lit pas les poètes, même les grands officiels de la République reconnaissante que sont René Char et Francis Ponge, par exemple. On s’interrogera d’ailleurs au passage sur tous ces déclinistes de comptoir qui gémissent sur l’inculture du temps mais n’ont pas de bibliothèque ou, s’ils en ont une, intercalent rarement Amen de Jacques Réda ou Le Cahier de verdure de Jaccottet entre un document sur l’emprise des francs-maçons et un autre sur l’invasion de nos banlieues par des allogènes. La seconde raison pour laquelle il est peu probable que vous ayez entendu parler de Gaston Criel, c’est qu’il  appartient à cette histoire littéraire parallèle, presque clandestine où des écrivains sauvages et méconnus se croisent dans les parages des célébrités du temps. Qui se souvient par exemple de François Augiéras, de Louis Calaferte, de Jean-Paul Clébert, de Maurice Raphaël qui sont tout de même un peu plus que des « petits-maîtres »?

Pour Gaston Criel, ces célébrités qui sont toujours à la fois tutélaires et étouffantes s’appelèrent Sartre -la légende raconte que le pape de l’existentialisme avait fixé à un paquet de Gauloises par mois le loyer qu’il demandait au poète désargenté pour la chambre qu’il lui louait rue Bonaparte- mais aussi Prévert et  Eluard qui découvrit la poésie de ce Lillois anar aux mille métiers, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans comme tant d’autres de sa génération. Ou encore Gide dont Criel fut le secrétaire, en tout bien tout honneur : oui, à cette époque, les grands écrivains avaient des secrétaires, pas des ordinateurs. Ça permettait tout de même des échanges plus riches et aux jeunes rimailleurs de croûter un peu.

Criel va oublier un temps sa colère dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, celui où l’on cessa de dormir, pas le Saint-Germain d’aujourd’hui avec ses vitrines de fringues de luxe et ses oeufs mayo servis trop froids à dix euros.  Les caves de jazz ont sans aucun doute imprimé leur rythmique be-bop aux vers de Gaston Criel qui continue sa vie d’errant aux fortunes diverses en Tunisie où il travaille à la radio, aux USA où il suit une riche américaine car rien n’est plus vrai que les clichés dans la  vraie vie: les riches américaines aiment les poètes pauvres même si ça finit mal en général. On peut aussi voir en Criel un père putatif et involontaire de la beat generation: errance, lyrisme brutal, critique sociale au lance-flammes, allergie rigoureuse à tous les embrigadements.

Les Editions du Chemin de Fer rééditent à quelques centaines d’exemplaires Popoème. N’hésitez pas : si vous avez envie d’alcool fort et de vous rappeler, si besoin était, que la poésie ne se résume pas à la représentation de belles choses, avec des rimes au bout,  qu’on récite devant la maitresse d’une voix balbutiante, c’est l’occasion. Popoème réunit des textes entre 76 et 88 et Criel y parle de son temps. Ça s’ouvre par « Je me hais » une énumération télégraphique aux flashs qui électrocutent et renvoient sans concession à tout ce que la société du spectacle nous a concocté en matière de soumission veule: «  Sacrilège! Effacez-moi-ça! Mais non-mais non-pas question- on a besoin d’air neuf -d’écriture blanche-OMO donnez nous des lettres lavées à basse température! Ah oui, mais si c’est pas saignant c’est ramollo- on voudrait de la bave entre les lèvres-du tableau au goût du jour-du sperme rock-de la vulve look qui ne repassera plus-triste nouveauté ancienne à remplacer tous les ans-Remplacer quoi? La connerie qui se lève chaque jour-limonade-menthe à l’eau et vaseline. »

Criel est dans cette violence permanente, scatologique, ironique, précieuse, obscène. Mais il sera toujours moins obscène que l’obscénité du bel aujourd’hui qui se masque dans l’hypocrisie chochotte. Qu’aurait-il dit Criel de notre époque capable à la fois de diffuser un film sur un jeune homme qu’on refuse de laisser mourir dans la dignité et de s’offusquer parce qu’un sculpteur représente le vagin de la reine dans les jardins de Versailles ? Sans doute la même chose que dans Popoème où il mitraille la famille et le féminisme, le racisme et l’antiracisme, la pub envahissante et les grandes postures morales. Il dirait encore, sans doute:

C’est le temps du pognon

c’est le temps des vrais cons

c’est le temps d’oublier

D’oublier que l’on aime

d’oublier les ennuis

et d’oublier soi-même. 

Quand on sait que Popoème, qui est un joli petit volume aux pages bleues et à la typo soignée, vaut seulement neuf euros, on se dit que ce n’est pas cher pour ce livre de holster comme il y a des livres de poche. On peut vite le dégainer et partager ce rire « hénaurme » qui console de tout, y compris des modernes Prud’homme qui nous pourrissent la vie:

Ce n’est pas avec des poèmes qu’on luttera contre la dévaluation,

qu’on relèvera Marianne.

Elle t’emmerde Marianne

et tous les Mariannais de la 1ère à la 5e génération.

 

 

Popoème, Gaston Criel (Les Editions du Chemin de Fer)

*Photo : Guy Moll.

Grèce: Tsipras sacrifie Varoufakis

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(Avec AFP) – Il paraît que rien ne sera plus jamais comme avant, Tsipras étant du bois dont on fait les grands hommes dans les périodes de troubles. Or, largement victorieux du referendum grec, le Premier ministre vient de faire un geste à l’égard de ses créditeurs en limogeant son ministre des Finances Yanis Varoufakis. Le professeur d’économie, marxiste tendance Karl, dit aujourd’hui faire les frais de la pression que les créanciers d’Athènes ont mise sur le chef du gouvernement grec. Après avoir été écarté des négociations il y a un mois, le turbulent Varoufakis s’était contenté du ministère de la parole, le matin morigénant Berlin pour son orthodoxie budgétaire, l’après-midi traitant les institutions financières internationales de « terroris(tes) » à la suite de la sévère cure d’austérité imposée à son pays.

Mais voilà, on peut déplorer la fermeture des banques, les menaces incessantes brandies contre une Grèce belle et rebelle, la démocratie grecque a livré son oracle, avec une offrande à la clé : la tête de Varoufakis. Nom de Zeus, on n’est jamais trop prudent à la veille d’un sommet franco-allemand à Paris, qu’on dit crucial pour l’avenir de la Grèce dans l’euro. Son trublion sacrifié, Tsipras fait la preuve de son génie machiavélien. Loin de vouloir écraser ses interlocuteurs teutons avant le Grand soir, le chef de Syriza leur offre leur ennemi juré comme ministre émissaire afin de faire monter les enchères lors des prochaines négociations.

Dans les années 1980, Margaret Thatcher avait obtenu de ses partenaires européens un rabais financier compensant la contribution britannique au budget de la Politique Agricole commune. En plein bras de fer avec la Dame du même métal, Jacques Chirac, alors locataire de Matignon, avait lancé : « Elle veut mes c… sur un plateau ! » On espère l’amputation symbolique pas trop douloureuse pour le pauvre Yanis Varoufakis…

Grèce: Tsipras a sauvé l’Europe

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grece referendum sculz euro

grece referendum sculz euro

Hier, le gouvernement Tsipras, en gagnant le referendum qu’il avait provoqué dans l’urgence, a sauvé l’Europe. Évidemment, il n’a pas sauvé l’Europe du dogme néolibéral. Évidemment, il n’a pas sauvé l’Europe qui, sous le nom d’Union Européenne, est devenue la dernière zone de libre-échange intégriste puisque même les USA – qui veulent nous imposer en douce le Tafta – savent eux, quand il le faut, faire fonctionner la planche à billets pour sauver leur sidérurgie ou leur industrie automobile. Le protectionnisme, on appelle ça, et il paraît que c’est très mal. Sauf quand on est américain, donc.

Évidemment, Tsipras n’a pas sauvé l’Europe du mépris technocratique, mépris qui peut assez vite se transformer en haine froide pour cette chose incontrôlable qu’on appelle la volonté d’un peuple souverain. Qui se souviendra par exemple, dans vingt ans, de madame Lagarde revendiquant son monopole d’« adulte » sous prétexte qu’avocate française d’un grand cabinet d’affaires étasunien puis ministre sarkozyste des Finances conseillant naguère aux Français d’utiliser le vélo pour pallier l’augmentation de l’essence,  elle prétend savoir ce qu’est le réel, mieux qu’un pays entier qui depuis cinq ans vit une crise humanitaire entre famine qui rôde, système de santé détruit, suicides et dépressions qui explosent,  chômage qui touche un tiers de la population dont la moitié de la jeunesse alors que le PIB a reculé de 25% et que les salaires ont été amputés de moitié en moyenne. Qui se souviendra, aussi, de Martin Schulz, président de ce Parlement européen, inutile croupion de la Commission où paradent les derniers guignols libéraux-libertaires façon Cohn-Bendit et les vieux chevaux de retour de l’extrême droite élus sur le fumier de la désespérance sociale et de la panique identitaire. Ce Martin Schulz qui ose se targuer du beau nom de socialiste alors qu’il espérait la nomination d’un « gouvernement de technocrates » en Grèce pour en finir avec « l’ère Syriza », après une éventuelle victoire du oui au référendum de dimanche, comme un putschiste gris en costume cravate, qui ne sort plus de son bureau climatisé. Imaginons un instant l’inverse, Tsipras traitant Lagarde de « gamine trop gâtée » ou demandant au peuple allemand de se soulever contre la tyrannie monétariste qui ne profite qu’à des vieillards sans descendance crispés sur leurs fonds de pension comme des extravagants, quitte à pousser tout un continent dans la récession.

Mais voilà, Tsipras a gardé son sang-froid, Tsipras s’est relégitimé de la seule manière qui compte pour un démocrate: auprès du peuple, auprès de son peuple et non en recherchant l’onction des marchés et des économistes de garde qui s’apitoient sur le sort du retraité grec devant un distributeur vide, seulement quand c’est la gauche qui est au pouvoir et qu’ils ont, eux et leurs maîtres,  forcé un gouvernement à rétablir le contrôle des capitaux. Tsipras n’insulte pas, il gagne et le paradoxe est que cette simple victoire, répétons-le à plus de 60%, si ardemment combattue ces derniers jours par toutes les voix autorisées, des philosophes néocons qui envoient des  « Ciao Tsipras ! » aux éditorialistes qui prédisent l’apocalypse, cette victoire, donc, est un véritable camouflet.

Dans les commentaires de cette soirée qui semblait être celle de tous les Européens sincères, le non grec a été mis en perspective avec les efforts qui auraient été consentis par d’autres pays, Lettonie ou Irlande, Portugal ou Slovaquie, pays qui eux se seraient saignés aux quatre veines et s’en seraient tirés. Il faut savoir que « s’en tirer » dans la novlangue européiste signifie plaire aux places boursières mais aucunement avoir assuré un développement économique durable, des avancées sociales ou culturelles  notables. Je serais ainsi assez curieux de voir ce que donnerait un referendum dans ces pays qu’on nous dit indignés par le traitement de faveur dont aurait bénéficié la Grèce, traitement de faveur, rappelons le, qui a  plongé le pays dans une misère sans nom.

Oui,  le 5 juillet restera comme un beau soir pour l’Europe qui a la chance de saisir ce kairos offert par la Grèce: plutôt que d’écouter quelques vieux apparatchiks supranationaux qui n’ont à la bouche que l’orthodoxie inefficace d’une idéologie en pleine implosion, l’Europe peut reprendre la parole pour se sauver elle-même. Convoquons des référendums dans tous les pays de la zone euro, Allemagne comprise, et posons leur la question simple posée par Tsipras à son peuple et que certains s’obstinent à faire semblant de ne pas comprendre. Car il ne s’agit pas de savoir si on dit oui ou non à  l’Europe. L’Europe, on n’a pas attendu le Traité de Rome pour l’aimer aussi charnellement que l’on aime notre pays et pour entendre chez Dante, Goethe ou Camoens une voix aussi fraternelle que chez Rabelais, Molière, Hugo.

Non, la question de Tsipras est de savoir si on dit oui ou non cette Europe-là qui n’est plus que le cache-sexe usé d’un capitalisme financiarisé et de ses très lointains rapports avec le projet d’un continent exemplaire en matière de fraternité, de paix et de progrès social.

Et les Grecs y ont répondu.  On aimerait bien qu’ils ne soient pas les seuls.

*Photo: Emilio Morenatti/AP/SIPA.

Referendum grec: les médias français irresponsables

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grece referendum saint cricq

grece referendum saint cricq

Dix ans après le référendum sur le Traité constitutionnel européen en France, la quasi-totalité des médias français n’a tiré aucune leçon de ses échecs. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’un référendum français mais peu importe. Dès l’annonce de la consultation par le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, les mêmes firent chorus avec les états-majors des Républicains, de l’UDI et du PS, bref les « gens raisonnables ». Pas un journaliste, lorsque Tsipras donna au référendum une dimension plébiscitaire gaullienne, pour faire remarquer aux élus du parti sarkozyste que cette méthode de gouvernement devrait logiquement recueillir leur assentiment. Pas un, non plus, pour faire remarquer aux partisans de Tsipras et membres de la convention sur la VIe république que tout cela n’était pas très raccord avec leur conception des institutions. Les paradoxes, la vraie politique, c’est moins intéressant que de se nourrir à la moraline, et tenter maladroitement de se ranger dans le camp du Bien en toutes occasions.

Pour l’observateur lambda, cela comporte quelques avantages. Par exemple, on peut arriver à voir dans la décomposition des visages présents sur une chaîne info le niveau du OXI (Non) monter, monter… C’est assez impressionnant. Vous pensez : ils y croyaient au sondage annoncé in extremis et donnant le oui vainqueur. Pourtant, l’autre jour, quand il a fallu réviser la vie de Pasqua, ils avaient bien vu qu’on pouvait fabriquer des faux sondages pour tenter d’influencer un vote, comme en 1981 quand l’organisateur en chef du RPR s’amusait à dézinguer Giscard. Mais de là à faire le lien… Penser que le camp du Bien serait capable de telles méthodes, vous n’y pensez pas !

Donc, le Mal, c’était Tsipras. Il était désigné. Désigné notamment par le duo reconstitué Sarkozy-BHL, lequel avait été si efficace dans le règlement de l’affaire libyenne… comme on le mesure chaque jour. Tsipras était d’extrême gauche et il s’était allié avec l’extrême droite. On a même entendu Baroin, devenu un zélé porte-flingues sarkozyste, reprendre l’antienne de BHL selon laquelle Syriza était alliée avec Aube Dorée, mensonge des mensonges, sans que Jean-Pierre Elkabbach ne moufte. Complicité ou incompétence ?

Heureusement, pour oublier qu’ils avaient choisi exceptionnellement le diable Sarkozy contre le diable Tsipras (c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien, parfois), il y a eu Vincent Bolloré. Pendant deux jours, ils ont oublié un peu la Grèce pour se soucier des Guignols de l’info qui, paraît-il, étaient menacés de disparition par le nouveau propriétaire de Canal +, accessoirement fournisseur de yacht pour les lendemains d’élection gagnée en Sarkozye. Et, évidemment on y voyait la main du diable (qui n’est pas diable quand il s’agit d’insulter Tsipras, vous suivez toujours ?) Sarkozy. Oh, la divine surprise ! Cette pantalonnade de mobilisation a bien occupé tout de monde, pendant que les Grecs murissaient leur décision écrasante. La patrie était en danger à cause de la disparition de créatures en latex. Pendant ce temps, le Président Hollande répondait à l’appel vibrant de la sphère médiatique indignée depuis l’Angola. Au passage, on mesure ce qui reste du caractère subversif d’une émission alors que toute la classe politique, de Florian Philippot à Olivier Besancenot, prend fait et cause pour elle. Finalement, joli coup de pub pour Bolloré, pour zéro centime d’euro. On est ainsi revenu à Athènes, contraints et forcés, pour assister à la défaite du cercle de la raison. Et marteler que ceux qui s’en réjouissent sont des « irresponsables », expression entendue dans la bouche de cette éditorialiste de haut vol, et à la diction de cours moyen deuxième année, Nathalie Saint-Cricq.

Bref, ce fut une semaine compliquée pour le camp du Bien médiatique : croire gagner avec les Guignols, et perdre contre les irresponsables, ça fait beaucoup!

L’éthique du paresseux

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andre couteaux monsieur compagnie

andre couteaux monsieur compagnie

André Couteaux n’a plus la cote, même s’il fut en son temps un écrivain à succès. Mais il est tombé dans l’oubli. Ses livres sont à peu près introuvables. Sauf un qu’on vient tout juste de rééditer chez Bartillat. Un homme de compagnie, c’est une fable, passablement autobiographique, qui raconte la vie d’un homme ayant pris très jeune une résolution: ne pas travailler, vivre en s’accrochant aux autres, à la manière d’un oisif de talent. Cultiver l’art de la paresse, en quelque sorte. L’entreprise a de quoi choquer la conscience contemporaine, pénétrée de part en part par la morale petite bourgeoise. La paresse n’est-elle pas le pire des vices? Mais pour peu qu’on donne sa chance au livre, on sera charmé à la fois par le récit et par les réflexions aussi drôles que piquantes qui sont semées un peu partout.

C’est donc l’histoire du jeune Antoine à qui son grand-père donne un conseil inconsciemment situationniste: «Crois-moi, ne travaille jamais». Le jeune homme est bien d’accord. Il ne veut pas travailler mais il veut bien vivre, et pourquoi pas, parmi les gens bien nés et bien nantis. Il n’est pas fourbe mais il est prêt à bien des ruses pour y parvenir. Il faudra pleurer la mort d’un homme tout juste rencontré en disant à ses proches qu’il était le meilleur des amis  – on gagnera ainsi son ticket d’entrée dans «la société des gens qui invitent à diner» . Il faudra s’acheter une garde-robe de premier prix et manigancer pour refiler la facture à un inconnu qui a les moyens de la payer! La vie sociale est une comédie: que le paresseux en quête aristocratique y joue bien son rôle et il gagnera peut-être le gros lot! Il faut surtout, mais surtout, savoir jouer avec ses dettes de telle manière qu’on s’enrichit en empruntant de l’argent à un peu tout le monde sans jamais se sentir obligé de tout remettre à qui que ce soit! À force de taxer gracieusement son prochain, paraîtrait-il qu’on devient millionnaire !

«La vraie paresse est d’abord une attitude devant la vie». Il y a un art d’être paresseux : comment être heureux si on est toujours soumis aux corvées les plus aliénantes? Antoine refusera de se laisser coincer par une conjointe ou une famille: «je ne pouvais laisser personne vivre à mes dépens sans compromettre le but même de mon existence, qui était de vivre aux dépens des autres ». Évidemment, la belle vie du dandy est réservée à quelques hommes. Une amie d’Antoine qui le côtoie et le comprend dira en riant qu’il faut bien que des gens travaillent pour que d’autres puissent ne pas travailler! Mais on n’arrive à rien sans charme et ce dernier  n’est pas distribué à même dose à tous, car la nature se moque bien de nos caprices égalitaristes. Le génie du paresseux, c’est de se dérober à la nécessité. Il ne doit jamais rien faire parce qu’il y est contraint. Probablement qu’un jour, la musique cessera et qu’il connaitra la déchéance. Mais quelle vie! Voilà pourquoi Antoine a un souci: ne jamais troubler son sommeil. C’est lui qui commande sa vie. Le bon dormeur est un homme paisible à qui la vie sourira.

On devine la réaction du lecteur de 2015 comme de celui de l’époque: saleté de parasite mondain! Détestable personnage ! Petite canaille! Minable gredin! Et pourtant non. Antoine emporte notre sympathie parce que ce paresseux de choix est absolument libre et cultive avec sa fantaisie une vie délivrée des embarras quotidiens. C’est un esthète, c’est un dandy, c’est un homme qui flâne dans l’existence davantage qu’il ne cherche à s’y faire valoir. On cherchait sa compagnie. Ceux chez qui il s’incruste pour quelques semaines ou quelques mois lui sont reconnaissants d’être-là. C’est qu’ils ont enfin quelqu’un avec qui parler d’autre chose que des tracasseries ordinaires qui polluent la vie et que certains ont le culot de faire passer pour l’essentiel de l’existence! «La paresse est la seule aventure que nous puissions encore courir en ces temps contrôlés» . Pensons un instant à notre contemporain et à sa manière de meubler sa vie: métro, boulot, dodo! C’est l’esclavage sur lequel on passe la pommade du divertissement. On se demandera à bon droit si nous existons vraiment pour cela.

Pour tout dire, il s’agit d’un livre très amusant, très drôle, qui n’ennuiera pas son lecteur. Il ne s’agit certainement pas d’en tirer une leçon de vie, mais pourquoi ne pas quand même ici et là en retenir quelques suggestions agréables pour apprendre à alléger son existence? Soyons honnêtes : l’ouvrage s’essouffle un peu dans les cinquante dernières pages. André Couteaux s’est laissé gagner par ce vilain virus français: il a voulu dégager une théorie générale de l’ordre social de son propos. Le livre tirait son charme de la légèreté. À la fin, il devient un peu lourd et s’enfonce. Mais on n’en tiendra pas exagérément rigueur à l’auteur: réussir 200 pages sur 255 dans un roman, c’est déjà remarquable. Et c’est assez pour pousser le lecteur à chercher les autres livres de cet écrivain qui n’est pas passé à l’histoire mais qui pourrait vite devenir une raison de passer quelques heures à dégoter les trésors oubliés des bouquinistes.

André Couteaux, Un monsieur de compagnie, Paris, Bartillat, 2015.

Pourquoi la Grèce les rend fous

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grece referendum euro lagarde

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Les commentaires tant des hommes politiques français que de la grande presse  à la perspective du référendum grec et de ses suites  ont, depuis quelque jours , perdu toute mesure. Tous annoncent le pire à   ce pays en cas de retrait de l’euro :  « la Grèce danse   au bord du ravin »( François Bayrou). « Si c’est le non qui l’emporte, on rentrera dans une forme d’inconnu. » (François Hollande). Tsipras « joue avec le feu » (Alain Juppé).  Les manchettes multiplient les alarmes emphatiques : la Grèce au bord du  gouffre, la Grèce au bord  du précipice.

La procédure du référendum est vilipendée : il est « illégal » (Christine Lagarde) ; il est un « leurre », une « mascarade », un  « dangereux coup de poker», un « piètre chantage », voire un aveu de « faiblesse politique » de la part d’Alexis Tsipras.  « Ce n’est pas ainsi que l’Europe doit fonctionner ».

Par parenthèse, que  l’Europe ne doive pas fonctionner en consultant les peuples, on le savait  déjà  depuis que Juncker nous avait avertis :  « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.»

Le grand responsable  pointé du  doigt, c’est bien sûr Alexis Tsipras et son gouvernement : « Qui a quitté la réunion des ministres des Finances, si ce n’est le ministre des Finances grec ? Qui a refusé toutes les propositions qui lui ont été faites ? Voilà le premier résultat d’une politique irresponsable. » (Nicolas Sarkozy)

Bref, on dénonce « l’incompétence, l’irresponsabilité, voire la malhonnêteté de Syriza ». « L’appel au peuple de Tsipras n’est qu’un « coup » politique camouflé sous le masque de la démocratie directe » destiné à masquer « le vide abyssal du projet politique de Tsipras ». « Le référendum convoqué par Alexis Tsipras dévoie la démocratie ».

Certains appellent carrément à renverser le gouvernement grec, qui vient pourtant d’être  régulièrement élu. Les dirigeants européens « ne peuvent pas abandonner les Grecs à leur triste gouvernement ». « Les Grecs méritent mieux que Tsipras et ses alliés. Comme ils n’avaient pas hier mérité les colonels. »

Or, proclament les matamores de la défense de l’euro : « face à des maîtres chanteurs, seule la fermeté paye ». Puisque le recours au peuple est un coup d’état, certains suggèrent  dans une démarche véritablement orwellienne, de défendre la démocratie en instaurant une dictature : « il faudra alors penser à une tutelle, une vraie tutelle des seize autres de la zone euro. […] Et quand on dit les seize, on pense bien sûr à la France et à  l’Allemagne. »  : « iI faudra que de l’extérieur, de Paris, de Berlin, viennent les instruments, viennent les hommes, viennent les méthodes pour remettre la Grèce dans le bon sens.»

Avant de voir ce que signifie cette panique , on rappellera  quelques vérités élémentaires : le retrait de la Grèce de l’euro permettra une dévaluation et donc une meilleurs compétitivité. Au vu des expériences analogues des cinquante dernières années, ce retrait s’avérerait certainement  positif  pour la Grèce. Dans les tous premiers moins certes, le niveau de vie populaire serait encore amputé du fait de la hausse des prix importés, mais les coûts de production  aussi, ce qui rend possible  un redémarrage de l’économie.

L’austérité sans dévaluation est sans espoir; l’austérité qui découle de la dévaluation s’accompagne d’espoir. Le FMI s’avise que la  déflation imposée par l’Europe à la Grèce  a fait beaucoup plus de mal que prévu à la Grèce. Il était temps !  Comment ne pas douter en effet de l’intérêt d’une politique qui a déjà entraîné une baisse du PIB de 35 % ? À supposer que cette politique ait finalement des effets positifs, ce qui reste à prouver, combien de temps aura été perdu ? Les « Trente glorieuses » où l’Europe au sortir de la guerre, s’est si magnifiquement reconstruite se sont accompagnées, de déficit, d’endettement, d’inflation. Toute croissance, quoi que pensent les dogmatiques de l’orthodoxie  monétaire qui gouvernent la zone euro, se fait à la va comme je te pousse. Si le dogmatisme utopique qui règne aujourd’hui dans la zone euro,  avait été appliqué après la guerre, l’Europe ne se serait tout simplement jamais reconstruite !

De nouveaux crédits, des abandons de créance et en contrepartie, de nouvelles « réformes » : est ce là une démarche économique rationnelle ? Jusqu’à quel point ne s’agit-il pas plutôt d’une démarche punitive, pénitentielle: on aide les pauvres soit, mais en contrepartie, il faut qu’ils souffrent !

Et  où serait la vraie catastrophe pour la Grèce ? Si elle ne sort pas de la zone euro, quelque plan qu’on  lui applique, quelque étalement de la dette qu’on lui accorde, la cause profonde du mal demeurera : le manque de compétitivité; il ne ferait même que s’aggraver et la crise que nous connaissons se produira  à nouveau  dans deux ou trois mois.

Alors pourquoi cette fureur, pourquoi ces prophéties apocalyptiques contraires à la plus élémentaire rationalité   économique? Comment ne pas soupçonner  dans cette affaire, l’effet non de la raison mais de l’idéologie ?  Partout où l’idéologie  règne, l’anathème se substitue au débat, la rage, la vindicte accablent les opposants ou ceux qui font obstacle à l’application du dogme. « C’est même à cela qu’on la reconnaît » aurait dit Michel Audiard !

Si la monnaie unique constituait seulement un club, destiné à l’utilité mutuelle de ses  membres, une coopération que nous appellerons naturelle, le fait qu’ un membre veuille se retirer  ne serait  pas un  drame. Or il est clair que  nous  nous trouvons dans une autre logique: un projet prométhéen  destiné à dépasser la condition humaine, jusque là dominée, au  moins en Europe par ces fléaux supposés que sont l’éclatement  monétaire et les pluralités nationales. Un projet qui préfigure peut-être une monnaie mondiale. Ce projet est si sublime qu’il ne saurait être qu’irréversible ;  le retrait d’un seul pays le  remet donc entièrement en cause.  « L’exclusion d’un pays membre peut avoir des conséquences d’une gravité que personne ne peut vraiment appréhender », dit un éditorialiste.

Nous avons là la réponse à une autre question fondamentale ! À quoi va conduire  le défaut ou le retrait de la Grèce ?

Dès lors que l’euro est une construction de type idéologique, analogue au communisme d’autrefois, il est  soumis au principe, largement invoqué par les partisans du oui au traité constitutionnel : le véhicule européen  a une marche avant mais pas de marche arrière; comme la bicyclette, la construction européenne, si elle n’avance pas, chute. On peut aussi dire qu’elle suit le  principe du château de cartes : une seule carte ôtée  et l’édifice s’effondre, ce qui ne serait pas le cas d’une construction fondée non sur une chimère mais sur les réalités, comme par exemple une entreprise dont un actionnaire peut toujours se retirer  sans remettre en cause son existence.

Perdre le contrôle d’un seul pays  fut fatal à  l’URSS; il en est  de même pour l’Union européenne  et  de son étage supérieur,  la zone euro. C’est parce qu’ils  sentent très bien tout cela que les commentateurs, presque tous partisans de l’euro, perdent leur  sang-froid : ils   savent que la sortie d’un seul membre  qui ne représente pourtant que  2 % du PIB européen  remettrait en cause l’ensemble de l’édifice.

Alexis Tsipras lui-même le reconnaît : « L’absence d’accord sur la Grèce signifierait « le début de la fin » pour la zone euro », surtout si les autres pays en difficulté découvrent six mois après, que, comme c’est à peu près certain, la Grèce, contrairement aux pronostics apocalyptiques,  se porte mieux.

L’éclatement de l’euro entrainerait-il dans sa chute l’ensemble de la construction européenne ? Sûrement pas s’agissant  des coopérations classiques  conçues  en dehors de Bruxelles, comme la coopération aéronautique ou spatiale. Mais pour ce qui dépend de  la machine de Bruxelles, il est clair que ceux-là même qui  lui  sont le plus attachés craignent le pire . Et il se pourrait, pour les raisons que nous avons dites, qu’ils aient raison.

À partir de là,  nous comprenons  l’absence de mesure des commentateurs : si l’euro éclate  et si l’Europe de Bruxelles s’effondre, c’est toute  leur crédibilité qui se trouve anéantie. D’un seul coup la classe politique actuelle se trouvera périmée. Périmée comme un billet de cinquante euros si l’euro n’a plus cours ! L’euro n’est pas un élément de politique  économique parmi d’autres. Il est, depuis trente ans, le paradigme indépassable, l’horizon obligé de toutes les politiques continentales. L’ensemble de la classe politique, au moins pour ce qui est des partis de gouvernement, a vécu entièrement  dans cet horizon, sans jamais  chercher à imaginer que cette entreprise pourrait ne plus fonctionner. D’ailleurs tout homme politique qui aurait posé la question se serait disqualifié. Comme les animaux programmés pour vivre dans un certain milieu,  nos gouvernants  se trouveront complètement déphasés si ce  milieu change. Ils devront sans doute laisser la place à d’autres. Et ils le savent.

Le problème pour eux  serait encore simple s’il ne s’agissait que de Tsipras. Mais tout le monde sait que derrière  les foucades du Premier ministre grec, se trouvent les lois inexorables de  l’économie, derrière le  cas grec, la force des choses.

*Photo : Petros Giannakouris/AP/SIPA. AP21760145_00006.

Londres : Bienvenue au Kidzania!

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kidzania londres parc ecole

kidzania londres parc ecole

On ne sait plus, vraiment, si on a envie de rire ou de pleurer, comme souvent dans l’actualité aujourd’hui. Vous connaissez Kidzania ?

Non, ce n’est pas un pays africain menacé par une guerre ethnique, une province syrienne envahie par Daech ou même un état européen oublié, face à un défaut de paiement auprès du FMI. Non, Kidzania est un parc d’attraction, à Londres, cette capitale du désastre en cours. Un parc d’attraction, déjà, cela a toujours quelque chose d’angoissant dans cette façon de vendre aux enfants des rêves frelatés où se mélangent un univers bêtasson et le mercantilisme le plus effréné. Qui a fait une fois dans sa vie l’expérience d’un de ces endroits sait que le capitalisme, comme le remarquait Annie Le Brun dans Du trop de réalité, a entièrement colonisé et calibré les imaginaires. Mais Kidzania va plus loin. Kidzania imite un pays dans lequel la loi du marché et celle de la consommation fonctionnent parfaitement. C’est amusant, d’ailleurs, puisque Kidzania, qui se présente comme une école du réel, est pour le coup vraiment une utopie: un bref regard sur l’état du monde, ici et maintenant, suffit à prouver que la loi du marché, elle a tout de même quelques ratés si on prend en compte le chômage de masse, les dégâts écologiques et le creusement toujours plus délirant des inégalités. D’ailleurs, dans les métiers proposés à Kidzania, il n’y a pas chômeur. Ni artiste d’ailleurs. Mais flic, oui.

À Kidzania, tout est faux, sauf les marques qui font ainsi leur publicité. Renault, l’ancienne régie, l’ancienne vitrine sociale de l’industrie nationale, y est présente. Elle n’offre pas le poste de Carlos Ghosn, il y a des limites, mais vous pouvez être « technicien » en attendant une éventuelle délocalisation. Vous pouvez aussi être pompier, infirmière, hôtesse de l’air ou même journaliste, ce qui en dit long sur l’innocuité de cette profession devenue un fidèle relai de la propagande dominante comme le prouve, par exemple, le traitement de l’affaire grecque.

On remarquera, au passage, dans le reportage qu’une des petites apprenties qui a choisi de bosser chez British Airways est voilée. C’est que l’utopie capitaliste de Kirzania se marie très bien avec le communautarisme qui représente d’abord des parts de marché avant même une faillite du vivre-ensemble. Plus de guerre de civilisations, à Kidzania, puisque que ce qui compte, d’abord, c’est de faire des bénéfices.

Cet éloge total de l’individualisme ou cet éloge de l’individualisme total auprès d’enfants enthousiastes nous ramènent à la propagande la plus énorme, celle qui était en vogue dans les grands totalitarismes du vingtième siècle qui ont toujours voulu encadrer l’enfance et la jeunesse pour créer l’homme nouveau. On n’utilisait pas encore le parc d’attraction, mais on leur mettait de petits uniformes et on les faisait chanter en choeur.

De là à en déduire que le capitalisme est un totalitarisme comme un autre, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement puisqu’aujourd’hui, il n’accepte plus la moindre contestation, ni même la moindre inflexion comme le montre ces jours-ci la situation en Grèce, encore elle, qui, à notre connaissance, n’a pas de frontière commune avec Kidzania.  Les enfants ont d’ailleurs l’air très heureux dans le reportage, heureux d’un « bonheur insoutenable » comme dans le roman dystopique et éponyme d’Ira Levin. C’est qu’on leur a donné, dès leur entrée sur le site, une petite somme d’argent. Est-ce une ébauche de ce revenu universel, idée reprise par certains secteurs de la gauche de la gauche mais dont l’origine est ultralibérale ? Débrouille-toi avec ça et ne demande plus rien à l’Etat qui de toute façon, au Kidzania, n’existe pas. Comme dit un des fondateurs de cette île aux enfants sans Casimir, qui a trop lu Paul Lafargue sur la paresse : « Notre monde est de toute façon un monde de marques ». Tout est dans le « de toute façon ». Et une animatrice de compléter en s’adressant aux enfants : « C’est la meilleure partie  du travail, vous allez recevoir votre salaire. C’est super, de l’argent! », avec juste ce qu’il faut d’hystérie dans la voix. Il y a aussi une banque, évidemment et une université. Mais il  en faudra, du dollar kidzanien pour faire des études. Oui, on ne va pas en plus rendre gratuite et obligatoire, l’école et la fac, on n’est pas chez ces cryptocommunistes de français.

Comme conclut d’ailleurs le journaliste, tout aussi exalté que les mômes, il s’agit de réaliser que « la vie n’est pas un jeu. » On

avait compris, la vie sera donc cette compétition morne sur fond de néons colorés et d’ambiance festive.

Alors on se prend à rêver, parce que justement la vie est un jeu, ou devrait l’être, un jeu avec tous les possibles de l’amour, de l’aventure, du hasard, que des enfants soudain devenus lucides décident d’en finir avec le mode de vie de Kidzania, se groupent en syndicats, aillent vivre dans des Zads , prennent le maquis, organisent un referendum pour sortir de cet enfer ou renversent les dirigeants de ce cauchemar climatisé.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de dirigeants à Kidzania, que le monstre n’a pas de tête. C’est ce que Debord appelait le spectaculaire diffus. Ce n’est pas la peine de faire un coup d’état contre les maîtres, puisque chacun est à la fois, en lui-même, le maître et l’esclave. Kidzania, ou la servitude volontaire avec des couettes et un appareil dentaire, car on ne commence jamais assez tôt une bonne carrière d’esclave.

*Photo : Cartel/REX Shutterstock/SIPA.REX40386005_000004.

La littérature des stades

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dominique braga lignes arrivee

dominique braga lignes arrivee

Il fallait deux solides gaillards, Nicolas Jeanneau et Emmanuel Bluteau, pack bien soudé, pour faire avancer la cause littéraire de Dominique Braga, journaliste franco-brésilien des Années folles. Des auteurs oubliés, nos bibliothèques en sont pleines. Elles débordent même d’illustres inconnus qui font la joie de quelques érudits. À chacun son snobisme. Le moindre écrivain régional a droit à sa notice quelque part dans un fonds abandonné et à son fan club clairsemé. Braga reste cependant un mystère presque total. Rien sur lui à part ces récits sportifs réunis pour la première fois dans Lignes d’avant(s) et Lignes d’arrivée aux Editions La Thébaïde.

On connait sa date de naissance (1892) et sa disparition à Sevran en 1975. Nos deux arpenteurs des vertes pelouses ne sont pas du genre à baisser les bras ou le coude dans la troisième mi-temps. Aussi obstinés qu’un gamin à la recherche d’une vignette Panini, Jeanneau et Bluteau ont mis la main sur quelques éléments biographiques épars : élève à Janson, pratiquant de nombreuses disciplines au Racing, engagé dans la Légion étrangère en 14, journaliste au Crapouillot et pacifiste dans le sillage de la SDN. Un vague pedigree se dessine. Une silhouette de dandy en crampons et d’athlète des salles de rédaction se profile. Comme si l’homme refusait l’embrigadement dans une catégorie, à la fois journaliste, éditeur et fonctionnaire international. Les années 20/30 nous ont habitués à ces étranges sauts dans l’inconnu où les frontières et les records volaient en éclats. Son parcours après la Seconde Guerre Mondiale reste encore plus flou.

Braga ne facilite donc pas la tâche à nos deux piliers des archives. C’est un cas à part dans le milieu des lettres car il cumule deux handicaps majeurs : il aimait la littérature et le sport. Depuis que Blondin est parti rejoindre le paradis des forçats du zinc, la chronique sportive a perdu de son mordant et de son éclat. Elle se morfond dans le commentaire technique et en oublie tout lyrisme. Le sport est une chose trop sérieuse pour la laisser écrire par les seuls sportifs. Braga fut certainement le premier à considérer les grandes épreuves comme un terreau fertile à la création littéraire et les champions comme des héros de tragédie. L’immense Denis Lalanne, seizième équipier du XV de France, l’appelle même affectueusement « Papa » dans sa préface intitulée « L’Héritage ». « Longtemps j’ai cru que le reporter sportif dans mon cas était né de père inconnu » botte-t-il en touche. Dans ce recueil de chroniques parues entre 1922 et 1938, Braga s’emballe pour la Finlande où « le sport est considéré presque comme un culte », regrette les mauvais gestes, s’inquiète d’un Tour de France trop commercial mais se délecte d’un tel spectacle sur les routes de l’été. L’ouvrage vaut surtout pour deux morceaux de bravoure, deux longues nouvelles qui manquent ni de souffle, ni d’allant. Quinze hommes à Twickenham  est le récit circonstancié d’un match de 1926 opposant l’Angleterre à la France lors du Tournoi des V Nations. Notre défaite (11-0) et la rencontre en elle-même ne prennent qu’une part infime dans cette épopée à hauteur d’hommes. Braga a suivi les joueurs durant tout le week-end. En ne limitant pas volontairement son propos aux deux mi-temps stricto sensu, il embarque le lecteur dans un voyage au cœur des Bleus. On les suit de Paris à Calais, de Calais à Douvres, de Douvres à Londres, etc.

À chaque étape, Braga nous fournit mille indications sur leur caractère, leur psychologie, comment le groupe se crée, se forme, que les particularités locales (basque, catalan, parisien) s’effacent sous le même maillot. Le journaliste-écrivain s’inscrit dans la lignée de Prévost ou de Montherlant, il fait de la matière sportive un substrat de l’Art. Son toucher de plume est encore plus saisissant dans 5 000. Un cinq mille mètres qui s’inspire d’une épreuve des Jeux olympiques à Paris en 1924 et qui donna au cinéma Les Chariots de feu. Cette fois-ci, le lecteur est acteur, il est dans la tête du coureur à pied, il partage ses doutes, ses excès d’euphorie, il vit la course en direct. Le rythme de lecture s’accorde avec la foulée, la tête gamberge, les jambes sont à la peine et une communion de destins se noue sur la piste. « Les athlètes qui courent en groupe, quelles que soient les hostilités qui les divisent, trouvent dans l’escorte de leurs rivaux une assistance » écrit-il. Alors vive le sport en toutes lettres!

Lignes d’avant(s) et Lignes d’arrivée de Dominique Braga – Textes sportifs 1922-1938, Editions La Thébaïde.

Grèce: l’émigration ne connaît pas la crise

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grece crise diaspora emigration

grece crise diaspora emigration

Dimanche, le peuple grec devra décider de son avenir. Par référendum, il va avoir la chance de choisir à quelle sauce il sera sauvé. L’ensemble des hommes politiques et des journalistes sérieux font semblant de croire que tout va changer. Dans tous les cas, les Grecs savent qu’ils sont face à un mur. Le pays s’étant enfoncé dans la crise depuis cinq ans, pour reconstruire, toutes les forces vives du pays seront nécessaires.

Le problème est que la Grèce se vide de ses talents. Le New York Times du 1er juillet nous informe que 300 000 grecs ont quitté le pays depuis 2010, soit 3% de la  population, mais aussi 10% de ceux ayant suivi des études  supérieures. Des médecins, des ingénieurs, des intellectuels s’en vont, en quête d’un climat économique plus clément.

En Grèce, le taux de chômage des jeunes est de 50%, et le salaire minimum de 683 euros. En comparaison l’Allemagne, notamment, avec ses 93% de jeunes disposant d’un emploi, fait figure d’eldorado. Certains, apeurés par l’atmosphère de fin du monde qui règne au terme de ces cinq années de crise, considèrent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de s’en aller. Spyridon Kotsaris, un chirurgien orthopédique d’Athènes cité par le New York Times projette donc de partir en Allemagne ou en Suisse : « Je ne me sens pas en sécurité ici, ni confiant en l’avenir de ma famille. Nous voulons une vie meilleure : être en sécurité et ensemble ».

Comme M. Kotsaris, 3500 des 5000 médecins ayant quitté le pays depuis 2010 ont choisi l’Allemagne. À tel point que la Grèce est devenue le premier pourvoyeur de médecins pour nos voisins d’outre-Rhin. Face à cette situation, le gouvernement grec ne peut que constater son impuissance. Natassa Romanou, représentante de Syriza et enseignante à l’université américaine de Columbia, commente cette situation sur le site Express.be : « L’ironie ne nous quitte pas. Alors que l’Allemagne contrarie les négociations pour le plan de sauvetage grec, d’une certaine manière, elle profite des bénéfices du capital humain qui est en train de fuir le pays ».

Les coûts de cette émigration expliquent cette amertume. 60% des émigrés disposent d’un master et emportent donc les capacités nécessaires au développement d’un pays. L’éducation supérieure étant partiellement gratuite en Grèce, ces exils représentent des investissements perdus pour le pays. De plus, c’est aussi l’excellence du pays qui est en danger : la pénurie de cadres grève la qualité des services et des instances publiques.

L’Australie accueille aussi un grand nombre de Grecs. Ces dernières années, Melbourne est devenue la ville qui compte la plus large population grecque après Athènes. Les émigrés se déplacent en fonction de leurs liens personnels à l’étranger et certaines villes voient naître un début de diaspora grecque. Dans un article du Brisbane Times, Antony Kondoleon, un photographe grec de 29 ans vivant à Brisbane, raconte qu’il a choisi l’Australie pour sa mère, elle-même australienne, et ses nombreux amis ayant déjà rejoint le pays.

Ceux qui abandonnent le pays ressentent cependant une certaine culpabilité. Dans le New-York Times, Alexios Theodorou, un chirurgien grec travaillant en Allemagne, déclare : « Nous, les personnes qui partons, ne sommes pas à blâmer pour la situation mais nous sentons parfois coupables de laisser les autres régler les problèmes ». Certains tentent cependant d’aider leur pays avec l’argent qu’ils gagnent une fois parti. Ainsi, l’Union des étudiants grecs en Australie a réuni plusieurs milliers de dollars. Ce n’est peut-être pas grand-chose mais cela nourrit l’espoir que l’émigration puisse aussi servir à la Grèce.

La présence de nombreux Grecs en Allemagne, en France, en Australie changera l’image du pays et de sa population. D’autant plus que ce sont les meilleurs éléments qui sont partis briller dans les grands pays post-industrialisés.

Dans le passé, d’autres pays en crise ont connu de longues périodes d’émigration et ont su en faire leur force. L’Irlande, pays d’émigration jusqu’aux années 1950, a aujourd’hui 100 millions de ses petits-enfants qui défendent son image et sa culture à travers le monde. C’est cette émigration qui avait permis au pays de survivre pendant les périodes de crise grave au XXe siècle et de se relever dans les années 60. Le gouvernement irlandais n’avait d’ailleurs pas fait grand-chose pour empêcher cette émigration. Mieux vaut laisser partir les gens critiques envers le pouvoir plutôt que de laisser s’accumuler les frustrations. Enfin, ces départs avaient désencombré le marché du travail en laissant des postes vacants (même si un émigré est aussi un potentiel créateur d’emploi).

D’ailleurs, malgré tous ces fuyards, certains ont choisi de rester et de se faire leur place au soleil athénien. Christopher Asche, un journaliste allemand qui se promène en Grèce, raconte au Huffington Post,  l’histoire d’une athénienne trentenaire ayant monté une troupe de théâtre. Dans un secteur connu pour être fermé, elle et ses amis ont réussi à dégager des profits dès leur première pièce. Ce n’est pas grand-chose mais c’est toujours ça de pris.

Car, quoi qu’il arrive dimanche, la Grèce ne va pas se relever du jour au lendemain. Ni s’écrouler d’ailleurs. Dans cette situation mieux vaut dire, sans rancune, au revoir à ceux qui ne se sentent pas la force (ou la folie) nécessaire pour redresser le pays.

*Photo : Mr Tindc.

Gaston Criel: colère intacte

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gaston criel popoeme

Avez-vous lu Gaston Criel (1913-1990)? Il y a peu de chances et on ne peut pas vous en vouloir. D’abord parce que Gaston Criel fut un poète et qu’on ne lit pas les poètes, même les grands officiels de la République reconnaissante que sont René Char et Francis Ponge, par exemple. On s’interrogera d’ailleurs au passage sur tous ces déclinistes de comptoir qui gémissent sur l’inculture du temps mais n’ont pas de bibliothèque ou, s’ils en ont une, intercalent rarement Amen de Jacques Réda ou Le Cahier de verdure de Jaccottet entre un document sur l’emprise des francs-maçons et un autre sur l’invasion de nos banlieues par des allogènes. La seconde raison pour laquelle il est peu probable que vous ayez entendu parler de Gaston Criel, c’est qu’il  appartient à cette histoire littéraire parallèle, presque clandestine où des écrivains sauvages et méconnus se croisent dans les parages des célébrités du temps. Qui se souvient par exemple de François Augiéras, de Louis Calaferte, de Jean-Paul Clébert, de Maurice Raphaël qui sont tout de même un peu plus que des « petits-maîtres »?

Pour Gaston Criel, ces célébrités qui sont toujours à la fois tutélaires et étouffantes s’appelèrent Sartre -la légende raconte que le pape de l’existentialisme avait fixé à un paquet de Gauloises par mois le loyer qu’il demandait au poète désargenté pour la chambre qu’il lui louait rue Bonaparte- mais aussi Prévert et  Eluard qui découvrit la poésie de ce Lillois anar aux mille métiers, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans comme tant d’autres de sa génération. Ou encore Gide dont Criel fut le secrétaire, en tout bien tout honneur : oui, à cette époque, les grands écrivains avaient des secrétaires, pas des ordinateurs. Ça permettait tout de même des échanges plus riches et aux jeunes rimailleurs de croûter un peu.

Criel va oublier un temps sa colère dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, celui où l’on cessa de dormir, pas le Saint-Germain d’aujourd’hui avec ses vitrines de fringues de luxe et ses oeufs mayo servis trop froids à dix euros.  Les caves de jazz ont sans aucun doute imprimé leur rythmique be-bop aux vers de Gaston Criel qui continue sa vie d’errant aux fortunes diverses en Tunisie où il travaille à la radio, aux USA où il suit une riche américaine car rien n’est plus vrai que les clichés dans la  vraie vie: les riches américaines aiment les poètes pauvres même si ça finit mal en général. On peut aussi voir en Criel un père putatif et involontaire de la beat generation: errance, lyrisme brutal, critique sociale au lance-flammes, allergie rigoureuse à tous les embrigadements.

Les Editions du Chemin de Fer rééditent à quelques centaines d’exemplaires Popoème. N’hésitez pas : si vous avez envie d’alcool fort et de vous rappeler, si besoin était, que la poésie ne se résume pas à la représentation de belles choses, avec des rimes au bout,  qu’on récite devant la maitresse d’une voix balbutiante, c’est l’occasion. Popoème réunit des textes entre 76 et 88 et Criel y parle de son temps. Ça s’ouvre par « Je me hais » une énumération télégraphique aux flashs qui électrocutent et renvoient sans concession à tout ce que la société du spectacle nous a concocté en matière de soumission veule: «  Sacrilège! Effacez-moi-ça! Mais non-mais non-pas question- on a besoin d’air neuf -d’écriture blanche-OMO donnez nous des lettres lavées à basse température! Ah oui, mais si c’est pas saignant c’est ramollo- on voudrait de la bave entre les lèvres-du tableau au goût du jour-du sperme rock-de la vulve look qui ne repassera plus-triste nouveauté ancienne à remplacer tous les ans-Remplacer quoi? La connerie qui se lève chaque jour-limonade-menthe à l’eau et vaseline. »

Criel est dans cette violence permanente, scatologique, ironique, précieuse, obscène. Mais il sera toujours moins obscène que l’obscénité du bel aujourd’hui qui se masque dans l’hypocrisie chochotte. Qu’aurait-il dit Criel de notre époque capable à la fois de diffuser un film sur un jeune homme qu’on refuse de laisser mourir dans la dignité et de s’offusquer parce qu’un sculpteur représente le vagin de la reine dans les jardins de Versailles ? Sans doute la même chose que dans Popoème où il mitraille la famille et le féminisme, le racisme et l’antiracisme, la pub envahissante et les grandes postures morales. Il dirait encore, sans doute:

C’est le temps du pognon

c’est le temps des vrais cons

c’est le temps d’oublier

D’oublier que l’on aime

d’oublier les ennuis

et d’oublier soi-même. 

Quand on sait que Popoème, qui est un joli petit volume aux pages bleues et à la typo soignée, vaut seulement neuf euros, on se dit que ce n’est pas cher pour ce livre de holster comme il y a des livres de poche. On peut vite le dégainer et partager ce rire « hénaurme » qui console de tout, y compris des modernes Prud’homme qui nous pourrissent la vie:

Ce n’est pas avec des poèmes qu’on luttera contre la dévaluation,

qu’on relèvera Marianne.

Elle t’emmerde Marianne

et tous les Mariannais de la 1ère à la 5e génération.

 

 

Popoème, Gaston Criel (Les Editions du Chemin de Fer)

*Photo : Guy Moll.