Il y a peu, Elisabeth Lévy citait Jésus pour demander à Emmanuel Todd « Qu’as-tu fait de tes talents ? ». Peut-être faudrait-il initier dans Causeur un cycle de portraits de personnalités à qui on poserait la même question ? En effet, la dernière production d’Olivier Py, présentée en ouverture du 69ème Festival d’Avignon, nous inflige une complète déception. Son Roi Lear sonne faux et même archi-faux. Le paradoxe fondamental du théâtre exige pourtant de rendre crédibles les créations de l’esprit les plus abstraites, de faire croire aux rationalistes que nous sommes à l’improbable apparition du fantôme d’un père assassiné et à l’intervention des elfes dans les affaires de ce bas monde. Ce n’est pas par hasard  que le grand maître Grotowski jugeait le jeu de ses acteurs selon un critère de prime abord insensé : « je crois » ou, « je ne crois pas ». Olivier Py ne nous donne pas à croire à la tragédie de Lear. Pis, il nous fait éprouver en presque trois heures que dure le spectacle un sentiment de gêne- inévitable quand on assiste à un échec aussi spectaculaire.

Longtemps, l’ex-directeur du Théâtre de l’Odéon a été libre de raconter n’importe quoi sur des sujets qui n’entrent pas dans le champ de ses compétences. Ses talents de dramaturge et de metteur en scène l’excusaient. Quiconque a vu Les Vainqueurs, cette merveilleuse épopée qui permettait de s’abandonner avec confiance à la jubilation du style d’un Py à la fois farceur et mystique, ne saurait lui reprocher sa bien-pensance en politique. Certes, on tombait en arrêt devant ses déclarations sur l’« intolérable intolérance de l’Eglise » face au mariage gay. Mais Py nous a offert une épatante intégrale du Soulier de satin et cela suffisait pour oublier le reste. D’autant que l’auteur des Illusions comiques bénéficiait d’un sens de l’humour et de l’autodérision tout à fait exceptionnel chez un conservateur de gauche. À la limite, on rigolait quand il voulait transférer le festival d’Avignon, alors menacé par la peste brune, vers une cité qui ferait montre d’un refus catégorique à l’assaut de la pensée réactionnaire. On ignore où exactement, vers Alger peut-être? La programmation de la présente livraison du festival, dont Olivier Py assure la direction depuis deux ans, a suscité quelques interrogations : l’immense cour d’honneur du palais des papes s’adapte-elle réellement à la lecture de Sade qui y sera donnée par Isabelle Huppert ? Fallait-il à tout prix inclure au programme le spectacle 81 avenue Victor Hugo lequel, grâce à la participation d’acteurs sans-papiers, a suscité le « buzz », sans avoir réussi à créer un événement artistique ? Passons. On attendait Le Roi Lear dans la mise en scène et dans la nouvelle traduction de Py, à qui il a fallu « trente ans pour oser cette traduction » et de « longues années de méditation sur Shakespeare » pour aboutir à ce spectacle.

Audacieuse, ramassée, énergique, bien que parfois complaisante à l’oreille contemporaine, la traduction d’Olivier Py met en valeur la diversité des registres de la langue shakespearienne et épargne ses métaphores sexuées, ses accès de violence ou de trivialité. Hélas, incités à gueuler leurs répliques sans relâche et sans nuance, les acteurs consentent à anéantir le beau travail d’Olivier Py sur le texte, par le désastreux travail d’Olivier Py metteur en scène. Philippe Gerard peine ainsi à convaincre dans le costume sobre qu’a conçu Pierre-André Weitz, à la mesure d’un Lear unidimensionnel à qui on a ôté le nécessaire pathos d’un grand mégalomane, et la noblesse d’un homme déchu ayant pris conscience de ses propres erreurs. D’ailleurs, l’acteur ne s’en sort pas mieux entièrement dénudé, feignant la folie jusqu’au persiflage. Car, évidemment, la nudité masculine n’a pas été épargnée aux spectateurs. Mathieu Dessertine dans le rôle d’Edgar, fils légitime du comte Gloucester, semble prendre un plaisir jouissif à exhiber son sexe pendant un bon quart d’heure au moins. Seulement, on cherche le pourquoi de ce naturisme scénique. La canicule est-elle en cause ou s’agit-il d’épater le bourgeois? Peu importe, l’idée fait un flop. Ce qui étonnerait encore en 2015, ce serait plutôt un spectacle sans strip-tease, allusion sado-maso, ni obsessions scatologiques. En déféquant devant le public, Amira Casar en Goneril, une des filles de Lear, aurait-elle tenté d’incarner le climat de l’époque élisabéthaine, « noir, radical, fulgurant » comme nous l’explique Olivier Py? En la regardant -mécanique dans ses gestes, agaçante par sa déclamation monocorde du texte- on songe surtout à cette phrase de la pièce : « Oh le monde ! Sans ces désastres qui nous font le haïr/On n’accepterait pas la mort, c’est sûr!».  Si dans Le Roi Lear, Shakespeare fulminait une terrible prophétie « de ce que deviendra le monde moderne, de ce que deviendra le monde de la raison », Olivier Py y met du sien en déshumanisant les personnages du dramaturge.

Tout peut se justifier dans une mise en scène, y compris le recours aux moyens d’expression scénique les plus choquants. Le désastre de la proposition d’Olivier Py ne vient pas du fait que les hommes y courent à poil tandis que les femmes sont réduites à l’image de harpies déchainées (Goneril, Régane) ou d’oie nigaude (Cordélia). La débâcle est due à l’impossibilité du metteur en scène de justifier ses choix et de les rendre compréhensibles au public. André Engel optait, il y a quelques années, pour un « Lear » situé dans les années 30 en Amérique, avec Michel Piccoli dans le rôle principal ressemblant à un parrain mafieux. Sa vision pouvait faire adhérer ou pas, mais elle se défendait de manière objective par sa cohérence. Dans le programme, Olivier Py nous explique que « la pièce parle très précisément de ce qui s’est passé entre 1914 et 1989, c’est-à-dire au cours du XXème siècle ». Très bien. Reste que sa réalisation ne le montre pas, pas plus qu’elle ne sert à soutenir cette lecture. Sous prétexte de raconter le chaos d’un monde où « le langage ne sert plus à rien », Olivier Py se satisfait d’une mise en scène chaotique et illisible.

Il serait malheureux de conclure que cette année nous pourrions nous éviter un déplacement sous les tropiques avignonnais pour voir du bon théâtre. Ceci n’est vrai qu’en ce qui concerne les représentations programmées dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Fort heureusement, le Festival a aussi ouvert avec un bouleversant Thomas Bernhard dans la mise en scène du Polonais Krystian Lupa. Des arbres à abattre, la pièce dont il est question, constitue une charge féroce contre l’establishment culturel et son autosatisfaction. Olivier Py n’aurait pas perdu son temps en la méditant.

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000001.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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