Après avoir reçu, de 2001 à 2013, pas moins de 57 milliards d’euros d’aides européennes nettes[1. Ce chiffre est déduit de la contribution grecque au budget de l’Union Européenne et ne tient pas compte des dépenses administratives.] et après avoir obtenu, en 2012, l’annulation pure et simple de 107 milliards d’euro de sa dette publique — la plus importante restructuration de dette jamais observée — l’État grec doit encore 312 milliards d’euros (174% de son produit intérieur brut en 2014) à ses créanciers. Sur ce total, 235 milliards (trois quarts de la dette publique grecque) ont été prêtés par la fameuse Troïka[2. Le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européen et les États-membres de l’Union (directement ou via le Mécanisme de Stabilité Européen dont, je vous le rappelle, nous sommes tous garants).] qui, en contrepartie de taux d’intérêt et d’échéanciers de remboursement particulièrement accommodants, exige d’Athènes une remise en ordre à marche forcée de ses finances publiques et de son économie.

Quoi qu’on puisse en penser, c’était le deal : pour dire les choses simplement, la Troïka s’engageait à aider le gouvernement grec à éponger ses dettes à condition que ce dernier cesse d’en créer de nouvelles. Syriza puis, par voie référendaire, une très large majorité de Grecs ont très clairement rejeté ces conditions ; « ΟΧΙ, nous ont-ils dit en substance, nous voulons bien que vous continuiez à nous faire crédit mais nous refusons de vous donner les garanties que vous réclamez ».

Fort bien. Grâce à l’initiative de M. Tsipras, les choses sont maintenant tout à fait claires : le peuple grec entend poursuivre sur la voie qui a été la sienne depuis son adhésion à l’Union européenne et même, à vrai dire, depuis la création de l’Etat grec[3. Sur environ 190 années d’existence, l’État grec a été techniquement en défaut de paiement pendant 90 ans ; les curieux peuvent lire ce qu’en disait Edmond About en 1854.] — clientélisme, corruption, captation de subsides publics, évasion fiscale généralisée, administration aussi inefficace que surdéveloppée ; le tout financé par toujours plus de dettes. Très clairement, c’est leur droit le plus strict mais c’est aussi notre droit de refuser d’être les dindons de la farce.

Car ce qui se joue actuellement en Grèce n’est pas une tragédie mais une farce. Ce que tout le monde semble oublier, ces jours-ci, c’est que la stratégie de la politique de croissance à grands coups de déficits budgétaires que l’on nous vend comme une alternative à l’austérité prônée par la Troïka, c’est précisément ce que fait la Grèce depuis des décennies. Qu’on en juge : de son entrée dans la zone euro, le 1er janvier 2001, à la fin de l’année 2009, la dette publique grecque s’est accrue de 8,9% par an — soit 3,2% de plus que le PIB. Le résultat ? Eh bien, vous l’avez sous les yeux.

Très concrètement, Athènes ne remboursera pas. La question n’est pas de savoir si les Grecs le peuvent : de toute façon, ils ne veulent pas. Effacez leur ardoise et la première chose qu’ils feront, c’est créer de nouvelles dettes. Offrez-leur un troisième plan d’aide et vous pouvez être certains qu’il en faudra un quatrième dans deux ans. Timeo Danaos et dona ferentes[4. « Je crains les Grecs, même ceux qui apportent des cadeaux » — Virgile, L’Énéide.] et vous feriez bien d’en faire autant parce que les Danaïdes qui devront remplir le tonneau sans fond, ce sont les contribuables européens — les Allemands et les Français, certes, mais aussi les Bulgares, les Lettons, les Slovaques etc.

Ne vous méprenez pas : il n’est pas question ici de laisser entendre que les Grecs sont, par nature, des mauvais payeurs. La triste réalité est qu’au même titre que les pays producteurs de pétrole, les pays qui vivent sous perfusion d’aide internationale deviennent invariablement les proies des démagogues et ne se développent pas. Aussi paradoxal que ça puisse sembler, les mannes extraites du sous-sol (au Venezuela) ou tombées du ciel étoilé de l’UE (en Grèce) ont une fâcheuse tendance à se transformer en malédictions.

Alors quoi ? Eh bien, laissons la Grèce régler elle-même son problème. Qu’ils fassent défaut ou qu’ils décident de revenir à la drachme pour nous rembourser en monnaie de singe, les Grecs proposeront une solution de toute manière moins coûteuse que la stratégie adoptée par la Troïka depuis cinq ans. Mais surtout, il est sain qu’un peuple puisse décider lui-même de son sort et en assumer seul toutes les conséquences – aussi douloureuses soient-elles.

*Image : wikicommons.

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Guillaume Nicoulaud
est un blogueur et économiste françaisest un blogueur et économiste français