Les dernières élections législatives turques ont vu le succès du Parti de la justice et du développement (AKP) du Président Erdogan. L’AKP obtient 40% des suffrages exprimés, le Parti Républicain du Peuple (CHP) 25%, le Parti d’Action nationaliste (MHP), 16%, le Parti du Peuple démocratique (HDP) 13%. Victoire à la Pyrrhus, la formation de Recep Tayyip Erdogan recule de dix points par rapport au précédent scrutin. Les conséquences sont doubles : privé de majorité, Erdogan voit s’envoler son rêve de constitution présidentielle. Pire, il ne gouvernera plus seul. Grand vainqueur du scrutin, le HDP (parti kurde) franchit la barre fatidique des 10% et entre en force au Parlement.

Plusieurs raisons expliquent ce revers. Tout d’abord, depuis 2011, les islamo-conservateurs ont pris un virage autoritaire. Auparavant hors système, l’AKP avait su drainer sous sa bannière les exclus de l’oligarchie militaro-laïc (Kurdes, intellectuels libéraux, petit peuple dévot). Une fois les islamo-conservateurs parvenus aux commandes, les pesanteurs étatiques ont disloqué les ardeurs réformatrices de l’AKP qui, cahin-caha, a repris à son compte nombre de tics kémalistes.  Paradoxe, l’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle Turquie d’Erdogan ont accouché d’un rejeton hybride, l’islamo-kémalisme. La volonté d’Erdogan  d’assumer tous les pouvoirs grâce à une constitution taillée sur mesure a effrayé. Le principe de volonté nationale (Milli Irade) conduit Erdogan à s’identifier à la volonté générale et à ne supporter aucune entrave dans l’exercice de ses fonctions. Dès lors, le mandat populaire est compris comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. La Turquie a basculé dans le majoritarisme.

Jusqu’alors portes voix de l’AKP en direction du monde extérieur, les libéraux  se sont sentis floués. Leur abandon a entraîné une dramatique chute de la côte du modèle turc en Occident. En outre, les scandales a répétition ont terni l’image d’un parti qui avait construit son succès sur la faillite des élites laïques.

En réalité, la cause principale de l’échec d’Erdogan est à chercher quelque part au sud-est de l’Anatolie.  Les gros bataillons kurdes conservateurs longtemps acquis à l’AKP par rejet de la géhenne kémaliste ont tourné casaque. La promesse non tenue d’un Etat binational, l’enlisement du processus de paix et l’abandon des assiégés de Kobané ont poussé les chefs tribaux à rompre leur allégeance islamiste. Conséquence,  leurs ouailles ont plébiscité en masse les Kurdes du HDP. L’appel du sang a pris le pas sur la solidarité sunnite. Non seulement le parti kurde rafle 80% des voix à Mardin et à Diyarbakir, mais il perce à l’ouest du pays avec des pointes à 10% à Izmir et Istanbul. Sous la houlette de Selahattin Demirtas, jeune avocat fringant, le HDP est parvenu à élargir son spectre. Ses oripeaux ethniques ont été badigeonnés d’un vernis social-libertaire.  Parti de « toutes les minorités et de toutes les diversités », le HDP ratisse pêle-mêle Kurdes, alévis, chrétiens, militants LGBT.  Surtout, Demirtas a su capter toute une frange de la gauche turque déçue des crispations jacobines du CHP, le parti de Mustafa Kemal. Ce discours attrape-tout est aussi payant que risqué.  Car le parti kurde coagule deux électorats que tout oppose ou presque. Quoi de commun entre le bobo stambouliote sympathisant de la cause homosexuelle et l’imam rigoriste de Bitlis ?

D’ailleurs, le recul de l’AKP est à nuancer. Si le charme d’un projet commun des montagnes du Hakkâri aux rivages de la mer Egée s’est évanoui, l’AKP garde au cœur du plateau anatolien l’essentiel de son assise. Sunnites et conservateurs,  les Turcs noirs ont réitéré une fois de plus leur confiance à Erdogan. Les transferts de voix en direction des kémalistes sont quasi nuls. Claquemurée dans ses ghettos sociologiques de l’ouest et des grands centres urbains, la gauche turque peine à renouveler un logiciel idéologique qui oscille entre exaltation de l’Homme nouveau façon années 30, et discours social-démocrate convenu. Plus que jamais,  son image de parti des Turcs blancs lui colle à la peau.

Pour la droite, ce scrutin est tout l’inverse d’une débâcle idéologique.  L’addition de ses trois nuances (conservatrice, nationaliste, islamiste orthodoxe) frôle les 60%. Quelques soit leur divergences, elles  scrutent l’avenir à l’aune du même passé glorieux : la civilisation des steppes, l’Islam et le souvenir de l’Empire ottoman. Au delà de l’individu, elles posent le primat de la terre et des morts, de la tradition sur l’homme sans histoire. En substance, la droite a gagné la bataille culturelle.

Désormais, toute la question pour l’AKP  est de savoir avec qui gouverner.  Une alliance AKP-MHP serait logique tant leurs électeurs répondent aux même mots d’ordre patriotiques et conservateurs. Inconvénient de taille,  l’intransigeance du MHP sur le dossier kurde signe l’arrêt de mort du processus de paix. Une coalition avec les ennemis jurés d’hier, les kémalistes du CHP, aurait l’avantage de rassurer les décideurs économiques. Mais elle serait incomprise des électeurs AKP écœurés de voir revenir les représentants d’une caste honnie. Quant à un accord avec le HDP, il n’est même pas envisagé tant Demirtas a fait de la surenchère anti-Erdogan son axe de campagne. Si aucune solution n’émergeait, la tenue de nouvelles élections serait inévitable, avec toute la part d’incertitude qui pourrait prévaloir. Cruel dilemme.

*Photo: Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21746869_000001.

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Tancrède Josseran
est spécialiste de la Turquie. Son ouvrage, La Nouvelle puissance turque, a reçu le prix Anteios 2011 du Festival de géopolitique de Grenoble. Il est aujourd'hui attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC).
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