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Ce que cachent les dix-sept mille nouveaux baptisés


On a trop peu parlé du nombre exceptionnellement élevé de baptêmes d’adolescents et d’adultes célébrés lors des fêtes pascales, en France, vite éclipsé par le décès d’un pape hélas plus porté à soutenir l’islamisation d’une Europe qu’il qualifiait de « vieille femme stérile », qu’à encourager les nouveaux baptisés. Ces derniers sont pourtant plus de dix-sept mille. Plus que la totalité des adhérents des Écologistes (ex-EELV), et on connaît l’influence de ce parti et de son idéologie !

Jeunesse radicale

D’après les quelques analyses publiées, ces baptêmes – comme la fréquentation inhabituellement élevée des messes des Cendres – répondent à une vraie soif métaphysique, mais aussi à un besoin identitaire. C’est heureux : tout christianisme européen sérieux est nécessairement identitaire.

« On reconnaît un arbre à ses fruits » enseignent les évangiles (Mathieu 7:16-17, Luc 6:44). Alors disons-le tout net : si un millénaire et demi d’empreinte profonde du christianisme sur l’Europe n’a pas produit de fruits qui vaillent d’être préservés, et non balayés par la déconstruction « progressiste » ou « l’enrichissement culturel par la diversité qui est une chance », c’est que le christianisme n’a rien à apporter au monde. Mais si on affirme que le christianisme est capable de rendre l’Homme meilleur, alors il est impossible de prétendre qu’en quinze siècles il n’aurait pas inspiré à la chrétienté des réalisations – métaphysiques, philosophiques, culturelles, artistiques, sociales – dignes d’être admirées, défendues, transmises, et de servir à leur tour de sources d’inspiration. Et on se devra même, alors, de préserver tout ce qui a contribué à faire la noblesse du christianisme, même ce qui n’est pas en soi d’origine chrétienne. Longtemps, nous avons célébré ainsi les Neuf Preux : trois héros païens (Hector, Alexandre, César), trois héros juifs (Josué, David, Judas Maccabée), trois héros chrétiens (Arthur, Charlemagne, Godefroi de Bouillon). C’est ensemble (et avec les Neuf Preuses) qu’ils incarnaient l’élan chevaleresque, l’une des plus nobles réalisations humaines.

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Jean-Paul II disait en 1997 : « l’identité humaine de Jésus se définit à partir de son lien avec le peuple d’Israël, avec la dynastie de David et la descendance d’Abraham. (….) Autrement, le Christ aurait été comme un météore tombé accidentellement sur la terre et privé de tout lien avec l’histoire des hommes. » Cette mention papale de « l’identité humaine de Jésus » n’est pas seulement une reconnaissance du fait que, pour se faire homme, le Dieu chrétien a choisi de se faire Juif. C’est aussi une déclaration profondément identitaire. C’est le constat que l’inscription de la personne dans une filiation, un peuple, une culture, en somme une identité, est bien ce qui distingue tout homme, fut-il le Fils de l’Homme, d’un « météore tombé accidentellement sur la terre. »

De même qu’il ne faut pas oublier que Yeshua Bar-Yosef était Juif, de même avoir conscience du génie de Saint Thomas d’Aquin et de la pertinence de son enseignement, suppose de reconnaître le génie et la pertinence d’Aristote. Donc le génie de ce qui a nourri et forgé Aristote, cette Grèce Antique dont Benoît XVI affirmait (en 2006, dans son remarquable discours de Ratisbonne) que « la rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’était pas le fruit du hasard. »

Dans ce discours, Benoît XVI exposait aussi plusieurs différences de fond entre le christianisme et l’islam, ce que l’Église gagnerait à enseigner explicitement aux nouveaux baptisés. Le Monde parle en effet d’une « jeunesse catholique en quête de radicalité » : « par effet de mimétisme avec l’islam autant que par volonté d’affirmation identitaire, les jeunes qui demandent le baptême sont souvent à la recherche de cadres stricts dans leur pratique religieuse et quotidienne », ce que semblent confirmer plusieurs témoignages. Que des jeunes prennent au sérieux les pratiques et les rites de la religion qu’ils ont choisie n’a évidemment en soi rien de négatif, bien au contraire. Pour ma part, j’y vois un refus bienvenu du laisser-aller vulgaire de la post-modernité, le besoin de s’ancrer dans la tradition et de donner du poids, de la gravité, à son rapport au sacré. Ceci étant, le catholicisme perdrait son âme s’il oubliait qu’il s’est construit contre le pharisaïsme, et que « le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc 2:27). Entre christianisme et islam, il n’y a pas seulement des règles différentes, il y a un rapport radicalement différent aux règles, et même : des règles de natures différentes y compris lorsqu’elles sont d’apparences semblables.

La grande différence avec l’islam

Rémi Brague rappelle ceci (Sur l’islam) : « On connaît la question controversée depuis Platon : savoir si Dieu veut le bien parce qu’il est bien, ou si le bien est bien parce que Dieu le veut. Les penseurs de tradition chrétienne choisissent le plus souvent le premier terme de l’alternative. (….) L’islam, au contraire, se prononce en la majorité de ses penseurs pour le second : les valeurs dépendent entièrement de l’arbitraire divin. »

Dans l’islam, la règle est arbitrairement fixée par Allah, et n’a donc pas de valeur intrinsèque objective, pas d’autre but que de démontrer la soumission du croyant à celui qu’il vénère, et d’obtenir ses faveurs.

Dans le christianisme, la règle a pour but de rendre l’Homme objectivement meilleur en le guidant vers l’accomplissement de sa dignité ontologique. Laquelle, ainsi que l’explique Pierre Lory (cité par Rémi Brague), n’existe pas aux yeux de l’islam : « Pour l’islam, ce qui fait en effet qu’un homme est un homme, ce n’est pas une constitution naturelle, perdurant en toute circonstance ; mais c’est un statut précis que l’intention divine lui a attribué pour un moment déterminé. Que cette intention divine se modifie, et le statut de la créature changera du même coup. »

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À un athée affirmant que tout croyant se cherche un maître, j’ai fait remarquer que c’est probablement vrai à condition de se souvenir que le mot « maître » peut désigner deux réalités opposées : celui qui a des esclaves, et celui qui a des disciples. « Que Ta volonté soit faite » n’est pas une renonciation à la liberté ni une démission face au devoir de discernement, c’est le choix de la confiance. Allah veut l’Homme soumis, le Christ veut l’Homme saint. Si l’Église oublie d’affirmer cette distinction cruciale, ou s’interdit de le faire (par exemple au nom du « dialogue »), elle ne pourra que décevoir ceux qui se tournent aujourd’hui vers elle.

Le pape François et « les autres »

François – il faut tout de même parler aussi de lui – se disait le pape des périphéries, le défenseur des faibles et des oubliés. Le fut-il vraiment ? Eut-il jamais une seule prière pour Thomas, Lola, Enzo, Philippine, ou Claire ? Eut-il jamais un geste pour ces chrétiens presque systématiquement oubliés, peut-être les plus oubliés et parmi les plus persécutés de tous les chrétiens aujourd’hui, que sont les ex-musulmans convertis au christianisme ?

Dans son encyclique « Fratelli tutti », l’anti-discours de Ratisbonne, François citait comme source d’inspiration le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayyeb. Un homme que feu le Souverain Pontife appelait « frère » et « ami ». Un homme qui a validé la caution morale apportée par Al-Azhar au pogrom du 7-Octobre. Un homme qui confirmait en 2016 que les quatre courants orthodoxes de l’islam sunnite appellent à mettre à mort les apostats de l’islam, c’est-à-dire les musulmans qui quittent l’islam, qu’ils deviennent athées, agnostiques, libres-penseurs, ou qu’ils se convertissent à une autre religion, christianisme compris. L’islam est aujourd’hui la seule religion au monde au nom de laquelle des États punissent de mort l’apostasie (de nombreux autres pays musulmans la sanctionnent par la perte de tout ou partie des droits civiques, parfois par la prison). En France, nombre d’apostats de l’islam témoignent des pressions, du harcèlement, voire des violences qu’ils subissent. François s’est-il une seule fois soucié d’eux, ne serait-ce que des chrétiens parmi eux, ne serait-ce que des catholiques parmi eux ?

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Beaucoup de ces apostats en revanche (y compris des athées qui démasquent avec autant de verve que de courage ce qu’ils ont eu la force d’âme de quitter, mais qui mettent parfois un peu trop vite tous les cultes sur le même plan) œuvrent pour nous tous : incarner la liberté de conscience et dénoncer un obscurantisme qui tente de l’étouffer, c’est servir la dignité de tous les hommes.

Avant que se ferment les portes du conclave, je souhaite à tous les catholiques, et en particulier aux dix-sept mille nouveaux baptisés de France, que le futur pape soit un homme capable de reconnaître, d’aimer et de respecter les meilleurs fruits du christianisme, y compris la chrétienté, y compris la civilisation européenne. Un homme gardien de la liberté de conscience, nécessaire à la foi car la foi est confiance, et la confiance ne peut être que librement donnée. Un homme, dès lors, qui saura honorer cette liberté, défendre les civilisations qui la promeuvent, et s’opposer aux idéologies qui la piétinent.

La possibilité de Dieu

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Sur l'islam

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Blaise Cendrars: de la Champagne aux Ardennes

Gisèle Bienne propose un récit précis et bien documenté sur Blaise Cendrars. On le suit dans la Marne, lieu de sa blessure, et dans les Ardennes du nord auprès d’une amie chère.


Causeur. Comment est né ce livre ? Et pourquoi cet ouvrage ? Comment avez-vous travaillé ? (Sur le terrain, archives, témoignages, etc. ?)

Gisèle Bienne. J’étais étudiante à Nancy quand, dans une librairie, je suis tombée sur un livre de poésie au titre énigmatique, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. Enfant, je séjournais chez mes grands-parents, mon grand-père était chef de gare. Je voyais passer les trains sans jamais les prendre. C’est beau, un train qui s’enfonce dans les ténèbres. Je n’ai pas lâché le livre de Cendrars de toute une nuit. Plus tard, je suis venue habiter à Reims. Impossible d’habiter Reims sans s’intéresser à la Première Guerre mondiale ; on sait combien la ville a souffert des bombardements allemands. Les lieux ont été pour une large part à l’origine de ma démarche. Mais j’avais déjà travaillé sur cette guerre que mes deux grands-pères ont faite. J’avais lu romans, récits, livres d’historiens, prêté l’oreille à des témoignages. Avec mes parents, très jeune, je visitais des cimetières militaires ; l’alignement de toutes ces croix blanches me frappait, l’émotion de mon père était visible.

Que représente Blaise Cendrars, pour vous ?

L’indépendance, la liberté. Il n’a été d’aucune école. Avec Apollinaire, il voulait en poésie rompre avec « l’ancien jeu des vers » et il y est parvenu. Il a dédié la Prose du Transsibérien aux musiciens. Il avait le goût des voyages. Il vient, part, repart. Il conte à ses amis ses aventures, ses rencontres étonnantes avec les lieux, les gens. Il les revit ou les réinvente tout à la fois de façon extraordinaire. C’est un être cosmique et généreux. Il se définissait comme l’homme des cinq continents ; voilà qui me plaisait !

Vous évoquez deux lieux du Grand-Est très importants pour le poète : la ferme de Navarin et les Ardennes. Pouvez-vous nous en reparler ? Que sont-ils devenus aujourd’hui ?

Le monument de la ferme de Navarin se situe à 35 kilomètres de Reims, face au camp militaire de Suippes qui englobe les villages détruits pendant cette guerre, Hurlus, Tahure, Perthes-lès-Hurlus, Le Mesnil-lès-Hurlus… Des fermes de ce secteur dévasté ont été reconstruites ; je suis donc allée à la recherche de la ferme de Navarin où Cendrars a perdu la main droite et n’ai vu en bordure de route qu’une pancarte disant « ICI FUT LA FERME DE NAVARIN ». En face, s’élève le monument ossuaire de la Ferme de Navarin, « Aux morts de Champagne ». A perte de vue, c’est la plaine et ses chemins de craie. Le vide, pour ceux qui ne sont pas du coin. Moi, j’aime la mélancolie de la plaine. Il me semble que je pourrais encore et toujours continuer à écrire sur ces paysages. Les Ardennes, c’est différent. Après les gares, j’y passais mes vacances, en Argonne. Mes grands-parents maternels en étaient originaires mais je ne connaissais pas l’endroit où a vécu Elisabeth Prévost. Elle habitait un ancien pavillon de chasse et avait là son ranch au lieu-dit des Aiguillettes près de Signy-le-Petit et Brognon, à quelques kilomètres de la frontière belge, entre vallons et forêts, un endroit sauvage qui enchantera Cendrars.

« En panne d’écriture. »

On connaît peu l’épisode du séjour de Cendrars chez Elisabeth Prévost. Il est pourtant important dans la vie du poète. Pourquoi ce presque silence ? Qui était-elle ?

Cendrars est un homme secret et pudique qui aime à donner le change. Il vivait très mal que l’actrice Raymone se soit éloignée de lui. En panne d’écriture, il avait des dettes. Elisabeth Prévost née dans une famille de riches industriels était une grande aventurière qui rentrait alors d’une équipée en Afrique. Des amis à Paris lui parlent de Cendrars et lui proposent de le rencontrer. Elle le voit dans sa modeste chambre de l’hôtel de l’Alma et, tout de suite, il la branche sur ses aventures africaines et lui demande de les écrire ; il en ferait des papiers pour Paris-Soir. Le goût de l’aventure ne quittera jamais Elisabeth. Elle l’invite aux Aiguillettes, elle apprendra à connaître cet homme d’exception qu’elle admire et qui semble lui ouvrir un avenir correspondant à ses désirs. Cendrars a pour elle considération et tendresse. Il s’attache à ce coin, aux bêtes, aux habitants, au curé. La forêt ardennaise ne tarde pas à devenir sous sa plume la forêt shakespearienne… Après la guerre, Elisabeth a vécu « autour du monde » les aventures que Cendrars avait rêvées. Monique Chefdor a consacré un très beau livre à Elisabeth Prévost, Madame mon copain.

28 septembre 1915 : Cendrars est blessé à la main, puis amputé. Quelles furent les conditions de cette blessure ? Eclat d’obus ? Rafale de mitraillette ? Les historiens littéraires apportent, parfois, des versions différentes.

Lors de la grande offensive de Champagne, Cendrars a été jeté dans une terrible bataille. Caporal, il monte à l’assaut avec ses hommes. Il court sous le feu nourri de l’adversaire ; les nappes de gaz stagnent au ras du sol ; il pleut. Il voit tomber des camarades. Il est touché à la main, sans doute par une rafale de mitraillette, tout près de la tranchée de la Kultur. Il saigne, continue à courir puis s’effondre. On le conduit à « l’Opéra », une plate-forme à quelques kilomètres ; on y regroupait les blessés ; aujourd’hui, un petit cimetière militaire à l’entrée de Souain-Perthes-lès-Hurlus. Il est amputé de la main droite dans un hôpital de l’arrière, probablement à Suippes. La douleur est intense. Il sera soigné à l’Evêché Sainte-Croix de Châlons-sur-Marne transformé en hôpital militaire. Féla, sa femme, lui rend visite et lui apprend qu’elle attend un second enfant. Cette nouvelle ajoute à sa souffrance. Son corps et son esprit sont restés sur le champ de bataille avec ses camarades. Il sera réopéré, du bras, au-dessus du coude. Mener une vie « normale » ne sera pas pour lui. Il apprend à écrire de la main gauche et rompt avec la poésie.

On savait peu, également, que le père de Blaise lui rendit visite sur le front. Où était-ce ? A quelle période ? Que se passa-t-il ?

Son père se serait rendu à Châlons-sur-Marne après qu’il a eu connaissance des faits dans un journal, en octobre 1915 probablement. Entre eux, le silence, et cette larme sur la joue du père, c’est tout. Cendrars parlera peu de sa blessure dans ses livres. Il la voit parfois dans la constellation d’Orion. Dans La Main coupée paru en 1946, à l’issue de la Deuxième Guerre, la main apparaît à un moment sous la forme d’un lys rouge descendu du ciel et qui cherche à prendre racine dans le sol. Ce passage cause une forte impression au lecteur.

« (…) combattre les Uhlans au sabre »

Votre grand-père, qui fut soldat en 14-18, a combattu les Uhlans au sabre. Pouvez-vous revenir sur ce passage si émouvant de votre livre ?

C’est le père de mon père. Il animait une petite troupe de théâtre ; il était aussi à ses heures écrivain public. Il possédait une ferme dans un village de l’Aube. Je ne l’ai pas connu. Il aimait Jaurès. Trois années de service militaire. Il avait fait l’école de cavalerie de Sainte-Menehould. Il était cuirassier, puis la guerre arrive, qui l’a démoli. L’épisode qui l’a le plus détruit, c’est pendant la bataille de la Marne à l’automne 14. Mon père se souvenait qu’il en parlait. Il avait dû combattre les Uhlans au sabre dans les marais de Saint-Gond. Mon père avait conservé son sabre dans l’ancien colombier de la maison ; c’est là qu’étaient les objets des morts, là que je me rendais en cachette de ma mère, là qu’ont peut-être pris source certains de mes livres.

Vous en profitez pour évoquer Jean Giono, télégraphiste au fort de la Pompelle, et son amitié avec Ivan Kossiakov (ou Kossiakoff, comme écrit sur sa tombe). Qui était ce dernier ? Vous écrivez qu’il aurait été fusillé au camp de Châlons ou, peut-être, mort au combat ; pourquoi cette incertitude ? Pourquoi aurait-il été fusillé ?

Vous savez avec Giono il est parfois difficile de s’y retrouver… Des Russes ont combattu sur le front ; il y en a eu en Champagne. Au fort de la Pompelle, Jean Giono a cependant dû connaître Kossiakov qu’il décrit comme un homme d’une grande bonté, très doux et prévenant, veillant sur lui, sur son bien-être, sur son sommeil. Je sais qu’en 1917, au moment de l’offensive du Chemin des Dames, des Russes ont demandé à retourner chez eux pour servir la Révolution. Certains se sont rebellés. On les a internés au camp de la Courtine. Y a-t-il eu des fusillés ? Il semble que ce ne soit pas le cas de Kossiakov qui a sa tombe dans le cimetière russe de Saint-Hilaire-le-Grand. Mais comme personnage, Kossiakov était intéressant, et Giono le pacifiste s’en est magnifiquement saisi.

Page 71, vous parlez des copains légionnaires de Blaise qui apparaissent dans le récit La Main coupée. Avez-vous fait des recherches sur eux ? Où sont-ils enterrés ? (Lang, Le Monoclard, Segouâna, Sawo, Bikoff, etc.) Saviez-vous qu’il y a peu, cachée derrière le lierre du jardin du château de Tilloloy, dans l’Oise, se trouvait encore une plaque au nom de Rasso (que Cendrars surnomme Rossi), certainement l’endroit où il avait été provisoirement inhumé.

Eux aussi étaient des hommes fort secrets mais pas avares en inventions verbales, des personnages. Cendrars dit que tout ce qui les concernait était faux, sauf leur mort parce qu’ils n’étaient plus là pour la raconter… Il y a un cimetière des légionnaires à l’entrée du camp de Suippes. Certains sont morts pendant l’offensive de Champagne à l’automne 1915. D’autres comme Rossi dans la Somme. Rossi était un géant mais très peureux ; il adorait sa femme, lui écrivait sans cesse et mangeait comme quatre. Il est mort en train de manger, tué par un éclat d’obus, le nez dans sa gamelle, à Tilloloy en effet. Segouâna, mort et ressuscité… Lang, mort dans la Somme. Sawo le gitan, déserteur. Le petit Faval, mort à Navarin. Bikoff perd la vue dans la Somme ; il se suicidera. Van Lees emporté dans les airs par un obus, foudroyé dans un long hurlement, à la ferme de Navarin ; son pantalon ensanglanté est retombé vide sur le sol, « il n’y eut donc pas de mort à enterrer ».

 Page 44, vous citez Yves Gibeau et sa passion pour la « cueillette » des objets de la Grande Guerre retrouvés dans les plaines de l’Aisne. Gibeau, que vous avez rencontré je crois, vous parlait-il de Cendrars ?

Yves Gibeau m’avait écrit après avoir lu mes premiers livres. Il m’a donné rendez-vous au Café du Palais, à Reims. Il était hanté par cette guerre car il était né d’un soldat qu’il imagine peut-être « disparu » sur le Chemin des Dames. Il a quitté Paris pour venir habiter l’ancien presbytère de Roucy dans l’Aisne en contrebas de ce Chemin des Dames. Après le repas, il m’a conduite chez lui. J’ai visité sa maison, son grenier surtout, son « musée » de la Guerre, spectaculaire ! Tout ce qui remontait des champs se retrouvait là. Allez le voir : après sa mort son ami photographe Gérard Rondeau en a sauvé une grande partie qui se trouve à l’Historial de la Grande Guerre à Péronne. Gibeau aimait Cendrars, son œuvre, l’homme, son tempérament mais je ne pense pas qu’il l’ait rencontré.

La Bochie

Page 47, vous revenez, à juste titre, sur le fait que les habitants du sud de la France appellent « la Bochie » les régions du Nord envahies et occupées par les envahisseurs, Allemands la plupart du temps. Ces pages sont particulièrement fortes ; quelle est votre analyse face à cette appellation singulière, voire insultante ?

Certains habitants, oui. Cela m’avait choquée quand des amis venus du sud méditerranéen visiter la région et repérer l’endroit où avait combattu Cendrars ont employé ce terme que je n’avais jamais entendu. On ne peut comparer ces villages qui, par trois fois, ont subi le passage ou l’envahissement des troupes allemandes, dont il ne restait rien, reconstruits après la guerre, ayant perdu une partie de leurs habitants, aux pimpants villages du sud qui n’ont pas connu ces tragédies. Ces villages très éprouvés, je les trouve attachants, l’histoire y est partout présente, la mémoire est autant dans les greniers que dans le sol.

Blaise Cendrars détestait, dit-on, les Allemands. Comment l’expliquez-vous ? C’est ce qui l’aurait poussé à s’engager dans la Légion…

Cendrars ne détestait pas les Allemands ; il connaissait les artistes d’avant-garde à Berlin. Il avait publié un article dans leur revue Der Sturm. Il avait avec des amis allemands signé un tract pacifiste en 1913, l’année de tous les espoirs en art. Il n’était pas Français ; il était Suisse, né à la Chaux-de-Fonds en 1887. Il s’appelait Frédéric-Louis Sauser. Avant la guerre, il vivait à Paris qu’il voyait comme « la capitale des arts » et qu’il voulait sauver d’une certaine manière. Sa situation personnelle est délicate en 1914. Malgré son côté bohème et anarchiste, il signe avec l’écrivain italien Ricciotto Canudo un Appel aux étrangers résidant en France pour les inviter à s’engager volontaires dans l’armée française. Cendrars est affecté au premier Régiment Etranger de Paris. Il combat un an dans la Somme, puis il est versé dans la Légion juste avant l’offensive de Champagne à l’automne 1915.

Vous rappelez que les Surréalistes, Breton en particulier, ont noté Cendrars. Ils n’aimaient pas ses livres, son ton. Et particulièrement J’ai tué. Pourquoi ? Pacifisme d’après-guerre ? Jalousie devant son talent ?

Ah, les Surréalistes ! Je les aimais quand j’étais étudiante, le hasard objectif, le merveilleux quotidien, Nadja d’André Breton, Le paysan de Paris d’Aragon… Ils ont constitué un mouvement, une sorte d’école ; Breton en était un des initiateurs et en devint le maître.

Ce n’était pas du goût de Cendrars qui a pu les considérer comme des petits bourgeois s’occupant à des jeux d’écriture. Le roman pour eux était dépassé en tant que genre. On ne devait pas écrire sur la guerre ; il fallait se plier à certaines « consignes », ouvrir d’autres horizons en écriture, expérimenter d’autres domaines ; l’imaginaire était fortement sollicité. Alors J’ai tué, ce texte percutant de Cendrars dénonçant la guerre, ils l’ont rejeté, trop direct, réaliste ? Cendrars, le mauvais élève très mal noté par ses maîtres…

Pouvez-vous revenir sur votre rencontre avec la petite-fille des propriétaires de la ferme Navarin ? Qu’était devenue cette dame ? Vos discussions ?

Quand nous signons nos livres dans des librairies, nous pouvons avoir de bonnes surprises. Ce jour-là, signant La ferme de Navarin, ce fut le cas. Une lectrice, arrivée en avance, m’attendait. Comme si je l’avais senti, j’étais également arrivée en avance. Elle m’observait, une coupure de journal à la main. Elle me la montre, c’est un article sur mon livre signé Gilles Grandpierre, paru dans L’Union. Et là, elle me dit : « Je suis la petite-fille. Cette ferme, c’était celle de mes grands-parents. ». Les années s’abolissent d’un coup. C’était extrêmement émouvant, pour elle et pour moi. Elle habite un village de la Marne, non loin de Navarin et, avec sa fille, entretient la mémoire des lieux.

Quels sont vos projets littéraires ?

Je termine un roman – ou un récit ? – qui parle d’un… escalier ! Est-ce parce que j’habite un sixième étage sous les toits, sans ascenseur ? Sans doute mais pas seulement. La narratrice rentrant chez elle après une longue absence commence à gravir l’escalier et se rend bientôt compte qu’il n’est plus du tout ce qu’il était… La parution de ce livre qui cherche son titre est prévue chez Actes Sud au printemps 2026…

Chavirer avec Cendrars vers d’autres bouts du monde, Gisèle Bienne ; éd. Noires Terres ; 161 p.

Chavirer avec cendrars: Vers d'autres bouts du monde

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Fame, je vous aime !

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ma chérie, la Sauvageonne, a du goût. Il y a peu, elle m’a entraîné au cirque Jules-Verne d’Amiens pour assister au spectacle Fame TV, du collectif TBTF (Too Busy To Funk), organisé par la Comédie de Picardie, dirigée avec goût et audace par Nicolas Auvray.

Dans une mise en scène de Ricardo S. Mendes (également jongleur), la création propose plusieurs disciplines : aérobic, cerceau aérien, corde lisse, acrobatie, et, bien sûr, musique à gogo. On se régale ; c’est fou, complètement cintré ; on baigne dans une eau de joie simple, pétillante et limpide comme un étang de Pilsen. Le monde de la télé crève l’écran pour rendre visite au monde de la réalité. L’univers de la télévision des seventies est passé en revue ; tout le monde sort de la boîte et déboule sur la piste du cirque pour la transformer en plateau vif comme un chevesne ardéchois. On a le droit aux variétés, aux publicités d’antan, aux héros de séries délicieusement désuètes, à des extraits de débats (les clins d’œil au Parti communiste et à Georges Marchais faisaient un bien fou !). Un présentateur nombriliste, des vedettes de la chanson française, la speakerine figée dans les années 70. Tous des manières de fantômes bienveillants. Surviennent des incidents ; les prises de vues se superposent, se chevauchent dans un joyeux bordel au son d’un trio de musiciens remarquables d’agilité et de précision (clavier, basse et batterie). Ah ! ce bassiste – Pablo Fraile – au jeu d’une inventivité est d’une souplesse à tomber. Un bassiste à cinq cordes, les quatre de sa basse et celle, lisse, qu’il attrapa un peu plus tard pour s’adonner à de vertigineuses acrobaties. Certains artistes fument sur la piste (ou, plutôt, font semblant ; sécurité oblige) comme ça se faisait avant sur les plateaux télé. Et comment résister aux chansons de Boris Bouchard (interprétées par le sympathique et si talentueux Simon Tabardel), de Périgueux, chanteur débutant propulsant trois bluettes acidulées : « J’ai fait un rêve », « J’avais envie » et « Les amants saisonniers » ? 

Tout y était : les textes d’amour vanillés, les poses (têtes renversées), les intonations déchirantes (à la Frédéric François) et le duo avec la chanteuse vedette surnommée Florence Pommier. Le public reprenait les mélodies en chœur ; ma Sauvageonne et moi chantions à tue-tête, complètement déchainés. Nous n’avons pas pu résister et nous sommes mis à hurler « Bouchard ! Bouchard ! Bouchard ! » à plusieurs reprises jusqu’à ce que nous attirions son attention et qu’il se mît à nous repérer, puis nous regarder, puis nous faire signe. Tous deux, nous étions fans. À la fin du show, il a proposé qu’on se retrouve à la buvette. Autour d’une bière, il nous raconta qu’il venait du rap et d’Ardèche, que le collectif était suisse et regroupait une vingtaine d’artistes circassiens issues d’écoles de cirque (dont celle de Lyon et de Sainte-Croix) ; en janvier 2022, la troupe a posé ses bagages à La Cascade-Pôle national Cirque à Bourg-Saint-Andéol, en Ardèche. C’est là que Simon les rencontra et endossa l’habit de lumière de Boris Bouchard. Pour le plaisir de tous. Un spectacle positif, vivifiant et fichtrement réussi. Que du bonheur !

La barbarie djihadiste dans l’œil du septième art

Un film captivant retrace la sombre histoire d’un jeune berger tunisien assassiné par les djihadistes en novembre 2015.


Tapez le nom de « Mabrouk Soltani » sur Google, vous tombez sur quantité d’articles relatant l’assassinat du jeune berger dans les montagnes proches de la frontière algérienne, en novembre 2015, décapitation revendiquée par l’EI. La scène d’horreur provoqua alors, en Tunisie, un véritable électrochoc au mitan de cette décennie troublée, consécutive à la dite « révolution du jasmin ». D’autant qu’un an et demi plus tard, en plein ramadan, Khalifa, le frère aîné de l’adolescent, fut à son tour kidnappé puis égorgé, toujours au nom de la guerre sainte. L’abjection islamiste ne connaissant aucune limite, les fous d’Allah avaient ordonné au cousin de Mabrouk, témoin de ce premier crime, de rapporter à sa famille, dans un sac, la tête coupée du garçon…

Emportés dès la première image

Cette tragédie parfaitement authentique est à la source des Enfants rouges, second long métrage du Franco-tunisien Lotfi Achour, après Demain dès l’aube, en 2016. Auteur, bien avant cela, de plusieurs courts métrages (Père, La laine sur le dos…), également acteur et producteur, en couple avec la dramaturge Natacha de Poncharra qu’il associe à ses projets, Achour est principalement un homme de théâtre, connu pour L’Angélie, spectacle ovationné au Festival d’Avignon en 1998, ainsi que pour un Macbeth coproduit par la Royal Shakespeare Company, en 2012 à l’occasion des Jeux olympiques d’été en Grande-Bretagne.

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L’artiste a donc de la bouteille ; mais il a surtout un œil de cinéaste très averti, nourri de très longue date par ses talents de scénographe. Dès la première image des Enfants rouges, nous sommes emportés. Emportés dans le regard d’Achraf, ce petit berger de 14 ans aux traits disgracieux, aux dents gâtées, personnage central de l’ignominie dont il sera le témoin, l’otage et le rescapé.

À l’instigation de son cousin Nizar, 16 ans, Achraf et ce dernier décident de s’aventurer jusque dans une zone miliaire sensément interdite d’accès, vers ces montagnes qui ceinturent la plaine où leur ferme misérable est échouée. C’est dans l’aridité de ces parages minéraux que le crime a lieu, atroce, tellement insoutenable au regard qu’Achraf résistera d’instinct à en recoudre le déroulement : par brides, comme dans un cauchemar, le voilà qui, rétrospectivement, revoit ou plutôt entend le groupe des djihadistes qui sous ses yeux viennent d’égorger Nizar, lui ordonner de rapporter au village sa tête sanguinolente. On ne saura jamais précisément pourquoi Nizar est mort : était-il un « indic » ? Un traître ? Une simple opportunité pour la furie djihadiste ?

Scènes terrifiantes

C’est avec un art consommé que le scénario, magnifié par la photographie de Wojcieh Staron, s’empare des péripéties, dans une porosité où réel et imaginaire s’entretissent, au prisme de la dévastation mentale de l’adolescent qui sait ne devoir sa survie qu’à la mission macabre à laquelle la horde fanatique l’a assigné. Si le film ne nous épargne ni la vue du visage décapité, ni celle, par exemple, de l’antique frigo à la portière maintenue close par des tendeurs, et qu’on devra vider – détail abominable ! – pour y placer au frais le scalp de Nizar, il prend pourtant grand soin d’éviter tout voyeurisme d’un goût douteux. Montage ciselé, cadrages scrupuleusement composés, rythme millimétré : de toute beauté, le chromatisme incandescent de l’image esquive de façon très pensée le péril d’une esthétisation malvenue. Mobile, survoltée, d’une plasticité virtuose, la caméra combine plans serrés ou fixes et somptueux tableaux paysagers, séquences oniriques ou sensorielles, et scènes d’une crudité terrifiante…

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Quand, digne autant qu’intraitable, la mater dolorosa exige, d’une voix rocailleuse et nouée, qu’on lui ramène le corps de son fils (sinon les loups et les rapaces ne manqueront pas de dévorer ses entrailles) la décision, débattue car évidemment risquée, de partir à la recherche de la dépouille abandonnée, perdue quelque part au milieu des rochers, détermine l’expédition, qui prend aussitôt une dimension mythologique : car ce sont les chiens, paire de lévriers blancs proprement fabuleux, qui retrouveront la trace du supplicié. S’ensuit la procession silencieuse des proches, flanqués du frère aîné, la vingtaine, les traits christiques : porteurs du macchabée sur sa civière de fortune, enveloppé dans une chétive couverture, tel un saint martyr dans son suaire sur le palanquin…

Là encore, confiant dans sa logique narrative, le scénario élude délibérément la séquence vaguement obscène qui aurait pu nous montrer l’équipe de télévision venue en toute hâte vampiriser les lieux, pour « couvrir l’événement », comme on dit – avant même l’arrivée (hypothétique) de la police ! Mais le réalisateur laisse volontairement cet épisode hors champ : centrée sur les seules victimes directes du drame, la caméra ne quittera pas d’une semelle la petite troupe qui, dans des échanges sur smartphones, exigent, pour regagner le village, qu’aient d’abord déguerpi ces médias plaquant leur cynisme sur l’épouvante. Jusqu’au dénouement, tout sera vu, perçu à travers le « monologue intérieur » de l’adolescent Achraf, assailli de visions qui animent pour lui seul le spectre de Nizar, à mesure qu’il parvient – douleur sans fond ! -, à raccorder dans son esprit le flux de ces scènes insurmontables, et trop réelles.

Réelles jusque dans la langue des « acteurs », lesquels, dans le film, s’expriment tous en dialecte local. Au point que, comme l’assure Lotfi Achour dans un entretien, même le spectateur autochtone serait bien en peine de traquer dans leur diction le moindre anachronisme, non plus que dans leur gestuelle ou leurs attitudes. Entre réalisme quasi-documentaire et puissance d’évocation perméable, sensorielle, tactile, Les enfants rouges est teint de sang : de part en part, il vous le glace. Sa charge allégorique entre en résonance avec les saturnales sanglantes de l’islam, qui se déchaînent en Afrique comme en Europe.

Les enfants rouges. Film de Lotfi Achour. France, Belgique, Tunisie, couleur, 2024. Durée : 1h40

Le style fait homme

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Denis Grozdanovitch aime traquer le style d’un auteur. Au-delà du plaisir esthétique, c’est sa façon de faire connaissance avec lui. Plus qu’un exercice d’admiration, son essai prouve que tout est affaire de style.


Denis Grozdanovitch est de ces hommes chez lesquels les passions successives multiplient les vies ; ne fut-il pas, dans une première, champion de tennis et de squash ? Dans une seconde, le voilà écrivain ! À 56 ans, ce n’est pas banal. Faut-il encore arguer que, depuis toujours, cet auteur atypique fut un grand lecteur ? CQFD. Avec son Petit traité de désinvolture (José Corti, 2002), ce rat de bibliothèque s’est inventé une carrière d’essayiste. À coups de considérations esthétiques sautillantes, il n’a cessé de fixer ses admirations, rendre hommage à ses maîtres qui sont devenus ses complices. Avec Une affaire de style, il ne déroge pas à la règle qu’il s’est fixée. Son savoir-vivre consiste à traquer, à toute force, la singularité chez les auteurs qu’il fréquente et, partant, cette quête le rend singulier. En somme et à sa mesure, Grozdanovitch tente de se « glisser dans le sillage » de ses « glorieux prédécesseurs ». On pourra s’en convaincre en lisant ou relisant Dandys et excentriques (Grasset, 2019), qui lui valut le prix Saint-Simon. L’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui fourmille d’excentriques. Jugez plutôt : Michel Leiris, Roberto Calasso, Fernando Pessoa, Claudio Magris, Michel de Montaigne, Marcel Proust, Robert Burton ou Henri Bergson et Henry James — cette liste n’est pas exhaustive. Quel est le point commun entre tous ces auteurs ? Le style, c’est-à-dire l’invention d’une liberté. Le style encore, selon notre styliste, est une dimension en voie de disparition tant en littérature que dans la vie. Mieux, c’est « l’instant où le fond affleure à la surface ». Ce style enfin doit se déployer « à la manière d’une fleur de papier japonaise s’épanouissant dans le flot d’une rivière au cours paisible ». D’une certaine façon, il excède l’idée qu’il est « plus révélateur de l’âme des êtres ». Ainsi, outre le plaisir esthétique qu’il suscite, en le traquant, notre dandy fait-il plus amplement, plus complètement connaissance avec ces chers excentriques. C’est son plaisir, sa curiosité. Elle est communicative.

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Une affaire de style est un exercice d’admiration, une variation sur un même thème à une allure cabriolante. La désinvolture spéculative est l’un des traits grossissants de Grozdanovitch. D’où son humour. La vraie légèreté est la vraie profondeur, qu’on ne se méprenne pas.

En rassemblant d’anciennes notes sur le style « euphémistique » d’Henry James ou sur la mélancolie sarcastique de Vialatte, Grozdanovitch nous explique au fond que la littérature est un style de vie ! La lecture offre une « chambre d’écho intemporelle » à ceux qui s’y adonnent. Elle leur tient lieu de « porte-bonheur ». La littérature donne à penser à l’auteur de La Faculté des choses (Le Castor Astral, 2008). Et que pense-t-il ? Que le style littéraire découle du style existentiel. Au vrai, il en revient à Buffon pour lequel le style, c’est « l’homme même ». Voilà pourquoi Grozda, dans cet essai souriant, ne parle que de lui !

Denis Grozdanovitch, Une affaire de style, Grasset, 2025. 234 pages

Une affaire de style

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Canada: Le miracle de Bay Street (le Wall Street de Toronto)!

C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, même s’il meurt.
Jean 11:25-26.

Toujours l’inattendu arrive.
André Maurois.


Il y a à peine quelques semaines, le parti libéral du Canada (PLC) était voué à la quasi extinction aux prochaines élections; avec le roi du surfboard, Justin Trudeau à sa tête, la messe était dite : l’électorat avait soif de changement et était prêt à donner sa chance au parti conservateur du Canada (PCC), en dépit du populisme quelque peu agressif de son chef, Pierre Poilièvre. Mais le messie, ou le père Noël, est arrivé.

C’est-à-dire Donald Trump.

Avec ses velléités annexionnistes, il donne des sueurs froides aux Canadiens. Le Canada a beau être une nation fictive, avec le chaos qui règne chez son voisin du sud, ses citoyens découvrent les bienfaits de la frontière, toute artificielle fût-elle. Les politicaillons cocardiers ont beau jeu d’évoquer un fictif patriotisme canadien, alors qu’il faudrait plutôt parler de désarroi du citoyen lambda face aux délires de Trump.

Justin a donc laissé la place, toute chaude, au thaumaturge Mark Carney, qui a réussi à projeter une image de renouveau. Beau tour de passe-passe pour l’éminence grisâtre qui avait tiré les ficelles depuis une décennie sur le plan économique et qui conserve intacte l’équipe justinesque… La prestidigitation est plus facile quand on a un public captif.

Pourtant, le PCC a atteint un taux d’appui impressionnant, qui aurait dû lui assurer la victoire. Mais le parti libéral, tel un phoenix (en moins majestueux) est reporté au pouvoir pour un quatrième mandat tout simplement en ayant siphonné des suffrages qui seraient normalement allés à des tiers partis en dénaturant l’élection en référendum sur Donald Trump. Telles sont les aberrations du scrutin uninominal à un tour. Un vote dicté par la panique, soi-disant « utile » a eu un effet hypnotique sur les électeurs. Le CV d’économiste de Mark Carney, dont le charisme d’employé de banque n’est plus à démontrer, qui promet, par des déclarations à géométrie variable en fonction des fuseaux horaires, des baisses d’impôts, la réduction du déficit tout en maintenant les dépenses publiques (N.B. il ne faut pas confondre « dépenses de fonctionnement » et « investissements »…) et le pétrole écolo (la quadrature du cercle…). Mais quels électeurs au juste?

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Les rednecks pentecôtistes de l’ouest canadien, base du parti conservateur du Canada sont restés les indéfectibles fidèles de leur Trump light (à l’exception de sa propre circonscription, située, il faut le dire, dans la région d’Ottawa). Grosso modo, tout s’est donc essentiellement joué en Ontario (rien de nouveau sous le soleil), avec le coup de pouce, et même de pince des pêcheurs de homard des provinces de l’Atlantique coincés depuis des lustres dans la cage libérale…

Mais quid du Québec?

Selon toute vraisemblance, le distingué économiste n’a quand même pas réussi à faire sauter la banque. Il n’a récolté qu’un chèque en gris : il dirigera un gouvernement minoritaire avec 168 députés (la majorité est à 172), ce qui pourrait placer le bloc québécois en position d’arbitre à la chambre des communes. Une consolation au regard de la perte de trop nombreux sièges. Si la soumission de l’Ontarien moyen et du pêcheur de crustacés au parti libéral allait de soi, il est plus troublant de constater qu’un nombre significatif de Québécois dont la langue maternelle est la langue officielle de traduction a cédé au chant des sirènes libérales et s’est blotti, en tremblant comme une feuille d’érable, dans les jupons du grand argentier, dont la mission demeure la défense du vrai Canada, c’est-à-dire de l’Ontario, avec, en vitrine, quelques béni-oui-oui québécois. Même diminué, le groupe parlementaire bloquiste, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, sera en mesure de remettre quelques pendules à l’heure québécoise… sauf si le financier parvient, par une OPA (qui n’aurait rien d’hostile…), à marauder quatre transfuges chez les sept survivants du nouveau parti démocratique (NPD) (pas plus soucieux des compétences constitutionnelles du Québec), qui vient de perdre son chef enturbanné, Jagmeet Singh..

De toute manière, les défenseurs de la laïcité devront se résigner au maintien en poste d’Amira Elghawaby, la farouche Néménis du Québec infidèle, au nom de la lutte contre l’islamophobie. Pour elle, ça baigne dans l’huile d’olive.

Le président Trump avait invité les Canadiens à voter pour lui. Et il déclare que le vainqueur de l’élection est « nice » (en v.o. , « sympa » en v.f.). A-t-il été écouté?

Desrimais lit les commentaires, tous les commentaires…

…aussi bien ceux des fidèles lecteurs de Causeur que ceux des rares électeurs d’Anne Hidalgo


En consultant les commentaires écrits suite à la parution de ma dernière chronique – La Grande Librairie ou le Grand Déballage ? je me suis aperçu que certains points devaient être précisés. Ce travail d’éclaircissement aurait pu nous mener loin. En l’occurrence, même si cela peut paraître étrange de prime abord, cela nous mènera simplement et naturellement aux égarements langagiers de Madame 1,7 %, alias Notre-Drame de Paris, Anne Hidalgo.

À propos de la commission inquisitoriale sur les violences « sexistes et sexuelles » dans le cinéma, j’ai indiqué dans ladite chronique que certains acteurs et producteurs avaient refusé de venir mettre un genoux à terre devant Sandrine Rousseau. Dans son commentaire, Clermont demande : « Qui a refusé de comparaître devant Maîtresse Sandrine ? Des noms s’il vous plaît ! » Désolé, cher Clermont, je les ignore. Je ne dois cette information qu’à Mme Rousseau, la commissaire politique qui a dirigé ce tribunal et a avoué, en tordant le nez, avoir essuyé quelques refus de la part de personnalités dont elle n’a pas voulu révéler les identités – peut-être, dans un très bref moment de lucidité, a-t-elle réalisé que si elle donnait les noms des réfractaires, ces derniers apparaîtraient aux yeux du public comme des héros ayant su résister à l’idéologie totalitaire du féminisme woke.      

Derniers jours en kiosque !!! Causeur #133 Poutine, Trump, Tebboune, islamistes… Qui est notre ennemi?

Charles se demande, lui, si votre serviteur ne s’est pas laissé aller à une « petite outrance » en écrivant : « les viols commis par les migrants et les passeurs sur la presque totalité des femmes tentant de rejoindre l’Europe depuis l’Afrique ». Il réclame à juste titre la source de cette information. La voici : article du Figaro du 5 décembre 2024 intitulé “Passeurs et migrants violent 90 % des femmes et des filles traversant la Méditerranée : le rapport choc de l’ONU sur les routes migratoires”. Cette info a été reprise par le JDD du 6 décembre et sur le site de France Info le 12 décembre 2024. Et sur France Inter, « première matinale de France » ? Rien, nada, que dalle. Ce 5 décembre 2024, lors de sa revue de presse, Claude Askolovitch a cité, comme tous les jours, Libération et Le Monde, en évitant soigneusement, comme ses quotidiens préférés, ce sujet scabreux.Sans doute craignait-il de faire le jeu de qui vous savez.  

Ulysse Pyrame, de son côté, exprime son agacement devant une formulation incorrecte, parmi dix, de Manon Garcia : « On va se retrouver avec des jeunes profs qui font des trucs de philo féministe avec des amphis pleins à craquer d’un côté, et d’autres qui font des trucs vieilles écoles et où c’est pas ça. ». Il reproche à l’auteur de ces lignes de ne pas l’avoir corrigée en la remplaçant par la seule locution nominale qui vaille : vieille école. Cette citation est extraite d’un entretien qui a été visiblement relu par l’interviewée, laquelle n’a non seulement pas corrigé les fautes et le style général de cet échange – un style oral disgracieux et négligé – mais l’a de surcroît lesté d’une écriture inclusive rendant la lecture encore plus pénible. J’ai retranscrit le texte tel qu’il est paru, sans en changer un mot. L’intérêt de cette retranscription fidèle était de montrer que, toute normalienne qu’elle est, Mme Garcia éprouve énormément de difficulté à s’exprimer correctement. J’ai remarqué par exemple, et cela peut sembler encore plus étrange venant de la part d’une philosophe agrégée, qu’elle n’utilise que rarement les mots concept, réflexion, travail ou pensée, qu’elle remplace régulièrement par le mot truc. C’est le cas dans la citation rapportée ci-dessus. Cela le fut encore dans l’émission d’Augustin Trapenard – « J’ai eu un truc de philosophe », dit-elle pour tenter d’expliquer les raisons qui l’ont conduite à suivre le procès de Dominique Pelicot. Sortie des sentiers battus de l’idéologie néo-féministe et woke – sentiers bornés de locutions dogmatiques et répétitives, de slogans faméliques, de phrases toutes faites, pauvres en vocabulaire, écrites en écriture inclusive – Mme Garcia s’égare le plus souvent entre le galimatias compulsif et le charabia filandreux, les deux seules langues qu’elle pratique à la perfection.

Elle n’est pas la seule. La maire de Paris ajoute à la pratique de ces deux langues une touche personnelle qui caractérise le baragouin hidalgien. Les sémanticiens les plus renommés se penchent actuellement sur ce phénomène, mélange de novlangue, de circonlocutions obscures et de périphrases incompréhensibles. Je prie par avance Ulysse Pyrame de me pardonner : certaines des phrases qui vont suivre ne sont pas de mon cru et il est essentiel de n’en pas changer une virgule si l’on tient à mesurer exactement la catastrophe cacographique que constitue chaque prise de parole de celle qui brigue, paraît-il, le poste de haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.

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À l’occasion de la récente inauguration de la « passerelle Jim Morrison » enjambant le port de l’Arsenal, Anne Hidalgo a préféré, plutôt que de lire consciencieusement le discours officiel rédigé par un de ses conseillers en communication, improviser une ode délirante au chanteur des Doors : « À l’époque, je ne comprenais absolument pas ce qu’il racontait, mais pourtant ça m’a touchée. Ce qui m’a touchée c’est d’abord la voix, et bien sûr ces sons, ces sonorités qui étaient très présentes dans sa musique et dans la musique des Doors, et qui, c’est vrai, sans le dire, ouvraient des portes. Ouvraient des portes vers des mondes qui n’étaient pas connus parce qu’ils les exploraient – ils prenaient des risques et ils nous entrainaient. On n’avait pas l’impression de partir de rien, c’est-à-dire de quelque chose de totalement inconnu, mais on allait vers quelque chose d’inconnu dans lequel ensuite on se sentait bien. » Alcoolique et héroïnomane, Jim Morrison aurait sûrement apprécié cet hommage hallucinatoire. Il faut dire que Mme Hidalgo n’en est pas à son coup d’essai – quand il s’agit de dire n’importe quoi, n’importe comment, elle n’est jamais la dernière. Elle nous avait donné un avant-goût de son sabir au lendemain des attentats de novembre 2015, dans un entretien paru dans La Tribune – « La résilience urbaine fait partie intégrante de la ville intelligente. La communauté de l’innovation parisienne, que nous connaissons bien et qui a été touchée au cœur par ces attentats, est demandeuse de contribuer. » – ou lorsqu’elle avait découvert le logo des Jeux Olympiques de Paris : « Je le trouve magnifique. D’abord la médaille, la flamme et Marianne, je trouve que c’est une très bonne idée. C’est sympa d’avoir quelque chose de très féminin. Pour la première fois on va directement du côté du genre et du féminin. C’est un nouveau cap très important que ce logo avec une projection extrêmement concrète, elle l’était déjà. » Par ailleurs, rappelait Le Figaro du 16 octobre 2021, Anne Hidalgo ne parle jamais d’insécurité mais plutôt de « phénomènes de dérégulation dans certains quartiers » ; elle ne fait pas du vélo mais pratique une « mobilité active » qui lui assure des « déplacements apaisés » dans des rues transformées en « autoroutes citoyennes » ; elle ne promeut pas des salles de shoot mais « des pièces de consommation à moindre risque » ; elle ne croise pas des SDF, et encore moins des clochards, mais des « personnes en situation de rue ». À ceux qui dénoncent la saleté dans la capitale, elle rétorque : « La perception de la propreté à Paris se fonde en négatif sur des constats relatifs à la malpropreté. » Ça vous en bouche un coin, non ? Enfin, elle affirme « croire beaucoup dans la force des territoires de poser aussi des solutions ». Tout sonne faux dans la phraséologie hidalgienne. Les slogans les plus banals émergent difficilement d’une syntaxe boudinée, tordue. Les mots les plus courants des dernières modes politico-langagières se noient dans les décombres d’une langue déjetée. Certaines phrases n’ont aucun sens. Le titre de l’antépénultième livre de Mme Hidalgo est un concentré de vide prétentieux et bouffi, mais Le Lieu des possibles vaut surtout pour la première phrase de présentation barbouillée par l’édile, sorte de perfection de la phrase hidalgienne : « L’âme d’une ville est d’être ce point de rencontre du monde. » Cette boursouflure ne veut strictement rien dire. La photo d’Anne Hidalgo qui couvre le bandeau du livre est presque plus lisible : son sourire confirme la bonne conscience de l’innocente du village parisien qui déforme la langue en croyant l’écrire et les traits de son visage en croyant séduire. Le vide a des mots rabougris, des phrases incompréhensibles, des sourires béats offerts à de vastes champs de rien. Ce vide, le dernier opus de la maire de Paris ne parvient pas à le combler. Résister, Le pari de l’espoir est un pot-pourri de réflexions creuses paresseusement étalées sur le papier : 272 pages de platitudes écologistes, de fadaises féministes, de lieux communs sur « l’ouverture au monde qui est le nôtre », de vagues considérations sur la « résistance » qui « se conjugue au présent et nous projette vers l’avenir » et a pour but, cela va de soi, « d’ouvrir des espaces de liberté pour penser l’avenir et agir dans le présent », de lénifiants radotages sur « la démocratie, qui est au cœur de [son] engagement et a besoin d’espoir » ou sur les « Jeux de Paris qui revêtaient une profonde dimension humaniste et politique » dans la capitale française devenue « Paris, ville-monde ». Sur le site d’Amazon comme sur celui de la Fnac, la note la plus élevée des rares lecteurs de cette purge culmine à… 1 sur 5. Les commentaires sont limpides : « écriture d’une platitude accablante », « brouillon inachevé », « coquille vide », « plat, creux, sans intérêt ». Verdict final et sans appel : « Hidalgo écrit comme elle parle. Avec le même résultat : le néant. »

Anne Hidalgo - Le lieu des possibles

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Droit de réponse – François Héran répond à Michèle Tribalat


Michèle Tribalat a publié le 18 mars 2025 dans Causeur[1] un chapitre qui devait figurer dans un recueil des Presses universitaires de France sur « l’obscurantisme woke ». J’en suis la cible principale. Cette ancienne chercheuse de l’Ined multiplie de longue date les attaques contre moi. Je n’y ai jamais répondu. À mon vif regret, je dois désormais m’y résoudre, car ce qui aurait pu s’en tenir à une discussion scientifique est devenu une diatribe qui met directement en cause mon honnêteté intellectuelle en m’accusant de « tripatouillage », de « malversation », de « mensonge », de « fraude scientifique », et en dénonçant de prétendus errements indignes d’un démographe et « désastreux pour le débat démocratique »… De tels propos vont bien au-delà de ce qu’on pourrait attendre d’un débat scientifique, si vif soit-il.

Aucune des accusations lancées par Mme Tribalat ne résiste à l’examen.

Premier grief: si les Presses universitaires de France ont décidé un temps de ne pas publier son chapitre, c’est qu’elles « craignaient les mesures de rétorsion de François Héran du Collège de France ». La rédaction de Causeur emboîte le pas à Mme Tribalat en dénonçant les « représailles académiques » que j’aurais pu déclencher. Étranges propos, qui ne peuvent recevoir que deux interprétations possibles. La première est l’abus de pouvoir. Du haut de ma chaire du Collège de France, j’aurais menacé les PUF en apprenant la publication prochaine de ce recueil. Le problème est qu’à la date où Mme Tribalat dit avoir appris la décision de l’éditeur, le 12 novembre 2024, j’ignorais tout de ce projet éditorial. J’ai appris son existence en lisant Le Figaro du 11 mars dernier, soit quatre mois plus tard. Je n’ai, du reste, aucun lien avec les PUF (ma dernière publication chez eux remonte à 2009) et j’ignorais même le nom de leur directeur éditorial.

Mais on me suggère une autre interprétation: d’elles-mêmes, sans la moindre intervention de ma part, les PUF auraient considéré qu’un texte aussi agressif s’exposait à un recours en justice. Mais alors, comment croire qu’on ose qualifier de « représailles » ou de « mesures de rétorsion » le simple exercice des droits garantis par la loi de 1881 sur la presse, l’une des lois fondatrices de la République ? Ce serait se moquer de la loi et prendre l’agressé pour l’agresseur. Quelle que soit l’interprétation retenue, l’idée que j’abuserais de ma position pour censurer une décision éditoriale est sans fondement. Je n’ai d’autre moyen pour défendre mon honneur que de recourir au droit de réponse comme n’importe quel citoyen – une première en cinquante ans de carrière.

Second grief: mon appartenance à la cohorte de ceux qui projettent… la « dissolution de la France ».

À cela je réponds que personne n’est propriétaire de l’identité de la France, personne n’a le monopole de l’amour du pays. Mais Mme Tribalat en veut pour preuve mon influence néfaste sur le Musée national d’Histoire de l’immigration, dont elle déplore la création purement «  idéologique » par le président Chirac. À l’en croire, j’aurais «  fortement inspiré » la nouvelle exposition permanente du musée. C’est faire peu de cas des commissaires scientifiques qui l’ont conçue, quatre historiens et géographes connus pour la solidité de leurs travaux. C’est surtout se méprendre sur l’objectif de l’exposition : non pas dénigrer notre pays mais rappeler, documents à l’appui, que l’histoire de l’immigration fait partie intégrante de l’histoire de France. Libre à chacun d’afficher son désaccord ; cela n’autorise pas Mme Tribalat à faire du collectif qui a préparé cette exposition un fossoyeur de la patrie. Aucun parti pris politique ne guide mes analyses. La « neutralité engagée » que je revendique et que décrie Mme Tribalat s’énonce aisément : ce ne sont pas mes convictions qui dictent mes recherches mais mes recherches qui dictent mes convictions.

Autre faute majeure, j’aurais « naturalisé » l’immigration en la jugeant aussi irréversible que le réchauffement climatique ou le vieillissement des populations. Cette doctrine, assure Mme Tribalat, qui m’attribue décidément de grands pouvoirs, aurait même inspiré Gérald Darmanin. C’est oublier que ni le vieillissement démographique ni le réchauffement de la planète ne sont des phénomènes naturels. Ils sont le produit d’une activité humaine, le résultat de choix collectifs. Évoquer la banalité de l’immigration, ce n’est pas la « naturaliser », c’est constater qu’elle a pris historiquement toute sa place dans nos sociétés, d’autant que le mouvement n’est pas près de ralentir: depuis l’an 2000, en près de 25 ans, le nombre des immigrés compilé par la division de la Population de l’Onu a augmenté de 70% de par le monde, de 105% dans l’Espace économique européen élargi (Grande Bretagne comprise), de 50% en France. On peut rêver d’une réduction drastique de l’immigration, promettre aux électeurs d’inverser la courbe, leur raconter qu’il suffira pour cela de redoubler de fermeté…, une autre approche est envisageable: non pas juguler l’immigration mais la réguler, ce qui ne veut pas dire lui laisser libre cours. De toutes les options possibles, quelle est la plus réaliste ? Où est la « croyance », où est l’illusion ? Qui donc refuse de regarder la réalité en face ? Dans la pensée binaire de Mme Tribalat, c’est simple : l’idéologie et l’aveuglement sont toujours dans le camp adverse. C’est ignorer que le réel est autrement plus complexe.

Concernant les entrées de migrants en France, j’aurais « apposé mon sceau à des tripatouillages statistiques » avant de faire machine arrière. Contresens, là encore. On m’oppose la tribune que j’ai publiée lors de la pandémie de Covid. J’y rappelais que le virus franchissait les frontières sans faire de différence entre les migrants, les visiteurs et les touristes. Il était donc vain de s’en prendre aux seuls migrants pour bloquer le virus s’ils représentaient une fraction minime des 90 millions d’entrées annuelles sur le territoire. Si j’arrivais à une estimation de 550 000 immigrations par an, ce n’était pas en commettant des doubles comptes que je condamne par ailleurs, mais en ajoutant les ressortissants de l’Union européenne installés en France, non inclus dans la statistique des titres de séjour mais tout aussi exposés à la pandémie. Mme Tribalat a beau s’indigner en multipliant les points d’exclamation, nulle palinodie, nul tripatouillage dans ce propos de bon sens.

Ce n’est pas tout. Michèle Tribalat use d’un vocabulaire choisi en évoquant la « fessée » que j’aurais administrée au journaliste Stephen Smith, auteur d’un essai fracassant sur la « ruée » des Africains vers l’Europe, salué dans les médias et doté de plusieurs prix. C’était en septembre 2018. Pour Mme Tribalat, ma critique était une « exécution », alors qu’il s’agissait d’une réfutation chiffrée comme il s’en pratique dans le monde des sciences, et sur un ton parfaitement serein. Mais voici l’argument-massue : j’aurais commis une « erreur méthodologique flagrante » en méconnaissant le fait qu’entre 1982 et 2015, la population subsaharienne a augmenté plus vite en France qu’en Afrique. Pire encore, le piètre démographe que je suis aurait persévéré dans l’erreur en refusant de faire amende honorable.

Rien n’est plus faux. J’ai analysé cette objection à trois reprises : le 10 janvier 2019 dans mon cours public accessible en ligne; en mars 2019 dans le mensuel L’Histoire; en octobre 2021 dans un manuel de la Documentation française – et toujours dans les termes les plus courtois. Je n’ignorais pas que la France comptait en 2014 cing fois plus d’immigrés subsahariens qu’en 1982. Mais, dans le même temps, les immigrés britanniques en France ont été multipliés par 4, les Roumains par 8, les Chinois par 16 – des hausses très supérieures à la croissance démographique de leur pays d’origine, sans que personne y voie l’annonce d’une submersion. Car c’est un phénomène bien connu des études migratoires : les nouveaux courants d’immigration, pas seulement ceux venus d’Afrique, connaissent souvent un rythme de croissance intense dans leur phase d’émergence, évidemment supérieur à la hausse de la population dans les pays de départ, avant de revenir à un rythme plus modéré. On l’a vérifié en France pour des courants plus anciens : portugais, turc, tunisien, etc. On se trompe quand on perpétue pour les décennies à venir le rythme de croissance initial d’un courant migratoire. La précaution à prendre, en revanche, était de vérifier, comme je l’ai fait, que la part des migrants subsahariens rejoignant l’Europe ne variait guère au fil des décennies.

Lorsqu’ils émigrent, c’est à plus de 70% vers d’autres pays subsahariens, du fait, notamment, des accords régionaux de libre circulation. J’ai intégré cette donnée dans mes projections, en même temps que la forte hausse de la population africaine prévisible dans les décennies à venir.

La suite des événements n’a pas encore tranché entre nos deux points de vue. De 1982 à 2023, le nombre des immigrés maghrébins est resté stable en France, alors que la population du Maghreb a doublé. En revanche, les immigrés subsahariens, qui sont une minorité plus récente et plus réduite, sont encore dans leur phase de croissance : leur nombre a progressé plus vite dans cette période que la population subsaharienne en Afrique (une multiplication par 7 au lieu de 3), mais cette hausse reste bien inférieure à celle des immigrés chinois en France (22 fois plus nombreux en 2023 qu’en 1982, alors que la population de la Chine a progressé seulement de 40%). Selon l’Insee, les Subsahariens représentent aujourd’hui 2,3% de la population vivant en France, et leur progression n’est pas exponentielle mais linéaire. Dans le scénario qui justifiait le titre de son essai, Stephen Smith annonçait qu’à ce rythme 25% de la population de l’Europe serait «  africaine » en 2050. Il n’hésitait pas, pour le coup, à « naturaliser » la ruée africaine vers l’Europe en jugeant qu’elle était « dans la nature des choses ». Doit-on me vilipender si j’ose dire que ce genre de prophétie me laisse sceptique ? Il y a là matière à discussion et non pas à diatribe. On ne réglera pas la question à coups d’attaques personnelles.

Sur sa lancée, Michèle Tribalat dénonce mes « complices », les rédacteurs du bulletin de l’Ined Population & Sociétés. Elle ne dit mot des trois équipes de recherche que je citais à l’appui de mon travail et dont j’ai repris les méthodes. Basées au Fonds monétaire international, au Joint Research Centre de Bruxelles et à l’International Migration Institute d’Oxford, ces équipes avaient décrit l’évolution des migrations africaines vers l’Europe en exploitant les bases de données ignorées de Stephen Smith. Or mon diagnostic rejoignait le leur. Faut-il croire que ces équipes de rang international étaient aussi nulles que moi en démographie? Ont-elles trempé dans le vaste complot visant à détruire l’identité de la France ? Pourquoi mon intraitable lectrice occulte-t-elle ces références qui corroboraient largement mon travail ? Les réfuter aurait nécessité d’étendre l’accusation d’« incompétence » et d’enfermement dans l’« idéologie » à une communauté internationale à laquelle je suis étroitement associé : j’ai présidé l’EAPS (l’Association européenne de démographie basée à La Haye) de 2008 à 2012 et j’ai dernièrement publié aux éditions Routledge de New York et aux Presses universitaires de Stanford.

Michèle Tribalat est persuadée de détenir la vérité ultime en matière de migrations. Ses anathèmes ont toujours deux temps: soulever des objections d’apparence technique, avant de basculer sur le registre de la condamnation morale infamante. Elle me campe en champion de la « malversation » statistique et de la «  fraude scientifique », membre d’une institution trop éminente pour être honnête, «  wokiste » assoiffé de pouvoir, menaçant ses rivaux de « rétorsions », rêvant de « dissoudre » l’identité de la France et ne songeant qu’à servir les intérêts de l’« élite dominante » avec de « désastreuses » conséquences pour le « débat démocratique »… A quand un vrai débat scientifique sur l’immigration, qui cherche à établir les faits plutôt qu’à jeter l’opprobre sur les personnes ?


[1] https://www.causeur.fr/immigration-convertir-lopinion-publique-au-lieu-de-linformer-305819 NDLR

Quand l’union de la gauche tourne à la relation toxique

1er Mai. Boulevard de l’Hôpital à Paris, sous les sifflets et les noms d’oiseaux, le Parti socialiste a une fois de plus goûté à sa popularité déclinante: Jérôme Guedj a dû encore un fois fuir une manif, évincé par une foule peu nostalgique des années Hollande. Les slogans bien sentis («collabos», «pourris», ou encore le grand classique «tout le monde déteste le PS») ont rythmé un quart d’heure de défoulement verbal, avant que des manifestants masqués n’ajoutent une touche plus physique à cette drôle d’ambiance islamo-gauchiste – savamment entretenue par LFI.


A l’origine, le 1er mai était une journée de grève et de manifestation afin de réduire la durée du travail à 8h par jour. Une fois ce progrès social obtenu, la journée est devenue une journée de célébration des luttes du mouvement ouvrier. Mais le 1er mai 2025 n’a plus rien à voir avec cette histoire.

Deux gauches vraiment irréconciliables

De rassemblement des travailleurs, il s’est transformé en happening gauchiste. Seul problème, l’ambiance n’était pas vraiment à la fête, plutôt au règlement de comptes et ce à quoi la France a assisté montre que le diagnostic de Manuel Valls au sujet des deux gauches irréconciliables est juste. Encore que le terme « d’irréconciliables » est discutable. « Incompatibles » serait plus exact car même si elles se haïssent, elles se réconcilient souvent quand vient le temps des élections. Mais avec l’agression de ses militants par des gauchistes déchaînés, le PS va devoir faire des choix. A-t-il l’estomac d’un doberman, capable d’avaler les couleuvres sans même les mâcher ou lui reste-t-il quelque dignité et est-il capable de rompre avec LFI, prenant sa perte au passage ?

Il faut dire que ce 1er mai a été révélateur de la trahison par l’ensemble de la gauche du monde du travail. Manifestement, celui-ci n’intéresse plus ni les syndicats, ni les partis. Le 1er mai a donc été transformé en un énième rassemblement « antiraciste et antifasciste » où l’antisémitisme se porte décomplexé et où les antifas agressent ceux qui ne leur plaisent pas et s’en vantent sur les réseaux. Loin des défilés familiaux et conviviaux qu’étaient encore les 1er mai il y a une dizaine d’années, celui-ci grouillait de drapeaux palestiniens, de keffieh, de drapeaux portant des inscriptions en arabe et de black blocks. Certains slogans appelaient à casser du flic, certains manifestants n’étaient pas loin de l’appel à la sédition et l’antisémitisme de LFI s’est une nouvelle fois manifesté à l’égard de Jerôme Guedj ; le député a encore une fois dû être exfiltré du défilé sous les menaces et les insultes. Jérôme Guedj est un caillou dans la chaussure de LFI. Pensez donc, non seulement il est Juif mais il a réussi à se faire élire en refusant l’alliance avec LFI. C’est un homme intègre et courageux, le seul à avoir choisi la voie escarpée de l’honneur et il ne l’a pas payé d’un échec électoral. Il montre qu’une autre gauche, non totalitaire, existe encore. Même embryonnaire. Il est la mauvaise conscience de la gauche vassalisée qu’incarne Olivier Faure et du proxi de LFI qu’est devenu EELV.

Si chez les socialistes, on ne peut décemment tirer sur ses propres troupes, surtout quand il en reste peu, chez EELV on ne se gêne pas pour transformer une exfiltration liée au violent antisémitisme du cortège, en « provocation » de la part de l’élu. Ainsi Marine Tondelier, interrogé sur RTL par Yves Calvi refuse de répondre à la question « Est-ce-que l’on peut parler d’un antisémitisme de gauche ? » lorsqu’il évoque les violences réitérées à l’égard de Jérôme Guedj (l’élu avait déjà dû être exfiltré de la manifestation contre « l’islamophobie » organisée après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans une mosquée) et pour se sortir de ce mauvais pas, elle rend Jerôme Guedj responsable de son agression : il a provoqué les manifestants par sa présence et l’intérêt que lui portent les journalistes.

Fachos de gauche

La violence à l’égard de Jerôme Guedj donnait déjà le ton, mais elle va encore monter d’un cran puisque des élus socialistes qui tenaient un point fixe, un stand sur le trajet de la manifestation, vont être également victimes de violence et leur stand démonté par une foule haineuse. Des militants ont été blessés et tous sont, à juste titre, choqués. Dans cette foule radicalisée et brutale se pressent les nouveaux symboles qui deviennent les identifiants des manifestation de gauche : les symboles qu’utilisent les Frères musulmans pour manipuler la rue arabe, les traditionnels keffieh, drapeaux palestiniens. Aux militants islamisés se joignent les nervis dits « antifas » et les black blocks… Leur présence est toujours synonyme de danger et de débordements, leur union déclenche les passages à l’acte les plus dangereux. Cela n’a pas failli une fois de plus. A voir les images, on se dit que si l’islamismo-gauchisme n’existe pas, c’est fou le nombre de rejetons qu’il a produit. Certes ceux-ci sont lourdement tarés, mais de plus en plus décomplexés et comme ils ne répondent jamais de leurs actes, l’escalade devrait se poursuivre en attendant le prochain drame qui n’arrêtera rien. Et ce n’est une bonne nouvelle pour personne.

Bien entendu le PS a réagi, par la voix de son Premier secrétaire, le metteur en œuvre de la stratégie d’alliance qui vaut aux socialistes d’être traités, au mieux comme des serpillières, au pire comme des traîtres par LFI. Il déplore « la violence de pratiques qui ne servent aucune cause et détruisent les combats communs ». Emma Rafowitz, l’eurodéputée PS a dénoncé dans un tweet le fait que « des violents aux méthodes de fachos nous ont insultés, attaqués, frappés ». Le même jour sur BFMTV, elle aura un échange très tendu avec Manon Aubry, montrant qu’elle attribue à LFI le climat de brutalisation qui a entraîné ces attaques. Mais c’est Ilan Gabet qui parle le mieux de la position de LFI vis-à-vis de ses dominions : « Le parti socialiste, caution du gouvernement et de sa politique antisociale et raciste se fait virer de la manifestation parisienne ». Puis il écrit que « s’il ne cautionne pas ces violences, il les comprend ». Enfin Julien Dray commence à mettre des mots sur ce qui s’est passé : « Ceux qui ont attaqué les socialistes ce premier mai ne sont pas quelques blacks blocks égarés… Les images montrent une extrême gauche radicale qui se caractérise aussi par son antisémitisme affiché. »

Morale à géométrie très variable

Tous omettent néanmoins la présence discrète des Frères musulmans. La famille d’Aboubakar Cissé a été prise en main par les mêmes sbires qui ont tenté de faire de la famille d’Adama Traoré des icônes de la lutte contre « le racisme d’état ». C’est le même processus qui est ici à l’œuvre avec l’affaire de la mosquée de la Grand-Combe. Hélas, si le meurtre du jeune Malien est tragique, l’affaire est bien plus complexe que ce qu’espéraient les islamogauchistes et il va être compliqué d’en faire la révélation d’un suprémacisme blanc qui avancerait dans l’ombre. Mais son instrumentalisation, alors que l’histoire est récente, permettait d’exciter la haine, le ressentiment et l’esprit de vengeance, elle permet de chauffer à blanc les manifestants. Il suffit ensuite d’attendre le passage à l’acte.

Le PS en a été victime. On comprend qu’il en souffre, mais reconnaissons-le, le soutien qu’il reçoit est tempéré par la conscience qu’il fait partie du problème. En effet, le PS ne fait ici que déplorer les conséquences dont il chérit les causes. Les mêmes ont appelé à faire barrage à un fascisme fantasmé lors des dernières législatives, pour au final s’allier avec des gens aux méthodes fascistes assumées, à l’antisémitisme décomplexé et à la violence désinhibée. Le NFP a réuni dans le même lit LFI, EELV, le PC et le PS et nul n’ignorait la dérive de LFI. Mais leur intérêt électoral a eu raison de leur morale intransigeante surtout à l’égard d’autrui et de leur dignité. Le PS actuel n’a aucune ligne rouge et après le crime contre l’humanité commis le 7-Octobre, il n’a aucun mal à s’allier avec ceux qui ont qualifié les monstres du Hamas de «résistants », qui ne voient aucun inconvénient à ce que l’on appelle à l’intifada dans les rues de Paris et qui lancent de fausses accusations de génocide à l’égard d’Israël pour semer la haine des Juifs. Le PS a semé le vent, il vient de se prendre les premières bourrasques de la tempête et au lieu de nommer explicitement ceux qui l’agressent, il leur reproche de faire monter l’extrême-droite et d’être au final les agents électoraux de Jordan Bardella. Insulte suprême à gauche. Pourtant, gageons que la rupture n’est pas consommée et que bientôt le PS posera main dans la main aux côtés de LFI, contribuant ainsi, si on suit leur raisonnement vis-à-vis du comportement du parti de M. Mélenchon, à faire monter le RN alors qu’ils justifient leur alliance par la nécessité de le combattre. Cela devient kafkaïen.

La preuve de la future reddition ? Ce tweet du 30 avril de Marine Tondelier. Elle brandissait un sondage sur la présidentielle de 2027 accompagné de ce message : « Retenez bien ce sondage, unie la gauche accède au second tour. Notre électorat le demande alors qu’est-ce-qu’on attend ? ». Cela explique pourquoi les formulations des tweets des leaders socialistes sont alambiqués. On parle de « violents », « de haineux » mais jamais le parti qui cultive cette violence politique n’est désigné. Jamais n’est dit ce que tout le monde sait : l’extrême gauche aujourd’hui c’est LFI et elle se comporte avec une violence bien plus visible et affichée que celle qu’elle reproche à l’extrême droite. Et il y a une raison pour que les socialistes se montrent si magnanimes : ils savent qu’ils s’allieront à nouveau avec LFI car ils n’ont presque plus d’électorat qui leur appartient en propre. La rupture des partis de gauche avec le monde du travail les a mis dans les mains des islamo-gauchistes et c’est LFI qui est leur truchement. Ce sont eux qui tiennent le « vote musulman », tant recherché par les partis de gauche. Non qu’ils tiennent le vote de toutes les personnes d’origine arabo-musulmane, mais ils ont une forte influence sur les esprits les plus faibles dont l’identité repose sur la religion et ils sont majoritaires dans cette jeunesse. Aujourd’hui c’est ce clientélisme-là qui fait le fond de sauce électoral de la gauche. Voilà pourquoi le PS ne mettra pas fin à cette relation toxique au niveau national. Il peut encore prendre ce risque aux municipales mais il ira à Canossa pour la présidentielle et les législatives – encore et encore. Pour la simple raison que retrouver le chemin de l’honneur, c’est aujourd’hui prendre le risque de la disparition, il choisira donc probablement de rester le supplétif honteux d’un parti brutal et qui incline vers le totalitarisme. Il disparaitra dans la honte mais il aura eu « cinq minutes de plus, M. Le Bourreau ».

Sétif, 8 mai 1945 : l’Amérique subversive

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En Algérie, les Américains ont ils vraiment agi contre leur allié français ?


80 ans ont passé, mais l’explosion de violence qui caractérisa les émeutes du 8 mai 1945 à Sétif et dans le Constantinois ne cesse de nourrir la recherche historique quant aux causes qui la produisirent. Les avis divergent entre historiens. Les uns estiment que la famine motiva la révolte, tandis que d’autres, priorisant une approche politique, y voient le début de la guerre d’indépendance, à l’instar de l’historiographie algérienne qui dans sa Charte nationale du 16 janvier 1986 exhausse « ces journées mémorables » de mai comme des marqueurs de la lutte libératrice.

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Une analyse des archives des services d’intelligence américains révèle toutefois la part déterminante qu’ils prirent, depuis l’Opération Torch du 8 novembre 1942, dans l’émergence d’un nationalisme radical au sein de la communauté musulmane d’Algérie. À en juger par les sources qui sous-tendent l’écriture de leurs rapports d’enquête, un processus de manipulation s’engagea. Il est établi qu’il y eut des accointances avec les chefs indépendantistes, qu’on relayait leurs plaintes, donnant ainsi aux colonisés l’impression que l’Amérique les encourageait à défier l’autorité coloniale. Les émeutes n’eurent rien de spontané aux yeux des acteurs nationalistes, de l’entourage du gouverneur général et surtout du contre-espionnage français qui, depuis plusieurs mois, soupçonnait l’ami américain de comploter l’émancipation de la colonie.

« Les Européens d’Algérie sont comme les Blancs sudistes »

Le renseignement américain formait un entrelacs d’officines et de bureaux, aux contours mal définis, qui souvent se jalousaient, mais qui tous s’accordaient dans la critique de la société coloniale algérienne. Le message du président Franklin Roosevelt, diffusé à coup de tracts bilingues lors du débarquement allié, s’enrobait d’un narratif décolonial qui reflétait l’idéologie d’une Amérique vertueuse volant au secours des peuples opprimés.

Les rapports des agences s’inscrivaient dans la même veine. Celui rédigé en août 1944 par le major Rice, chef de la branche nord-africaine du JICANA1, assimilait les Européens d’Algérie aux Blancs sudistes de la guerre de Sécession :

« Les Européens ont exploité dans le passé les Indigènes. Ils sont devenus riches en profitant du travail à bon marché de ces derniers. Ils ont ignoré leurs besoins d’ordre social et leur évolution », expliquait-il d’un ton dogmatique.

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Archie Roosevelt, qui appartenait à la branche de la guerre psychologique2, réagissait de manière romantique, fasciné qu’il était par l’orientalisme. Ce petit-fils du président Théodore avait rencontré en juin 1943 à Alger le docteur Saleh Bendjelloul, un notable réformiste. Peu de jours après, il le revit à Constantine et se fit conduire à Sétif pour faire la connaissance du pharmacien Ferhat Abbas dans sa modeste arrière-boutique où, en présence d’une poignée de partisans, l’on parla du Manifeste algérien que l’intéressé nommait candidement « Ma Charte de l’Atlantique », en référence au texte sur la décolonisation signé en 1941 par Roosevelt et Churchill. Archie eut le coup de foudre. Sa hiérarchie éprouvait de la nausée à l’entendre toujours parler de « ses Arabes » dans ses dépêches. Sous la pression du général de Gaulle, il fut renvoyé en août 1943 à Washington.

Un système d’ingérence généralisée s’était créé, qui finissait par agacer même les tacticiens militaires, peu enclins, tant que l’Axe n’était point défait, à voir des troubles éclater sur leurs bases arrières algériennes. Aussi en décembre 1943, suite à de nouvelles plaintes françaises, le secrétaire d’État Edward Stettinius informa ses consulats nord-africains qu’il ne tolérerait plus aucune intervention dans les affaires intérieures de la France. L’interdiction s’imposait aux diplomates, mais pas aux agences qui gardaient leur liberté de nuisance et qui multipliaient d’ailleurs les contacts avec leurs indicateurs arabes dont elles entretenaient l’amitié avec des cigarettes, de la liqueur, des vêtements…

Les analystes de l’OSS3 à la manœuvre

À l’automne 1944, le départ progressif des troupes alliées vers l’Europe augurait d’une fin prochaine des hostilités, ce qui inquiéta les milieux nationalistes, lesquels s’imaginaient que l’Amérique les abandonnait et qu’elle ne leur servirait plus de bouclier en cas d’action coloniale punitive. Dans un tel contexte, les rumeurs d’insurrection s’intensifièrent. Mais c’est au bureau algérois de l’OSS que s’ébaucha la trame finale. Elle mit en scène un trio d’opérateurs : Stuart Kaiser responsable de la trésorerie, l’ornithologue Rudyard Bolton qui s’intéressait aux ressources minérales des colonies, et l’anthropologue Lloyd Cabot Briggs, en poste depuis octobre 1943 et qui, grâce à un réseau performant d’informateurs, connaissait, disait-il, « au moins dix fois mieux que les autorités françaises le mouvement nationaliste et cela dans des matières qui inévitablement devraient retenir tôt ou tard leur attention ».

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Justement, le 20 mars 1945, Briggs sollicita un renforcement de son rôle d’infiltration, notamment en Kabylie. Le 21 mars, il obtint un avis favorable. De plus, à partir du 1er mai, il pourrait agir officiellement partout au nom du gouvernement américain. La nouvelle fuita assurément. Car dans la soirée du 23 mars, Paul Alduy, directeur du cabinet politique du gouverneur Yves Chataigneau, vint demander des comptes au consul Edward Lawton sur « ces influences étrangères » qui minaient l’ordre colonial. « C’est absurde », répondit Lawton dont le malaise était perceptible. Il mentit délibérément dans son rapport du 24 mars au Département d’État, niant avoir un quelconque contrôle sur Briggs alors qu’en fait il le sollicitait fréquemment pour être informé du problème nationaliste. À la mi-avril, Rice tenta aussi de démythifier Briggs, en accusant le peuple algérien d’être trop naïf et de gober n’importe quoi. Rien n’y fit.

Les émeutes causèrent entre 1200 et 45000 morts selon les sources. En récompense de ses services, Briggs reçut la médaille américaine de la Liberté.

Les Américains en Algérie 1942-1945

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  1. JICANA : Joint Intelligence Collection Agency for North Africa ↩︎
  2. PWB : Psychological Warfare Branch ↩︎
  3. OSS : Office of Strategic Services ↩︎

Ce que cachent les dix-sept mille nouveaux baptisés

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Le cardinal Robert Sarah arrive au Vatican, 2 mai 2025 © Gregorio Borgia/AP/SIPA

On a trop peu parlé du nombre exceptionnellement élevé de baptêmes d’adolescents et d’adultes célébrés lors des fêtes pascales, en France, vite éclipsé par le décès d’un pape hélas plus porté à soutenir l’islamisation d’une Europe qu’il qualifiait de « vieille femme stérile », qu’à encourager les nouveaux baptisés. Ces derniers sont pourtant plus de dix-sept mille. Plus que la totalité des adhérents des Écologistes (ex-EELV), et on connaît l’influence de ce parti et de son idéologie !

Jeunesse radicale

D’après les quelques analyses publiées, ces baptêmes – comme la fréquentation inhabituellement élevée des messes des Cendres – répondent à une vraie soif métaphysique, mais aussi à un besoin identitaire. C’est heureux : tout christianisme européen sérieux est nécessairement identitaire.

« On reconnaît un arbre à ses fruits » enseignent les évangiles (Mathieu 7:16-17, Luc 6:44). Alors disons-le tout net : si un millénaire et demi d’empreinte profonde du christianisme sur l’Europe n’a pas produit de fruits qui vaillent d’être préservés, et non balayés par la déconstruction « progressiste » ou « l’enrichissement culturel par la diversité qui est une chance », c’est que le christianisme n’a rien à apporter au monde. Mais si on affirme que le christianisme est capable de rendre l’Homme meilleur, alors il est impossible de prétendre qu’en quinze siècles il n’aurait pas inspiré à la chrétienté des réalisations – métaphysiques, philosophiques, culturelles, artistiques, sociales – dignes d’être admirées, défendues, transmises, et de servir à leur tour de sources d’inspiration. Et on se devra même, alors, de préserver tout ce qui a contribué à faire la noblesse du christianisme, même ce qui n’est pas en soi d’origine chrétienne. Longtemps, nous avons célébré ainsi les Neuf Preux : trois héros païens (Hector, Alexandre, César), trois héros juifs (Josué, David, Judas Maccabée), trois héros chrétiens (Arthur, Charlemagne, Godefroi de Bouillon). C’est ensemble (et avec les Neuf Preuses) qu’ils incarnaient l’élan chevaleresque, l’une des plus nobles réalisations humaines.

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Jean-Paul II disait en 1997 : « l’identité humaine de Jésus se définit à partir de son lien avec le peuple d’Israël, avec la dynastie de David et la descendance d’Abraham. (….) Autrement, le Christ aurait été comme un météore tombé accidentellement sur la terre et privé de tout lien avec l’histoire des hommes. » Cette mention papale de « l’identité humaine de Jésus » n’est pas seulement une reconnaissance du fait que, pour se faire homme, le Dieu chrétien a choisi de se faire Juif. C’est aussi une déclaration profondément identitaire. C’est le constat que l’inscription de la personne dans une filiation, un peuple, une culture, en somme une identité, est bien ce qui distingue tout homme, fut-il le Fils de l’Homme, d’un « météore tombé accidentellement sur la terre. »

De même qu’il ne faut pas oublier que Yeshua Bar-Yosef était Juif, de même avoir conscience du génie de Saint Thomas d’Aquin et de la pertinence de son enseignement, suppose de reconnaître le génie et la pertinence d’Aristote. Donc le génie de ce qui a nourri et forgé Aristote, cette Grèce Antique dont Benoît XVI affirmait (en 2006, dans son remarquable discours de Ratisbonne) que « la rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’était pas le fruit du hasard. »

Dans ce discours, Benoît XVI exposait aussi plusieurs différences de fond entre le christianisme et l’islam, ce que l’Église gagnerait à enseigner explicitement aux nouveaux baptisés. Le Monde parle en effet d’une « jeunesse catholique en quête de radicalité » : « par effet de mimétisme avec l’islam autant que par volonté d’affirmation identitaire, les jeunes qui demandent le baptême sont souvent à la recherche de cadres stricts dans leur pratique religieuse et quotidienne », ce que semblent confirmer plusieurs témoignages. Que des jeunes prennent au sérieux les pratiques et les rites de la religion qu’ils ont choisie n’a évidemment en soi rien de négatif, bien au contraire. Pour ma part, j’y vois un refus bienvenu du laisser-aller vulgaire de la post-modernité, le besoin de s’ancrer dans la tradition et de donner du poids, de la gravité, à son rapport au sacré. Ceci étant, le catholicisme perdrait son âme s’il oubliait qu’il s’est construit contre le pharisaïsme, et que « le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc 2:27). Entre christianisme et islam, il n’y a pas seulement des règles différentes, il y a un rapport radicalement différent aux règles, et même : des règles de natures différentes y compris lorsqu’elles sont d’apparences semblables.

La grande différence avec l’islam

Rémi Brague rappelle ceci (Sur l’islam) : « On connaît la question controversée depuis Platon : savoir si Dieu veut le bien parce qu’il est bien, ou si le bien est bien parce que Dieu le veut. Les penseurs de tradition chrétienne choisissent le plus souvent le premier terme de l’alternative. (….) L’islam, au contraire, se prononce en la majorité de ses penseurs pour le second : les valeurs dépendent entièrement de l’arbitraire divin. »

Dans l’islam, la règle est arbitrairement fixée par Allah, et n’a donc pas de valeur intrinsèque objective, pas d’autre but que de démontrer la soumission du croyant à celui qu’il vénère, et d’obtenir ses faveurs.

Dans le christianisme, la règle a pour but de rendre l’Homme objectivement meilleur en le guidant vers l’accomplissement de sa dignité ontologique. Laquelle, ainsi que l’explique Pierre Lory (cité par Rémi Brague), n’existe pas aux yeux de l’islam : « Pour l’islam, ce qui fait en effet qu’un homme est un homme, ce n’est pas une constitution naturelle, perdurant en toute circonstance ; mais c’est un statut précis que l’intention divine lui a attribué pour un moment déterminé. Que cette intention divine se modifie, et le statut de la créature changera du même coup. »

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À un athée affirmant que tout croyant se cherche un maître, j’ai fait remarquer que c’est probablement vrai à condition de se souvenir que le mot « maître » peut désigner deux réalités opposées : celui qui a des esclaves, et celui qui a des disciples. « Que Ta volonté soit faite » n’est pas une renonciation à la liberté ni une démission face au devoir de discernement, c’est le choix de la confiance. Allah veut l’Homme soumis, le Christ veut l’Homme saint. Si l’Église oublie d’affirmer cette distinction cruciale, ou s’interdit de le faire (par exemple au nom du « dialogue »), elle ne pourra que décevoir ceux qui se tournent aujourd’hui vers elle.

Le pape François et « les autres »

François – il faut tout de même parler aussi de lui – se disait le pape des périphéries, le défenseur des faibles et des oubliés. Le fut-il vraiment ? Eut-il jamais une seule prière pour Thomas, Lola, Enzo, Philippine, ou Claire ? Eut-il jamais un geste pour ces chrétiens presque systématiquement oubliés, peut-être les plus oubliés et parmi les plus persécutés de tous les chrétiens aujourd’hui, que sont les ex-musulmans convertis au christianisme ?

Dans son encyclique « Fratelli tutti », l’anti-discours de Ratisbonne, François citait comme source d’inspiration le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayyeb. Un homme que feu le Souverain Pontife appelait « frère » et « ami ». Un homme qui a validé la caution morale apportée par Al-Azhar au pogrom du 7-Octobre. Un homme qui confirmait en 2016 que les quatre courants orthodoxes de l’islam sunnite appellent à mettre à mort les apostats de l’islam, c’est-à-dire les musulmans qui quittent l’islam, qu’ils deviennent athées, agnostiques, libres-penseurs, ou qu’ils se convertissent à une autre religion, christianisme compris. L’islam est aujourd’hui la seule religion au monde au nom de laquelle des États punissent de mort l’apostasie (de nombreux autres pays musulmans la sanctionnent par la perte de tout ou partie des droits civiques, parfois par la prison). En France, nombre d’apostats de l’islam témoignent des pressions, du harcèlement, voire des violences qu’ils subissent. François s’est-il une seule fois soucié d’eux, ne serait-ce que des chrétiens parmi eux, ne serait-ce que des catholiques parmi eux ?

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Beaucoup de ces apostats en revanche (y compris des athées qui démasquent avec autant de verve que de courage ce qu’ils ont eu la force d’âme de quitter, mais qui mettent parfois un peu trop vite tous les cultes sur le même plan) œuvrent pour nous tous : incarner la liberté de conscience et dénoncer un obscurantisme qui tente de l’étouffer, c’est servir la dignité de tous les hommes.

Avant que se ferment les portes du conclave, je souhaite à tous les catholiques, et en particulier aux dix-sept mille nouveaux baptisés de France, que le futur pape soit un homme capable de reconnaître, d’aimer et de respecter les meilleurs fruits du christianisme, y compris la chrétienté, y compris la civilisation européenne. Un homme gardien de la liberté de conscience, nécessaire à la foi car la foi est confiance, et la confiance ne peut être que librement donnée. Un homme, dès lors, qui saura honorer cette liberté, défendre les civilisations qui la promeuvent, et s’opposer aux idéologies qui la piétinent.

La possibilité de Dieu

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Sur l'islam

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Blaise Cendrars: de la Champagne aux Ardennes

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La romancière Gisèle Bienne. DR.

Gisèle Bienne propose un récit précis et bien documenté sur Blaise Cendrars. On le suit dans la Marne, lieu de sa blessure, et dans les Ardennes du nord auprès d’une amie chère.


Causeur. Comment est né ce livre ? Et pourquoi cet ouvrage ? Comment avez-vous travaillé ? (Sur le terrain, archives, témoignages, etc. ?)

Gisèle Bienne. J’étais étudiante à Nancy quand, dans une librairie, je suis tombée sur un livre de poésie au titre énigmatique, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. Enfant, je séjournais chez mes grands-parents, mon grand-père était chef de gare. Je voyais passer les trains sans jamais les prendre. C’est beau, un train qui s’enfonce dans les ténèbres. Je n’ai pas lâché le livre de Cendrars de toute une nuit. Plus tard, je suis venue habiter à Reims. Impossible d’habiter Reims sans s’intéresser à la Première Guerre mondiale ; on sait combien la ville a souffert des bombardements allemands. Les lieux ont été pour une large part à l’origine de ma démarche. Mais j’avais déjà travaillé sur cette guerre que mes deux grands-pères ont faite. J’avais lu romans, récits, livres d’historiens, prêté l’oreille à des témoignages. Avec mes parents, très jeune, je visitais des cimetières militaires ; l’alignement de toutes ces croix blanches me frappait, l’émotion de mon père était visible.

Que représente Blaise Cendrars, pour vous ?

L’indépendance, la liberté. Il n’a été d’aucune école. Avec Apollinaire, il voulait en poésie rompre avec « l’ancien jeu des vers » et il y est parvenu. Il a dédié la Prose du Transsibérien aux musiciens. Il avait le goût des voyages. Il vient, part, repart. Il conte à ses amis ses aventures, ses rencontres étonnantes avec les lieux, les gens. Il les revit ou les réinvente tout à la fois de façon extraordinaire. C’est un être cosmique et généreux. Il se définissait comme l’homme des cinq continents ; voilà qui me plaisait !

Vous évoquez deux lieux du Grand-Est très importants pour le poète : la ferme de Navarin et les Ardennes. Pouvez-vous nous en reparler ? Que sont-ils devenus aujourd’hui ?

Le monument de la ferme de Navarin se situe à 35 kilomètres de Reims, face au camp militaire de Suippes qui englobe les villages détruits pendant cette guerre, Hurlus, Tahure, Perthes-lès-Hurlus, Le Mesnil-lès-Hurlus… Des fermes de ce secteur dévasté ont été reconstruites ; je suis donc allée à la recherche de la ferme de Navarin où Cendrars a perdu la main droite et n’ai vu en bordure de route qu’une pancarte disant « ICI FUT LA FERME DE NAVARIN ». En face, s’élève le monument ossuaire de la Ferme de Navarin, « Aux morts de Champagne ». A perte de vue, c’est la plaine et ses chemins de craie. Le vide, pour ceux qui ne sont pas du coin. Moi, j’aime la mélancolie de la plaine. Il me semble que je pourrais encore et toujours continuer à écrire sur ces paysages. Les Ardennes, c’est différent. Après les gares, j’y passais mes vacances, en Argonne. Mes grands-parents maternels en étaient originaires mais je ne connaissais pas l’endroit où a vécu Elisabeth Prévost. Elle habitait un ancien pavillon de chasse et avait là son ranch au lieu-dit des Aiguillettes près de Signy-le-Petit et Brognon, à quelques kilomètres de la frontière belge, entre vallons et forêts, un endroit sauvage qui enchantera Cendrars.

« En panne d’écriture. »

On connaît peu l’épisode du séjour de Cendrars chez Elisabeth Prévost. Il est pourtant important dans la vie du poète. Pourquoi ce presque silence ? Qui était-elle ?

Cendrars est un homme secret et pudique qui aime à donner le change. Il vivait très mal que l’actrice Raymone se soit éloignée de lui. En panne d’écriture, il avait des dettes. Elisabeth Prévost née dans une famille de riches industriels était une grande aventurière qui rentrait alors d’une équipée en Afrique. Des amis à Paris lui parlent de Cendrars et lui proposent de le rencontrer. Elle le voit dans sa modeste chambre de l’hôtel de l’Alma et, tout de suite, il la branche sur ses aventures africaines et lui demande de les écrire ; il en ferait des papiers pour Paris-Soir. Le goût de l’aventure ne quittera jamais Elisabeth. Elle l’invite aux Aiguillettes, elle apprendra à connaître cet homme d’exception qu’elle admire et qui semble lui ouvrir un avenir correspondant à ses désirs. Cendrars a pour elle considération et tendresse. Il s’attache à ce coin, aux bêtes, aux habitants, au curé. La forêt ardennaise ne tarde pas à devenir sous sa plume la forêt shakespearienne… Après la guerre, Elisabeth a vécu « autour du monde » les aventures que Cendrars avait rêvées. Monique Chefdor a consacré un très beau livre à Elisabeth Prévost, Madame mon copain.

28 septembre 1915 : Cendrars est blessé à la main, puis amputé. Quelles furent les conditions de cette blessure ? Eclat d’obus ? Rafale de mitraillette ? Les historiens littéraires apportent, parfois, des versions différentes.

Lors de la grande offensive de Champagne, Cendrars a été jeté dans une terrible bataille. Caporal, il monte à l’assaut avec ses hommes. Il court sous le feu nourri de l’adversaire ; les nappes de gaz stagnent au ras du sol ; il pleut. Il voit tomber des camarades. Il est touché à la main, sans doute par une rafale de mitraillette, tout près de la tranchée de la Kultur. Il saigne, continue à courir puis s’effondre. On le conduit à « l’Opéra », une plate-forme à quelques kilomètres ; on y regroupait les blessés ; aujourd’hui, un petit cimetière militaire à l’entrée de Souain-Perthes-lès-Hurlus. Il est amputé de la main droite dans un hôpital de l’arrière, probablement à Suippes. La douleur est intense. Il sera soigné à l’Evêché Sainte-Croix de Châlons-sur-Marne transformé en hôpital militaire. Féla, sa femme, lui rend visite et lui apprend qu’elle attend un second enfant. Cette nouvelle ajoute à sa souffrance. Son corps et son esprit sont restés sur le champ de bataille avec ses camarades. Il sera réopéré, du bras, au-dessus du coude. Mener une vie « normale » ne sera pas pour lui. Il apprend à écrire de la main gauche et rompt avec la poésie.

On savait peu, également, que le père de Blaise lui rendit visite sur le front. Où était-ce ? A quelle période ? Que se passa-t-il ?

Son père se serait rendu à Châlons-sur-Marne après qu’il a eu connaissance des faits dans un journal, en octobre 1915 probablement. Entre eux, le silence, et cette larme sur la joue du père, c’est tout. Cendrars parlera peu de sa blessure dans ses livres. Il la voit parfois dans la constellation d’Orion. Dans La Main coupée paru en 1946, à l’issue de la Deuxième Guerre, la main apparaît à un moment sous la forme d’un lys rouge descendu du ciel et qui cherche à prendre racine dans le sol. Ce passage cause une forte impression au lecteur.

« (…) combattre les Uhlans au sabre »

Votre grand-père, qui fut soldat en 14-18, a combattu les Uhlans au sabre. Pouvez-vous revenir sur ce passage si émouvant de votre livre ?

C’est le père de mon père. Il animait une petite troupe de théâtre ; il était aussi à ses heures écrivain public. Il possédait une ferme dans un village de l’Aube. Je ne l’ai pas connu. Il aimait Jaurès. Trois années de service militaire. Il avait fait l’école de cavalerie de Sainte-Menehould. Il était cuirassier, puis la guerre arrive, qui l’a démoli. L’épisode qui l’a le plus détruit, c’est pendant la bataille de la Marne à l’automne 14. Mon père se souvenait qu’il en parlait. Il avait dû combattre les Uhlans au sabre dans les marais de Saint-Gond. Mon père avait conservé son sabre dans l’ancien colombier de la maison ; c’est là qu’étaient les objets des morts, là que je me rendais en cachette de ma mère, là qu’ont peut-être pris source certains de mes livres.

Vous en profitez pour évoquer Jean Giono, télégraphiste au fort de la Pompelle, et son amitié avec Ivan Kossiakov (ou Kossiakoff, comme écrit sur sa tombe). Qui était ce dernier ? Vous écrivez qu’il aurait été fusillé au camp de Châlons ou, peut-être, mort au combat ; pourquoi cette incertitude ? Pourquoi aurait-il été fusillé ?

Vous savez avec Giono il est parfois difficile de s’y retrouver… Des Russes ont combattu sur le front ; il y en a eu en Champagne. Au fort de la Pompelle, Jean Giono a cependant dû connaître Kossiakov qu’il décrit comme un homme d’une grande bonté, très doux et prévenant, veillant sur lui, sur son bien-être, sur son sommeil. Je sais qu’en 1917, au moment de l’offensive du Chemin des Dames, des Russes ont demandé à retourner chez eux pour servir la Révolution. Certains se sont rebellés. On les a internés au camp de la Courtine. Y a-t-il eu des fusillés ? Il semble que ce ne soit pas le cas de Kossiakov qui a sa tombe dans le cimetière russe de Saint-Hilaire-le-Grand. Mais comme personnage, Kossiakov était intéressant, et Giono le pacifiste s’en est magnifiquement saisi.

Page 71, vous parlez des copains légionnaires de Blaise qui apparaissent dans le récit La Main coupée. Avez-vous fait des recherches sur eux ? Où sont-ils enterrés ? (Lang, Le Monoclard, Segouâna, Sawo, Bikoff, etc.) Saviez-vous qu’il y a peu, cachée derrière le lierre du jardin du château de Tilloloy, dans l’Oise, se trouvait encore une plaque au nom de Rasso (que Cendrars surnomme Rossi), certainement l’endroit où il avait été provisoirement inhumé.

Eux aussi étaient des hommes fort secrets mais pas avares en inventions verbales, des personnages. Cendrars dit que tout ce qui les concernait était faux, sauf leur mort parce qu’ils n’étaient plus là pour la raconter… Il y a un cimetière des légionnaires à l’entrée du camp de Suippes. Certains sont morts pendant l’offensive de Champagne à l’automne 1915. D’autres comme Rossi dans la Somme. Rossi était un géant mais très peureux ; il adorait sa femme, lui écrivait sans cesse et mangeait comme quatre. Il est mort en train de manger, tué par un éclat d’obus, le nez dans sa gamelle, à Tilloloy en effet. Segouâna, mort et ressuscité… Lang, mort dans la Somme. Sawo le gitan, déserteur. Le petit Faval, mort à Navarin. Bikoff perd la vue dans la Somme ; il se suicidera. Van Lees emporté dans les airs par un obus, foudroyé dans un long hurlement, à la ferme de Navarin ; son pantalon ensanglanté est retombé vide sur le sol, « il n’y eut donc pas de mort à enterrer ».

 Page 44, vous citez Yves Gibeau et sa passion pour la « cueillette » des objets de la Grande Guerre retrouvés dans les plaines de l’Aisne. Gibeau, que vous avez rencontré je crois, vous parlait-il de Cendrars ?

Yves Gibeau m’avait écrit après avoir lu mes premiers livres. Il m’a donné rendez-vous au Café du Palais, à Reims. Il était hanté par cette guerre car il était né d’un soldat qu’il imagine peut-être « disparu » sur le Chemin des Dames. Il a quitté Paris pour venir habiter l’ancien presbytère de Roucy dans l’Aisne en contrebas de ce Chemin des Dames. Après le repas, il m’a conduite chez lui. J’ai visité sa maison, son grenier surtout, son « musée » de la Guerre, spectaculaire ! Tout ce qui remontait des champs se retrouvait là. Allez le voir : après sa mort son ami photographe Gérard Rondeau en a sauvé une grande partie qui se trouve à l’Historial de la Grande Guerre à Péronne. Gibeau aimait Cendrars, son œuvre, l’homme, son tempérament mais je ne pense pas qu’il l’ait rencontré.

La Bochie

Page 47, vous revenez, à juste titre, sur le fait que les habitants du sud de la France appellent « la Bochie » les régions du Nord envahies et occupées par les envahisseurs, Allemands la plupart du temps. Ces pages sont particulièrement fortes ; quelle est votre analyse face à cette appellation singulière, voire insultante ?

Certains habitants, oui. Cela m’avait choquée quand des amis venus du sud méditerranéen visiter la région et repérer l’endroit où avait combattu Cendrars ont employé ce terme que je n’avais jamais entendu. On ne peut comparer ces villages qui, par trois fois, ont subi le passage ou l’envahissement des troupes allemandes, dont il ne restait rien, reconstruits après la guerre, ayant perdu une partie de leurs habitants, aux pimpants villages du sud qui n’ont pas connu ces tragédies. Ces villages très éprouvés, je les trouve attachants, l’histoire y est partout présente, la mémoire est autant dans les greniers que dans le sol.

Blaise Cendrars détestait, dit-on, les Allemands. Comment l’expliquez-vous ? C’est ce qui l’aurait poussé à s’engager dans la Légion…

Cendrars ne détestait pas les Allemands ; il connaissait les artistes d’avant-garde à Berlin. Il avait publié un article dans leur revue Der Sturm. Il avait avec des amis allemands signé un tract pacifiste en 1913, l’année de tous les espoirs en art. Il n’était pas Français ; il était Suisse, né à la Chaux-de-Fonds en 1887. Il s’appelait Frédéric-Louis Sauser. Avant la guerre, il vivait à Paris qu’il voyait comme « la capitale des arts » et qu’il voulait sauver d’une certaine manière. Sa situation personnelle est délicate en 1914. Malgré son côté bohème et anarchiste, il signe avec l’écrivain italien Ricciotto Canudo un Appel aux étrangers résidant en France pour les inviter à s’engager volontaires dans l’armée française. Cendrars est affecté au premier Régiment Etranger de Paris. Il combat un an dans la Somme, puis il est versé dans la Légion juste avant l’offensive de Champagne à l’automne 1915.

Vous rappelez que les Surréalistes, Breton en particulier, ont noté Cendrars. Ils n’aimaient pas ses livres, son ton. Et particulièrement J’ai tué. Pourquoi ? Pacifisme d’après-guerre ? Jalousie devant son talent ?

Ah, les Surréalistes ! Je les aimais quand j’étais étudiante, le hasard objectif, le merveilleux quotidien, Nadja d’André Breton, Le paysan de Paris d’Aragon… Ils ont constitué un mouvement, une sorte d’école ; Breton en était un des initiateurs et en devint le maître.

Ce n’était pas du goût de Cendrars qui a pu les considérer comme des petits bourgeois s’occupant à des jeux d’écriture. Le roman pour eux était dépassé en tant que genre. On ne devait pas écrire sur la guerre ; il fallait se plier à certaines « consignes », ouvrir d’autres horizons en écriture, expérimenter d’autres domaines ; l’imaginaire était fortement sollicité. Alors J’ai tué, ce texte percutant de Cendrars dénonçant la guerre, ils l’ont rejeté, trop direct, réaliste ? Cendrars, le mauvais élève très mal noté par ses maîtres…

Pouvez-vous revenir sur votre rencontre avec la petite-fille des propriétaires de la ferme Navarin ? Qu’était devenue cette dame ? Vos discussions ?

Quand nous signons nos livres dans des librairies, nous pouvons avoir de bonnes surprises. Ce jour-là, signant La ferme de Navarin, ce fut le cas. Une lectrice, arrivée en avance, m’attendait. Comme si je l’avais senti, j’étais également arrivée en avance. Elle m’observait, une coupure de journal à la main. Elle me la montre, c’est un article sur mon livre signé Gilles Grandpierre, paru dans L’Union. Et là, elle me dit : « Je suis la petite-fille. Cette ferme, c’était celle de mes grands-parents. ». Les années s’abolissent d’un coup. C’était extrêmement émouvant, pour elle et pour moi. Elle habite un village de la Marne, non loin de Navarin et, avec sa fille, entretient la mémoire des lieux.

Quels sont vos projets littéraires ?

Je termine un roman – ou un récit ? – qui parle d’un… escalier ! Est-ce parce que j’habite un sixième étage sous les toits, sans ascenseur ? Sans doute mais pas seulement. La narratrice rentrant chez elle après une longue absence commence à gravir l’escalier et se rend bientôt compte qu’il n’est plus du tout ce qu’il était… La parution de ce livre qui cherche son titre est prévue chez Actes Sud au printemps 2026…

Chavirer avec Cendrars vers d’autres bouts du monde, Gisèle Bienne ; éd. Noires Terres ; 161 p.

Chavirer avec cendrars: Vers d'autres bouts du monde

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Fame, je vous aime !

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Spectacle Fame TV. Photos: Philippe Lacoche / Pascale Pigny

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ma chérie, la Sauvageonne, a du goût. Il y a peu, elle m’a entraîné au cirque Jules-Verne d’Amiens pour assister au spectacle Fame TV, du collectif TBTF (Too Busy To Funk), organisé par la Comédie de Picardie, dirigée avec goût et audace par Nicolas Auvray.

Dans une mise en scène de Ricardo S. Mendes (également jongleur), la création propose plusieurs disciplines : aérobic, cerceau aérien, corde lisse, acrobatie, et, bien sûr, musique à gogo. On se régale ; c’est fou, complètement cintré ; on baigne dans une eau de joie simple, pétillante et limpide comme un étang de Pilsen. Le monde de la télé crève l’écran pour rendre visite au monde de la réalité. L’univers de la télévision des seventies est passé en revue ; tout le monde sort de la boîte et déboule sur la piste du cirque pour la transformer en plateau vif comme un chevesne ardéchois. On a le droit aux variétés, aux publicités d’antan, aux héros de séries délicieusement désuètes, à des extraits de débats (les clins d’œil au Parti communiste et à Georges Marchais faisaient un bien fou !). Un présentateur nombriliste, des vedettes de la chanson française, la speakerine figée dans les années 70. Tous des manières de fantômes bienveillants. Surviennent des incidents ; les prises de vues se superposent, se chevauchent dans un joyeux bordel au son d’un trio de musiciens remarquables d’agilité et de précision (clavier, basse et batterie). Ah ! ce bassiste – Pablo Fraile – au jeu d’une inventivité est d’une souplesse à tomber. Un bassiste à cinq cordes, les quatre de sa basse et celle, lisse, qu’il attrapa un peu plus tard pour s’adonner à de vertigineuses acrobaties. Certains artistes fument sur la piste (ou, plutôt, font semblant ; sécurité oblige) comme ça se faisait avant sur les plateaux télé. Et comment résister aux chansons de Boris Bouchard (interprétées par le sympathique et si talentueux Simon Tabardel), de Périgueux, chanteur débutant propulsant trois bluettes acidulées : « J’ai fait un rêve », « J’avais envie » et « Les amants saisonniers » ? 

Tout y était : les textes d’amour vanillés, les poses (têtes renversées), les intonations déchirantes (à la Frédéric François) et le duo avec la chanteuse vedette surnommée Florence Pommier. Le public reprenait les mélodies en chœur ; ma Sauvageonne et moi chantions à tue-tête, complètement déchainés. Nous n’avons pas pu résister et nous sommes mis à hurler « Bouchard ! Bouchard ! Bouchard ! » à plusieurs reprises jusqu’à ce que nous attirions son attention et qu’il se mît à nous repérer, puis nous regarder, puis nous faire signe. Tous deux, nous étions fans. À la fin du show, il a proposé qu’on se retrouve à la buvette. Autour d’une bière, il nous raconta qu’il venait du rap et d’Ardèche, que le collectif était suisse et regroupait une vingtaine d’artistes circassiens issues d’écoles de cirque (dont celle de Lyon et de Sainte-Croix) ; en janvier 2022, la troupe a posé ses bagages à La Cascade-Pôle national Cirque à Bourg-Saint-Andéol, en Ardèche. C’est là que Simon les rencontra et endossa l’habit de lumière de Boris Bouchard. Pour le plaisir de tous. Un spectacle positif, vivifiant et fichtrement réussi. Que du bonheur !

La barbarie djihadiste dans l’œil du septième art

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Photo issue du film « Les enfants rouges » © Nour Films

Un film captivant retrace la sombre histoire d’un jeune berger tunisien assassiné par les djihadistes en novembre 2015.


Tapez le nom de « Mabrouk Soltani » sur Google, vous tombez sur quantité d’articles relatant l’assassinat du jeune berger dans les montagnes proches de la frontière algérienne, en novembre 2015, décapitation revendiquée par l’EI. La scène d’horreur provoqua alors, en Tunisie, un véritable électrochoc au mitan de cette décennie troublée, consécutive à la dite « révolution du jasmin ». D’autant qu’un an et demi plus tard, en plein ramadan, Khalifa, le frère aîné de l’adolescent, fut à son tour kidnappé puis égorgé, toujours au nom de la guerre sainte. L’abjection islamiste ne connaissant aucune limite, les fous d’Allah avaient ordonné au cousin de Mabrouk, témoin de ce premier crime, de rapporter à sa famille, dans un sac, la tête coupée du garçon…

Emportés dès la première image

Cette tragédie parfaitement authentique est à la source des Enfants rouges, second long métrage du Franco-tunisien Lotfi Achour, après Demain dès l’aube, en 2016. Auteur, bien avant cela, de plusieurs courts métrages (Père, La laine sur le dos…), également acteur et producteur, en couple avec la dramaturge Natacha de Poncharra qu’il associe à ses projets, Achour est principalement un homme de théâtre, connu pour L’Angélie, spectacle ovationné au Festival d’Avignon en 1998, ainsi que pour un Macbeth coproduit par la Royal Shakespeare Company, en 2012 à l’occasion des Jeux olympiques d’été en Grande-Bretagne.

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L’artiste a donc de la bouteille ; mais il a surtout un œil de cinéaste très averti, nourri de très longue date par ses talents de scénographe. Dès la première image des Enfants rouges, nous sommes emportés. Emportés dans le regard d’Achraf, ce petit berger de 14 ans aux traits disgracieux, aux dents gâtées, personnage central de l’ignominie dont il sera le témoin, l’otage et le rescapé.

À l’instigation de son cousin Nizar, 16 ans, Achraf et ce dernier décident de s’aventurer jusque dans une zone miliaire sensément interdite d’accès, vers ces montagnes qui ceinturent la plaine où leur ferme misérable est échouée. C’est dans l’aridité de ces parages minéraux que le crime a lieu, atroce, tellement insoutenable au regard qu’Achraf résistera d’instinct à en recoudre le déroulement : par brides, comme dans un cauchemar, le voilà qui, rétrospectivement, revoit ou plutôt entend le groupe des djihadistes qui sous ses yeux viennent d’égorger Nizar, lui ordonner de rapporter au village sa tête sanguinolente. On ne saura jamais précisément pourquoi Nizar est mort : était-il un « indic » ? Un traître ? Une simple opportunité pour la furie djihadiste ?

Scènes terrifiantes

C’est avec un art consommé que le scénario, magnifié par la photographie de Wojcieh Staron, s’empare des péripéties, dans une porosité où réel et imaginaire s’entretissent, au prisme de la dévastation mentale de l’adolescent qui sait ne devoir sa survie qu’à la mission macabre à laquelle la horde fanatique l’a assigné. Si le film ne nous épargne ni la vue du visage décapité, ni celle, par exemple, de l’antique frigo à la portière maintenue close par des tendeurs, et qu’on devra vider – détail abominable ! – pour y placer au frais le scalp de Nizar, il prend pourtant grand soin d’éviter tout voyeurisme d’un goût douteux. Montage ciselé, cadrages scrupuleusement composés, rythme millimétré : de toute beauté, le chromatisme incandescent de l’image esquive de façon très pensée le péril d’une esthétisation malvenue. Mobile, survoltée, d’une plasticité virtuose, la caméra combine plans serrés ou fixes et somptueux tableaux paysagers, séquences oniriques ou sensorielles, et scènes d’une crudité terrifiante…

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Quand, digne autant qu’intraitable, la mater dolorosa exige, d’une voix rocailleuse et nouée, qu’on lui ramène le corps de son fils (sinon les loups et les rapaces ne manqueront pas de dévorer ses entrailles) la décision, débattue car évidemment risquée, de partir à la recherche de la dépouille abandonnée, perdue quelque part au milieu des rochers, détermine l’expédition, qui prend aussitôt une dimension mythologique : car ce sont les chiens, paire de lévriers blancs proprement fabuleux, qui retrouveront la trace du supplicié. S’ensuit la procession silencieuse des proches, flanqués du frère aîné, la vingtaine, les traits christiques : porteurs du macchabée sur sa civière de fortune, enveloppé dans une chétive couverture, tel un saint martyr dans son suaire sur le palanquin…

Là encore, confiant dans sa logique narrative, le scénario élude délibérément la séquence vaguement obscène qui aurait pu nous montrer l’équipe de télévision venue en toute hâte vampiriser les lieux, pour « couvrir l’événement », comme on dit – avant même l’arrivée (hypothétique) de la police ! Mais le réalisateur laisse volontairement cet épisode hors champ : centrée sur les seules victimes directes du drame, la caméra ne quittera pas d’une semelle la petite troupe qui, dans des échanges sur smartphones, exigent, pour regagner le village, qu’aient d’abord déguerpi ces médias plaquant leur cynisme sur l’épouvante. Jusqu’au dénouement, tout sera vu, perçu à travers le « monologue intérieur » de l’adolescent Achraf, assailli de visions qui animent pour lui seul le spectre de Nizar, à mesure qu’il parvient – douleur sans fond ! -, à raccorder dans son esprit le flux de ces scènes insurmontables, et trop réelles.

Réelles jusque dans la langue des « acteurs », lesquels, dans le film, s’expriment tous en dialecte local. Au point que, comme l’assure Lotfi Achour dans un entretien, même le spectateur autochtone serait bien en peine de traquer dans leur diction le moindre anachronisme, non plus que dans leur gestuelle ou leurs attitudes. Entre réalisme quasi-documentaire et puissance d’évocation perméable, sensorielle, tactile, Les enfants rouges est teint de sang : de part en part, il vous le glace. Sa charge allégorique entre en résonance avec les saturnales sanglantes de l’islam, qui se déchaînent en Afrique comme en Europe.

Les enfants rouges. Film de Lotfi Achour. France, Belgique, Tunisie, couleur, 2024. Durée : 1h40

Le style fait homme

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L'écrivain Denis Grozdanovitch © Guergana Damianova / OnP

Denis Grozdanovitch aime traquer le style d’un auteur. Au-delà du plaisir esthétique, c’est sa façon de faire connaissance avec lui. Plus qu’un exercice d’admiration, son essai prouve que tout est affaire de style.


Denis Grozdanovitch est de ces hommes chez lesquels les passions successives multiplient les vies ; ne fut-il pas, dans une première, champion de tennis et de squash ? Dans une seconde, le voilà écrivain ! À 56 ans, ce n’est pas banal. Faut-il encore arguer que, depuis toujours, cet auteur atypique fut un grand lecteur ? CQFD. Avec son Petit traité de désinvolture (José Corti, 2002), ce rat de bibliothèque s’est inventé une carrière d’essayiste. À coups de considérations esthétiques sautillantes, il n’a cessé de fixer ses admirations, rendre hommage à ses maîtres qui sont devenus ses complices. Avec Une affaire de style, il ne déroge pas à la règle qu’il s’est fixée. Son savoir-vivre consiste à traquer, à toute force, la singularité chez les auteurs qu’il fréquente et, partant, cette quête le rend singulier. En somme et à sa mesure, Grozdanovitch tente de se « glisser dans le sillage » de ses « glorieux prédécesseurs ». On pourra s’en convaincre en lisant ou relisant Dandys et excentriques (Grasset, 2019), qui lui valut le prix Saint-Simon. L’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui fourmille d’excentriques. Jugez plutôt : Michel Leiris, Roberto Calasso, Fernando Pessoa, Claudio Magris, Michel de Montaigne, Marcel Proust, Robert Burton ou Henri Bergson et Henry James — cette liste n’est pas exhaustive. Quel est le point commun entre tous ces auteurs ? Le style, c’est-à-dire l’invention d’une liberté. Le style encore, selon notre styliste, est une dimension en voie de disparition tant en littérature que dans la vie. Mieux, c’est « l’instant où le fond affleure à la surface ». Ce style enfin doit se déployer « à la manière d’une fleur de papier japonaise s’épanouissant dans le flot d’une rivière au cours paisible ». D’une certaine façon, il excède l’idée qu’il est « plus révélateur de l’âme des êtres ». Ainsi, outre le plaisir esthétique qu’il suscite, en le traquant, notre dandy fait-il plus amplement, plus complètement connaissance avec ces chers excentriques. C’est son plaisir, sa curiosité. Elle est communicative.

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Une affaire de style est un exercice d’admiration, une variation sur un même thème à une allure cabriolante. La désinvolture spéculative est l’un des traits grossissants de Grozdanovitch. D’où son humour. La vraie légèreté est la vraie profondeur, qu’on ne se méprenne pas.

En rassemblant d’anciennes notes sur le style « euphémistique » d’Henry James ou sur la mélancolie sarcastique de Vialatte, Grozdanovitch nous explique au fond que la littérature est un style de vie ! La lecture offre une « chambre d’écho intemporelle » à ceux qui s’y adonnent. Elle leur tient lieu de « porte-bonheur ». La littérature donne à penser à l’auteur de La Faculté des choses (Le Castor Astral, 2008). Et que pense-t-il ? Que le style littéraire découle du style existentiel. Au vrai, il en revient à Buffon pour lequel le style, c’est « l’homme même ». Voilà pourquoi Grozda, dans cet essai souriant, ne parle que de lui !

Denis Grozdanovitch, Une affaire de style, Grasset, 2025. 234 pages

Une affaire de style

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Canada: Le miracle de Bay Street (le Wall Street de Toronto)!

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Bay Street, Toronto, Canada, Image d'archive © Pierre Roussel/NEWSCOM/SIPA

C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, même s’il meurt.
Jean 11:25-26.

Toujours l’inattendu arrive.
André Maurois.


Il y a à peine quelques semaines, le parti libéral du Canada (PLC) était voué à la quasi extinction aux prochaines élections; avec le roi du surfboard, Justin Trudeau à sa tête, la messe était dite : l’électorat avait soif de changement et était prêt à donner sa chance au parti conservateur du Canada (PCC), en dépit du populisme quelque peu agressif de son chef, Pierre Poilièvre. Mais le messie, ou le père Noël, est arrivé.

C’est-à-dire Donald Trump.

Avec ses velléités annexionnistes, il donne des sueurs froides aux Canadiens. Le Canada a beau être une nation fictive, avec le chaos qui règne chez son voisin du sud, ses citoyens découvrent les bienfaits de la frontière, toute artificielle fût-elle. Les politicaillons cocardiers ont beau jeu d’évoquer un fictif patriotisme canadien, alors qu’il faudrait plutôt parler de désarroi du citoyen lambda face aux délires de Trump.

Justin a donc laissé la place, toute chaude, au thaumaturge Mark Carney, qui a réussi à projeter une image de renouveau. Beau tour de passe-passe pour l’éminence grisâtre qui avait tiré les ficelles depuis une décennie sur le plan économique et qui conserve intacte l’équipe justinesque… La prestidigitation est plus facile quand on a un public captif.

Pourtant, le PCC a atteint un taux d’appui impressionnant, qui aurait dû lui assurer la victoire. Mais le parti libéral, tel un phoenix (en moins majestueux) est reporté au pouvoir pour un quatrième mandat tout simplement en ayant siphonné des suffrages qui seraient normalement allés à des tiers partis en dénaturant l’élection en référendum sur Donald Trump. Telles sont les aberrations du scrutin uninominal à un tour. Un vote dicté par la panique, soi-disant « utile » a eu un effet hypnotique sur les électeurs. Le CV d’économiste de Mark Carney, dont le charisme d’employé de banque n’est plus à démontrer, qui promet, par des déclarations à géométrie variable en fonction des fuseaux horaires, des baisses d’impôts, la réduction du déficit tout en maintenant les dépenses publiques (N.B. il ne faut pas confondre « dépenses de fonctionnement » et « investissements »…) et le pétrole écolo (la quadrature du cercle…). Mais quels électeurs au juste?

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Les rednecks pentecôtistes de l’ouest canadien, base du parti conservateur du Canada sont restés les indéfectibles fidèles de leur Trump light (à l’exception de sa propre circonscription, située, il faut le dire, dans la région d’Ottawa). Grosso modo, tout s’est donc essentiellement joué en Ontario (rien de nouveau sous le soleil), avec le coup de pouce, et même de pince des pêcheurs de homard des provinces de l’Atlantique coincés depuis des lustres dans la cage libérale…

Mais quid du Québec?

Selon toute vraisemblance, le distingué économiste n’a quand même pas réussi à faire sauter la banque. Il n’a récolté qu’un chèque en gris : il dirigera un gouvernement minoritaire avec 168 députés (la majorité est à 172), ce qui pourrait placer le bloc québécois en position d’arbitre à la chambre des communes. Une consolation au regard de la perte de trop nombreux sièges. Si la soumission de l’Ontarien moyen et du pêcheur de crustacés au parti libéral allait de soi, il est plus troublant de constater qu’un nombre significatif de Québécois dont la langue maternelle est la langue officielle de traduction a cédé au chant des sirènes libérales et s’est blotti, en tremblant comme une feuille d’érable, dans les jupons du grand argentier, dont la mission demeure la défense du vrai Canada, c’est-à-dire de l’Ontario, avec, en vitrine, quelques béni-oui-oui québécois. Même diminué, le groupe parlementaire bloquiste, qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, sera en mesure de remettre quelques pendules à l’heure québécoise… sauf si le financier parvient, par une OPA (qui n’aurait rien d’hostile…), à marauder quatre transfuges chez les sept survivants du nouveau parti démocratique (NPD) (pas plus soucieux des compétences constitutionnelles du Québec), qui vient de perdre son chef enturbanné, Jagmeet Singh..

De toute manière, les défenseurs de la laïcité devront se résigner au maintien en poste d’Amira Elghawaby, la farouche Néménis du Québec infidèle, au nom de la lutte contre l’islamophobie. Pour elle, ça baigne dans l’huile d’olive.

Le président Trump avait invité les Canadiens à voter pour lui. Et il déclare que le vainqueur de l’élection est « nice » (en v.o. , « sympa » en v.f.). A-t-il été écouté?

Desrimais lit les commentaires, tous les commentaires…

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…aussi bien ceux des fidèles lecteurs de Causeur que ceux des rares électeurs d’Anne Hidalgo


En consultant les commentaires écrits suite à la parution de ma dernière chronique – La Grande Librairie ou le Grand Déballage ? je me suis aperçu que certains points devaient être précisés. Ce travail d’éclaircissement aurait pu nous mener loin. En l’occurrence, même si cela peut paraître étrange de prime abord, cela nous mènera simplement et naturellement aux égarements langagiers de Madame 1,7 %, alias Notre-Drame de Paris, Anne Hidalgo.

À propos de la commission inquisitoriale sur les violences « sexistes et sexuelles » dans le cinéma, j’ai indiqué dans ladite chronique que certains acteurs et producteurs avaient refusé de venir mettre un genoux à terre devant Sandrine Rousseau. Dans son commentaire, Clermont demande : « Qui a refusé de comparaître devant Maîtresse Sandrine ? Des noms s’il vous plaît ! » Désolé, cher Clermont, je les ignore. Je ne dois cette information qu’à Mme Rousseau, la commissaire politique qui a dirigé ce tribunal et a avoué, en tordant le nez, avoir essuyé quelques refus de la part de personnalités dont elle n’a pas voulu révéler les identités – peut-être, dans un très bref moment de lucidité, a-t-elle réalisé que si elle donnait les noms des réfractaires, ces derniers apparaîtraient aux yeux du public comme des héros ayant su résister à l’idéologie totalitaire du féminisme woke.      

Derniers jours en kiosque !!! Causeur #133 Poutine, Trump, Tebboune, islamistes… Qui est notre ennemi?

Charles se demande, lui, si votre serviteur ne s’est pas laissé aller à une « petite outrance » en écrivant : « les viols commis par les migrants et les passeurs sur la presque totalité des femmes tentant de rejoindre l’Europe depuis l’Afrique ». Il réclame à juste titre la source de cette information. La voici : article du Figaro du 5 décembre 2024 intitulé “Passeurs et migrants violent 90 % des femmes et des filles traversant la Méditerranée : le rapport choc de l’ONU sur les routes migratoires”. Cette info a été reprise par le JDD du 6 décembre et sur le site de France Info le 12 décembre 2024. Et sur France Inter, « première matinale de France » ? Rien, nada, que dalle. Ce 5 décembre 2024, lors de sa revue de presse, Claude Askolovitch a cité, comme tous les jours, Libération et Le Monde, en évitant soigneusement, comme ses quotidiens préférés, ce sujet scabreux.Sans doute craignait-il de faire le jeu de qui vous savez.  

Ulysse Pyrame, de son côté, exprime son agacement devant une formulation incorrecte, parmi dix, de Manon Garcia : « On va se retrouver avec des jeunes profs qui font des trucs de philo féministe avec des amphis pleins à craquer d’un côté, et d’autres qui font des trucs vieilles écoles et où c’est pas ça. ». Il reproche à l’auteur de ces lignes de ne pas l’avoir corrigée en la remplaçant par la seule locution nominale qui vaille : vieille école. Cette citation est extraite d’un entretien qui a été visiblement relu par l’interviewée, laquelle n’a non seulement pas corrigé les fautes et le style général de cet échange – un style oral disgracieux et négligé – mais l’a de surcroît lesté d’une écriture inclusive rendant la lecture encore plus pénible. J’ai retranscrit le texte tel qu’il est paru, sans en changer un mot. L’intérêt de cette retranscription fidèle était de montrer que, toute normalienne qu’elle est, Mme Garcia éprouve énormément de difficulté à s’exprimer correctement. J’ai remarqué par exemple, et cela peut sembler encore plus étrange venant de la part d’une philosophe agrégée, qu’elle n’utilise que rarement les mots concept, réflexion, travail ou pensée, qu’elle remplace régulièrement par le mot truc. C’est le cas dans la citation rapportée ci-dessus. Cela le fut encore dans l’émission d’Augustin Trapenard – « J’ai eu un truc de philosophe », dit-elle pour tenter d’expliquer les raisons qui l’ont conduite à suivre le procès de Dominique Pelicot. Sortie des sentiers battus de l’idéologie néo-féministe et woke – sentiers bornés de locutions dogmatiques et répétitives, de slogans faméliques, de phrases toutes faites, pauvres en vocabulaire, écrites en écriture inclusive – Mme Garcia s’égare le plus souvent entre le galimatias compulsif et le charabia filandreux, les deux seules langues qu’elle pratique à la perfection.

Elle n’est pas la seule. La maire de Paris ajoute à la pratique de ces deux langues une touche personnelle qui caractérise le baragouin hidalgien. Les sémanticiens les plus renommés se penchent actuellement sur ce phénomène, mélange de novlangue, de circonlocutions obscures et de périphrases incompréhensibles. Je prie par avance Ulysse Pyrame de me pardonner : certaines des phrases qui vont suivre ne sont pas de mon cru et il est essentiel de n’en pas changer une virgule si l’on tient à mesurer exactement la catastrophe cacographique que constitue chaque prise de parole de celle qui brigue, paraît-il, le poste de haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.

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À l’occasion de la récente inauguration de la « passerelle Jim Morrison » enjambant le port de l’Arsenal, Anne Hidalgo a préféré, plutôt que de lire consciencieusement le discours officiel rédigé par un de ses conseillers en communication, improviser une ode délirante au chanteur des Doors : « À l’époque, je ne comprenais absolument pas ce qu’il racontait, mais pourtant ça m’a touchée. Ce qui m’a touchée c’est d’abord la voix, et bien sûr ces sons, ces sonorités qui étaient très présentes dans sa musique et dans la musique des Doors, et qui, c’est vrai, sans le dire, ouvraient des portes. Ouvraient des portes vers des mondes qui n’étaient pas connus parce qu’ils les exploraient – ils prenaient des risques et ils nous entrainaient. On n’avait pas l’impression de partir de rien, c’est-à-dire de quelque chose de totalement inconnu, mais on allait vers quelque chose d’inconnu dans lequel ensuite on se sentait bien. » Alcoolique et héroïnomane, Jim Morrison aurait sûrement apprécié cet hommage hallucinatoire. Il faut dire que Mme Hidalgo n’en est pas à son coup d’essai – quand il s’agit de dire n’importe quoi, n’importe comment, elle n’est jamais la dernière. Elle nous avait donné un avant-goût de son sabir au lendemain des attentats de novembre 2015, dans un entretien paru dans La Tribune – « La résilience urbaine fait partie intégrante de la ville intelligente. La communauté de l’innovation parisienne, que nous connaissons bien et qui a été touchée au cœur par ces attentats, est demandeuse de contribuer. » – ou lorsqu’elle avait découvert le logo des Jeux Olympiques de Paris : « Je le trouve magnifique. D’abord la médaille, la flamme et Marianne, je trouve que c’est une très bonne idée. C’est sympa d’avoir quelque chose de très féminin. Pour la première fois on va directement du côté du genre et du féminin. C’est un nouveau cap très important que ce logo avec une projection extrêmement concrète, elle l’était déjà. » Par ailleurs, rappelait Le Figaro du 16 octobre 2021, Anne Hidalgo ne parle jamais d’insécurité mais plutôt de « phénomènes de dérégulation dans certains quartiers » ; elle ne fait pas du vélo mais pratique une « mobilité active » qui lui assure des « déplacements apaisés » dans des rues transformées en « autoroutes citoyennes » ; elle ne promeut pas des salles de shoot mais « des pièces de consommation à moindre risque » ; elle ne croise pas des SDF, et encore moins des clochards, mais des « personnes en situation de rue ». À ceux qui dénoncent la saleté dans la capitale, elle rétorque : « La perception de la propreté à Paris se fonde en négatif sur des constats relatifs à la malpropreté. » Ça vous en bouche un coin, non ? Enfin, elle affirme « croire beaucoup dans la force des territoires de poser aussi des solutions ». Tout sonne faux dans la phraséologie hidalgienne. Les slogans les plus banals émergent difficilement d’une syntaxe boudinée, tordue. Les mots les plus courants des dernières modes politico-langagières se noient dans les décombres d’une langue déjetée. Certaines phrases n’ont aucun sens. Le titre de l’antépénultième livre de Mme Hidalgo est un concentré de vide prétentieux et bouffi, mais Le Lieu des possibles vaut surtout pour la première phrase de présentation barbouillée par l’édile, sorte de perfection de la phrase hidalgienne : « L’âme d’une ville est d’être ce point de rencontre du monde. » Cette boursouflure ne veut strictement rien dire. La photo d’Anne Hidalgo qui couvre le bandeau du livre est presque plus lisible : son sourire confirme la bonne conscience de l’innocente du village parisien qui déforme la langue en croyant l’écrire et les traits de son visage en croyant séduire. Le vide a des mots rabougris, des phrases incompréhensibles, des sourires béats offerts à de vastes champs de rien. Ce vide, le dernier opus de la maire de Paris ne parvient pas à le combler. Résister, Le pari de l’espoir est un pot-pourri de réflexions creuses paresseusement étalées sur le papier : 272 pages de platitudes écologistes, de fadaises féministes, de lieux communs sur « l’ouverture au monde qui est le nôtre », de vagues considérations sur la « résistance » qui « se conjugue au présent et nous projette vers l’avenir » et a pour but, cela va de soi, « d’ouvrir des espaces de liberté pour penser l’avenir et agir dans le présent », de lénifiants radotages sur « la démocratie, qui est au cœur de [son] engagement et a besoin d’espoir » ou sur les « Jeux de Paris qui revêtaient une profonde dimension humaniste et politique » dans la capitale française devenue « Paris, ville-monde ». Sur le site d’Amazon comme sur celui de la Fnac, la note la plus élevée des rares lecteurs de cette purge culmine à… 1 sur 5. Les commentaires sont limpides : « écriture d’une platitude accablante », « brouillon inachevé », « coquille vide », « plat, creux, sans intérêt ». Verdict final et sans appel : « Hidalgo écrit comme elle parle. Avec le même résultat : le néant. »

Anne Hidalgo - Le lieu des possibles

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Droit de réponse – François Héran répond à Michèle Tribalat

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Michèle Tribalat a publié le 18 mars 2025 dans Causeur[1] un chapitre qui devait figurer dans un recueil des Presses universitaires de France sur « l’obscurantisme woke ». J’en suis la cible principale. Cette ancienne chercheuse de l’Ined multiplie de longue date les attaques contre moi. Je n’y ai jamais répondu. À mon vif regret, je dois désormais m’y résoudre, car ce qui aurait pu s’en tenir à une discussion scientifique est devenu une diatribe qui met directement en cause mon honnêteté intellectuelle en m’accusant de « tripatouillage », de « malversation », de « mensonge », de « fraude scientifique », et en dénonçant de prétendus errements indignes d’un démographe et « désastreux pour le débat démocratique »… De tels propos vont bien au-delà de ce qu’on pourrait attendre d’un débat scientifique, si vif soit-il.

Aucune des accusations lancées par Mme Tribalat ne résiste à l’examen.

Premier grief: si les Presses universitaires de France ont décidé un temps de ne pas publier son chapitre, c’est qu’elles « craignaient les mesures de rétorsion de François Héran du Collège de France ». La rédaction de Causeur emboîte le pas à Mme Tribalat en dénonçant les « représailles académiques » que j’aurais pu déclencher. Étranges propos, qui ne peuvent recevoir que deux interprétations possibles. La première est l’abus de pouvoir. Du haut de ma chaire du Collège de France, j’aurais menacé les PUF en apprenant la publication prochaine de ce recueil. Le problème est qu’à la date où Mme Tribalat dit avoir appris la décision de l’éditeur, le 12 novembre 2024, j’ignorais tout de ce projet éditorial. J’ai appris son existence en lisant Le Figaro du 11 mars dernier, soit quatre mois plus tard. Je n’ai, du reste, aucun lien avec les PUF (ma dernière publication chez eux remonte à 2009) et j’ignorais même le nom de leur directeur éditorial.

Mais on me suggère une autre interprétation: d’elles-mêmes, sans la moindre intervention de ma part, les PUF auraient considéré qu’un texte aussi agressif s’exposait à un recours en justice. Mais alors, comment croire qu’on ose qualifier de « représailles » ou de « mesures de rétorsion » le simple exercice des droits garantis par la loi de 1881 sur la presse, l’une des lois fondatrices de la République ? Ce serait se moquer de la loi et prendre l’agressé pour l’agresseur. Quelle que soit l’interprétation retenue, l’idée que j’abuserais de ma position pour censurer une décision éditoriale est sans fondement. Je n’ai d’autre moyen pour défendre mon honneur que de recourir au droit de réponse comme n’importe quel citoyen – une première en cinquante ans de carrière.

Second grief: mon appartenance à la cohorte de ceux qui projettent… la « dissolution de la France ».

À cela je réponds que personne n’est propriétaire de l’identité de la France, personne n’a le monopole de l’amour du pays. Mais Mme Tribalat en veut pour preuve mon influence néfaste sur le Musée national d’Histoire de l’immigration, dont elle déplore la création purement «  idéologique » par le président Chirac. À l’en croire, j’aurais «  fortement inspiré » la nouvelle exposition permanente du musée. C’est faire peu de cas des commissaires scientifiques qui l’ont conçue, quatre historiens et géographes connus pour la solidité de leurs travaux. C’est surtout se méprendre sur l’objectif de l’exposition : non pas dénigrer notre pays mais rappeler, documents à l’appui, que l’histoire de l’immigration fait partie intégrante de l’histoire de France. Libre à chacun d’afficher son désaccord ; cela n’autorise pas Mme Tribalat à faire du collectif qui a préparé cette exposition un fossoyeur de la patrie. Aucun parti pris politique ne guide mes analyses. La « neutralité engagée » que je revendique et que décrie Mme Tribalat s’énonce aisément : ce ne sont pas mes convictions qui dictent mes recherches mais mes recherches qui dictent mes convictions.

Autre faute majeure, j’aurais « naturalisé » l’immigration en la jugeant aussi irréversible que le réchauffement climatique ou le vieillissement des populations. Cette doctrine, assure Mme Tribalat, qui m’attribue décidément de grands pouvoirs, aurait même inspiré Gérald Darmanin. C’est oublier que ni le vieillissement démographique ni le réchauffement de la planète ne sont des phénomènes naturels. Ils sont le produit d’une activité humaine, le résultat de choix collectifs. Évoquer la banalité de l’immigration, ce n’est pas la « naturaliser », c’est constater qu’elle a pris historiquement toute sa place dans nos sociétés, d’autant que le mouvement n’est pas près de ralentir: depuis l’an 2000, en près de 25 ans, le nombre des immigrés compilé par la division de la Population de l’Onu a augmenté de 70% de par le monde, de 105% dans l’Espace économique européen élargi (Grande Bretagne comprise), de 50% en France. On peut rêver d’une réduction drastique de l’immigration, promettre aux électeurs d’inverser la courbe, leur raconter qu’il suffira pour cela de redoubler de fermeté…, une autre approche est envisageable: non pas juguler l’immigration mais la réguler, ce qui ne veut pas dire lui laisser libre cours. De toutes les options possibles, quelle est la plus réaliste ? Où est la « croyance », où est l’illusion ? Qui donc refuse de regarder la réalité en face ? Dans la pensée binaire de Mme Tribalat, c’est simple : l’idéologie et l’aveuglement sont toujours dans le camp adverse. C’est ignorer que le réel est autrement plus complexe.

Concernant les entrées de migrants en France, j’aurais « apposé mon sceau à des tripatouillages statistiques » avant de faire machine arrière. Contresens, là encore. On m’oppose la tribune que j’ai publiée lors de la pandémie de Covid. J’y rappelais que le virus franchissait les frontières sans faire de différence entre les migrants, les visiteurs et les touristes. Il était donc vain de s’en prendre aux seuls migrants pour bloquer le virus s’ils représentaient une fraction minime des 90 millions d’entrées annuelles sur le territoire. Si j’arrivais à une estimation de 550 000 immigrations par an, ce n’était pas en commettant des doubles comptes que je condamne par ailleurs, mais en ajoutant les ressortissants de l’Union européenne installés en France, non inclus dans la statistique des titres de séjour mais tout aussi exposés à la pandémie. Mme Tribalat a beau s’indigner en multipliant les points d’exclamation, nulle palinodie, nul tripatouillage dans ce propos de bon sens.

Ce n’est pas tout. Michèle Tribalat use d’un vocabulaire choisi en évoquant la « fessée » que j’aurais administrée au journaliste Stephen Smith, auteur d’un essai fracassant sur la « ruée » des Africains vers l’Europe, salué dans les médias et doté de plusieurs prix. C’était en septembre 2018. Pour Mme Tribalat, ma critique était une « exécution », alors qu’il s’agissait d’une réfutation chiffrée comme il s’en pratique dans le monde des sciences, et sur un ton parfaitement serein. Mais voici l’argument-massue : j’aurais commis une « erreur méthodologique flagrante » en méconnaissant le fait qu’entre 1982 et 2015, la population subsaharienne a augmenté plus vite en France qu’en Afrique. Pire encore, le piètre démographe que je suis aurait persévéré dans l’erreur en refusant de faire amende honorable.

Rien n’est plus faux. J’ai analysé cette objection à trois reprises : le 10 janvier 2019 dans mon cours public accessible en ligne; en mars 2019 dans le mensuel L’Histoire; en octobre 2021 dans un manuel de la Documentation française – et toujours dans les termes les plus courtois. Je n’ignorais pas que la France comptait en 2014 cing fois plus d’immigrés subsahariens qu’en 1982. Mais, dans le même temps, les immigrés britanniques en France ont été multipliés par 4, les Roumains par 8, les Chinois par 16 – des hausses très supérieures à la croissance démographique de leur pays d’origine, sans que personne y voie l’annonce d’une submersion. Car c’est un phénomène bien connu des études migratoires : les nouveaux courants d’immigration, pas seulement ceux venus d’Afrique, connaissent souvent un rythme de croissance intense dans leur phase d’émergence, évidemment supérieur à la hausse de la population dans les pays de départ, avant de revenir à un rythme plus modéré. On l’a vérifié en France pour des courants plus anciens : portugais, turc, tunisien, etc. On se trompe quand on perpétue pour les décennies à venir le rythme de croissance initial d’un courant migratoire. La précaution à prendre, en revanche, était de vérifier, comme je l’ai fait, que la part des migrants subsahariens rejoignant l’Europe ne variait guère au fil des décennies.

Lorsqu’ils émigrent, c’est à plus de 70% vers d’autres pays subsahariens, du fait, notamment, des accords régionaux de libre circulation. J’ai intégré cette donnée dans mes projections, en même temps que la forte hausse de la population africaine prévisible dans les décennies à venir.

La suite des événements n’a pas encore tranché entre nos deux points de vue. De 1982 à 2023, le nombre des immigrés maghrébins est resté stable en France, alors que la population du Maghreb a doublé. En revanche, les immigrés subsahariens, qui sont une minorité plus récente et plus réduite, sont encore dans leur phase de croissance : leur nombre a progressé plus vite dans cette période que la population subsaharienne en Afrique (une multiplication par 7 au lieu de 3), mais cette hausse reste bien inférieure à celle des immigrés chinois en France (22 fois plus nombreux en 2023 qu’en 1982, alors que la population de la Chine a progressé seulement de 40%). Selon l’Insee, les Subsahariens représentent aujourd’hui 2,3% de la population vivant en France, et leur progression n’est pas exponentielle mais linéaire. Dans le scénario qui justifiait le titre de son essai, Stephen Smith annonçait qu’à ce rythme 25% de la population de l’Europe serait «  africaine » en 2050. Il n’hésitait pas, pour le coup, à « naturaliser » la ruée africaine vers l’Europe en jugeant qu’elle était « dans la nature des choses ». Doit-on me vilipender si j’ose dire que ce genre de prophétie me laisse sceptique ? Il y a là matière à discussion et non pas à diatribe. On ne réglera pas la question à coups d’attaques personnelles.

Sur sa lancée, Michèle Tribalat dénonce mes « complices », les rédacteurs du bulletin de l’Ined Population & Sociétés. Elle ne dit mot des trois équipes de recherche que je citais à l’appui de mon travail et dont j’ai repris les méthodes. Basées au Fonds monétaire international, au Joint Research Centre de Bruxelles et à l’International Migration Institute d’Oxford, ces équipes avaient décrit l’évolution des migrations africaines vers l’Europe en exploitant les bases de données ignorées de Stephen Smith. Or mon diagnostic rejoignait le leur. Faut-il croire que ces équipes de rang international étaient aussi nulles que moi en démographie? Ont-elles trempé dans le vaste complot visant à détruire l’identité de la France ? Pourquoi mon intraitable lectrice occulte-t-elle ces références qui corroboraient largement mon travail ? Les réfuter aurait nécessité d’étendre l’accusation d’« incompétence » et d’enfermement dans l’« idéologie » à une communauté internationale à laquelle je suis étroitement associé : j’ai présidé l’EAPS (l’Association européenne de démographie basée à La Haye) de 2008 à 2012 et j’ai dernièrement publié aux éditions Routledge de New York et aux Presses universitaires de Stanford.

Michèle Tribalat est persuadée de détenir la vérité ultime en matière de migrations. Ses anathèmes ont toujours deux temps: soulever des objections d’apparence technique, avant de basculer sur le registre de la condamnation morale infamante. Elle me campe en champion de la « malversation » statistique et de la «  fraude scientifique », membre d’une institution trop éminente pour être honnête, «  wokiste » assoiffé de pouvoir, menaçant ses rivaux de « rétorsions », rêvant de « dissoudre » l’identité de la France et ne songeant qu’à servir les intérêts de l’« élite dominante » avec de « désastreuses » conséquences pour le « débat démocratique »… A quand un vrai débat scientifique sur l’immigration, qui cherche à établir les faits plutôt qu’à jeter l’opprobre sur les personnes ?


[1] https://www.causeur.fr/immigration-convertir-lopinion-publique-au-lieu-de-linformer-305819 NDLR

Quand l’union de la gauche tourne à la relation toxique

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Le député socialiste de l'Essonne Jérôme Guedj, Paris, 1er mai 2025 © Franck Derouda/SIPA

1er Mai. Boulevard de l’Hôpital à Paris, sous les sifflets et les noms d’oiseaux, le Parti socialiste a une fois de plus goûté à sa popularité déclinante: Jérôme Guedj a dû encore un fois fuir une manif, évincé par une foule peu nostalgique des années Hollande. Les slogans bien sentis («collabos», «pourris», ou encore le grand classique «tout le monde déteste le PS») ont rythmé un quart d’heure de défoulement verbal, avant que des manifestants masqués n’ajoutent une touche plus physique à cette drôle d’ambiance islamo-gauchiste – savamment entretenue par LFI.


A l’origine, le 1er mai était une journée de grève et de manifestation afin de réduire la durée du travail à 8h par jour. Une fois ce progrès social obtenu, la journée est devenue une journée de célébration des luttes du mouvement ouvrier. Mais le 1er mai 2025 n’a plus rien à voir avec cette histoire.

Deux gauches vraiment irréconciliables

De rassemblement des travailleurs, il s’est transformé en happening gauchiste. Seul problème, l’ambiance n’était pas vraiment à la fête, plutôt au règlement de comptes et ce à quoi la France a assisté montre que le diagnostic de Manuel Valls au sujet des deux gauches irréconciliables est juste. Encore que le terme « d’irréconciliables » est discutable. « Incompatibles » serait plus exact car même si elles se haïssent, elles se réconcilient souvent quand vient le temps des élections. Mais avec l’agression de ses militants par des gauchistes déchaînés, le PS va devoir faire des choix. A-t-il l’estomac d’un doberman, capable d’avaler les couleuvres sans même les mâcher ou lui reste-t-il quelque dignité et est-il capable de rompre avec LFI, prenant sa perte au passage ?

Il faut dire que ce 1er mai a été révélateur de la trahison par l’ensemble de la gauche du monde du travail. Manifestement, celui-ci n’intéresse plus ni les syndicats, ni les partis. Le 1er mai a donc été transformé en un énième rassemblement « antiraciste et antifasciste » où l’antisémitisme se porte décomplexé et où les antifas agressent ceux qui ne leur plaisent pas et s’en vantent sur les réseaux. Loin des défilés familiaux et conviviaux qu’étaient encore les 1er mai il y a une dizaine d’années, celui-ci grouillait de drapeaux palestiniens, de keffieh, de drapeaux portant des inscriptions en arabe et de black blocks. Certains slogans appelaient à casser du flic, certains manifestants n’étaient pas loin de l’appel à la sédition et l’antisémitisme de LFI s’est une nouvelle fois manifesté à l’égard de Jerôme Guedj ; le député a encore une fois dû être exfiltré du défilé sous les menaces et les insultes. Jérôme Guedj est un caillou dans la chaussure de LFI. Pensez donc, non seulement il est Juif mais il a réussi à se faire élire en refusant l’alliance avec LFI. C’est un homme intègre et courageux, le seul à avoir choisi la voie escarpée de l’honneur et il ne l’a pas payé d’un échec électoral. Il montre qu’une autre gauche, non totalitaire, existe encore. Même embryonnaire. Il est la mauvaise conscience de la gauche vassalisée qu’incarne Olivier Faure et du proxi de LFI qu’est devenu EELV.

Si chez les socialistes, on ne peut décemment tirer sur ses propres troupes, surtout quand il en reste peu, chez EELV on ne se gêne pas pour transformer une exfiltration liée au violent antisémitisme du cortège, en « provocation » de la part de l’élu. Ainsi Marine Tondelier, interrogé sur RTL par Yves Calvi refuse de répondre à la question « Est-ce-que l’on peut parler d’un antisémitisme de gauche ? » lorsqu’il évoque les violences réitérées à l’égard de Jérôme Guedj (l’élu avait déjà dû être exfiltré de la manifestation contre « l’islamophobie » organisée après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans une mosquée) et pour se sortir de ce mauvais pas, elle rend Jerôme Guedj responsable de son agression : il a provoqué les manifestants par sa présence et l’intérêt que lui portent les journalistes.

Fachos de gauche

La violence à l’égard de Jerôme Guedj donnait déjà le ton, mais elle va encore monter d’un cran puisque des élus socialistes qui tenaient un point fixe, un stand sur le trajet de la manifestation, vont être également victimes de violence et leur stand démonté par une foule haineuse. Des militants ont été blessés et tous sont, à juste titre, choqués. Dans cette foule radicalisée et brutale se pressent les nouveaux symboles qui deviennent les identifiants des manifestation de gauche : les symboles qu’utilisent les Frères musulmans pour manipuler la rue arabe, les traditionnels keffieh, drapeaux palestiniens. Aux militants islamisés se joignent les nervis dits « antifas » et les black blocks… Leur présence est toujours synonyme de danger et de débordements, leur union déclenche les passages à l’acte les plus dangereux. Cela n’a pas failli une fois de plus. A voir les images, on se dit que si l’islamismo-gauchisme n’existe pas, c’est fou le nombre de rejetons qu’il a produit. Certes ceux-ci sont lourdement tarés, mais de plus en plus décomplexés et comme ils ne répondent jamais de leurs actes, l’escalade devrait se poursuivre en attendant le prochain drame qui n’arrêtera rien. Et ce n’est une bonne nouvelle pour personne.

Bien entendu le PS a réagi, par la voix de son Premier secrétaire, le metteur en œuvre de la stratégie d’alliance qui vaut aux socialistes d’être traités, au mieux comme des serpillières, au pire comme des traîtres par LFI. Il déplore « la violence de pratiques qui ne servent aucune cause et détruisent les combats communs ». Emma Rafowitz, l’eurodéputée PS a dénoncé dans un tweet le fait que « des violents aux méthodes de fachos nous ont insultés, attaqués, frappés ». Le même jour sur BFMTV, elle aura un échange très tendu avec Manon Aubry, montrant qu’elle attribue à LFI le climat de brutalisation qui a entraîné ces attaques. Mais c’est Ilan Gabet qui parle le mieux de la position de LFI vis-à-vis de ses dominions : « Le parti socialiste, caution du gouvernement et de sa politique antisociale et raciste se fait virer de la manifestation parisienne ». Puis il écrit que « s’il ne cautionne pas ces violences, il les comprend ». Enfin Julien Dray commence à mettre des mots sur ce qui s’est passé : « Ceux qui ont attaqué les socialistes ce premier mai ne sont pas quelques blacks blocks égarés… Les images montrent une extrême gauche radicale qui se caractérise aussi par son antisémitisme affiché. »

Morale à géométrie très variable

Tous omettent néanmoins la présence discrète des Frères musulmans. La famille d’Aboubakar Cissé a été prise en main par les mêmes sbires qui ont tenté de faire de la famille d’Adama Traoré des icônes de la lutte contre « le racisme d’état ». C’est le même processus qui est ici à l’œuvre avec l’affaire de la mosquée de la Grand-Combe. Hélas, si le meurtre du jeune Malien est tragique, l’affaire est bien plus complexe que ce qu’espéraient les islamogauchistes et il va être compliqué d’en faire la révélation d’un suprémacisme blanc qui avancerait dans l’ombre. Mais son instrumentalisation, alors que l’histoire est récente, permettait d’exciter la haine, le ressentiment et l’esprit de vengeance, elle permet de chauffer à blanc les manifestants. Il suffit ensuite d’attendre le passage à l’acte.

Le PS en a été victime. On comprend qu’il en souffre, mais reconnaissons-le, le soutien qu’il reçoit est tempéré par la conscience qu’il fait partie du problème. En effet, le PS ne fait ici que déplorer les conséquences dont il chérit les causes. Les mêmes ont appelé à faire barrage à un fascisme fantasmé lors des dernières législatives, pour au final s’allier avec des gens aux méthodes fascistes assumées, à l’antisémitisme décomplexé et à la violence désinhibée. Le NFP a réuni dans le même lit LFI, EELV, le PC et le PS et nul n’ignorait la dérive de LFI. Mais leur intérêt électoral a eu raison de leur morale intransigeante surtout à l’égard d’autrui et de leur dignité. Le PS actuel n’a aucune ligne rouge et après le crime contre l’humanité commis le 7-Octobre, il n’a aucun mal à s’allier avec ceux qui ont qualifié les monstres du Hamas de «résistants », qui ne voient aucun inconvénient à ce que l’on appelle à l’intifada dans les rues de Paris et qui lancent de fausses accusations de génocide à l’égard d’Israël pour semer la haine des Juifs. Le PS a semé le vent, il vient de se prendre les premières bourrasques de la tempête et au lieu de nommer explicitement ceux qui l’agressent, il leur reproche de faire monter l’extrême-droite et d’être au final les agents électoraux de Jordan Bardella. Insulte suprême à gauche. Pourtant, gageons que la rupture n’est pas consommée et que bientôt le PS posera main dans la main aux côtés de LFI, contribuant ainsi, si on suit leur raisonnement vis-à-vis du comportement du parti de M. Mélenchon, à faire monter le RN alors qu’ils justifient leur alliance par la nécessité de le combattre. Cela devient kafkaïen.

La preuve de la future reddition ? Ce tweet du 30 avril de Marine Tondelier. Elle brandissait un sondage sur la présidentielle de 2027 accompagné de ce message : « Retenez bien ce sondage, unie la gauche accède au second tour. Notre électorat le demande alors qu’est-ce-qu’on attend ? ». Cela explique pourquoi les formulations des tweets des leaders socialistes sont alambiqués. On parle de « violents », « de haineux » mais jamais le parti qui cultive cette violence politique n’est désigné. Jamais n’est dit ce que tout le monde sait : l’extrême gauche aujourd’hui c’est LFI et elle se comporte avec une violence bien plus visible et affichée que celle qu’elle reproche à l’extrême droite. Et il y a une raison pour que les socialistes se montrent si magnanimes : ils savent qu’ils s’allieront à nouveau avec LFI car ils n’ont presque plus d’électorat qui leur appartient en propre. La rupture des partis de gauche avec le monde du travail les a mis dans les mains des islamo-gauchistes et c’est LFI qui est leur truchement. Ce sont eux qui tiennent le « vote musulman », tant recherché par les partis de gauche. Non qu’ils tiennent le vote de toutes les personnes d’origine arabo-musulmane, mais ils ont une forte influence sur les esprits les plus faibles dont l’identité repose sur la religion et ils sont majoritaires dans cette jeunesse. Aujourd’hui c’est ce clientélisme-là qui fait le fond de sauce électoral de la gauche. Voilà pourquoi le PS ne mettra pas fin à cette relation toxique au niveau national. Il peut encore prendre ce risque aux municipales mais il ira à Canossa pour la présidentielle et les législatives – encore et encore. Pour la simple raison que retrouver le chemin de l’honneur, c’est aujourd’hui prendre le risque de la disparition, il choisira donc probablement de rester le supplétif honteux d’un parti brutal et qui incline vers le totalitarisme. Il disparaitra dans la honte mais il aura eu « cinq minutes de plus, M. Le Bourreau ».

Sétif, 8 mai 1945 : l’Amérique subversive

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Rassemblement pour la reconnaissance des crimes d'État commis le 8 mai 1945 à Sétif, Paris, 8 mai 2015 © SEVGI/SIPA

En Algérie, les Américains ont ils vraiment agi contre leur allié français ?


80 ans ont passé, mais l’explosion de violence qui caractérisa les émeutes du 8 mai 1945 à Sétif et dans le Constantinois ne cesse de nourrir la recherche historique quant aux causes qui la produisirent. Les avis divergent entre historiens. Les uns estiment que la famine motiva la révolte, tandis que d’autres, priorisant une approche politique, y voient le début de la guerre d’indépendance, à l’instar de l’historiographie algérienne qui dans sa Charte nationale du 16 janvier 1986 exhausse « ces journées mémorables » de mai comme des marqueurs de la lutte libératrice.

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Une analyse des archives des services d’intelligence américains révèle toutefois la part déterminante qu’ils prirent, depuis l’Opération Torch du 8 novembre 1942, dans l’émergence d’un nationalisme radical au sein de la communauté musulmane d’Algérie. À en juger par les sources qui sous-tendent l’écriture de leurs rapports d’enquête, un processus de manipulation s’engagea. Il est établi qu’il y eut des accointances avec les chefs indépendantistes, qu’on relayait leurs plaintes, donnant ainsi aux colonisés l’impression que l’Amérique les encourageait à défier l’autorité coloniale. Les émeutes n’eurent rien de spontané aux yeux des acteurs nationalistes, de l’entourage du gouverneur général et surtout du contre-espionnage français qui, depuis plusieurs mois, soupçonnait l’ami américain de comploter l’émancipation de la colonie.

« Les Européens d’Algérie sont comme les Blancs sudistes »

Le renseignement américain formait un entrelacs d’officines et de bureaux, aux contours mal définis, qui souvent se jalousaient, mais qui tous s’accordaient dans la critique de la société coloniale algérienne. Le message du président Franklin Roosevelt, diffusé à coup de tracts bilingues lors du débarquement allié, s’enrobait d’un narratif décolonial qui reflétait l’idéologie d’une Amérique vertueuse volant au secours des peuples opprimés.

Les rapports des agences s’inscrivaient dans la même veine. Celui rédigé en août 1944 par le major Rice, chef de la branche nord-africaine du JICANA1, assimilait les Européens d’Algérie aux Blancs sudistes de la guerre de Sécession :

« Les Européens ont exploité dans le passé les Indigènes. Ils sont devenus riches en profitant du travail à bon marché de ces derniers. Ils ont ignoré leurs besoins d’ordre social et leur évolution », expliquait-il d’un ton dogmatique.

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Archie Roosevelt, qui appartenait à la branche de la guerre psychologique2, réagissait de manière romantique, fasciné qu’il était par l’orientalisme. Ce petit-fils du président Théodore avait rencontré en juin 1943 à Alger le docteur Saleh Bendjelloul, un notable réformiste. Peu de jours après, il le revit à Constantine et se fit conduire à Sétif pour faire la connaissance du pharmacien Ferhat Abbas dans sa modeste arrière-boutique où, en présence d’une poignée de partisans, l’on parla du Manifeste algérien que l’intéressé nommait candidement « Ma Charte de l’Atlantique », en référence au texte sur la décolonisation signé en 1941 par Roosevelt et Churchill. Archie eut le coup de foudre. Sa hiérarchie éprouvait de la nausée à l’entendre toujours parler de « ses Arabes » dans ses dépêches. Sous la pression du général de Gaulle, il fut renvoyé en août 1943 à Washington.

Un système d’ingérence généralisée s’était créé, qui finissait par agacer même les tacticiens militaires, peu enclins, tant que l’Axe n’était point défait, à voir des troubles éclater sur leurs bases arrières algériennes. Aussi en décembre 1943, suite à de nouvelles plaintes françaises, le secrétaire d’État Edward Stettinius informa ses consulats nord-africains qu’il ne tolérerait plus aucune intervention dans les affaires intérieures de la France. L’interdiction s’imposait aux diplomates, mais pas aux agences qui gardaient leur liberté de nuisance et qui multipliaient d’ailleurs les contacts avec leurs indicateurs arabes dont elles entretenaient l’amitié avec des cigarettes, de la liqueur, des vêtements…

Les analystes de l’OSS3 à la manœuvre

À l’automne 1944, le départ progressif des troupes alliées vers l’Europe augurait d’une fin prochaine des hostilités, ce qui inquiéta les milieux nationalistes, lesquels s’imaginaient que l’Amérique les abandonnait et qu’elle ne leur servirait plus de bouclier en cas d’action coloniale punitive. Dans un tel contexte, les rumeurs d’insurrection s’intensifièrent. Mais c’est au bureau algérois de l’OSS que s’ébaucha la trame finale. Elle mit en scène un trio d’opérateurs : Stuart Kaiser responsable de la trésorerie, l’ornithologue Rudyard Bolton qui s’intéressait aux ressources minérales des colonies, et l’anthropologue Lloyd Cabot Briggs, en poste depuis octobre 1943 et qui, grâce à un réseau performant d’informateurs, connaissait, disait-il, « au moins dix fois mieux que les autorités françaises le mouvement nationaliste et cela dans des matières qui inévitablement devraient retenir tôt ou tard leur attention ».

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Justement, le 20 mars 1945, Briggs sollicita un renforcement de son rôle d’infiltration, notamment en Kabylie. Le 21 mars, il obtint un avis favorable. De plus, à partir du 1er mai, il pourrait agir officiellement partout au nom du gouvernement américain. La nouvelle fuita assurément. Car dans la soirée du 23 mars, Paul Alduy, directeur du cabinet politique du gouverneur Yves Chataigneau, vint demander des comptes au consul Edward Lawton sur « ces influences étrangères » qui minaient l’ordre colonial. « C’est absurde », répondit Lawton dont le malaise était perceptible. Il mentit délibérément dans son rapport du 24 mars au Département d’État, niant avoir un quelconque contrôle sur Briggs alors qu’en fait il le sollicitait fréquemment pour être informé du problème nationaliste. À la mi-avril, Rice tenta aussi de démythifier Briggs, en accusant le peuple algérien d’être trop naïf et de gober n’importe quoi. Rien n’y fit.

Les émeutes causèrent entre 1200 et 45000 morts selon les sources. En récompense de ses services, Briggs reçut la médaille américaine de la Liberté.

Les Américains en Algérie 1942-1945

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  1. JICANA : Joint Intelligence Collection Agency for North Africa ↩︎
  2. PWB : Psychological Warfare Branch ↩︎
  3. OSS : Office of Strategic Services ↩︎