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Lyon, nouvelle Mecque de la culture?

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Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)

Dans les moments (de plus en plus rares) de baisers Lamourette œcuméniques avec ses collègues des autres grandes religions – le cardinal archevêque Philippe Barbarin et le grand rabbin Richard Wertenschlag –, Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, se plaisait à évoquer le fait qu’il était né en Algérie d’une mère juive, convertie à l’islam lors de son mariage.

Peut-être a-t-il entendu de sa maman cette vieille blague juive ashkénaze, dont il doit bien exister une version séfarade. Comme chaque année au moment de Kippour, un schnorrer patenté se rend chez le baron de Rothschild pour y recevoir son obole. Le banquier lui remet alors la somme habituelle, mais le schnorrer[1. Schnorrer : mot yiddish désignant un mendiant, un quémandeur ou un pique-assiette] reste devant lui, la main ouverte encore tendue : « Je vous demande, monsieur le baron, de faire cette année un effort supplémentaire, car ma santé s’est dégradée, et le médecin me conseille d’aller faire une cure à Ostende… » Comme, à l’époque, la station balnéaire belge était réputée la plus chic et la plus chère d’Europe, Rothschild se risque à objecter : « Vous ne pensez pas qu’une autre ville d’eau, plus modeste, mais aux vertus curatives équivalentes, ne serait pas plus appropriée ? » Réponse du schnorrer : « Voyons, monsieur le baron, pour ma santé, rien n’est trop cher ! »

Pour sa santé et son bien-être, et accessoirement pour asseoir son influence sur les fidèles musulmans rhônalpins, Kamel Kabtane juge indispensable l’édification, à côté de sa Grande Mosquée, d’un institut culturel semblable à celui dont disposent à Lyon ses homologues juifs et les diverses obédiences chrétiennes (catholiques, protestants, arméniens).[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux lieux de culte, ce genre d’institution peut bénéficier de l’aide financière de la puissance publique, à condition que le caractère culturel, et non pas cultuel, de l’édifice soit avéré et garanti, pour ne pas déroger à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Jusqu’ici, tout va bien dans le meilleur des mondes laïcs et républicains, et tout le monde applaudit l’idée de voir, enfin, l’islam trouver dans la cité la place qui lui revient. Nous sommes en 2013, et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, signale que l’État soutiendra cette initiative, invitant ainsi son promoteur, Kamel Kabtane, à soumettre un projet élaboré aux pouvoirs publics susceptibles de le financer aux côtés de l’État : ville de Lyon, métropole, Conseil départemental du Rhône, Conseil régional Rhône-Alpes. Ces instances devront déterminer, de concert avec la Grande Mosquée de Lyon, le cadre institutionnel et matériel du futur institut.

Kamel Kabtane voit grand, très grand : il fait appel à un cabinet d’architecte réputé pour dessiner les plans du bâtiment, qui serait implanté sur un terrain jouxtant la Grande Mosquée, et présente le devis aux financeurs potentiels. Cet institut abritant salle de spectacles et de conférences, médiathèque, salles de cours, restaurant, est estimé à plus de 8 millions d’euros (au départ, mais on sait que les devis ont tendance à gonfler en chemin !), et son coût annuel de fonctionnement s’élèverait à 500 000 €, un montant jugé par les spécialistes impossible à autofinancer par ce type d’institution, donc impliquant une charge permanente pour les collectivités locales – ce qui n’est pas le cas pour les autres établissements de même type gérés par les autres familles spirituelles.

Avec délicatesse, mais fermement, la ville, la métropole, le département et la région font observer à M. Kabtane qu’il conviendrait de revoir son projet à la baisse. Étant donné que l’engagement de l’État ne saurait excéder 1 million d’euros, et à supposer que les collectivités locales (sauf le département, réduit à peau de chagrin par la constitution de la métropole de Lyon) abondent le budget d’une somme équivalente, on arrive à la moitié de la facture présentée par Kabtane… Cela pose un problème d’équité envers les autres confessions, qui pourraient prendre ombrage d’une disparité trop flagrante entre les aides accordées à la vie culturelle musulmane, et celles dont elles ont bénéficié, même si un coup de pouce peut être consenti en raison du caractère récent et massif de la présence de musulmans dans la région.

L’affaire est d’autant plus délicate qu’en cette période de vaches maigres budgétaires, des institutions culturelles locales, comme le musée des Tissus de Lyon, témoin du glorieux passé textile de la ville, sont sévèrement menacées. De plus, on se demande si le souhait de Kamel Kabtane de diriger lui-même le futur institut, alors qu’il est, es qualités, le principal interlocuteur cultuel des pouvoirs publics, est compatible avec la loi de 1905 – chez les cathos et les juifs, instituts culturels et lieux de culte sont physiquement et institutionnellement distincts.

« Pour mon institut rien n’est trop cher ! »

Kebtane est totalement insensible aux critiques. « Pour mon institut rien n’est trop cher ! », dit-il en substance. Et d’un revers de la main, il balaie les objections relatives à l’incompatibilité légale de la double casquette de leader religieux et celle de président d’une institution culturelle. L’islam sunnite ne comportant pas de clergé organisé, il peut très bien cumuler les deux fonctions, fait-il savoir. Et quand on lui suggère de placer un de ses proches à la tête de l’institut, bref de recourir à un homme de paille pour respecter la lettre, sinon l’esprit de la loi de 1905, le recteur refuse.

Précisons, de surcroît, que les collectivités territoriales impliquées dans les financements sont, dans la phase intense des discussions, en 2013 et 2014, majoritairement dirigées par des exécutifs de gauche, donc peu soupçonnables de masquer leur rejet de l’islam derrière des arguties financières. À la région, la vice-présidente à la Culture chargée de ce dossier, Farida Boudaoud, élue d’une banlieue « sensible » de l’est lyonnais, a tout intérêt à se prévaloir, auprès de ses électeurs, de sa contribution à un équipement susceptible de les intéresser. Voyant que les cordons de la bourse publique ne se desserrent pas à hauteur de ce qu’il exige, Kamel Kabtane lance alors l’argument massue : si la France rechigne à payer, d’autres pays se feront un plaisir de financer le projet, suivez mon regard…

Les élus restent insensibles à ce qu’il faut bien appeler un chantage et se déclarent toujours disposés à apporter une contribution « significative » à l’institut, tout en mettant en garde le recteur à propos des difficultés politiques qui pourraient subvenir s’il persistait dans son intention de faire appel à des dons de puissances étrangères pour le financer. Depuis, le Conseil régional de la nouvelle grande région Rhône-Alpes a changé de majorité, et porté à sa tête Laurent Wauquiez (Les Républicains), dont on peut être certain qu’il sera moins compréhensif que son prédécesseur socialiste Jean-Jack Queyranne dans cet épineux dossier[2. Laurent Wauquiez vient tout juste d’annoncer dans un courrier adressé à la Grande Mosquée de Lyon que la Région ne participerait finalement pas au financement de l’institut.].

Il en faut plus pour décourager Kamel Kabtane : début mai, il annonce à grand bruit que les travaux de son institut commenceront la semaine suivante, alors que seule la subvention de l’État (1 million d’euros) a été versée. Il fait savoir également que deux pays, l’Arabie saoudite et l’Algérie, ont accepté de contribuer, pour un montant que le recteur se refuse à préciser. Cette annonce provoque immédiatement le retrait du département du Rhône, dominé par la droite, du club des financeurs, son président, Christophe Guillotteau (LR), estimant que l’apport de fonds d’Arabie saoudite « pose un problème éthique », pour un institut dont le promoteur se targue de vouloir, en son sein, former les imams à la laïcité à la française. Kabtane est furieux : « L’État français pourrait signer des contrats avec les Saoudiens, et pas nous ? » demande-t-il en assurant que Riyad ne lui dictera pas ses choix !

Ainsi, Kabtane met littéralement les pouvoirs publics au pied du mur qu’il commence à édifier : soit vous payez ce que je demande, soit vous serez responsable de l’introduction du loup wahhabite dans ma bergerie culturelle ! S’il existait un championnat du monde de houtzpa[2. Houtzpa : mot hébreu utilisé dans tous les dialectes juifs pour désigner le culot, l’impertinence, voire l’insolence.], il serait à coup sûr médaille d’or !

Kamel Kabtane : « Les Etats contributeurs ne seront pas représentés au Conseil d’administration »

Causeur. Quel est l’objectif du futur Institut français de civilisation musulmane, situé à Lyon et dont vous êtes le promoteur ?
Kamel Kabtane. C’est un projet que je porte depuis plus de 30 ans, puisque le président Giscard d’Estaing en avait approuvé le principe. J’ai rencontré à ce sujet tous les secrétaires généraux de l’Élysée, de Pierre Bérégovoy à Jean-Pierre Jouyet, mais rien ne bougeait, notamment dans le domaine des financements publics. Cela s’est débloqué en 2013, lorsque l’État a fait savoir qu’il allait contribuer à son édification, entraînant derrière lui les collectivités locales. Nous avons alors élaboré un projet architectural et culturel ambitieux. Cet institut doit répondre à plusieurs défis. D’abord faire connaître au plus large public possible, musulman et non musulman, les richesses des civilisations de l’islam et montrer leurs apports au reste du monde, comme la préservation et transmission des grands textes de l’Antiquité grecque par le biais de leur traduction en arabe. Il vise aussi à pallier l’absence de dialogue entre musulmans de nationalités et d’obédiences différentes : les Turcs ne parlent pas aux Arabes ni les sunnites aux chiites etc. Beaucoup de conflits pourraient être évités par une meilleure connaissance mutuelle. C’est donc un projet de paix. Lyon est une métropole au carrefour de l’Europe, un point de rencontre entre le monde méditerranéen et l’Europe du Nord. Il règne ici un microclimat dont il faut profiter.

Quel est le plan de financement de ce projet ?
Sur un montant de 8 millions d’euros, l’État participe pour 1 million, les dons de la communauté musulmane régionale atteignent 1,5 million. Nous attendons que la ville de Lyon, la métropole et la région Auvergne-Rhône-Alpes contribuent chacune pour 1 million. Restent entre 2,5 et 3 millions d’euros en provenance d’États musulmans qui soutiennent ce projet, en l’occurrence l’Arabie saoudite, qui a aujourd’hui le souci de ne plus intervenir seulement dans des projets religieux, et l’Algérie, pays dont sont originaires une grande partie des musulmans de notre région. Pour les coûts de fonctionnement, nous avons fait un plan prévoyant l’autofinancement, par nos activités (enseignement, expositions, conférences, etc.) et des revenus des activités annexes (restauration, boutique de souvenirs…).

Cependant, au cours des discussions, les bailleurs de fonds publics ont formulé des objections sur le coût, jugé trop élevé, mais aussi sur le recours à des financements étrangers. Le Conseil départemental du Rhône vient de refuser à une écrasante majorité le vote de la subvention de l’institut, parlant de « financements peu orthodoxes » et de « problèmes éthiques » relatifs à la participation de l’Arabie saoudite
Ce sont des arguments que je rejette ! Les États contributeurs paieront, mais ne seront pas représentés au Conseil d’administration. Je suis un homme libre ! La Grande Mosquée que je dirige a été financée en grande partie par l’Arabie Saoudite, et personne ne peut dire que les autorités de Riyad en déterminent l’orientation ! Est-il éthique de vendre pour des milliards d’armement à l’Arabie saoudite et de refuser que l’argent saoudien soutienne un projet culturel en France ? Et je préviens ceux qui prennent ce genre de positions : si l’on persiste à dire non chaque fois que des musulmans demandent des choses auxquelles ils ont droit, comme les autres confessions, chrétiennes ou juives, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par se tourner vers d’autres modes d’affirmation de leur identité et de leur culture !

Pourquoi le socialiste Jean-Jack Queyranne n’a-t-il pas sécurisé le financement de la région avant les élections ? Et qu’attendez-vous de son successeur, Laurent Wauquiez, que l’on dit très réticent à votre projet ?
Queyranne s’est montré pour le moins ambivalent dans ce dossier. Il devait tenir compte des ultra-laïcs de sa majorité, notamment les radicaux de gauche bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins. C’est pourquoi l’affaire a traîné… Quant à Laurent Wauquiez, que je tiens pour un homme intelligent et cultivé, il m’a promis, assis dans le même fauteuil que vous aujourd’hui, et les yeux dans les yeux, que le soutien de la région ne nous manquerait pas. C’était avant les élections. Dans ma culture, un contrat oral vaut autant, sinon plus, qu’un papier signé. Alors j’attends avec confiance.

 

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Après le Brexit: penser l’avenir

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(Photo : SIPA.AP21187668_000001)

Le « Brexit » précipite, et c’est une évidence, la crise latente que connaissait l’Union européenne depuis plusieurs années. La construction institutionnelle issue du traité de Maastricht se meurt sous nos yeux. Nous pouvons avoir une longue et pénible agonie, comme nous pouvons décider que cette dernière sera courte. Mais, il faut alors pouvoir penser ce qui remplacera l’Union européenne. L’UE en effet ne disparaîtra complètement que quand elle sera remplacée par autre chose. Car, le besoin, voire la nécessité, de collaboration entre les États européens perdure. Ce besoin aujourd’hui s’exprime sur trois points, qui sont justement les points sur lesquels l’UE a failli : la démocratie des institutions et la garantie de la souveraineté des peuples, la sécurité et le développement économique.

Il convient de prendre acte des échecs de l’Union européenne si nous voulons pouvoir penser ce qui sera appelé à lui succéder. Divers projets sont aujourd’hui en train de voir le jour. Seuls les projets garantissant la souveraineté des peuples et la démocratie ont une chance de s’imposer car, dans le contexte actuel, toute tentative pour imposer par la force ou par la ruse un « saut fédéral » dans les institutions européennes est appelé à se heurter à une opposition farouche des peuples. Les dirigeants qui caressent de tels projets doivent prendre conscience qu’ils sont le chemin le plus sûr et le plus court vers la guerre civile mais aussi vers la guerre entre les Nations. Je n’ai pas la prétention de formuler un projet complet. Mais, je voudrais ici rappeler quels devraient en être les axes directeurs.

Une Communauté des Nations Européennes

Il importe donc de penser ce que pourrait être une Communauté des Nations Européennes succédant à l’UE. D’un point de vue politique l’une des leçons majeures des événements récents est l’impossibilité d’avoir des règles qui ne soient pas décidées et votées dans chaque pays. C’est un principe démocratique de base, et c’est ce qui motive l’insurrection démocratique que l’on connaît en Europe, et qui s’est manifestée dans divers votes, dont le référendum britannique. Il faut savoir que la supériorité des règles et lois nationales sur les directives européennes a été affirmée à de multiples reprises par diverses instances juridiques et en particulier en Allemagne lors d’un arrêt de la cour constitutionnelle de Karlsruhe. L’arrêt du 30 juin 2009 est particulièrement important par ce qu’il traite du fond. Il stipule en effet qu’en raison des limites du processus démocratique dans l’Union européenne, seuls les États nations sont dépositaires de la légitimité démocratique[1. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information », n° 119, Sénat, session ordinaire 2009-2010, 2009.]. Tirons en les conséquences. Ce sont les règles décidées dans un cadre européen qui devraient être compatibles avec les législations nationales et non le contraire. Le Parlement européen devrait donc découler des Parlements nationaux, mais surtout, l’instance de décision doit être le Conseil européen où s’expriment les gouvernements démocratiquement élus. Ce Conseil européen devrait revenir à la règle de l’unanimité car le droit international l’impose. Le droit international est nécessairement un droit de coordination et non un droit de subordination[2. Le Droit international, R.J. Dupuy, PUF, Paris, 1963.]. L’unanimité y est la règle et non la majorité. Cela veut dire que la communauté politique est celle des États participants, et non la somme indifférenciée des populations de ces États. Un traité n’est contraignant que pour ses signataires, et chaque signataire y jouit d’un droit égal quand il s’engage par signature, quelle que soit sa taille, sa richesse, ou le nombre de ses habitants.

La contrepartie de cela est que si des États voulaient poursuivre des coopérations renforcées ils puissent le faire. Les règles de la Communauté des Nations Européennes ne doivent pas interdire la possibilité que certains États membres s’associent pour développer des projets communs. Ils ne doivent pas, pour cela, avoir besoin d’un accord préalable des autres États. Ces projets peuvent être industriels, ils peuvent concerner la recherche, comme ils peuvent être politiques voire stratégiques. Il faut rappeler que c’est ainsi que sont nés Airbus, Ariane et bien d’autres projets que l’on présente abusivement comme des « projets européens » alors qu’ils n’ont été que des projets intergouvernementaux. Le principe de la Communauté vise à laisser les pays membres libres de s’associer pour mettre en œuvre de tels projets.

La question de la sécurité

L’importance de ce principe se manifeste avec force quand il s’agit de la sécurité. Les divergences d’intérêts sont aujourd’hui telles entre les États de l’UE que toute tentative d’organiser une politique de sécurité commune à l’ensemble est un échec. Ici encore, il convient d’en tirer les leçons. Si une politique de sécurité globale est impossible, cela n’implique pas que des accords entre des États confrontés aux mêmes dangers ne puissent être passés. C’est en particulier le cas pour la Méditerranée. On voit tout l’intérêt à une politique de surveillance commune mise en œuvre par l’Espagne, la France, la Grèce et l’Italie.

Au-delà, les États retrouvant leur pleine et entière souveraineté, il convient de ne pas lier la défense de la Communauté des Nations Européennes à une quelconque organisation, comme l’OTAN. Si des pays souhaitent adhérer à l’OTAN, qu’ils le fassent, mais que cela n’empêche pas les autres d’avoir d’autres structures de défense si nécessaires. En particulier, la France dont certains des impératifs de sécurité sont liés à d’autres terrains que l’Europe doit avoir la possibilité de passer des partenariats avec l’OSC (Organisation de Shanghai) qui est amenée à jouer un rôle important tant en Asie centrale que dans l’océan Indien, avec le processus d’adhésion décidé par l’Inde et par le Pakistan.

En revanche, des structures de coopération, que ce soit pour des opérations de police ou pour la lutte anti-terroriste peuvent se développer. Certaines d’entre elles existent déjà (Interpol et Europol) et il importe de les continuer.

Refonder les règles économiques

Reste la question économique. Il est clair que la monnaie unique (l’euro) devrait être dissoute, quitte à ce que certains pays, s’ils le désirent, puissent avoir entre eux une union monétaire, dont ils assumeraient seuls les responsabilités. Par contre, un instrument collectif (monnaie commune) devrait être créé pour les transactions avec les pays hors de la Communauté. Cet instrument monétaire commun ne pourrait être acquis que par les banques et les entreprises, et ne pourrait circuler qu’entre les banques centrales des pays de la communauté. Les règles de conversion de l’instrument monétaire commun en monnaies nationales feraient l’objet de réunions technique tous les semestres pour réajuster les parités.

La règle du marché unique a, elle aussi, abouti à des errements graves. On a mis en concurrence des situations qui étaient incomparables. Le principe de libre circulation des biens ne peut s’appliquer que s’il aboutit à une concurrence des projets entrepreneuriaux et non à une concurrence des structures sociales et fiscales. Devraient alors être adoptées des mesures de protection visant à compenser les effets du véritable « dumping social et écologique » auquel se livrent certains pays par l’instauration, aux frontières la Communauté des Nations Européennes, de taxes importantes compensant les écarts tant sociaux que fiscaux, sur la base d’un calcul des productivités réciproques entre les pays. Ce même principe devrait prévaloir au sein de la Communauté des Nations Européennes mais ici sous une forme spécifique, celle de montants compensatoires sociaux et écologiques. Ces montants seraient prélevés quand un pays dont les règles tant sociales qu’écologiques sont plus avancées commercerait avec un pays dont les règles sont moins avancées. Ces taxes seraient reversées non pas au budget du pays les appliquant mais à celui du pays dont les produits seraient taxés afin qu’il puisse progressivement se mettre au niveau. En effet, ces taxes, en faisant monter le coût des importations, rétabliraient la compétitivité des producteurs internes. Mais il convient de ne pas donner au premier pays un avantage indu. Aussi, les revenus que ces taxes devraient dégager pourraient alors alimenter des fonds dans les pays visés par de telles taxes pour leur permettre de progresser dans les domaines sociaux et écologiques[3. C’est le principe du « protectionnisme altruiste » défendu entre autres par Bernard Cassen.].

De même, si la liberté d’installation devrait être maintenue au sein de la Communauté des Nations Européennes, le principe de l’application des règles sociales du pays d’accueil devrait s’imposer, sauf si les règles du pays d’origine sont plus avantageuses.

Penser l’avenir

L’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui de manière institutionnelle, soit à vingt-sept membres désormais, ne remplit aucune des conditions pour entamer une rupture démocratique ou s’opposer à la globalisation marchande. Elle est trop engagée dans ce processus pour que l’on espère pouvoir l’attirer vers les positions qui s’imposent si l’on veut tirer les leçons des événements actuels. Les directives de Bruxelles ont été en réalité les vecteurs de cette globalisation, et on le constate avec la négociation de traités comme le CETA ou le TAFTA. Si nous restons dans les cadres actuels tout espoir d’amélioration de notre situation devient impossible. Il n’y a pas alors d’autre voie que celle du « moins disant, moins coûtant », initiée par la concurrence acharnée de tous contre tous et qui nous conduira inéluctablement à une dégradation constante de notre cadre social. Toute relance de la consommation ne peut ainsi que se transformer en un facteur supplémentaire de déséquilibres extérieurs. Même une relance par l’investissement se heurtera au fait qu’aux prix actuels et au taux de change actuel il serait plus profitable d’investir hors de France

Mais, d’un autre côté, elle est aussi trop étroite. En fait, le projet que l’on a dessiné s’adresse aussi à des pays qui sont hors de l’Union européenne mais qui ne sont pas nécessairement hors de l’Europe, entendue cette fois dans le sens géographique. La Russie pourrait ainsi être concernée. Le projet peut ainsi intéresser des pays qui seraient prêts à reconfigurer l’Europe comme la Suisse ou la Norvège. C’est pourquoi le passage de l’Union européenne à la Communautés des Nations Européennes s’impose. En fait, le choix présenté, soit poursuivre dans la voie actuelle de l’Europe avec son cortège de faibles croissances et de soumission à la globalisation, soit entamer un nouveau cours donnant la priorité à la croissance la plus forte possible, au plein-emploi et à l’émergence d’un nouveau projet social, provoquera sans doute une cassure décisive avec certains de nos partenaires. Encore faut-il que ce choix ne soit pas virtuel. C’est dans la concrétisation unilatérale des premières mesures de ce choix que nous pourrons voir quels sont les pays qui sont réellement prêts à nous suivre et commencer le nécessaire travail de reconstruction d’un avenir en commun.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Brexit: le paysage politique secoué

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Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.

Quelles seront les conséquences du Brexit sur notre vie politique ? Comme on pouvait s’y attendre, le FN compte tirer tous les bénéfices de la sortie du Royaume-Uni. Marine Le Pen réclame déjà le même référendum pour notre pays. Référendum ! Du côté de LR comme du PS, mais aussi chez Bayrou, Mélenchon ou Dupont-Aignan, on ne suit pas la candidate frontiste sur le même terrain. Au PS comme chez Alain Juppé, c’est la démocratie directe elle-même qui n’est pas en odeur de sainteté. En revanche, les autres s’accordent sur la nécessité d’une consultation populaire à l’occasion d’un nouveau traité, étant entendu que tous n’ont pas la même idée sur le contenu de ce dernier.

Chez Les Républicains, on s’est mis d’accord sur un texte minimal, évitant tous les sujets qui fâchent. Nicolas Sarkozy a toujours fustigé l’idée des référendums sur l’Europe.Conscient qu’il ne peut désormais concurrencer Alain Juppé que sur une thématique « peuple versus élites », a-t-il vraiment d’autre choix ? Sarkozy a même laissé ses lieutenants Laurent Wauquiez et Guillaume Larrivé proposer la suppression de la Commission européenne. Mais quant à le faire lui-même, il y a une marge. Comme si la construction européenne demeurait le tabou des tabous sarkozystes.

Son concurrent à la primaire LR Bruno Le Maire est devenu un véritable défenseur du référendum et il regrette désormais publiquement d’avoir voté le traité de Lisbonne, estimant avoir dépossédé les Français de leur décision de 2005. Ce n’est pas pour autant que l’ancien ministre de l’Agriculture est devenu souverainiste. On avait pu en juger directement à Vesoul il y a quelques semaines. On ne le répétera jamais assez : la candidature d’Henri Guaino est véritablement la seule qui permettra un débat riche sur le sujet européen, tant les propositions de Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé et Le Maire ne se différencient qu’à la marge.

Du côté du PS, c’est Arnaud Montebourg qui a pris date. Profitant à la fois de l’annonce de la primaire et du Brexit, il a accordé un long entretien au Monde où il a pu d’une part formuler ses exigences en terme d’organisation de la compétition qui devrait l’opposer à François Hollande (nombre de bureaux de vote et conditions de candidatures équivalentes à la primaire de 2011), et d’autre part accentuer son tropisme eurocritique. Sa proposition de transformer la Commission en simple secrétariat au service du Conseil européen se rapproche de la proposition du duo Wauquiez-Larrivé. Quant à son idée de déléguer une partie de la création monétaire aux banques centrales nationales, elle ne pourrait aboutir qu’à une confrontation avec l’Allemagne et éventuellement au démontage de la monnaie unique. Manuel Valls et Emmanuel Macron se sont montrés un peu moins euro-enthousiastes que François Hollande imitant Le Maire et Sarkozy à droite, mais il ne s’agit encore ici que d’un vernis. C’est donc entre François Hollande (Valls ou Macron, si le président renonce à se présenter) et Montebourg que pourrait avoir lieu le débat nécessaire sur l’Europe, dont l’absence de Guaino de l’autre côté nous priverait.

L’idéal, évidemment, serait que le débat ait lieu à l’intérieur des deux primaires. Mais on va nous accuser d’être trop gourmand…

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L’Arabie saoudite dans l’ombre du 11-Septembre

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Les décombres des tours jumelles du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001 (Photo: SIPA.sipausa31131776_000008)

Depuis la fin 2002 et les derniers comptes rendus du Joint Inquiry — la commission parlementaire mise sur pied pour enquêter sur le 11-Septembre — une petite portion censurée des 832 pages de rapports provoque des crispations importantes outre-Atlantique. Ces 28 pages renfermeraient, selon des membres du Congrès qui ont pu les consulter, de « troublantes coïncidences » concernant les liens présumés entre l’Arabie saoudite et les attentats. Preuve de l’extrême sensibilité du dossier, l’administration Bush avait rapidement décidé de classifier les 28 pages, assurant que cela relevait de la « sécurité nationale. » Mais il semble que ce soit plutôt les relations américano-saoudiennes que l’ex-président voulait à tout prix préserver – ce qui, vue l’importance et la fragilité de l’alliance entre Washington et Riyad, revient au même… Barack Obama a depuis promis par deux fois de rendre publiques les vingt-huit pages de la discorde, mais les Américains n’en ont toujours pas vu la couleur.

Dès la fin du travail du Joint Inquiry, la National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States – plus connue sous le nom de 9/11 Commission – a pris le relai, en tentant d’éclaircir les nombreuses zones d’ombres soulevées par les 28 pages. Et il se trouve que cette commission a relevé un nombre important d’éléments portant sur les liens entre deux des dix-neuf pirates de l’air et des officiels saoudiens aux Etats-Unis, notamment en Californie.

Le 15 janvier 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, arrivent en même temps à LAX – l’aéroport de Los Angeles. Tous deux sont des membres saoudiens d’Al-Qaida, connus des services secrets du royaume et étroitement surveillés par ces derniers après avoir tenté de faire rentrer des armes dans leur pays en 1997. Ils ne parlent pas un mot d’anglais et n’ont absolument aucune expérience ni connaissance de la vie occidentale, qui plus est aux Etats-Unis. Il est donc fort peu probable qu’ils aient pu subsister dans un pays inconnu pendant un an et demi, sans aucune aide extérieure, jusqu’à ce jour de septembre 2001 où ils participèrent au détournement du vol 77 d’American Airlines qui s’écrasa sur le Pentagone. Selon une série de mémos de la 9/11 Commission datant de 2003, Khalid Sheikh Mohammed – le cerveau des attentats, arrêté la même année – aurait avoué sous la torture que les deux pirates de l’air du vol 77 ont été envoyés sur la côté Ouest « avec des instructions spécifiques, afin de chercher de l’aide auprès des mosquées et des communautés locales. »

Soutien logistique et financier

A l’époque, un certain Fahad al-Thumairy s’occupe des « questions religieuses » au consulat saoudien de Los Angeles et mène occasionnellement des offices à la King Fahad Mosque (KFM), une mosquée reconnue comme « plutôt radicale et anti-occidentale » par les services US mais néanmoins fréquentée par de nombreux diplomates saoudiens. Une note du FBI datant de 2012 semble accréditer la thèse selon laquelle al-Thumairy aurait « immédiatement assigné un individu pour prendre en charge al-Hazmi et al-Mihdhar durant leur séjour à Los Angeles. » Cependant, les pontes du bureau fédéral ne semblent pas avoir été en mesure de retracer les quinze premiers jours des deux terroristes sur le sol américain. Ces derniers réapparaissent, début février 2000, déjeunant dans un restaurant méditerranéen situé à deux pas de la KFM. Ils y rencontrent Omar al-Bayoumi, un présumé agent secret saoudien chargé de surveiller les dissidents du Royaume en Californie. Avant de se rendre au restaurant, Bayoumi aurait rencontré Thumairy à la mosquée et les enquêteurs suspectent fortement ce dernier d’être à l’initiative de cette entrevue. Interrogé par le FBI plus tard, Bayoumi a assuré que sa rencontre avec les deux terroristes était totalement fortuite : il aurait reconnu leur accent du Golfe avant d’engager la conversation. Et au vu de la situation précaire de ses compatriotes fraîchement arrivés, Bayoumi les aurait invités à venir s’installer chez lui, à San Diego, le temps de leur trouver un autre endroit où vivre. Le 5 février 2000, Bayoumi leur trouve un appartement dans le même immeuble que le sien ; il apparaît comme cosignataire du bail et règle de sa poche la caution ainsi que les deux premiers mois de loyer. Ils sont vraiment sympas, ces Saoudiens… Le philanthrope les a ensuite aidé à ouvrir un compte bancaire à la Bank of America, crédité de 9 900 dollars — par pur hasard, juste en dessous du seuil des 10 000 dollars, qui aurait pu éveiller les soupçons des autorités. Ces dernières n’ont jamais réussi à expliquer la provenance de ces fonds. Bayoumi a, selon le FBI, également partagé son téléphone avec les deux terroristes. Entre février et mai 2000, son téléphone a passé 32 appels à l’ambassade saoudienne de Washington D.C., 37 à la Mission culturelle saoudienne basée au même endroit, ainsi que 24 autres appels à destination du consulat saoudien de Los Angeles. Bayoumi a voyagé dans ces lieux durant la même période. Qui a-t-il rencontré durant ses nombreux séjours ? Le mystère reste entier étant donné qu’aucun enquêteur n’a jugé utile de lui demander, ni d’approfondir les recherches sur ses voyages.

Interrogé à Riyad en 2004 par le FBI, Fahad al-Thumairy a servi un discours « mensonger » sur ses relations avec Omar al-Bayoumi, qu’il assurait ne pas connaître en dépit des relevés téléphoniques que les enquêteurs lui ont mis sous le nez, montrant 21 appels entre eux étalés sur deux ans. Durant ses séjours en dehors de San Diego, Bayoumi a missionné Mohdhar Abdullah, un étudiant yéménite, afin de fournir toute l’assistance nécessaire à al-Hazmi et al-Mihdhar : traduction, ouverture de comptes bancaires, contact avec les écoles de pilotage… A la suite du 11-Septembre, il a avoué au FBI qu’al-Mihdhar lui avait confié être membre de l’Armée islamique d’Aden – un groupe terroriste yéménite, affilié à Al-Qaida, qui a revendiqué l’attentat-suicide qui a frappé le destroyer américain USS Cole le 12 octobre 2000.

Durant la période où les deux futurs pirates de l’air séjournaient à San Diego, Omar al-Bayoumi était régulièrement en contact avec son ami proche Osama Bassnan, également suspecté d’être un agent saoudien par les autorités US. Ce dernier a reçu 150 000 dollars de la part de la princesse Haifa Al Fayçal, fille du roi Fayçal et femme de l’ambassadeur saoudien alors en poste à Washington, Bandar bin Sultan. Bassnan aurait reçu cette somme rondelette afin de financer un traitement pour la prétendue maladie thyroïdienne de sa femme. Là aussi, les enquêteurs ne semblent pas avoir été en mesure de confirmer la véracité de l’argument ; mais d’après le Huffington Post, Osama Bassnan aurait signé pour 150 000 dollars de chèques à la femme d’Omar al-Bayoumi, à la période même où les terroristes logeaient dans un appartement mitoyen.

Un indic pas très net

Le 31 mai 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar quittent l’appartement loué par Bayoumi et s’installent chez un informateur du FBI surnommé « Muppet », dont la véritable identité est Abdussattar Shaikh. Ce dernier aurait pu être la pièce maîtresse dans la découverte du projet d’attentat, mais il semble qu’il en savait bien plus que ce qu’il a rapporté à son agent traitant. Les mémos de la 9/11 Commission montrent que le FBI savait que Shaikh avait deux colocataires saoudiens prénommés « Nawaf » et « Khalid », mais n’a eu vent de leur identité complète qu’après les attaques. Surtout, c’est la nature des relations entre l’informateur et les deux terroristes qui soulève le plus de questionnements. Il semble avoir fourni au FBI « beaucoup d’histoires incohérentes concernant quand et comment il a rencontré al-Mihdhar et al-Hazmi. » En 2003, le FBI affirmait que Abdussattar Shaikh avait rencontré les deux pirates de l’air au Centre islamique, avant d’accepter de leur « louer une chambre ». Pourtant, quand il parlait à ses voisins, « Muppet » présentait ses deux colocs comme les « fils d’amis d’Arabie saoudite ». Après les attaques, il a subitement retourné sa veste en rappelant ses voisins, pour finalement leur dire qu’il les avait rencontrés à la mosquée… Mais le plus perturbant dans tout cela, c’est que l’enquête du FBI sur l’informateur a conclu qu’il n’a pas eu connaissance des projets d’attentats et les pontes du bureau fédéral n’ont, semble-t-il, pas jugé utile de le questionner à propos de ses soudains troubles de la mémoire à la suite du 11-Septembre. Pis, le Joint Inquiry, qui voulait interroger Abdussattar Shaikh, s’est heurté aux refus conjoints du FBI, du département de la Justice et de la Maison Blanche.

Un « mini-sommet terroriste » sur le sol américain !

La date du 9 juin 2000 représente également un moment clé pour comprendre la faillite des services de sécurité américains et leur laxisme dès lors qu’il s’agit d’enquêter sur leurs amis du Golfe. Durant cette journée se tient un « mini-sommet terroriste », organisé dans un hôtel à proximité du consulat saoudien de Los Angeles et réunissant Nawaf al-Hazmi, Khalid al-Mihdhar et Khallad bin Attash. La présence de ce dernier sur le sol américain apparaît plus que déroutante dès lors que l’on se rappelle du contexte de l’époque et du pedigree d’Attash. La période couvrant la fin 1999 et le début 2000 est une époque au cours de laquelle les Etats-Unis sont en alerte en raison des nombreuses menaces d’Al-Qaida, qui voulait marquer les esprits en frappant pour le nouveau millénaire – un attentat à LAX a d’ailleurs été évité à la mi-décembre 1999, avec l’arrestation d’un soldat de Ben Laden.

Khallad bin Attash, quant à lui, est un membre influent d’Al-Qaida, connu des services de sécurité américains comme le cerveau présumé de l’attaque contre l’USS Cole. Il serait arrivé à LAX le même jour que les deux pirates de l’air du vol 77. Il n’aurait jamais pu rentrer sur le territoire américain sans avoir été aidé, qui plus est par un diplomate. Selon le Huffington Post, qui cite un rapport du FBI, il existait à ce moment-là « certains arrangements diplomatiques dans divers aéroports, autorisant des diplomates à rencontrer des étrangers au carrousel à bagages. » Donc avant le contrôle des douanes et des services d’immigration. « Le FBI de New York a estimé qu’il a été possible que quelqu’un du consulat saoudien de Los Angeles ait rencontré Khallad à l’aéroport avant de l’escorter à travers les douanes. » Cela expliquerait donc comment un terroriste reconnu – dont l’arrivée aux Etats-Unis aurait dû être un premier signal d’alarme – a pu rentrer incognito sur le territoire américain, grâce au blanc manteau diplomatique.

En lisant ces lignes, il est difficile de ne pas faire le lien avec Fahad al-Thumairy, dont le nom n’a cessé de revenir dans les différents documents. C’est d’ailleurs ce dernier que des rapports de la CIA et du FBI désignent comme le principal organisateur du « mini-sommet terroriste ».

Enfin, la dernière zone d’ombre connue concerne le rôle de Saleh al-Hussayen, un important religieux saoudien lié à la famille royale. La veille des attaques, le 10 septembre 2001, il séjourne dans le même hôtel que Nawaf al-Hazmi. Par la suite, alors qu’il est interrogé par le FBI, il feint une crise d’épilepsie avant d’être hospitalisé et de — toujours selon la 9/11 Commission — « quitter le pays avant que le FBI ne puisse le réinterroger. »

Pression de l’opinion publique et de l’Arabie saoudite

Mais alors, comment est-il possible qu’avec tant de « coïncidences » entourant le rôle de l’Arabie saoudite dans cette affaire, une enquête approfondie n’ait pas été réalisée et que le Joint Inquiry ait simplement conclu : « Nous n’avons trouvé aucune preuve que le gouvernement saoudien ou des officiels saoudiens aient individuellement financé Al-Qaida » ?

Comment se fait-il que l’administration Bush ait préféré ne pas dévoiler les 28 pages – qui pourraient contenir d’autres éléments à charge – et de parfois court-circuiter les enquêtes des commissions indépendantes, comme par exemple avec l’épisode de l’ « informateur » du FBI ? « Dans quelle mesure les efforts du gouvernement américain pour enquêter sur les possibles liens entre le gouvernement saoudien et les attaques du 11-Septembre ont-ils été affectés par des considérations politiques, économiques, ou autres ? », s’est légitimement demandée la 9/11 Commission. Elle attend toujours la réponse.

Les choses pourraient cependant se décanter dans un futur proche : sous la pression des proches des personnes décédées dans les attentats et de l’opinion publique américaine, le Sénat a voté à l’unanimité, le 17 mai dernier, un projet de loi permettant aux familles de victimes d’attaquer l’Arabie saoudite en justice. Le vote de la Chambre des représentants devrait avoir lieu prochainement. Le royaume du Golfe, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères Adel al-Jubeir, a d’ores et déjà menacé de vendre pas moins de 750 millions de dollars en bons du Trésor américain et d’autres avoirs détenus aux Etats-Unis, si la loi venait à être adoptée.

De nombreux membres du Congrès font le forcing pour rendre publiques les fameuses 28 pages — dont l’Arabie saoudite a toujours demandé la déclassification, affirmant ainsi pouvoir répondre aux accusations — mais, malgré l’ouverture apparente d’Obama, le doute subsiste. John Brennan, le directeur de la CIA, a récemment affirmé à la très « indépendante » chaîne de télé saoudienne Al Arabiya, que « les gens ne devraient pas les considérer (les 28 pages) comme une preuve de complicité saoudienne dans les attaques. » Le problème, c’est que même sans elles, il est difficile de ne pas se poser la question.

Ingrate Betancourt?

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Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.

Le 2 juillet, cela fera tout juste huit ans qu’Ingrid Betancourt fut arrachée aux mains des Farc lors d’une opération de libération menée par le gouvernement colombien. La madone au visage fin venait alors de passer six ans et demi otage des Farc dans la jungle colombienne, à la merci des maladies tropicales. Six ans durant lesquels Chirac-Villepin puis Sarkozy s’évertueront à juste titre à faire pression sur le gouvernement colombien d’Alvaro Uribe pour « sauver Ingrid ». Humaniste, courageuse et pas vilaine de surcroît, Ingrid a tout pour plaire à l’opinion. Qui ne s’est apitoyé ne serait-ce qu’un instant sur le sort de notre pauvre Ingrid aux mains de rebelles rouge sanglant dans un pays miné par la guerre et la corruption ? Même l’indomptable Renaud succomba au charme de Sainte Ingrid par ces vers : « Nous t’attendons Ingrid / Et nous pensons à toi / Et nous ne serons libres / Que lorsque tu le seras. »

En Colombie en revanche, on ne la porte plus dans son cœur. En 2013, tandis qu’Ingrid souhaite faire son grand retour politique en Colombie, les mots de l’opinion colombienne seront parfois si durs que le quotidien El Espectador juge utile de publier une chronique dans laquelle il appelle à la retenue.

L’enlèvement

Retour en février 2002. Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice, fait campagne en Colombie comme candidate à la présidentielle de son parti Verde oxígeno. Les intentions de vote en sa faveur sont basses, comme souvent pour les candidats écolos. Alors à Florencia, une ville dans le département de Caquetá, au Nord-Ouest de l’Amazonie, la franco-colombienne souhaite rejoindre San Vicente de Caguán, petite commune située non loin de là. Se présente alors un combat entre les militaires et les Farc. Le gouvernement la met en garde sur les risques réels de mésaventures si elle ne rebrousse pas chemin. Mais Ingrid, fière et téméraire, refuse d’écouter les conseils des soldats et continue son périple, accompagnée de Clara Rojas, sa fidèle directrice de campagne, et de son chauffeur. Selon la version du gouvernement, elle signe un document stipulant qu’elle a pris connaissance des risques liés à la présence de guérilla et qu’elle sera responsable s’il lui arrive quoique ce soit. Peu après, le convoi est intercepté par un commando des Farc. Quand les guérilleros identifient Ingrid Betancourt, ils raflent un trophée de première catégorie. Six longues années plus tard, le gouvernement colombien lance une opération de libération camouflée sous une fausse émission de télé sur la Croix Rouge. Ingrid Betancourt, Clara Rojas et treize autres otages sont libres. Le cauchemar prend fin. L’opinion française est ravie, Ingrid aussi. Elle qualifie l’opération du gouvernement de « parfaite ». La mésaventure semble se terminer comme un conte de fée.

Amère libération

Deux ans après, les tensions commencent. En guise de remerciement envers le gouvernement colombien, Ingrid Betancourt lui réclame la modique somme de 6,6 millions de dollars au titre de la loi en faveur des victimes du terrorisme. Ingrate Ingrid ? Elle refusera ensuite les 450 000 euros que lui propose l’Etat français à travers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme. Non qu’elle considère avoir assez d’argent, mais au contraire que c’est insuffisant à son goût. Pourtant, rien qu’en 2008, les frais de rémunérations des gardes du corps de Madame Betancourt s’élèveront à 73 000 euros, ceci payé par les impôts des Français, pointe du doigt l’essayiste Jacques Thomet. Dans le même temps, dénoncera également ce dernier, un Français ayant été otage des Farc durant quinze mois, Christophe Beck, a été complètement oublié par l’Etat au point de vivre en 2010 dans une caravane suite à la vente du patrimoine familial afin de payer aux Farc une rançon de 500 000 dollars.

Lorsque le calvaire de la candidate écologiste se termine en 2008, il reste plus de 800 otages aux mains des Farc. Ingrid Betancourt, qui jouit alors d’un prestige international (la présidente du Chili, Michelle Bachelet, fait campagne pour qu’elle obtienne le Prix Nobel de la Paix) pourrait user de son influence pour tenter d’en faire libérer. Elle n’en fera rien. En 2009, ses ex-compagnons d’infortune publient leurs bouquins et règlent leurs comptes. Clara Rojas soutient que les lettres écrites à sa famille et remises pour cela par les Farc à la famille Betancourt ne sont jamais arrivées à destination, afin de « réserver à tout prix le rôle principal à leur fille », dénonce-t-elle. Quant à Keith Stansell et Tom Howes, deux otages américains, ils dénoncent une femme arrogante et égoïste, qui les a mis plusieurs fois en danger.

Et maintenant ?

Cela n’a pas façonné une image positive d’Ingrid Betancourt dans sa terre sacrée, où l’opinion publique à son sujet tranche avec la nôtre. Extrêmement populaire peu avant sa libération en Colombie, Ingrid Betancourt y est presque devenue non grata dans les années suivantes. En 2013, un sondage (de l’institut colombien Cifras & Conceptos) révèle que sept Colombiens sur dix ont une mauvaise opinion d’elle. Encore maintenant, beaucoup estiment qu’elle savait les risques qu’elle prenait, voire qu’elle aurait bien cherché ses malheurs. En mai dernier, une (petite) manifestation a même eu lieu à Bogota pour lui demander de s’en aller, mais peu importe, Ingrid est chez elle et elle souhaite le faire savoir. Si elle vient de déclarer dans El Espectador ne plus vouloir faire de politique en Colombie, elle s’exprime sur le processus de paix avec les Farc, elle est en forme.

Ingrid, je sais que vous êtes ambitieuse, et que les Français vous aiment. Que faites-vous en 2017 ?


Souverainistes et réformateurs de l’UE, deux faces d’une même médaille?

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Nigel Farage, le leader de Ukip, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)

Si l’Union européenne est l’expression de 500 millions d’Européens ; si les directives et les règlements de l’Union européenne sont fidèles à la vie quotidienne de ses citoyens ; si ses principaux dirigeants sont les représentants des peuples européens, pourquoi craindre alors la tenue de référendums sur le maintien ou non des peuples au sein de l’Union européenne ? Quels sont les fondements de cette peur contre la « vox populi » ? Cette angoisse ne signifierait-elle pas que les dirigeants eux-mêmes sont plus amoureux des idées sur l’Union européenne que sur les effets qu’elles produisent sur leurs peuples ? Et si ces idées peuvent être rejetées par les peuples, si en ce sens « la loi ne peut être que le reflet idéal, conscient de la réalité, l’expression théorique absolue des puissances pratiques de la vie », comme le répètera Karl Marx, les « grands » de ce monde sont-ils plus attachés au reflet qu’à la réalité concrète ? L’existence ordinaire, celle de tous les jours, n’a-t-elle pas son mot à dire en tant qu’elle vit, sent, et respire, la réalité de l’Union européenne ?

Les diverses réactions jusqu’à l’injure des « bureaucrates de l’intelligence » ou des « savantissimes bureaucrates de métier », selon toujours les mots de Marx, sur la nouvelle crise de l’Union sont toutes révélatrices des écarts entre la vie réelle et la vie rêvée. La crise comme le rappelle son étymologie est une décision. Décision sur la fin de l’Union européenne pour les souverainistes ; décision sur sa refondation pour les réformistes. Mais ces deux décisions sont toutes deux insuffisantes pour cerner et saisir l’événement en cours. Il s’agit d’un combat déjà joué entre De Gaulle et Monnet, entre la Nation et la Fédération ; entre l’Europe comme regroupement d’Etats ; et l’Europe comme intégration et dissolution totale de tous les Etats ; entre l’Europe des Nations, et les Etats-Unis d’Europe. Mais personne ne s’interroge sur les liens philosophiques entre les Etats et l’Europe ; entre l’Etat comme esprit du peuple ; et l’Union européenne comme l’esprit des Européens. Comme si entre l’union nationale et l’Union européenne s’exprimaient des différences essentielles. Il est évident que toute union (union bancaire, union économique et monétaire, union des capitaux, union douanière, monnaie unique…), à savoir la destruction de toutes les particularités locales pour les fondre sous une même entité abstraite et globale, prend ses racines à la même source : le Capital.

Un capitalisme bleu-blanc-rouge vs un capitalisme européen

Entre Marine Le Pen et Jean-Claude Juncker, la différence est seulement chronologique. La présidente du Front national voudrait revenir à la France d’avant ; et le président de la Commission européenne veut une France d’après. Mais, là encore, personne ne se demande si ce retour en arrière ou cette poussée en avant n’est pas simplement provoquée par le même moteur. Ni Marine le Pen, ni Jean-Claude Juncker ne s’opposent au capitalisme. Chacun des deux admet l’économie de marché comme fondement de la démocratie moderne. L’une veut un marché à visage national ; l’autre un marché à visage international. Mais tous deux se rejoignent et s’accordent sur le dispositif capitaliste qu’il faudrait pourtant combattre. Un capitalisme bleu-blanc-rouge ou un capitalisme européen dont les destinées sont identiques : déraciner les peuples qu’ils soient nationaux ou européens afin d’accroître la richesse qu’elle soit nationale ou européenne.

Or ici encore personne ne prend en considération l’immense majorité de ceux qui produisent : le peuple. Celui-ci est aujourd’hui pourtant aliéné, et celui-ci ne produit plus en vue de lui-même mais toujours en vue de son aliénation : l’argent, qu’il s’exprime en euro ou en franc. Le peuple sera dans tous les cas transformé en marchandise nationale ou européenne pour se jeter dans le salariat. Un salariat qui n’est autre que la mise en équivalence de tout le monde à partir de la monnaie qu’il soit banquier et émerveillé ou ouvrier et désespéré. Or, le Front national défendra-t-il l’ouvrier français ou bien le banquier français dont les intérêts au sein du capitalisme divergent ? Ou feindra-t-il de soutenir les uns au nom de la France pour mieux jeter les autres dans un capitalisme national, histoire de conserver l’héritage libéral de son parti créé en 1972 ? Soutient-il la loi travail ou la conteste-t-il réellement? Soutient-il alors le capitalisme, ou le rejette-t-il ? Ainsi, vouloir restaurer la souveraineté de la France au nom de l’héritage républicain reviendrait dans tous les cas à soutenir les fondations bourgeoises des Lumières : les droits de l’homme et le doux commerce ; la substitution de la guerre à balles réelles à la guerre à balles économiques ; à la guerre concurrentielle entre les peuples européens — Schengen — ou à l’intérieur des Etats européens — burn out vs parachute dorée.

Nous ne voyons ainsi plus de « gueules cassées » dans notre époque européenne, mais des corps écrasés par le mouvement engagé lors de la création de la Communauté économique européenne fondée en 1957 lors du traité de Rome. Comme le rappelaient Bertrand Delanoë et Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du FMI, dans une tribune au journal le Monde en 2004 : « En effet, tous les traités européens du passé ont été économiques : le traité de Rome avec l’Union douanière, le commerce, la concurrence ; l’Acte unique avec le grand marché ; le traité de Maastricht avec la monnaie unique ». L’Europe sociale, l’Europe des Nations et l’Europe libérale sont donc les échos lointains d’un grognement vorace : un cerbère à trois têtes rongeant jusqu’à l’os la liberté réelle des peuples. L’enjeu est bien aujourd’hui de ne pas remettre en cause leur colère légitime, mais de la réorienter vers « les choses qui le méritent », comme le recommandait Aristote. « D’où la colère contre les propagandistes, puisque qu’en répétant inlassablement et par tous les moyens qu’il n’y avait pas d’alternative à l’ordre néolibéral en Europe, et que la dissolution des peuples dans le marché mondial était l’unique horizon de l’Histoire, ils ont précisément travaillé à interdire l’action, ont barré l’avenir, et ont donc condamné les peuples à des vengeances imaginaires. Or le refus d’interpréter la misère sociale et les bouleversements historiques en termes de luttes de classes a toujours conduit à les interpréter en termes de luttes de races », selon les analyses du philosophe français Jean Vioulac, notamment auteur de La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident. L’urgence est donc aujourd’hui triple : ne pas se laisser bercer par les réformateurs de l’Union européenne tout en ne se laissant pas berner par les critiques purement nationales de l’Europe, pour permettre enfin, juste avant le coup de sifflet final, de marquer le but victorieux de la délivrance des peuples.

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La Turquie a-t-elle été trop tolérante avec Daech?

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L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 28 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.

Daoud Boughezala. Hier soir, un attentat à l’aéroport d’Istanbul a provoqué des dizaines de victimes. La Turquie, qu’on a longtemps accusée de laxisme, est-elle aujourd’hui en guerre contre l’Etat islamique ?

Jean-François Pérouse. Ces derniers mois, la Turquie est entrée dans une stratégie plus claire et frontale par rapport à l’Etat islamique, à la suite du pilonnage de la ville-frontière de Kilis. Le contrôle de la frontière turco-syrienne est aussi devenu plus strict. Pour Ankara, le problème est désormais celui des conséquences internes des tolérances passées vis-à-vis des citoyens turcs sympathisants de l’EI. Ceux-ci sont en nombre et, même si  les allers-retours entre la Turquie et la Syrie sont moins aisés, ces individus constituent une menace pour la Turquie sur son territoire comme on l’a vu récemment à Gaziantep, Ankara et Istanbul. En outre, l’instrumentalisation politicienne de la question, à l’aune des rivalités de l’arène politique turque, n’arrange évidemment pas les choses.

Outre ses rapports complexes avec l’Etat islamique, la Turquie est en train de renouer les relations diplomatiques avec Israël et amorce un début de normalisation avec la Russie. Erdogan a-t-il subitement changé de stratégie géopolitique ?

Pas plus qu’il n’est un idéologue – contrairement à ce que l’on prétend parfois -, Erdoğan n’est pas un stratège qui prendrait des décisions fondées sur de longues réflexions théorico-pratiques. C’est un intuitif, un pragmatique qui sait changer de cap en fonction des circonstances. L’économie touristique turque – et la part considérable de la clientèle russe dans le tourisme international – comme la situation de dépendance énergétique du pays exigent de ne pas compromettre davantage les relations avec la Russie. Erdoğan l’a bien compris. C’est pourquoi il cherche une porte de sortie acceptable.

Après ces deux revirements, un changement de la stratégie turque en Syrie est-il envisageable ?

Des infléchissements sont incontestablement à prévoir, des changements également liés à l’évolution de la situation sur le terrain sur laquelle Erdoğan a finalement peu de prise. Mais le containment des forces kurdes de Syrie continue de constituer la « ligne rouge » pour Erdoğan et, au-delà de lui, pour une grande partie de l’establishment nouveau et ancien de Turquie.

Pour Erdogan, qui est donc l’ennemi principal : les kurdes du PKK ? L’Iran chiite ?

Cela reste Bachar Al-Assad, puis les Kurdes, PYD et PKK confondus.

En lien avec la guerre civile syrienne, la crise des migrants attribue  un rôle clé à la Turquie. Erdogan a-t-il vraiment intérêt à résoudre cette question pour asseoir sa puissance ?

Dans la crise des migrants, la Turquie paie un tribut de taille (2,8 millions de Syriens dans le pays) tout en profitant de cette nouvelle main d’œuvre corvéable à merci et parfois bien qualifiée. Elle dispose par là d’arguments de poids vis-à-vis de l’Union européenne,  beaucoup plus malthusienne et frileuse, et n’hésite pas à en jouer.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Juppé: du neuf avec du vieux

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Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)

La vérité sort parfois de la bouche des grands enfants. Pour avoir pas mal bourlingué idéologiquement, de Mao Tsé-toung à Jean-Paul II, Philippe Sollers, 79 ans, fait souvent sourire quand il intervient sur le terrain politique. Mais sa récente analyse de la « Juppémania » mérite d’être prise en considération : « Ce n’est pas Juppé que les Français veulent élire, c’est le savoir-vivre bordelais. »[1. Le Point du 14 avril 2016.]

En l’occurrence, le camarade Sollers sait de quoi il parle : s’il ne se sent pas très français, il se revendique 100 % bordelais. « La nation ne me parle pas du tout. C’est creux. Je suis de Bordeaux », va-t-il jusqu’à clamer. Tout en soulignant combien sa ville hante notre histoire depuis la Révolution : « Il y a un parti, le mien, appelé les Girondins, dont les représentants ont été guillotinés. Pourtant quand l’Hexagone s’effondre en tant que nation, où va-t-on ? À Bordeaux ! 1870, 1914, 1940… Et aujourd’hui… tout le monde espère voir Alain Juppé à l’Élysée. »[access capability= »lire_inedits »] Encore Sollers a-t-il omis de placer sa tirade sous le signe de Montaigne et de Montesquieu, Girondins avant l’heure…

Son diagnostic est juste : Juppé n’est pas un nom, mais un prête-nom. Les Français ne plébiscitent pas l’homme ni le leader national mais le maire de Bordeaux. Signe que Paris est en crise, prisonnière d’un modèle jacobin qui s’en remet trop à l’État. Ce n’est pas « au secours, Juppé revient ! » que devraient clamer ceux, nombreux parmi mes amis de Causeur, que sa vogue inquiète. Mais plutôt : « Au secours, les Girondins reviennent ! » Car « le savoir-faire bordelais » vanté par l’auteur de Femmes s’apparente pour les tenants d’une République une et indivisible à une bouillie locale, davantage connue pour protéger les plantes que pour soigner les ankyloses d’une société fourbue.

Observons les ravages du microclimat girondin sur le chouchou des sondages. Jeune député de Paris dans les années 1980, Alain Juppé a innové. Au contraire de son principal rival de l’époque, Philippe Séguin, et contre toute la tradition gaulliste, il n’a pas hésité à s’affirmer de droite. Premier ministre dans les années 1990, Juppé s’est proclamé « droit dans ses bottes » face à la contestation de la rue. Et voilà Juppé-le Bordelais posant sans cravate, col ouvert, en couverture des Inrockuptibles. Et le voilà rangé parmi les centristes parce qu’il entretient les meilleures relations avec François Bayrou, le maire de Pau, la deuxième ville d’Aquitaine. C’est vrai : Bordeaux a changé Juppé. Là-bas, il s’est radicalisé… à la mode du Sud-Ouest : il est devenu quelque peu rad-soc. C’est encore plus vrai : la bordure atlantique reste assez largement à l’écart des tensions qui traversent le reste de l’Hexagone, en particulier celles liées à l’islamisme radical. Contre Alain Finkielkraut, Juppé s’est fait ainsi le chantre de « l’identité heureuse ». Est-ce à dire qu’il serait disqualifié pour affronter des temps crispés, pour ne pas dire davantage ? Serait-il devenu une sorte de Bisounours ?

Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande

Pour répondre à ces appréhensions légitimes, il faut donc comprendre la nature du « savoir-faire bordelais » vanté par Sollers. Alain Juppé préfère pour sa part parler d’« esprit bordelais[2. Le Point du 1er janvier 2015.] ». Il le définit ainsi : « Pas d’éclats de voix, une écoute apaisée et beaucoup de respect mutuel. » Naturellement, on peut ricaner. Plus cucul, tu meurs ? C’est ignorer le grand mal dont souffre le système politique français : être incapable de dégager des consensus même quand l’accord est quasi général. D’où cette inaptitude chronique depuis trois quinquennats à mettre les pendules dela France à l’heure de la mondialisation. Inaptitude qui est l’un des principaux moteurs de l’ascension du FN.

Les Français le sentent confusément : Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande, qui réunirait la quasi-totalité des Républicains et des centristes ainsi que les sociaux-démocrates du PS, Manuel Valls et Emmanuel Macron. C’est cette coalition qu’ils appellent de leurs vœux, comme nous avons tenté de le montrer avec Daniel Cohn-Bendit dans un livre récent[3. Et si on arrêtait les conneries, Fayard, 2016.]. Les commentateurs politiques soulignent l’ascension de Jean-Luc Mélenchon depuis quelques semaines. Mais le candidat potentiel qui profite le plus du rejet de François Hollande s’appelle Alain Juppé : selon l’Ifop[4. Sondage Ifop réalisé du 12 au 14 avril 2016.], près d’un quart des électeurs socialistes sont prêts à voter pour lui dès le premier tour !

À 70 ans, Juppé présente paradoxalement la seule offre politique vraiment nouvelle. À droite, le candidat du « renouveau », Bruno Le Maire, fait figure en regard d’animal préhistorique : il en est encore à affirmer que, lui président, tous les problèmes de la France seraient réglés en un éclair. Parce qu’il aurait « des couilles », comme il le glisse volontiers. C’est ne rien comprendre aux raisons de l’aboulie qui frappe les présidents français. S’ils ne font que bricoler, sur tous les plans, ce n’est pas à cause d’un déficit de testostérone. Mais parce qu’ils ont une conscience aiguë de la fragilité de leur pouvoir : ils disposent d’une majorité au Parlement, pas dans le pays.

Combien pèsent aujourd’hui les Républicains comme les socialistes ? Moins d’un quart des suffrages. C’est cela que Juppé a intégré : pour réformer un pays aussi rétif au changement, il faut s’appuyer sur un socle plus solide. Beaucoup craignent qu’un gouvernement droite-gauche soit condamné à l’immobilisme. C’est au contraire la seule façon de sortir de l’immobilisme. Pas même sûr qu’une équipe à la bordelaise soit bord…élique : un peu partout en Europe, il existe des gouvernements de coalition, au fonctionnement au moins aussi harmonieux que nos gouvernements monocolores.

Quant à la crainte de l’angélisme, elle est largement infondée. Seul un pack gouvernemental réellement majoritaire serait en mesure de résister aux minorités agissantes de tout poil. Une potion bordelaise n’aurait rien de miraculeux. Juppé lui-même ne surfera peut-être pas longtemps sur la vague : la primaire de la droite peut réserver des surprises. Dans l’hypothèse où Hollande devrait renoncer à se représenter, la gauche se trouvera peut-être un cheval plus convaincant. Mais à un an de la présidentielle, les Français envoient à travers Juppé un message clair aux partis de gouvernement : entendez-vous ! Face à la montée du FN, vous représentez la seule majorité possible. La seule majorité en mesure de sortir la France de sa dépression nerveuse.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Capsule pour Maurice G. Dantec

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Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.

Ceci n’est pas un tombeau, dans le sens où, même après son décès, il est impossible d’associer Maurice G. Dantec à aucune réalité statique, et qu’on se voit mal dédier à l’auteur de Babylon Babies autre chose qu’un genre de capsule interstellaire. Sa littérature aura été la plus dynamique de son temps, dans tous les sens du terme : la dynamique interne d’une pensée comme en fusion permanente ou la dynamique d’une quête intérieure et métaphysique en accélération constante. Aussi, appréhender ses romans monstres, chaotiques, proliférant, avançant par mutations subites, sous le seul angle de la forme finie, et juger parfois, par exemple, leur équilibre douteux, leur logique confuse, leurs virages trop déroutants, relève d’une perspective inadéquate, puisque c’est oublier qu’ils sont avant tout un processus ouvert à l’infini, lequel, s’il compose difficilement avec la fixité, offre par ailleurs des possibilités magistrales.

Des mondes post-apocalyptiques

Oswald Spengler définissait l’âme occidentale par certains traits caractéristiques uniques et repérables dans ses expressions diverses : le calcul infinitésimal, la perspective en peinture (et donc la ligne de fuite), la musique au rythme non-circulaire, tous ces traits traduisant sur divers plans le même élan vers l’infini manifesté avec une obsession plus centrale qu’ailleurs (dans l’Antiquité grecque, le divin était au contraire le « fini » opposé au chaos de l’illimité). Cet aspect de l’âme occidentale que Spengler qualifiait de « faustien » est tout particulièrement sensible dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, d’où, également, la réactualisation flamboyante du mythe occidental qu’elle nourrit : le pionnier, le conquérant, le navigateur, l’explorateur, reprenant toujours la même course après le soleil à laquelle se livrèrent dès l’origine les peuples du couchant, et, avec Dantec, cette course se poursuivant dans les espaces intergalactiques, dans des mondes post-apocalyptiques, dans des réalités parallèles, alors que le Français canadien exilé à Montréal qu’il était paraissait rejouer en littérature l’aventure ratée de la France au Nouveau Monde.

Cette dynamique radicale qui anima son expérience littéraire avait le paradoxe pour moteur et les cultures les plus diverses comme carburant. C’est ainsi qu’au moment où une certaine littérature parisienne se desséchait dans un nombrilisme de microbe, Maurice Dantec rouvrait le champ en grand panoramique, avec cette sauvagerie si grisante de ne tenir compte d’aucune segmentation académique ou arbitraire comme, par ailleurs, il n’eut jamais la moindre considération pour les bornes de la bienséance politique. Recombinant sans cesse les éléments du polar, du cyberpunk et de la littérature blanche, pour offrir des formes mutantes parfois génialement inouïes (pensons à Villa Vortex où une enquête de polar avortée donne lieu à une quête mystique dont la réussite fait vriller la narration elle-même), Dantec était capable de mettre en contact, au sens alchimique du terme, Gilles Deleuze et Joseph de Maistre, Nietzsche et Bloy, le junk ADN et la parousie, le rock et les trous noirs. Ça changeait tout de même des attouchements de Christine.

L’absolu en ligne de mire

Dantec tenta de forger une littérature à la hauteur d’une époque apocalyptique que caractérisent des crises et des révolutions majeures sur tous les plans. Seule la littérature pouvait en effet explorer ce gouffre où nous sommes en considérant dans le même prisme les différentes facettes du vertige. Qu’importe, ensuite, la traduction finale, philosophique, idéologique, d’un processus qui déborde systématiquement ces cadres pour multiplier les fulgurances. Loin du simple divertissement érudit ou de l’illustration fictionnelle d’un catéchisme de centre-gauche à quoi se résume l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, les livres de Dantec rappelaient l’existence et la préséance d’une « littérature dure » comme il y a des « sciences dures », non pas forcément difficile, quoi que la sienne le fut souvent, mais attelée à défricher des pans entiers du réel avec autant de légitimité que la physique, l’anthropologie ou la philosophie la plus sérieuse.

On sait très bien quelles nécrologies les grands médias réservent à Maurice Dantec, l’hommage un peu gêné qu’on lui rendra, et qu’après avoir évoqué son zénith commercial à l’extrême fin du XXe siècle, on arguera d’un long déraillement tant politique qu’artistique, tant artistique que psychologique. Et ce sera attendu, convenable et aveugle. Comme toujours on passera à côté du véritable enjeu et de l’épreuve réelle. Certes, son état physique comme psychique s’était très visiblement détérioré ces dernières années. Mais quoi ? Lui avait pris des risques qu’aucun de ces pisse-copies germanopratins interchangeables et qu’on traite avec délicatesse parce qu’ils ne renversent jamais la salière ne seraient en mesure d’envisager. Lui avait pris la littérature au sérieux et l’absolu en ligne de mire. Il s’y est consumé littéralement. C’est pourquoi il m’est difficile d’imaginer sa mort autrement qu’à la manière d’un décollage trop hâtif. Get high, Captain.




Les Résidents

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Brexit: un peu de grandeur plutôt que de la rancœur

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Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)

Les réactions médiatiques et politiques exprimées à la lecture des résultats du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne inquiètent pour trois raisons.

Alors que l’euroscepticisme monte dans toute l’Europe, médias et politiques euro-optimistes découvrent soudain que l’un des peuples les plus distants par rapport à l’actuelle stratégie européenne peut les rejeter. Preuve de l’aveuglement dans les cercles de l’esprit et du pouvoir. Un aveuglement inquiétant quant à la capacité de ses membres à construire l’avenir.

Dès le résultat connu, une campagne de dénigrement a pris de l’ampleur : pétitions pour demander un nouveau vote, analyses « objectives » expliquant le vote négatif par « la xénophobie, la haine » des électeurs, déclarations sur ces circonscriptions de « petits blancs » qui ont voté « leave », etc. Une campagne qui joue très imprudemment sur les clivages forts qui traversent tous les pays européens sans exception et qui, si un terme n’y est pas mis au plus tôt, fera plus de mal que le Brexit lui-même.

Pour ne pas être en reste, des dirigeants politiques haussent le ton pour demander une sortie « immédiate », ne voulant pas « donner l’impression d’une Europe molle ». Un sursaut d’autorité à bon compte pour ceux qui ont traité avec le président turc, qui ont déversé des milliards d’euros pour sauver la Grèce. Mais il s’agissait alors de valoriser leurs egos de « sauveurs de l’Europe » avec de l’argent public. Aujourd’hui, il s’agit de faire taire les « egos » pour sauver l’Europe, et là, cela coûte cher pour leur amour-propre !

Alors au lieu de la rancœur, exprimons de la grandeur, car il s’agit de sauver, pour les générations futures, le projet de l’Europe.

Des dirigeants de l’Union européenne et des différents pays membres qui commencent leurs réunions ce lundi, les peuples européens attendent qu’ils tracent, enfin, une identité et un destin pour l’Europe et non qu’ils infligent une punition à des amis inquiets. Il s’agirait donc de dire :

  • – Le Royaume-Uni, pays souverain, pouvait légitimement consulter sa population, mais la légalité nous enjoint d’attendre la dénonciation des traités par le gouvernement britannique (article 50 du traité Lisbonne). Nous comprenons que cela ne puisse se faire dans la hâte sans provoquer encore plus de dégâts entre nous ;
  • – Nous sommes en effet convaincus de la nécessité de « faire l’Europe » car il s’agit d’un projet vital pour les peuples. Pour réussir ce projet, nous devons, de notre côté, comprendre si le rejet exprimé au Royaume-Uni, et qui se manifeste dans d’autres pays, porte sur l’objectif d’union, sur son contenu ou sur la stratégie pour atteindre cette union ? Trois thématiques interconnectées mais différentes ;
  • – Nous comprenons que, s’il y a urgence absolue, elle n’est pas dans la sortie du Royaume-Uni, mais dans une critique honnête et sans concession du projet européen afin que les peuples y adhérent. Car, s’il ne s’agissait que de créer un grand marché, alors le projet initial de la Communauté économique européenne suffisait ;
  • – Mais les évolutions du monde imposent clairement de produire plus de coopération entre États partageant les mêmes valeurs, mais avons-nous choisi les bonnes solutions ?
  • – Les cris des peuples laissent à penser que non. Adaptons notre stratégie pour construire l’Europe de demain dans laquelle chaque peuple sera heureux de partager avec ses voisins européens, sans avoir d’angoisse sur les surprises que pourraient leur réserver des politiques centralisées, déconnectées du monde réel.

S’il n’y a pas cette déclaration publique de la volonté de se livrer d’abord à une critique sans concession, afin de construire une Europe des Nations, donc des peuples, et s’il n’est pas mis fin à cette campagne de dénigrement des eurosceptiques, alors toutes les promesses pour « réécrire les traités », « faire plus de… », « faire moins de… » ne feront qu’amplifier la défiance et accentuer la profonde plaie qui balafre l’Europe de l’Algarve au comté du Viru-Est. Une plaie ouverte exposée à toutes les infections, dont la rancœur et la vengeance contre les « mal-votants » ne sont pas les plus bénignes.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Lyon, nouvelle Mecque de la culture?

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Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)
Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)

Dans les moments (de plus en plus rares) de baisers Lamourette œcuméniques avec ses collègues des autres grandes religions – le cardinal archevêque Philippe Barbarin et le grand rabbin Richard Wertenschlag –, Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, se plaisait à évoquer le fait qu’il était né en Algérie d’une mère juive, convertie à l’islam lors de son mariage.

Peut-être a-t-il entendu de sa maman cette vieille blague juive ashkénaze, dont il doit bien exister une version séfarade. Comme chaque année au moment de Kippour, un schnorrer patenté se rend chez le baron de Rothschild pour y recevoir son obole. Le banquier lui remet alors la somme habituelle, mais le schnorrer[1. Schnorrer : mot yiddish désignant un mendiant, un quémandeur ou un pique-assiette] reste devant lui, la main ouverte encore tendue : « Je vous demande, monsieur le baron, de faire cette année un effort supplémentaire, car ma santé s’est dégradée, et le médecin me conseille d’aller faire une cure à Ostende… » Comme, à l’époque, la station balnéaire belge était réputée la plus chic et la plus chère d’Europe, Rothschild se risque à objecter : « Vous ne pensez pas qu’une autre ville d’eau, plus modeste, mais aux vertus curatives équivalentes, ne serait pas plus appropriée ? » Réponse du schnorrer : « Voyons, monsieur le baron, pour ma santé, rien n’est trop cher ! »

Pour sa santé et son bien-être, et accessoirement pour asseoir son influence sur les fidèles musulmans rhônalpins, Kamel Kabtane juge indispensable l’édification, à côté de sa Grande Mosquée, d’un institut culturel semblable à celui dont disposent à Lyon ses homologues juifs et les diverses obédiences chrétiennes (catholiques, protestants, arméniens).[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux lieux de culte, ce genre d’institution peut bénéficier de l’aide financière de la puissance publique, à condition que le caractère culturel, et non pas cultuel, de l’édifice soit avéré et garanti, pour ne pas déroger à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Jusqu’ici, tout va bien dans le meilleur des mondes laïcs et républicains, et tout le monde applaudit l’idée de voir, enfin, l’islam trouver dans la cité la place qui lui revient. Nous sommes en 2013, et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, signale que l’État soutiendra cette initiative, invitant ainsi son promoteur, Kamel Kabtane, à soumettre un projet élaboré aux pouvoirs publics susceptibles de le financer aux côtés de l’État : ville de Lyon, métropole, Conseil départemental du Rhône, Conseil régional Rhône-Alpes. Ces instances devront déterminer, de concert avec la Grande Mosquée de Lyon, le cadre institutionnel et matériel du futur institut.

Kamel Kabtane voit grand, très grand : il fait appel à un cabinet d’architecte réputé pour dessiner les plans du bâtiment, qui serait implanté sur un terrain jouxtant la Grande Mosquée, et présente le devis aux financeurs potentiels. Cet institut abritant salle de spectacles et de conférences, médiathèque, salles de cours, restaurant, est estimé à plus de 8 millions d’euros (au départ, mais on sait que les devis ont tendance à gonfler en chemin !), et son coût annuel de fonctionnement s’élèverait à 500 000 €, un montant jugé par les spécialistes impossible à autofinancer par ce type d’institution, donc impliquant une charge permanente pour les collectivités locales – ce qui n’est pas le cas pour les autres établissements de même type gérés par les autres familles spirituelles.

Avec délicatesse, mais fermement, la ville, la métropole, le département et la région font observer à M. Kabtane qu’il conviendrait de revoir son projet à la baisse. Étant donné que l’engagement de l’État ne saurait excéder 1 million d’euros, et à supposer que les collectivités locales (sauf le département, réduit à peau de chagrin par la constitution de la métropole de Lyon) abondent le budget d’une somme équivalente, on arrive à la moitié de la facture présentée par Kabtane… Cela pose un problème d’équité envers les autres confessions, qui pourraient prendre ombrage d’une disparité trop flagrante entre les aides accordées à la vie culturelle musulmane, et celles dont elles ont bénéficié, même si un coup de pouce peut être consenti en raison du caractère récent et massif de la présence de musulmans dans la région.

L’affaire est d’autant plus délicate qu’en cette période de vaches maigres budgétaires, des institutions culturelles locales, comme le musée des Tissus de Lyon, témoin du glorieux passé textile de la ville, sont sévèrement menacées. De plus, on se demande si le souhait de Kamel Kabtane de diriger lui-même le futur institut, alors qu’il est, es qualités, le principal interlocuteur cultuel des pouvoirs publics, est compatible avec la loi de 1905 – chez les cathos et les juifs, instituts culturels et lieux de culte sont physiquement et institutionnellement distincts.

« Pour mon institut rien n’est trop cher ! »

Kebtane est totalement insensible aux critiques. « Pour mon institut rien n’est trop cher ! », dit-il en substance. Et d’un revers de la main, il balaie les objections relatives à l’incompatibilité légale de la double casquette de leader religieux et celle de président d’une institution culturelle. L’islam sunnite ne comportant pas de clergé organisé, il peut très bien cumuler les deux fonctions, fait-il savoir. Et quand on lui suggère de placer un de ses proches à la tête de l’institut, bref de recourir à un homme de paille pour respecter la lettre, sinon l’esprit de la loi de 1905, le recteur refuse.

Précisons, de surcroît, que les collectivités territoriales impliquées dans les financements sont, dans la phase intense des discussions, en 2013 et 2014, majoritairement dirigées par des exécutifs de gauche, donc peu soupçonnables de masquer leur rejet de l’islam derrière des arguties financières. À la région, la vice-présidente à la Culture chargée de ce dossier, Farida Boudaoud, élue d’une banlieue « sensible » de l’est lyonnais, a tout intérêt à se prévaloir, auprès de ses électeurs, de sa contribution à un équipement susceptible de les intéresser. Voyant que les cordons de la bourse publique ne se desserrent pas à hauteur de ce qu’il exige, Kamel Kabtane lance alors l’argument massue : si la France rechigne à payer, d’autres pays se feront un plaisir de financer le projet, suivez mon regard…

Les élus restent insensibles à ce qu’il faut bien appeler un chantage et se déclarent toujours disposés à apporter une contribution « significative » à l’institut, tout en mettant en garde le recteur à propos des difficultés politiques qui pourraient subvenir s’il persistait dans son intention de faire appel à des dons de puissances étrangères pour le financer. Depuis, le Conseil régional de la nouvelle grande région Rhône-Alpes a changé de majorité, et porté à sa tête Laurent Wauquiez (Les Républicains), dont on peut être certain qu’il sera moins compréhensif que son prédécesseur socialiste Jean-Jack Queyranne dans cet épineux dossier[2. Laurent Wauquiez vient tout juste d’annoncer dans un courrier adressé à la Grande Mosquée de Lyon que la Région ne participerait finalement pas au financement de l’institut.].

Il en faut plus pour décourager Kamel Kabtane : début mai, il annonce à grand bruit que les travaux de son institut commenceront la semaine suivante, alors que seule la subvention de l’État (1 million d’euros) a été versée. Il fait savoir également que deux pays, l’Arabie saoudite et l’Algérie, ont accepté de contribuer, pour un montant que le recteur se refuse à préciser. Cette annonce provoque immédiatement le retrait du département du Rhône, dominé par la droite, du club des financeurs, son président, Christophe Guillotteau (LR), estimant que l’apport de fonds d’Arabie saoudite « pose un problème éthique », pour un institut dont le promoteur se targue de vouloir, en son sein, former les imams à la laïcité à la française. Kabtane est furieux : « L’État français pourrait signer des contrats avec les Saoudiens, et pas nous ? » demande-t-il en assurant que Riyad ne lui dictera pas ses choix !

Ainsi, Kabtane met littéralement les pouvoirs publics au pied du mur qu’il commence à édifier : soit vous payez ce que je demande, soit vous serez responsable de l’introduction du loup wahhabite dans ma bergerie culturelle ! S’il existait un championnat du monde de houtzpa[2. Houtzpa : mot hébreu utilisé dans tous les dialectes juifs pour désigner le culot, l’impertinence, voire l’insolence.], il serait à coup sûr médaille d’or !

Kamel Kabtane : « Les Etats contributeurs ne seront pas représentés au Conseil d’administration »

Causeur. Quel est l’objectif du futur Institut français de civilisation musulmane, situé à Lyon et dont vous êtes le promoteur ?
Kamel Kabtane. C’est un projet que je porte depuis plus de 30 ans, puisque le président Giscard d’Estaing en avait approuvé le principe. J’ai rencontré à ce sujet tous les secrétaires généraux de l’Élysée, de Pierre Bérégovoy à Jean-Pierre Jouyet, mais rien ne bougeait, notamment dans le domaine des financements publics. Cela s’est débloqué en 2013, lorsque l’État a fait savoir qu’il allait contribuer à son édification, entraînant derrière lui les collectivités locales. Nous avons alors élaboré un projet architectural et culturel ambitieux. Cet institut doit répondre à plusieurs défis. D’abord faire connaître au plus large public possible, musulman et non musulman, les richesses des civilisations de l’islam et montrer leurs apports au reste du monde, comme la préservation et transmission des grands textes de l’Antiquité grecque par le biais de leur traduction en arabe. Il vise aussi à pallier l’absence de dialogue entre musulmans de nationalités et d’obédiences différentes : les Turcs ne parlent pas aux Arabes ni les sunnites aux chiites etc. Beaucoup de conflits pourraient être évités par une meilleure connaissance mutuelle. C’est donc un projet de paix. Lyon est une métropole au carrefour de l’Europe, un point de rencontre entre le monde méditerranéen et l’Europe du Nord. Il règne ici un microclimat dont il faut profiter.

Quel est le plan de financement de ce projet ?
Sur un montant de 8 millions d’euros, l’État participe pour 1 million, les dons de la communauté musulmane régionale atteignent 1,5 million. Nous attendons que la ville de Lyon, la métropole et la région Auvergne-Rhône-Alpes contribuent chacune pour 1 million. Restent entre 2,5 et 3 millions d’euros en provenance d’États musulmans qui soutiennent ce projet, en l’occurrence l’Arabie saoudite, qui a aujourd’hui le souci de ne plus intervenir seulement dans des projets religieux, et l’Algérie, pays dont sont originaires une grande partie des musulmans de notre région. Pour les coûts de fonctionnement, nous avons fait un plan prévoyant l’autofinancement, par nos activités (enseignement, expositions, conférences, etc.) et des revenus des activités annexes (restauration, boutique de souvenirs…).

Cependant, au cours des discussions, les bailleurs de fonds publics ont formulé des objections sur le coût, jugé trop élevé, mais aussi sur le recours à des financements étrangers. Le Conseil départemental du Rhône vient de refuser à une écrasante majorité le vote de la subvention de l’institut, parlant de « financements peu orthodoxes » et de « problèmes éthiques » relatifs à la participation de l’Arabie saoudite
Ce sont des arguments que je rejette ! Les États contributeurs paieront, mais ne seront pas représentés au Conseil d’administration. Je suis un homme libre ! La Grande Mosquée que je dirige a été financée en grande partie par l’Arabie Saoudite, et personne ne peut dire que les autorités de Riyad en déterminent l’orientation ! Est-il éthique de vendre pour des milliards d’armement à l’Arabie saoudite et de refuser que l’argent saoudien soutienne un projet culturel en France ? Et je préviens ceux qui prennent ce genre de positions : si l’on persiste à dire non chaque fois que des musulmans demandent des choses auxquelles ils ont droit, comme les autres confessions, chrétiennes ou juives, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par se tourner vers d’autres modes d’affirmation de leur identité et de leur culture !

Pourquoi le socialiste Jean-Jack Queyranne n’a-t-il pas sécurisé le financement de la région avant les élections ? Et qu’attendez-vous de son successeur, Laurent Wauquiez, que l’on dit très réticent à votre projet ?
Queyranne s’est montré pour le moins ambivalent dans ce dossier. Il devait tenir compte des ultra-laïcs de sa majorité, notamment les radicaux de gauche bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins. C’est pourquoi l’affaire a traîné… Quant à Laurent Wauquiez, que je tiens pour un homme intelligent et cultivé, il m’a promis, assis dans le même fauteuil que vous aujourd’hui, et les yeux dans les yeux, que le soutien de la région ne nous manquerait pas. C’était avant les élections. Dans ma culture, un contrat oral vaut autant, sinon plus, qu’un papier signé. Alors j’attends avec confiance.

 

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Après le Brexit: penser l’avenir

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(Photo : SIPA.AP21187668_000001)
(Photo : SIPA.AP21187668_000001)

Le « Brexit » précipite, et c’est une évidence, la crise latente que connaissait l’Union européenne depuis plusieurs années. La construction institutionnelle issue du traité de Maastricht se meurt sous nos yeux. Nous pouvons avoir une longue et pénible agonie, comme nous pouvons décider que cette dernière sera courte. Mais, il faut alors pouvoir penser ce qui remplacera l’Union européenne. L’UE en effet ne disparaîtra complètement que quand elle sera remplacée par autre chose. Car, le besoin, voire la nécessité, de collaboration entre les États européens perdure. Ce besoin aujourd’hui s’exprime sur trois points, qui sont justement les points sur lesquels l’UE a failli : la démocratie des institutions et la garantie de la souveraineté des peuples, la sécurité et le développement économique.

Il convient de prendre acte des échecs de l’Union européenne si nous voulons pouvoir penser ce qui sera appelé à lui succéder. Divers projets sont aujourd’hui en train de voir le jour. Seuls les projets garantissant la souveraineté des peuples et la démocratie ont une chance de s’imposer car, dans le contexte actuel, toute tentative pour imposer par la force ou par la ruse un « saut fédéral » dans les institutions européennes est appelé à se heurter à une opposition farouche des peuples. Les dirigeants qui caressent de tels projets doivent prendre conscience qu’ils sont le chemin le plus sûr et le plus court vers la guerre civile mais aussi vers la guerre entre les Nations. Je n’ai pas la prétention de formuler un projet complet. Mais, je voudrais ici rappeler quels devraient en être les axes directeurs.

Une Communauté des Nations Européennes

Il importe donc de penser ce que pourrait être une Communauté des Nations Européennes succédant à l’UE. D’un point de vue politique l’une des leçons majeures des événements récents est l’impossibilité d’avoir des règles qui ne soient pas décidées et votées dans chaque pays. C’est un principe démocratique de base, et c’est ce qui motive l’insurrection démocratique que l’on connaît en Europe, et qui s’est manifestée dans divers votes, dont le référendum britannique. Il faut savoir que la supériorité des règles et lois nationales sur les directives européennes a été affirmée à de multiples reprises par diverses instances juridiques et en particulier en Allemagne lors d’un arrêt de la cour constitutionnelle de Karlsruhe. L’arrêt du 30 juin 2009 est particulièrement important par ce qu’il traite du fond. Il stipule en effet qu’en raison des limites du processus démocratique dans l’Union européenne, seuls les États nations sont dépositaires de la légitimité démocratique[1. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information », n° 119, Sénat, session ordinaire 2009-2010, 2009.]. Tirons en les conséquences. Ce sont les règles décidées dans un cadre européen qui devraient être compatibles avec les législations nationales et non le contraire. Le Parlement européen devrait donc découler des Parlements nationaux, mais surtout, l’instance de décision doit être le Conseil européen où s’expriment les gouvernements démocratiquement élus. Ce Conseil européen devrait revenir à la règle de l’unanimité car le droit international l’impose. Le droit international est nécessairement un droit de coordination et non un droit de subordination[2. Le Droit international, R.J. Dupuy, PUF, Paris, 1963.]. L’unanimité y est la règle et non la majorité. Cela veut dire que la communauté politique est celle des États participants, et non la somme indifférenciée des populations de ces États. Un traité n’est contraignant que pour ses signataires, et chaque signataire y jouit d’un droit égal quand il s’engage par signature, quelle que soit sa taille, sa richesse, ou le nombre de ses habitants.

La contrepartie de cela est que si des États voulaient poursuivre des coopérations renforcées ils puissent le faire. Les règles de la Communauté des Nations Européennes ne doivent pas interdire la possibilité que certains États membres s’associent pour développer des projets communs. Ils ne doivent pas, pour cela, avoir besoin d’un accord préalable des autres États. Ces projets peuvent être industriels, ils peuvent concerner la recherche, comme ils peuvent être politiques voire stratégiques. Il faut rappeler que c’est ainsi que sont nés Airbus, Ariane et bien d’autres projets que l’on présente abusivement comme des « projets européens » alors qu’ils n’ont été que des projets intergouvernementaux. Le principe de la Communauté vise à laisser les pays membres libres de s’associer pour mettre en œuvre de tels projets.

La question de la sécurité

L’importance de ce principe se manifeste avec force quand il s’agit de la sécurité. Les divergences d’intérêts sont aujourd’hui telles entre les États de l’UE que toute tentative d’organiser une politique de sécurité commune à l’ensemble est un échec. Ici encore, il convient d’en tirer les leçons. Si une politique de sécurité globale est impossible, cela n’implique pas que des accords entre des États confrontés aux mêmes dangers ne puissent être passés. C’est en particulier le cas pour la Méditerranée. On voit tout l’intérêt à une politique de surveillance commune mise en œuvre par l’Espagne, la France, la Grèce et l’Italie.

Au-delà, les États retrouvant leur pleine et entière souveraineté, il convient de ne pas lier la défense de la Communauté des Nations Européennes à une quelconque organisation, comme l’OTAN. Si des pays souhaitent adhérer à l’OTAN, qu’ils le fassent, mais que cela n’empêche pas les autres d’avoir d’autres structures de défense si nécessaires. En particulier, la France dont certains des impératifs de sécurité sont liés à d’autres terrains que l’Europe doit avoir la possibilité de passer des partenariats avec l’OSC (Organisation de Shanghai) qui est amenée à jouer un rôle important tant en Asie centrale que dans l’océan Indien, avec le processus d’adhésion décidé par l’Inde et par le Pakistan.

En revanche, des structures de coopération, que ce soit pour des opérations de police ou pour la lutte anti-terroriste peuvent se développer. Certaines d’entre elles existent déjà (Interpol et Europol) et il importe de les continuer.

Refonder les règles économiques

Reste la question économique. Il est clair que la monnaie unique (l’euro) devrait être dissoute, quitte à ce que certains pays, s’ils le désirent, puissent avoir entre eux une union monétaire, dont ils assumeraient seuls les responsabilités. Par contre, un instrument collectif (monnaie commune) devrait être créé pour les transactions avec les pays hors de la Communauté. Cet instrument monétaire commun ne pourrait être acquis que par les banques et les entreprises, et ne pourrait circuler qu’entre les banques centrales des pays de la communauté. Les règles de conversion de l’instrument monétaire commun en monnaies nationales feraient l’objet de réunions technique tous les semestres pour réajuster les parités.

La règle du marché unique a, elle aussi, abouti à des errements graves. On a mis en concurrence des situations qui étaient incomparables. Le principe de libre circulation des biens ne peut s’appliquer que s’il aboutit à une concurrence des projets entrepreneuriaux et non à une concurrence des structures sociales et fiscales. Devraient alors être adoptées des mesures de protection visant à compenser les effets du véritable « dumping social et écologique » auquel se livrent certains pays par l’instauration, aux frontières la Communauté des Nations Européennes, de taxes importantes compensant les écarts tant sociaux que fiscaux, sur la base d’un calcul des productivités réciproques entre les pays. Ce même principe devrait prévaloir au sein de la Communauté des Nations Européennes mais ici sous une forme spécifique, celle de montants compensatoires sociaux et écologiques. Ces montants seraient prélevés quand un pays dont les règles tant sociales qu’écologiques sont plus avancées commercerait avec un pays dont les règles sont moins avancées. Ces taxes seraient reversées non pas au budget du pays les appliquant mais à celui du pays dont les produits seraient taxés afin qu’il puisse progressivement se mettre au niveau. En effet, ces taxes, en faisant monter le coût des importations, rétabliraient la compétitivité des producteurs internes. Mais il convient de ne pas donner au premier pays un avantage indu. Aussi, les revenus que ces taxes devraient dégager pourraient alors alimenter des fonds dans les pays visés par de telles taxes pour leur permettre de progresser dans les domaines sociaux et écologiques[3. C’est le principe du « protectionnisme altruiste » défendu entre autres par Bernard Cassen.].

De même, si la liberté d’installation devrait être maintenue au sein de la Communauté des Nations Européennes, le principe de l’application des règles sociales du pays d’accueil devrait s’imposer, sauf si les règles du pays d’origine sont plus avantageuses.

Penser l’avenir

L’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui de manière institutionnelle, soit à vingt-sept membres désormais, ne remplit aucune des conditions pour entamer une rupture démocratique ou s’opposer à la globalisation marchande. Elle est trop engagée dans ce processus pour que l’on espère pouvoir l’attirer vers les positions qui s’imposent si l’on veut tirer les leçons des événements actuels. Les directives de Bruxelles ont été en réalité les vecteurs de cette globalisation, et on le constate avec la négociation de traités comme le CETA ou le TAFTA. Si nous restons dans les cadres actuels tout espoir d’amélioration de notre situation devient impossible. Il n’y a pas alors d’autre voie que celle du « moins disant, moins coûtant », initiée par la concurrence acharnée de tous contre tous et qui nous conduira inéluctablement à une dégradation constante de notre cadre social. Toute relance de la consommation ne peut ainsi que se transformer en un facteur supplémentaire de déséquilibres extérieurs. Même une relance par l’investissement se heurtera au fait qu’aux prix actuels et au taux de change actuel il serait plus profitable d’investir hors de France

Mais, d’un autre côté, elle est aussi trop étroite. En fait, le projet que l’on a dessiné s’adresse aussi à des pays qui sont hors de l’Union européenne mais qui ne sont pas nécessairement hors de l’Europe, entendue cette fois dans le sens géographique. La Russie pourrait ainsi être concernée. Le projet peut ainsi intéresser des pays qui seraient prêts à reconfigurer l’Europe comme la Suisse ou la Norvège. C’est pourquoi le passage de l’Union européenne à la Communautés des Nations Européennes s’impose. En fait, le choix présenté, soit poursuivre dans la voie actuelle de l’Europe avec son cortège de faibles croissances et de soumission à la globalisation, soit entamer un nouveau cours donnant la priorité à la croissance la plus forte possible, au plein-emploi et à l’émergence d’un nouveau projet social, provoquera sans doute une cassure décisive avec certains de nos partenaires. Encore faut-il que ce choix ne soit pas virtuel. C’est dans la concrétisation unilatérale des premières mesures de ce choix que nous pourrons voir quels sont les pays qui sont réellement prêts à nous suivre et commencer le nécessaire travail de reconstruction d’un avenir en commun.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Brexit: le paysage politique secoué

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brexit hollande montebourg sarkozy
Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.
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Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.

Quelles seront les conséquences du Brexit sur notre vie politique ? Comme on pouvait s’y attendre, le FN compte tirer tous les bénéfices de la sortie du Royaume-Uni. Marine Le Pen réclame déjà le même référendum pour notre pays. Référendum ! Du côté de LR comme du PS, mais aussi chez Bayrou, Mélenchon ou Dupont-Aignan, on ne suit pas la candidate frontiste sur le même terrain. Au PS comme chez Alain Juppé, c’est la démocratie directe elle-même qui n’est pas en odeur de sainteté. En revanche, les autres s’accordent sur la nécessité d’une consultation populaire à l’occasion d’un nouveau traité, étant entendu que tous n’ont pas la même idée sur le contenu de ce dernier.

Chez Les Républicains, on s’est mis d’accord sur un texte minimal, évitant tous les sujets qui fâchent. Nicolas Sarkozy a toujours fustigé l’idée des référendums sur l’Europe.Conscient qu’il ne peut désormais concurrencer Alain Juppé que sur une thématique « peuple versus élites », a-t-il vraiment d’autre choix ? Sarkozy a même laissé ses lieutenants Laurent Wauquiez et Guillaume Larrivé proposer la suppression de la Commission européenne. Mais quant à le faire lui-même, il y a une marge. Comme si la construction européenne demeurait le tabou des tabous sarkozystes.

Son concurrent à la primaire LR Bruno Le Maire est devenu un véritable défenseur du référendum et il regrette désormais publiquement d’avoir voté le traité de Lisbonne, estimant avoir dépossédé les Français de leur décision de 2005. Ce n’est pas pour autant que l’ancien ministre de l’Agriculture est devenu souverainiste. On avait pu en juger directement à Vesoul il y a quelques semaines. On ne le répétera jamais assez : la candidature d’Henri Guaino est véritablement la seule qui permettra un débat riche sur le sujet européen, tant les propositions de Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé et Le Maire ne se différencient qu’à la marge.

Du côté du PS, c’est Arnaud Montebourg qui a pris date. Profitant à la fois de l’annonce de la primaire et du Brexit, il a accordé un long entretien au Monde où il a pu d’une part formuler ses exigences en terme d’organisation de la compétition qui devrait l’opposer à François Hollande (nombre de bureaux de vote et conditions de candidatures équivalentes à la primaire de 2011), et d’autre part accentuer son tropisme eurocritique. Sa proposition de transformer la Commission en simple secrétariat au service du Conseil européen se rapproche de la proposition du duo Wauquiez-Larrivé. Quant à son idée de déléguer une partie de la création monétaire aux banques centrales nationales, elle ne pourrait aboutir qu’à une confrontation avec l’Allemagne et éventuellement au démontage de la monnaie unique. Manuel Valls et Emmanuel Macron se sont montrés un peu moins euro-enthousiastes que François Hollande imitant Le Maire et Sarkozy à droite, mais il ne s’agit encore ici que d’un vernis. C’est donc entre François Hollande (Valls ou Macron, si le président renonce à se présenter) et Montebourg que pourrait avoir lieu le débat nécessaire sur l’Europe, dont l’absence de Guaino de l’autre côté nous priverait.

L’idéal, évidemment, serait que le débat ait lieu à l’intérieur des deux primaires. Mais on va nous accuser d’être trop gourmand…

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L’Arabie saoudite dans l’ombre du 11-Septembre

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(Photo: SIPA_sipausa31131776_000008)
Les décombres des tours jumelles du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001 (Photo: SIPA.sipausa31131776_000008)

Depuis la fin 2002 et les derniers comptes rendus du Joint Inquiry — la commission parlementaire mise sur pied pour enquêter sur le 11-Septembre — une petite portion censurée des 832 pages de rapports provoque des crispations importantes outre-Atlantique. Ces 28 pages renfermeraient, selon des membres du Congrès qui ont pu les consulter, de « troublantes coïncidences » concernant les liens présumés entre l’Arabie saoudite et les attentats. Preuve de l’extrême sensibilité du dossier, l’administration Bush avait rapidement décidé de classifier les 28 pages, assurant que cela relevait de la « sécurité nationale. » Mais il semble que ce soit plutôt les relations américano-saoudiennes que l’ex-président voulait à tout prix préserver – ce qui, vue l’importance et la fragilité de l’alliance entre Washington et Riyad, revient au même… Barack Obama a depuis promis par deux fois de rendre publiques les vingt-huit pages de la discorde, mais les Américains n’en ont toujours pas vu la couleur.

Dès la fin du travail du Joint Inquiry, la National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States – plus connue sous le nom de 9/11 Commission – a pris le relai, en tentant d’éclaircir les nombreuses zones d’ombres soulevées par les 28 pages. Et il se trouve que cette commission a relevé un nombre important d’éléments portant sur les liens entre deux des dix-neuf pirates de l’air et des officiels saoudiens aux Etats-Unis, notamment en Californie.

Le 15 janvier 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, arrivent en même temps à LAX – l’aéroport de Los Angeles. Tous deux sont des membres saoudiens d’Al-Qaida, connus des services secrets du royaume et étroitement surveillés par ces derniers après avoir tenté de faire rentrer des armes dans leur pays en 1997. Ils ne parlent pas un mot d’anglais et n’ont absolument aucune expérience ni connaissance de la vie occidentale, qui plus est aux Etats-Unis. Il est donc fort peu probable qu’ils aient pu subsister dans un pays inconnu pendant un an et demi, sans aucune aide extérieure, jusqu’à ce jour de septembre 2001 où ils participèrent au détournement du vol 77 d’American Airlines qui s’écrasa sur le Pentagone. Selon une série de mémos de la 9/11 Commission datant de 2003, Khalid Sheikh Mohammed – le cerveau des attentats, arrêté la même année – aurait avoué sous la torture que les deux pirates de l’air du vol 77 ont été envoyés sur la côté Ouest « avec des instructions spécifiques, afin de chercher de l’aide auprès des mosquées et des communautés locales. »

Soutien logistique et financier

A l’époque, un certain Fahad al-Thumairy s’occupe des « questions religieuses » au consulat saoudien de Los Angeles et mène occasionnellement des offices à la King Fahad Mosque (KFM), une mosquée reconnue comme « plutôt radicale et anti-occidentale » par les services US mais néanmoins fréquentée par de nombreux diplomates saoudiens. Une note du FBI datant de 2012 semble accréditer la thèse selon laquelle al-Thumairy aurait « immédiatement assigné un individu pour prendre en charge al-Hazmi et al-Mihdhar durant leur séjour à Los Angeles. » Cependant, les pontes du bureau fédéral ne semblent pas avoir été en mesure de retracer les quinze premiers jours des deux terroristes sur le sol américain. Ces derniers réapparaissent, début février 2000, déjeunant dans un restaurant méditerranéen situé à deux pas de la KFM. Ils y rencontrent Omar al-Bayoumi, un présumé agent secret saoudien chargé de surveiller les dissidents du Royaume en Californie. Avant de se rendre au restaurant, Bayoumi aurait rencontré Thumairy à la mosquée et les enquêteurs suspectent fortement ce dernier d’être à l’initiative de cette entrevue. Interrogé par le FBI plus tard, Bayoumi a assuré que sa rencontre avec les deux terroristes était totalement fortuite : il aurait reconnu leur accent du Golfe avant d’engager la conversation. Et au vu de la situation précaire de ses compatriotes fraîchement arrivés, Bayoumi les aurait invités à venir s’installer chez lui, à San Diego, le temps de leur trouver un autre endroit où vivre. Le 5 février 2000, Bayoumi leur trouve un appartement dans le même immeuble que le sien ; il apparaît comme cosignataire du bail et règle de sa poche la caution ainsi que les deux premiers mois de loyer. Ils sont vraiment sympas, ces Saoudiens… Le philanthrope les a ensuite aidé à ouvrir un compte bancaire à la Bank of America, crédité de 9 900 dollars — par pur hasard, juste en dessous du seuil des 10 000 dollars, qui aurait pu éveiller les soupçons des autorités. Ces dernières n’ont jamais réussi à expliquer la provenance de ces fonds. Bayoumi a, selon le FBI, également partagé son téléphone avec les deux terroristes. Entre février et mai 2000, son téléphone a passé 32 appels à l’ambassade saoudienne de Washington D.C., 37 à la Mission culturelle saoudienne basée au même endroit, ainsi que 24 autres appels à destination du consulat saoudien de Los Angeles. Bayoumi a voyagé dans ces lieux durant la même période. Qui a-t-il rencontré durant ses nombreux séjours ? Le mystère reste entier étant donné qu’aucun enquêteur n’a jugé utile de lui demander, ni d’approfondir les recherches sur ses voyages.

Interrogé à Riyad en 2004 par le FBI, Fahad al-Thumairy a servi un discours « mensonger » sur ses relations avec Omar al-Bayoumi, qu’il assurait ne pas connaître en dépit des relevés téléphoniques que les enquêteurs lui ont mis sous le nez, montrant 21 appels entre eux étalés sur deux ans. Durant ses séjours en dehors de San Diego, Bayoumi a missionné Mohdhar Abdullah, un étudiant yéménite, afin de fournir toute l’assistance nécessaire à al-Hazmi et al-Mihdhar : traduction, ouverture de comptes bancaires, contact avec les écoles de pilotage… A la suite du 11-Septembre, il a avoué au FBI qu’al-Mihdhar lui avait confié être membre de l’Armée islamique d’Aden – un groupe terroriste yéménite, affilié à Al-Qaida, qui a revendiqué l’attentat-suicide qui a frappé le destroyer américain USS Cole le 12 octobre 2000.

Durant la période où les deux futurs pirates de l’air séjournaient à San Diego, Omar al-Bayoumi était régulièrement en contact avec son ami proche Osama Bassnan, également suspecté d’être un agent saoudien par les autorités US. Ce dernier a reçu 150 000 dollars de la part de la princesse Haifa Al Fayçal, fille du roi Fayçal et femme de l’ambassadeur saoudien alors en poste à Washington, Bandar bin Sultan. Bassnan aurait reçu cette somme rondelette afin de financer un traitement pour la prétendue maladie thyroïdienne de sa femme. Là aussi, les enquêteurs ne semblent pas avoir été en mesure de confirmer la véracité de l’argument ; mais d’après le Huffington Post, Osama Bassnan aurait signé pour 150 000 dollars de chèques à la femme d’Omar al-Bayoumi, à la période même où les terroristes logeaient dans un appartement mitoyen.

Un indic pas très net

Le 31 mai 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar quittent l’appartement loué par Bayoumi et s’installent chez un informateur du FBI surnommé « Muppet », dont la véritable identité est Abdussattar Shaikh. Ce dernier aurait pu être la pièce maîtresse dans la découverte du projet d’attentat, mais il semble qu’il en savait bien plus que ce qu’il a rapporté à son agent traitant. Les mémos de la 9/11 Commission montrent que le FBI savait que Shaikh avait deux colocataires saoudiens prénommés « Nawaf » et « Khalid », mais n’a eu vent de leur identité complète qu’après les attaques. Surtout, c’est la nature des relations entre l’informateur et les deux terroristes qui soulève le plus de questionnements. Il semble avoir fourni au FBI « beaucoup d’histoires incohérentes concernant quand et comment il a rencontré al-Mihdhar et al-Hazmi. » En 2003, le FBI affirmait que Abdussattar Shaikh avait rencontré les deux pirates de l’air au Centre islamique, avant d’accepter de leur « louer une chambre ». Pourtant, quand il parlait à ses voisins, « Muppet » présentait ses deux colocs comme les « fils d’amis d’Arabie saoudite ». Après les attaques, il a subitement retourné sa veste en rappelant ses voisins, pour finalement leur dire qu’il les avait rencontrés à la mosquée… Mais le plus perturbant dans tout cela, c’est que l’enquête du FBI sur l’informateur a conclu qu’il n’a pas eu connaissance des projets d’attentats et les pontes du bureau fédéral n’ont, semble-t-il, pas jugé utile de le questionner à propos de ses soudains troubles de la mémoire à la suite du 11-Septembre. Pis, le Joint Inquiry, qui voulait interroger Abdussattar Shaikh, s’est heurté aux refus conjoints du FBI, du département de la Justice et de la Maison Blanche.

Un « mini-sommet terroriste » sur le sol américain !

La date du 9 juin 2000 représente également un moment clé pour comprendre la faillite des services de sécurité américains et leur laxisme dès lors qu’il s’agit d’enquêter sur leurs amis du Golfe. Durant cette journée se tient un « mini-sommet terroriste », organisé dans un hôtel à proximité du consulat saoudien de Los Angeles et réunissant Nawaf al-Hazmi, Khalid al-Mihdhar et Khallad bin Attash. La présence de ce dernier sur le sol américain apparaît plus que déroutante dès lors que l’on se rappelle du contexte de l’époque et du pedigree d’Attash. La période couvrant la fin 1999 et le début 2000 est une époque au cours de laquelle les Etats-Unis sont en alerte en raison des nombreuses menaces d’Al-Qaida, qui voulait marquer les esprits en frappant pour le nouveau millénaire – un attentat à LAX a d’ailleurs été évité à la mi-décembre 1999, avec l’arrestation d’un soldat de Ben Laden.

Khallad bin Attash, quant à lui, est un membre influent d’Al-Qaida, connu des services de sécurité américains comme le cerveau présumé de l’attaque contre l’USS Cole. Il serait arrivé à LAX le même jour que les deux pirates de l’air du vol 77. Il n’aurait jamais pu rentrer sur le territoire américain sans avoir été aidé, qui plus est par un diplomate. Selon le Huffington Post, qui cite un rapport du FBI, il existait à ce moment-là « certains arrangements diplomatiques dans divers aéroports, autorisant des diplomates à rencontrer des étrangers au carrousel à bagages. » Donc avant le contrôle des douanes et des services d’immigration. « Le FBI de New York a estimé qu’il a été possible que quelqu’un du consulat saoudien de Los Angeles ait rencontré Khallad à l’aéroport avant de l’escorter à travers les douanes. » Cela expliquerait donc comment un terroriste reconnu – dont l’arrivée aux Etats-Unis aurait dû être un premier signal d’alarme – a pu rentrer incognito sur le territoire américain, grâce au blanc manteau diplomatique.

En lisant ces lignes, il est difficile de ne pas faire le lien avec Fahad al-Thumairy, dont le nom n’a cessé de revenir dans les différents documents. C’est d’ailleurs ce dernier que des rapports de la CIA et du FBI désignent comme le principal organisateur du « mini-sommet terroriste ».

Enfin, la dernière zone d’ombre connue concerne le rôle de Saleh al-Hussayen, un important religieux saoudien lié à la famille royale. La veille des attaques, le 10 septembre 2001, il séjourne dans le même hôtel que Nawaf al-Hazmi. Par la suite, alors qu’il est interrogé par le FBI, il feint une crise d’épilepsie avant d’être hospitalisé et de — toujours selon la 9/11 Commission — « quitter le pays avant que le FBI ne puisse le réinterroger. »

Pression de l’opinion publique et de l’Arabie saoudite

Mais alors, comment est-il possible qu’avec tant de « coïncidences » entourant le rôle de l’Arabie saoudite dans cette affaire, une enquête approfondie n’ait pas été réalisée et que le Joint Inquiry ait simplement conclu : « Nous n’avons trouvé aucune preuve que le gouvernement saoudien ou des officiels saoudiens aient individuellement financé Al-Qaida » ?

Comment se fait-il que l’administration Bush ait préféré ne pas dévoiler les 28 pages – qui pourraient contenir d’autres éléments à charge – et de parfois court-circuiter les enquêtes des commissions indépendantes, comme par exemple avec l’épisode de l’ « informateur » du FBI ? « Dans quelle mesure les efforts du gouvernement américain pour enquêter sur les possibles liens entre le gouvernement saoudien et les attaques du 11-Septembre ont-ils été affectés par des considérations politiques, économiques, ou autres ? », s’est légitimement demandée la 9/11 Commission. Elle attend toujours la réponse.

Les choses pourraient cependant se décanter dans un futur proche : sous la pression des proches des personnes décédées dans les attentats et de l’opinion publique américaine, le Sénat a voté à l’unanimité, le 17 mai dernier, un projet de loi permettant aux familles de victimes d’attaquer l’Arabie saoudite en justice. Le vote de la Chambre des représentants devrait avoir lieu prochainement. Le royaume du Golfe, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères Adel al-Jubeir, a d’ores et déjà menacé de vendre pas moins de 750 millions de dollars en bons du Trésor américain et d’autres avoirs détenus aux Etats-Unis, si la loi venait à être adoptée.

De nombreux membres du Congrès font le forcing pour rendre publiques les fameuses 28 pages — dont l’Arabie saoudite a toujours demandé la déclassification, affirmant ainsi pouvoir répondre aux accusations — mais, malgré l’ouverture apparente d’Obama, le doute subsiste. John Brennan, le directeur de la CIA, a récemment affirmé à la très « indépendante » chaîne de télé saoudienne Al Arabiya, que « les gens ne devraient pas les considérer (les 28 pages) comme une preuve de complicité saoudienne dans les attaques. » Le problème, c’est que même sans elles, il est difficile de ne pas se poser la question.

Ingrate Betancourt?

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ingrid betancourt colombie farc
Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.
ingrid betancourt colombie farc
Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.

Le 2 juillet, cela fera tout juste huit ans qu’Ingrid Betancourt fut arrachée aux mains des Farc lors d’une opération de libération menée par le gouvernement colombien. La madone au visage fin venait alors de passer six ans et demi otage des Farc dans la jungle colombienne, à la merci des maladies tropicales. Six ans durant lesquels Chirac-Villepin puis Sarkozy s’évertueront à juste titre à faire pression sur le gouvernement colombien d’Alvaro Uribe pour « sauver Ingrid ». Humaniste, courageuse et pas vilaine de surcroît, Ingrid a tout pour plaire à l’opinion. Qui ne s’est apitoyé ne serait-ce qu’un instant sur le sort de notre pauvre Ingrid aux mains de rebelles rouge sanglant dans un pays miné par la guerre et la corruption ? Même l’indomptable Renaud succomba au charme de Sainte Ingrid par ces vers : « Nous t’attendons Ingrid / Et nous pensons à toi / Et nous ne serons libres / Que lorsque tu le seras. »

En Colombie en revanche, on ne la porte plus dans son cœur. En 2013, tandis qu’Ingrid souhaite faire son grand retour politique en Colombie, les mots de l’opinion colombienne seront parfois si durs que le quotidien El Espectador juge utile de publier une chronique dans laquelle il appelle à la retenue.

L’enlèvement

Retour en février 2002. Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice, fait campagne en Colombie comme candidate à la présidentielle de son parti Verde oxígeno. Les intentions de vote en sa faveur sont basses, comme souvent pour les candidats écolos. Alors à Florencia, une ville dans le département de Caquetá, au Nord-Ouest de l’Amazonie, la franco-colombienne souhaite rejoindre San Vicente de Caguán, petite commune située non loin de là. Se présente alors un combat entre les militaires et les Farc. Le gouvernement la met en garde sur les risques réels de mésaventures si elle ne rebrousse pas chemin. Mais Ingrid, fière et téméraire, refuse d’écouter les conseils des soldats et continue son périple, accompagnée de Clara Rojas, sa fidèle directrice de campagne, et de son chauffeur. Selon la version du gouvernement, elle signe un document stipulant qu’elle a pris connaissance des risques liés à la présence de guérilla et qu’elle sera responsable s’il lui arrive quoique ce soit. Peu après, le convoi est intercepté par un commando des Farc. Quand les guérilleros identifient Ingrid Betancourt, ils raflent un trophée de première catégorie. Six longues années plus tard, le gouvernement colombien lance une opération de libération camouflée sous une fausse émission de télé sur la Croix Rouge. Ingrid Betancourt, Clara Rojas et treize autres otages sont libres. Le cauchemar prend fin. L’opinion française est ravie, Ingrid aussi. Elle qualifie l’opération du gouvernement de « parfaite ». La mésaventure semble se terminer comme un conte de fée.

Amère libération

Deux ans après, les tensions commencent. En guise de remerciement envers le gouvernement colombien, Ingrid Betancourt lui réclame la modique somme de 6,6 millions de dollars au titre de la loi en faveur des victimes du terrorisme. Ingrate Ingrid ? Elle refusera ensuite les 450 000 euros que lui propose l’Etat français à travers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme. Non qu’elle considère avoir assez d’argent, mais au contraire que c’est insuffisant à son goût. Pourtant, rien qu’en 2008, les frais de rémunérations des gardes du corps de Madame Betancourt s’élèveront à 73 000 euros, ceci payé par les impôts des Français, pointe du doigt l’essayiste Jacques Thomet. Dans le même temps, dénoncera également ce dernier, un Français ayant été otage des Farc durant quinze mois, Christophe Beck, a été complètement oublié par l’Etat au point de vivre en 2010 dans une caravane suite à la vente du patrimoine familial afin de payer aux Farc une rançon de 500 000 dollars.

Lorsque le calvaire de la candidate écologiste se termine en 2008, il reste plus de 800 otages aux mains des Farc. Ingrid Betancourt, qui jouit alors d’un prestige international (la présidente du Chili, Michelle Bachelet, fait campagne pour qu’elle obtienne le Prix Nobel de la Paix) pourrait user de son influence pour tenter d’en faire libérer. Elle n’en fera rien. En 2009, ses ex-compagnons d’infortune publient leurs bouquins et règlent leurs comptes. Clara Rojas soutient que les lettres écrites à sa famille et remises pour cela par les Farc à la famille Betancourt ne sont jamais arrivées à destination, afin de « réserver à tout prix le rôle principal à leur fille », dénonce-t-elle. Quant à Keith Stansell et Tom Howes, deux otages américains, ils dénoncent une femme arrogante et égoïste, qui les a mis plusieurs fois en danger.

Et maintenant ?

Cela n’a pas façonné une image positive d’Ingrid Betancourt dans sa terre sacrée, où l’opinion publique à son sujet tranche avec la nôtre. Extrêmement populaire peu avant sa libération en Colombie, Ingrid Betancourt y est presque devenue non grata dans les années suivantes. En 2013, un sondage (de l’institut colombien Cifras & Conceptos) révèle que sept Colombiens sur dix ont une mauvaise opinion d’elle. Encore maintenant, beaucoup estiment qu’elle savait les risques qu’elle prenait, voire qu’elle aurait bien cherché ses malheurs. En mai dernier, une (petite) manifestation a même eu lieu à Bogota pour lui demander de s’en aller, mais peu importe, Ingrid est chez elle et elle souhaite le faire savoir. Si elle vient de déclarer dans El Espectador ne plus vouloir faire de politique en Colombie, elle s’exprime sur le processus de paix avec les Farc, elle est en forme.

Ingrid, je sais que vous êtes ambitieuse, et que les Français vous aiment. Que faites-vous en 2017 ?


Souverainistes et réformateurs de l’UE, deux faces d’une même médaille?

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Nigel Farage, le leader de Ukip, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)
Nigel Farage, le leader de Ukip, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)

Si l’Union européenne est l’expression de 500 millions d’Européens ; si les directives et les règlements de l’Union européenne sont fidèles à la vie quotidienne de ses citoyens ; si ses principaux dirigeants sont les représentants des peuples européens, pourquoi craindre alors la tenue de référendums sur le maintien ou non des peuples au sein de l’Union européenne ? Quels sont les fondements de cette peur contre la « vox populi » ? Cette angoisse ne signifierait-elle pas que les dirigeants eux-mêmes sont plus amoureux des idées sur l’Union européenne que sur les effets qu’elles produisent sur leurs peuples ? Et si ces idées peuvent être rejetées par les peuples, si en ce sens « la loi ne peut être que le reflet idéal, conscient de la réalité, l’expression théorique absolue des puissances pratiques de la vie », comme le répètera Karl Marx, les « grands » de ce monde sont-ils plus attachés au reflet qu’à la réalité concrète ? L’existence ordinaire, celle de tous les jours, n’a-t-elle pas son mot à dire en tant qu’elle vit, sent, et respire, la réalité de l’Union européenne ?

Les diverses réactions jusqu’à l’injure des « bureaucrates de l’intelligence » ou des « savantissimes bureaucrates de métier », selon toujours les mots de Marx, sur la nouvelle crise de l’Union sont toutes révélatrices des écarts entre la vie réelle et la vie rêvée. La crise comme le rappelle son étymologie est une décision. Décision sur la fin de l’Union européenne pour les souverainistes ; décision sur sa refondation pour les réformistes. Mais ces deux décisions sont toutes deux insuffisantes pour cerner et saisir l’événement en cours. Il s’agit d’un combat déjà joué entre De Gaulle et Monnet, entre la Nation et la Fédération ; entre l’Europe comme regroupement d’Etats ; et l’Europe comme intégration et dissolution totale de tous les Etats ; entre l’Europe des Nations, et les Etats-Unis d’Europe. Mais personne ne s’interroge sur les liens philosophiques entre les Etats et l’Europe ; entre l’Etat comme esprit du peuple ; et l’Union européenne comme l’esprit des Européens. Comme si entre l’union nationale et l’Union européenne s’exprimaient des différences essentielles. Il est évident que toute union (union bancaire, union économique et monétaire, union des capitaux, union douanière, monnaie unique…), à savoir la destruction de toutes les particularités locales pour les fondre sous une même entité abstraite et globale, prend ses racines à la même source : le Capital.

Un capitalisme bleu-blanc-rouge vs un capitalisme européen

Entre Marine Le Pen et Jean-Claude Juncker, la différence est seulement chronologique. La présidente du Front national voudrait revenir à la France d’avant ; et le président de la Commission européenne veut une France d’après. Mais, là encore, personne ne se demande si ce retour en arrière ou cette poussée en avant n’est pas simplement provoquée par le même moteur. Ni Marine le Pen, ni Jean-Claude Juncker ne s’opposent au capitalisme. Chacun des deux admet l’économie de marché comme fondement de la démocratie moderne. L’une veut un marché à visage national ; l’autre un marché à visage international. Mais tous deux se rejoignent et s’accordent sur le dispositif capitaliste qu’il faudrait pourtant combattre. Un capitalisme bleu-blanc-rouge ou un capitalisme européen dont les destinées sont identiques : déraciner les peuples qu’ils soient nationaux ou européens afin d’accroître la richesse qu’elle soit nationale ou européenne.

Or ici encore personne ne prend en considération l’immense majorité de ceux qui produisent : le peuple. Celui-ci est aujourd’hui pourtant aliéné, et celui-ci ne produit plus en vue de lui-même mais toujours en vue de son aliénation : l’argent, qu’il s’exprime en euro ou en franc. Le peuple sera dans tous les cas transformé en marchandise nationale ou européenne pour se jeter dans le salariat. Un salariat qui n’est autre que la mise en équivalence de tout le monde à partir de la monnaie qu’il soit banquier et émerveillé ou ouvrier et désespéré. Or, le Front national défendra-t-il l’ouvrier français ou bien le banquier français dont les intérêts au sein du capitalisme divergent ? Ou feindra-t-il de soutenir les uns au nom de la France pour mieux jeter les autres dans un capitalisme national, histoire de conserver l’héritage libéral de son parti créé en 1972 ? Soutient-il la loi travail ou la conteste-t-il réellement? Soutient-il alors le capitalisme, ou le rejette-t-il ? Ainsi, vouloir restaurer la souveraineté de la France au nom de l’héritage républicain reviendrait dans tous les cas à soutenir les fondations bourgeoises des Lumières : les droits de l’homme et le doux commerce ; la substitution de la guerre à balles réelles à la guerre à balles économiques ; à la guerre concurrentielle entre les peuples européens — Schengen — ou à l’intérieur des Etats européens — burn out vs parachute dorée.

Nous ne voyons ainsi plus de « gueules cassées » dans notre époque européenne, mais des corps écrasés par le mouvement engagé lors de la création de la Communauté économique européenne fondée en 1957 lors du traité de Rome. Comme le rappelaient Bertrand Delanoë et Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du FMI, dans une tribune au journal le Monde en 2004 : « En effet, tous les traités européens du passé ont été économiques : le traité de Rome avec l’Union douanière, le commerce, la concurrence ; l’Acte unique avec le grand marché ; le traité de Maastricht avec la monnaie unique ». L’Europe sociale, l’Europe des Nations et l’Europe libérale sont donc les échos lointains d’un grognement vorace : un cerbère à trois têtes rongeant jusqu’à l’os la liberté réelle des peuples. L’enjeu est bien aujourd’hui de ne pas remettre en cause leur colère légitime, mais de la réorienter vers « les choses qui le méritent », comme le recommandait Aristote. « D’où la colère contre les propagandistes, puisque qu’en répétant inlassablement et par tous les moyens qu’il n’y avait pas d’alternative à l’ordre néolibéral en Europe, et que la dissolution des peuples dans le marché mondial était l’unique horizon de l’Histoire, ils ont précisément travaillé à interdire l’action, ont barré l’avenir, et ont donc condamné les peuples à des vengeances imaginaires. Or le refus d’interpréter la misère sociale et les bouleversements historiques en termes de luttes de classes a toujours conduit à les interpréter en termes de luttes de races », selon les analyses du philosophe français Jean Vioulac, notamment auteur de La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident. L’urgence est donc aujourd’hui triple : ne pas se laisser bercer par les réformateurs de l’Union européenne tout en ne se laissant pas berner par les critiques purement nationales de l’Europe, pour permettre enfin, juste avant le coup de sifflet final, de marquer le but victorieux de la délivrance des peuples.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

La Turquie a-t-elle été trop tolérante avec Daech?

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turquie istanbul terrorisme syrie
L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 27 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.
turquie istanbul terrorisme syrie
L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 28 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.

Daoud Boughezala. Hier soir, un attentat à l’aéroport d’Istanbul a provoqué des dizaines de victimes. La Turquie, qu’on a longtemps accusée de laxisme, est-elle aujourd’hui en guerre contre l’Etat islamique ?

Jean-François Pérouse. Ces derniers mois, la Turquie est entrée dans une stratégie plus claire et frontale par rapport à l’Etat islamique, à la suite du pilonnage de la ville-frontière de Kilis. Le contrôle de la frontière turco-syrienne est aussi devenu plus strict. Pour Ankara, le problème est désormais celui des conséquences internes des tolérances passées vis-à-vis des citoyens turcs sympathisants de l’EI. Ceux-ci sont en nombre et, même si  les allers-retours entre la Turquie et la Syrie sont moins aisés, ces individus constituent une menace pour la Turquie sur son territoire comme on l’a vu récemment à Gaziantep, Ankara et Istanbul. En outre, l’instrumentalisation politicienne de la question, à l’aune des rivalités de l’arène politique turque, n’arrange évidemment pas les choses.

Outre ses rapports complexes avec l’Etat islamique, la Turquie est en train de renouer les relations diplomatiques avec Israël et amorce un début de normalisation avec la Russie. Erdogan a-t-il subitement changé de stratégie géopolitique ?

Pas plus qu’il n’est un idéologue – contrairement à ce que l’on prétend parfois -, Erdoğan n’est pas un stratège qui prendrait des décisions fondées sur de longues réflexions théorico-pratiques. C’est un intuitif, un pragmatique qui sait changer de cap en fonction des circonstances. L’économie touristique turque – et la part considérable de la clientèle russe dans le tourisme international – comme la situation de dépendance énergétique du pays exigent de ne pas compromettre davantage les relations avec la Russie. Erdoğan l’a bien compris. C’est pourquoi il cherche une porte de sortie acceptable.

Après ces deux revirements, un changement de la stratégie turque en Syrie est-il envisageable ?

Des infléchissements sont incontestablement à prévoir, des changements également liés à l’évolution de la situation sur le terrain sur laquelle Erdoğan a finalement peu de prise. Mais le containment des forces kurdes de Syrie continue de constituer la « ligne rouge » pour Erdoğan et, au-delà de lui, pour une grande partie de l’establishment nouveau et ancien de Turquie.

Pour Erdogan, qui est donc l’ennemi principal : les kurdes du PKK ? L’Iran chiite ?

Cela reste Bachar Al-Assad, puis les Kurdes, PYD et PKK confondus.

En lien avec la guerre civile syrienne, la crise des migrants attribue  un rôle clé à la Turquie. Erdogan a-t-il vraiment intérêt à résoudre cette question pour asseoir sa puissance ?

Dans la crise des migrants, la Turquie paie un tribut de taille (2,8 millions de Syriens dans le pays) tout en profitant de cette nouvelle main d’œuvre corvéable à merci et parfois bien qualifiée. Elle dispose par là d’arguments de poids vis-à-vis de l’Union européenne,  beaucoup plus malthusienne et frileuse, et n’hésite pas à en jouer.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Juppé: du neuf avec du vieux

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Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, en mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)
Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)

La vérité sort parfois de la bouche des grands enfants. Pour avoir pas mal bourlingué idéologiquement, de Mao Tsé-toung à Jean-Paul II, Philippe Sollers, 79 ans, fait souvent sourire quand il intervient sur le terrain politique. Mais sa récente analyse de la « Juppémania » mérite d’être prise en considération : « Ce n’est pas Juppé que les Français veulent élire, c’est le savoir-vivre bordelais. »[1. Le Point du 14 avril 2016.]

En l’occurrence, le camarade Sollers sait de quoi il parle : s’il ne se sent pas très français, il se revendique 100 % bordelais. « La nation ne me parle pas du tout. C’est creux. Je suis de Bordeaux », va-t-il jusqu’à clamer. Tout en soulignant combien sa ville hante notre histoire depuis la Révolution : « Il y a un parti, le mien, appelé les Girondins, dont les représentants ont été guillotinés. Pourtant quand l’Hexagone s’effondre en tant que nation, où va-t-on ? À Bordeaux ! 1870, 1914, 1940… Et aujourd’hui… tout le monde espère voir Alain Juppé à l’Élysée. »[access capability= »lire_inedits »] Encore Sollers a-t-il omis de placer sa tirade sous le signe de Montaigne et de Montesquieu, Girondins avant l’heure…

Son diagnostic est juste : Juppé n’est pas un nom, mais un prête-nom. Les Français ne plébiscitent pas l’homme ni le leader national mais le maire de Bordeaux. Signe que Paris est en crise, prisonnière d’un modèle jacobin qui s’en remet trop à l’État. Ce n’est pas « au secours, Juppé revient ! » que devraient clamer ceux, nombreux parmi mes amis de Causeur, que sa vogue inquiète. Mais plutôt : « Au secours, les Girondins reviennent ! » Car « le savoir-faire bordelais » vanté par l’auteur de Femmes s’apparente pour les tenants d’une République une et indivisible à une bouillie locale, davantage connue pour protéger les plantes que pour soigner les ankyloses d’une société fourbue.

Observons les ravages du microclimat girondin sur le chouchou des sondages. Jeune député de Paris dans les années 1980, Alain Juppé a innové. Au contraire de son principal rival de l’époque, Philippe Séguin, et contre toute la tradition gaulliste, il n’a pas hésité à s’affirmer de droite. Premier ministre dans les années 1990, Juppé s’est proclamé « droit dans ses bottes » face à la contestation de la rue. Et voilà Juppé-le Bordelais posant sans cravate, col ouvert, en couverture des Inrockuptibles. Et le voilà rangé parmi les centristes parce qu’il entretient les meilleures relations avec François Bayrou, le maire de Pau, la deuxième ville d’Aquitaine. C’est vrai : Bordeaux a changé Juppé. Là-bas, il s’est radicalisé… à la mode du Sud-Ouest : il est devenu quelque peu rad-soc. C’est encore plus vrai : la bordure atlantique reste assez largement à l’écart des tensions qui traversent le reste de l’Hexagone, en particulier celles liées à l’islamisme radical. Contre Alain Finkielkraut, Juppé s’est fait ainsi le chantre de « l’identité heureuse ». Est-ce à dire qu’il serait disqualifié pour affronter des temps crispés, pour ne pas dire davantage ? Serait-il devenu une sorte de Bisounours ?

Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande

Pour répondre à ces appréhensions légitimes, il faut donc comprendre la nature du « savoir-faire bordelais » vanté par Sollers. Alain Juppé préfère pour sa part parler d’« esprit bordelais[2. Le Point du 1er janvier 2015.] ». Il le définit ainsi : « Pas d’éclats de voix, une écoute apaisée et beaucoup de respect mutuel. » Naturellement, on peut ricaner. Plus cucul, tu meurs ? C’est ignorer le grand mal dont souffre le système politique français : être incapable de dégager des consensus même quand l’accord est quasi général. D’où cette inaptitude chronique depuis trois quinquennats à mettre les pendules dela France à l’heure de la mondialisation. Inaptitude qui est l’un des principaux moteurs de l’ascension du FN.

Les Français le sentent confusément : Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande, qui réunirait la quasi-totalité des Républicains et des centristes ainsi que les sociaux-démocrates du PS, Manuel Valls et Emmanuel Macron. C’est cette coalition qu’ils appellent de leurs vœux, comme nous avons tenté de le montrer avec Daniel Cohn-Bendit dans un livre récent[3. Et si on arrêtait les conneries, Fayard, 2016.]. Les commentateurs politiques soulignent l’ascension de Jean-Luc Mélenchon depuis quelques semaines. Mais le candidat potentiel qui profite le plus du rejet de François Hollande s’appelle Alain Juppé : selon l’Ifop[4. Sondage Ifop réalisé du 12 au 14 avril 2016.], près d’un quart des électeurs socialistes sont prêts à voter pour lui dès le premier tour !

À 70 ans, Juppé présente paradoxalement la seule offre politique vraiment nouvelle. À droite, le candidat du « renouveau », Bruno Le Maire, fait figure en regard d’animal préhistorique : il en est encore à affirmer que, lui président, tous les problèmes de la France seraient réglés en un éclair. Parce qu’il aurait « des couilles », comme il le glisse volontiers. C’est ne rien comprendre aux raisons de l’aboulie qui frappe les présidents français. S’ils ne font que bricoler, sur tous les plans, ce n’est pas à cause d’un déficit de testostérone. Mais parce qu’ils ont une conscience aiguë de la fragilité de leur pouvoir : ils disposent d’une majorité au Parlement, pas dans le pays.

Combien pèsent aujourd’hui les Républicains comme les socialistes ? Moins d’un quart des suffrages. C’est cela que Juppé a intégré : pour réformer un pays aussi rétif au changement, il faut s’appuyer sur un socle plus solide. Beaucoup craignent qu’un gouvernement droite-gauche soit condamné à l’immobilisme. C’est au contraire la seule façon de sortir de l’immobilisme. Pas même sûr qu’une équipe à la bordelaise soit bord…élique : un peu partout en Europe, il existe des gouvernements de coalition, au fonctionnement au moins aussi harmonieux que nos gouvernements monocolores.

Quant à la crainte de l’angélisme, elle est largement infondée. Seul un pack gouvernemental réellement majoritaire serait en mesure de résister aux minorités agissantes de tout poil. Une potion bordelaise n’aurait rien de miraculeux. Juppé lui-même ne surfera peut-être pas longtemps sur la vague : la primaire de la droite peut réserver des surprises. Dans l’hypothèse où Hollande devrait renoncer à se représenter, la gauche se trouvera peut-être un cheval plus convaincant. Mais à un an de la présidentielle, les Français envoient à travers Juppé un message clair aux partis de gouvernement : entendez-vous ! Face à la montée du FN, vous représentez la seule majorité possible. La seule majorité en mesure de sortir la France de sa dépression nerveuse.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Capsule pour Maurice G. Dantec

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maurice dantec villa vortex
Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.
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Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.

Ceci n’est pas un tombeau, dans le sens où, même après son décès, il est impossible d’associer Maurice G. Dantec à aucune réalité statique, et qu’on se voit mal dédier à l’auteur de Babylon Babies autre chose qu’un genre de capsule interstellaire. Sa littérature aura été la plus dynamique de son temps, dans tous les sens du terme : la dynamique interne d’une pensée comme en fusion permanente ou la dynamique d’une quête intérieure et métaphysique en accélération constante. Aussi, appréhender ses romans monstres, chaotiques, proliférant, avançant par mutations subites, sous le seul angle de la forme finie, et juger parfois, par exemple, leur équilibre douteux, leur logique confuse, leurs virages trop déroutants, relève d’une perspective inadéquate, puisque c’est oublier qu’ils sont avant tout un processus ouvert à l’infini, lequel, s’il compose difficilement avec la fixité, offre par ailleurs des possibilités magistrales.

Des mondes post-apocalyptiques

Oswald Spengler définissait l’âme occidentale par certains traits caractéristiques uniques et repérables dans ses expressions diverses : le calcul infinitésimal, la perspective en peinture (et donc la ligne de fuite), la musique au rythme non-circulaire, tous ces traits traduisant sur divers plans le même élan vers l’infini manifesté avec une obsession plus centrale qu’ailleurs (dans l’Antiquité grecque, le divin était au contraire le « fini » opposé au chaos de l’illimité). Cet aspect de l’âme occidentale que Spengler qualifiait de « faustien » est tout particulièrement sensible dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, d’où, également, la réactualisation flamboyante du mythe occidental qu’elle nourrit : le pionnier, le conquérant, le navigateur, l’explorateur, reprenant toujours la même course après le soleil à laquelle se livrèrent dès l’origine les peuples du couchant, et, avec Dantec, cette course se poursuivant dans les espaces intergalactiques, dans des mondes post-apocalyptiques, dans des réalités parallèles, alors que le Français canadien exilé à Montréal qu’il était paraissait rejouer en littérature l’aventure ratée de la France au Nouveau Monde.

Cette dynamique radicale qui anima son expérience littéraire avait le paradoxe pour moteur et les cultures les plus diverses comme carburant. C’est ainsi qu’au moment où une certaine littérature parisienne se desséchait dans un nombrilisme de microbe, Maurice Dantec rouvrait le champ en grand panoramique, avec cette sauvagerie si grisante de ne tenir compte d’aucune segmentation académique ou arbitraire comme, par ailleurs, il n’eut jamais la moindre considération pour les bornes de la bienséance politique. Recombinant sans cesse les éléments du polar, du cyberpunk et de la littérature blanche, pour offrir des formes mutantes parfois génialement inouïes (pensons à Villa Vortex où une enquête de polar avortée donne lieu à une quête mystique dont la réussite fait vriller la narration elle-même), Dantec était capable de mettre en contact, au sens alchimique du terme, Gilles Deleuze et Joseph de Maistre, Nietzsche et Bloy, le junk ADN et la parousie, le rock et les trous noirs. Ça changeait tout de même des attouchements de Christine.

L’absolu en ligne de mire

Dantec tenta de forger une littérature à la hauteur d’une époque apocalyptique que caractérisent des crises et des révolutions majeures sur tous les plans. Seule la littérature pouvait en effet explorer ce gouffre où nous sommes en considérant dans le même prisme les différentes facettes du vertige. Qu’importe, ensuite, la traduction finale, philosophique, idéologique, d’un processus qui déborde systématiquement ces cadres pour multiplier les fulgurances. Loin du simple divertissement érudit ou de l’illustration fictionnelle d’un catéchisme de centre-gauche à quoi se résume l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, les livres de Dantec rappelaient l’existence et la préséance d’une « littérature dure » comme il y a des « sciences dures », non pas forcément difficile, quoi que la sienne le fut souvent, mais attelée à défricher des pans entiers du réel avec autant de légitimité que la physique, l’anthropologie ou la philosophie la plus sérieuse.

On sait très bien quelles nécrologies les grands médias réservent à Maurice Dantec, l’hommage un peu gêné qu’on lui rendra, et qu’après avoir évoqué son zénith commercial à l’extrême fin du XXe siècle, on arguera d’un long déraillement tant politique qu’artistique, tant artistique que psychologique. Et ce sera attendu, convenable et aveugle. Comme toujours on passera à côté du véritable enjeu et de l’épreuve réelle. Certes, son état physique comme psychique s’était très visiblement détérioré ces dernières années. Mais quoi ? Lui avait pris des risques qu’aucun de ces pisse-copies germanopratins interchangeables et qu’on traite avec délicatesse parce qu’ils ne renversent jamais la salière ne seraient en mesure d’envisager. Lui avait pris la littérature au sérieux et l’absolu en ligne de mire. Il s’y est consumé littéralement. C’est pourquoi il m’est difficile d’imaginer sa mort autrement qu’à la manière d’un décollage trop hâtif. Get high, Captain.




Les Résidents

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Brexit: un peu de grandeur plutôt que de la rancœur

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Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)
Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)

Les réactions médiatiques et politiques exprimées à la lecture des résultats du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne inquiètent pour trois raisons.

Alors que l’euroscepticisme monte dans toute l’Europe, médias et politiques euro-optimistes découvrent soudain que l’un des peuples les plus distants par rapport à l’actuelle stratégie européenne peut les rejeter. Preuve de l’aveuglement dans les cercles de l’esprit et du pouvoir. Un aveuglement inquiétant quant à la capacité de ses membres à construire l’avenir.

Dès le résultat connu, une campagne de dénigrement a pris de l’ampleur : pétitions pour demander un nouveau vote, analyses « objectives » expliquant le vote négatif par « la xénophobie, la haine » des électeurs, déclarations sur ces circonscriptions de « petits blancs » qui ont voté « leave », etc. Une campagne qui joue très imprudemment sur les clivages forts qui traversent tous les pays européens sans exception et qui, si un terme n’y est pas mis au plus tôt, fera plus de mal que le Brexit lui-même.

Pour ne pas être en reste, des dirigeants politiques haussent le ton pour demander une sortie « immédiate », ne voulant pas « donner l’impression d’une Europe molle ». Un sursaut d’autorité à bon compte pour ceux qui ont traité avec le président turc, qui ont déversé des milliards d’euros pour sauver la Grèce. Mais il s’agissait alors de valoriser leurs egos de « sauveurs de l’Europe » avec de l’argent public. Aujourd’hui, il s’agit de faire taire les « egos » pour sauver l’Europe, et là, cela coûte cher pour leur amour-propre !

Alors au lieu de la rancœur, exprimons de la grandeur, car il s’agit de sauver, pour les générations futures, le projet de l’Europe.

Des dirigeants de l’Union européenne et des différents pays membres qui commencent leurs réunions ce lundi, les peuples européens attendent qu’ils tracent, enfin, une identité et un destin pour l’Europe et non qu’ils infligent une punition à des amis inquiets. Il s’agirait donc de dire :

  • – Le Royaume-Uni, pays souverain, pouvait légitimement consulter sa population, mais la légalité nous enjoint d’attendre la dénonciation des traités par le gouvernement britannique (article 50 du traité Lisbonne). Nous comprenons que cela ne puisse se faire dans la hâte sans provoquer encore plus de dégâts entre nous ;
  • – Nous sommes en effet convaincus de la nécessité de « faire l’Europe » car il s’agit d’un projet vital pour les peuples. Pour réussir ce projet, nous devons, de notre côté, comprendre si le rejet exprimé au Royaume-Uni, et qui se manifeste dans d’autres pays, porte sur l’objectif d’union, sur son contenu ou sur la stratégie pour atteindre cette union ? Trois thématiques interconnectées mais différentes ;
  • – Nous comprenons que, s’il y a urgence absolue, elle n’est pas dans la sortie du Royaume-Uni, mais dans une critique honnête et sans concession du projet européen afin que les peuples y adhérent. Car, s’il ne s’agissait que de créer un grand marché, alors le projet initial de la Communauté économique européenne suffisait ;
  • – Mais les évolutions du monde imposent clairement de produire plus de coopération entre États partageant les mêmes valeurs, mais avons-nous choisi les bonnes solutions ?
  • – Les cris des peuples laissent à penser que non. Adaptons notre stratégie pour construire l’Europe de demain dans laquelle chaque peuple sera heureux de partager avec ses voisins européens, sans avoir d’angoisse sur les surprises que pourraient leur réserver des politiques centralisées, déconnectées du monde réel.

S’il n’y a pas cette déclaration publique de la volonté de se livrer d’abord à une critique sans concession, afin de construire une Europe des Nations, donc des peuples, et s’il n’est pas mis fin à cette campagne de dénigrement des eurosceptiques, alors toutes les promesses pour « réécrire les traités », « faire plus de… », « faire moins de… » ne feront qu’amplifier la défiance et accentuer la profonde plaie qui balafre l’Europe de l’Algarve au comté du Viru-Est. Une plaie ouverte exposée à toutes les infections, dont la rancœur et la vengeance contre les « mal-votants » ne sont pas les plus bénignes.

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