Equipe d'Islande, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00762102_000073.
Je souhaite la victoire de l’Islande contre la France en quarts de finale dimanche. Je souhaite la victoire de l’Islande parce qu’elle est une petite nation et que les petites nations sont toujours des refuges quand les grandes commencent à se comporter comme des empires plus ou moins totalitaires ou à disparaître dans ces mêmes empires parce qu’elles sont trop fatiguées d’être des grandes nations. Comme la France, par exemple.
Un pays d’écrivains et de footballeurs
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays est peuplé de grandes blondes aux yeux bleus. Un peu comme les Flamandes des Hauts-de-France. A cette différence que l’Islande n’aurait jamais le mauvais goût d’appeler une de ses régions Hauts-de-France.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande compte un nombre impressionnant d’écrivains pour 300 000 habitants. D’écrivains et manifestement de footballeurs. Ce qui signifie que les grandes blondes ne se contentent pas d’être des grandes blondes mais lisent pendant les six mois où il fait nuit. Une nuit de six mois avec une grande blonde qui lit des livres d’Arnaldur Indridason ou de Stefan Mani pour se reposer entre ses ébats, avouez que c’est un modèle de civilisation.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande, contrairement à nous dans le Massif central, a des volcans en état de marche. On se souviendra avec délices de l’éruption de l’Eyjafjöll en mars 2010. Elle créa une véritable panique d’abord chez les journalistes parce que le nom du volcan était imprononçable et enfin dans la totalité de la sphère techno-marchande quand on s’est aperçu qu’un nuage de cendres invisibles dans l’atmosphère pouvait paralyser indéfiniment le transport aérien, donc l’activité économique, et nous ramener les pieds sur terre dans une grande leçon de modestie.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande ne nous fatigue pas avec un quelconque Isxit. Là aussi, c’est imprononçable mais surtout l’Islande n’a aucune raison de sortir de l’UE puisqu’elle n’y est pas entrée et a même fait savoir en mars 2015 qu’elle retirait sa demande d’adhésion. Elle est très contente comme ça, l’Islande, avec son économie florissante et personne pour lui ordonner de respecter des équilibres budgétaires absurdes. Ce serait, un jour ou l’autre, condamner Reykjavik à finir comme Athènes.
Pour endiguer le hollandisme
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande est le dernier pays en date à avoir fait une révolution, une vraie, avec une assemblée constituante, après avoir chassé le gouvernement du pouvoir et envahi le parlement. C’était en 2008, on a appelé cela la révolution des casseroles et on en a assez peu entendu parler par chez nous car voilà un peuple qui donnait un très mauvais exemple : il refusait de rembourser la dette contractée par quelques-uns de ses banquiers qui avaient joué au casino de la spéculation et perdu la mise. Là-bas, on a préféré mettre les banquiers en prison plutôt que de demander aux gens d’éponger ad vitam aeternam, ce qui est plutôt la preuve d’un bon esprit.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays ne fait pas semblant de devoir respecter de « grands équilibres » en oubliant que c’est l’économie qui est au service de l’homme et non le contraire. Ce n’est pas un Islandais qui a dit ça, c’est le pape dans sa dernière encyclique.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que si son football n’est pas très académique ni très technique, il est au moins habité par le plaisir de jouer. Longtemps amateur, le foot islandais ne compte que cent professionnels. Apparemment, ça suffit. Il vaut mieux un commando motivé qu’une armée d’egos difficiles à manœuvrer. Vieil héritage viking où quelques drakkars ont suffi à redessiner la carte de l’Europe et donner un nom à une belle région française qui, dieu merci, n’en a pas changé, elle.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que je ne veux laisser aucun répit à ce gouvernement qui fait semblant de ne rien voir d’un mouvement social qui dure depuis des mois ou cherche à le discréditer. Désolé pour Deschamps, Griezmann, Lloris, Payet ou Pogba, mais un beau parcours dans cet Euro (pour l’instant, je vous rassure, vous êtes étonnamment crapoteux) permettrait une diversion inespérée façon panem et circenses pour ces sinistres figures si manifestement à bout de souffle.
Bref, comme le disait à peu près un président du Conseil de sinistre mémoire, je souhaite la victoire de l’Islande, parce que, sans elle, le hollandisme, demain, s’installerait partout.
Elle Fanning dans "The Neon Demon" (Photo : The jokers)
The Neon demon confirme que Nicolas Winding Refn s’engage de plus en plus dans la voie d’un cinéma atmosphérique, privilégiant désormais des objets que l’on qualifiera volontiers, faute de mieux, de « films cerveaux ». En situant son dernier film dans les milieux de la mode où une jeune femme (Elle Fanning) débarque pour y conquérir un succès qui lui est promis, le cinéaste parvient à nous convaincre davantage.
Moins poseur qu’Only God forgives, moins complaisant dans sa violence et, surtout, empestant beaucoup moins la testostérone, The Neon demon n’est pas dénué de quelques scories refniennes. Tout d’abord, le sérieux monacal de l’entreprise où chaque regard, chaque visage fermé semble peser trois tonnes. D’autre part, les enjeux dramatiques du film restent assez convenus et sans grande originalité : le monde impitoyable de la mode, l’oie blanche confrontée à monde où règne l’hypocrisie et la bassesse, les rivalités entre mannequins…
L’incroyable tyrannie de la beauté
Pourtant, The Neon demon parvient à séduire en évitant justement la satire attendue et insignifiante à la Prêt-à-porter d’Altman. C’est moins l’univers de la mode qui intéresse Refn que la question de la beauté et de son incroyable tyrannie. Tout le film s’organise autour de l’étonnante aura que dégage la jeune Elle Fanning (et, pour le coup, le choix du casting est particulièrement pertinent). La mise en scène met en place un univers plastique assez fascinant, avec une insistance sur les longs couloirs obscurs et des cadres richement élaborés. Plutôt que d’insister sur les rivalités entre les modèles, le cinéaste décrit un processus visant à figer une beauté par définition évanescente.
D’où ce goût pour le « devenir-poupée » des corps : Elle Fanning filmée comme un modèle désarticulé de Balthus à l’entame du film, les concurrentes qui se refont faire le visage, la maquilleuse qui pratique également la thanatopraxie… Une des dimensions les plus intéressantes de The Neon demon, c’est que ce désir de saisir et de figer à jamais la beauté débouche sur une forme de vampirisme et de cannibalisme assez impressionnante. En ce sens, c’est moins le caractère « spectaculaire » et artificiel de la mode qui intéresse Refn qu’une certaine idée de la beauté dont l’évidence a quelque chose d’aussi fascinant que terrifiant.
The Neon demon, de Nicolas Winding Refn avec Elle Fanning, en salle depuis le 8 juin.
Maurice G. Dantec à Paris en 2005 (Photo : SIPAUSA30051514_000006)
Je ne me souviens plus du moment exact où j’ai découvert son existence, mais je me souviens que c’était dans les méandres du web, dans le bouillonnement post-11-Septembre.
À cette époque-là, je me souviens que le monde tremblait. Avec l’effondrement du World Trade Center, une sorte de guerre mondiale était déclarée, mais nul n’imaginait la forme qu’elle prendrait, et nul ne saisissait vraiment le visage de l’ennemi. Nul ne savait vraiment, d’ailleurs, dans quel camp il se situait. L’anti-américanisme des uns donnait à imaginer des collaborations baroques avec les barbus, la paranoïa des autres laissait rêveur sur la santé mentale du « monde libre ». Le grand n’importe quoi était prêt à surgir. Le monde allait-il soudain s’embraser dans un conflit planétaire armé à l’issue hautement hasardeuse, ou bien au contraire entamer un inexorable et patient pourrissement par tous ses côtés, avec la lenteur d’une gangrène ? Les camps en présence avait-il encore des frontières à défendre ?
Quelqu’un écrivit alors que l’heure de la guerre civile mondiale était venue, et c’est Dantec qui était l’auteur de cette expression. La « guerre civile mondiale ». Personne n’a jamais mieux défini le décor – ou plutôt le Théâtre des opérations, pour reprendre le titre de son journal – dans lequel se déroulerait le XXIème siècle, décor avec lequel il faudrait composer de gré ou de force.
Voilà comment j’ai découvert Dantec. Avec la théorie de la guerre civile mondiale. Ça tenait la route.
Alors, intrigué, j’ai suivi le bonhomme de plus près. Pas franchement progressiste, le mec. Ça me plaisait : le catéchisme droit-de-l’hommiste de toute la presse et de toute la classe politique commençait à me donner la nausée. Homme du présent, et surtout homme du futur et de l’ailleurs, Dantec n’avait rien du passéiste non plus, ni du nostalgique borné. Très intéressant pour un réac. Monarchiste et catholique, il défendait pourtant avec force le camp de l’Amérique et la fraternité avec les juifs. De plus en plus intéressant. Il échappait aux clichés et aux associations automatiques. Il déployait une pensée plus vaste. Il connectait des logiques inhabituelles. Il liait des affinités plus hautes et plus profondes. Il se foutait bien des catégories confortables et des idées qui font plaisir à penser. C’était un cyberpunk.
Je me suis alors plongé dans son journal, avec le plaisir d’arpenter un sentier littéraire tout juste défriché, un territoire intellectuel à peine cartographié, avec des perspectives plus hautes sur le chaos contemporain. Dantec est celui qui me montra le mieux les « big pictures » du siècle à venir, la généalogie de ses lignes de force, et la terrible gestation qui grouillait dans les entrailles du monde moderne.
Dès 1789, c’était plié. On avait enclenché la machine à atomiser. Plus rien ne pourrait l’arrêter. On avait décapité à tours de bras et rempli des fosses communes, ça n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. On allait en chier. Ici, maintenant, là-bas, loin, partout en même temps. Et, arrivés au pied des tours jumelles en ruine, les fils du nihilisme allaient prendre cher, parce qu’ils allaient rencontrer encore plus nihilistes qu’eux. À l’épreuve de l’Histoire, le Mal n’était pas un concept philosophique, aussi le Christ n’était pas qu’une opinion. Avec Dantec, j’ai compris que le catholicisme n’était pas une kermesse avec des guirlandes en papier crépon.
Si Philippe Muray, faisant une analyse parallèle, rigolait du même spectacle présent et à venir, Dantec proposait de ne pas en rester là et avait toujours à cœur de regarder plus haut, plus loin, certes avec des circonvolutions brouillonnes et du lyrisme mystique à la limite du chamanisme hermétique, mais toujours avec des fulgurances imparables qui atteignaient la Vérité en plein dans le mille.
Après les récentes affaires de maltraitance dans les abattoirs français, Socrate a réuni au paradis les plus grands penseurs de l’histoire, lors d’une session extraordinaire. A l’ordre du jour : notre rapport avec les animaux. Est-il moral de les tuer ou de les faire souffrir ? Nous nous sommes procurés la retranscription de cette réunion secrète. Un document exclusif[1. Le script de la réunion a été notamment inspiré des livres suivants : Ethique animale (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer), Les animaux aussi ont des droits (Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer), Plaidoyer pour les animaux (Matthieu Ricard).].
Socrate (martelant son pupitre) : Mes chers amis, vous connaissez l’ordre du jour. Tous les ans, 60 milliards d’animaux terrestres et 1 000 milliards d’animaux marins sont tués pour la consommation humaine. Or, nous savons grâce à Charles que nous descendons tous du singe…
Cioran :Au zoo, toutes les bêtes ont une tenue correcte, hormis les singes. On sent que l’homme n’est pas loin…
Socrate (martelant son pupitre) :Emile, ne recommence pas ! J’ai accepté de te réintégrer parmi nous à condition que tu ne perturbes pas nos séances. Je disais donc que notre espèce s’est séparée du singe il y a moins de 10 millions d’années et que nous partageons 99 % de l’ADN du chimpanzé. La question de notre rapport à l’animal se pose donc, surtout si nous sommes nous-mêmes des animaux. Qui commence ? Oui Cicéron…
Cicéron:Nous sommes faits pour la société des Dieux, comme les épaules des bœufs sont faites pour porter le joug et tirer la charrue. Pourquoi accorder une quelconque attention à des bêtes qui n’ont même pas reçu le don de la parole ?
Aristote :Le fait que l’homme ait la peau plus fine et qu’il soit le seul à se tenir debout signifie sa supériorité intellectuelle et son essence divine. Comme mon ami Platon, avec qui je ne suis pourtant pas toujours d’accord, je pense que c’est la distance de la tête avec le sol qui détermine l’intelligence des êtres…
Brouhaha. Tout le monde s’agite et Socrate martèle à nouveau son pupitre.
Socrate : Silence ! Silence ! Je serai contraint de suspendre la séance si nous ne nous écoutons pas mutuellement dans le calme. Je t’en prie Aristote, termine.
Aristote : Merci vénérable Socrate. A l’instar des esclaves, les animaux raisonnent moins bien que nous. Ils nous sont donc inférieurs et ne méritent pas d’être traités en égaux.
Bentham : La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ou peuvent-ils parler ? Mais plutôt : peuvent-ils souffrir ? Nous avons déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.
Théophraste :Jeremy a raison. Je ne peux rejoindre ici mon maître Aristote, à qui j’ai eu l’honneur de succéder à la tête de son Lycée. Les animaux peuvent raisonner, sentir et ressentir de la même manière que nous. De même que nous devons distinguer les hommes bons ou mauvais, nous devons distinguer les animaux nuisibles de ceux qu’il est injuste de tuer.
Cioran :La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
Socrate : Dernier avertissement Emile ! Oui René ?
Descartes : Hum… Les animaux n’ont ni âme, ni esprit. Ce ne sont que des automates complexes…
Schweitzer, Condillac, Schopenhauer, Bentham et Gassendi s’agitent sur leur fauteuil.
Malebranche :Pour aller dans le sens de René, les cris et les gémissements des bêtes ne sont que le reflet des dysfonctionnements dans les rouages…
Un chien passe près de Malebranche, qui lui donne un violent coup de pied. La bête part en gémissant. Tollé général.
Malebranche :Bah quoi, ne savez-vous pas que cela ne sent point ?
Le chien n’étant autre que celui de Schopenhauer, ce dernier se jette sur Malebranche et le mord à la nuque. Pugilat.
Schopenhauer :Et là, tu sens quelque chose ?
Socrate (martelant son pupitre) :Gardes, gardes, séparez Nicolas et Arthur ! Emmenez-les immédiatement au purgatoire !
Schopenhauer (quittant les lieux, encadré par deux gardes) : Les hommes sont les diables de la Terre et les animaux, les âmes tourmentées !
Maupertuis : Si les bêtes étaient de pures machines, les tuer serait un acte moral indifférent, mais ridicule : ce serait briser une montre. Si elles ont le moindre sentiment, leur causer sans nécessité de la douleur est une cruauté et une injustice.
Voltaire :Exactement ! Dis-moi René, si des barbares saisissent ce chien — qui au passage l’emporte prodigieusement sur l’homme en amitié — et le clouent sur une table pour le disséquer vivant. Tu découvres alors en lui les mêmes organes du sentiment qui sont en toi. Réponds-moi machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour être impassible ?
Spinoza : La pitié envers les animaux est un sentiment absurde et stérile. La loi qui défend de tuer les animaux est fondée bien plus sur une vaine superstition et une pitié de femme que sur la seule raison. Dans l’histoire, seul compte la raison.
Hume :Baruch, je te rappelle qu’il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de son doigt.
Socrate :David, on s’écarte du sujet. Comme le dit Quintilien, une bonne digression doit être brève et pertinente.
Hume :Tel était le cas, me semble-t-il, vénérable Socrate.
Socrate :Mouais… D’ailleurs, il est où Quintilien ?
Platon :Il m’a envoyé un texto, il est en retard. Il s’est paumé avec Pline dans le Jardin d’Eden.
Socrate :Pline le Jeune ou Pline l’Ancien ?
Cioran :Pline d’huître !
Socrate (martelant son pupitre) : Bon Emile, tu sors. Gardes, emmenez-le au purgatoire.
Rousseau:L’animal a le droit de ne pas être maltraité car, comme l’homme, il a la capacité de souffrir. Je répugne à voir périr ou souffrir tout être sensible. Les carnassiers se battent surtout pour défendre leurs proies, tandis que les frugivores vivent en paix. Que se serait-il passé si l’espèce humaine avait été frugivore, comme nos dents plates et notre côlon semblaient nous y destiner ?
Plutarque: Bonne remarque Jean-Jacques ! On doit s’accoutumer à être doux et humain envers les animaux, ne fût-ce que pour faire l’apprentissage de l’humanité à l’égard des hommes. Perso, je ne vendrais même pas un bœuf qui aurait vieilli en labourant mes terres. Comme je me garderais bien de renvoyer un vieux domestique, de le chasser de la maison où il a vécu longtemps et qu’il regarde comme sa patrie.
Pythagore:Nous devons respecter les animaux. La transmigration des âmes implique que l’on peut très bien tuer un ancêtre en tuant un animal !
Heidegger (écrasant un cafard avant de rire nerveusement) : Scheiße, j’ai écrasé Kafka !
Camus (se penchant à l’oreille de Sartre) :Il ne va pas beaucoup mieux lui…
Plutarque:Le fait de manger de la viande est pour beaucoup dans la cruauté du monde. Il existe une disproportion insupportable entre le tort causé à l’animal — sa souffrance et sa mort — et le bien visé : notre plaisir, le plaisir de la bouche.
Socrate :Y a beaucoup de végétariens ici ?
Einstein, Bacon, Schweitzer, Darwin, Empédocle, Epicure, François d’Assise, Newton, Lamartine, De Vinci, Montaigne, Platon, Plotin, Plutarque, Porphyre, Pythagore et Voltaire lèvent la main.
Bacon :Les végétariens vivent plus longtemps, c’est le régime le mieux adapté à notre espèce.
Diogène :Être végétarien quand on s’appelle Bacon, c’est quand même savoureux…
Einstein :Rien ne peut être plus bénéfique à la santé humaine et augmenter autant les chances de survie des espèces sur la Terre que l’évolution vers un régime végétarien.
Un homme entre par mégarde dans la pièce.
Jean-Pierre Coffe :Oups, excusez-moi, je me suis trompé de salle (il ressort).
De Vinci :Le jour viendra où le fait de tuer un animal sera condamné au même titre que celui de tuer un humain.
Socrate :Emmanuel, tu souhaites faire une synthèse de tout ce qui a été dit pour l’instant ?
Kant :Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles…
Socrate :Ah non Emmanuel, tu ne vas pas recommencer ! On t’a déjà dit à maintes reprises de ne pas tout compliquer et de faire simple…
Boileau :Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.
Kant :Bon, comment dire vulgairement ? L’homme qui est capable de cruauté avec les animaux est aussi capable de dureté avec ses semblables. On peut juger du cœur d’un homme au traitement qu’il réserve aux bêtes. Cependant, les animaux ne peuvent avoir de droits puisqu’ils n’ont pas de devoirs. Ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes et ne sont par conséquent que des moyens en vue d’une fin, contrairement à l’homme qui ne doit jamais être qu’une fin.
Socrate :Ah, tu vois que tu peux être clair quand tu veux.
Péguy :La morale kantienne a les mains pures mais elle n’a pas de mains. Voilà mon analyse.
Kant :Une affirmation analytique ne fait guère avancer l’entendement et dans la mesure où elle ne s’occupe que de ce qui est déjà pensé dans le concept, elle laisse non tranchée la question de savoir si ce concept, en lui-même, se rapporte à des objets ou s’il signifie seulement l’unité de la pensée en général, laquelle fait entièrement abstraction de la manière dont un objet peut être donné…
Socrate :Ah non, ça ne va pas recommencer, y en a marre !
Le vénérable appuie sur un bouton. Une trappe s’ouvre sous le siège de Kant, qui disparaît.
Kant :Ahhhhh !
Socrate :Voilà, il passera la journée en enfer, j’espère qu’il comprendra enfin.
Une voix :Eh Manu, tu descends !
Rires dans l’assemblée.
Socrate (martelant son pupitre) :Qui a dit ça ?
Heidegger :C’est Michel, vénérable Socrate !
Socrate :Ah Montaigne, et bien comme tu fais le malin, on va t’écouter sur le sujet. Mais avant cela, je tiens à rappeler que philosopher, c’est aimer la sagesse et c’est aussi penser mieux pour vivre mieux. Pas penser jargonneux…
Deleuze :Philosopher, c’est aussi créer des concepts vénérable Socrate. Par exemple, le rhizome… Ahhhhh !
Socrate :Il y en a d’autres qui souhaitent rejoindre Gilles et Manu ? (Heidegger et Hegel regardent leurs chaussures). Bien, Michel on t’écoute.
Montaigne :Merci vénérable Socrate. Que d’arrogance chez l’homme qui se prend pour le centre de l’univers ! ll se trouve plus de différences de tel homme à tel homme, par exemple entre Martin et moi, que de tel animal à tel homme. Je suis d’accord avec Manu : les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté. Certes, comme mes amis stoïciens le pensent, nous n’avons aucun devoir de justice envers les animaux. Mais nous avons un devoir d’humanité à leur égard…
Darwin :Tout à fait Thi… Michel ! L’humanité envers les animaux inférieurs est l’une des plus nobles vertus dont l’homme est doté. C’est le dernier stade du développement des sentiments moraux. Il n’y a entre nous qu’une différence de degrés et non pas de nature.
Saint-Augustin :Mais Charles, Dieu se soucie-t-il des bœufs, comme l’a souligné Saint-Paul ? Jésus a laissé les porcs de Gadarène se noyer dans le but de démontrer que l’homme n’a aucun devoir de prendre soin des animaux. Il est impossible que les animaux souffrent puisqu’ils sont innocents du péché originel et Dieu serait injuste en les faisant souffrir. Ce qu’il ne peut, compte tenu de la perfection divine. (Descartes opine)
Thomas d’Aquin :D’accord avec Augustin…
Saint-Augustin :Saint-Augustin…
Thomas d’Aquin : Heu… Saint-Augustin. Rien de ce que nous faisons aux animaux ne constitue un péché. Si nous devons être charitables envers eux, c’est uniquement pour éviter que l’homme ne s’habitue à être cruel et ne le soit avec ses semblables (Locke opine). L’âme de l’animal n’est pas éternelle. Comment pourrait-elle viser l’éternité si elle ne peut pas prier ? Conformément au principe du christianisme, tous les animaux sont par nature soumis à l’homme, car les êtres imparfaits sont mis à la disposition des êtres parfaits et l’homme a été fait à l’image de Dieu.
Gainsbourg :L’homme a créé Dieu, le contraire reste à prouver.
Socrate (martelant son pupitre) :Qui a laissé entrer cet intrus ? Gardes, expulsez l’importun ! On ne fume pas au paradis en plus !
Voltaire :Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu…
Darwin : L’homme dans son arrogance pense être une grande œuvre, digne de l’acte d’un dieu. Il est plus humble à mon avis, plus vrai, de le voir créé à partir des animaux.
Socrate : Chuuutt… Les gars, je vous rappelle que nous sommes hébergés ici gracieusement. Ce n’est pas le moment de se mettre le propriétaire des lieux à dos.
Une voix dans l’assemblée :L’homme n’est pas le seul animal à penser, mais c’est le seul à penser qu’il n’est pas un animal.
Shaw :Quand un homme tue un tigre, il appelle cela un sport. Quand un tigre le tue, il appelle cela la férocité. Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis.
Tolstoi :D’accord avec Georges-Bernard. Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille.
Lamartine :On n’a pas deux cœurs : l’un pour les humains, l’autre pour les animaux. On a un cœur ou on n’en a pas.
Yourcenar :Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie…
Heidegger :Vénérable Socrate, je m’insurge ! Comment a-t-on pu laisser entrer ici de vulgaires romanciers. La philosophie, c’est du sérieux !
Une voix :On a bien laissé entrer un nazi…
Murmures dans l’assistance.
Socrate (martelant son pupitre) :Silence, silence ! Martin, puisque tu as pris la parole, quel est ton avis sur le sujet qui nous occupe ? Le regard d’un animal te laisse donc insensible ? Et fais simple s’il te plaît…
Heidegger (transpirant à grosses gouttes) :C’est un prétendu regard, vénérable Socrate. L’animal est dépourvu de la possibilité de saisir ce qui est en tant que tel et est donc privé de monde. Il est incapable d’ennui, de mélancolie… il n’a pas de regard. L’animal nous voit, mais ne nous regarde pas.
Hobbes :Moi je dirais plus prosaïquement que les humains ont des droits sur les animaux tout simplement parce qu’ils ont le pouvoir de l’exercer. La force fait le droit !
Brouhaha. Socrate martèle son pupitre.
Levi-Strauss :Au contraire Thomas, il faut respecter toutes les formes de vie et substituer aux droits de l’homme les droits du vivant ! (Schweitzer opine)
Newton :Oui. Il faut étendre le commandement « Aime ton prochain comme toi-même » aux animaux.
Monod :L’animal ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on lui fiche la paix.
De Funès :Pas faux Théodore. Moi, j’ai arrêté la pêche le jour où je me suis aperçu qu’en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie…
Rires dans l’assemblée. Brouhaha. Socrate martèle son pupitre.
Socrate (se penchant vers Platon) :Qui a fait la liste des invités ?
Platon : Euh… moi, mais je suspecte Diogène et Cioran d’avoir fait quelques ajouts en loucedé…
Socrate (martelant son pupitre) :Je clôture la séance !
Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)
Entendu sur une radio du service public : « Les colons israéliens en colère après la mort d’une des leurs ». « Une des leurs » ? Une « colon » donc ? Elle avait 13 ans ! Gagné par la nausée, j’ai fermé le poste. Quelques années auparavant, on avait pu lire dans nos journaux : « Quatre colons israéliens dont deux enfants tués par des Palestiniens. » Des « enfants-colons » donc ? Non, des enfants.
Le conflit israélo-palestinien fait couler beaucoup d’encre. En France, elle est particulièrement sale. Sous ces flots dégoulinants de bien-pensance, elle noie définitivement ceux qu’elle déshumanise pour mieux humaniser ceux qui les assassinent. On pourrait imaginer, la neutralité s’imposant, une phrase du genre : « Une adolescente israélienne tuée. » Ou : « Une fillette israélienne poignardée » (non, pas « fillette », ça inspirerait trop la pitié…). Rien de tel. L’assassinée sera pour toujours, selon des médias formatés, « une des leurs ». Une colon. Quand on pleure d’abondance sur Gaza, impossible de verser une seule larme sur Kyriat Arba (l’implantation où a eu lieu le meurtre)…
La Cisjordanie où la jeune Israélienne a été tuée dans son sommeil est ce qu’on appelle un territoire occupé. En effet, elle ne fait pas partie historiquement (pour les puristes, je parle ici de l’Histoire récente, pas de l’Histoire biblique) d’Israël. Va donc pour territoire occupé… Au bout de cette logique desséchée, il y aurait donc des occupants et des occupés. Ces derniers – qualifiés de « résistants » – auraient toute légitimité à s’insurger contre les premiers. Admettons. La France fut, de 1940 à 1944, occupée par les Allemands. Des résistants, des vrais, faisaient le coup de feu contre eux. Avec l’armée allemande, il y avait – services administratifs, services de propagande – des femmes avec leurs enfants. Connaît-on un seul résistant français qui aurait tué une petite Allemande de 13 ans ?
L’homme qui a assassiné la petite Israélienne est juste un assassin de la pire espèce. Un infâme tueur d’enfants. Et maintenant, redonnons à la victime son identité. Elle s’appelait Hallel Yaffe Ariel. Elle venait des Etats-Unis. Un kaddish pour Hallel Yaffe Ariel. Et pour ceux, fort nombreux je suppose, qui ne connaissent pas cette prière juive, un « Notre Père » fera l’affaire. Le « Notre Père » est l’enfant direct et légitime du Kaddish.
Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)
Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.
Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !
Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.
C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.
Déconstruction du mythe Sagan
Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : « Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche ! » -« Tiens, tiens, ça repart. ». Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : « Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer. » (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »
Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »
Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »
Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.
Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).
Je n’ai pu dissimuler ma joie vendredi 24 juin au réveil en apprenant que nos amis britanniques avaient fait le choix de recouvrer leur liberté de peuple, en brisant les chaînes qui les liaient à l’Union européenne. Après une campagne longue et difficile, le Brexit a triomphé, totalisant 17,4 millions de voix en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Quelle ne fut pas ma stupeur dès les heures qui ont suivi l’annonce des résultats ? Les cris d’orfraie de la classe politique entière résonnaient sur tous les plateaux de télévision et de radio, leurs mots alarmistes étaient imprimés dans tous les canards, les réseaux sociaux s’emballaient autour des conséquences catastrophiques que le Brexit allaient amener dans leur quotidien.
En particulier, un élément bouleversant s’apprêtait à modifier durablement nos habitudes, avec des conséquences délétères sur notre quotidien, et qui allait créer une grande misère dans tous les pays membres de l’Union européenne ; et les électeurs britanniques, les mauvais, les racistes, les xénophobes, les ignares, bref, ceux qui avaient fait le choix souverain de retrouver leur liberté, en étaient directement responsables, et il était bon ton de les insulter pour ce qui suit…
Vendredi 24 juin 2016 aux aurores, le site britannique d’achats en ligne Asos.com affichait une page d’erreur en lieu et place de la page d’accueil habituelle proposant diverses promotions sur des vêtements majoritairement produits dans des usines chinoises, turques ou indiennes — et pour certaines rares gammes en Europe de l’Est ou au Royaume-Uni. Sur les réseaux sociaux, les community managers — pardon my French ! — de la marque plaident le souci technique. Je vous parlais donc d’un événement qui allait diffuser de manière durable une grande misère à travers l’Europe — que dis-je ? à travers le monde entier, si ce n’est plus loin !
A égoïste, égoïste et demi !
La seule misère qui est, en réalité, apparue au grand jour est la misère intellectuelle, la défaite de la pensée, comme dirait Alain Finkielkraut. « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites autoproclamées et les journalistes à leur solde », pour citer Jacques Sapir, et voilà la préoccupation des jeunes bobos français, héritiers des Lumières : comment vais-je pouvoir faire les soldes en ligne pendant ma pause-déjeuner ? Ces Anglais qui ont mal voté nous privent de guenilles au rabais ! Mais quel scandale ! Le seul souci, c’est le biais cognitif d’attribution… En effet, la frustration immédiate des internautes en mal de consommation avait là un coupable tout trouvé : le Brexit avait eu raison de leur fournisseur fétiche de bonheur éphémère. Or, ce non-événement n’avait rien à voir avec le référendum britannique, et était réellement dû à une faille informatique, le site ayant été rétabli dans la journée. Le pire est peut-être que ceux qui attribuaient ce bug au Brexit, et par là au supposé égoïsme des Britanniques, ce peuple qui souhaite se retrancher du monde, faisaient preuve d’un égoïsme poussé à l’extrême, faisant passer leurs besoins post-modernes avant la décision souveraine d’un peuple allié.
Quelques heures plus tard, la tendance émergente sur les réseaux sociaux consistait à prédire la fermeture des universités britanniques au reste du monde, et l’impossibilité pour les étudiants actuels de partir en échange le temps d’un semestre ou d’une année au Royaume-Uni. Une occasion supplémentaire de constater la vacuité totale de la pensée contemporaine, si tant est qu’on puisse encore appeler qualifier cela de pensée. Quelques secondes de réflexion, et, si besoin, une courte recherche sur Internet, permet de savoir que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne sera effective qu’après environ deux années suite à l’activation de la procédure prévue par l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Les médias se sont pourtant faits l’espace d’une journée les ardents défenseurs du programme Erasmus qui serait menacé en cas de Brexit effectif, et dont le Royaume-Uni serait exclu, menant à une fermeture totale de ce pays aux étudiants étrangers. Ceux-là savent-ils qu’il est possible de faire un échange Erasmus en Turquie ainsi que dans d’autres pays hors de l’Union européenne ? Savent-ils qu’au-delà d’Erasmus, il existe d’autres types de partenariats permettant d’effectuer une mobilité étudiante sans s’acquitter de frais d’inscription dans l’université d’accueil ? Je suis moi-même parti aux Etats-Unis dans le cadre d’une entente bilatérale entre Columbia University et Normale Sup’, sans m’acquitter du moindre centime pour les frais d’inscription, qui se montaient pourtant à plus de 20 000 dollars par semestre, hors assurance santé, pour un étudiant américain. L’inquiétude concomitante étant celle de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants français souhaitant valider un diplôme entier dans une université britannique : là encore, le petit drapeau de la peur est agité devant le nez d’éventuels candidats. Or, il y a fort à parier que si cette question les taraude aujourd’hui, ils auront fini leur diplôme avant même la concrétisation du Brexit. D’autant plus qu’il n’y a aujourd’hui aucune certitude quant à la répercussion du Brexit sur les frais d’inscription dans les universités britanniques. Un non-événement à nouveau.
Un point intéressant à ce sujet est qu’il concerne les jeunes, ceux dont on dit qu’outre-Manche, ils étaient largement pour que le Royaume-Uni reste enserré dans l’étreinte étouffante de l’Europe de Juncker, oubliant au passage qu’ils ont été très nombreux à s’abstenir. Les jeunes, ceux à qui, selon François Fillon, on devrait octroyer deux voix lors des élections parce qu’ils votent bien ; et une journaliste du Monde de surenchérir qu’il faudrait retirer le droit de vote – comme le permis de conduire – aux vieux, aux périmés, à ceux qui appartiennent à l’Histoire, qui ont fait leur temps mais qui ne devraient pas avoir droit de cité dans la construction du destin de leur pays, car l’avenir c’est la jeunesse qui le porte. Alors que les femmes se sont longtemps battues pour acquérir le droit de vote, c’est désormais l’une d’entre elle qui souhaiterait voir ce droit retiré à certaines catégories de population, se cachant ex post sous la bannière de l’humour et du second degré. Là encore, selon sa couleur politique, l’humour et le second degré peuvent ne pas être des excuses valables ; en général, seuls les gens dits de gauche y ont droit.
Le droit de vote, c’est comme le permis : franchement, au bout d’un certain âge, on devrait leur retirer #Brexit
De manière cocasse, si les recommandations de Fillon et Bekmezian étaient appliquées en France, le Front national serait largement en tête au premier tour de l’élection présidentielle, et serait même en mesure de l’emporter haut la main au second tour. Il y a donc peu de chance de voir appliquer ces propositions ineptes en territoire bleu-blanc-rouge. Il faudra prêter une oreille attentive aux discours de ces deux farouches démocrates (sic) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Il est fort probable de les entendre dire que les jeunes ne sont pas en mesure de prendre des décisions rationnelles pour l’avenir de la France, qu’ils se laissent emporter par l’émotion et la frustration ; que la sagesse des anciens doit être mise en avant, eux qui ont tant vécu et qui savent ce qui est bon pour nous.
Propos recueillis par Daoud Boughezala et Frédéric Rouvillois
Causeur. Pierre Boutang ayant littéralement appris à lire dans l’Action française, en quoi cela a-t-il conditionné son rapport au roi comme figure de l’autorité ? Stéphane Giocanti[1. Écrivain et historien de la littérature, Stéphane Giocanti vient de publier Pierre Boutang, Éd. Flammarion, 2016.]. Chez Boutang, l’image du roi se superpose affectivement à celle du père et à celle de Maurras – servir le roi et la France était pour lui une dette à l’égard de son propre père maurrassien appelé lui aussi Pierre Boutang ! L’intuition métaphysique s’ancre ainsi souvent dans les circonstances de l’existence. Si l’histoire personnelle de ce fils rend compréhensible sa théorie royaliste, on peut aussi l’interpréter comme une limite – que Boutang n’interroge pas vraiment. Mais ses Carnets inédits révèlent une inquiétude à propos de son destin : « Si mon père n’avait pas connu l’A.F. Pour lui. Pour moi. » Ce lien excessif comparable à l’amour passion aura constamment laissé Boutang dans un état d’enfance : une très grande capacité d’étonnement et d’enthousiasme, mais aussi de vulnérabilité et de crainte.
Pour vulnérable qu’il fût, Boutang n’a jamais cédé aux sirènes du fascisme, à la différence de ses camarades d’Action française, Brasillach ou Rebatet. Comment l’expliquez-vous ? La sensibilité chrétienne et une certaine idée du Pauvre, étaient déjà agissantes en 1940 lorsque Boutang détourna Maurice Clavel du doriotisme et l’amena au royalisme et à Maurras en personne. Son ancrage maurrassien contribua à détourner Boutang de la tentation fasciste ou totalitaire qui s’exerçait sur sa génération[access capability= »lire_inedits »] : ancré sur des principes traditionnels, le respect des mesures passées (proposées par l’histoire de la monarchie française elle-même), le fédéralisme, mais aussi sur une forme d’empirisme politique, Maurras s’oppose en son fonds au fascisme qui est à la fois jacobin et socialiste, axé sur le culte du chef, de la force, de l’État et de la jeunesse. Quant au « pauvre Brasillach », Boutang l’a en vérité peu connu, et peu aimé. Il ne lui pardonnait pas son admiration pour les défilés de Nuremberg, et s’il tenta d’obtenir des signatures pour sa grâce en 1945, c’était surtout parce qu’il savait que des personnages plus compromis que Brasillach passaient à travers les filets de l’épuration.
Sous Vichy, Boutang a condamné les persécutions antijuives tout en soutenant la Révolution nationale. Si Boutang fut révoqué de l’Éducation nationale à la Libération, est-ce en raison de ses atermoiements ? Boutang n’a jamais exercé aucune fonction officielle à Vichy. Il s’est entremis pour faire libérer Jean Wahl des griffes allemandes en 1940, il a rejoint le Maroc dès 1941 et participé, à sa mesure, à la préparation du débarquement américain de 1942 au Maroc. Certes, Boutang a maintenu une fidélité morale au maréchal Pétain comme beaucoup de Français de son époque, mais il a objectivement servi les Américains et le général Giraud, pour lequel il a travaillé, comme chef de cabinet de Jean Rigault au ministère de l’Intérieur. Giraud était alors condamné par Vichy. Joué par l’histoire, Boutang a servi de Gaulle sans l’avoir voulu, en se plaçant du côté du monde libre. D’ailleurs, s’il fut révoqué sans pension en 1944 – et pendant vingt-trois ans – c’est en raison de la lutte acharnée entre giraudistes et gaullistes à laquelle sa contribution reste obscure. Malgré cette exclusion purement politique, il servit le drapeau jusqu’en 1945, année de sa démobilisation.
Boutang fut un antisémite virulent avant-guerre avant de terminer en fervent soutien d’Israël. Quel est le ressort de cette évolution ? Boutang fut antisémite jusqu’en 1955 environ. Plusieurs articles d’avant-guerre, son pamphlet La République de Joinovici (1949), relèvent du courant antisémite qui va de Drumont à Bernanos, plus encore qu’ils ne prolongent l’antisémitisme dit « politique » de Maurras. Pourtant, en 1936, son témoin de mariage, Adrien Benveniste, était juif. L’étude de la Bible, la découverte de la mystique juive, sa lecture des commentaires de Rachi, contribuèrent à faire de lui un judéophile autour de 1955, de plus en plus loin de « l’antisémitisme d’État ». On retient cette date symbolique parce qu’elle correspond à l’année de lancement de son hebdomadaire La Nation française. Boutang évolue donc très en avance par rapport à l’Église catholique, qu’il a peut-être influencée parallèlement à Maritain. Si Boutang cherchera toujours à comprendre (non à justifier) l’antisémitisme de Maurras, au risque de contorsions parfois discutables, et si la notion de « repentance » échappe généralement à sa génération, il n’en demeure pas moins que la haine des Juifs lui est apparue comme une faute morale et un péché détestable du point de vue chrétien. En 1967, pendant la guerre des Six Jours, il soutint énergiquement Israël, et entraîna Gabriel Marcel dans son combat.
Dix ans plus tôt,Boutang a-t-il vu dans la Ve République gaulliste la monarchie républicaine dont il rêvait ? On pourrait écrire facilement une histoire des variations gaullistes et antigaullistes de Boutang ! Ce dernier a tout d’abord appuyé de ses idées, de ses articles à La Nation française et de son influence la victoire gaulliste de 1958. Penseur de la légitimité autant que Michel Debré, Boutang a de fait inventé le « monarcho-gaullisme » dont tant d’historiens ont parlé récemment. Son adhésion relative à la Ve République n’empêcha pas Boutang de demeurer royaliste et de maintenir sa vie durant sa critique de la démocratie. Mais l’exercice de la Ve République l’a dégoûté à propos de l’affaire algérienne. En 1961-1962, ses articles sont furieusement antigaullistes. Pour autant, déchiré par les événements et par les scissions qui éclatèrent à la rédaction de la Nation française, il n’adhéra pas à l’OAS, et en condamna les méthodes. Le « mieux » apporté par les institutions de la Ve République ne suffit donc pas à Boutang, parce qu’il défend un principe politique issu non de l’opinion, mais de la légitimité, et qu’un pouvoir légitime ne peut selon lui réussir que sur la durée. Mes conversations avec lui m’ont fait comprendre que Boutang admettait l’idée d’une démocratie couronnée à l’anglaise, même si cela ne correspondait pas exactement au modèle qu’il préconisait. Il resterait à savoir si une monarchie peut s’établir selon des modèles préparés: c’est un problème de restauration…
Pour conclure, pourrait-on dire de Pierre Boutang qu’il fut un philosophe catholique ? Il fut un philosophe, un métaphysicien et (même si ce mot est rare), un ontologicien. Boutang disait que sa philosophie était croyante, et que sa foi était philosophante. On ne peut pas résoudre mieux la question, ni mieux repousser le piège des étiquettes. Je dirais pour ma part qu’il fut un penseur chrétien dont le travail parle aussi bien à un catholique qu’à un orthodoxe ou un anglican – et au-delà, à tout lecteur. Il s’est servi de Thomas d’Aquin comme d’un maître qui aurait formulé des positions équilibrées là où Boutang aurait pu facilement se laisser aller à l’hétérodoxie. Là où Boutang me semble intéressant, c’est dans son Purgatoire – roman que le grand éditeur Raphaël Sorin place à côté de l’Ulysse de Joyce et de L’homme sans qualités de Musil. Il s’agit du chef d’œuvre du roman anti-pharisien, à la fois œuvre de conversion (tout chrétien vrai se convertit chaque seconde) et louange, dans le sillage des Confessions d’Augustin. Ce Boutang-là passe encore inaperçu, alors que c’est peut-être lui qui est le plus bouleversant et le plus attachant. Derrière certaines phrases du Purgatoire, il y a des positions philosophiques ou théologiques longuement méditées, que seules des notes très savantes pourraient expliciter et référencer. Enfin, il me semble que le Boutang militant catholique est un de ses masques et l’une de ses comédies – comédies dans lesquelles il s’efforçait de croire, sur le moment. La vérité se trouve dans ses Cahiers (dont l’essentiel sera publié au Cerf d’ici un an) : Boutang ne se sent nullement meilleur que les autres – plutôt pire, parfois. Il témoigne de ses péchés, montre une incroyable vulnérabilité, qui est celle d’un enfant, et d’une inquiétude métaphysique parfois oppressante. Cela vaut mieux que certaines de ses injustices et fulminations, commises au nom d’une foi aussi robuste que celle de Bossuet. [/access]
Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.
Plutôt que de remettre en cause le résultat de la consultation populaire du 23 juin, David Cameron en a pris acte de manière élégante et a annoncé qu’il quitterait le 10 Downing Street dès le 9 septembre prochain, pour laisser place à un nouveau Premier ministre qui sera chargé des négociations de sortie de l’Union européenne. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise, les responsables britanniques sont tout de même plus respectueux de la démocratie que ne le sont leurs homologues français. On ne cessera de se rappeler au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, massivement rejeté par les Français, et dont le résultat fut foulé au pied par Nicolas Sarkozy en 2008 en instituant le traité de Lisbonne par voie parlementaire.
Le droit de revoter ?
De manière surprenante, ce sont les électeurs du camp déchu qui réclament le droit de recommencer. Pour ce faire, ils ont fini par instrumentaliser une pétition en ligne qui avait été créée avant le référendum par un militant en faveur du Brexit afin de réclamer, de manière anecdotique, tout en pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des derniers sondages dont il disposait, l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75% et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60%. Autant dire qu’il s’agissait d’une pétition tout à fait fantaisiste, mais dont les partisans du « remain » ont cru bon de profiter.
Le premier souci est inhérent aux pétitions de ce type : il n’y a aucun contrôle de l’identité des signataires. Ainsi, il est possible de la signer une infinité de fois si tant est que vous créiez autant d’adresses mail que de signatures que vous souhaitez apposer à ladite pétition. Vous pouvez ainsi signer ce texte en tant que Superman, résidant au Vatican. D’ailleurs, un élément permettant de jauger le sérieux de ce type de consultation : on dénombrait ce week-end plus de 36 000 signatures en provenance du Vatican, ville-état qui ne comptait aux dernières nouvelles que 451 âmes pieuses. Le deuxième élément de remise en question est évident. Depuis quand demande-t-on légitimement à un peuple de voter une deuxième fois au motif que son premier vote n’était pas suffisamment bon ? L’Union européenne est-elle une forme de régime autoritaire remettant en cause le droit centenaire des peuples à disposer d’eux-mêmes ?
Quand l’émotion dépasse la raison
Les dirigeants européens, face à ce revers, bandent leurs petits muscles, sortent les crocs, et redoublent d’autoritarisme à l’endroit de ceux qui ont eu le tort de vouloir reprendre leur liberté. Ces mêmes dirigeants européens qui osaient moins ouvrir leurs gueules de loup face à Erdogan, cédant à toutes ses requêtes, malgré sa position ambiguë sur le fondamentalisme islamique. Ceux-là mêmes qui abondent la trésorerie grecque à coup de milliards depuis plusieurs années, noyant le pays dans le chaos social, sans apporter un début de solution à la faillite annoncée du berceau de la civilisation occidentale.
Il s’agirait donc désormais pour le Royaume-Uni de quitter de toute urgence l’Union européenne en activant la procédure de l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dès que possible. Cette précipitation en dit long sur l’état des technocrates européens, et des dirigeants eurobéats. Elle consiste à adopter la stratégie du pire, à jeter le Royaume-Uni dans l’inconnu, sans préparation, sans concertation, le jeter du haut d’une falaise sans parachute ni filet de secours, comme s’il était désormais l’ennemi à abattre. Les Britanniques ont choisi leur destin, celui-ci se fera hors de l’Union européenne, or « un destin n’est pas une punition », comme l’écrivait Camus. Les défenseurs de l’Union européenne, contrariés par le vote souverain des Britanniques, souhaitent voir leurs prophéties cataclysmiques se réaliser. Cependant, le seul moyen pour que le désastre arrive est de le provoquer. Preuve s’il en faut que le Brexit n’annonce pas la fin du monde, alors que l’on prévoyait un « black friday » sur les marchés, la seule bourse à avoir tenu le choc a été celle de Londres, perdant en fin de compte à peine 2,5% ; situation quasiment rétablie depuis lors.
Gueule de bois européiste
S’il existe une urgence aujourd’hui, c’est celle de redéfinir ce que doit être l’Europe. On voit dans plusieurs pays membres de l’Union progresser les partis souverainistes, que les européistes convaincus se plaisent à qualifier de partis d’extrême droite, jouant ainsi sur le supposé retour des années 1930, et exploitant la peur d’une idéologie « nauséabonde » qui renvoie « aux heures les plus sombres de notre histoire ». Si les partis souverainistes enregistrent des scores de plus en plus importants dans beaucoup de pays européens, y compris en France, où le Front national a totalisé aux dernières élections régionales plus de voix que le Parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, ce n’est pas par rejet de l’autre, ni en raison d’une xénophobie intestine, d’un racisme viscéral, d’une attitude réactionnaire rance. Si le souverainisme revient à la charge aujourd’hui, c’est parce que les peuples européens en ont soupé de devoir se soumettre à des décisions et recommandations plus ou moins contraignantes élaborées dans l’ambiance feutrée de la technocratie bruxelloise, par des eurocrates non-élus, déconnectés et ignorant tout des réalités nationales. Chaque peuple a son histoire, son identité, sa culture ; vouloir passer ces particularités à la moulinette européiste pour élaborer un gloubiboulga informe est un crime. Il n’est rien d’égoïste dans le désir d’un peuple d’écrire ses propres lois, d’élaborer son budget, d’avoir sa monnaie nationale, de contrôler qui entre et se maintient sur son territoire. Il n’est rien de xénophobe à souhaiter privilégier ses citoyens nationaux sur le marché de l’emploi, du logement, ou dans l’attribution des aides sociales financées par la solidarité nationale. Les bonnes âmes françaises – la plupart du temps, des artistes engagés, disons-le – n’ont pourtant aucun problème à s’expatrier aux Etats-Unis, pays on ne peut plus protectionniste, usant et abusant de stratégies monétaires à tout-va, protégeant ses frontières à la limite de la paranoïa, et où l’on s’est extasié de l’accession d’un Noir américain à la présidence, au seul motif de sa couleur et non par réelle adhésion à son programme.
Il est pourtant une chose que Bruxelles semble avoir oublié : les peuples se sont engagés de manière plus ou moins volontaire dans l’Union européenne, ils ne lui ont pas vendu leur âme sans concession. L’Union européenne n’est pas censée être une prison de laquelle on ne sort jamais après y avoir mis un pied. La sortie de l’Union est prévue par les traités, et les peuples sont libres de faire ce choix de manière souveraine. Les menaces, en revanche, n’étaient pas prévues par les traités. D’aucuns se permettent de dire que pour dissuader d’autres pays de s’engager dans la même voie que le Royaume-Uni, il fallait que son départ soit douloureux. Juncker annonce d’ores et déjà qu’il ne s’agira pas d’un divorce à l’amiable, lui qui fustigeait les premiers ministres trop à l’écoute des électeurs…
Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple est-il désormais nul et non-avenu ? Le citoyen lambda se rendant à l’isoloir pour décider de son avenir n’est-il qu’un pion sur l’échiquier bruxellois, en première ligne pour subir les conséquences désastreuses des joueurs assis de part et d’autre de la table ? Qu’avons-nous fait de la démocratie ?
La démocratie n’est pas un jeu. Elle est un outil de gestion de la cité. Les élections et les referendums en sont l’expression directe. Or, certains hommes politiques se laissent aller à des déclarations totalement démentielles. Alors que la France est sur le déclin depuis de nombreuses années, qu’elle n’a toujours pas réussi à se remettre de la crise de 2008, que François Hollande finance sa politique mortifère par de l’emprunt toxique qui nous ruinera à terme, que l’emploi et la croissance ont été perdus de vue, que les Français n’ont plus aucune confiance en leurs institutions et qu’ils réclament une prise en compte accrue de leur voix, Emmanuel Macron a avoué le mardi 28 juin au Club Bourbon que les politiques français « ne cherchent plus à proposer un projet aux électeurs, mais cherchent à ne pas perdre face à Marine Le Pen ». Quel aveu de vacuité intellectuelle. Il ne s’agit donc plus pour nos élites de chercher des solutions à apporter aux Français pour restaurer notre beau pays dans sa grandeur, nos dirigeants ne s’attelleraient donc qu’à contrer une candidate. Et tous les coups sont permis. Il est temps que cela cesse. Non, la démocratie n’est pas un jeu ; mais s’ils y tiennent… seul le peuple souverain doit en être le gagnant. Que son avis aille dans le sens de la doxa, ou contre elle. On ne remet pas en cause la vox populi.
Mais cela peine à trouver grâce auprès de ces fervents chantres des droits de l’homme et des « valeurs républicaines », pour qui les trompettes de l’Apocalypse résonnent déjà si fort dans le creux de leurs oreilles hallucinées, qu’elles en sont devenues sourdes à la moindre contradiction, pourtant socle du débat démocratique. Les seules contradictions auxquelles ces pauvres prêcheurs de mauvaises nouvelles parviennent encore à se confronter sont les leurs… Alors que les peuples demandent plus de démocratie et une Europe moins envahissante, allant dans le sens des intérêts nationaux, on leur sert une vieille soupe froide européiste allant vers une dissolution de plus en plus poussée des identités nationales et une intégration mortifère dans un costume commun trop grand pour les uns, trop petit pour les autres, Merkel et Juncker portant les casquettes de cuisinière et de tailleur…
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.
Tout a commencé il y a six ans avec la fuite de 114 dossiers de police dévoilant une opération de surveillance de grande envergure de la communauté musulmane du Japon. Les fichiers diffusés sur Internet font état d’une surveillance systématique des lieux de prières, restaurants hallal et associations islamiques de Tokyo. Ces dossiers ont par exemple dévoilé que pendant le sommet du G8 tenu au Japon en 2008, quelque 72 000 résidents ressortissants des pays membres de l’Organisation de la conférence islamique (dont 1 600 étudiants) avaient été mis sous surveillance, sur la base d’un fichage ethnoreligieux. Par viralité, les fichiers constituant un potentiel « sushileak » ont été téléchargés quelques 10 000 fois à partir d’adresses IP domiciliées dans 20 pays différents.
Surveiller et dédommager
À la suite de ces révélations, 17 musulmans nippons (pour la plupart, des immigrés d’origine nord-africaine et moyen-orientale) ont décidé d’attaquer l’Etat japonais devant la justice pour violation de leurs droits et libertés fondamentales. Après des années de débats et deux procès en appel, la Cour suprême a fini par rendre sa décision il y a un mois. Si les juges nippons ont ordonné à l’Etat de verser 90 millions de yens (presque 800 000 euros) aux plaignants en dédommagement de la violation de leur vie privée, la plus haute magistrature du pays a surtout conclu que ces mesures de surveillance étaient à la fois « nécessaires et inévitables » pour faire face à la menace terroriste.
Faute de statistiques officielles, il est très difficile d’estimer le nombre exact de musulmans résidant au Japon – Wikipedia parle de 170 000 individus dont 100 000 d’origine étrangère. Ces communautés disposent d’une quarantaine des mosquées dont les premières ont été construites dans les années 1930. Plus récemment, une petite dizaine de Japonais convertis à l’islam ont rejoint les rangs de l’Etat islamique, dont l’une des premières exactions mondialement médiatisées fut l’assassinat d’otages nippons.
L’histoire des relations entre le pays du Soleil levant et l’Islam, risque de vivre un nouveau bouleversement, l’association musulmane japonaise ayant entamé des démarches en vue de la construction d’une très grande mosquée à Shizuoka, une ville de 700 000 habitants à deux heures de route de Tokyo. Pour Yassin Essaadi, le résident japonais d’origine marocaine qui préside l’association, cette grande mosquée devrait devenir l’un « des catalyseurs de la propagation de l’islam dans le pays ». Ce projet ostentatoire rappelle les chantiers pharaoniques de mosquées-cathédrales planifiées en Europe.
Sans passif colonial avec le monde musulman, ni difficultés d’intégration liées à une immigration arabo-musulmane massive, le Japon suit pourtant une trajectoire proche de la nôtre. Jusqu’ici, la contribution de la culture japonaise à l’islam se résumait au mot de kamikaze. Les problèmes ne font sans doute que commencer.
Equipe d'Islande, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00762102_000073.
Equipe d'Islande, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00762102_000073.
Je souhaite la victoire de l’Islande contre la France en quarts de finale dimanche. Je souhaite la victoire de l’Islande parce qu’elle est une petite nation et que les petites nations sont toujours des refuges quand les grandes commencent à se comporter comme des empires plus ou moins totalitaires ou à disparaître dans ces mêmes empires parce qu’elles sont trop fatiguées d’être des grandes nations. Comme la France, par exemple.
Un pays d’écrivains et de footballeurs
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays est peuplé de grandes blondes aux yeux bleus. Un peu comme les Flamandes des Hauts-de-France. A cette différence que l’Islande n’aurait jamais le mauvais goût d’appeler une de ses régions Hauts-de-France.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande compte un nombre impressionnant d’écrivains pour 300 000 habitants. D’écrivains et manifestement de footballeurs. Ce qui signifie que les grandes blondes ne se contentent pas d’être des grandes blondes mais lisent pendant les six mois où il fait nuit. Une nuit de six mois avec une grande blonde qui lit des livres d’Arnaldur Indridason ou de Stefan Mani pour se reposer entre ses ébats, avouez que c’est un modèle de civilisation.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande, contrairement à nous dans le Massif central, a des volcans en état de marche. On se souviendra avec délices de l’éruption de l’Eyjafjöll en mars 2010. Elle créa une véritable panique d’abord chez les journalistes parce que le nom du volcan était imprononçable et enfin dans la totalité de la sphère techno-marchande quand on s’est aperçu qu’un nuage de cendres invisibles dans l’atmosphère pouvait paralyser indéfiniment le transport aérien, donc l’activité économique, et nous ramener les pieds sur terre dans une grande leçon de modestie.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande ne nous fatigue pas avec un quelconque Isxit. Là aussi, c’est imprononçable mais surtout l’Islande n’a aucune raison de sortir de l’UE puisqu’elle n’y est pas entrée et a même fait savoir en mars 2015 qu’elle retirait sa demande d’adhésion. Elle est très contente comme ça, l’Islande, avec son économie florissante et personne pour lui ordonner de respecter des équilibres budgétaires absurdes. Ce serait, un jour ou l’autre, condamner Reykjavik à finir comme Athènes.
Pour endiguer le hollandisme
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande est le dernier pays en date à avoir fait une révolution, une vraie, avec une assemblée constituante, après avoir chassé le gouvernement du pouvoir et envahi le parlement. C’était en 2008, on a appelé cela la révolution des casseroles et on en a assez peu entendu parler par chez nous car voilà un peuple qui donnait un très mauvais exemple : il refusait de rembourser la dette contractée par quelques-uns de ses banquiers qui avaient joué au casino de la spéculation et perdu la mise. Là-bas, on a préféré mettre les banquiers en prison plutôt que de demander aux gens d’éponger ad vitam aeternam, ce qui est plutôt la preuve d’un bon esprit.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays ne fait pas semblant de devoir respecter de « grands équilibres » en oubliant que c’est l’économie qui est au service de l’homme et non le contraire. Ce n’est pas un Islandais qui a dit ça, c’est le pape dans sa dernière encyclique.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que si son football n’est pas très académique ni très technique, il est au moins habité par le plaisir de jouer. Longtemps amateur, le foot islandais ne compte que cent professionnels. Apparemment, ça suffit. Il vaut mieux un commando motivé qu’une armée d’egos difficiles à manœuvrer. Vieil héritage viking où quelques drakkars ont suffi à redessiner la carte de l’Europe et donner un nom à une belle région française qui, dieu merci, n’en a pas changé, elle.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que je ne veux laisser aucun répit à ce gouvernement qui fait semblant de ne rien voir d’un mouvement social qui dure depuis des mois ou cherche à le discréditer. Désolé pour Deschamps, Griezmann, Lloris, Payet ou Pogba, mais un beau parcours dans cet Euro (pour l’instant, je vous rassure, vous êtes étonnamment crapoteux) permettrait une diversion inespérée façon panem et circenses pour ces sinistres figures si manifestement à bout de souffle.
Bref, comme le disait à peu près un président du Conseil de sinistre mémoire, je souhaite la victoire de l’Islande, parce que, sans elle, le hollandisme, demain, s’installerait partout.
Elle Fanning dans "The Neon Demon" (Photo : The jokers)
The Neon demon confirme que Nicolas Winding Refn s’engage de plus en plus dans la voie d’un cinéma atmosphérique, privilégiant désormais des objets que l’on qualifiera volontiers, faute de mieux, de « films cerveaux ». En situant son dernier film dans les milieux de la mode où une jeune femme (Elle Fanning) débarque pour y conquérir un succès qui lui est promis, le cinéaste parvient à nous convaincre davantage.
Moins poseur qu’Only God forgives, moins complaisant dans sa violence et, surtout, empestant beaucoup moins la testostérone, The Neon demon n’est pas dénué de quelques scories refniennes. Tout d’abord, le sérieux monacal de l’entreprise où chaque regard, chaque visage fermé semble peser trois tonnes. D’autre part, les enjeux dramatiques du film restent assez convenus et sans grande originalité : le monde impitoyable de la mode, l’oie blanche confrontée à monde où règne l’hypocrisie et la bassesse, les rivalités entre mannequins…
L’incroyable tyrannie de la beauté
Pourtant, The Neon demon parvient à séduire en évitant justement la satire attendue et insignifiante à la Prêt-à-porter d’Altman. C’est moins l’univers de la mode qui intéresse Refn que la question de la beauté et de son incroyable tyrannie. Tout le film s’organise autour de l’étonnante aura que dégage la jeune Elle Fanning (et, pour le coup, le choix du casting est particulièrement pertinent). La mise en scène met en place un univers plastique assez fascinant, avec une insistance sur les longs couloirs obscurs et des cadres richement élaborés. Plutôt que d’insister sur les rivalités entre les modèles, le cinéaste décrit un processus visant à figer une beauté par définition évanescente.
D’où ce goût pour le « devenir-poupée » des corps : Elle Fanning filmée comme un modèle désarticulé de Balthus à l’entame du film, les concurrentes qui se refont faire le visage, la maquilleuse qui pratique également la thanatopraxie… Une des dimensions les plus intéressantes de The Neon demon, c’est que ce désir de saisir et de figer à jamais la beauté débouche sur une forme de vampirisme et de cannibalisme assez impressionnante. En ce sens, c’est moins le caractère « spectaculaire » et artificiel de la mode qui intéresse Refn qu’une certaine idée de la beauté dont l’évidence a quelque chose d’aussi fascinant que terrifiant.
The Neon demon, de Nicolas Winding Refn avec Elle Fanning, en salle depuis le 8 juin.
Maurice G. Dantec à Paris en 2005 (Photo : SIPAUSA30051514_000006)
Maurice G. Dantec à Paris en 2005 (Photo : SIPAUSA30051514_000006)
Je ne me souviens plus du moment exact où j’ai découvert son existence, mais je me souviens que c’était dans les méandres du web, dans le bouillonnement post-11-Septembre.
À cette époque-là, je me souviens que le monde tremblait. Avec l’effondrement du World Trade Center, une sorte de guerre mondiale était déclarée, mais nul n’imaginait la forme qu’elle prendrait, et nul ne saisissait vraiment le visage de l’ennemi. Nul ne savait vraiment, d’ailleurs, dans quel camp il se situait. L’anti-américanisme des uns donnait à imaginer des collaborations baroques avec les barbus, la paranoïa des autres laissait rêveur sur la santé mentale du « monde libre ». Le grand n’importe quoi était prêt à surgir. Le monde allait-il soudain s’embraser dans un conflit planétaire armé à l’issue hautement hasardeuse, ou bien au contraire entamer un inexorable et patient pourrissement par tous ses côtés, avec la lenteur d’une gangrène ? Les camps en présence avait-il encore des frontières à défendre ?
Quelqu’un écrivit alors que l’heure de la guerre civile mondiale était venue, et c’est Dantec qui était l’auteur de cette expression. La « guerre civile mondiale ». Personne n’a jamais mieux défini le décor – ou plutôt le Théâtre des opérations, pour reprendre le titre de son journal – dans lequel se déroulerait le XXIème siècle, décor avec lequel il faudrait composer de gré ou de force.
Voilà comment j’ai découvert Dantec. Avec la théorie de la guerre civile mondiale. Ça tenait la route.
Alors, intrigué, j’ai suivi le bonhomme de plus près. Pas franchement progressiste, le mec. Ça me plaisait : le catéchisme droit-de-l’hommiste de toute la presse et de toute la classe politique commençait à me donner la nausée. Homme du présent, et surtout homme du futur et de l’ailleurs, Dantec n’avait rien du passéiste non plus, ni du nostalgique borné. Très intéressant pour un réac. Monarchiste et catholique, il défendait pourtant avec force le camp de l’Amérique et la fraternité avec les juifs. De plus en plus intéressant. Il échappait aux clichés et aux associations automatiques. Il déployait une pensée plus vaste. Il connectait des logiques inhabituelles. Il liait des affinités plus hautes et plus profondes. Il se foutait bien des catégories confortables et des idées qui font plaisir à penser. C’était un cyberpunk.
Je me suis alors plongé dans son journal, avec le plaisir d’arpenter un sentier littéraire tout juste défriché, un territoire intellectuel à peine cartographié, avec des perspectives plus hautes sur le chaos contemporain. Dantec est celui qui me montra le mieux les « big pictures » du siècle à venir, la généalogie de ses lignes de force, et la terrible gestation qui grouillait dans les entrailles du monde moderne.
Dès 1789, c’était plié. On avait enclenché la machine à atomiser. Plus rien ne pourrait l’arrêter. On avait décapité à tours de bras et rempli des fosses communes, ça n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. On allait en chier. Ici, maintenant, là-bas, loin, partout en même temps. Et, arrivés au pied des tours jumelles en ruine, les fils du nihilisme allaient prendre cher, parce qu’ils allaient rencontrer encore plus nihilistes qu’eux. À l’épreuve de l’Histoire, le Mal n’était pas un concept philosophique, aussi le Christ n’était pas qu’une opinion. Avec Dantec, j’ai compris que le catholicisme n’était pas une kermesse avec des guirlandes en papier crépon.
Si Philippe Muray, faisant une analyse parallèle, rigolait du même spectacle présent et à venir, Dantec proposait de ne pas en rester là et avait toujours à cœur de regarder plus haut, plus loin, certes avec des circonvolutions brouillonnes et du lyrisme mystique à la limite du chamanisme hermétique, mais toujours avec des fulgurances imparables qui atteignaient la Vérité en plein dans le mille.
Après les récentes affaires de maltraitance dans les abattoirs français, Socrate a réuni au paradis les plus grands penseurs de l’histoire, lors d’une session extraordinaire. A l’ordre du jour : notre rapport avec les animaux. Est-il moral de les tuer ou de les faire souffrir ? Nous nous sommes procurés la retranscription de cette réunion secrète. Un document exclusif[1. Le script de la réunion a été notamment inspiré des livres suivants : Ethique animale (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer), Les animaux aussi ont des droits (Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer), Plaidoyer pour les animaux (Matthieu Ricard).].
Socrate (martelant son pupitre) : Mes chers amis, vous connaissez l’ordre du jour. Tous les ans, 60 milliards d’animaux terrestres et 1 000 milliards d’animaux marins sont tués pour la consommation humaine. Or, nous savons grâce à Charles que nous descendons tous du singe…
Cioran :Au zoo, toutes les bêtes ont une tenue correcte, hormis les singes. On sent que l’homme n’est pas loin…
Socrate (martelant son pupitre) :Emile, ne recommence pas ! J’ai accepté de te réintégrer parmi nous à condition que tu ne perturbes pas nos séances. Je disais donc que notre espèce s’est séparée du singe il y a moins de 10 millions d’années et que nous partageons 99 % de l’ADN du chimpanzé. La question de notre rapport à l’animal se pose donc, surtout si nous sommes nous-mêmes des animaux. Qui commence ? Oui Cicéron…
Cicéron:Nous sommes faits pour la société des Dieux, comme les épaules des bœufs sont faites pour porter le joug et tirer la charrue. Pourquoi accorder une quelconque attention à des bêtes qui n’ont même pas reçu le don de la parole ?
Aristote :Le fait que l’homme ait la peau plus fine et qu’il soit le seul à se tenir debout signifie sa supériorité intellectuelle et son essence divine. Comme mon ami Platon, avec qui je ne suis pourtant pas toujours d’accord, je pense que c’est la distance de la tête avec le sol qui détermine l’intelligence des êtres…
Brouhaha. Tout le monde s’agite et Socrate martèle à nouveau son pupitre.
Socrate : Silence ! Silence ! Je serai contraint de suspendre la séance si nous ne nous écoutons pas mutuellement dans le calme. Je t’en prie Aristote, termine.
Aristote : Merci vénérable Socrate. A l’instar des esclaves, les animaux raisonnent moins bien que nous. Ils nous sont donc inférieurs et ne méritent pas d’être traités en égaux.
Bentham : La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ou peuvent-ils parler ? Mais plutôt : peuvent-ils souffrir ? Nous avons déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.
Théophraste :Jeremy a raison. Je ne peux rejoindre ici mon maître Aristote, à qui j’ai eu l’honneur de succéder à la tête de son Lycée. Les animaux peuvent raisonner, sentir et ressentir de la même manière que nous. De même que nous devons distinguer les hommes bons ou mauvais, nous devons distinguer les animaux nuisibles de ceux qu’il est injuste de tuer.
Cioran :La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
Socrate : Dernier avertissement Emile ! Oui René ?
Descartes : Hum… Les animaux n’ont ni âme, ni esprit. Ce ne sont que des automates complexes…
Schweitzer, Condillac, Schopenhauer, Bentham et Gassendi s’agitent sur leur fauteuil.
Malebranche :Pour aller dans le sens de René, les cris et les gémissements des bêtes ne sont que le reflet des dysfonctionnements dans les rouages…
Un chien passe près de Malebranche, qui lui donne un violent coup de pied. La bête part en gémissant. Tollé général.
Malebranche :Bah quoi, ne savez-vous pas que cela ne sent point ?
Le chien n’étant autre que celui de Schopenhauer, ce dernier se jette sur Malebranche et le mord à la nuque. Pugilat.
Schopenhauer :Et là, tu sens quelque chose ?
Socrate (martelant son pupitre) :Gardes, gardes, séparez Nicolas et Arthur ! Emmenez-les immédiatement au purgatoire !
Schopenhauer (quittant les lieux, encadré par deux gardes) : Les hommes sont les diables de la Terre et les animaux, les âmes tourmentées !
Maupertuis : Si les bêtes étaient de pures machines, les tuer serait un acte moral indifférent, mais ridicule : ce serait briser une montre. Si elles ont le moindre sentiment, leur causer sans nécessité de la douleur est une cruauté et une injustice.
Voltaire :Exactement ! Dis-moi René, si des barbares saisissent ce chien — qui au passage l’emporte prodigieusement sur l’homme en amitié — et le clouent sur une table pour le disséquer vivant. Tu découvres alors en lui les mêmes organes du sentiment qui sont en toi. Réponds-moi machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour être impassible ?
Spinoza : La pitié envers les animaux est un sentiment absurde et stérile. La loi qui défend de tuer les animaux est fondée bien plus sur une vaine superstition et une pitié de femme que sur la seule raison. Dans l’histoire, seul compte la raison.
Hume :Baruch, je te rappelle qu’il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de son doigt.
Socrate :David, on s’écarte du sujet. Comme le dit Quintilien, une bonne digression doit être brève et pertinente.
Hume :Tel était le cas, me semble-t-il, vénérable Socrate.
Socrate :Mouais… D’ailleurs, il est où Quintilien ?
Platon :Il m’a envoyé un texto, il est en retard. Il s’est paumé avec Pline dans le Jardin d’Eden.
Socrate :Pline le Jeune ou Pline l’Ancien ?
Cioran :Pline d’huître !
Socrate (martelant son pupitre) : Bon Emile, tu sors. Gardes, emmenez-le au purgatoire.
Rousseau:L’animal a le droit de ne pas être maltraité car, comme l’homme, il a la capacité de souffrir. Je répugne à voir périr ou souffrir tout être sensible. Les carnassiers se battent surtout pour défendre leurs proies, tandis que les frugivores vivent en paix. Que se serait-il passé si l’espèce humaine avait été frugivore, comme nos dents plates et notre côlon semblaient nous y destiner ?
Plutarque: Bonne remarque Jean-Jacques ! On doit s’accoutumer à être doux et humain envers les animaux, ne fût-ce que pour faire l’apprentissage de l’humanité à l’égard des hommes. Perso, je ne vendrais même pas un bœuf qui aurait vieilli en labourant mes terres. Comme je me garderais bien de renvoyer un vieux domestique, de le chasser de la maison où il a vécu longtemps et qu’il regarde comme sa patrie.
Pythagore:Nous devons respecter les animaux. La transmigration des âmes implique que l’on peut très bien tuer un ancêtre en tuant un animal !
Heidegger (écrasant un cafard avant de rire nerveusement) : Scheiße, j’ai écrasé Kafka !
Camus (se penchant à l’oreille de Sartre) :Il ne va pas beaucoup mieux lui…
Plutarque:Le fait de manger de la viande est pour beaucoup dans la cruauté du monde. Il existe une disproportion insupportable entre le tort causé à l’animal — sa souffrance et sa mort — et le bien visé : notre plaisir, le plaisir de la bouche.
Socrate :Y a beaucoup de végétariens ici ?
Einstein, Bacon, Schweitzer, Darwin, Empédocle, Epicure, François d’Assise, Newton, Lamartine, De Vinci, Montaigne, Platon, Plotin, Plutarque, Porphyre, Pythagore et Voltaire lèvent la main.
Bacon :Les végétariens vivent plus longtemps, c’est le régime le mieux adapté à notre espèce.
Diogène :Être végétarien quand on s’appelle Bacon, c’est quand même savoureux…
Einstein :Rien ne peut être plus bénéfique à la santé humaine et augmenter autant les chances de survie des espèces sur la Terre que l’évolution vers un régime végétarien.
Un homme entre par mégarde dans la pièce.
Jean-Pierre Coffe :Oups, excusez-moi, je me suis trompé de salle (il ressort).
De Vinci :Le jour viendra où le fait de tuer un animal sera condamné au même titre que celui de tuer un humain.
Socrate :Emmanuel, tu souhaites faire une synthèse de tout ce qui a été dit pour l’instant ?
Kant :Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles…
Socrate :Ah non Emmanuel, tu ne vas pas recommencer ! On t’a déjà dit à maintes reprises de ne pas tout compliquer et de faire simple…
Boileau :Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.
Kant :Bon, comment dire vulgairement ? L’homme qui est capable de cruauté avec les animaux est aussi capable de dureté avec ses semblables. On peut juger du cœur d’un homme au traitement qu’il réserve aux bêtes. Cependant, les animaux ne peuvent avoir de droits puisqu’ils n’ont pas de devoirs. Ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes et ne sont par conséquent que des moyens en vue d’une fin, contrairement à l’homme qui ne doit jamais être qu’une fin.
Socrate :Ah, tu vois que tu peux être clair quand tu veux.
Péguy :La morale kantienne a les mains pures mais elle n’a pas de mains. Voilà mon analyse.
Kant :Une affirmation analytique ne fait guère avancer l’entendement et dans la mesure où elle ne s’occupe que de ce qui est déjà pensé dans le concept, elle laisse non tranchée la question de savoir si ce concept, en lui-même, se rapporte à des objets ou s’il signifie seulement l’unité de la pensée en général, laquelle fait entièrement abstraction de la manière dont un objet peut être donné…
Socrate :Ah non, ça ne va pas recommencer, y en a marre !
Le vénérable appuie sur un bouton. Une trappe s’ouvre sous le siège de Kant, qui disparaît.
Kant :Ahhhhh !
Socrate :Voilà, il passera la journée en enfer, j’espère qu’il comprendra enfin.
Une voix :Eh Manu, tu descends !
Rires dans l’assemblée.
Socrate (martelant son pupitre) :Qui a dit ça ?
Heidegger :C’est Michel, vénérable Socrate !
Socrate :Ah Montaigne, et bien comme tu fais le malin, on va t’écouter sur le sujet. Mais avant cela, je tiens à rappeler que philosopher, c’est aimer la sagesse et c’est aussi penser mieux pour vivre mieux. Pas penser jargonneux…
Deleuze :Philosopher, c’est aussi créer des concepts vénérable Socrate. Par exemple, le rhizome… Ahhhhh !
Socrate :Il y en a d’autres qui souhaitent rejoindre Gilles et Manu ? (Heidegger et Hegel regardent leurs chaussures). Bien, Michel on t’écoute.
Montaigne :Merci vénérable Socrate. Que d’arrogance chez l’homme qui se prend pour le centre de l’univers ! ll se trouve plus de différences de tel homme à tel homme, par exemple entre Martin et moi, que de tel animal à tel homme. Je suis d’accord avec Manu : les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté. Certes, comme mes amis stoïciens le pensent, nous n’avons aucun devoir de justice envers les animaux. Mais nous avons un devoir d’humanité à leur égard…
Darwin :Tout à fait Thi… Michel ! L’humanité envers les animaux inférieurs est l’une des plus nobles vertus dont l’homme est doté. C’est le dernier stade du développement des sentiments moraux. Il n’y a entre nous qu’une différence de degrés et non pas de nature.
Saint-Augustin :Mais Charles, Dieu se soucie-t-il des bœufs, comme l’a souligné Saint-Paul ? Jésus a laissé les porcs de Gadarène se noyer dans le but de démontrer que l’homme n’a aucun devoir de prendre soin des animaux. Il est impossible que les animaux souffrent puisqu’ils sont innocents du péché originel et Dieu serait injuste en les faisant souffrir. Ce qu’il ne peut, compte tenu de la perfection divine. (Descartes opine)
Thomas d’Aquin :D’accord avec Augustin…
Saint-Augustin :Saint-Augustin…
Thomas d’Aquin : Heu… Saint-Augustin. Rien de ce que nous faisons aux animaux ne constitue un péché. Si nous devons être charitables envers eux, c’est uniquement pour éviter que l’homme ne s’habitue à être cruel et ne le soit avec ses semblables (Locke opine). L’âme de l’animal n’est pas éternelle. Comment pourrait-elle viser l’éternité si elle ne peut pas prier ? Conformément au principe du christianisme, tous les animaux sont par nature soumis à l’homme, car les êtres imparfaits sont mis à la disposition des êtres parfaits et l’homme a été fait à l’image de Dieu.
Gainsbourg :L’homme a créé Dieu, le contraire reste à prouver.
Socrate (martelant son pupitre) :Qui a laissé entrer cet intrus ? Gardes, expulsez l’importun ! On ne fume pas au paradis en plus !
Voltaire :Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu…
Darwin : L’homme dans son arrogance pense être une grande œuvre, digne de l’acte d’un dieu. Il est plus humble à mon avis, plus vrai, de le voir créé à partir des animaux.
Socrate : Chuuutt… Les gars, je vous rappelle que nous sommes hébergés ici gracieusement. Ce n’est pas le moment de se mettre le propriétaire des lieux à dos.
Une voix dans l’assemblée :L’homme n’est pas le seul animal à penser, mais c’est le seul à penser qu’il n’est pas un animal.
Shaw :Quand un homme tue un tigre, il appelle cela un sport. Quand un tigre le tue, il appelle cela la férocité. Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis.
Tolstoi :D’accord avec Georges-Bernard. Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille.
Lamartine :On n’a pas deux cœurs : l’un pour les humains, l’autre pour les animaux. On a un cœur ou on n’en a pas.
Yourcenar :Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie…
Heidegger :Vénérable Socrate, je m’insurge ! Comment a-t-on pu laisser entrer ici de vulgaires romanciers. La philosophie, c’est du sérieux !
Une voix :On a bien laissé entrer un nazi…
Murmures dans l’assistance.
Socrate (martelant son pupitre) :Silence, silence ! Martin, puisque tu as pris la parole, quel est ton avis sur le sujet qui nous occupe ? Le regard d’un animal te laisse donc insensible ? Et fais simple s’il te plaît…
Heidegger (transpirant à grosses gouttes) :C’est un prétendu regard, vénérable Socrate. L’animal est dépourvu de la possibilité de saisir ce qui est en tant que tel et est donc privé de monde. Il est incapable d’ennui, de mélancolie… il n’a pas de regard. L’animal nous voit, mais ne nous regarde pas.
Hobbes :Moi je dirais plus prosaïquement que les humains ont des droits sur les animaux tout simplement parce qu’ils ont le pouvoir de l’exercer. La force fait le droit !
Brouhaha. Socrate martèle son pupitre.
Levi-Strauss :Au contraire Thomas, il faut respecter toutes les formes de vie et substituer aux droits de l’homme les droits du vivant ! (Schweitzer opine)
Newton :Oui. Il faut étendre le commandement « Aime ton prochain comme toi-même » aux animaux.
Monod :L’animal ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on lui fiche la paix.
De Funès :Pas faux Théodore. Moi, j’ai arrêté la pêche le jour où je me suis aperçu qu’en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie…
Rires dans l’assemblée. Brouhaha. Socrate martèle son pupitre.
Socrate (se penchant vers Platon) :Qui a fait la liste des invités ?
Platon : Euh… moi, mais je suspecte Diogène et Cioran d’avoir fait quelques ajouts en loucedé…
Socrate (martelant son pupitre) :Je clôture la séance !
Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)
Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)
Entendu sur une radio du service public : « Les colons israéliens en colère après la mort d’une des leurs ». « Une des leurs » ? Une « colon » donc ? Elle avait 13 ans ! Gagné par la nausée, j’ai fermé le poste. Quelques années auparavant, on avait pu lire dans nos journaux : « Quatre colons israéliens dont deux enfants tués par des Palestiniens. » Des « enfants-colons » donc ? Non, des enfants.
Le conflit israélo-palestinien fait couler beaucoup d’encre. En France, elle est particulièrement sale. Sous ces flots dégoulinants de bien-pensance, elle noie définitivement ceux qu’elle déshumanise pour mieux humaniser ceux qui les assassinent. On pourrait imaginer, la neutralité s’imposant, une phrase du genre : « Une adolescente israélienne tuée. » Ou : « Une fillette israélienne poignardée » (non, pas « fillette », ça inspirerait trop la pitié…). Rien de tel. L’assassinée sera pour toujours, selon des médias formatés, « une des leurs ». Une colon. Quand on pleure d’abondance sur Gaza, impossible de verser une seule larme sur Kyriat Arba (l’implantation où a eu lieu le meurtre)…
La Cisjordanie où la jeune Israélienne a été tuée dans son sommeil est ce qu’on appelle un territoire occupé. En effet, elle ne fait pas partie historiquement (pour les puristes, je parle ici de l’Histoire récente, pas de l’Histoire biblique) d’Israël. Va donc pour territoire occupé… Au bout de cette logique desséchée, il y aurait donc des occupants et des occupés. Ces derniers – qualifiés de « résistants » – auraient toute légitimité à s’insurger contre les premiers. Admettons. La France fut, de 1940 à 1944, occupée par les Allemands. Des résistants, des vrais, faisaient le coup de feu contre eux. Avec l’armée allemande, il y avait – services administratifs, services de propagande – des femmes avec leurs enfants. Connaît-on un seul résistant français qui aurait tué une petite Allemande de 13 ans ?
L’homme qui a assassiné la petite Israélienne est juste un assassin de la pire espèce. Un infâme tueur d’enfants. Et maintenant, redonnons à la victime son identité. Elle s’appelait Hallel Yaffe Ariel. Elle venait des Etats-Unis. Un kaddish pour Hallel Yaffe Ariel. Et pour ceux, fort nombreux je suppose, qui ne connaissent pas cette prière juive, un « Notre Père » fera l’affaire. Le « Notre Père » est l’enfant direct et légitime du Kaddish.
Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)
Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)
Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.
Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !
Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.
C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.
Déconstruction du mythe Sagan
Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : « Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche ! » -« Tiens, tiens, ça repart. ». Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : « Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer. » (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »
Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »
Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »
Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.
Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).
Je n’ai pu dissimuler ma joie vendredi 24 juin au réveil en apprenant que nos amis britanniques avaient fait le choix de recouvrer leur liberté de peuple, en brisant les chaînes qui les liaient à l’Union européenne. Après une campagne longue et difficile, le Brexit a triomphé, totalisant 17,4 millions de voix en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Quelle ne fut pas ma stupeur dès les heures qui ont suivi l’annonce des résultats ? Les cris d’orfraie de la classe politique entière résonnaient sur tous les plateaux de télévision et de radio, leurs mots alarmistes étaient imprimés dans tous les canards, les réseaux sociaux s’emballaient autour des conséquences catastrophiques que le Brexit allaient amener dans leur quotidien.
En particulier, un élément bouleversant s’apprêtait à modifier durablement nos habitudes, avec des conséquences délétères sur notre quotidien, et qui allait créer une grande misère dans tous les pays membres de l’Union européenne ; et les électeurs britanniques, les mauvais, les racistes, les xénophobes, les ignares, bref, ceux qui avaient fait le choix souverain de retrouver leur liberté, en étaient directement responsables, et il était bon ton de les insulter pour ce qui suit…
Vendredi 24 juin 2016 aux aurores, le site britannique d’achats en ligne Asos.com affichait une page d’erreur en lieu et place de la page d’accueil habituelle proposant diverses promotions sur des vêtements majoritairement produits dans des usines chinoises, turques ou indiennes — et pour certaines rares gammes en Europe de l’Est ou au Royaume-Uni. Sur les réseaux sociaux, les community managers — pardon my French ! — de la marque plaident le souci technique. Je vous parlais donc d’un événement qui allait diffuser de manière durable une grande misère à travers l’Europe — que dis-je ? à travers le monde entier, si ce n’est plus loin !
A égoïste, égoïste et demi !
La seule misère qui est, en réalité, apparue au grand jour est la misère intellectuelle, la défaite de la pensée, comme dirait Alain Finkielkraut. « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites autoproclamées et les journalistes à leur solde », pour citer Jacques Sapir, et voilà la préoccupation des jeunes bobos français, héritiers des Lumières : comment vais-je pouvoir faire les soldes en ligne pendant ma pause-déjeuner ? Ces Anglais qui ont mal voté nous privent de guenilles au rabais ! Mais quel scandale ! Le seul souci, c’est le biais cognitif d’attribution… En effet, la frustration immédiate des internautes en mal de consommation avait là un coupable tout trouvé : le Brexit avait eu raison de leur fournisseur fétiche de bonheur éphémère. Or, ce non-événement n’avait rien à voir avec le référendum britannique, et était réellement dû à une faille informatique, le site ayant été rétabli dans la journée. Le pire est peut-être que ceux qui attribuaient ce bug au Brexit, et par là au supposé égoïsme des Britanniques, ce peuple qui souhaite se retrancher du monde, faisaient preuve d’un égoïsme poussé à l’extrême, faisant passer leurs besoins post-modernes avant la décision souveraine d’un peuple allié.
Quelques heures plus tard, la tendance émergente sur les réseaux sociaux consistait à prédire la fermeture des universités britanniques au reste du monde, et l’impossibilité pour les étudiants actuels de partir en échange le temps d’un semestre ou d’une année au Royaume-Uni. Une occasion supplémentaire de constater la vacuité totale de la pensée contemporaine, si tant est qu’on puisse encore appeler qualifier cela de pensée. Quelques secondes de réflexion, et, si besoin, une courte recherche sur Internet, permet de savoir que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne sera effective qu’après environ deux années suite à l’activation de la procédure prévue par l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Les médias se sont pourtant faits l’espace d’une journée les ardents défenseurs du programme Erasmus qui serait menacé en cas de Brexit effectif, et dont le Royaume-Uni serait exclu, menant à une fermeture totale de ce pays aux étudiants étrangers. Ceux-là savent-ils qu’il est possible de faire un échange Erasmus en Turquie ainsi que dans d’autres pays hors de l’Union européenne ? Savent-ils qu’au-delà d’Erasmus, il existe d’autres types de partenariats permettant d’effectuer une mobilité étudiante sans s’acquitter de frais d’inscription dans l’université d’accueil ? Je suis moi-même parti aux Etats-Unis dans le cadre d’une entente bilatérale entre Columbia University et Normale Sup’, sans m’acquitter du moindre centime pour les frais d’inscription, qui se montaient pourtant à plus de 20 000 dollars par semestre, hors assurance santé, pour un étudiant américain. L’inquiétude concomitante étant celle de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants français souhaitant valider un diplôme entier dans une université britannique : là encore, le petit drapeau de la peur est agité devant le nez d’éventuels candidats. Or, il y a fort à parier que si cette question les taraude aujourd’hui, ils auront fini leur diplôme avant même la concrétisation du Brexit. D’autant plus qu’il n’y a aujourd’hui aucune certitude quant à la répercussion du Brexit sur les frais d’inscription dans les universités britanniques. Un non-événement à nouveau.
Un point intéressant à ce sujet est qu’il concerne les jeunes, ceux dont on dit qu’outre-Manche, ils étaient largement pour que le Royaume-Uni reste enserré dans l’étreinte étouffante de l’Europe de Juncker, oubliant au passage qu’ils ont été très nombreux à s’abstenir. Les jeunes, ceux à qui, selon François Fillon, on devrait octroyer deux voix lors des élections parce qu’ils votent bien ; et une journaliste du Monde de surenchérir qu’il faudrait retirer le droit de vote – comme le permis de conduire – aux vieux, aux périmés, à ceux qui appartiennent à l’Histoire, qui ont fait leur temps mais qui ne devraient pas avoir droit de cité dans la construction du destin de leur pays, car l’avenir c’est la jeunesse qui le porte. Alors que les femmes se sont longtemps battues pour acquérir le droit de vote, c’est désormais l’une d’entre elle qui souhaiterait voir ce droit retiré à certaines catégories de population, se cachant ex post sous la bannière de l’humour et du second degré. Là encore, selon sa couleur politique, l’humour et le second degré peuvent ne pas être des excuses valables ; en général, seuls les gens dits de gauche y ont droit.
Le droit de vote, c’est comme le permis : franchement, au bout d’un certain âge, on devrait leur retirer #Brexit
De manière cocasse, si les recommandations de Fillon et Bekmezian étaient appliquées en France, le Front national serait largement en tête au premier tour de l’élection présidentielle, et serait même en mesure de l’emporter haut la main au second tour. Il y a donc peu de chance de voir appliquer ces propositions ineptes en territoire bleu-blanc-rouge. Il faudra prêter une oreille attentive aux discours de ces deux farouches démocrates (sic) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Il est fort probable de les entendre dire que les jeunes ne sont pas en mesure de prendre des décisions rationnelles pour l’avenir de la France, qu’ils se laissent emporter par l’émotion et la frustration ; que la sagesse des anciens doit être mise en avant, eux qui ont tant vécu et qui savent ce qui est bon pour nous.
Propos recueillis par Daoud Boughezala et Frédéric Rouvillois
Causeur. Pierre Boutang ayant littéralement appris à lire dans l’Action française, en quoi cela a-t-il conditionné son rapport au roi comme figure de l’autorité ? Stéphane Giocanti[1. Écrivain et historien de la littérature, Stéphane Giocanti vient de publier Pierre Boutang, Éd. Flammarion, 2016.]. Chez Boutang, l’image du roi se superpose affectivement à celle du père et à celle de Maurras – servir le roi et la France était pour lui une dette à l’égard de son propre père maurrassien appelé lui aussi Pierre Boutang ! L’intuition métaphysique s’ancre ainsi souvent dans les circonstances de l’existence. Si l’histoire personnelle de ce fils rend compréhensible sa théorie royaliste, on peut aussi l’interpréter comme une limite – que Boutang n’interroge pas vraiment. Mais ses Carnets inédits révèlent une inquiétude à propos de son destin : « Si mon père n’avait pas connu l’A.F. Pour lui. Pour moi. » Ce lien excessif comparable à l’amour passion aura constamment laissé Boutang dans un état d’enfance : une très grande capacité d’étonnement et d’enthousiasme, mais aussi de vulnérabilité et de crainte.
Pour vulnérable qu’il fût, Boutang n’a jamais cédé aux sirènes du fascisme, à la différence de ses camarades d’Action française, Brasillach ou Rebatet. Comment l’expliquez-vous ? La sensibilité chrétienne et une certaine idée du Pauvre, étaient déjà agissantes en 1940 lorsque Boutang détourna Maurice Clavel du doriotisme et l’amena au royalisme et à Maurras en personne. Son ancrage maurrassien contribua à détourner Boutang de la tentation fasciste ou totalitaire qui s’exerçait sur sa génération[access capability= »lire_inedits »] : ancré sur des principes traditionnels, le respect des mesures passées (proposées par l’histoire de la monarchie française elle-même), le fédéralisme, mais aussi sur une forme d’empirisme politique, Maurras s’oppose en son fonds au fascisme qui est à la fois jacobin et socialiste, axé sur le culte du chef, de la force, de l’État et de la jeunesse. Quant au « pauvre Brasillach », Boutang l’a en vérité peu connu, et peu aimé. Il ne lui pardonnait pas son admiration pour les défilés de Nuremberg, et s’il tenta d’obtenir des signatures pour sa grâce en 1945, c’était surtout parce qu’il savait que des personnages plus compromis que Brasillach passaient à travers les filets de l’épuration.
Sous Vichy, Boutang a condamné les persécutions antijuives tout en soutenant la Révolution nationale. Si Boutang fut révoqué de l’Éducation nationale à la Libération, est-ce en raison de ses atermoiements ? Boutang n’a jamais exercé aucune fonction officielle à Vichy. Il s’est entremis pour faire libérer Jean Wahl des griffes allemandes en 1940, il a rejoint le Maroc dès 1941 et participé, à sa mesure, à la préparation du débarquement américain de 1942 au Maroc. Certes, Boutang a maintenu une fidélité morale au maréchal Pétain comme beaucoup de Français de son époque, mais il a objectivement servi les Américains et le général Giraud, pour lequel il a travaillé, comme chef de cabinet de Jean Rigault au ministère de l’Intérieur. Giraud était alors condamné par Vichy. Joué par l’histoire, Boutang a servi de Gaulle sans l’avoir voulu, en se plaçant du côté du monde libre. D’ailleurs, s’il fut révoqué sans pension en 1944 – et pendant vingt-trois ans – c’est en raison de la lutte acharnée entre giraudistes et gaullistes à laquelle sa contribution reste obscure. Malgré cette exclusion purement politique, il servit le drapeau jusqu’en 1945, année de sa démobilisation.
Boutang fut un antisémite virulent avant-guerre avant de terminer en fervent soutien d’Israël. Quel est le ressort de cette évolution ? Boutang fut antisémite jusqu’en 1955 environ. Plusieurs articles d’avant-guerre, son pamphlet La République de Joinovici (1949), relèvent du courant antisémite qui va de Drumont à Bernanos, plus encore qu’ils ne prolongent l’antisémitisme dit « politique » de Maurras. Pourtant, en 1936, son témoin de mariage, Adrien Benveniste, était juif. L’étude de la Bible, la découverte de la mystique juive, sa lecture des commentaires de Rachi, contribuèrent à faire de lui un judéophile autour de 1955, de plus en plus loin de « l’antisémitisme d’État ». On retient cette date symbolique parce qu’elle correspond à l’année de lancement de son hebdomadaire La Nation française. Boutang évolue donc très en avance par rapport à l’Église catholique, qu’il a peut-être influencée parallèlement à Maritain. Si Boutang cherchera toujours à comprendre (non à justifier) l’antisémitisme de Maurras, au risque de contorsions parfois discutables, et si la notion de « repentance » échappe généralement à sa génération, il n’en demeure pas moins que la haine des Juifs lui est apparue comme une faute morale et un péché détestable du point de vue chrétien. En 1967, pendant la guerre des Six Jours, il soutint énergiquement Israël, et entraîna Gabriel Marcel dans son combat.
Dix ans plus tôt,Boutang a-t-il vu dans la Ve République gaulliste la monarchie républicaine dont il rêvait ? On pourrait écrire facilement une histoire des variations gaullistes et antigaullistes de Boutang ! Ce dernier a tout d’abord appuyé de ses idées, de ses articles à La Nation française et de son influence la victoire gaulliste de 1958. Penseur de la légitimité autant que Michel Debré, Boutang a de fait inventé le « monarcho-gaullisme » dont tant d’historiens ont parlé récemment. Son adhésion relative à la Ve République n’empêcha pas Boutang de demeurer royaliste et de maintenir sa vie durant sa critique de la démocratie. Mais l’exercice de la Ve République l’a dégoûté à propos de l’affaire algérienne. En 1961-1962, ses articles sont furieusement antigaullistes. Pour autant, déchiré par les événements et par les scissions qui éclatèrent à la rédaction de la Nation française, il n’adhéra pas à l’OAS, et en condamna les méthodes. Le « mieux » apporté par les institutions de la Ve République ne suffit donc pas à Boutang, parce qu’il défend un principe politique issu non de l’opinion, mais de la légitimité, et qu’un pouvoir légitime ne peut selon lui réussir que sur la durée. Mes conversations avec lui m’ont fait comprendre que Boutang admettait l’idée d’une démocratie couronnée à l’anglaise, même si cela ne correspondait pas exactement au modèle qu’il préconisait. Il resterait à savoir si une monarchie peut s’établir selon des modèles préparés: c’est un problème de restauration…
Pour conclure, pourrait-on dire de Pierre Boutang qu’il fut un philosophe catholique ? Il fut un philosophe, un métaphysicien et (même si ce mot est rare), un ontologicien. Boutang disait que sa philosophie était croyante, et que sa foi était philosophante. On ne peut pas résoudre mieux la question, ni mieux repousser le piège des étiquettes. Je dirais pour ma part qu’il fut un penseur chrétien dont le travail parle aussi bien à un catholique qu’à un orthodoxe ou un anglican – et au-delà, à tout lecteur. Il s’est servi de Thomas d’Aquin comme d’un maître qui aurait formulé des positions équilibrées là où Boutang aurait pu facilement se laisser aller à l’hétérodoxie. Là où Boutang me semble intéressant, c’est dans son Purgatoire – roman que le grand éditeur Raphaël Sorin place à côté de l’Ulysse de Joyce et de L’homme sans qualités de Musil. Il s’agit du chef d’œuvre du roman anti-pharisien, à la fois œuvre de conversion (tout chrétien vrai se convertit chaque seconde) et louange, dans le sillage des Confessions d’Augustin. Ce Boutang-là passe encore inaperçu, alors que c’est peut-être lui qui est le plus bouleversant et le plus attachant. Derrière certaines phrases du Purgatoire, il y a des positions philosophiques ou théologiques longuement méditées, que seules des notes très savantes pourraient expliciter et référencer. Enfin, il me semble que le Boutang militant catholique est un de ses masques et l’une de ses comédies – comédies dans lesquelles il s’efforçait de croire, sur le moment. La vérité se trouve dans ses Cahiers (dont l’essentiel sera publié au Cerf d’ici un an) : Boutang ne se sent nullement meilleur que les autres – plutôt pire, parfois. Il témoigne de ses péchés, montre une incroyable vulnérabilité, qui est celle d’un enfant, et d’une inquiétude métaphysique parfois oppressante. Cela vaut mieux que certaines de ses injustices et fulminations, commises au nom d’une foi aussi robuste que celle de Bossuet. [/access]
Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.
Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.
Plutôt que de remettre en cause le résultat de la consultation populaire du 23 juin, David Cameron en a pris acte de manière élégante et a annoncé qu’il quitterait le 10 Downing Street dès le 9 septembre prochain, pour laisser place à un nouveau Premier ministre qui sera chargé des négociations de sortie de l’Union européenne. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise, les responsables britanniques sont tout de même plus respectueux de la démocratie que ne le sont leurs homologues français. On ne cessera de se rappeler au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, massivement rejeté par les Français, et dont le résultat fut foulé au pied par Nicolas Sarkozy en 2008 en instituant le traité de Lisbonne par voie parlementaire.
Le droit de revoter ?
De manière surprenante, ce sont les électeurs du camp déchu qui réclament le droit de recommencer. Pour ce faire, ils ont fini par instrumentaliser une pétition en ligne qui avait été créée avant le référendum par un militant en faveur du Brexit afin de réclamer, de manière anecdotique, tout en pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des derniers sondages dont il disposait, l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75% et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60%. Autant dire qu’il s’agissait d’une pétition tout à fait fantaisiste, mais dont les partisans du « remain » ont cru bon de profiter.
Le premier souci est inhérent aux pétitions de ce type : il n’y a aucun contrôle de l’identité des signataires. Ainsi, il est possible de la signer une infinité de fois si tant est que vous créiez autant d’adresses mail que de signatures que vous souhaitez apposer à ladite pétition. Vous pouvez ainsi signer ce texte en tant que Superman, résidant au Vatican. D’ailleurs, un élément permettant de jauger le sérieux de ce type de consultation : on dénombrait ce week-end plus de 36 000 signatures en provenance du Vatican, ville-état qui ne comptait aux dernières nouvelles que 451 âmes pieuses. Le deuxième élément de remise en question est évident. Depuis quand demande-t-on légitimement à un peuple de voter une deuxième fois au motif que son premier vote n’était pas suffisamment bon ? L’Union européenne est-elle une forme de régime autoritaire remettant en cause le droit centenaire des peuples à disposer d’eux-mêmes ?
Quand l’émotion dépasse la raison
Les dirigeants européens, face à ce revers, bandent leurs petits muscles, sortent les crocs, et redoublent d’autoritarisme à l’endroit de ceux qui ont eu le tort de vouloir reprendre leur liberté. Ces mêmes dirigeants européens qui osaient moins ouvrir leurs gueules de loup face à Erdogan, cédant à toutes ses requêtes, malgré sa position ambiguë sur le fondamentalisme islamique. Ceux-là mêmes qui abondent la trésorerie grecque à coup de milliards depuis plusieurs années, noyant le pays dans le chaos social, sans apporter un début de solution à la faillite annoncée du berceau de la civilisation occidentale.
Il s’agirait donc désormais pour le Royaume-Uni de quitter de toute urgence l’Union européenne en activant la procédure de l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dès que possible. Cette précipitation en dit long sur l’état des technocrates européens, et des dirigeants eurobéats. Elle consiste à adopter la stratégie du pire, à jeter le Royaume-Uni dans l’inconnu, sans préparation, sans concertation, le jeter du haut d’une falaise sans parachute ni filet de secours, comme s’il était désormais l’ennemi à abattre. Les Britanniques ont choisi leur destin, celui-ci se fera hors de l’Union européenne, or « un destin n’est pas une punition », comme l’écrivait Camus. Les défenseurs de l’Union européenne, contrariés par le vote souverain des Britanniques, souhaitent voir leurs prophéties cataclysmiques se réaliser. Cependant, le seul moyen pour que le désastre arrive est de le provoquer. Preuve s’il en faut que le Brexit n’annonce pas la fin du monde, alors que l’on prévoyait un « black friday » sur les marchés, la seule bourse à avoir tenu le choc a été celle de Londres, perdant en fin de compte à peine 2,5% ; situation quasiment rétablie depuis lors.
Gueule de bois européiste
S’il existe une urgence aujourd’hui, c’est celle de redéfinir ce que doit être l’Europe. On voit dans plusieurs pays membres de l’Union progresser les partis souverainistes, que les européistes convaincus se plaisent à qualifier de partis d’extrême droite, jouant ainsi sur le supposé retour des années 1930, et exploitant la peur d’une idéologie « nauséabonde » qui renvoie « aux heures les plus sombres de notre histoire ». Si les partis souverainistes enregistrent des scores de plus en plus importants dans beaucoup de pays européens, y compris en France, où le Front national a totalisé aux dernières élections régionales plus de voix que le Parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, ce n’est pas par rejet de l’autre, ni en raison d’une xénophobie intestine, d’un racisme viscéral, d’une attitude réactionnaire rance. Si le souverainisme revient à la charge aujourd’hui, c’est parce que les peuples européens en ont soupé de devoir se soumettre à des décisions et recommandations plus ou moins contraignantes élaborées dans l’ambiance feutrée de la technocratie bruxelloise, par des eurocrates non-élus, déconnectés et ignorant tout des réalités nationales. Chaque peuple a son histoire, son identité, sa culture ; vouloir passer ces particularités à la moulinette européiste pour élaborer un gloubiboulga informe est un crime. Il n’est rien d’égoïste dans le désir d’un peuple d’écrire ses propres lois, d’élaborer son budget, d’avoir sa monnaie nationale, de contrôler qui entre et se maintient sur son territoire. Il n’est rien de xénophobe à souhaiter privilégier ses citoyens nationaux sur le marché de l’emploi, du logement, ou dans l’attribution des aides sociales financées par la solidarité nationale. Les bonnes âmes françaises – la plupart du temps, des artistes engagés, disons-le – n’ont pourtant aucun problème à s’expatrier aux Etats-Unis, pays on ne peut plus protectionniste, usant et abusant de stratégies monétaires à tout-va, protégeant ses frontières à la limite de la paranoïa, et où l’on s’est extasié de l’accession d’un Noir américain à la présidence, au seul motif de sa couleur et non par réelle adhésion à son programme.
Il est pourtant une chose que Bruxelles semble avoir oublié : les peuples se sont engagés de manière plus ou moins volontaire dans l’Union européenne, ils ne lui ont pas vendu leur âme sans concession. L’Union européenne n’est pas censée être une prison de laquelle on ne sort jamais après y avoir mis un pied. La sortie de l’Union est prévue par les traités, et les peuples sont libres de faire ce choix de manière souveraine. Les menaces, en revanche, n’étaient pas prévues par les traités. D’aucuns se permettent de dire que pour dissuader d’autres pays de s’engager dans la même voie que le Royaume-Uni, il fallait que son départ soit douloureux. Juncker annonce d’ores et déjà qu’il ne s’agira pas d’un divorce à l’amiable, lui qui fustigeait les premiers ministres trop à l’écoute des électeurs…
Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple est-il désormais nul et non-avenu ? Le citoyen lambda se rendant à l’isoloir pour décider de son avenir n’est-il qu’un pion sur l’échiquier bruxellois, en première ligne pour subir les conséquences désastreuses des joueurs assis de part et d’autre de la table ? Qu’avons-nous fait de la démocratie ?
La démocratie n’est pas un jeu. Elle est un outil de gestion de la cité. Les élections et les referendums en sont l’expression directe. Or, certains hommes politiques se laissent aller à des déclarations totalement démentielles. Alors que la France est sur le déclin depuis de nombreuses années, qu’elle n’a toujours pas réussi à se remettre de la crise de 2008, que François Hollande finance sa politique mortifère par de l’emprunt toxique qui nous ruinera à terme, que l’emploi et la croissance ont été perdus de vue, que les Français n’ont plus aucune confiance en leurs institutions et qu’ils réclament une prise en compte accrue de leur voix, Emmanuel Macron a avoué le mardi 28 juin au Club Bourbon que les politiques français « ne cherchent plus à proposer un projet aux électeurs, mais cherchent à ne pas perdre face à Marine Le Pen ». Quel aveu de vacuité intellectuelle. Il ne s’agit donc plus pour nos élites de chercher des solutions à apporter aux Français pour restaurer notre beau pays dans sa grandeur, nos dirigeants ne s’attelleraient donc qu’à contrer une candidate. Et tous les coups sont permis. Il est temps que cela cesse. Non, la démocratie n’est pas un jeu ; mais s’ils y tiennent… seul le peuple souverain doit en être le gagnant. Que son avis aille dans le sens de la doxa, ou contre elle. On ne remet pas en cause la vox populi.
Mais cela peine à trouver grâce auprès de ces fervents chantres des droits de l’homme et des « valeurs républicaines », pour qui les trompettes de l’Apocalypse résonnent déjà si fort dans le creux de leurs oreilles hallucinées, qu’elles en sont devenues sourdes à la moindre contradiction, pourtant socle du débat démocratique. Les seules contradictions auxquelles ces pauvres prêcheurs de mauvaises nouvelles parviennent encore à se confronter sont les leurs… Alors que les peuples demandent plus de démocratie et une Europe moins envahissante, allant dans le sens des intérêts nationaux, on leur sert une vieille soupe froide européiste allant vers une dissolution de plus en plus poussée des identités nationales et une intégration mortifère dans un costume commun trop grand pour les uns, trop petit pour les autres, Merkel et Juncker portant les casquettes de cuisinière et de tailleur…
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.
Tout a commencé il y a six ans avec la fuite de 114 dossiers de police dévoilant une opération de surveillance de grande envergure de la communauté musulmane du Japon. Les fichiers diffusés sur Internet font état d’une surveillance systématique des lieux de prières, restaurants hallal et associations islamiques de Tokyo. Ces dossiers ont par exemple dévoilé que pendant le sommet du G8 tenu au Japon en 2008, quelque 72 000 résidents ressortissants des pays membres de l’Organisation de la conférence islamique (dont 1 600 étudiants) avaient été mis sous surveillance, sur la base d’un fichage ethnoreligieux. Par viralité, les fichiers constituant un potentiel « sushileak » ont été téléchargés quelques 10 000 fois à partir d’adresses IP domiciliées dans 20 pays différents.
Surveiller et dédommager
À la suite de ces révélations, 17 musulmans nippons (pour la plupart, des immigrés d’origine nord-africaine et moyen-orientale) ont décidé d’attaquer l’Etat japonais devant la justice pour violation de leurs droits et libertés fondamentales. Après des années de débats et deux procès en appel, la Cour suprême a fini par rendre sa décision il y a un mois. Si les juges nippons ont ordonné à l’Etat de verser 90 millions de yens (presque 800 000 euros) aux plaignants en dédommagement de la violation de leur vie privée, la plus haute magistrature du pays a surtout conclu que ces mesures de surveillance étaient à la fois « nécessaires et inévitables » pour faire face à la menace terroriste.
Faute de statistiques officielles, il est très difficile d’estimer le nombre exact de musulmans résidant au Japon – Wikipedia parle de 170 000 individus dont 100 000 d’origine étrangère. Ces communautés disposent d’une quarantaine des mosquées dont les premières ont été construites dans les années 1930. Plus récemment, une petite dizaine de Japonais convertis à l’islam ont rejoint les rangs de l’Etat islamique, dont l’une des premières exactions mondialement médiatisées fut l’assassinat d’otages nippons.
L’histoire des relations entre le pays du Soleil levant et l’Islam, risque de vivre un nouveau bouleversement, l’association musulmane japonaise ayant entamé des démarches en vue de la construction d’une très grande mosquée à Shizuoka, une ville de 700 000 habitants à deux heures de route de Tokyo. Pour Yassin Essaadi, le résident japonais d’origine marocaine qui préside l’association, cette grande mosquée devrait devenir l’un « des catalyseurs de la propagation de l’islam dans le pays ». Ce projet ostentatoire rappelle les chantiers pharaoniques de mosquées-cathédrales planifiées en Europe.
Sans passif colonial avec le monde musulman, ni difficultés d’intégration liées à une immigration arabo-musulmane massive, le Japon suit pourtant une trajectoire proche de la nôtre. Jusqu’ici, la contribution de la culture japonaise à l’islam se résumait au mot de kamikaze. Les problèmes ne font sans doute que commencer.