Le 2 juillet, cela fera tout juste huit ans qu’Ingrid Betancourt fut arrachée aux mains des Farc lors d’une opération de libération menée par le gouvernement colombien. La madone au visage fin venait alors de passer six ans et demi otage des Farc dans la jungle colombienne, à la merci des maladies tropicales. Six ans durant lesquels Chirac-Villepin puis Sarkozy s’évertueront à juste titre à faire pression sur le gouvernement colombien d’Alvaro Uribe pour « sauver Ingrid ». Humaniste, courageuse et pas vilaine de surcroît, Ingrid a tout pour plaire à l’opinion. Qui ne s’est apitoyé ne serait-ce qu’un instant sur le sort de notre pauvre Ingrid aux mains de rebelles rouge sanglant dans un pays miné par la guerre et la corruption ? Même l’indomptable Renaud succomba au charme de Sainte Ingrid par ces vers : « Nous t’attendons Ingrid / Et nous pensons à toi / Et nous ne serons libres / Que lorsque tu le seras. »

En Colombie en revanche, on ne la porte plus dans son cœur. En 2013, tandis qu’Ingrid souhaite faire son grand retour politique en Colombie, les mots de l’opinion colombienne seront parfois si durs que le quotidien El Espectador juge utile de publier une chronique dans laquelle il appelle à la retenue.

L’enlèvement

Retour en février 2002. Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice, fait campagne en Colombie comme candidate à la présidentielle de son parti Verde oxígeno. Les intentions de vote en sa faveur sont basses, comme souvent pour les candidats écolos. Alors à Florencia, une ville dans le département de Caquetá, au Nord-Ouest de l’Amazonie, la franco-colombienne souhaite rejoindre San Vicente de Caguán, petite commune située non loin de là. Se présente alors un combat entre les militaires et les Farc. Le gouvernement la met en garde sur les risques réels de mésaventures si elle ne rebrousse pas chemin. Mais Ingrid, fière et téméraire, refuse d’écouter les conseils des soldats et continue son périple, accompagnée de Clara Rojas, sa fidèle directrice de campagne, et de son chauffeur. Selon la version du gouvernement, elle signe un document stipulant qu’elle a pris connaissance des risques liés à la présence de guérilla et qu’elle sera responsable s’il lui arrive quoique ce soit. Peu après, le convoi est intercepté par un commando des Farc. Quand les guérilleros identifient Ingrid Betancourt, ils raflent un trophée de première catégorie. Six longues années plus tard, le gouvernement colombien lance une opération de libération camouflée sous une fausse émission de télé sur la Croix Rouge. Ingrid Betancourt, Clara Rojas et treize autres otages sont libres. Le cauchemar prend fin. L’opinion française est ravie, Ingrid aussi. Elle qualifie l’opération du gouvernement de « parfaite ». La mésaventure semble se terminer comme un conte de fée.

Amère libération

Deux ans après, les tensions commencent. En guise de remerciement envers le gouvernement colombien, Ingrid Betancourt lui réclame la modique somme de 6,6 millions de dollars au titre de la loi en faveur des victimes du terrorisme. Ingrate Ingrid ? Elle refusera ensuite les 450 000 euros que lui propose l’Etat français à travers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme. Non qu’elle considère avoir assez d’argent, mais au contraire que c’est insuffisant à son goût. Pourtant, rien qu’en 2008, les frais de rémunérations des gardes du corps de Madame Betancourt s’élèveront à 73 000 euros, ceci payé par les impôts des Français, pointe du doigt l’essayiste Jacques Thomet. Dans le même temps, dénoncera également ce dernier, un Français ayant été otage des Farc durant quinze mois, Christophe Beck, a été complètement oublié par l’Etat au point de vivre en 2010 dans une caravane suite à la vente du patrimoine familial afin de payer aux Farc une rançon de 500 000 dollars.

Lorsque le calvaire de la candidate écologiste se termine en 2008, il reste plus de 800 otages aux mains des Farc. Ingrid Betancourt, qui jouit alors d’un prestige international (la présidente du Chili, Michelle Bachelet, fait campagne pour qu’elle obtienne le Prix Nobel de la Paix) pourrait user de son influence pour tenter d’en faire libérer. Elle n’en fera rien. En 2009, ses ex-compagnons d’infortune publient leurs bouquins et règlent leurs comptes. Clara Rojas soutient que les lettres écrites à sa famille et remises pour cela par les Farc à la famille Betancourt ne sont jamais arrivées à destination, afin de « réserver à tout prix le rôle principal à leur fille », dénonce-t-elle. Quant à Keith Stansell et Tom Howes, deux otages américains, ils dénoncent une femme arrogante et égoïste, qui les a mis plusieurs fois en danger.

Et maintenant ?

Cela n’a pas façonné une image positive d’Ingrid Betancourt dans sa terre sacrée, où l’opinion publique à son sujet tranche avec la nôtre. Extrêmement populaire peu avant sa libération en Colombie, Ingrid Betancourt y est presque devenue non grata dans les années suivantes. En 2013, un sondage (de l’institut colombien Cifras & Conceptos) révèle que sept Colombiens sur dix ont une mauvaise opinion d’elle. Encore maintenant, beaucoup estiment qu’elle savait les risques qu’elle prenait, voire qu’elle aurait bien cherché ses malheurs. En mai dernier, une (petite) manifestation a même eu lieu à Bogota pour lui demander de s’en aller, mais peu importe, Ingrid est chez elle et elle souhaite le faire savoir. Si elle vient de déclarer dans El Espectador ne plus vouloir faire de politique en Colombie, elle s’exprime sur le processus de paix avec les Farc, elle est en forme.

Ingrid, je sais que vous êtes ambitieuse, et que les Français vous aiment. Que faites-vous en 2017 ?

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est professeur de français langue étrangère.