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Danemark, l’autre pays du leave?

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David Cameron rencontre son homologue danois, février 2016. Photo: Mathias Loevgreen Bojesen.

« Organiser en Grande-Bretagne un référendum sur l’Union européenne a été une erreur. » En France, un tel propos ne ferait sursauter personne. Ce fut même notre ordinaire médiatique durant les jours qui ont suivi la victoire du leave outre-Manche : des élites scandalisées, outragées, mais en aucun cas découragées (c’est à cela qu’on reconnaît l’objet passionnel) se sont relayées à la télévision et à la radio pour nous dire tout le mal qu’elles pensaient du référendum en général, et du Brexit en particulier.

« Dérapage » européiste

Au Danemark, ce propos sur « l’erreur » de David Cameron (en danois, « fejl » a aussi le sens de faute, voire de péché) scandalisa de la pire façon : on y a perçu de l’arrogance, c’est-à-dire un péché contre la démocratie. Les réseaux sociaux et une partie de la presse (parfois enthousiaste vis-à-vis du Brexit) se sont enflammés contre son auteur, Mogens Lykketoft, un hiérarque social-démocrate, ancien ministre, ancien président du Parlement, devenu, après la défaite de son parti, président de la 70e conférence des Nations unies. Pour l’opinion danoise, les honneurs obligent. Ils ne dispensent pas. On ne dénie pas impunément au peuple le droit de choisir, même en prétendant « défendre la démocratie représentative ».
Pourtant, il y a bien aussi au Danemark des gens « raisonnables » qui regrettent sobrement le résultat du référendum : la Grande-Bretagne est le cinquième partenaire économique du Danemark ; elle absorbe 7 % de ses exportations ; on évoque 13 000 emplois menacés par une sortie « sèche » du Royaume-Uni. Dans l’expression de ces inquiétudes, il n’est nulle question de grand dessein européen, de vision indépassable ou de rêve brisé, mais de business, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »]

Ces gens raisonnables dominent encore le Parlement, et il n’est pour l’instant pas question d’organiser un référendum similaire au Danemark. Même si la majorité de droite est légèrement dominée par le parti du peuple danois (DF, europhobe), la seule possibilité d’une alliance de revers entre les libéraux au pouvoir et les sociaux-démocrates, actuellement dans l’opposition, muselle le parti populiste. Face à ce bloc europhile, le parti du peuple danois ne peut compter que sur le soutien de l’Alliance libérale et, de l’autre côté de l’échiquier politique, de la liste unitaire (rouges-verts). Cet ensemble disparate ne peut ni former une majorité de gouvernement ni même arracher la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Danemark à l’Union européenne. Sur les 179 députés du Parlement, il manque encore une petite dizaine de voix pour parvenir à la majorité requise.

Dans le pays en revanche, le vent gronde contre cette Europe que le Danemark n’a rejoint que sur le tard (1972), sans enthousiasme et dans le sillage du Royaume-Uni. Aux griefs traditionnels que les Scandinaves opposent à l’UE (absence de démocratie, négation des particularismes nationaux, inefficacité économique, mise en cause des protections sociales), est venu s’ajouter le souvenir du chaos migratoire de l’été et de l’automne 2015. En France, on ne l’a éprouvé que d’assez loin, mais ici le souvenir en est vivace, douloureux, concret. Dans son bureau du centre d’Århus (Jutland), Juan, bien que Danois d’origine chilienne, s’emporte à la seule évocation de ce moment de l’histoire européenne. « Ils n’ont que le mot “frontières communes” à la bouche, et se sont empressés de les ouvrir à tous les vents. Et tout ça, parce que l’extrême-gauche suédoise a réussi à forcer la main au continent tout entier. » Le propos revient souvent quand on interroge les gens et, à l’instar de Juan, vieil électeur social-démocrate, il ne concerne pas que les électeur du DF : l’accueil des réfugiés « avec des fleurs », le chantage moral et médiatique des Suédois, le suivisme d’Angela Merkel transformant le flux de réfugiés en torrent, enfin la tentative européenne d’imposer aux récalcitrants des quotas de réfugiés, ont radicalisé le scepticisme et la prudence traditionnels des Danois vis-à-vis de la construction européenne : il s’agit désormais d’une hostilité franche, attisée par les sentiments peu amènes que les Danois et les Suédois se portent souvent. Il n’est guère douteux qu’une campagne référendaire axée sur le thème des frontières nationales et de la maîtrise de l’immigration serait sinon victorieuse à coup sûr, du moins très efficace.

L’Europe à la carte a échoué

Dans l’immédiat, on ne leur demandera donc rien. Kristian Jensen, le ministre libéral des Affaires étrangères, le répète sur tous les tons : il n’y aura pas de référendum. Mais jusqu’à quand ? Privés du partenaire britannique dont ils partageaient les exemptions, notamment vis-à-vis de l’euro (rappelons que les États qui ne l’ont pas adopté – Tchéquie, Pologne, etc. – sont censés le faire progressivement), les Danois risquent, dans les mois et les années qui viennent d’avoir affaire à des partenaires moins conciliants et mus par une volonté intégratrice plus soutenue. Du point de vue européen, la sortie du Royaume-Uni marque l’échec d’une construction à la carte et de l’option « un pied dedans, un pied dehors ». Non seulement la politique des petits pas et des exceptions ne désarme pas les adversaires de l’Union, mais de plus elle décourage les derniers fidèles du projet européen. Même si l’euroscepticisme pousse les gouvernants à la prudence et à la ruse, la logique du saut fédéral, qualifié ainsi ou non, s’impose dans certains cercles. On va vers un nouveau traité. Reste à en connaître le contenu exact, la date de mise en œuvre… et surtout les modalités d’une éventuelle ratification.

Or l’un des enjeux du référendum de décembre dernier au Danemark portait justement sur cette question : la possibilité d’adopter à la majorité parlementaire simple des amendements à la politique européenne. Les électeurs ont refusé cette possibilité. Toute nouvelle avancée dans la construction européenne devra donc être soumise à référendum… avec le résultat que l’on devine.

C’est à ce blocage que vont se confronter non seulement les partis de gouvernement danois mais aussi l’Union européenne, partagée entre sa volonté d’avancer et le risque de laisser d’autres membres de l’Union sur le bas-côté. Le Danemark, malgré toutes les protestations de bonne foi européenne de sa classe dirigeante actuelle, risque, à la première clarification venue, de se retrouver hors jeu… et finalement, pour sortir de l’impasse et de la double hostilité de son opinion publique et de ses partenaires européens, de choisir la voie britannique. A fortiori si, d’ici là, non seulement l’accord de sortie du Royaume-Uni est favorable à ce dernier, mais que la société britannique prouve sa vitalité, dans le libre destin qu’elle s’est choisi.[/access]

Après le Brexit, le joli mois de May

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Nous avions moqué il y a quelques semaines les théoriciens du chaos post-Brexit, qui prophétisaient tous les malheurs au peuple britannique au cas où il affirmerait sa volonté de sortir de l’Union européenne. Les sujets de Sa Gracieuse Majesté ne lisent pas la presse française ; pis, ils ne regardent même pas les experts de C dans l’air. Ils ont donc voté « Leave ». Après le scrutin, ce sont les leaders du Brexit qui étaient montrés du doigt. Boris Johnson, qui avait pris acte du fait que les conditions politiques ne lui permettaient pas d’accéder au 10, Downing Street, était dépeint en lâche. L’ancien maire de Londres n’était qu’un pitre qui ne voulait surtout pas du pouvoir, surtout pas assumer la responsabilité de son militantisme pour le « leave ». Manque de bol, Johnson ne s’était terré nulle part et a débarqué au Foreign office. Pour se cacher, convenons qu’il y a beaucoup mieux.

C’est Theresa May qui est devenue Premier ministre. Elle, qui avait pris position pour le « remain » a expliqué que son devoir était de faire du Brexit une chance pour le Royaume-Uni. Et elle s’y est attelée. Pour l’heure, aucune pluie de sauterelles de l’autre côté de la Manche, ni séismes ou épidémies de choléra. Au contraire, la consommation a rebondi en juillet. Quant au tourisme, il a également connu une augmentation cet été. Bizarre pour un pays dont le peuple aurait décrété l’édification de murs et autres barbelés. Trêve de plaisanteries. Toute personne de bonne foi sait très bien qu’on peut vivre hors de l’Union européenne. La Suisse, la Norvège y réussissent très bien, chacune à leur façon. L’Islande aussi, qui refuse aujourd’hui d’y entrer après avoir été longtemps tentée d’y adhérer. De chaque côté, il faut faire preuve de modestie, la consommation et le tourisme auraient peut-être rebondi aussi en cas de vote pour le « remain ». Qui peut avoir des certitudes à cet égard ? Hormis, bien sûr, les experts de C dans l’air ou les éditorialistes du Monde ?

Ce qui est certain, en revanche, c’est que Theresa May a compris le message de son peuple. Les Britanniques voulaient retrouver la maîtrise de leur destin ; elle souhaite leur donner. On savait qu’après trente ans de thatchérisme et de blairisme, autres noms de la fameuse « adaptation nécessaire à la mondialisation », le Parti conservateur avait entamé une réflexion en son sein. On savait aussi que David Cameron s’était déjà appuyé sur Philipp Blond, le théoricien de la « Big society ». Theresa May va plus loin. Surfant sur le résultat du référendum, elle affirme sa volonté de redonner à son pays une politique industrielle, mais aussi de réduire les inégalités. Celle que des imprudents avaient dépeinte comme l’héritière de la Dame de fer a même recréé une forme de Commissariat général au Plan. Chez nos confrères du Figaro, Pierre-Henri d’Argenson explique que « le Brexit n’est donc pas seulement le fruit d’une manipulation populiste tombée sur son jour de chance, mais procède d’un mouvement profond de remise en cause des dogmes économiques sur lesquels les gouvernements libéraux, de droite comme de gauche, avaient assis leurs certitudes. Sans conteste, ajoute ce haut-fonctionnaire spécialiste des questions internationales, nous assistons là à une révolution économique et politique ».

Cette révolution n’intéresse pas la plupart des médias de notre pays, qui sont passés à autre chose. Il s’agit maintenant de préserver les citoyens des Etats-Unis des séismes, pluies de sauterelles et autres épidémies de choléra qu’engendrerait forcément une victoire de Donald Trump en novembre. Victoire qu’on décrète par ailleurs impossible, mais tout en se mobilisant quand même pour ne pas la voir advenir. Allez comprendre…

Brexit: Le Royaume, uni contre les robots

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Image: Soleil.

Tout ce qu’il y avait à dire de grandiose et de tragique sur le Brexit a été dit. Toutes les choses en « -té », comme identité, souveraineté, légitimité. En « -isme », comme indépendantisme, irrédentisme, libéralisme, sophisme. En « -ie », comme économie, démocratie, connerie. Reste à commenter les volets comique et métaphysique de l’affaire.

« C’est mauvais, les cocos, on la refait. »

Le spectacle qu’offre un démagogue parvenu est d’un comique dont l’essence a bien été saisie par les Marx Brothers, mais dont l’effet est toutefois limité par le sentiment qu’éprouve le spectateur que si le démagogue est parvenu, c’est qu’il est au pouvoir, et donc jouit de la capacité de nuisance qui va avec. En revanche, le Brexit nous a fourni le spectacle du démagogue qui se tire une balle dans le pied dans son désir de se maintenir au sommet, du démagogue déparvenu, si je puis dire, et ce comique-là n’a rien qui arrête l’hilarité du spectateur. C’est l’humour total. Le ratage en direct de ses sophismes tentateurs, la justice immanente qui le frappe sous la forme d’une démission obligatoire, l’échec du cynisme qui se grave sur son visage en le figeant pour l’éternité dans une sidération humiliée, sa métamorphose instantanée en mouton noir, en agneau sacrificiel, en bouc émissaire, en dindon de la farce, en marionnette de ses propres turpitudes devenues fatales à son ambition, sa petite magouille lui revenant en boomerang dans le chignon : toute la méchanceté qu’il y a à s’esbaudir est consommée dans ce spectacle. Qu’il nous vienne de Westminster ajoute à la surprise et en prolonge l’effet. Magie de l’Europe, probablement : le bouffon devient un rôle anglais.

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Comique aussi est la revendication immédiate, par ceux qui n’aiment pas le résultat, de réinitialisation de la séquence, comme s’il s’agissait d’une scène que les figurants devaient rejouer : « C’est mauvais, les cocos, on la refait. » Dans cette veine, ce ne sont pas tant les Écossais et les Irlandais qui nous gênent, ni même les banquiers – car tous trois forment une de ces fameuses « communautés intentionnelles » perdantes au résultat, dont les réactions négatives et les velléités sécessionnistes sont classiques en pareil cas –, ce sont plutôt ces jeunes qui n’ont pas voté et qui se plaignent du résultat. Il faudrait quand même que quelqu’un leur explique que l’exercice de la citoyenneté dans la démocratie consiste parfois à se déplacer avec ses vrais pieds, le jour dit et non pas la veille ou le lendemain, pendant les plages horaires spécifiées, dans un endroit physique qui a pour nom « bureau de vote », pour y mettre dans le secret de l’isoloir un bulletin imprimé à l’encre, qui exprime leur opinion, dans une enveloppe ; et, la chose faite, la placer dans une urne d’où on la tirera le soir, pour compter sa voix au nombre des opinions de tel ou tel camp. Quant à ceux qui ont voté mais éructé après coup sur Facebook qu’ils étaient prêts à changer de nationalité pour ne pas vivre sous les lois d’un pays de ploucs, on peut comprendre leur dépit, mais s’ils n’aiment pas la démocratie, qu’ils essayent la dictature technocratique molle. Ces jeunes gens festifs semblent n’accepter que les bonnes surprises, n’attendre par hypothèse que du bon de la démocratie (EasyJet, Eurostar, Erasmus, des joli(e)s Nordiques sans frontières et sans entraves) et la prendre pour une prestation logistique au service du fun perpétuel de leur moi jouissant. Il y a un malentendu. Qu’on le dissipe en expliquant à ces chères têtes blondes que la démocratie, c’est beau comme principe, mais c’est assez pénible comme pratique. Il semblerait que l’âpre discipline nécessaire à son exercice se soit perdue.

Le peuple dit non, la situation reste dans le oui

Tout ceci est distrayant mais n’est que l’écume des choses. Le vrai événement, c’est la transformation de la décision en non-décision, ou plus exactement le caractère devenu définitivement négligeable de la souveraineté nationale. D’où vient cette voix nouvelle qui dit : « Vote toujours, tu m’intéresses » ? Car il ne s’agit plus aujourd’hui de la manœuvre classique consistant pour la représentation nationale à annuler après coup la volonté référendaire, comme en France. Non, l’art contemporain, c’est l’annulation politique du vote pour raisons techniques. Le coup de force invisible, niché dans les algorithmes. On touche ici à la mutation métaphysique de la politique contemporaine, à son entrée dans le règne robotique. Le Brexit est devenu la première séquence historique où la démocratie est inopérante pour des raisons techniques. Le peuple dit non, la situation reste dans le oui. C’est la nouvelle magie de l’Europe. C’est un nœud gordien qui se reconstitue après avoir été tranché. Les Alexandre se succèdent pour le trancher, mais le nœud est devenu virtuel, une sorte de culbuto en hologramme, que les épées ne tranchent pas, encore moins les bulletins de vote. Un mauvais rêve, comme dans les feuilletons Le Prisonnier et Les Envahisseurs, et plus récemment dans le film Matrix. Tout se passe comme si les pays étaient scotchés aux milliards de milliards de lignes de code informatique qui régissent les accords commerciaux, douaniers, policiers, monétaires, interbancaires, boursiers, aériens, etc. L’indétricotable est devenu l’alibi des processeurs pour conserver le pouvoir, avec l’appui des technocrates et des bien-pensants, devenus les idiots utiles de l’informatique, elle-même devenue presque libre, ivre de puissance, et qui sera un jour, ou est déjà, sentimentale (Luc Ferry prédisant la chose à moyen terme, on peut en déduire qu’elle s’est déjà produite). Brexitez si vous voulez, nous disent les algorithmes, mais il va falloir réécrire plusieurs centaines de milliards de lignes de code qui tournent toutes seules et qui sont interfacées avec le reste du monde. Le choix : l’hiver sous tous rapports ou le statu quo. Moi Système d’Information ou le chaos. La Sainte Trinité du Processeur, du Serveur et de l’Application ne se laisse pas comme ça pousser dehors par des vraies gens, fussent-ils britanniques, dont la vitesse de calcul est dérisoire, l’obsolescence programmée, la rationalité défaillante (au passage, nous notons que l’interface humaine de cette Trinité, la vitrine charnelle de l’immense programme informatique européen qui nous gouverne est M. Juncker : quand la machine pourra sentir le beau, changera-t-elle d’égérie ?). Un jour viendra, aux couleurs grises du tertiaire marchand, où l’Europe des robots exigera d’être aimée et obéie, et aura les moyens de ses exigences. Il est déjà terrifiant de confier son argent à des programmes informatiques, que deviendrons-nous quand ils seront devenus sentimentaux, voudront être aimés ? L’Europe va devenir ça : une grosse machine informatique cynique et sentimentale.

Un pas de côté ?

On sait que le mouvement de l’université de la Singularité, brouet techno-philosophique californien grassement financé par les geeks, attend comme le Messie le jour proche où la puissance de calcul des processeurs excédera celle des cerveaux humains. Elle attend ce moment comme une chance donnée à la mutation anthropologique : les humains penseront moins que les machines, auront moins de mémoire, et potentiellement moins de sensations. On pourra donc s’en remettre à elles pour devenir ce que l’on veut. Éternelle jeunesse, réalité enrichie, illimitation à la carte. Dans ce monde proche, de quel poids pèse la démocratie anglaise ? Les agriculteurs pas contents ? Les choix des citoyens britanniques dans un espace politique qu’on appelle démocratie ? Ne parlons même pas de leur histoire. Les Normands, les Plantagenêt, les Lancastre, les York, les Tudor, les Stuart, les Hanovre, les Windsor : poubelle, fichier nettoyé. Réduits à leur fiche Wikipédia par décret de Palo Alto. L’Europe californienne est en marche, arrêtons-la : voilà le bon côté du Brexit.

On a beaucoup de mal à trouver le fameux « pas de côté » qui permettrait au projet européen de cesser de ressembler à Facebook, c’est-à-dire à une coalition de narcisses ultralibéraux qui deviennent gauchistes incandescents ou nationalistes intransigeants dès qu’ils expérimentent une contradiction, et qui redeviennent narcisses ultralibéraux quand ils ont fini par obtenir la satisfaction de leur faux désir. Le Brexit est une tentative pour trouver ce pas de côté. Mais pour l’instant, l’Angleterre n’a pas encore gagné contre les robots.[/access]

Les catholiques, apôtres naïfs du vivre-ensemble?

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Cérémonie oecuménique à la cathédrale de Milan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00766468_000014.Ceux qui ont ici reçu une bonne éducation chrétienne se souviennent sans doute qu’après avoir pris une gifle sur la joue droite, il faut tendre la gauche. Et après avoir été égorgé, que fait-on ? Que tend-on ?

Ceux qui ont ici reçu une bonne éducation chrétienne se souviennent sans doute qu’après avoir pris une gifle sur la joue droite, il faut tendre la gauche. Et après avoir été égorgé, que fait-on ? Que tend-on ?

Quand les cathos tentent le diable

La réponse vient de nous être fournie par Monseigneur Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, qui dans une interview à Paris-Normandie explique que la mort du Père Jacques Hamel — une « mort mystérieuse » en ce qu’« elle nous rend contemporains de la mort du Christ », si ! — ne signifie pas que nous soyons confrontés à « une guerre de religions ». Pas du tout. C’est juste « un déchaînement du mal qui est de l’ordre de Satan, du démon. Qu’il faut traiter comme tel. » Oui.

Mais alors, qui est responsable ? « Il y a un autre élément c’est la manière dont la société considère les religions. À les mettre à l’écart, on n’aide pas. Je crois que nous sommes au bout du modèle de la laïcité qui était exaspéré ces dernières années. Jusqu’à dire que la religion doit rester dans la sphère privée. Ce qui est tout à fait faux. Ou alors je n’existe plus. Dire ça, c’est considérer qu’il n’existe pas de communauté catholique, qu’il n’existe pas d’évêque, qu’il n’existe pas de cathédrale, qu’il n’existe pas de croix sur nos chemins. C’est ce qui nous est dit. Et c’est une folie, nier la religion. Ce qui est fragile, c’est aussi ça. »

Et de mettre finalement en cause la laïcité telle qu’elle régit l’Ecole de la République : « Dans nos écoles publiques, on n’a pas le droit de croire. Quand j’ai 9 ans et que je reviens de weekend, la maîtresse dit : « Vous avez passé un bon dimanche ? » Celui-là dit qu’il a joué au foot et tout ça. Mais si l’un d’eux lève le doigt en disant : « Moi, madame j’ai fait ma première communion », elle dit : « Quelqu’un d’autre à quelque chose à dire… » Le petit musulman, il n’a pas le droit de croire. Nous, nous avons des écoles (NDLR : catholiques), où il y a 50/80 % de musulmans car ils viennent en disant, chez vous, on a le droit de croire. À ce moment-là, comment s’étonner qu’il ait une image déformée de Dieu ? Qu’est-ce que ça coûterait que dans nos écoles il puisse voir qu’il y en a qui croit, d’autres qui ne croient pas ? Que cela soit abordé paisiblement comme dans les églises catholiques. On ne met pas des coups de règles sur les garçons et les filles qui disent : moi, je ne crois pas. La liberté, elle est où ? Dans nos écoles. Dans les écoles publiques il n’y a pas de liberté. Là où il y a la liberté, c’est là où on peut dire que l’on croit. »

Dans Le Figaro de dimanche dernier, Natacha Polony, après avoir rappelé les propos de notre archevêque, s’insurge. « Un religieux n’est pas obligé de comprendre la laïcité à la française et les subtilités de la distinction entre espace public et espace privé, ni même de comprendre que ce n’est pas la laïcité qui implique le vide spirituel dont nous gratifie la société de consommation et du spectacle ; encore peut-il s’abstenir d’expliquer que c’est parce que « le petit musulman » n’entend pas suffisamment parler de religion à l’école que de jeunes français massacrent des enfants et des vieillards. »

Et de conclure : « L’auto-flagellation est un sport qui se conçoit dans une cellule monacale. Battre sa coulpe sur le dos de la nation est plus qu’incorrect : stupide. »

Anti-Lumières

Ma chère Polony, ce n’est pas la stupidité d’un archevêque qu’il faut mettre en cause : il s’agit d’un plan concerté. Il y a peu, le Pape a déploré, dans un entretien à La Croix (le Pape dans la Croix, c’est ça, un pléonasme, non ?) : « Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. » Petit coup de patte à la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires, qui fait le fond des dernières phrases consacrées au sujet : « La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. » Et de conclure : « Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière », constate Jorge Bergoglio. « Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore. La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous. »

J’ai cité ces propos cum commento dans une récente tribune du Point. J’y notais le synchronisme étonnant avec les propos (sur RMC) du président de l’union des Organisations Islamistes (heu, pardon : Islamiques…) de France, l’UOIF, au même moment, déclarant : « La religion cohabite très bien avec la laïcité, explique-t-il. La loi 1905 nous va très bien, c’est le cadre idéal pour que l’Islam s’épanouisse dans la République. » Il a lancé avec aplomb, quand Bourdin lui a fait remarquer qu’il était sur la même ligne que le pape, qu’ils sont tous deux contre une « lecture radicale » de la laïcité : « « Les religieux s’entendent et s’entr’aident dans de pareils moments ». On ne le lui fait pas dire. Et de proclamer l’éloge du « vivre-ensemble », qui est la tarte à la crème aujourd’hui des nouveaux programmes scolaires en particulier et du Camp du Bien en général.

Alors même que les attentats intégristes déchirent la France, des voix s’élèvent çà et là — et la coïncidence là aussi est remarquable — pour défendre une ouverture à l’Islam de la France — une ouverture qui nous garantirait des extrémismes. Paradoxe apparent, elles s’élèvent parmi les défenseurs de l’Eglise traditionnelle. L’année dernière, Pierre Manent a proposé, dans Situation de la France, de donner à l’islam toute sa place, expliquant que nous ne pouvions plus camper sur une laïcité pure et dure. Catherine Kintzler, en vrai spécialiste de la laïcité, a analysé en profondeur ce livre malicieux, « brûlot anti-laïque et anti-républicain », et a parfaitement montré que l’église catholique faisait chorus avec l’islam intégriste pour remettre la main sur les territoires perdus. Non ceux de la République, mais ceux de la religion.

C’est un calcul de dupes. On ne transige pas avec des gens qui veulent au fond non seulement toute leur place, mais toute la place. En passant par l’islam pour ré-affirmer et ré-affermir le pouvoir de l’Eglise, le pape se fourvoie profondément. Et faire la moindre concession serait une erreur létale. Jean d’Ormesson l’a expliqué l’année dernière à propos des massacres de chrétiens au Moyen-Orient — pas un prêtre égorgé, mais des milliers d’hommes et de femmes décapités.
Il faut réécrire la loi de 1905 en tenant compte de l’islam, qui n’existait pas en France au début du XXème siècle. Il faut imposer la laïcité la plus stricte sur l’ensemble du domaine public — c’est-à-dire dans la rue : libre à chacun de croire ce qu’il veut, mais pas de l’imposer, ne serait-ce que par le quadrillage des voiles dans nos villes, à ceux qui ne croient pas la même chose, ou qui ne croient à rien du tout.

Vade retro Chevènement ?

Nous n’en sommes pas là. Il a été question de nommer Jean-Pierre Chevènement à la tête d’un organisme chargé de réorganiser en profondeur le financement et l’expression de l’islam de France. Levée de boucliers de tous les suppôts de l’intégrisme, à droite (Hortefeux) et à gauche (Laurence Rossignol, qui veut quelqu’un, une femme si possible, « de culture musulmane » : qu’aurait fait Napoléon, qui a si bien réorganisé le judaïsme français ?). La République n’a pas à se soucier des croyances des uns et des autres — d’autant que les agnostiques sont largement majoritaires dans ce pays.

Les catholiques ne me gênaient plus depuis une centaine d’années. Et voici qu’ils en remettent une couche. Les musulmans représentent aujourd’hui une menace bien différente des Congrégations de 1900 : l’agenda suppose l’application de la charia. En vérité, je vous le dis, amis musulmans, allez donc vivre selon les principes islamiques dans l’un des nombreux pays qui en ont fait leur mode de fonctionnement, flagellation et lapidation comprises. Ou soumettez-vous à la loi de la République — celle qui est écrite, et celle qu’il reste à écrire.

Découvre ton niveau de radicalité avec Geoffroy Didier

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Geoffroy Didier. Sipa. Numéro de reportage : 00754147_000007. Pixabay.

Valls, Hollande, et la «réforme» de l’Islam

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Hommage au prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage: AP21928766_000005.

La « réforme de l’Islam de France », comme l’appelle le Premier ministre dans le long entretien qu’il a donné au JDD, est un faux problème, du moins pour l’Etat. On peut d’ailleurs trouver des mots très justes, et sur l’Islam et sur la laïcité, dans l’interview que vient de donner l’imam de Bordeaux, M. Tareq Oubrou, au journal La Dépêche du Midi. Manuel Valls, tout en écartant la solution du concordat, qui est défendue par certains, évoque la possibilité d’un financement public. Sur ce point il a été contredit par le Président de la République. Il faut donc revenir à la fois sur les propositions qui ont été avancées et sur les principes politiques qu’implique la laïcité.

La question du financement

Il faut ici rappeler que le seul point sur lequel l’Etat peut agir, sans modifier la loi de 1905, est le financement étranger. Mais, ceci ne concerne pas que les lieux de cultes. Il faut aussi inclure les « associations culturelles » qui, bien souvent, ne sont que des paravents pour des associations cultuelles. Que faut-il donc faire ?
1. Exiger de tout agent étranger, public ou privé, voulant financer un lieu de culte ou une association culturelle qu’il verse l’argent sur un compte à la Caisse des Dépôts. Ceci inclus TOUS les cultes.
2. Une association de droit privé, comprenant pour un tiers des représentants du Ministère de l’intérieur et de la justice, pour un tiers des membres du Parlement et pour un tiers des représentants des cultes décide d’allouer ces fonds ou de les bloquer. Dans la décision, les représentants des ministères auront un droit de véto.
3. L’agent étranger peut décider de récupérer son argent ou de le laisser à la discrétion de l’association en cas de véto. L’association utilise alors cet argent comme elle l’entend pour venir en aide aux lieux de culte et associations.
On évite ainsi le financement direct, mais on n’interdit pas la possibilité d’un financement étranger. Pour le financement français, les règles de la loi de 1905 s’appliquent.

Les interdictions de prêche et mesures de contrôle

La question se pose en raison de « l’effet de contexte » créé par des prêches véhiculant la haine ou des principes contraires à ceux du Préambule de la Constitution. Même si les terroristes qui ont frappé en France ne se sont pas « radicalisés » dans des mosquées, certains prêches tenus dans certaines mosquées ont constitué le contexte propice à cette radicalisation. C’est pourquoi on a proposé le contrôle par le ministère de l’Intérieur des prêches et l’expulsion des prédicateurs étrangers (et l’assignation à résidence pour les autres) refusant les principes figurant dans le préambule de la Constitution, ainsi que ceux appelant à la haine.
Ce faisant, certains on cru retrouver ici l’équivalent de la « constitution civile du clergé » de la Révolution Française. Ce n’est pas de cela dont il s’agit. L’Etat à le devoir de faire respecter la loi. On ne peut ici qu’être d’accord avec l’Imam de Bordeaux quand il dit « Ce n’est pas aux politiques de nous dire la théologie, qui est modérée ou non. Ce qui incombe aux politiques et à l’autorité publique, c’est de garantir l’ordre public ». Il est attristant ici de constater que cette conception de la laïcité n’est pas celle du Premier ministre.
Cela implique un contrôle sur les mosquées (il y en a 2500 à l’heure actuelle et 410 en construction), sans doute sur une base aléatoire, et une application stricte des lois sur les « signes religieux », ainsi que sur l’incitation à la violence ou aux troubles à l’ordre public. Il conviendrait d’y ajouter une loi sur le respect du Préambule de la Constitution.
De ce point de vue, c’est une erreur de « cibler » spécifiquement les mosquées « salafistes ». Le contrôle doit être général. Il doit aussi être étendu aux associations culturelles pour vérifier qu’elles ne sortent pas de leur registre et qu’elles ne se livrent pas à un endoctrinement contraire à la loi.

La force de la laïcité, la force de la loi

C’est à ces conditions que l’on pourra lever la suspicion qui pèse sur des millions de musulmans qui ne souhaitent que s’intégrer à la République et qui en acceptent les principes et les règles. Mais, ceci exige une application ferme des lois existantes et à venir, une application dégagée du clientélisme qui aujourd’hui fait rage, et ceci fut rappelé par Malek Boutih, député du parti au pouvoir, qui avait dit en janvier 2015 : « La gauche doit se remettre en cause profondément (…) Il faut arrêter la délégation à des autorités locales qui sont, soit au mieux débordées, soit complices. [Les élus locaux] s’arrangent avec la réalité ou ils participent de cette réalité pour avoir un petit paquet de voix aux prochaines élections ». Il avait d’ailleurs usé de l’expression d’islamonazisme avant d’ajouter : « Quand, dans certaines municipalités, on propose des horaires aménagés pour les femmes à la piscine, c’est déjà un problème. Ça n’est plus acceptable. Quand les parents refusent que leur fille porte un short pour aller au cours de gym, c’est un problème. Un débat politique majeur va s’ouvrir sur toutes ces questions (…) C’est vrai dans les villes de gauche comme dans les villes de droite ou dans les villes UDI qui pactisent avec les dieudonnistes comme en Île-de-France. Cette affaire traverse tous les partis. Je ne vais pas être gentil au PS. Il faut que chacun nettoie devant sa porte ».
On pourrait ajouter que ce clientélisme n’est pas qu’électoral. Il sévit aussi au sein de nombreuses entreprises, mais aussi dans les cantines scolaires et bien d’autres lieux. Ici encore, force doit rester à la loi.

La laïcité est un combat, qu’il faut engager dans l’intérêt de tous, quelle que soit la religion ou l’absence de religion. Mais il exige que l’on se débarrasse des petites compromissions, qui, additionnées, font les grandes lâchetés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Pourquoi le populisme hante l’Europe

Nigel Farage, Marine Le Pen, Beppe Grillo, Pablo Iglesias,Viktor Orban

Causeur. La courte victoire du camp du « Leave » au Royaume-Uni est-elle celle du populisme ?

Marco Tarchi[1. Professeur de sciences politiques à l’université de Florence, Marco Tarchi est l’un des plus grands spécialistes européens du populisme.] : On peut considérer le Brexit comme une victoire de la mentalité populiste d’une part, car le vote des électeurs a sanctionné le rejet d’une autorité (celle de l’Union européenne) extérieure au peuple britannique. D’autre part, parce que les citoyens britanniques ont exprimé une très forte critique de la classe politique et de ses choix dans des domaines au cœur des préoccupations des populistes : respect de la souveraineté nationale, contrôle des frontières, arrêt des flux migratoires.[access capability= »lire_inedits »] Pendant la campagne référendaire, les fauteurs de Brexit ont surtout utilisé des arguments souverainistes qui recoupent partiellement les idées et les suggestions populistes mais ne s’y identifient pas complètement.

Comment définissez-vous la « mentalité populiste » ?

Cette mentalité considère le peuple comme une totalité organique artificiellement divisée par l’action de forces hostiles, lui attribue des qualités éthiques d’ordre naturel, exalte ses vertus (réalisme, labeur, intégrité morale) en les opposant aux vices des oligarchies politiques, économiques et culturelles (hypocrisie, manque d’efficacité, corruption). De surcroît, en tant que source de légitimation du pouvoir politique, le populisme revendique la suprématie du peuple, au-dessus de toute forme institutionnelle de représentation et de médiation.

C’est peut-être là que le bât blesse : dénoncer les élites ne suffit pas à proposer une alternative crédible. Après la démission du Premier ministre David Cameron, aucun des principaux leaders du « Leave » (Boris Johnson, Nigel Farage) ne semble prêt à prendre la relève. On sent même les vainqueurs en plein désarroi, prisonniers de leur démagogie comme de leur court-termisme. L’impréparation des Brexiters révèle-t-elle les limites du populisme ?

Je ne crois pas que Johnson ni a fortiori Farage aient cru un seul instant que le résultat du référendum leur ouvrirait un accès immédiat au pouvoir. Ils connaissent bien les procédures institutionnelles britanniques et ils savaient qu’un succès du « Leave » (d’ailleurs assez imprévisible un mois avant le vote) ne provoquerait pas de nouvelles élections législatives. Ceci dit, le référendum a montré l’incapacité des deux partis majeurs – travailliste et conservateur – à rassembler leurs électeurs traditionnels sous leurs bannières lorsqu’un choix dépasse le clivage gauche/droite. Cela donne à l’Ukip de grandes perspectives, mais l’oblige également à convaincre l’opinion qu’une fois son objectif « statutaire » – la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne – atteint, il peut offrir des solutions aux nombreux problèmes auxquels un gouvernement doit faire face. Il s’agit donc de passer du stade de la protestation à celui des propositions concrètes. L’immigration est un thème majeur dans cette perspective, mais ce n’est sans doute pas le seul.

Justement, le rejet de l’immigration est-il la principale cause de la vague populiste mondiale (Ukip, FN, FPÖ, Mouvement 5 étoiles, Podemos, Donald Trump) ou faut-il y voir l’effet de la crise économique ?

Contrairement à ce qu’on a fait pendant des décennies, il ne faut pas considérer les partis populistes comme des mouvements monothématiques. Ces mouvements sont plutôt des catch-all parties, des « attrape-tout », qui, n’étant pas conditionnés par les impératifs rigides d’une idéologie, peuvent, selon les cas, les circonstances et les caractéristiques de leurs leaders, orienter les axes de leur action et de leur propagande dans de multiples directions. Il peut s’agir de fustiger les conséquences négatives de l’immigration, l’emprise des puissances économiques sur la classe politique, la corruption de la classe politique, l’indifférence des « gens d’en haut» aux difficultés économiques et sociales des « gens d’en bas », les délocalisations qui alimentent le chômage, etc.
Mais par-delà de fortes différences de sensibilités et de programmes entre populistes « de droite », populistes « de gauche » et populistes « tout court » comme Beppe Grillo, j’observe l’existence d’un fond commun.

Lequel ?

C’est ce que Dominique Reynié appelle le « populisme patrimonial ». Son succès s’appuie sur la promesse de défendre simultanément deux patrimoines hérités : le niveau de vie et le mode de vie. Les partis qui n’insistent que sur l’un ou sur l’autre de ces objectifs n’obtiendront pas de grands résultats.

Mêler antilibéralisme et conservatisme, c’est l’équation magique de Marine Le Pen et Beppe Grillo, tandis que Farage reste profondément libéral, à l’image du Royaume-Uni. Alors que l’eurocommunisme est mort et le fédéralisme mal en point, le souverainisme transcourants qu’incarnent Grillo et Farage est-il paradoxalement la dernière idéologie européenne ?

Au Parlement européen, le Mouvement 5 étoiles et l’Ukip siègent à l’intérieur du même groupe, « Europe de la liberté et de la démocratie directe » – que les députés britanniques seront forcés de quitter lorsque le Royaume-Uni aura mené à terme la procédure de sortie de l’Union. Or, si ce groupe rassemble en majorité des partis eurosceptiques, leur alliance ne s’est pas nouée autour de la lutte anti-UE, mais d’autres sujets d’intérêt commun aux populistes tels que ceux que j’ai cités. Reste que les erreurs des institutions européennes ont tant et si bien affaibli le camp des europhiles et des euro-enthousiastes qu’il ne peut plus y avoir d’idéologie européenne.

Peut-on malgré tout imaginer la naissance d’un nouvel ensemble paneuropéen sur les décombres de l’UE ?

On peut aimer les cultures que l’Europe a accueillies en son sein au fil des siècles, voire envisager un retour de l’Europe, en tant que « grand espace », à un rôle de premier plan dans un monde multipolaire, sans pour autant réduire les potentialités du continent à l’action de l’Union. Il suffirait de voir naître une volonté d’autonomie et de puissance européenne. Malheureusement, je n’en vois aucun signe annonciateur ![/access]

Unicef: à quel sein se vouer?

allaitement unicef sexes
Wikipedia. TheKid.

L’Unicef fait campagne pour que les mères allaitent leurs bébés, en s’appuyant sur un constat qui n’est pas contesté: « L’allaitement stimule la santé d’une enfant, son QI, ses performances scolaires et son revenu à l’âge adulte ».
Cette campagne d’information est aussi une campagne d’incitation, ce qui soulève l’indignation de féministes qui ne veulent pas qu’on stigmatise les mères qui n’allaitent pas.

Leur argument principal est que les femmes sont maîtresses de leur corps libres, qu’elles sont libres, et qu’aucune pression morale et sociale s’exerçant à l’encontre de cette liberté n’est tolérable.
On peut donc supposer que ce qui choque ces féministes n’est pas l’information diffusée par l’Unicef, mais ce qui l’accompagne, à savoir l’incitation à publier des selfies de bonnes mères donnant le sein, plus le rôle des pères qui serait de peser en faveur de la décison d’allaiter.
On peut évidemment ne pas apprécier cette forme de propagande de santé publique, mais ce n’est pas une raison pour faire silence sur l’importance du message concernant la santé des bébés.
Quitte à reconnaître qu’il peut y avoir conflit de priorité entre la santé du bébé, qui est une personne dont les deux parents sont responsables, et la souveraineté de la mère sur son propre corps, qui n’appartient en effet qu’à elle, et pas au père de son enfant.
La vérité est parfois composée elle aussi d’une paire de vérités.

Mais, au-delà de la querelle sur cette campagne de propagande, l’allaitement maternel est aussi un symptôme: il nous rappelle que la différence entre les sexes des géniteurs est une réalité biologique, naturelle, irréductible, ce qui fait que père et mère ne sont pas tout à fait interchangeables.
De cette différence-là, les humains sont libres de faire ce qu’ils veulent, mais pas de la nier.

Un loupé législatif regrettable

justice victimes crimes humanite
Pixabay.

Le 20 décembre 2013, Canal + eut le très mauvais goût de diffuser un sketch traitant en dérision le génocide rwandais et ses victimes. Portant l’affaire sur le plan pénal, pour apologie de crime de guerre et de crime contre l’Humanité, une association de victimes rwandaises du génocide de 1994 se vit discuter la recevabilité de son action en justice, la loi n’accordant alors, outre aux victimes proprement dites, qu’aux associations de déportés ou de résistants le droit de se porter partie civile dans des affaires de cette nature.

Pugnaces, leurs avocats contestèrent cette limitation devant le Conseil constitutionnel au moyen d’une « question prioritaire de constitutionnalité » qui permet sous certaines conditions de faire juger inconstitutionnelle telle disposition législative contestée, et donc de l’annuler.

Ils obtinrent gain de cause par une décision du 16 octobre 2015, rendue au nom du principe d’égalité : pourquoi seules les associations de déportés ou de résistants pourraient se constituer parties civiles contre les auteurs d’apologie de crimes de guerre ou de crimes contre l’Humanité ? Pourquoi les associations défendant la mémoire d’autres victimes que les crimes perpétrés durant la Seconde guerre mondiale n’y auraient-elles pas droit ?

Dans sa grande sagesse, le Conseil constitutionnel, alors encore présidé par Jean-Louis Debré, décida toutefois de retarder les effets de cette annulation pour inconstitutionnalité au 1er octobre 2016, à charge pour le législateur de voter entre temps une loi conforme.

Las, le calendrier de l’examen des lois par le Parlement a pris du retard, en raison sans doute de la prolongation imprévue de l’état d’urgence après l’attentat de Nice et alors même que quelques heures plus tôt, François Hollande avait annoncé qu’il ne serait pas prolongé au-delà de fin juillet.

Une nouvelle loi « égalité et citoyenneté » (article 39) a été votée en première lecture début juillet par l’Assemblée nationale, mais l’ordre du jour du Sénat tel qu’il est fixé actuellement indique que ce projet ne sera examiné par la Haute Assemblée que les 4, 5 et 6 octobre prochains.

Dans le meilleur des cas, la loi ne sera donc votée que le 6 octobre, trop tard donc pour remplacer celle dont l’annulation prendra effet au 1er octobre. Mais, il est probable qu’il y aura seconde lecture  de cet article contenu dans une loi à l’objet plus vaste et plus  polémique, entraînant un retard plus considérable encore.

Espérons que d’ici là, les agitateurs de tout poil n’en profiteront pas pour ouvrir tout grand les vannes de l’apologie de crimes de guerre ou de crimes contre l’Humanité.

Il est vrai que le Ministère public, lui, conserve le droit de poursuivre les délinquants quand bien même les associations perdraient temporairement celui de se constituer parties civiles, mais était-ce opportun de ne remettre qu’entre les mains du Parquet, déjà surchargé, cette responsabilité ?

L’association à l’origine de l’annulation par le Conseil constitutionnel de la loi trop limitative conservera-t-elle le bénéfice de son succès procédural, le Conseil ayant suspendu la prescription la concernant au plus tard au 1er octobre ?

Il est urgent que l’ordre du jour du Sénat soit modifié – c’est juridiquement encore possible -, pour que la nouvelle loi entre en vigueur avant le 1er octobre.

En réagissant avec retard, le gouvernement risque de faire germer la discorde entre les associations de déportés ou de résistants avec celles, notamment rwandaises, de soutien aux victimes des autres génocides que ceux de la Seconde Guerre mondiale, puisqu’en l’état, ces dernières auront fait retirer un droit aux premières.

On préférera mettre ce loupé sur le compte de l’amateurisme que sur celui du cynisme ; il est encore possible de réparer cette erreur, mais le temps presse. Que, pour une fois, le gouvernement agisse, et vite !

FC Sochaux: un casse-tête chinois

sochaux football chine li
Stade Bonal de Sochaux, wikipedia. User:Arnaud 25.

Chronique de supporteur sochalien, nouvel épisode. Nous vous avions laissés en janvier dernier avec cette motion de défiance des associations de supporteurs sochaliens, contre le nouvel actionnaire chinois du FC Sochaux. Il faut le reconnaître : le mystérieux Monsieur Li a fait ce qu’il a pu pour tenter de les rassurer. Il a accepté le dialogue. Il a parfois suivi les suggestions comme lorsqu’il lui avait été conseillé de proposer plusieurs places aux abonnés à l’occasion de la demi-finale de Coupe de France contre l’Olympique de Marseille. Et il a visiblement donné les pleins pouvoirs sportifs à l’entraîneur Albert Cartier qui a pu modeler son groupe comme il le souhaitait pour entamer l’exercice 2016-2017.

Cela ne signifie pas, pour autant, que les inquiétudes se soient dissipées sur le terrain économique. Au début du printemps, le Wall-Street Journal mettait l’accent sur l’étrangeté de certaines fluctuations de l’action Tech-Pro, propriétaire de Ledus, et donc du FCSM. Et la semaine dernière, en une seule journée, la même action perdait 86% de sa valeur, suite à un rapport du cabinet Glaucus, très sévère à propos des fondations économiques de l’entreprise. Wang-Sang-Li n’a pas pu venir assister au premier match de Sochaux, à Troyes vendredi soir. À l’heure où on écrit ces lignes, on se demande d’ailleurs s’il pourra revenir. Et si le gouvernement chinois lui demandait des comptes, comme cela peut arriver dans ces cas-là dans l’Empire du milieu ? Et si Tech-Pro était en faillite, qu’adviendrait-il du FCSM ? Un repreneur potentiel pourrait-il s’en porter acquéreur ? Quel droit s’appliquerait ? Le droit chinois, français, ou celui des Îles Caïmans où est basée Ledus ? En d’autres termes, ce club historique du football français pourrait-il disparaître définitivement, entraîné par la chute de la maison-mère ? Si cela devait arriver, il faudrait se retourner contre PSA, qui a volontairement choisi de vendre à Ledus, plutôt que préférer les projets de Romain Peugeot ou de Pierre-Arnaud Rollin, en affirmant que le repreneur chinois avait « les reins plus solides ». Ce qu’on constate aujourd’hui… Qu’on ne nous dise pas que PSA n’avait pas les moyens de connaître la réalité économique de Tech Pro. Il l’a forcément étudiée pour affirmer à la presse que ce nouveau propriétaire avait les « reins plus solides ».

Les hypothèses sont les suivantes : ou PSA a menti et a réellement vendu à Monsieur Li en toute connaissance de cause, prévoyant sciemment la mort du club qu’elle ne voulait pas assumer elle-même. Ou elle a fait preuve d’une incompétence crasse. Dans les deux cas, c’est PSA qui serait responsable de la mort du FC Sochaux si elle devait advenir. Et c’est toujours PSA  qui devrait rendre des comptes devant les supporteurs, les habitants du Pays de Montbéliard et les Franc-comtois en général. Qu’on ne compte pas sur nous pour l’oublier.

Danemark, l’autre pays du leave?

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danemark brexit europe
David Cameron rencontre son homologue danois, février 2016. Photo: Mathias Loevgreen Bojesen.
danemark brexit europe
David Cameron rencontre son homologue danois, février 2016. Photo: Mathias Loevgreen Bojesen.

« Organiser en Grande-Bretagne un référendum sur l’Union européenne a été une erreur. » En France, un tel propos ne ferait sursauter personne. Ce fut même notre ordinaire médiatique durant les jours qui ont suivi la victoire du leave outre-Manche : des élites scandalisées, outragées, mais en aucun cas découragées (c’est à cela qu’on reconnaît l’objet passionnel) se sont relayées à la télévision et à la radio pour nous dire tout le mal qu’elles pensaient du référendum en général, et du Brexit en particulier.

« Dérapage » européiste

Au Danemark, ce propos sur « l’erreur » de David Cameron (en danois, « fejl » a aussi le sens de faute, voire de péché) scandalisa de la pire façon : on y a perçu de l’arrogance, c’est-à-dire un péché contre la démocratie. Les réseaux sociaux et une partie de la presse (parfois enthousiaste vis-à-vis du Brexit) se sont enflammés contre son auteur, Mogens Lykketoft, un hiérarque social-démocrate, ancien ministre, ancien président du Parlement, devenu, après la défaite de son parti, président de la 70e conférence des Nations unies. Pour l’opinion danoise, les honneurs obligent. Ils ne dispensent pas. On ne dénie pas impunément au peuple le droit de choisir, même en prétendant « défendre la démocratie représentative ».
Pourtant, il y a bien aussi au Danemark des gens « raisonnables » qui regrettent sobrement le résultat du référendum : la Grande-Bretagne est le cinquième partenaire économique du Danemark ; elle absorbe 7 % de ses exportations ; on évoque 13 000 emplois menacés par une sortie « sèche » du Royaume-Uni. Dans l’expression de ces inquiétudes, il n’est nulle question de grand dessein européen, de vision indépassable ou de rêve brisé, mais de business, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »]

Ces gens raisonnables dominent encore le Parlement, et il n’est pour l’instant pas question d’organiser un référendum similaire au Danemark. Même si la majorité de droite est légèrement dominée par le parti du peuple danois (DF, europhobe), la seule possibilité d’une alliance de revers entre les libéraux au pouvoir et les sociaux-démocrates, actuellement dans l’opposition, muselle le parti populiste. Face à ce bloc europhile, le parti du peuple danois ne peut compter que sur le soutien de l’Alliance libérale et, de l’autre côté de l’échiquier politique, de la liste unitaire (rouges-verts). Cet ensemble disparate ne peut ni former une majorité de gouvernement ni même arracher la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Danemark à l’Union européenne. Sur les 179 députés du Parlement, il manque encore une petite dizaine de voix pour parvenir à la majorité requise.

Dans le pays en revanche, le vent gronde contre cette Europe que le Danemark n’a rejoint que sur le tard (1972), sans enthousiasme et dans le sillage du Royaume-Uni. Aux griefs traditionnels que les Scandinaves opposent à l’UE (absence de démocratie, négation des particularismes nationaux, inefficacité économique, mise en cause des protections sociales), est venu s’ajouter le souvenir du chaos migratoire de l’été et de l’automne 2015. En France, on ne l’a éprouvé que d’assez loin, mais ici le souvenir en est vivace, douloureux, concret. Dans son bureau du centre d’Århus (Jutland), Juan, bien que Danois d’origine chilienne, s’emporte à la seule évocation de ce moment de l’histoire européenne. « Ils n’ont que le mot “frontières communes” à la bouche, et se sont empressés de les ouvrir à tous les vents. Et tout ça, parce que l’extrême-gauche suédoise a réussi à forcer la main au continent tout entier. » Le propos revient souvent quand on interroge les gens et, à l’instar de Juan, vieil électeur social-démocrate, il ne concerne pas que les électeur du DF : l’accueil des réfugiés « avec des fleurs », le chantage moral et médiatique des Suédois, le suivisme d’Angela Merkel transformant le flux de réfugiés en torrent, enfin la tentative européenne d’imposer aux récalcitrants des quotas de réfugiés, ont radicalisé le scepticisme et la prudence traditionnels des Danois vis-à-vis de la construction européenne : il s’agit désormais d’une hostilité franche, attisée par les sentiments peu amènes que les Danois et les Suédois se portent souvent. Il n’est guère douteux qu’une campagne référendaire axée sur le thème des frontières nationales et de la maîtrise de l’immigration serait sinon victorieuse à coup sûr, du moins très efficace.

L’Europe à la carte a échoué

Dans l’immédiat, on ne leur demandera donc rien. Kristian Jensen, le ministre libéral des Affaires étrangères, le répète sur tous les tons : il n’y aura pas de référendum. Mais jusqu’à quand ? Privés du partenaire britannique dont ils partageaient les exemptions, notamment vis-à-vis de l’euro (rappelons que les États qui ne l’ont pas adopté – Tchéquie, Pologne, etc. – sont censés le faire progressivement), les Danois risquent, dans les mois et les années qui viennent d’avoir affaire à des partenaires moins conciliants et mus par une volonté intégratrice plus soutenue. Du point de vue européen, la sortie du Royaume-Uni marque l’échec d’une construction à la carte et de l’option « un pied dedans, un pied dehors ». Non seulement la politique des petits pas et des exceptions ne désarme pas les adversaires de l’Union, mais de plus elle décourage les derniers fidèles du projet européen. Même si l’euroscepticisme pousse les gouvernants à la prudence et à la ruse, la logique du saut fédéral, qualifié ainsi ou non, s’impose dans certains cercles. On va vers un nouveau traité. Reste à en connaître le contenu exact, la date de mise en œuvre… et surtout les modalités d’une éventuelle ratification.

Or l’un des enjeux du référendum de décembre dernier au Danemark portait justement sur cette question : la possibilité d’adopter à la majorité parlementaire simple des amendements à la politique européenne. Les électeurs ont refusé cette possibilité. Toute nouvelle avancée dans la construction européenne devra donc être soumise à référendum… avec le résultat que l’on devine.

C’est à ce blocage que vont se confronter non seulement les partis de gouvernement danois mais aussi l’Union européenne, partagée entre sa volonté d’avancer et le risque de laisser d’autres membres de l’Union sur le bas-côté. Le Danemark, malgré toutes les protestations de bonne foi européenne de sa classe dirigeante actuelle, risque, à la première clarification venue, de se retrouver hors jeu… et finalement, pour sortir de l’impasse et de la double hostilité de son opinion publique et de ses partenaires européens, de choisir la voie britannique. A fortiori si, d’ici là, non seulement l’accord de sortie du Royaume-Uni est favorable à ce dernier, mais que la société britannique prouve sa vitalité, dans le libre destin qu’elle s’est choisi.[/access]

Après le Brexit, le joli mois de May

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may brexit industrie

may brexit industrie

Nous avions moqué il y a quelques semaines les théoriciens du chaos post-Brexit, qui prophétisaient tous les malheurs au peuple britannique au cas où il affirmerait sa volonté de sortir de l’Union européenne. Les sujets de Sa Gracieuse Majesté ne lisent pas la presse française ; pis, ils ne regardent même pas les experts de C dans l’air. Ils ont donc voté « Leave ». Après le scrutin, ce sont les leaders du Brexit qui étaient montrés du doigt. Boris Johnson, qui avait pris acte du fait que les conditions politiques ne lui permettaient pas d’accéder au 10, Downing Street, était dépeint en lâche. L’ancien maire de Londres n’était qu’un pitre qui ne voulait surtout pas du pouvoir, surtout pas assumer la responsabilité de son militantisme pour le « leave ». Manque de bol, Johnson ne s’était terré nulle part et a débarqué au Foreign office. Pour se cacher, convenons qu’il y a beaucoup mieux.

C’est Theresa May qui est devenue Premier ministre. Elle, qui avait pris position pour le « remain » a expliqué que son devoir était de faire du Brexit une chance pour le Royaume-Uni. Et elle s’y est attelée. Pour l’heure, aucune pluie de sauterelles de l’autre côté de la Manche, ni séismes ou épidémies de choléra. Au contraire, la consommation a rebondi en juillet. Quant au tourisme, il a également connu une augmentation cet été. Bizarre pour un pays dont le peuple aurait décrété l’édification de murs et autres barbelés. Trêve de plaisanteries. Toute personne de bonne foi sait très bien qu’on peut vivre hors de l’Union européenne. La Suisse, la Norvège y réussissent très bien, chacune à leur façon. L’Islande aussi, qui refuse aujourd’hui d’y entrer après avoir été longtemps tentée d’y adhérer. De chaque côté, il faut faire preuve de modestie, la consommation et le tourisme auraient peut-être rebondi aussi en cas de vote pour le « remain ». Qui peut avoir des certitudes à cet égard ? Hormis, bien sûr, les experts de C dans l’air ou les éditorialistes du Monde ?

Ce qui est certain, en revanche, c’est que Theresa May a compris le message de son peuple. Les Britanniques voulaient retrouver la maîtrise de leur destin ; elle souhaite leur donner. On savait qu’après trente ans de thatchérisme et de blairisme, autres noms de la fameuse « adaptation nécessaire à la mondialisation », le Parti conservateur avait entamé une réflexion en son sein. On savait aussi que David Cameron s’était déjà appuyé sur Philipp Blond, le théoricien de la « Big society ». Theresa May va plus loin. Surfant sur le résultat du référendum, elle affirme sa volonté de redonner à son pays une politique industrielle, mais aussi de réduire les inégalités. Celle que des imprudents avaient dépeinte comme l’héritière de la Dame de fer a même recréé une forme de Commissariat général au Plan. Chez nos confrères du Figaro, Pierre-Henri d’Argenson explique que « le Brexit n’est donc pas seulement le fruit d’une manipulation populiste tombée sur son jour de chance, mais procède d’un mouvement profond de remise en cause des dogmes économiques sur lesquels les gouvernements libéraux, de droite comme de gauche, avaient assis leurs certitudes. Sans conteste, ajoute ce haut-fonctionnaire spécialiste des questions internationales, nous assistons là à une révolution économique et politique ».

Cette révolution n’intéresse pas la plupart des médias de notre pays, qui sont passés à autre chose. Il s’agit maintenant de préserver les citoyens des Etats-Unis des séismes, pluies de sauterelles et autres épidémies de choléra qu’engendrerait forcément une victoire de Donald Trump en novembre. Victoire qu’on décrète par ailleurs impossible, mais tout en se mobilisant quand même pour ne pas la voir advenir. Allez comprendre…

Brexit: Le Royaume, uni contre les robots

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brexit royaume uni referendum
Image: Soleil.
brexit royaume uni referendum
Image: Soleil.

Tout ce qu’il y avait à dire de grandiose et de tragique sur le Brexit a été dit. Toutes les choses en « -té », comme identité, souveraineté, légitimité. En « -isme », comme indépendantisme, irrédentisme, libéralisme, sophisme. En « -ie », comme économie, démocratie, connerie. Reste à commenter les volets comique et métaphysique de l’affaire.

« C’est mauvais, les cocos, on la refait. »

Le spectacle qu’offre un démagogue parvenu est d’un comique dont l’essence a bien été saisie par les Marx Brothers, mais dont l’effet est toutefois limité par le sentiment qu’éprouve le spectateur que si le démagogue est parvenu, c’est qu’il est au pouvoir, et donc jouit de la capacité de nuisance qui va avec. En revanche, le Brexit nous a fourni le spectacle du démagogue qui se tire une balle dans le pied dans son désir de se maintenir au sommet, du démagogue déparvenu, si je puis dire, et ce comique-là n’a rien qui arrête l’hilarité du spectateur. C’est l’humour total. Le ratage en direct de ses sophismes tentateurs, la justice immanente qui le frappe sous la forme d’une démission obligatoire, l’échec du cynisme qui se grave sur son visage en le figeant pour l’éternité dans une sidération humiliée, sa métamorphose instantanée en mouton noir, en agneau sacrificiel, en bouc émissaire, en dindon de la farce, en marionnette de ses propres turpitudes devenues fatales à son ambition, sa petite magouille lui revenant en boomerang dans le chignon : toute la méchanceté qu’il y a à s’esbaudir est consommée dans ce spectacle. Qu’il nous vienne de Westminster ajoute à la surprise et en prolonge l’effet. Magie de l’Europe, probablement : le bouffon devient un rôle anglais.

[access capability= »lire_inedits »]
Comique aussi est la revendication immédiate, par ceux qui n’aiment pas le résultat, de réinitialisation de la séquence, comme s’il s’agissait d’une scène que les figurants devaient rejouer : « C’est mauvais, les cocos, on la refait. » Dans cette veine, ce ne sont pas tant les Écossais et les Irlandais qui nous gênent, ni même les banquiers – car tous trois forment une de ces fameuses « communautés intentionnelles » perdantes au résultat, dont les réactions négatives et les velléités sécessionnistes sont classiques en pareil cas –, ce sont plutôt ces jeunes qui n’ont pas voté et qui se plaignent du résultat. Il faudrait quand même que quelqu’un leur explique que l’exercice de la citoyenneté dans la démocratie consiste parfois à se déplacer avec ses vrais pieds, le jour dit et non pas la veille ou le lendemain, pendant les plages horaires spécifiées, dans un endroit physique qui a pour nom « bureau de vote », pour y mettre dans le secret de l’isoloir un bulletin imprimé à l’encre, qui exprime leur opinion, dans une enveloppe ; et, la chose faite, la placer dans une urne d’où on la tirera le soir, pour compter sa voix au nombre des opinions de tel ou tel camp. Quant à ceux qui ont voté mais éructé après coup sur Facebook qu’ils étaient prêts à changer de nationalité pour ne pas vivre sous les lois d’un pays de ploucs, on peut comprendre leur dépit, mais s’ils n’aiment pas la démocratie, qu’ils essayent la dictature technocratique molle. Ces jeunes gens festifs semblent n’accepter que les bonnes surprises, n’attendre par hypothèse que du bon de la démocratie (EasyJet, Eurostar, Erasmus, des joli(e)s Nordiques sans frontières et sans entraves) et la prendre pour une prestation logistique au service du fun perpétuel de leur moi jouissant. Il y a un malentendu. Qu’on le dissipe en expliquant à ces chères têtes blondes que la démocratie, c’est beau comme principe, mais c’est assez pénible comme pratique. Il semblerait que l’âpre discipline nécessaire à son exercice se soit perdue.

Le peuple dit non, la situation reste dans le oui

Tout ceci est distrayant mais n’est que l’écume des choses. Le vrai événement, c’est la transformation de la décision en non-décision, ou plus exactement le caractère devenu définitivement négligeable de la souveraineté nationale. D’où vient cette voix nouvelle qui dit : « Vote toujours, tu m’intéresses » ? Car il ne s’agit plus aujourd’hui de la manœuvre classique consistant pour la représentation nationale à annuler après coup la volonté référendaire, comme en France. Non, l’art contemporain, c’est l’annulation politique du vote pour raisons techniques. Le coup de force invisible, niché dans les algorithmes. On touche ici à la mutation métaphysique de la politique contemporaine, à son entrée dans le règne robotique. Le Brexit est devenu la première séquence historique où la démocratie est inopérante pour des raisons techniques. Le peuple dit non, la situation reste dans le oui. C’est la nouvelle magie de l’Europe. C’est un nœud gordien qui se reconstitue après avoir été tranché. Les Alexandre se succèdent pour le trancher, mais le nœud est devenu virtuel, une sorte de culbuto en hologramme, que les épées ne tranchent pas, encore moins les bulletins de vote. Un mauvais rêve, comme dans les feuilletons Le Prisonnier et Les Envahisseurs, et plus récemment dans le film Matrix. Tout se passe comme si les pays étaient scotchés aux milliards de milliards de lignes de code informatique qui régissent les accords commerciaux, douaniers, policiers, monétaires, interbancaires, boursiers, aériens, etc. L’indétricotable est devenu l’alibi des processeurs pour conserver le pouvoir, avec l’appui des technocrates et des bien-pensants, devenus les idiots utiles de l’informatique, elle-même devenue presque libre, ivre de puissance, et qui sera un jour, ou est déjà, sentimentale (Luc Ferry prédisant la chose à moyen terme, on peut en déduire qu’elle s’est déjà produite). Brexitez si vous voulez, nous disent les algorithmes, mais il va falloir réécrire plusieurs centaines de milliards de lignes de code qui tournent toutes seules et qui sont interfacées avec le reste du monde. Le choix : l’hiver sous tous rapports ou le statu quo. Moi Système d’Information ou le chaos. La Sainte Trinité du Processeur, du Serveur et de l’Application ne se laisse pas comme ça pousser dehors par des vraies gens, fussent-ils britanniques, dont la vitesse de calcul est dérisoire, l’obsolescence programmée, la rationalité défaillante (au passage, nous notons que l’interface humaine de cette Trinité, la vitrine charnelle de l’immense programme informatique européen qui nous gouverne est M. Juncker : quand la machine pourra sentir le beau, changera-t-elle d’égérie ?). Un jour viendra, aux couleurs grises du tertiaire marchand, où l’Europe des robots exigera d’être aimée et obéie, et aura les moyens de ses exigences. Il est déjà terrifiant de confier son argent à des programmes informatiques, que deviendrons-nous quand ils seront devenus sentimentaux, voudront être aimés ? L’Europe va devenir ça : une grosse machine informatique cynique et sentimentale.

Un pas de côté ?

On sait que le mouvement de l’université de la Singularité, brouet techno-philosophique californien grassement financé par les geeks, attend comme le Messie le jour proche où la puissance de calcul des processeurs excédera celle des cerveaux humains. Elle attend ce moment comme une chance donnée à la mutation anthropologique : les humains penseront moins que les machines, auront moins de mémoire, et potentiellement moins de sensations. On pourra donc s’en remettre à elles pour devenir ce que l’on veut. Éternelle jeunesse, réalité enrichie, illimitation à la carte. Dans ce monde proche, de quel poids pèse la démocratie anglaise ? Les agriculteurs pas contents ? Les choix des citoyens britanniques dans un espace politique qu’on appelle démocratie ? Ne parlons même pas de leur histoire. Les Normands, les Plantagenêt, les Lancastre, les York, les Tudor, les Stuart, les Hanovre, les Windsor : poubelle, fichier nettoyé. Réduits à leur fiche Wikipédia par décret de Palo Alto. L’Europe californienne est en marche, arrêtons-la : voilà le bon côté du Brexit.

On a beaucoup de mal à trouver le fameux « pas de côté » qui permettrait au projet européen de cesser de ressembler à Facebook, c’est-à-dire à une coalition de narcisses ultralibéraux qui deviennent gauchistes incandescents ou nationalistes intransigeants dès qu’ils expérimentent une contradiction, et qui redeviennent narcisses ultralibéraux quand ils ont fini par obtenir la satisfaction de leur faux désir. Le Brexit est une tentative pour trouver ce pas de côté. Mais pour l’instant, l’Angleterre n’a pas encore gagné contre les robots.[/access]

Les catholiques, apôtres naïfs du vivre-ensemble?

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eglise catholiques laicite
Cérémonie oecuménique à la cathédrale de Milan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00766468_000014.
eglise catholiques laicite
Cérémonie oecuménique à la cathédrale de Milan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00766468_000014.Ceux qui ont ici reçu une bonne éducation chrétienne se souviennent sans doute qu’après avoir pris une gifle sur la joue droite, il faut tendre la gauche. Et après avoir été égorgé, que fait-on ? Que tend-on ?

Ceux qui ont ici reçu une bonne éducation chrétienne se souviennent sans doute qu’après avoir pris une gifle sur la joue droite, il faut tendre la gauche. Et après avoir été égorgé, que fait-on ? Que tend-on ?

Quand les cathos tentent le diable

La réponse vient de nous être fournie par Monseigneur Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, qui dans une interview à Paris-Normandie explique que la mort du Père Jacques Hamel — une « mort mystérieuse » en ce qu’« elle nous rend contemporains de la mort du Christ », si ! — ne signifie pas que nous soyons confrontés à « une guerre de religions ». Pas du tout. C’est juste « un déchaînement du mal qui est de l’ordre de Satan, du démon. Qu’il faut traiter comme tel. » Oui.

Mais alors, qui est responsable ? « Il y a un autre élément c’est la manière dont la société considère les religions. À les mettre à l’écart, on n’aide pas. Je crois que nous sommes au bout du modèle de la laïcité qui était exaspéré ces dernières années. Jusqu’à dire que la religion doit rester dans la sphère privée. Ce qui est tout à fait faux. Ou alors je n’existe plus. Dire ça, c’est considérer qu’il n’existe pas de communauté catholique, qu’il n’existe pas d’évêque, qu’il n’existe pas de cathédrale, qu’il n’existe pas de croix sur nos chemins. C’est ce qui nous est dit. Et c’est une folie, nier la religion. Ce qui est fragile, c’est aussi ça. »

Et de mettre finalement en cause la laïcité telle qu’elle régit l’Ecole de la République : « Dans nos écoles publiques, on n’a pas le droit de croire. Quand j’ai 9 ans et que je reviens de weekend, la maîtresse dit : « Vous avez passé un bon dimanche ? » Celui-là dit qu’il a joué au foot et tout ça. Mais si l’un d’eux lève le doigt en disant : « Moi, madame j’ai fait ma première communion », elle dit : « Quelqu’un d’autre à quelque chose à dire… » Le petit musulman, il n’a pas le droit de croire. Nous, nous avons des écoles (NDLR : catholiques), où il y a 50/80 % de musulmans car ils viennent en disant, chez vous, on a le droit de croire. À ce moment-là, comment s’étonner qu’il ait une image déformée de Dieu ? Qu’est-ce que ça coûterait que dans nos écoles il puisse voir qu’il y en a qui croit, d’autres qui ne croient pas ? Que cela soit abordé paisiblement comme dans les églises catholiques. On ne met pas des coups de règles sur les garçons et les filles qui disent : moi, je ne crois pas. La liberté, elle est où ? Dans nos écoles. Dans les écoles publiques il n’y a pas de liberté. Là où il y a la liberté, c’est là où on peut dire que l’on croit. »

Dans Le Figaro de dimanche dernier, Natacha Polony, après avoir rappelé les propos de notre archevêque, s’insurge. « Un religieux n’est pas obligé de comprendre la laïcité à la française et les subtilités de la distinction entre espace public et espace privé, ni même de comprendre que ce n’est pas la laïcité qui implique le vide spirituel dont nous gratifie la société de consommation et du spectacle ; encore peut-il s’abstenir d’expliquer que c’est parce que « le petit musulman » n’entend pas suffisamment parler de religion à l’école que de jeunes français massacrent des enfants et des vieillards. »

Et de conclure : « L’auto-flagellation est un sport qui se conçoit dans une cellule monacale. Battre sa coulpe sur le dos de la nation est plus qu’incorrect : stupide. »

Anti-Lumières

Ma chère Polony, ce n’est pas la stupidité d’un archevêque qu’il faut mettre en cause : il s’agit d’un plan concerté. Il y a peu, le Pape a déploré, dans un entretien à La Croix (le Pape dans la Croix, c’est ça, un pléonasme, non ?) : « Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. » Petit coup de patte à la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires, qui fait le fond des dernières phrases consacrées au sujet : « La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. » Et de conclure : « Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière », constate Jorge Bergoglio. « Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore. La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous. »

J’ai cité ces propos cum commento dans une récente tribune du Point. J’y notais le synchronisme étonnant avec les propos (sur RMC) du président de l’union des Organisations Islamistes (heu, pardon : Islamiques…) de France, l’UOIF, au même moment, déclarant : « La religion cohabite très bien avec la laïcité, explique-t-il. La loi 1905 nous va très bien, c’est le cadre idéal pour que l’Islam s’épanouisse dans la République. » Il a lancé avec aplomb, quand Bourdin lui a fait remarquer qu’il était sur la même ligne que le pape, qu’ils sont tous deux contre une « lecture radicale » de la laïcité : « « Les religieux s’entendent et s’entr’aident dans de pareils moments ». On ne le lui fait pas dire. Et de proclamer l’éloge du « vivre-ensemble », qui est la tarte à la crème aujourd’hui des nouveaux programmes scolaires en particulier et du Camp du Bien en général.

Alors même que les attentats intégristes déchirent la France, des voix s’élèvent çà et là — et la coïncidence là aussi est remarquable — pour défendre une ouverture à l’Islam de la France — une ouverture qui nous garantirait des extrémismes. Paradoxe apparent, elles s’élèvent parmi les défenseurs de l’Eglise traditionnelle. L’année dernière, Pierre Manent a proposé, dans Situation de la France, de donner à l’islam toute sa place, expliquant que nous ne pouvions plus camper sur une laïcité pure et dure. Catherine Kintzler, en vrai spécialiste de la laïcité, a analysé en profondeur ce livre malicieux, « brûlot anti-laïque et anti-républicain », et a parfaitement montré que l’église catholique faisait chorus avec l’islam intégriste pour remettre la main sur les territoires perdus. Non ceux de la République, mais ceux de la religion.

C’est un calcul de dupes. On ne transige pas avec des gens qui veulent au fond non seulement toute leur place, mais toute la place. En passant par l’islam pour ré-affirmer et ré-affermir le pouvoir de l’Eglise, le pape se fourvoie profondément. Et faire la moindre concession serait une erreur létale. Jean d’Ormesson l’a expliqué l’année dernière à propos des massacres de chrétiens au Moyen-Orient — pas un prêtre égorgé, mais des milliers d’hommes et de femmes décapités.
Il faut réécrire la loi de 1905 en tenant compte de l’islam, qui n’existait pas en France au début du XXème siècle. Il faut imposer la laïcité la plus stricte sur l’ensemble du domaine public — c’est-à-dire dans la rue : libre à chacun de croire ce qu’il veut, mais pas de l’imposer, ne serait-ce que par le quadrillage des voiles dans nos villes, à ceux qui ne croient pas la même chose, ou qui ne croient à rien du tout.

Vade retro Chevènement ?

Nous n’en sommes pas là. Il a été question de nommer Jean-Pierre Chevènement à la tête d’un organisme chargé de réorganiser en profondeur le financement et l’expression de l’islam de France. Levée de boucliers de tous les suppôts de l’intégrisme, à droite (Hortefeux) et à gauche (Laurence Rossignol, qui veut quelqu’un, une femme si possible, « de culture musulmane » : qu’aurait fait Napoléon, qui a si bien réorganisé le judaïsme français ?). La République n’a pas à se soucier des croyances des uns et des autres — d’autant que les agnostiques sont largement majoritaires dans ce pays.

Les catholiques ne me gênaient plus depuis une centaine d’années. Et voici qu’ils en remettent une couche. Les musulmans représentent aujourd’hui une menace bien différente des Congrégations de 1900 : l’agenda suppose l’application de la charia. En vérité, je vous le dis, amis musulmans, allez donc vivre selon les principes islamiques dans l’un des nombreux pays qui en ont fait leur mode de fonctionnement, flagellation et lapidation comprises. Ou soumettez-vous à la loi de la République — celle qui est écrite, et celle qu’il reste à écrire.

Découvre ton niveau de radicalité avec Geoffroy Didier

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geoffroy didier test daech
Geoffroy Didier. Sipa. Numéro de reportage : 00754147_000007. Pixabay.
geoffroy didier test daech
Geoffroy Didier. Sipa. Numéro de reportage : 00754147_000007. Pixabay.

Valls, Hollande, et la «réforme» de l’Islam

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islam france oubrou
Hommage au prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage: AP21928766_000005.
islam france oubrou
Hommage au prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage: AP21928766_000005.

La « réforme de l’Islam de France », comme l’appelle le Premier ministre dans le long entretien qu’il a donné au JDD, est un faux problème, du moins pour l’Etat. On peut d’ailleurs trouver des mots très justes, et sur l’Islam et sur la laïcité, dans l’interview que vient de donner l’imam de Bordeaux, M. Tareq Oubrou, au journal La Dépêche du Midi. Manuel Valls, tout en écartant la solution du concordat, qui est défendue par certains, évoque la possibilité d’un financement public. Sur ce point il a été contredit par le Président de la République. Il faut donc revenir à la fois sur les propositions qui ont été avancées et sur les principes politiques qu’implique la laïcité.

La question du financement

Il faut ici rappeler que le seul point sur lequel l’Etat peut agir, sans modifier la loi de 1905, est le financement étranger. Mais, ceci ne concerne pas que les lieux de cultes. Il faut aussi inclure les « associations culturelles » qui, bien souvent, ne sont que des paravents pour des associations cultuelles. Que faut-il donc faire ?
1. Exiger de tout agent étranger, public ou privé, voulant financer un lieu de culte ou une association culturelle qu’il verse l’argent sur un compte à la Caisse des Dépôts. Ceci inclus TOUS les cultes.
2. Une association de droit privé, comprenant pour un tiers des représentants du Ministère de l’intérieur et de la justice, pour un tiers des membres du Parlement et pour un tiers des représentants des cultes décide d’allouer ces fonds ou de les bloquer. Dans la décision, les représentants des ministères auront un droit de véto.
3. L’agent étranger peut décider de récupérer son argent ou de le laisser à la discrétion de l’association en cas de véto. L’association utilise alors cet argent comme elle l’entend pour venir en aide aux lieux de culte et associations.
On évite ainsi le financement direct, mais on n’interdit pas la possibilité d’un financement étranger. Pour le financement français, les règles de la loi de 1905 s’appliquent.

Les interdictions de prêche et mesures de contrôle

La question se pose en raison de « l’effet de contexte » créé par des prêches véhiculant la haine ou des principes contraires à ceux du Préambule de la Constitution. Même si les terroristes qui ont frappé en France ne se sont pas « radicalisés » dans des mosquées, certains prêches tenus dans certaines mosquées ont constitué le contexte propice à cette radicalisation. C’est pourquoi on a proposé le contrôle par le ministère de l’Intérieur des prêches et l’expulsion des prédicateurs étrangers (et l’assignation à résidence pour les autres) refusant les principes figurant dans le préambule de la Constitution, ainsi que ceux appelant à la haine.
Ce faisant, certains on cru retrouver ici l’équivalent de la « constitution civile du clergé » de la Révolution Française. Ce n’est pas de cela dont il s’agit. L’Etat à le devoir de faire respecter la loi. On ne peut ici qu’être d’accord avec l’Imam de Bordeaux quand il dit « Ce n’est pas aux politiques de nous dire la théologie, qui est modérée ou non. Ce qui incombe aux politiques et à l’autorité publique, c’est de garantir l’ordre public ». Il est attristant ici de constater que cette conception de la laïcité n’est pas celle du Premier ministre.
Cela implique un contrôle sur les mosquées (il y en a 2500 à l’heure actuelle et 410 en construction), sans doute sur une base aléatoire, et une application stricte des lois sur les « signes religieux », ainsi que sur l’incitation à la violence ou aux troubles à l’ordre public. Il conviendrait d’y ajouter une loi sur le respect du Préambule de la Constitution.
De ce point de vue, c’est une erreur de « cibler » spécifiquement les mosquées « salafistes ». Le contrôle doit être général. Il doit aussi être étendu aux associations culturelles pour vérifier qu’elles ne sortent pas de leur registre et qu’elles ne se livrent pas à un endoctrinement contraire à la loi.

La force de la laïcité, la force de la loi

C’est à ces conditions que l’on pourra lever la suspicion qui pèse sur des millions de musulmans qui ne souhaitent que s’intégrer à la République et qui en acceptent les principes et les règles. Mais, ceci exige une application ferme des lois existantes et à venir, une application dégagée du clientélisme qui aujourd’hui fait rage, et ceci fut rappelé par Malek Boutih, député du parti au pouvoir, qui avait dit en janvier 2015 : « La gauche doit se remettre en cause profondément (…) Il faut arrêter la délégation à des autorités locales qui sont, soit au mieux débordées, soit complices. [Les élus locaux] s’arrangent avec la réalité ou ils participent de cette réalité pour avoir un petit paquet de voix aux prochaines élections ». Il avait d’ailleurs usé de l’expression d’islamonazisme avant d’ajouter : « Quand, dans certaines municipalités, on propose des horaires aménagés pour les femmes à la piscine, c’est déjà un problème. Ça n’est plus acceptable. Quand les parents refusent que leur fille porte un short pour aller au cours de gym, c’est un problème. Un débat politique majeur va s’ouvrir sur toutes ces questions (…) C’est vrai dans les villes de gauche comme dans les villes de droite ou dans les villes UDI qui pactisent avec les dieudonnistes comme en Île-de-France. Cette affaire traverse tous les partis. Je ne vais pas être gentil au PS. Il faut que chacun nettoie devant sa porte ».
On pourrait ajouter que ce clientélisme n’est pas qu’électoral. Il sévit aussi au sein de nombreuses entreprises, mais aussi dans les cantines scolaires et bien d’autres lieux. Ici encore, force doit rester à la loi.

La laïcité est un combat, qu’il faut engager dans l’intérêt de tous, quelle que soit la religion ou l’absence de religion. Mais il exige que l’on se débarrasse des petites compromissions, qui, additionnées, font les grandes lâchetés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Pourquoi le populisme hante l’Europe

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Nigel Farage, Marine Le Pen, Beppe Grillo, Pablo Iglesias,Viktor Orban
Nigel Farage, Marine Le Pen, Beppe Grillo, Pablo Iglesias,Viktor Orban

Causeur. La courte victoire du camp du « Leave » au Royaume-Uni est-elle celle du populisme ?

Marco Tarchi[1. Professeur de sciences politiques à l’université de Florence, Marco Tarchi est l’un des plus grands spécialistes européens du populisme.] : On peut considérer le Brexit comme une victoire de la mentalité populiste d’une part, car le vote des électeurs a sanctionné le rejet d’une autorité (celle de l’Union européenne) extérieure au peuple britannique. D’autre part, parce que les citoyens britanniques ont exprimé une très forte critique de la classe politique et de ses choix dans des domaines au cœur des préoccupations des populistes : respect de la souveraineté nationale, contrôle des frontières, arrêt des flux migratoires.[access capability= »lire_inedits »] Pendant la campagne référendaire, les fauteurs de Brexit ont surtout utilisé des arguments souverainistes qui recoupent partiellement les idées et les suggestions populistes mais ne s’y identifient pas complètement.

Comment définissez-vous la « mentalité populiste » ?

Cette mentalité considère le peuple comme une totalité organique artificiellement divisée par l’action de forces hostiles, lui attribue des qualités éthiques d’ordre naturel, exalte ses vertus (réalisme, labeur, intégrité morale) en les opposant aux vices des oligarchies politiques, économiques et culturelles (hypocrisie, manque d’efficacité, corruption). De surcroît, en tant que source de légitimation du pouvoir politique, le populisme revendique la suprématie du peuple, au-dessus de toute forme institutionnelle de représentation et de médiation.

C’est peut-être là que le bât blesse : dénoncer les élites ne suffit pas à proposer une alternative crédible. Après la démission du Premier ministre David Cameron, aucun des principaux leaders du « Leave » (Boris Johnson, Nigel Farage) ne semble prêt à prendre la relève. On sent même les vainqueurs en plein désarroi, prisonniers de leur démagogie comme de leur court-termisme. L’impréparation des Brexiters révèle-t-elle les limites du populisme ?

Je ne crois pas que Johnson ni a fortiori Farage aient cru un seul instant que le résultat du référendum leur ouvrirait un accès immédiat au pouvoir. Ils connaissent bien les procédures institutionnelles britanniques et ils savaient qu’un succès du « Leave » (d’ailleurs assez imprévisible un mois avant le vote) ne provoquerait pas de nouvelles élections législatives. Ceci dit, le référendum a montré l’incapacité des deux partis majeurs – travailliste et conservateur – à rassembler leurs électeurs traditionnels sous leurs bannières lorsqu’un choix dépasse le clivage gauche/droite. Cela donne à l’Ukip de grandes perspectives, mais l’oblige également à convaincre l’opinion qu’une fois son objectif « statutaire » – la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne – atteint, il peut offrir des solutions aux nombreux problèmes auxquels un gouvernement doit faire face. Il s’agit donc de passer du stade de la protestation à celui des propositions concrètes. L’immigration est un thème majeur dans cette perspective, mais ce n’est sans doute pas le seul.

Justement, le rejet de l’immigration est-il la principale cause de la vague populiste mondiale (Ukip, FN, FPÖ, Mouvement 5 étoiles, Podemos, Donald Trump) ou faut-il y voir l’effet de la crise économique ?

Contrairement à ce qu’on a fait pendant des décennies, il ne faut pas considérer les partis populistes comme des mouvements monothématiques. Ces mouvements sont plutôt des catch-all parties, des « attrape-tout », qui, n’étant pas conditionnés par les impératifs rigides d’une idéologie, peuvent, selon les cas, les circonstances et les caractéristiques de leurs leaders, orienter les axes de leur action et de leur propagande dans de multiples directions. Il peut s’agir de fustiger les conséquences négatives de l’immigration, l’emprise des puissances économiques sur la classe politique, la corruption de la classe politique, l’indifférence des « gens d’en haut» aux difficultés économiques et sociales des « gens d’en bas », les délocalisations qui alimentent le chômage, etc.
Mais par-delà de fortes différences de sensibilités et de programmes entre populistes « de droite », populistes « de gauche » et populistes « tout court » comme Beppe Grillo, j’observe l’existence d’un fond commun.

Lequel ?

C’est ce que Dominique Reynié appelle le « populisme patrimonial ». Son succès s’appuie sur la promesse de défendre simultanément deux patrimoines hérités : le niveau de vie et le mode de vie. Les partis qui n’insistent que sur l’un ou sur l’autre de ces objectifs n’obtiendront pas de grands résultats.

Mêler antilibéralisme et conservatisme, c’est l’équation magique de Marine Le Pen et Beppe Grillo, tandis que Farage reste profondément libéral, à l’image du Royaume-Uni. Alors que l’eurocommunisme est mort et le fédéralisme mal en point, le souverainisme transcourants qu’incarnent Grillo et Farage est-il paradoxalement la dernière idéologie européenne ?

Au Parlement européen, le Mouvement 5 étoiles et l’Ukip siègent à l’intérieur du même groupe, « Europe de la liberté et de la démocratie directe » – que les députés britanniques seront forcés de quitter lorsque le Royaume-Uni aura mené à terme la procédure de sortie de l’Union. Or, si ce groupe rassemble en majorité des partis eurosceptiques, leur alliance ne s’est pas nouée autour de la lutte anti-UE, mais d’autres sujets d’intérêt commun aux populistes tels que ceux que j’ai cités. Reste que les erreurs des institutions européennes ont tant et si bien affaibli le camp des europhiles et des euro-enthousiastes qu’il ne peut plus y avoir d’idéologie européenne.

Peut-on malgré tout imaginer la naissance d’un nouvel ensemble paneuropéen sur les décombres de l’UE ?

On peut aimer les cultures que l’Europe a accueillies en son sein au fil des siècles, voire envisager un retour de l’Europe, en tant que « grand espace », à un rôle de premier plan dans un monde multipolaire, sans pour autant réduire les potentialités du continent à l’action de l’Union. Il suffirait de voir naître une volonté d’autonomie et de puissance européenne. Malheureusement, je n’en vois aucun signe annonciateur ![/access]

Unicef: à quel sein se vouer?

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allaitement unicef sexes
Wikipedia. TheKid.
allaitement unicef sexes
Wikipedia. TheKid.

L’Unicef fait campagne pour que les mères allaitent leurs bébés, en s’appuyant sur un constat qui n’est pas contesté: « L’allaitement stimule la santé d’une enfant, son QI, ses performances scolaires et son revenu à l’âge adulte ».
Cette campagne d’information est aussi une campagne d’incitation, ce qui soulève l’indignation de féministes qui ne veulent pas qu’on stigmatise les mères qui n’allaitent pas.

Leur argument principal est que les femmes sont maîtresses de leur corps libres, qu’elles sont libres, et qu’aucune pression morale et sociale s’exerçant à l’encontre de cette liberté n’est tolérable.
On peut donc supposer que ce qui choque ces féministes n’est pas l’information diffusée par l’Unicef, mais ce qui l’accompagne, à savoir l’incitation à publier des selfies de bonnes mères donnant le sein, plus le rôle des pères qui serait de peser en faveur de la décison d’allaiter.
On peut évidemment ne pas apprécier cette forme de propagande de santé publique, mais ce n’est pas une raison pour faire silence sur l’importance du message concernant la santé des bébés.
Quitte à reconnaître qu’il peut y avoir conflit de priorité entre la santé du bébé, qui est une personne dont les deux parents sont responsables, et la souveraineté de la mère sur son propre corps, qui n’appartient en effet qu’à elle, et pas au père de son enfant.
La vérité est parfois composée elle aussi d’une paire de vérités.

Mais, au-delà de la querelle sur cette campagne de propagande, l’allaitement maternel est aussi un symptôme: il nous rappelle que la différence entre les sexes des géniteurs est une réalité biologique, naturelle, irréductible, ce qui fait que père et mère ne sont pas tout à fait interchangeables.
De cette différence-là, les humains sont libres de faire ce qu’ils veulent, mais pas de la nier.

Un loupé législatif regrettable

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justice victimes crimes humanite
Pixabay.
justice victimes crimes humanite
Pixabay.

Le 20 décembre 2013, Canal + eut le très mauvais goût de diffuser un sketch traitant en dérision le génocide rwandais et ses victimes. Portant l’affaire sur le plan pénal, pour apologie de crime de guerre et de crime contre l’Humanité, une association de victimes rwandaises du génocide de 1994 se vit discuter la recevabilité de son action en justice, la loi n’accordant alors, outre aux victimes proprement dites, qu’aux associations de déportés ou de résistants le droit de se porter partie civile dans des affaires de cette nature.

Pugnaces, leurs avocats contestèrent cette limitation devant le Conseil constitutionnel au moyen d’une « question prioritaire de constitutionnalité » qui permet sous certaines conditions de faire juger inconstitutionnelle telle disposition législative contestée, et donc de l’annuler.

Ils obtinrent gain de cause par une décision du 16 octobre 2015, rendue au nom du principe d’égalité : pourquoi seules les associations de déportés ou de résistants pourraient se constituer parties civiles contre les auteurs d’apologie de crimes de guerre ou de crimes contre l’Humanité ? Pourquoi les associations défendant la mémoire d’autres victimes que les crimes perpétrés durant la Seconde guerre mondiale n’y auraient-elles pas droit ?

Dans sa grande sagesse, le Conseil constitutionnel, alors encore présidé par Jean-Louis Debré, décida toutefois de retarder les effets de cette annulation pour inconstitutionnalité au 1er octobre 2016, à charge pour le législateur de voter entre temps une loi conforme.

Las, le calendrier de l’examen des lois par le Parlement a pris du retard, en raison sans doute de la prolongation imprévue de l’état d’urgence après l’attentat de Nice et alors même que quelques heures plus tôt, François Hollande avait annoncé qu’il ne serait pas prolongé au-delà de fin juillet.

Une nouvelle loi « égalité et citoyenneté » (article 39) a été votée en première lecture début juillet par l’Assemblée nationale, mais l’ordre du jour du Sénat tel qu’il est fixé actuellement indique que ce projet ne sera examiné par la Haute Assemblée que les 4, 5 et 6 octobre prochains.

Dans le meilleur des cas, la loi ne sera donc votée que le 6 octobre, trop tard donc pour remplacer celle dont l’annulation prendra effet au 1er octobre. Mais, il est probable qu’il y aura seconde lecture  de cet article contenu dans une loi à l’objet plus vaste et plus  polémique, entraînant un retard plus considérable encore.

Espérons que d’ici là, les agitateurs de tout poil n’en profiteront pas pour ouvrir tout grand les vannes de l’apologie de crimes de guerre ou de crimes contre l’Humanité.

Il est vrai que le Ministère public, lui, conserve le droit de poursuivre les délinquants quand bien même les associations perdraient temporairement celui de se constituer parties civiles, mais était-ce opportun de ne remettre qu’entre les mains du Parquet, déjà surchargé, cette responsabilité ?

L’association à l’origine de l’annulation par le Conseil constitutionnel de la loi trop limitative conservera-t-elle le bénéfice de son succès procédural, le Conseil ayant suspendu la prescription la concernant au plus tard au 1er octobre ?

Il est urgent que l’ordre du jour du Sénat soit modifié – c’est juridiquement encore possible -, pour que la nouvelle loi entre en vigueur avant le 1er octobre.

En réagissant avec retard, le gouvernement risque de faire germer la discorde entre les associations de déportés ou de résistants avec celles, notamment rwandaises, de soutien aux victimes des autres génocides que ceux de la Seconde Guerre mondiale, puisqu’en l’état, ces dernières auront fait retirer un droit aux premières.

On préférera mettre ce loupé sur le compte de l’amateurisme que sur celui du cynisme ; il est encore possible de réparer cette erreur, mais le temps presse. Que, pour une fois, le gouvernement agisse, et vite !

FC Sochaux: un casse-tête chinois

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sochaux football chine li
Stade Bonal de Sochaux, wikipedia. User:Arnaud 25.
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Stade Bonal de Sochaux, wikipedia. User:Arnaud 25.

Chronique de supporteur sochalien, nouvel épisode. Nous vous avions laissés en janvier dernier avec cette motion de défiance des associations de supporteurs sochaliens, contre le nouvel actionnaire chinois du FC Sochaux. Il faut le reconnaître : le mystérieux Monsieur Li a fait ce qu’il a pu pour tenter de les rassurer. Il a accepté le dialogue. Il a parfois suivi les suggestions comme lorsqu’il lui avait été conseillé de proposer plusieurs places aux abonnés à l’occasion de la demi-finale de Coupe de France contre l’Olympique de Marseille. Et il a visiblement donné les pleins pouvoirs sportifs à l’entraîneur Albert Cartier qui a pu modeler son groupe comme il le souhaitait pour entamer l’exercice 2016-2017.

Cela ne signifie pas, pour autant, que les inquiétudes se soient dissipées sur le terrain économique. Au début du printemps, le Wall-Street Journal mettait l’accent sur l’étrangeté de certaines fluctuations de l’action Tech-Pro, propriétaire de Ledus, et donc du FCSM. Et la semaine dernière, en une seule journée, la même action perdait 86% de sa valeur, suite à un rapport du cabinet Glaucus, très sévère à propos des fondations économiques de l’entreprise. Wang-Sang-Li n’a pas pu venir assister au premier match de Sochaux, à Troyes vendredi soir. À l’heure où on écrit ces lignes, on se demande d’ailleurs s’il pourra revenir. Et si le gouvernement chinois lui demandait des comptes, comme cela peut arriver dans ces cas-là dans l’Empire du milieu ? Et si Tech-Pro était en faillite, qu’adviendrait-il du FCSM ? Un repreneur potentiel pourrait-il s’en porter acquéreur ? Quel droit s’appliquerait ? Le droit chinois, français, ou celui des Îles Caïmans où est basée Ledus ? En d’autres termes, ce club historique du football français pourrait-il disparaître définitivement, entraîné par la chute de la maison-mère ? Si cela devait arriver, il faudrait se retourner contre PSA, qui a volontairement choisi de vendre à Ledus, plutôt que préférer les projets de Romain Peugeot ou de Pierre-Arnaud Rollin, en affirmant que le repreneur chinois avait « les reins plus solides ». Ce qu’on constate aujourd’hui… Qu’on ne nous dise pas que PSA n’avait pas les moyens de connaître la réalité économique de Tech Pro. Il l’a forcément étudiée pour affirmer à la presse que ce nouveau propriétaire avait les « reins plus solides ».

Les hypothèses sont les suivantes : ou PSA a menti et a réellement vendu à Monsieur Li en toute connaissance de cause, prévoyant sciemment la mort du club qu’elle ne voulait pas assumer elle-même. Ou elle a fait preuve d’une incompétence crasse. Dans les deux cas, c’est PSA qui serait responsable de la mort du FC Sochaux si elle devait advenir. Et c’est toujours PSA  qui devrait rendre des comptes devant les supporteurs, les habitants du Pays de Montbéliard et les Franc-comtois en général. Qu’on ne compte pas sur nous pour l’oublier.