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Brexit: le bipartisme sauvé… au Royaume-Uni

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Theresa May et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21924726_000066.

Dieu sait combien on a entendu dans les milieux de la bienpensance européenne  que David Cameron avait  été irresponsable d’organiser un référendum sur le Brexit. « Quelle idée de consulter le peuple sur une affaire aussi grave! Nous n’en serions pas arrivés là s’il ne l’avait pas eue. »

Tories vs. UKIP

Cameron a certes défendu le Remain mais le Brexit l’a emporté. Or sans référendum, pas de Brexit. C’est oublier dans quel contexte a été prise la décision de consulter le peuple britannique sur le maintien du royaume dans l’Union européenne. David Cameron n’avait pas  le choix. S’il n’avait pas promis un  référendum lors des  dernières élections, l’UKIP de Nigel Farage, parti nationaliste, risquait de prendre peu à peu l’ascendant sur le Parti conservateur. Et dans le système électoral britannique, uninominal à un tour, il ne faut qu’un léger effet de balancier pour que tous les sièges soient perdus pour le parti qui se laisse dépasser, menacé alors de sombrer. En raison de ce système,  l’UKIP, presque partout devancé par le Parti conservateur, ne pouvait  avoir de députés qu’au Parlement européen, élu, lui, à la proportionnelle. Farage n’avait réussi à arracher pour lui-même aucune circonscription. Il les aurait toutes eues si la promesse du référendum n’avait relâché la pression qui s’exerçait  en faveur de son mouvement.

C’est ainsi qu’a été sauvé le parti conservateur  dit tory, le plus vieux parti du monde, puisqu’il   existe depuis le XVIIIe siècle. C’est  aussi ainsi qu’a été sauvé le  bipartisme à la britannique. Ce système n’a connu en trois siècles qu’une  mutation : dans l’entre-deux guerre,  alors que  les Tories se maintenaient, les Travaillistes ont supplanté les libéraux, qui ne sont plus  aujourd’hui qu’une survivance de leur glorieux passé.

Après la victoire du Brexit, on a pu voir comment le Parti conservateur a rapidement refait son unité derrière le nouveau Premier ministre Teresa May. La force du Parti conservateur a été de laisse subsister en son sein (et à l’intérieur du gouvernement) des européistes et des eurosceptiques, malgré le climat de quasi-guerre civile qui a régné entre les deux camps pendant le référendum.

L’Europe fait éclater le paysage politique

S’il n’y avait pas eu de référendum, nul doute que serait arrivé au Royaume-Uni  ce qui  s’est déjà produit en Italie,  en Espagne, en Autriche, en Grèce : l’éclatement du bipartisme traditionnel au bénéfice de nouveaux partis. En Italie, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste ont pratiquement disparu. En Espagne, le PSOE et l’Alliance populaire sont très affaiblis. L’Autriche avait vu depuis la guerre une alternance régulière des sociaux-démocrates et des chrétiens-sociaux. On a pu voir comment ces deux partis se sont effondrés aux dernières élections présidentielles pour ne laisser face à face au second tour qu’un candidat nationaliste et un candidat écologiste.

On disait que l’Europe de Bruxelles faisait éclater toutes les structures préexistantes: les États au bénéfice des régions,  la démocratie au bénéfice de  la technocratie;  il se peut qu’elle soit à présent en train de faire éclater, les uns après les autres, les systèmes politiques des différents pays membres, ce à quoi la Grande-Bretagne a voulu échapper.

Et c’est ce à quoi la France n’échappera pas tôt ou tard, dès lors que le processus européen poursuit sa course et que les partis qui ont dominé jusqu’ici la scène politique française, l’UMP et le PS, à la différence du Parti conservateur britannique (et dans une certaine mesure du Parti travailliste) ne tolèrent pas en leur sein de divergences au sujet de l’euro et de  l’Europe.

C’est bien en effet ce qui se passe en France. Mélenchon, eurocritique, se trouve depuis longtemps relégué à l’extrême gauche.  Chez les Républicains, un Jacques Myard, également eurocritique, a été expurgé des instances dirigeantes lors de leur dernier renouvellement. Sur les six candidats principaux à la primaire des Républicains, Sarkozy, Juppé, Fillon, Le Maire, Mariton, Kosciusko-Morizet, aucun ne remet véritablement en cause  le cadre européen. Myard et Poisson qui le remettent en cause,  ne jouent pas les premiers rôles.  Alors même que les militants, eux, sont très partagés entre les deux options, sur  une base d’environ moitié-moitié.

En ne tolérant pas les minorité eurocritiques en  leur sein, les partis dominants ont cru renforcer  l’Europe de Bruxelles. En réalité , il l’ont affaiblie. Le résultat de leur attitude est que la critique de la construction européenne, très populaire, faute d’exutoire dans les partis classiques, s’est cristallisée dans les partis hors-système,  Front national en tête, ce  qui pourrait bien faire éclater le système.

Ce que le Royaume-Uni a évité par le référendum sur l’Union européenne, c’est aujourd’hui ce qui pend au nez de la France mais aussi sans doute de l’Allemagne et d’autres. Pour ces pays,  les échéances de 2017 pourraient bien  signifier un profond renouvellement  du panorama politique tel qu’il existe depuis un demi-siècle.

Najat Vallaud-Belkacem face au terrorisme: cynisme ou impuissance?

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Najat Vallaud-Belkacem, mars 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00748563_000037.

Le précédent Merah

Myriam, Gabriel et Arieh. Ces trois prénoms auraient dû suffire à faire comprendre, ce 19 mars 2012, que cette barbarie là, pas plus que les autres n’épargnerait  les enfants. Mais c’était une autre époque, celle des « loups solitaires », des « déséquilibrés ». Bientôt allait venir le temps des  « Oui, mais… » pour Charlie et des « pas d’amalgame ». Joyau du dispositif terranoviste du Président normal, Najat Vallaud-Belkacem  chanterait les joies du « vivre-ensemble » et minimiserait les minutes de silence bafouées.

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. François Hollande a donc laissé  s’épanouir l’ambigüité d’une ministre dont les propos et les actions étaient avant tout calibrés pour servir ses ambitions personnelles. De la com’, des sourires et du vent. Beaucoup de légèreté dans un climat de plomb.

Aujourd’hui, si près de la rentrée scolaire, à l’heure où nul de peut nier que les écoles constituent des cibles, où en est-on ? La réponse se résume en une phrase, prononcée par la ministre dans l’interview publiée par ParisNormandie.fr le 1er août : « Nous n’avons pas attendu les attentats pour agir : réarmer l’école, c’est y mettre des professeurs et des professeurs formés ». Un aveu d’impuissance. Un cynisme écœurant.

La femme qui ne voulait pas savoir

Dans les cabinets feutrés où Madame la ministre tourne les vidéos dont elle abreuve ses troupes, arborant son éternel sourire formaté de speakerine, on s’est donné beaucoup de mal. Car dans le domaine de la recherche d’un responsable pour ne pas se sentir coupable, on excelle dans ces officines.

Dès le 25 novembre 2015 la circulaire n°2015-206 sortait, plaçant une fois de plus les directeurs, éternels lampistes, seuls et sans moyens en première ligne du dispositif. J’encourage chacun de vous à la lire et à poser les cinq questions suivantes par l’intermédiaire de leurs délégués de parents au directeur de l’école de leur enfant :

1)      Existe-t-il  dans l’établissement une salle permettant un confinement en cas de tempête ou d’attaque terroriste, c’est-à-dire sans aucune fenêtre ou équipée de volets solides et de portes fermant à clef ?

2)      Dispose-t-on du personnel suffisant pour assurer une surveillance à l’entrée sur les temps scolaires mais aussi  périscolaires ?

3)      Le directeur dispose-t-il d’un téléphone portable de fonction lui permettant d’être joignable à tout moment en classe par les autorités?

4)      Le directeur a-t-il pu rencontrer des membres  de la police ou de la gendarmerie afin de « mettre en place le dispositif de vigilance accrue » demandé par la circulaire ?

5)      Combien y a-t-il d’enseignants ayant une formation aux gestes de premiers secours de moins de cinq ans?

Vous risquez fort de découvrir que nos écoles sont angéliquement ouvertes sur l’extérieur au nom du « vivre ensemble » et de l’architecture moderne. Que la sécurité de nos enfants repose sur l’investissement personnel des équipes qui compensent l’absence d’équipement par la mise à disposition de leur téléphone personnel. Que les forces de l’ordre  n’ont pas voulu ou pu se déplacer malgré l’appel du directeur et  même, peut-être, qu’en conseil d’école, les élus ont balayé d’un « ici, on ne risque rien » moqueur les demandes d’aide et d’équipements. Et lorsque vous saurez, qu’en plus, l’essentiel des formations de l’année scolaire 2015-2016 a porté sur les nouveaux programmes ou  rythmes scolaires et non sur les gestes qui sauvent ou la gestion de situation de crise, vous serez atterrés.

Y a-t-il urgence à ne rien savoir?

Peu importe, aucune évaluation de la mise en place du dispositif n’a  été prévue par le ministère, car il y a urgence à ne rien savoir. Il sera bien temps de dire que l’on ne nous avait rien dit en cas de problème. Le goût pour l’écrêtage de vagues des inspecteurs et l’autocensure des enseignants sur ce sujet sensible devrait éviter toute remontée d’informations salissantes.

Alors que faire ? Il y a peu à attendre de Najat Vallaud-Belkacem : elle sent proche la fin de Sardanapale et redoute le sort des favorites. Sur ce délicat sujet, son silence sera du même souffle que celui face au salafiste Idriss Sihamedi sur Canal +. Il convient d’être prudente si l’on veut pouvoir trouver refuge dans quelque circonscription assise sur un vote communautariste. Il n’y a pas plus à espérer d’un François Hollande qui est de cette gauche embarquée dans le tramway nommé Désir des années Mitterrand et s’est construit en opposition à un père sympathisant de l’O.A.S..

Il appartient donc à chacun d’utiliser son pouvoir de citoyen auprès des élus locaux, des députés et des inspections académiques pour que la sécurité soit une action pragmatique de terrain et non des directives inapplicables d’officines. Aujourd’hui, il est bien plus urgent  d’équiper les directeurs de téléphones portables que d’offrir aux  élèves des tablettes. Il doit être prioritaire de former systématiquement les enseignants aux gestes de premiers secours au lieu de leur faire subir un formatage idéologique à la gloire de réformes désavouées par les français. Il est essentiel d’exiger que des travaux de sécurisation des locaux scolaires soient entrepris.

Les loups sont déjà dans la bergerie. N’attendons pas passivement que les agneaux soient leurs prochaines proies.

Le Club des 7 en Auvergne

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(Photo : Gaumont)

On croit à tort que « les copains » est une expression inventée par Frank Ténot et Daniel Filipacchi en 1959 sur les ondes d’Europe 1 pour capter la jeunesse et accessoirement son porte-monnaie. Un salut à tous les baby-boomers en culottes courtes qui préféraient rêvasser à Françoise Hardy plutôt que de pleurer ce grand frère en partance pour Alger. A l’hiver 1965, le chouchou de la semaine ne s’appelle pas Sylvie, Johnny, Eddy ou Richard Anthony mais Jules Romains (1885-1972), de l’Académie française. Yves Robert adapte à l’écran Les copains , son roman paru en 1913 chez Gallimard.

Ce n’est pas Twist à Saint-Tropez mais Corrida dans le Puy-de-Dôme. Pas de Ford Mustang au générique, ni de plages abandonnées seulement des volcans endormis et des bicyclettes sur une musique entraînante de Georges Brassens. Sept amis profitent de leurs vacances pour déstabiliser deux sous-préfectures qui jusqu’alors coulaient des jours heureux et n’avaient rien fait pour réveiller leur anonymat. « Tous, au fond d’eux-mêmes, furent d’avis qu’effectivement Issoire et Ambert avaient un drôle d’air » écrit Jules Romains. Au casting, Philippe Noiret, Guy Bedos, Michael Lonsdale, Christian Marin, Pierre Mondy, Jacques Balutin et Claude Rich, qualité France garantie ! Ces copains, potaches érudits, vétilleux réfractaires aux institutions, décident de s’attaquer par la blague à ces deux villes de province. Leur plan est clairement énoncé par Bénin (Philippe Noiret) de sa voix grave et de son verbe fleuri : « Entreprenons l’indispensable mise en relief de l’imbécilité par une démonstration des faits. » Rangez les notables, ça va barder ! Militaires, ecclésiastiques, édiles en tous genres, aux abris !

Ce film a le charme d’une départementale bordée de platanes, d’une fin d’après-midi en terrasse quand les solitudes s’agrègent et font pétiller la vie. A vélo, deux de nos gentils frondeurs traversent les villages se faisant passer pour des coureurs professionnels. « Nous nous entraînons pour le record des mille kilomètres en vingt-quatre heures » dit l’un d’entre eux à un autochtone aussi perplexe qu’étonné. Puis, au beau milieu de la Côté de Chavignol, scène tournée dans le Sancerrois, ils mettent le pied à terre. Dans son livre, Jules Romains s’interroge sur cet étrange sentiment et fait dire à l’un de ses personnages : « On ne sait pas ce que c’est que l’amitié. On n’a dit des sottises là-dessus. Quand je suis seul […] Je crains la mort ». Le film suit scrupuleusement la trame du roman, d’abord l’insurrection d’Ambert par la caserne puis le passage par l’église, ensuite « la destruction d’Issoire » et enfin, ce rendez-vous dans la maison forestière. Broudier (phénoménal Pierre Mondy), l’œil qui frise et la répartie gendarmesque se déguise en sous-secrétaire d’Etat venue faire une inspection surprise dans un régiment somnolent. Avec ses acolytes, il réussit à mettre une pagaille monstre. Cette anodine manœuvre de nuit finit en feu d’artifices. La bêtise s’ébranle en cascades. Les hiérarchies pyramidales volent en éclats.

Après l’armée, Philipe Noiret prend d’assaut la sacristie. Il se métamorphose en Père Lathuile, de retour d’un récent séjour à Rome. Il va réchauffer l’assemblée des fidèles d’Ambert en fustigeant les « maniaques de l’abstinence ». De sa chaire, le Père Noiret concourt au rapprochement des corps : « Retrouverons-nous la ferveur des agapes, où, loin des froides perversités du siècle, tous les membres de la communauté, hommes et femmes, garçons et filles, possédés par un immense amour, en proie à l’Esprit, se précipitaient dans les bras les uns des autres, et confondant leurs baisers… » S’en suivent l’inauguration d’une statue équestre de Vercingétorix plus vraie que nature et une panique générale. C’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure.

Les copains, de Jules Romains, Folio.
Les copains, film d’Yves Robert, DVD Gaumont à la demande.

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député
>>> Série d’été “Un film, un livre” (13) : Tout est bon dans Marcel Aymé

Les Copains

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Un rafraîchissement venu de Taïwan

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Soyons honnêtes : si elle n’était pas signée Hou Hsiao-Hsien (il s’agit de son premier film), il est probable que nous n’aurions jamais assisté à la sortie de cette aimable comédie romantique tournée en 1980. Situé dans les milieux aisés de Taïwan, le film repose sur des schémas classiques et immuables : une jolie jeune femme doit effectuer un mariage de raison et attend que le fiancé que sa famille a choisi pour elle revienne de France où il effectue ses études. Lors d’un séjour à la campagne, elle s’entiche d’un jeune géomètre dont elle va bien entendu tomber amoureuse…

Pour quiconque connaît un peu le cinéma d’Hou Hsiao-Hsien, la découverte de Cute girl est un grand choc culturel : scénario à l’eau-de-rose sans grand intérêt, agrémenté de tubes pop sirupeux et n’hésitant pas à recourir à des gags plus ou moins fins. Mais après tout, on se souvient qu’à ses débuts Ozu cherchait à faire rire le spectateur avec des pets alors pourquoi s’étonner qu’Hou montre les effets d’une potion laxative lors d’une scène assez drôle ?

D’autres gags plus légers, comme ceux qui ouvrent le film (les deux futurs tourtereaux enlèvent leurs chaussures au travail et se trouvent ainsi dans une situation embarrassante), permettent au cinéaste de lier dès les premiers plans le destin du couple pour le sceller ensuite à la campagne, sur le tronc d’un arbre.

Cute girl se déroule en trois temps : rencontre placée sous le sceau d’une certaine animosité (le géomètre vient prendre des mesures pour une route qui doit couper une maison en deux) puis de l’amour naissant, retour à la ville avec ce que cela suppose d’obstacles (familiaux, le retour du fiancé) et, enfin, résolution heureuse. La faiblesse du film, c’est que rien n’existe (ou presque) autour de ce schéma narratif très carré (qui permit au cinéaste de connaître un immense succès à Taïwan) : les rapports ville/campagne sont à peine effleurés, les familles respectives des protagonistes sont réduites à quelques silhouettes…

Pourtant, le film distille un certain charme enjoué : la mise en scène privilégie le rythme et ne néglige pas quelques jolis moments sentimentaux (la première rencontre sous « l’arbre des amoureux »), les deux comédiens principaux ont beaucoup de charisme et la petite touche d’exotisme kitsch du film (le faux duel fantasmé entre les deux rivaux masculins) fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde.

Bien sûr, Cute girl est une œuvre mineure à réserver aux fanatiques du cinéaste mais cette découverte des premiers plans tournés par le grand Hou Hsiao-Hsien a quelque chose de rafraichissant…

Cute girl (1980) de Hou Hsiao-Hsien avec Feng Fei-Fei, Kenny Bee. Sorti en salles depuis le 3 août 2016.

Le traîne-savatisme est un humanisme

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Daniel Darc. Sipa. Numéro de reportage : 00632813_000018.

L’été, avant le raz-de marée de la rentrée littéraire, c’est peut-être le moment ou jamais de vagabonder du côté des marges. Aller à la rencontre des écrivains méconnus, des poètes oubliés et qui l’étaient déjà de leur vivant ou, variante plus subtile de l’oubli, de ceux que l’on croit connaître. Car l’histoire littéraire a d’étranges injustices et refuse, dans les manuels officiels, de se laisser déborder par les francs tireurs en se crispant sur quelques références canoniques. Quant à ceux, chez les gens de lettres, qui tiennent le haut du pavé, de qui se souviendra-t-on demain ? Il faut toujours se rappeler que dans les années 30, Gide n’avait pas mille lecteurs quand Pierre Frondaie et son Homme à l’Hispano-Suiza ou Victor Marguerite et sa Garçonne étaient les best-sellers indéboulonnables de leur temps. Chez les poètes, c’est évidemment encore pire. On rappellera que seuls quelques textes de Rimbaud sont parus de son vivant dans des revues confidentielles et qu’il a dû attendre un certain temps avant que l’Université s’aperçoive qu’il avait révolutionné l’imaginaire et influencé notre vision du monde infiniment plus que le délicat et fade Lamartine, par exemple, qui a pourtant ennuyé et ennuie encore des générations de lycéens.

C’est pour cela qu’il faut saluer des livres adventices comme celui de Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque. Thomas Vinau est lui-même poète et c’est en poète qu’il nous invite à lire les textes ciselés qu’il consacre à d’autres poètes mais aussi à des romanciers,  à des acteurs voire à des chanteurs regroupés ici sous le signe d’un arbitraire assumé : tous sont des vagabonds, des promeneurs qui s’égarent, des marginaux qui côtoient parfois la grande truanderie mais tous sont aussi de merveilleux créateurs, chacun dans leur domaine. On trouvera ainsi, assez logiquement, des voyageurs comme Nicolas Bouvier ou Blaise Cendrars mais aussi des bandits de petits et grands chemins qui ont transformé leurs méfaits en littérature comme Auguste Le Breton ou Arthur Cravan, le poète boxeur dadaïste, déserteur de dix sept nations.

C’est toute une population à risque de fous, d’ivrognes, de dépressifs, de drogués qui est regroupée  dans une liste toute prête pour les apprentis dictateurs qui voudraient purger leur société : on rencontrerait ainsi dans le même panier à salade le délicat Brautigan à côté du chanteur Daniel Darc et l’acteur Michel Simon en compagnie du poète-manœuvre, le trop méconnu Thierry Metz, suicidé à l’alcool dans les années 90 après la mort accidentelle d’un de ses enfants, sans compter André Laude qu’a bien connu notre ami Roland Jaccard et dont Thomas Vinau nous dit : « Il reçoit son courrier au bar du coin. Il écrit avec ses larmes. Il écrit le ver dans le fruit. Il meurt en 1995 seul et démuni. »

Thomas Vinau se révèle au bout du compte le guide idéal pour vous créer une bibliothèque de la mouise lyrique, de la scoumoune élevée aux rangs des beaux-arts, du traine-savatisme comme humanisme. Chacun pourra s’amuser à trouver des manques , -nous aurions bien vu Jean-Pierre Martinet dans la bande-, mais la subjectivité ici est assumée en souriant, avec élégance et l’auteur nous a promis une seconde livraison.

76 clochards célestes ou presque  de Thomas Vinau (Le Castor Astral)

Soixante-seize clochards célestes ou presque

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Burkini-party: une provoc’ des amis de Tariq Ramadan

burkini marseille ramadan

Naguère, ce vieux filou de Charles Pasqua avait élaboré une tactique permettant aux politiciens emberlificotés dans des « affaires » montées en épingle  par des médias malveillants de sortir de la nasse: créer une affaire dans l’affaire, et si cela ne suffit pas, créer une affaire dans l’affaire de l’affaire. À la fin, personne n’y comprend plus rien et, dans le temps médiatique, la première affaire fait « pschitt ! ». Cette méthode a permis à ce vieux roublard de  survivre politiquement jusqu’à un âge avancé, avant que la justice ne le rattrape in extremis, le condamne en première instance pour une crapulerie ordinaire, sans que la cour d’appel ne puisse confirmer ou infirmer ce jugement, vu que Charles Pasqua était passé dans l’autre monde…

À Marseille, où Pasqua, justement, prit son envol politique, la leçon n’a pas été oubliée. La période n’est pas favorable, c’est le moins que l’on puisse dire, aux tenants de l’empathie envers la diffusion de plus en plus large, sur le territoire français, de modes de vie et de comportement défiant ouvertement les lois de la République, en se référant à une loi supérieure, celle de la Charia islamique, dans sa version la plus rigoriste. Alors que les idéologues de la société «  inclusive », entendez ouverte à toutes les concessions et abandons aux pratiques les plus obscurantistes, sexistes, et racistes des islamistes radicaux de toutes obédiences, sont K.O debout après l’année sanglante, les islamistes politiques, les vrais, changent de terrain de lutte.

Ils prennent acte que la violence aveugle et meurtrière des émules de Daesh sème le trouble jusque dans les milieux les mieux disposés, jusque-là, à écouter leur discours, celui consistant à constituer les musulmans de France en victimes absolues d’un récit historique et éthique conçu par « les juifs et les croisés », dont le dessein demeure, dans les siècles des siècles, l’humiliation et la domination des « vrais croyants ».

Il était donc urgent de faire diversion, et de monter une « affaire » qui vienne opportunément rappeler aux masses musulmanes déboussolées à quel point elles sont l’objet de discrimination, de racisme et d’intolérance. Dans cette perspective, la polémique qui s’est déclenchée à propos du projet de « burkini party », prévue pour le 10 septembre prochain dans un centre aquatique privé de Pennes-Mirabeau, près de Marseille, tombe à pic. Une association de femmes musulmanes située dans les quartiers nord de la métropole phocéenne, Smile 13, a le projet de privatiser pendant une journée le Speedwaterpark  pour ses adhérentes et sympathisantes accompagnées de leurs enfants, sauf les garçons âgés de plus de dix ans. Dans l’affiche promouvant cette initiative, le dress code est précisé dans les moindres détails : les dames et demoiselles devront  porter le burkini (combinaison en textile spécial couvrant le corps et la tête, qui même mouillée ne révèle aucune des rondeurs de la personne), ou le jilbeb de bain (version balnéaire du voile ample couvrant la femme de la tête aux chevilles) ou, à la rigueur, le maillot de bain une pièce augmenté d’un short ou d’une jupe couvrant les genoux.

Smile 13 fait partie de ces associations qui fleurissent comme les jonquilles au printemps dans les quartiers dit « populaires », en fait ghettoïsés et  quadrillés par les islamistes radicaux, bénéficiant de la bienveillance et souvent des subventions d’élus locaux avides de se constituer une clientèle électorale dans ce secteur de la population. Ce ne sont pas des pépinières à terroristes (encore que…), mais des adeptes du djihad culturel tel qu’il est pratiqué par les adeptes français des Frères musulmans, dont l’idole francophone est Tariq Ramadan. Leur objectif est de mettre en oeuvre leur projet de grignotage progressif du consensus français sur la laïcité de l’espace public, en démontrant que ce consensus n’est qu’une machine de guerre anti-musulmane. L’affaire de Marseille est le piège parfait dans lequel se sont engouffrés quelques dirigeants politiques locaux de la droite et du FN, dénonçant le « communautarisme » de cette burkini-party, et incitant le sénateur-maire divers gauche de Pennes-Mirabeau à menacer d’un arrêté municipal d’interdiction de la manifestation pour «  menace d’atteinte à l’ordre public » si celle-ci était maintenue.

Ce tollé est pain bénit, si l’on ose dire, pour les islamistes conquérants qui ne vont pas manquer de brandir le « deux poids, deux mesures » de cette République laïcarde qui s’offusque des baignades habillées des femmes musulmanes dans un espace privé, alors qu’elle accepte depuis longtemps les espaces privés délimités où les familles peuvent batifoler à leur guise en tenue d’Adam ou d’Eve.

L’étape suivante va être la mobilisation des masses musulmanes, et de leurs alliés habituels dans les milieux politiques et intellectuels pour mettre fin à cet intolérable bannissement de la mode balnéaire islamique des piscines publiques au nom des libertés fondamentales garanties par la Constitution. Une petite assoce noyautée par les Frérots aura ainsi apporté sa contribution à cette fracture française qu’ils s’emploient à approfondir, avec de la dynamite à mèche lente.

Burkini, par magazinecauseur

Le mauvais genre est un dandysme

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jean ray francois angelier
Jean Ray. DR.

Jérôme Leroy. Vous animez depuis bientôt vingt ans l’émission Mauvais Genres, le samedi soir, sur France culture. Pouvez-vous tenter une définition du mauvais genre, que l’on croise aussi bien dans la littérature d’un Jean Ray ou le cinéma d’un Mocky ?

François Angelier. Il y a la même différence entre le mauvais genre et la vulgarité qu’entre le dandysme et l’excentricité. L’excentricité, c’est une pratique scolaire de la transgression réduite à un stock de trucs, c’est une pratique appliquée, besogneuse, de l’outrage et de la provocation. Le dandysme, au contraire, est une façon de contre-grâce comme le mauvais genre. Le mauvais genre peut être de mauvais goût mais il n’est jamais vulgaire. Le mauvais genre est un dandysme. Le mauvais genre diffuse, imbibe, tandis que la vulgarité se contente d’être voyante.

Mais quand la transgression est partout, en quoi le mauvais genre est-il plus transgressif ?

Le mauvais genre, c’est l’impression violemment angoissante d’une transgression volontaire. Elle peut être agie ou spontanée mais ce serait une erreur de croire que cette transgression ne touche que les formes extérieures du monde et de la morale. Le mauvais genre, c’est un attentat ontologique, une corrosion de l’essence même des choses. Avec le mauvais genre, le monde n’est pas détruit. C’est pire, il devient sinistré, il est rendu inhabitable.[access capability= »lire_inedits »]

Comment vous est venue cette drôle de passion ?

Je l’ai ressentie très tôt, dès l’adolescence, avant de tenter de la comprendre. Le premier signe a été l’angoisse inexpliquée que suscitaient en moi certaines images : les photos de lyncheurs hilares, les affiches de films d’horreur, les clichés sadomasos, ou les fumetti, ces BD populaires italiennes si particulières, comme Diabolik qui fut publié en France dès les années 1960 et a connu un grand succès. C’est face à toutes ces images qui forment le tissu originel du mauvais genre que j’ai éprouvé ce sentiment que le monde prenait l’eau, et que c’était là sa vérité : un naufrage. Le mauvais genre m’est apparu comme essentiel parce qu’il révélait le noyau pourri des choses. Le mauvais genre, c’est la quatrième dimension du monde, celle de la peur, de l’angoisse, du vertige. D’où ma passion pour Jean Ray.

Les deux premiers volumes de ses œuvres complètes, dont vous avez inspiré la réédition, viennent de paraître aux éditions Alma. En quoi Jean Ray est-il un écrivain majeur du siècle dernier tout en étant un parfait représentant du mauvais genre ?

Jean Ray est, avec Edgar Allan Poe, HP Lovecraft et Jorge Luis Borges, l’un des seigneurs de la peur. C’est un diseur génial de malaventures. J’insiste sur cette idée de diseur car Jean Ray, c’est d’abord une langue. Une langue capiteuse, sensuelle, flamande pour tout dire. Le lire c’est déguster, on le lit autant avec les yeux qu’avec le ventre… Par ailleurs, cette opulence va de pair avec un sens de l’horreur tout à la fois frontal, violent, sourd et rampant. C’est en cela que Jean Ray est un archétype du mauvais genre. Il se situe quelque part entre Huysmans et Stephen King. Comme Huysmans, il aime peindre les bourgeois routiniers, les rues sans faste, les intérieurs banals, mais à la façon de Stephen King qui opère dans les lotissements middle class. Jean Ray est une forme de chaînon manquant temporel entre les deux, et comme eux, à sa manière, il trouble la banalité pendulaire et cosy du monde bourgeois. Il y instille avec délices une nausée atroce, y installe des vertiges. On croyait digérer au coin du feu, on se met à vomir de terreur dans le porte-parapluie, comme dans La Cité de l’indicible peur.

Vous êtes par ailleurs un spécialiste des figures ou écrivains mystiques auxquels vous avez consacrés de nombreux essais ou biographies, comme Claudel, Bloy ou saint François de Sales. En quoi pouvez-vous les rattacher, aussi surprenant que cela puisse paraître, au mauvais genre tel que vous le définissez ?

Il n’y a rien de plus mauvais genre qu’un catholique radical ! Il ne reconnaît pas d’autre loi que la Croix… Il réfute les idoles d’État, les chimères sentimentales, la brocante humaniste : un mystique est par essence « mauvais genre » car il y a entre lui et le monde quelque chose d’irréparable. Le catholique radical ne peut être très longtemps toléré par le monde, il est comme un fer chaud dans un pot de miel. Léon Bloy est un punk ad soli deo gloriam, Paul Claudel l’ambassadeur d’une obscène joie d’être et saint François de Sales a été suave avec l’obstinée puissance d’un glacier.

 

Jean Ray ou le réalisme panique

Dans cette « école belge de l’étrange » qui a renouvelé le genre fantastique avec des noms comme Franz Hellens, Marcel Thiry ou Michel de Ghelderode, Jean Ray (1887-1964) fait incontestablement figure de père fondateur. Ce Belge flamand commence à écrire en français assez tardivement, mais il donnera dans cette langue quelques grands classiques de la littérature d’épouvante. La plupart des livres de Jean Ray étaient indisponibles depuis les années 1980. Sous la direction d’Arnaud Huftier, les éditions Alma ont décidé une publication des œuvres complètes en dix volumes dont les deux premiers viennent de paraître : Les Contes du whisky, le premier recueil de Jean Ray qui date de 1925, et La Cité de l’indicible peur, un roman paru pour la première fois en 1943. Ce refus de l’ordre chronologique dans la publication est une bonne idée. Il permet à la fois de mesurer l’évolution de l’écrivain et la variété de sa palette.

Les Contes du whisky frappent par leur modernité stylistique. Jean Ray s’essaie d’emblée à ce « rendu émotif » de la parole, aurait dit Céline. Chaque conte est porté par la voix d’un narrateur et c’est à partir des défaillances, des hésitations, des blancs de cette voix que naît pour le lecteur l’angoisse ou l’horreur, bien plus que de descriptions pratiquement absentes si ce n’est celle, toujours très poétique, du whisky « âpre comme un piment grillé, et en même temps doux comme un velours sombre ». La Cité de l’indicible peur, au contraire, joue le jeu de la parodie, dès son titre hyperbolique, en racontant la destinée tragique de la ville d’Ingersham, périodiquement envahie par des fantômes qui sont aussi ceux de la culpabilité de chacun, variation décalée sur le thème « Dis moi qui te hante, je te dirai qui tu es ».

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Les Contes du whisky et La Cité de l’indicible peur de Jean Ray, éditions Alma, 2016.

les contes du whisky

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La cité de l'indicible peur

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Une splendeur nommée Genius

genius tom wolfe

J’ai, paraît-il, des faiblesses : ainsi, j’aime beaucoup Hemingway.
Le premier roman de « Papa » (ah-ah, ricanent en cet instant tous les apprentis-psys de Bonnet d’Âne) que j’ai lu fut Le Vieil homme et la mer. À huit ou dix ans, je n’avais pas fait attention à la dédicace — d’ailleurs, était-elle reproduite dans mes livres enfantins ? Mais en le relisant, plus tard, in english in the text, je me suis demandé qui étaient ce Charlie Scribner et ce Max Perkins auxquels l’œuvre était dédiée.
Depuis cet après-midi, je sais enfin. Je suis allé voir Genius — courez-y avant que les chefs d’œuvre de l’été, Tarzan, Independence Day II et Suicide Squad, ne l’effacent des programmes.

Le (premier) film de Michael Grandage est une splendeur. Mais le résumé pourrait en rebuter plus d’un.
En deux mots, Maxwell Perkins — un grand, un vrai éditeur, un comme tout auteur de talent devrait avoir le droit d’en rencontrer un dans sa vie — rencontre Thomas Wolfe (aucun rapport avec Tom Wolfe) et lui fait écrire et surtout réécrire quelques-uns des romans les plus forts des années 1930. Et Thomas Wolfe, porté sur les fonts baptismaux de la littérature par une maîtresse, Aline Bernstein, de 18 ans plus âgée que lui (ciel ! Maman !), finit par se révolter contre ce second père-Pygmalion, avant de disparaître à 38 ans.
Perkins ne s’est pas contenté de Wolfe. C’est lui qui a amené chez Scribner’s Sons — contre l’avis de tous — Scott Fitzgerald ou Hemingway, Erskine Caldwell ou James Jones (vous vous rappelez, Tant qu’il y aura des hommes ?).
Maintenant, mettons des visages sur les noms. Perkins, c’est Colin Firth, sidérant. Wolfe, Jude Law — quasi copie conforme de son personnage. Aline Bernstein, c’est Nicole Kidman. Beau casting.
Et de quoi parle au fond ce petit chef d’œuvre ? C’est d’abord un cours de style — et c’est diablement fort d’avoir filmé l’écriture, une pratique bien aride quand on y pense. Couper, et couper encore, ne pas en rester à la fascination de la phrase polie et repolie — la sucrer pour sa complaisance, la réduire à l’os. Ce qui caractérise les apprentis-auteurs, c’est leur incapacité à revenir sur ce qu’ils ont écrit — ils auraient même tendance à en rajouter, l’exemple de Balzac et de Proust est là pour les absoudre, pensent-ils. Oui — mais Laclos ? Ou Flaubert ? Ou Valéry ? Toutes ces littératures exactes, sèches, coups de trique et géométries rigoureuses ? Perkins se collette aux milliers de pages pondues rageusement par Wolfe, et oblige ce dernier à en supprimer les trois-quarts — jusqu’à l’os.
Et le succès est au rendez-vous.
Le plus beau, c’est que ce film qui montre comment on écrit explique au fond comment on filme. Pas une image en trop. Grandage a résisté à la tentation, si fréquente ces temps-ci, de faire trop long. En 104 minutes, c’est mis en boîte pour l’éternité. Bande-annonce ici.

Mentions spéciale à la musique d’Alan Cork — ce jazz des années noires, qui virevolte au gré du stylo rageur de Wolfe et des coups de crayon rouge de Perkins.

Evidemment, la créature se révolte contre son Pygmalion — c’est la règle, c’est le destin ordinaire des créatures, persuadées, surtout quand le succès est là, que tout ce qu’elles écrivent est génial. Mais il a entre-temps appris son métier. Qu’une saleté lui ravage la tête et l’emporte à 38 ans est anecdotique. Restent les œuvres, et c’est bien tout ce qui compte.
Le titre est plein d’une heureuse ambiguïté. Genius, comme génie en français, désigne aussi bien le génie intrinsèque de l’artiste ou du savant que la créature qui manipule par derrière — bon ou mauvais génie. En un seul mot, les deux protagonistes. Le créateur et le créateur, tant il est vrai que sans un relecteur précis et impitoyable, personne n’écrit jamais de chef d’œuvre.
Ni même d’œuvre.

Grandage est metteur en scène de théâtre — une allusion de Wolfe à Caliban est là pour le rappeler en clin d’œil. Il a une absolue maîtrise de la direction d’acteur. Colin Firth, on savait — Orgueil et préjugés ou le Discours d’un roi, parmi tant d’autres. Mais Jude Law, on se rappelait juste que dans le remake de Plein soleil, face à Matt Damon qui reprenait le rôle créé par Alain Delon, il ne faisait pas oublier Maurice Ronet, oh non ! Dans le remake du Limier, il ne faisait pas oublier la performance de Michael Caine dans la première version. Et là, il se sort les tripes — pardon pour une expression aussi conventionnelle, je m’entraîne à faire sobre…
Quant à Kidman, elle livre une performance à la hauteur de ce qu’elle a fait dans The Hours, la référence absolue des films pré-suicidaires dont un homme normal aime caresser sa mélancolie.

Je suis sorti de là en me sentant un peu minable — une sensation qu’il faut régulièrement expérimenter pour se rappeler que l’on est juste soi, et mortel. On essaie d’écrire — j’ai même tenté d’être éditeur de tel ou telle, avec des succès mesurés, parce que c’est un métier en soi, et qu’un auteur est mauvais conseiller d’un autre auteur. C’est comme lorsqu’on fait des châteaux de sable : on peut bien se raconter que l’on est Frank Lloyd Wright, vient un moment où la mer efface les architectures fragiles et vous rappelle que vous êtes juste un gamin qui joue au soleil pendant que les vrais créateurs s’échinent.

 

Hitler et Jesse Owens aux Jeux olympiques

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jesse owens hitler jeux olympiques
Suddeutsche Zeitung/ Rue des archives.

Organisés du 1er au 16 août 1936, les JO de Berlin ont fait couler des flots d’encre. Avant même leur ouverture, la presse du monde entier s’était interrogée sur la nécessité de participer à une fête confiée à un pays qui, depuis sa désignation en 1931, avait nettement viré à la dictature. On avait malgré tout décidé d’y aller et ce furent presque 4 000 athlètes de 49 pays qui participèrent aux épreuves. Seule l’Espagne républicaine avait formellement boycotté ces XIe Olympiades auxquelles l’URSS n’était pas invitée. Dans la capitale du Reich, Goebbels avait donné de fermes instructions pour que l’accueil des visiteurs étrangers soit parfait et que tout signe d’antisémitisme soit gommé. Les organisateurs teutons avaient veillé à ce qu’il ne manque pas un seul bouton de guêtre, ajoutant même quelques belles trouvailles dont la principale fut l’introduction de la flamme olympique, transportée en relais depuis la Grèce. Pendant les compétitions elles-mêmes, les controverses reprirent cependant, avec en point d’orgue la décision de la délégation américaine de modifier son équipe de relais en remplaçant deux athlètes juifs, Marty Glickman et Sam Stoller, par leurs coéquipiers noirs Jesse Owens et Ralph Metcalfe. Les responsables de ce faux pas ont toujours nié avoir voulu complaire à leurs hôtes, ce qui n’a pas empêché le Comité olympique américain de « réhabiliter » et de présenter ses excuses à Glickmann et Stoller, en 1998. Cela fit une belle jambe au second : il était mort depuis treize ans.

Quoi qu’il en soit, au soir du 16 août, rares furent ceux qui trouvèrent à redire sur la réussite de l’événement, encore rehaussée aux yeux du gouvernement du Reich par la victoire de ses sportifs qui remportèrent 89 médailles, loin devant les États-Unis (156) et l’Italie (22). C’est bien après la cérémonie de clôture que s’imposa un autre scandale : Hitler aurait quitté le stade et refusé de serrer la main à Jesse Owens après sa victoire au saut en longueur (14 août), venant après celles du 100 mètres (13 août), en attendant celles du 200 m (15 août) et du relais 4 x 100 m (9 août).

Qu’Hitler ait été raciste ne fait pas le moindre doute. Qu’il n’ait guère goûté qu’un athlète noir domine ses compétiteurs blancs non plus. Mais il semble bien que « l’épisode Owens » soit une légende.[access capability= »lire_inedits »] Elle est entretenue depuis quatre-vingts ans par des images d’époque présentées comme ayant été tournées lors de la fameuse finale du saut en longueur. On y voit, nous dit-on, le dictateur à moustache se frapper la cuisse de dépit lorsque Owens (8,06 m) bat l’Allemand Luz Long (7,87 m).

Il faut dire pourtant que, constitué de plans tournés à différents moments et montés par la suite, ce film ne prouve rien. Y avait-il d’ailleurs une raison pour qu’Hitler serre la main à Owens ? La vérité est qu’il n’y en avait aucune. Dans le règlement olympique, le dirigeant du pays organisateur ne remet pas les médailles et ne descend jamais sur la piste. Hitler avait certes essayé de s’affranchir de cette règle le premier jour des épreuves d’athlétisme en faisant monter dans sa tribune pour les féliciter deux athlètes allemands médaillés d’or, puis trois Finlandais arrivés aux trois premières places du 10 000 m. Immédiatement, le Comité olympique avait fait savoir que cette procédure était contraire à la règle, si bien que le dictateur renonça à complimenter les vainqueurs, allemands ou non. Peut-être fut-il heureux de n’avoir pas à serrer la main à des noirs, des juifs ou des jaunes, mais dire qu’il quitta le stade pour ne pas avoir à le faire est excessif.

Et s’il avait été « furieux » des victoires d’Owens contre de bons aryens, la propagande officielle les aurait aisément passées sous silence. Or il n’en fut rien, et peu importe ici que les nazis aient voulu paraître propres aux yeux du monde. Les journaux, les radios et les actualités cinématographiques allemands rendirent compte des résultats d’athlétisme sans barguigner. Plus tard, le fameux film de Leni Riefenstahl sur les Jeux de Berlin, Les Dieux du stade, fit la part belle aux exploits du jeune noir américain de 23 ans. De même, le nom de Jesse Owens apparaît 47 fois et sa photo 7 fois dans le bilan officiel publié par le comité d’organisation allemand.

Au regard des faits, le caractère légendaire de la mésaventure du quadruple médaillé d’or se précise. La « victime » l’a par la suite confirmé.

Jesse Owens est mort en 1980, peu après avoir publié son autobiographie. Il avait déjà eu de multiples occasions de donner son sentiment sur l’épisode. S’il n’a jamais validé les dires du journaliste allemand Siegfried Mischner qui avait prétendu qu’Hitler lui avait bien serré la main lors de la réception de tous les vainqueurs dans le salon d’honneur du stade[1. Mischner le prétend dans son livre Arbeitsplatz Olympia-Stadion : Erinnerungen 1936-1972, paru en 2004. Il ajoute même qu’Owens possédait une photo de sa poignée de main avec Hitler. Ladite photo n’a jamais été retrouvée.], il n’en a pas rajouté sur le reste. À plusieurs reprises, il s’est même félicité du bon accueil qu’il avait reçu en Allemagne lors des Olympiades et des acclamations qui retentirent dans le stade olympique à chacune de ses victoires. Il affirma même avoir eu droit à un petit signe d’Hitler répondant à son salut lors de la cérémonie d’ouverture. Enfin, il devint ami de Luz Long, qui l’avait ostensiblement félicité après sa victoire. Les deux hommes correspondirent, jusqu’à la mort de l’Allemand sous l’uniforme en 1943, et Owens resta ensuite proche de son fils.

En revanche, Owens fut moins choqué par l’absence de poignée de main d’Hitler que par l’indifférence des autorités américaines à son retour. L’Amérique était en campagne présidentielle et, pour ne pas risquer de perdre les voix des ségrégationnistes du Sud, les candidats n’eurent aucun geste envers celui qui était pourtant le héros de la presse. Dès lors, Jesse Owens ne toucha pas plus la main du président Franklin Roosevelt (réélu en 1936) qu’il n’avait serré celle d’Hitler. Nul hommage officiel ne lui fut rendu, pas plus qu’il ne fut invité à la Maison-Blanche, ne serait-ce que pour y prendre une tasse de thé. Il lui fallut attendre 1976 pour recevoir la médaille présidentielle de la Liberté en 1976 des mains de Gerald Ford. Georges Bush père y ajouta la médaille d’or du Congrès à titre posthume le 28 mars 1990.[/access]

Brexit: le bipartisme sauvé… au Royaume-Uni

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brexit may europe grece
Theresa May et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21924726_000066.
brexit may europe grece
Theresa May et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21924726_000066.

Dieu sait combien on a entendu dans les milieux de la bienpensance européenne  que David Cameron avait  été irresponsable d’organiser un référendum sur le Brexit. « Quelle idée de consulter le peuple sur une affaire aussi grave! Nous n’en serions pas arrivés là s’il ne l’avait pas eue. »

Tories vs. UKIP

Cameron a certes défendu le Remain mais le Brexit l’a emporté. Or sans référendum, pas de Brexit. C’est oublier dans quel contexte a été prise la décision de consulter le peuple britannique sur le maintien du royaume dans l’Union européenne. David Cameron n’avait pas  le choix. S’il n’avait pas promis un  référendum lors des  dernières élections, l’UKIP de Nigel Farage, parti nationaliste, risquait de prendre peu à peu l’ascendant sur le Parti conservateur. Et dans le système électoral britannique, uninominal à un tour, il ne faut qu’un léger effet de balancier pour que tous les sièges soient perdus pour le parti qui se laisse dépasser, menacé alors de sombrer. En raison de ce système,  l’UKIP, presque partout devancé par le Parti conservateur, ne pouvait  avoir de députés qu’au Parlement européen, élu, lui, à la proportionnelle. Farage n’avait réussi à arracher pour lui-même aucune circonscription. Il les aurait toutes eues si la promesse du référendum n’avait relâché la pression qui s’exerçait  en faveur de son mouvement.

C’est ainsi qu’a été sauvé le parti conservateur  dit tory, le plus vieux parti du monde, puisqu’il   existe depuis le XVIIIe siècle. C’est  aussi ainsi qu’a été sauvé le  bipartisme à la britannique. Ce système n’a connu en trois siècles qu’une  mutation : dans l’entre-deux guerre,  alors que  les Tories se maintenaient, les Travaillistes ont supplanté les libéraux, qui ne sont plus  aujourd’hui qu’une survivance de leur glorieux passé.

Après la victoire du Brexit, on a pu voir comment le Parti conservateur a rapidement refait son unité derrière le nouveau Premier ministre Teresa May. La force du Parti conservateur a été de laisse subsister en son sein (et à l’intérieur du gouvernement) des européistes et des eurosceptiques, malgré le climat de quasi-guerre civile qui a régné entre les deux camps pendant le référendum.

L’Europe fait éclater le paysage politique

S’il n’y avait pas eu de référendum, nul doute que serait arrivé au Royaume-Uni  ce qui  s’est déjà produit en Italie,  en Espagne, en Autriche, en Grèce : l’éclatement du bipartisme traditionnel au bénéfice de nouveaux partis. En Italie, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste ont pratiquement disparu. En Espagne, le PSOE et l’Alliance populaire sont très affaiblis. L’Autriche avait vu depuis la guerre une alternance régulière des sociaux-démocrates et des chrétiens-sociaux. On a pu voir comment ces deux partis se sont effondrés aux dernières élections présidentielles pour ne laisser face à face au second tour qu’un candidat nationaliste et un candidat écologiste.

On disait que l’Europe de Bruxelles faisait éclater toutes les structures préexistantes: les États au bénéfice des régions,  la démocratie au bénéfice de  la technocratie;  il se peut qu’elle soit à présent en train de faire éclater, les uns après les autres, les systèmes politiques des différents pays membres, ce à quoi la Grande-Bretagne a voulu échapper.

Et c’est ce à quoi la France n’échappera pas tôt ou tard, dès lors que le processus européen poursuit sa course et que les partis qui ont dominé jusqu’ici la scène politique française, l’UMP et le PS, à la différence du Parti conservateur britannique (et dans une certaine mesure du Parti travailliste) ne tolèrent pas en leur sein de divergences au sujet de l’euro et de  l’Europe.

C’est bien en effet ce qui se passe en France. Mélenchon, eurocritique, se trouve depuis longtemps relégué à l’extrême gauche.  Chez les Républicains, un Jacques Myard, également eurocritique, a été expurgé des instances dirigeantes lors de leur dernier renouvellement. Sur les six candidats principaux à la primaire des Républicains, Sarkozy, Juppé, Fillon, Le Maire, Mariton, Kosciusko-Morizet, aucun ne remet véritablement en cause  le cadre européen. Myard et Poisson qui le remettent en cause,  ne jouent pas les premiers rôles.  Alors même que les militants, eux, sont très partagés entre les deux options, sur  une base d’environ moitié-moitié.

En ne tolérant pas les minorité eurocritiques en  leur sein, les partis dominants ont cru renforcer  l’Europe de Bruxelles. En réalité , il l’ont affaiblie. Le résultat de leur attitude est que la critique de la construction européenne, très populaire, faute d’exutoire dans les partis classiques, s’est cristallisée dans les partis hors-système,  Front national en tête, ce  qui pourrait bien faire éclater le système.

Ce que le Royaume-Uni a évité par le référendum sur l’Union européenne, c’est aujourd’hui ce qui pend au nez de la France mais aussi sans doute de l’Allemagne et d’autres. Pour ces pays,  les échéances de 2017 pourraient bien  signifier un profond renouvellement  du panorama politique tel qu’il existe depuis un demi-siècle.

Najat Vallaud-Belkacem face au terrorisme: cynisme ou impuissance?

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Najat Vallaud-Belkacem, mars 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00748563_000037.
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Najat Vallaud-Belkacem, mars 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00748563_000037.

Le précédent Merah

Myriam, Gabriel et Arieh. Ces trois prénoms auraient dû suffire à faire comprendre, ce 19 mars 2012, que cette barbarie là, pas plus que les autres n’épargnerait  les enfants. Mais c’était une autre époque, celle des « loups solitaires », des « déséquilibrés ». Bientôt allait venir le temps des  « Oui, mais… » pour Charlie et des « pas d’amalgame ». Joyau du dispositif terranoviste du Président normal, Najat Vallaud-Belkacem  chanterait les joies du « vivre-ensemble » et minimiserait les minutes de silence bafouées.

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. François Hollande a donc laissé  s’épanouir l’ambigüité d’une ministre dont les propos et les actions étaient avant tout calibrés pour servir ses ambitions personnelles. De la com’, des sourires et du vent. Beaucoup de légèreté dans un climat de plomb.

Aujourd’hui, si près de la rentrée scolaire, à l’heure où nul de peut nier que les écoles constituent des cibles, où en est-on ? La réponse se résume en une phrase, prononcée par la ministre dans l’interview publiée par ParisNormandie.fr le 1er août : « Nous n’avons pas attendu les attentats pour agir : réarmer l’école, c’est y mettre des professeurs et des professeurs formés ». Un aveu d’impuissance. Un cynisme écœurant.

La femme qui ne voulait pas savoir

Dans les cabinets feutrés où Madame la ministre tourne les vidéos dont elle abreuve ses troupes, arborant son éternel sourire formaté de speakerine, on s’est donné beaucoup de mal. Car dans le domaine de la recherche d’un responsable pour ne pas se sentir coupable, on excelle dans ces officines.

Dès le 25 novembre 2015 la circulaire n°2015-206 sortait, plaçant une fois de plus les directeurs, éternels lampistes, seuls et sans moyens en première ligne du dispositif. J’encourage chacun de vous à la lire et à poser les cinq questions suivantes par l’intermédiaire de leurs délégués de parents au directeur de l’école de leur enfant :

1)      Existe-t-il  dans l’établissement une salle permettant un confinement en cas de tempête ou d’attaque terroriste, c’est-à-dire sans aucune fenêtre ou équipée de volets solides et de portes fermant à clef ?

2)      Dispose-t-on du personnel suffisant pour assurer une surveillance à l’entrée sur les temps scolaires mais aussi  périscolaires ?

3)      Le directeur dispose-t-il d’un téléphone portable de fonction lui permettant d’être joignable à tout moment en classe par les autorités?

4)      Le directeur a-t-il pu rencontrer des membres  de la police ou de la gendarmerie afin de « mettre en place le dispositif de vigilance accrue » demandé par la circulaire ?

5)      Combien y a-t-il d’enseignants ayant une formation aux gestes de premiers secours de moins de cinq ans?

Vous risquez fort de découvrir que nos écoles sont angéliquement ouvertes sur l’extérieur au nom du « vivre ensemble » et de l’architecture moderne. Que la sécurité de nos enfants repose sur l’investissement personnel des équipes qui compensent l’absence d’équipement par la mise à disposition de leur téléphone personnel. Que les forces de l’ordre  n’ont pas voulu ou pu se déplacer malgré l’appel du directeur et  même, peut-être, qu’en conseil d’école, les élus ont balayé d’un « ici, on ne risque rien » moqueur les demandes d’aide et d’équipements. Et lorsque vous saurez, qu’en plus, l’essentiel des formations de l’année scolaire 2015-2016 a porté sur les nouveaux programmes ou  rythmes scolaires et non sur les gestes qui sauvent ou la gestion de situation de crise, vous serez atterrés.

Y a-t-il urgence à ne rien savoir?

Peu importe, aucune évaluation de la mise en place du dispositif n’a  été prévue par le ministère, car il y a urgence à ne rien savoir. Il sera bien temps de dire que l’on ne nous avait rien dit en cas de problème. Le goût pour l’écrêtage de vagues des inspecteurs et l’autocensure des enseignants sur ce sujet sensible devrait éviter toute remontée d’informations salissantes.

Alors que faire ? Il y a peu à attendre de Najat Vallaud-Belkacem : elle sent proche la fin de Sardanapale et redoute le sort des favorites. Sur ce délicat sujet, son silence sera du même souffle que celui face au salafiste Idriss Sihamedi sur Canal +. Il convient d’être prudente si l’on veut pouvoir trouver refuge dans quelque circonscription assise sur un vote communautariste. Il n’y a pas plus à espérer d’un François Hollande qui est de cette gauche embarquée dans le tramway nommé Désir des années Mitterrand et s’est construit en opposition à un père sympathisant de l’O.A.S..

Il appartient donc à chacun d’utiliser son pouvoir de citoyen auprès des élus locaux, des députés et des inspections académiques pour que la sécurité soit une action pragmatique de terrain et non des directives inapplicables d’officines. Aujourd’hui, il est bien plus urgent  d’équiper les directeurs de téléphones portables que d’offrir aux  élèves des tablettes. Il doit être prioritaire de former systématiquement les enseignants aux gestes de premiers secours au lieu de leur faire subir un formatage idéologique à la gloire de réformes désavouées par les français. Il est essentiel d’exiger que des travaux de sécurisation des locaux scolaires soient entrepris.

Les loups sont déjà dans la bergerie. N’attendons pas passivement que les agneaux soient leurs prochaines proies.

Le Club des 7 en Auvergne

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(Photo : Gaumont)
(Photo : Gaumont)

On croit à tort que « les copains » est une expression inventée par Frank Ténot et Daniel Filipacchi en 1959 sur les ondes d’Europe 1 pour capter la jeunesse et accessoirement son porte-monnaie. Un salut à tous les baby-boomers en culottes courtes qui préféraient rêvasser à Françoise Hardy plutôt que de pleurer ce grand frère en partance pour Alger. A l’hiver 1965, le chouchou de la semaine ne s’appelle pas Sylvie, Johnny, Eddy ou Richard Anthony mais Jules Romains (1885-1972), de l’Académie française. Yves Robert adapte à l’écran Les copains , son roman paru en 1913 chez Gallimard.

Ce n’est pas Twist à Saint-Tropez mais Corrida dans le Puy-de-Dôme. Pas de Ford Mustang au générique, ni de plages abandonnées seulement des volcans endormis et des bicyclettes sur une musique entraînante de Georges Brassens. Sept amis profitent de leurs vacances pour déstabiliser deux sous-préfectures qui jusqu’alors coulaient des jours heureux et n’avaient rien fait pour réveiller leur anonymat. « Tous, au fond d’eux-mêmes, furent d’avis qu’effectivement Issoire et Ambert avaient un drôle d’air » écrit Jules Romains. Au casting, Philippe Noiret, Guy Bedos, Michael Lonsdale, Christian Marin, Pierre Mondy, Jacques Balutin et Claude Rich, qualité France garantie ! Ces copains, potaches érudits, vétilleux réfractaires aux institutions, décident de s’attaquer par la blague à ces deux villes de province. Leur plan est clairement énoncé par Bénin (Philippe Noiret) de sa voix grave et de son verbe fleuri : « Entreprenons l’indispensable mise en relief de l’imbécilité par une démonstration des faits. » Rangez les notables, ça va barder ! Militaires, ecclésiastiques, édiles en tous genres, aux abris !

Ce film a le charme d’une départementale bordée de platanes, d’une fin d’après-midi en terrasse quand les solitudes s’agrègent et font pétiller la vie. A vélo, deux de nos gentils frondeurs traversent les villages se faisant passer pour des coureurs professionnels. « Nous nous entraînons pour le record des mille kilomètres en vingt-quatre heures » dit l’un d’entre eux à un autochtone aussi perplexe qu’étonné. Puis, au beau milieu de la Côté de Chavignol, scène tournée dans le Sancerrois, ils mettent le pied à terre. Dans son livre, Jules Romains s’interroge sur cet étrange sentiment et fait dire à l’un de ses personnages : « On ne sait pas ce que c’est que l’amitié. On n’a dit des sottises là-dessus. Quand je suis seul […] Je crains la mort ». Le film suit scrupuleusement la trame du roman, d’abord l’insurrection d’Ambert par la caserne puis le passage par l’église, ensuite « la destruction d’Issoire » et enfin, ce rendez-vous dans la maison forestière. Broudier (phénoménal Pierre Mondy), l’œil qui frise et la répartie gendarmesque se déguise en sous-secrétaire d’Etat venue faire une inspection surprise dans un régiment somnolent. Avec ses acolytes, il réussit à mettre une pagaille monstre. Cette anodine manœuvre de nuit finit en feu d’artifices. La bêtise s’ébranle en cascades. Les hiérarchies pyramidales volent en éclats.

Après l’armée, Philipe Noiret prend d’assaut la sacristie. Il se métamorphose en Père Lathuile, de retour d’un récent séjour à Rome. Il va réchauffer l’assemblée des fidèles d’Ambert en fustigeant les « maniaques de l’abstinence ». De sa chaire, le Père Noiret concourt au rapprochement des corps : « Retrouverons-nous la ferveur des agapes, où, loin des froides perversités du siècle, tous les membres de la communauté, hommes et femmes, garçons et filles, possédés par un immense amour, en proie à l’Esprit, se précipitaient dans les bras les uns des autres, et confondant leurs baisers… » S’en suivent l’inauguration d’une statue équestre de Vercingétorix plus vraie que nature et une panique générale. C’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure.

Les copains, de Jules Romains, Folio.
Les copains, film d’Yves Robert, DVD Gaumont à la demande.

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député
>>> Série d’été “Un film, un livre” (13) : Tout est bon dans Marcel Aymé

Les Copains

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Un rafraîchissement venu de Taïwan

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cute girl taiwan

cute girl taiwan

Soyons honnêtes : si elle n’était pas signée Hou Hsiao-Hsien (il s’agit de son premier film), il est probable que nous n’aurions jamais assisté à la sortie de cette aimable comédie romantique tournée en 1980. Situé dans les milieux aisés de Taïwan, le film repose sur des schémas classiques et immuables : une jolie jeune femme doit effectuer un mariage de raison et attend que le fiancé que sa famille a choisi pour elle revienne de France où il effectue ses études. Lors d’un séjour à la campagne, elle s’entiche d’un jeune géomètre dont elle va bien entendu tomber amoureuse…

Pour quiconque connaît un peu le cinéma d’Hou Hsiao-Hsien, la découverte de Cute girl est un grand choc culturel : scénario à l’eau-de-rose sans grand intérêt, agrémenté de tubes pop sirupeux et n’hésitant pas à recourir à des gags plus ou moins fins. Mais après tout, on se souvient qu’à ses débuts Ozu cherchait à faire rire le spectateur avec des pets alors pourquoi s’étonner qu’Hou montre les effets d’une potion laxative lors d’une scène assez drôle ?

D’autres gags plus légers, comme ceux qui ouvrent le film (les deux futurs tourtereaux enlèvent leurs chaussures au travail et se trouvent ainsi dans une situation embarrassante), permettent au cinéaste de lier dès les premiers plans le destin du couple pour le sceller ensuite à la campagne, sur le tronc d’un arbre.

Cute girl se déroule en trois temps : rencontre placée sous le sceau d’une certaine animosité (le géomètre vient prendre des mesures pour une route qui doit couper une maison en deux) puis de l’amour naissant, retour à la ville avec ce que cela suppose d’obstacles (familiaux, le retour du fiancé) et, enfin, résolution heureuse. La faiblesse du film, c’est que rien n’existe (ou presque) autour de ce schéma narratif très carré (qui permit au cinéaste de connaître un immense succès à Taïwan) : les rapports ville/campagne sont à peine effleurés, les familles respectives des protagonistes sont réduites à quelques silhouettes…

Pourtant, le film distille un certain charme enjoué : la mise en scène privilégie le rythme et ne néglige pas quelques jolis moments sentimentaux (la première rencontre sous « l’arbre des amoureux »), les deux comédiens principaux ont beaucoup de charisme et la petite touche d’exotisme kitsch du film (le faux duel fantasmé entre les deux rivaux masculins) fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde.

Bien sûr, Cute girl est une œuvre mineure à réserver aux fanatiques du cinéaste mais cette découverte des premiers plans tournés par le grand Hou Hsiao-Hsien a quelque chose de rafraichissant…

Cute girl (1980) de Hou Hsiao-Hsien avec Feng Fei-Fei, Kenny Bee. Sorti en salles depuis le 3 août 2016.

Le traîne-savatisme est un humanisme

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thomas vinau clochards daniel darc
Daniel Darc. Sipa. Numéro de reportage : 00632813_000018.
thomas vinau clochards daniel darc
Daniel Darc. Sipa. Numéro de reportage : 00632813_000018.

L’été, avant le raz-de marée de la rentrée littéraire, c’est peut-être le moment ou jamais de vagabonder du côté des marges. Aller à la rencontre des écrivains méconnus, des poètes oubliés et qui l’étaient déjà de leur vivant ou, variante plus subtile de l’oubli, de ceux que l’on croit connaître. Car l’histoire littéraire a d’étranges injustices et refuse, dans les manuels officiels, de se laisser déborder par les francs tireurs en se crispant sur quelques références canoniques. Quant à ceux, chez les gens de lettres, qui tiennent le haut du pavé, de qui se souviendra-t-on demain ? Il faut toujours se rappeler que dans les années 30, Gide n’avait pas mille lecteurs quand Pierre Frondaie et son Homme à l’Hispano-Suiza ou Victor Marguerite et sa Garçonne étaient les best-sellers indéboulonnables de leur temps. Chez les poètes, c’est évidemment encore pire. On rappellera que seuls quelques textes de Rimbaud sont parus de son vivant dans des revues confidentielles et qu’il a dû attendre un certain temps avant que l’Université s’aperçoive qu’il avait révolutionné l’imaginaire et influencé notre vision du monde infiniment plus que le délicat et fade Lamartine, par exemple, qui a pourtant ennuyé et ennuie encore des générations de lycéens.

C’est pour cela qu’il faut saluer des livres adventices comme celui de Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque. Thomas Vinau est lui-même poète et c’est en poète qu’il nous invite à lire les textes ciselés qu’il consacre à d’autres poètes mais aussi à des romanciers,  à des acteurs voire à des chanteurs regroupés ici sous le signe d’un arbitraire assumé : tous sont des vagabonds, des promeneurs qui s’égarent, des marginaux qui côtoient parfois la grande truanderie mais tous sont aussi de merveilleux créateurs, chacun dans leur domaine. On trouvera ainsi, assez logiquement, des voyageurs comme Nicolas Bouvier ou Blaise Cendrars mais aussi des bandits de petits et grands chemins qui ont transformé leurs méfaits en littérature comme Auguste Le Breton ou Arthur Cravan, le poète boxeur dadaïste, déserteur de dix sept nations.

C’est toute une population à risque de fous, d’ivrognes, de dépressifs, de drogués qui est regroupée  dans une liste toute prête pour les apprentis dictateurs qui voudraient purger leur société : on rencontrerait ainsi dans le même panier à salade le délicat Brautigan à côté du chanteur Daniel Darc et l’acteur Michel Simon en compagnie du poète-manœuvre, le trop méconnu Thierry Metz, suicidé à l’alcool dans les années 90 après la mort accidentelle d’un de ses enfants, sans compter André Laude qu’a bien connu notre ami Roland Jaccard et dont Thomas Vinau nous dit : « Il reçoit son courrier au bar du coin. Il écrit avec ses larmes. Il écrit le ver dans le fruit. Il meurt en 1995 seul et démuni. »

Thomas Vinau se révèle au bout du compte le guide idéal pour vous créer une bibliothèque de la mouise lyrique, de la scoumoune élevée aux rangs des beaux-arts, du traine-savatisme comme humanisme. Chacun pourra s’amuser à trouver des manques , -nous aurions bien vu Jean-Pierre Martinet dans la bande-, mais la subjectivité ici est assumée en souriant, avec élégance et l’auteur nous a promis une seconde livraison.

76 clochards célestes ou presque  de Thomas Vinau (Le Castor Astral)

Soixante-seize clochards célestes ou presque

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Burkini-party: une provoc’ des amis de Tariq Ramadan

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burkini marseille ramadan

burkini marseille ramadan

Naguère, ce vieux filou de Charles Pasqua avait élaboré une tactique permettant aux politiciens emberlificotés dans des « affaires » montées en épingle  par des médias malveillants de sortir de la nasse: créer une affaire dans l’affaire, et si cela ne suffit pas, créer une affaire dans l’affaire de l’affaire. À la fin, personne n’y comprend plus rien et, dans le temps médiatique, la première affaire fait « pschitt ! ». Cette méthode a permis à ce vieux roublard de  survivre politiquement jusqu’à un âge avancé, avant que la justice ne le rattrape in extremis, le condamne en première instance pour une crapulerie ordinaire, sans que la cour d’appel ne puisse confirmer ou infirmer ce jugement, vu que Charles Pasqua était passé dans l’autre monde…

À Marseille, où Pasqua, justement, prit son envol politique, la leçon n’a pas été oubliée. La période n’est pas favorable, c’est le moins que l’on puisse dire, aux tenants de l’empathie envers la diffusion de plus en plus large, sur le territoire français, de modes de vie et de comportement défiant ouvertement les lois de la République, en se référant à une loi supérieure, celle de la Charia islamique, dans sa version la plus rigoriste. Alors que les idéologues de la société «  inclusive », entendez ouverte à toutes les concessions et abandons aux pratiques les plus obscurantistes, sexistes, et racistes des islamistes radicaux de toutes obédiences, sont K.O debout après l’année sanglante, les islamistes politiques, les vrais, changent de terrain de lutte.

Ils prennent acte que la violence aveugle et meurtrière des émules de Daesh sème le trouble jusque dans les milieux les mieux disposés, jusque-là, à écouter leur discours, celui consistant à constituer les musulmans de France en victimes absolues d’un récit historique et éthique conçu par « les juifs et les croisés », dont le dessein demeure, dans les siècles des siècles, l’humiliation et la domination des « vrais croyants ».

Il était donc urgent de faire diversion, et de monter une « affaire » qui vienne opportunément rappeler aux masses musulmanes déboussolées à quel point elles sont l’objet de discrimination, de racisme et d’intolérance. Dans cette perspective, la polémique qui s’est déclenchée à propos du projet de « burkini party », prévue pour le 10 septembre prochain dans un centre aquatique privé de Pennes-Mirabeau, près de Marseille, tombe à pic. Une association de femmes musulmanes située dans les quartiers nord de la métropole phocéenne, Smile 13, a le projet de privatiser pendant une journée le Speedwaterpark  pour ses adhérentes et sympathisantes accompagnées de leurs enfants, sauf les garçons âgés de plus de dix ans. Dans l’affiche promouvant cette initiative, le dress code est précisé dans les moindres détails : les dames et demoiselles devront  porter le burkini (combinaison en textile spécial couvrant le corps et la tête, qui même mouillée ne révèle aucune des rondeurs de la personne), ou le jilbeb de bain (version balnéaire du voile ample couvrant la femme de la tête aux chevilles) ou, à la rigueur, le maillot de bain une pièce augmenté d’un short ou d’une jupe couvrant les genoux.

Smile 13 fait partie de ces associations qui fleurissent comme les jonquilles au printemps dans les quartiers dit « populaires », en fait ghettoïsés et  quadrillés par les islamistes radicaux, bénéficiant de la bienveillance et souvent des subventions d’élus locaux avides de se constituer une clientèle électorale dans ce secteur de la population. Ce ne sont pas des pépinières à terroristes (encore que…), mais des adeptes du djihad culturel tel qu’il est pratiqué par les adeptes français des Frères musulmans, dont l’idole francophone est Tariq Ramadan. Leur objectif est de mettre en oeuvre leur projet de grignotage progressif du consensus français sur la laïcité de l’espace public, en démontrant que ce consensus n’est qu’une machine de guerre anti-musulmane. L’affaire de Marseille est le piège parfait dans lequel se sont engouffrés quelques dirigeants politiques locaux de la droite et du FN, dénonçant le « communautarisme » de cette burkini-party, et incitant le sénateur-maire divers gauche de Pennes-Mirabeau à menacer d’un arrêté municipal d’interdiction de la manifestation pour «  menace d’atteinte à l’ordre public » si celle-ci était maintenue.

Ce tollé est pain bénit, si l’on ose dire, pour les islamistes conquérants qui ne vont pas manquer de brandir le « deux poids, deux mesures » de cette République laïcarde qui s’offusque des baignades habillées des femmes musulmanes dans un espace privé, alors qu’elle accepte depuis longtemps les espaces privés délimités où les familles peuvent batifoler à leur guise en tenue d’Adam ou d’Eve.

L’étape suivante va être la mobilisation des masses musulmanes, et de leurs alliés habituels dans les milieux politiques et intellectuels pour mettre fin à cet intolérable bannissement de la mode balnéaire islamique des piscines publiques au nom des libertés fondamentales garanties par la Constitution. Une petite assoce noyautée par les Frérots aura ainsi apporté sa contribution à cette fracture française qu’ils s’emploient à approfondir, avec de la dynamite à mèche lente.

Burkini, par magazinecauseur

Le mauvais genre est un dandysme

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jean ray francois angelier
Jean Ray. DR.
jean ray francois angelier
Jean Ray. DR.

Jérôme Leroy. Vous animez depuis bientôt vingt ans l’émission Mauvais Genres, le samedi soir, sur France culture. Pouvez-vous tenter une définition du mauvais genre, que l’on croise aussi bien dans la littérature d’un Jean Ray ou le cinéma d’un Mocky ?

François Angelier. Il y a la même différence entre le mauvais genre et la vulgarité qu’entre le dandysme et l’excentricité. L’excentricité, c’est une pratique scolaire de la transgression réduite à un stock de trucs, c’est une pratique appliquée, besogneuse, de l’outrage et de la provocation. Le dandysme, au contraire, est une façon de contre-grâce comme le mauvais genre. Le mauvais genre peut être de mauvais goût mais il n’est jamais vulgaire. Le mauvais genre est un dandysme. Le mauvais genre diffuse, imbibe, tandis que la vulgarité se contente d’être voyante.

Mais quand la transgression est partout, en quoi le mauvais genre est-il plus transgressif ?

Le mauvais genre, c’est l’impression violemment angoissante d’une transgression volontaire. Elle peut être agie ou spontanée mais ce serait une erreur de croire que cette transgression ne touche que les formes extérieures du monde et de la morale. Le mauvais genre, c’est un attentat ontologique, une corrosion de l’essence même des choses. Avec le mauvais genre, le monde n’est pas détruit. C’est pire, il devient sinistré, il est rendu inhabitable.[access capability= »lire_inedits »]

Comment vous est venue cette drôle de passion ?

Je l’ai ressentie très tôt, dès l’adolescence, avant de tenter de la comprendre. Le premier signe a été l’angoisse inexpliquée que suscitaient en moi certaines images : les photos de lyncheurs hilares, les affiches de films d’horreur, les clichés sadomasos, ou les fumetti, ces BD populaires italiennes si particulières, comme Diabolik qui fut publié en France dès les années 1960 et a connu un grand succès. C’est face à toutes ces images qui forment le tissu originel du mauvais genre que j’ai éprouvé ce sentiment que le monde prenait l’eau, et que c’était là sa vérité : un naufrage. Le mauvais genre m’est apparu comme essentiel parce qu’il révélait le noyau pourri des choses. Le mauvais genre, c’est la quatrième dimension du monde, celle de la peur, de l’angoisse, du vertige. D’où ma passion pour Jean Ray.

Les deux premiers volumes de ses œuvres complètes, dont vous avez inspiré la réédition, viennent de paraître aux éditions Alma. En quoi Jean Ray est-il un écrivain majeur du siècle dernier tout en étant un parfait représentant du mauvais genre ?

Jean Ray est, avec Edgar Allan Poe, HP Lovecraft et Jorge Luis Borges, l’un des seigneurs de la peur. C’est un diseur génial de malaventures. J’insiste sur cette idée de diseur car Jean Ray, c’est d’abord une langue. Une langue capiteuse, sensuelle, flamande pour tout dire. Le lire c’est déguster, on le lit autant avec les yeux qu’avec le ventre… Par ailleurs, cette opulence va de pair avec un sens de l’horreur tout à la fois frontal, violent, sourd et rampant. C’est en cela que Jean Ray est un archétype du mauvais genre. Il se situe quelque part entre Huysmans et Stephen King. Comme Huysmans, il aime peindre les bourgeois routiniers, les rues sans faste, les intérieurs banals, mais à la façon de Stephen King qui opère dans les lotissements middle class. Jean Ray est une forme de chaînon manquant temporel entre les deux, et comme eux, à sa manière, il trouble la banalité pendulaire et cosy du monde bourgeois. Il y instille avec délices une nausée atroce, y installe des vertiges. On croyait digérer au coin du feu, on se met à vomir de terreur dans le porte-parapluie, comme dans La Cité de l’indicible peur.

Vous êtes par ailleurs un spécialiste des figures ou écrivains mystiques auxquels vous avez consacrés de nombreux essais ou biographies, comme Claudel, Bloy ou saint François de Sales. En quoi pouvez-vous les rattacher, aussi surprenant que cela puisse paraître, au mauvais genre tel que vous le définissez ?

Il n’y a rien de plus mauvais genre qu’un catholique radical ! Il ne reconnaît pas d’autre loi que la Croix… Il réfute les idoles d’État, les chimères sentimentales, la brocante humaniste : un mystique est par essence « mauvais genre » car il y a entre lui et le monde quelque chose d’irréparable. Le catholique radical ne peut être très longtemps toléré par le monde, il est comme un fer chaud dans un pot de miel. Léon Bloy est un punk ad soli deo gloriam, Paul Claudel l’ambassadeur d’une obscène joie d’être et saint François de Sales a été suave avec l’obstinée puissance d’un glacier.

 

Jean Ray ou le réalisme panique

Dans cette « école belge de l’étrange » qui a renouvelé le genre fantastique avec des noms comme Franz Hellens, Marcel Thiry ou Michel de Ghelderode, Jean Ray (1887-1964) fait incontestablement figure de père fondateur. Ce Belge flamand commence à écrire en français assez tardivement, mais il donnera dans cette langue quelques grands classiques de la littérature d’épouvante. La plupart des livres de Jean Ray étaient indisponibles depuis les années 1980. Sous la direction d’Arnaud Huftier, les éditions Alma ont décidé une publication des œuvres complètes en dix volumes dont les deux premiers viennent de paraître : Les Contes du whisky, le premier recueil de Jean Ray qui date de 1925, et La Cité de l’indicible peur, un roman paru pour la première fois en 1943. Ce refus de l’ordre chronologique dans la publication est une bonne idée. Il permet à la fois de mesurer l’évolution de l’écrivain et la variété de sa palette.

Les Contes du whisky frappent par leur modernité stylistique. Jean Ray s’essaie d’emblée à ce « rendu émotif » de la parole, aurait dit Céline. Chaque conte est porté par la voix d’un narrateur et c’est à partir des défaillances, des hésitations, des blancs de cette voix que naît pour le lecteur l’angoisse ou l’horreur, bien plus que de descriptions pratiquement absentes si ce n’est celle, toujours très poétique, du whisky « âpre comme un piment grillé, et en même temps doux comme un velours sombre ». La Cité de l’indicible peur, au contraire, joue le jeu de la parodie, dès son titre hyperbolique, en racontant la destinée tragique de la ville d’Ingersham, périodiquement envahie par des fantômes qui sont aussi ceux de la culpabilité de chacun, variation décalée sur le thème « Dis moi qui te hante, je te dirai qui tu es ».

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Les Contes du whisky et La Cité de l’indicible peur de Jean Ray, éditions Alma, 2016.

les contes du whisky

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La cité de l'indicible peur

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Une splendeur nommée Genius

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genius tom wolfe

genius tom wolfe

J’ai, paraît-il, des faiblesses : ainsi, j’aime beaucoup Hemingway.
Le premier roman de « Papa » (ah-ah, ricanent en cet instant tous les apprentis-psys de Bonnet d’Âne) que j’ai lu fut Le Vieil homme et la mer. À huit ou dix ans, je n’avais pas fait attention à la dédicace — d’ailleurs, était-elle reproduite dans mes livres enfantins ? Mais en le relisant, plus tard, in english in the text, je me suis demandé qui étaient ce Charlie Scribner et ce Max Perkins auxquels l’œuvre était dédiée.
Depuis cet après-midi, je sais enfin. Je suis allé voir Genius — courez-y avant que les chefs d’œuvre de l’été, Tarzan, Independence Day II et Suicide Squad, ne l’effacent des programmes.

Le (premier) film de Michael Grandage est une splendeur. Mais le résumé pourrait en rebuter plus d’un.
En deux mots, Maxwell Perkins — un grand, un vrai éditeur, un comme tout auteur de talent devrait avoir le droit d’en rencontrer un dans sa vie — rencontre Thomas Wolfe (aucun rapport avec Tom Wolfe) et lui fait écrire et surtout réécrire quelques-uns des romans les plus forts des années 1930. Et Thomas Wolfe, porté sur les fonts baptismaux de la littérature par une maîtresse, Aline Bernstein, de 18 ans plus âgée que lui (ciel ! Maman !), finit par se révolter contre ce second père-Pygmalion, avant de disparaître à 38 ans.
Perkins ne s’est pas contenté de Wolfe. C’est lui qui a amené chez Scribner’s Sons — contre l’avis de tous — Scott Fitzgerald ou Hemingway, Erskine Caldwell ou James Jones (vous vous rappelez, Tant qu’il y aura des hommes ?).
Maintenant, mettons des visages sur les noms. Perkins, c’est Colin Firth, sidérant. Wolfe, Jude Law — quasi copie conforme de son personnage. Aline Bernstein, c’est Nicole Kidman. Beau casting.
Et de quoi parle au fond ce petit chef d’œuvre ? C’est d’abord un cours de style — et c’est diablement fort d’avoir filmé l’écriture, une pratique bien aride quand on y pense. Couper, et couper encore, ne pas en rester à la fascination de la phrase polie et repolie — la sucrer pour sa complaisance, la réduire à l’os. Ce qui caractérise les apprentis-auteurs, c’est leur incapacité à revenir sur ce qu’ils ont écrit — ils auraient même tendance à en rajouter, l’exemple de Balzac et de Proust est là pour les absoudre, pensent-ils. Oui — mais Laclos ? Ou Flaubert ? Ou Valéry ? Toutes ces littératures exactes, sèches, coups de trique et géométries rigoureuses ? Perkins se collette aux milliers de pages pondues rageusement par Wolfe, et oblige ce dernier à en supprimer les trois-quarts — jusqu’à l’os.
Et le succès est au rendez-vous.
Le plus beau, c’est que ce film qui montre comment on écrit explique au fond comment on filme. Pas une image en trop. Grandage a résisté à la tentation, si fréquente ces temps-ci, de faire trop long. En 104 minutes, c’est mis en boîte pour l’éternité. Bande-annonce ici.

Mentions spéciale à la musique d’Alan Cork — ce jazz des années noires, qui virevolte au gré du stylo rageur de Wolfe et des coups de crayon rouge de Perkins.

Evidemment, la créature se révolte contre son Pygmalion — c’est la règle, c’est le destin ordinaire des créatures, persuadées, surtout quand le succès est là, que tout ce qu’elles écrivent est génial. Mais il a entre-temps appris son métier. Qu’une saleté lui ravage la tête et l’emporte à 38 ans est anecdotique. Restent les œuvres, et c’est bien tout ce qui compte.
Le titre est plein d’une heureuse ambiguïté. Genius, comme génie en français, désigne aussi bien le génie intrinsèque de l’artiste ou du savant que la créature qui manipule par derrière — bon ou mauvais génie. En un seul mot, les deux protagonistes. Le créateur et le créateur, tant il est vrai que sans un relecteur précis et impitoyable, personne n’écrit jamais de chef d’œuvre.
Ni même d’œuvre.

Grandage est metteur en scène de théâtre — une allusion de Wolfe à Caliban est là pour le rappeler en clin d’œil. Il a une absolue maîtrise de la direction d’acteur. Colin Firth, on savait — Orgueil et préjugés ou le Discours d’un roi, parmi tant d’autres. Mais Jude Law, on se rappelait juste que dans le remake de Plein soleil, face à Matt Damon qui reprenait le rôle créé par Alain Delon, il ne faisait pas oublier Maurice Ronet, oh non ! Dans le remake du Limier, il ne faisait pas oublier la performance de Michael Caine dans la première version. Et là, il se sort les tripes — pardon pour une expression aussi conventionnelle, je m’entraîne à faire sobre…
Quant à Kidman, elle livre une performance à la hauteur de ce qu’elle a fait dans The Hours, la référence absolue des films pré-suicidaires dont un homme normal aime caresser sa mélancolie.

Je suis sorti de là en me sentant un peu minable — une sensation qu’il faut régulièrement expérimenter pour se rappeler que l’on est juste soi, et mortel. On essaie d’écrire — j’ai même tenté d’être éditeur de tel ou telle, avec des succès mesurés, parce que c’est un métier en soi, et qu’un auteur est mauvais conseiller d’un autre auteur. C’est comme lorsqu’on fait des châteaux de sable : on peut bien se raconter que l’on est Frank Lloyd Wright, vient un moment où la mer efface les architectures fragiles et vous rappelle que vous êtes juste un gamin qui joue au soleil pendant que les vrais créateurs s’échinent.

 

Hitler et Jesse Owens aux Jeux olympiques

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jesse owens hitler jeux olympiques
Suddeutsche Zeitung/ Rue des archives.
jesse owens hitler jeux olympiques
Suddeutsche Zeitung/ Rue des archives.

Organisés du 1er au 16 août 1936, les JO de Berlin ont fait couler des flots d’encre. Avant même leur ouverture, la presse du monde entier s’était interrogée sur la nécessité de participer à une fête confiée à un pays qui, depuis sa désignation en 1931, avait nettement viré à la dictature. On avait malgré tout décidé d’y aller et ce furent presque 4 000 athlètes de 49 pays qui participèrent aux épreuves. Seule l’Espagne républicaine avait formellement boycotté ces XIe Olympiades auxquelles l’URSS n’était pas invitée. Dans la capitale du Reich, Goebbels avait donné de fermes instructions pour que l’accueil des visiteurs étrangers soit parfait et que tout signe d’antisémitisme soit gommé. Les organisateurs teutons avaient veillé à ce qu’il ne manque pas un seul bouton de guêtre, ajoutant même quelques belles trouvailles dont la principale fut l’introduction de la flamme olympique, transportée en relais depuis la Grèce. Pendant les compétitions elles-mêmes, les controverses reprirent cependant, avec en point d’orgue la décision de la délégation américaine de modifier son équipe de relais en remplaçant deux athlètes juifs, Marty Glickman et Sam Stoller, par leurs coéquipiers noirs Jesse Owens et Ralph Metcalfe. Les responsables de ce faux pas ont toujours nié avoir voulu complaire à leurs hôtes, ce qui n’a pas empêché le Comité olympique américain de « réhabiliter » et de présenter ses excuses à Glickmann et Stoller, en 1998. Cela fit une belle jambe au second : il était mort depuis treize ans.

Quoi qu’il en soit, au soir du 16 août, rares furent ceux qui trouvèrent à redire sur la réussite de l’événement, encore rehaussée aux yeux du gouvernement du Reich par la victoire de ses sportifs qui remportèrent 89 médailles, loin devant les États-Unis (156) et l’Italie (22). C’est bien après la cérémonie de clôture que s’imposa un autre scandale : Hitler aurait quitté le stade et refusé de serrer la main à Jesse Owens après sa victoire au saut en longueur (14 août), venant après celles du 100 mètres (13 août), en attendant celles du 200 m (15 août) et du relais 4 x 100 m (9 août).

Qu’Hitler ait été raciste ne fait pas le moindre doute. Qu’il n’ait guère goûté qu’un athlète noir domine ses compétiteurs blancs non plus. Mais il semble bien que « l’épisode Owens » soit une légende.[access capability= »lire_inedits »] Elle est entretenue depuis quatre-vingts ans par des images d’époque présentées comme ayant été tournées lors de la fameuse finale du saut en longueur. On y voit, nous dit-on, le dictateur à moustache se frapper la cuisse de dépit lorsque Owens (8,06 m) bat l’Allemand Luz Long (7,87 m).

Il faut dire pourtant que, constitué de plans tournés à différents moments et montés par la suite, ce film ne prouve rien. Y avait-il d’ailleurs une raison pour qu’Hitler serre la main à Owens ? La vérité est qu’il n’y en avait aucune. Dans le règlement olympique, le dirigeant du pays organisateur ne remet pas les médailles et ne descend jamais sur la piste. Hitler avait certes essayé de s’affranchir de cette règle le premier jour des épreuves d’athlétisme en faisant monter dans sa tribune pour les féliciter deux athlètes allemands médaillés d’or, puis trois Finlandais arrivés aux trois premières places du 10 000 m. Immédiatement, le Comité olympique avait fait savoir que cette procédure était contraire à la règle, si bien que le dictateur renonça à complimenter les vainqueurs, allemands ou non. Peut-être fut-il heureux de n’avoir pas à serrer la main à des noirs, des juifs ou des jaunes, mais dire qu’il quitta le stade pour ne pas avoir à le faire est excessif.

Et s’il avait été « furieux » des victoires d’Owens contre de bons aryens, la propagande officielle les aurait aisément passées sous silence. Or il n’en fut rien, et peu importe ici que les nazis aient voulu paraître propres aux yeux du monde. Les journaux, les radios et les actualités cinématographiques allemands rendirent compte des résultats d’athlétisme sans barguigner. Plus tard, le fameux film de Leni Riefenstahl sur les Jeux de Berlin, Les Dieux du stade, fit la part belle aux exploits du jeune noir américain de 23 ans. De même, le nom de Jesse Owens apparaît 47 fois et sa photo 7 fois dans le bilan officiel publié par le comité d’organisation allemand.

Au regard des faits, le caractère légendaire de la mésaventure du quadruple médaillé d’or se précise. La « victime » l’a par la suite confirmé.

Jesse Owens est mort en 1980, peu après avoir publié son autobiographie. Il avait déjà eu de multiples occasions de donner son sentiment sur l’épisode. S’il n’a jamais validé les dires du journaliste allemand Siegfried Mischner qui avait prétendu qu’Hitler lui avait bien serré la main lors de la réception de tous les vainqueurs dans le salon d’honneur du stade[1. Mischner le prétend dans son livre Arbeitsplatz Olympia-Stadion : Erinnerungen 1936-1972, paru en 2004. Il ajoute même qu’Owens possédait une photo de sa poignée de main avec Hitler. Ladite photo n’a jamais été retrouvée.], il n’en a pas rajouté sur le reste. À plusieurs reprises, il s’est même félicité du bon accueil qu’il avait reçu en Allemagne lors des Olympiades et des acclamations qui retentirent dans le stade olympique à chacune de ses victoires. Il affirma même avoir eu droit à un petit signe d’Hitler répondant à son salut lors de la cérémonie d’ouverture. Enfin, il devint ami de Luz Long, qui l’avait ostensiblement félicité après sa victoire. Les deux hommes correspondirent, jusqu’à la mort de l’Allemand sous l’uniforme en 1943, et Owens resta ensuite proche de son fils.

En revanche, Owens fut moins choqué par l’absence de poignée de main d’Hitler que par l’indifférence des autorités américaines à son retour. L’Amérique était en campagne présidentielle et, pour ne pas risquer de perdre les voix des ségrégationnistes du Sud, les candidats n’eurent aucun geste envers celui qui était pourtant le héros de la presse. Dès lors, Jesse Owens ne toucha pas plus la main du président Franklin Roosevelt (réélu en 1936) qu’il n’avait serré celle d’Hitler. Nul hommage officiel ne lui fut rendu, pas plus qu’il ne fut invité à la Maison-Blanche, ne serait-ce que pour y prendre une tasse de thé. Il lui fallut attendre 1976 pour recevoir la médaille présidentielle de la Liberté en 1976 des mains de Gerald Ford. Georges Bush père y ajouta la médaille d’or du Congrès à titre posthume le 28 mars 1990.[/access]