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Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie

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Pierre Etaix, par Hannah Assouline.

Pierre Etaix est un esprit raffiné, indépendant, précis à la manière de la délicate mécanique de son rire. Artiste multiple – Wikipedia le définit comme « réalisateur, acteur, clown, dessinateur et dramaturge français », il revisite le slapstick, genre d’humour créé par Max Linder et d’illustres américains, au début du siècle dernier. Considérant « l’immense édifice de [leur] souvenir », il éprouve une humilité non feinte, mais il est digne de ses maîtres. Après une rude bataille, il a retrouvé les droits d’exploitation de ses films, qui sont des œuvres de chevet. Rencontre avec un immense créateur doublé d’un enchanteur ironique et sans illusion.

Causeur remercie Odile Etaix, sa femme, et les éditions Séguier, qui publient un livre magnifiquement illustré : C’est ça Pierre Etaix, par Odile Etaix et Marc Etaix, fils de Pierre.

Causeur. Vous paraissez toujours étonné par l’admiration qu’on vous témoigne.

Pierre Etaix. Non, au contraire, je suis toujours très touché par cette admiration. Elle me prouve qu’il y a eu « résonance » avec le spectateur. Quand une idée me séduit, j’y travaille longuement – car il faut du temps pour mettre au point une scène, or le temps est ce qui fait le plus cruellement défaut aujourd’hui –, mais j’ignore quel effet, plus ou moins durable, elle produira. Et voilà qu’un inconnu m’assure qu’elle a atteint son objet, alors, je reçois cela comme un cadeau, bien sûr, mais pas plus ! L’humilité est la chose la plus importante quand on veut créer : on peut avoir de l’orgueil pour la création, pour l’acte de créer, mais nullement à l’égard de sa propre création. Je me croyais voué à la musique, je me suis vite rendu compte que j’y serais ridicule. Même chose pour la peinture !

Pourtant, de l’avis de tous ceux qui les ont vues, vos peintures sont dignes d’éloges ! Vous avez un don évident pour le dessin, vous êtes un graphiste très doué…

Un don ne vous appartient pas vraiment.

Il n’appartient pas non plus au voisin !

Peu importe, l’essentiel est ailleurs ! Ce que j’ai fait représente si peu ! Voyez mes maîtres dans l’art cinématographique, et dans le genre qui est le mien : Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy… Je ne suis même pas sous leur semelle ! Si on les replace dans leur époque, alors, on est ébloui par leur apport ; quant à moi, je me suis contenté de mettre mes pas dans leurs grandes traces, de poursuivre dans la direction qu’ils m’indiquaient, avec mes pauvres moyens.

Bien, je ne vous convaincrai pas… Venons-en à votre parcours. Vous n’êtes pas issu d’une famille du cirque, pourtant vous y avez été coopté, en quelque sorte.

J’avais une irrésistible volonté d’être clown au cirque. Ma première tentation artistique, que j’éprouve toujours avec la même force, a été la comédie clownesque, issue de la commedia dell’arte. Puis j’ai rencontré Housch Ma Housch, illustre représentant de cet art, qui avait été engagé par le Lido de Paris. Cette rencontre avec cet homme me fut un bonheur. Il s’intéressait à mon travail et m’a emmené à Moscou. Il avait reçu une solide formation à l’école du cirque de Kiev, mais on ne lui avait pas appris à être drôle, il n’y a pas d’école pour cela.

Existe-t-il une « nature » clownesque ?

On la porte en soi, mais d’où vient-elle ? L’hérédité nous l’a peut-être transmise, ou autre chose. Je crois qu’il s’agit d’un héritage sentimental : il éveille immédiatement une émotion, et nous réagissons comme il convient. Mon père me parlait de son admiration pour Buster Keaton. Je lui opposais Charlie Chaplin, il répondait : « Chaplin est grand, mais Buster Keaton… ! »

Naguère, qui aimait Buster dédaignait Charlie !

Chaplin s’adresse à l’humanité entière. Sa manière n’est pas toujours de « bon goût » mais peu importe, ce qu’il montre est universel. Keaton ne joue pas dans le même registre. Aujourd’hui, mon admiration pour les deux est totale. Le père de Keaton lui a enseigné l’acrobatie, il l’a soumis à des exercices diaboliquement difficiles. Sa capacité à se déformer lui avait valu le surnom de « serpillère », qui n’avait aucune connotation morale. On le jetait littéralement dans le public, il se relevait de toutes les chutes, reprenait son apparence : c’est l’apprentissage du cirque. 

Buster Keaton pratiquait ce qu’on nomme le « slapstick », terme difficilement traduisible : il fait surgir le comique de situations conflictuelles où dominent la brusquerie physique, la violence ou la maladresse, réglées comme une mécanique d’horlogerie. Il a toujours eu des admirateurs en France, alors qu’il est oublié en Amérique. Chaplin, lui, avait un contentieux avec l’Amérique.

Surtout, Chaplin était son propre producteur. Il avait d’ailleurs conseillé à Keaton de se dégager de l’emprise des sociétés de production, mais Keaton était alors en proie à une sévère dépression, provoquée par une déception sentimentale, il buvait, il n’a pas suivi le conseil. Chaplin, hanté par son enfance misérable, a toujours été lucide et prévoyant, alors que Keaton, malgré son rude apprentissage du métier de la scène, a bénéficié d’une enfance plutôt heureuse. [access capability= »lire_inedits »]

Vous avez failli travailler avec lui sur une nouvelle version des Fiancées en folie.

Un jour, je reçois une lettre de Raymond Rauer, le distributeur de ses films, qui m’informe que Keaton, qui avait visionné Rupture, je crois, en Allemagne, voudrait que nous travaillions ensemble sur le scénario. J’ai cru que le sol s’ouvrait sous mes pieds !

Il avait donc aimé votre film.

Aimé, je ne sais pas ! Le slapstick, à l’époque, n’avait plus cours. Il a peut-être pensé que mon travail correspondait à son esprit. Il est hélas décédé peu de temps après.

C’est par Jacques Tati que vous accédez au cinéma. Vos rapports avec Tati ont été compliqués, pour le moins. Il vous prend à ses côtés, alors qu’il prépare et réalise Mon Oncle, afin que vous lui fournissiez des idées de gag.

Jacques Tati m’a donné ma chance, et je lui en suis reconnaissant. Je n’avais aucune entrée dans le cinéma, il m’a ouvert la porte, puis l’a refermée. Un jour, il me fit le curieux récit d’un séjour à Los Angeles, qu’il avait effectué vers 1955, que j’ai trouvé trop détaché pour refléter sa vraie pensée (imitant à la perfection les voix, Pierre Etaix prend celle de Tati) : « On a voulu me conduire à une maison de retraite, où se trouvaient Stan Laurel, Buster Keaton, Harold Lloyd et Mack Sennett. J’ai demandé à les voir à l’extérieur. » Même sur le coup, cela m’a paru étonnant, car, s’il est vrai que Stan Laurel ne pouvait déjà plus marcher, ni lui ni les autres ne vivaient alors dans une maison de retraite. Bon, moi, je le regarde, ébahi ! Comment les avait-il trouvés ? Et il me répond : « Ils sont vieux ! » Ces mots m’ont glacé. Il voulait signifier que son temps était venu. Tati possédait un immense talent, il a pu s’imaginer que son génie se substituait à tous ceux qui l’avaient précédé, qu’il les reléguait aux oubliettes… Après Mon Oncle, je l’ai quitté, car j’avais fait la connaissance du clown Nino Fabri. Tati m’en a voulu, il appréciait ma présence, même critique. Il espérait peut-être que j’allais demeurer à ses côtés. Qu’importe ! Ensuite, j’ai réalisé mon premier film, j’ai suivi ma route. Bien plus tard, je me suis rendu au chevet de sa fille, avec qui je m’entendais très bien, et qui a admirablement servi sa mémoire : elle était à l’hôpital, elle agonisait. Je l’avais connue petite fille… J’étais accablé.

Après Tati, vous délaissez le cinéma au profit du cirque.

Je réponds à ma vocation fondamentale : la comédie clownesque. Je suis retourné vers le cinéma, peu après et par hasard. J’avais une idée que je ne parvenais à exploiter dans aucun numéro, une histoire de lettre de rupture.

Ainsi est né votre premier court-métrage, Rupture, écrit, comme le seront nombre de vos films, avec votre ami de longue date Jean-Claude Carrière.

Jean-Claude est un précieux ami, en effet, et il sait tout sur tout. Il n’y est pour rien, mais Rupture reste un film d’une pauvreté exemplaire, réalisé d’ailleurs avec des moyens d’une pauvreté exemplaire !

Je l’ai revu récemment, et les derniers instants de cet homme accablé par le chagrin, dont l’univers immédiat se « rompt » au fur et à mesure, se désintègre, sont d’un pathétique hilarant ! Rupture est un bijou !

La fin est bâclée…Heureux Anniversaire est bien mieux conçu et réalisé. Vous comprenez, le genre auquel je suis attaché, au cinéma, demande des moyens confortables, or je ne les ai jamais eus, sauf pour Yoyo. Mon principal producteur était un paysan des Vosges très près de ses sous !

Dans votre œuvre, un film, Pays de cocagne, fait figure d’exception. Il a dérouté vos admirateurs, choqué les autres, la critique l’a attaqué au lance-flammes. Il faut dire que la réalité sociale qu’il révèle est assez rude.

Ah ! ça, oui ! Seul Jean-Louis Bory lui a été favorable. Ce film a une histoire, très douloureuse. Je venais d’épouser Annie Fratellini, qu’Europe 1 avait invitée à se produire sur son « podium d’été ». Il y a avait une sorte de radio-crochet, une atmosphère de foire permanente, animée entre autres par Maurice Biraud. Autour de moi, je voyais une réalité dégradante, des gens méprisés. Une voiture, conduite par un type ivre, avait même causé un grave accident dans la foule. Tout cela m’a troublé, et m’a fourni l’aliment d’un documentaire. J’ai filmé les campings surpeuplés, la publicité envahissante, les comportements des uns et des autres. À la fin, je disposais de 40 000 mètres de pellicule ! J’ai gardé au montage ce que je croyais essentiel. Je l’ai montré à l’organisateur du podium d’Europe 1. Sa réaction a été violente : « Votre film ne sortira jamais ! » Francis Blanche, pour qui j’ai organisé une projection privée, m’a prévenu : « Vous signez votre arrêt de mort. » On n’a pas pu interdire la diffusion de Pays de cocagne, mais on a soudoyé la presse. Et ce fut l’hallali, suivi d’un échec retentissant, parfaitement orchestré. J’ai payé très cher mon audace, je n’ai plus trouvé de producteur, et je me suis retrouvé sur la paille.

L’un des ressorts de votre vis comica n’est-il pas une certaine mélancolie et un zeste de cruauté dans l’observation des choses et des êtres ?

Il n’existe pas de situation naturellement comique. C’est la dérision du tragique qui produit du comique, l’irruption de l’échec dans le sérieux. J’ai créé un numéro de music-hall à partir d’une idée qui m’avait traversé l’esprit pendant un récital de Jacques Brel, aux Trois Baudets. Il jouait de la guitare, debout, le pied posé sur le barreau d’une chaise placée devant lui. Je n’appréciais guère Brel, j’ai imaginé que le barreau se brisait : c’est cela le comique de l’échec, qui m’a valu un beau succès.

Certaines vies se signalent par une sorte d’ironie de l’échec : je pense à Orson Welles cherchant désespérément, jusqu’à la fin, un producteur.

Je me souviens d’une soirée avec Welles, du genre de celle des César, animée par Jacques Martin. Ce fut navrant : Annie Cordy y avait un sketch où elle imitait Charlot… Pendant les répétitions, Martin indique à Welles la place qu’il devait gagner. Welles s’exécute obligeamment. Au bout de quelques minutes, rien ne se passant, il s’en éloigne. Jacques Martin le hèle : « Je vous ai dit là ! » Welles se retourne, livide, l’œil immense : « J’avais compris ! » Je me souviendrai toujours de sa physionomie. Il y avait quelque chose de terrible dans cette scène. L’homme de tant de chefs-d’œuvre cinématographiques réprimandé par un animateur de télévision !

Vous admirez Dubout, Saul Steinberg, vous avez bien connu Chaval.

Un homme unique, d’une tristesse et d’une drôlerie ! Il a vécu l’enfer d’une situation amoureuse absolument inextricable. Il était marié à Anny Fourtina, une artiste peintre remarquable, qui a sacrifié sa carrière pour lui. Tous deux étaient liés à un couple, dont le mari était également peintre. Un jour, cet homme abandonne le domicile conjugal. Anny voyant le désespoir de l’épouse délaissée, la reçoit chaque jour à son domicile, et, chaque soir, Chaval la raccompagne au métro Porte-d’Orléans. Jusqu’à ce que… Il me rapporte les faits de cette manière (Pierre Etaix prend l’accent bordelais de Chaval) : « Nous allions nous dire au revoir ; je ne sais si c’est venu d’elle ou de moi, toujours est-il que nos lèvres ont glissé, nous nous sommes embrassés sur la bouche ! Eh bien, quand je suis rentré, j’ai dit à ma femme : “Excuse-moi, je ne t’aime plus !”. » Après cela, il n’a plus connu la paix. Sa maîtresse lui faisait constamment des scènes, et sa femme s’est suicidée. Je n’ai malheureusement pas revu Chaval avant son propre suicide. Sa mère m’a raconté qu’elle connaissait son intention mais, le voyant si malheureux, elle n’a rien fait pour s’opposer à son projet. Elle m’a également décrit son dernier dessin : un chapeau de gendarme en papier journal, sous lequel se trouvaient deux chimpanzés, lui et Anny Fourtina !

Ce suicide et la fin mélancolique de Georges Méliès illustrent votre conviction, selon laquelle la vis comica se fonde sur le chagrin du monde.

Méliès invente le septième art. Il montait ses films, et lorsque, par hasard, une coupe malheureuse transforma un tramway en corbillard, il découvrit l’art cinématographique et ses ressources. Il brilla en son temps, mais, ruiné, il finit vendeur de jouets dans une cabane en bois de la gare Montparnasse, sans amertume. Privé du spectacle du malheur, celui du rire perdrait de sa force. Peut-être se couperait-il même de sa source d’inspiration. [/access]

Tiens, voilà du Boudard!

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Audiard avait du flair. On pouvait tout lui reprocher : ses dialogues recyclés jusqu’à la corde, ce parfum Vieux Paris qui prend à la gorge et sa casquette à carreaux afin d’amadouer le populo. Sauf que le p’tit cycliste du XIVème savait lire. Un vrai lecteur qui s’empiffre de mots pour tenter de surnager dans le cloaque de l’après-guerre. Et pas l’un de ces bachoteurs qui lisent pour briller en société ou ces énarques qui fichent la littérature comme on parque des sans-papiers.

Lorsqu’il tombe sur  La métamorphose des cloportes, histoire d’un ex-prisonnier qui cherche à retrouver ses anciens complices et les faire casquer, derechef, il  achète les droits. Comme d’habitude, il réunit sa « dream team ». Il hèle l’ami Simonin, pilier essentiel de l’édifice, qui se chargera de l’adaptation, Pierre Granier-Deferre se colle à la mise en scène et lui, se réserve une quarantaine de répliques censées faire rire la France du Général. Au casting, que du beau monde estampillé « France 1965 » : Lino Ventura, Pierre Brasseur, Charles Aznavour, Maurice Biraud, Georges Géret et la caution féminine, l’intrépide Françoise Rosay, toujours prête à refourguer de la belle marchandise. Rien de ce qui transperce les portes blindées ne lui est étranger. Dans le chalumeau ou, plus tard, le papier monnaie (Le cave se rebiffe), elle est redoutable d’efficacité. Le roman publié chez Plon est l’œuvre d’un inconnu.

Un certain Alphonse Boudard (1925-2000), son pedigree interpelle la Rive Gauche plus habituée à voir des Normaliens emprunter la carrière des lettres que des loquedus de son espèce. Il se définit ainsi : « Engagé volontaire, Blessé du poumon, Croix de guerre 1939-1945, Agrégé de l’Université de Fresnes-lez-Rungis ». Un drôle de coco, casseur de coffre-fort, héros de la Seconde Guerre, taulard et tubard qui débarque dans l’édition française comme un érudit chez Morandini. Michel Tournier craque pour « cette langue brutale et cynique (qui) traduit admirablement l’appétit de vivre ». Plon qui possède dans son catalogue une brochette d’académiciens et de colonels en goguette signe trois livres de cet énergumène pour la somme de 2 000 francs : La métamorphose, La Cerise (Prix Sainte-Beuve) et Les Vacances (prémices des Combattants du petit bonheur, Prix Renaudot 1977, qui paraîtra à la Table Ronde).

Cet ancien repris de justice en a sous le pied et dans le citron ! Quelques malveillants snobent ce « sous-Céline » de l’avenue de Choisy, mais l’immense majorité de la profession reconnait un futur cador. Les plus éminents critiques de l’époque (François Bott, Jean-Louis Bory, etc…) saluent l’artiste. A l’ombre ou à l’hosto, Alphonse n’a cessé de cracher de la copie, une prose argotique pleine de noirceur et de volupté. Un robinet de fiel qui se fait plus mélancolique lorsqu’il évoque son cher XIIIème arrondissement : « Même s’il n’est pas très beau, ce coin, s’il pue l’usine, l’eau de vaisselle, les choux de Bruxelles bouillis, l’habit-chiffons-ferraille à vendre, il ne passe pas par-là, l’homme, sans un regret, sans un regard un peu plus tendre ». Avec un premier tirage d’à peine 6 000 exemplaires, La métamorphose ne casse pas la baraque mais permet à Boudard d’envisager une autre vie, cette fois-ci en dehors des barreaux et des murs clos. Au cinéma, le film ne dépassera pas le million d’entrées ce qui est une contre-performance pour Ventura, déjà star du box-office. Les profanateurs d’Audiard crient à la vulgarité générale du propos et jugent la réalisation trop plan-plan.

Ce film de construction classique n’a pas vocation à révolutionner le 7ème art, il n’en demeure pas moins un agréable divertissement, hésitant entre la farce et la série noire, bien soutenu par la musique de Jimmy Smith et la présence d’acteurs hors-catégorie. Mention spéciale à Aznavour tordant dans son rôle de fakir et à la sensuelle Irina Demick.

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député
>>> Série d’été “Un film, un livre” (13) : Tout est bon dans Marcel Aymé
>>> Série d’été “Un film, un livre” (14) : Le Club des 7 en Auvergne


Houellebecq, artiste surexposé ?

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Toute exégèse serait abusive et redondante. Michel Houellebecq a pris soin d’expliquer l’arrangement de l’exposition hors normes – un espace de près de 2 000 m2 auquel ne peuvent aspirer que les plus grandes stars de l’art contemporain – qui lui est dédiée au Palais de Tokyo jusqu’au 9 septembre. Avec une certaine dose d’insolence, l’écrivain a déclaré : « Ce n’est pas vraiment une synthèse de mes livres, mais j’emploie la même méthode, avec un démarrage très plombant, sinistre, avec une réalité indiscutablement réelle, une longue partie intermédiaire où ça part un peu dans tous les sens, ce que j’appelle le n’importe quoi mégalomane, et une fin très évanescente. » Le parcours démarre ainsi avec une succession de paysages houellebecquiens, parfaitement conformes aux attentes de la critique et des visiteurs. Encore que. À l’entrée, l’injonction « Il est temps de faire vos jeux », inscrite sur la photo d’un ciel à peine éclos de l’obscurité de la nuit, introduit une légère appréhension quant aux intentions du maître des lieux. Radicale et énigmatique à la fois, l’interpellation trouve son écho dans la salle voisine, où une autre photographie, rappelant à s’y méprendre une capture d’écran d’un jeu vidéo guerrier hyperréaliste, se trouve gratifiée d’une épigramme : « Vous n’avez aucune chance. Continuer ? »[access capability= »lire_inedits »]

Et si c’était Houellebecq qui jouait à nous faire peur ? En ce cas, c’est infiniment moins efficace qu’à travers ses romans. Y compris lorsqu’il nous confronte à une série de photos prise dans les années 1990 et sobrement intitulée « France ». Sans surprise, s’ensuivent des clichés de zones périurbaines, de parkings déserts, de péages autoroutiers abandonnés, de façades vitrées de gratte-ciel, fidèles à ce que l’auteur d’Extension du domaine de la lutte appelle « l’esthétique du casier ». En somme, la France qu’Houellebecq avoue connaître le mieux dans la vie : « J’ai plutôt habité en banlieue, plutôt dans les zones autour du parc Eurodisney. » Une France dépeuplée aussi, sinon habitée par des êtres qui ne valent pas qu’on les prenne en compte. « La première et la plus importante des opérations, pour moi, consiste à cadrer », a confié l’écrivain à Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, avant d’ajouter : « Je suis dans la négation complète du hors-champ. »  Seuls les animaux, quelques vaches saisies à l’heure de la sieste sur fond de collines bucoliques, trouvent grâce à ses yeux. Une iconographie de La Carte et le Territoire, dévoilant une France édénique autant que postindustrielle, laquelle, curieusement, ne paraît pas très démoralisante. Du moins, pas en comparaison avec cette image qu’on prendrait bien pour prophétique, à l’heure du Brexit, d’un centre commercial délabré, triste à mourir, délaissé, avec son nom « Europe » en lettres géantes coulées dans le béton armé. « Oui, il y a un côté à la fois coercitif et en voie de dégradation rapide, qui résume assez bien ce que je pense de l’Europe », a conclu l’auteur.

Il faut reconnaître à Houellebecq un don quasi surnaturel d’implication dans des coïncidences tellement singulières qu’on aurait bientôt l’impudence de dire qu’il les « suscite ». Après la date de parution de Soumission concomitante à l’attentat contre Charlie Hebdo, voici que l’inauguration de son exposition tombe le jour du référendum britannique, érigeant la photo d’un supermarché de Calais au rang de symbole. Dommage que l’écrivain se soit hâté de déclarer au Point ne pas croire à la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Il aurait pu passer pour un expert en affaires publiques.

Justement, comment aborder la partie médiane de l’exposition, celle qui tire vers « le n’importe quoi mégalomane » ? Probablement en rassurant le visiteur : aussi fastidieuse qu’elle soit, elle se laisse traverser en apesanteur. Aérées, sombres, opportunément garnies de sièges plutôt confortables, les salles exhibent d’une part les obsessions lovecraftiennes de Houellebecq, et de l’autre son attendrissante folie des grandeurs. En qualité d’artiste invité, Renaud Marchand expose par exemple une pièce inspirée par la lecture de La Possibilité d’une île, qui représente ses protagonistes, Esther et Daniel, limités à leur composition organique présentée sous la forme d’une bonbonne d’oxygène et d’éprouvettes remplies de substances chimiques. De fait, les salles centrales trahissent une prétention à créer une installation totale, mêlant les œuvres en deux dimensions à des sons, des reconstitutions d’intérieurs, des objets, tel cet autel à l’effigie de Houellebecq constitué de cannettes de Coca. Le summum de l’étrangeté et, disons-le, du « n’importe quoi » est toutefois atteint dans l’espace séparé qui contient deux photos de statues de Bouddha, prises par l’écrivain en Thaïlande – l’une noyée dans une lumière douce, l’autre dans une semi-opacité mate. Au milieu, un sarcophage en verre disposé verticalement enferme un stylo, un appareil photo et un bloc-notes. « Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai fréquenté des adeptes ; ils avaient l’air contents, ne manifestaient aucun signe d’abrutissement, ils menaient une vie professionnelle active, plus ou moins réussie, mais ils n’étaient pas à la dérive », s’en est expliqué Houellebecq. On le laisse sans trop de peine nous entraîner vers l’épilogue « évanescent »

Il n’est pas vraiment surprenant que Michel Houellebecq, né Thomas, fils malaimé et vite laissé pour compte par une mère qui l’a sommé publiquement d’« aller se faire foutre », associe l’amour à un phénomène évanescent. Or la fin du parcours est réservée à « l’amour absolu », celui d’Houellebecq et de son chien, Clément, mort en 2011. Le petit Welsh Corgi Pembroke, roux-blanc, ressemble d’ailleurs étrangement à son maître sur les croquis réalisés par l’ex-femme de l’écrivain, Marie-Pierre. Une sorte de sérénité mélancolique se lit dans ses yeux tendres d’animal affectueux et vulnérable. « C’est la salle la plus autobiographique de l’expo », a confié Houellebecq. La voix rauque d’Iggy Pop, récitant calmement « Two weeks after my arrival, Fox died… », imprime à l’atmosphère un on-ne-sait-quoi de tragique au sens ontologique du mot. De peu, Houellebecq aura réussi à éviter le pathos, en nous rappelant qu’il y a toujours quelques raisons plus ou moins valables de « Rester vivant », comme suggère le titre de l’exposition, tiré d’un de ses poèmes. [/access]

« Michel Houellebecq – Rester vivant », Palais de Tokyo, Avenue du président Wilson, Paris 16ème, jusqu’au 11 septembre 2016.

Quand le féminisme chavire dans les eaux radicales

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Le collectif féministe "La Barbe" fait irruption au salon des entrepreneurs. Sipa. Numéro de reportage : 00574265_000013.

À chacune ou presque de mes publications sur mon blog, je dois essuyer une volée de remarques sous forme de commentaires, de mails, de tweets ou de messages persos, plus ou moins cinglants, plus ou moins violents en provenance d’un mouvement qui a salement tendance à vouloir se propager : le féminisme radical ou les éoliennes enragées[1. Avertissement :  Ce billet n’a pas été écrit sous une quelconque contrainte et son contenu n’engage que moi, Lilas Goldo, chromosomes XX (et ta mère et tes sœurs aussi un peu)].
Le flot de leur rancœur est si dense et obtus que j’ai dû vite me résoudre à abandonner l’idée de répondre personnellement à chacune (chacun parfois) sous peine d’y perdre toute mon énergie, mon temps et ma foi en l’humanité. Et je laisse donc courir.
Cependant, la récurrence, pour ne pas dire l’acharnement, de ces « agressions »  martèle inconsciemment mon être et lorsque je me retrouve devant mon ordi, prête à rédiger un billet, je ne peux m’empêcher d’appréhender leurs réactions à venir, je suis frustrée de ne pouvoir y répondre concrètement et je m’en veux de subir sans rien dire ce harcèlement psychologique.

Un féminisme qui me réduit en victime

Qui ne dit mot consent. Plutôt crever. Ce papier est pour toi, féministe extrémiste, féministe qui s’est clairement égarée en cours de route, féministe mue par la colère qui n’œuvre non pas pour le respect, la dignité et le droit des femmes mais juste contre la bite.

Je refuse de me plier à ce féminisme qui veut m’ordonner comment penser, m’épiler, baiser ou aimer. Crois-tu vraiment que je me casse le cul à m’affranchir des diktats patriarcaux pour venir ensuite lamentablement me jeter dans la gueule, toute aussi béante et tranchante, de ton féminisme despotique ? Féminisme qui me réduit continuellement en victime, en petite chose fragile fatalement manipulée par le Grand Méchant Loup et qui refuse de voir en moi autre chose qu’un utérus sur pattes, un être humain à part entière. Féminisme qui tente de ligaturer ma liberté d’expression en brandissant des pseudo-arguments de culpabilisation. Féminisme qui me ridiculise en prétendant parler au nom de toutes les femmes et dont le discours se résume à un rageur « Je veux être calife à la place du calife ! » discours aussi constructif et perspicace qu’un beau caca nerveux sur le tapis du salon. Féminisme qui m’aboie dessus à longueur de vie : « OSEZ LE CLITO ! » « STOP A L’ÉPILATION ! » « TRIPOTEZ-VOUS ! »

Non, désolée mais je ne souhaite pas m’enrôler dans ton armée de petits soldats à ovaires, j’ai d’autres ambitions que celle de devenir ta chair à canon. Encore désolée mais j’ai la prétention de croire que je suis autre chose qu’un agneau à gros seins. Vraiment désolée mais mon vagin ne fait pas de moi, une pâte à modeler dévouée à tes capricieuses convenances.

Je ne dis pas que le sexisme, les atteintes faites aux femmes n’existent pas, juste que tes armes pour tenter d’y remédier sont si grossièrement affûtées qu’elles finissent par se retourner contre toi et la cause même que tu prétends défendre.

Haine des mâles

Bien sûr que les abus de la toute-puissance masculine existent même que tu en es, féministe toute pleine de fureur, sa preuve irréfutable, sa plaie sanguinolente qu’on ne saurait pas voir. Au risque de fâcher, je vais dire sans détour ce qui me semble entraver une lutte intelligente : bon nombre d’entre vous souffrent visiblement d’une expérience douloureuse, d’un traumatisme, sont ou ont été victimes, d’une façon ou d’une autre, de cette domination patriarcale et réclament une vengeance avant même une réelle égalité des sexes. Ta seule motivation tangible reste la haine. Mais bordel de merde, on ne construit rien de solide avec la haine, la haine est un ciment friable. La haine t’aveugle, te faisant tomber dans un pathétique mimétisme, te faisant prendre ces armes que sont la force et la violence, les tentatives d’intimidation, ces armes qui ne sont rien d’autres que celles utilisées par ceux-là même que tu accuses. Inconsciente, tu détruis à coups de mots lapidaires, rageurs et bornés des années de lutte pertinente, à coups de pioche, tu creuses chaque jour un peu plus, le fossé de la discorde. En instaurant le non-dialogue et ta pensée unique, tu distilles frustration et colère ou les mamelles nourricières de la guerre, tu ne fais qu’attiser les braises déjà brûlantes du sexisme et les femmes en deviennent ton principal dommage collatéral.
La haine n’est qu’un gage de faiblesse. Trop d’affect nuit aux facultés de discernement, il faut cesser de penser avec ses tripes, le féminisme ne doit pas être une psychothérapie personnelle s’il veut être efficace. Le féminisme ne doit pas être impulsif mais réfléchi. Guéris tes blessures avant de vouloir en faire une cause nationale.

Non au matriarcat !

Je veux croire en une complémentarité équitable des sexes et non pas en une dualité puérile, en un rapport de force vain et usant. Je veux me battre pour une parité homme/femme non pas pour imposer un pouvoir matriarcal. Je n’ai pas honte de dire que j’ai besoin des hommes. Tout comme eux ont besoin de moi. Voilà pourquoi je refuse ce féminisme qui veut en faire des ennemis. C’est pas d’une guerre qu’on a besoin mais d’un règlement intérieur qui définisse la place de chacun pour une cohabitation juste et équitable.

Tu dois maintenant admettre une chose, une base ; les femmes n’auront jamais de bite, tout comme les hommes n’enfanteront jamais et l’un ne peut aller sans l’autre. C’est comme ça depuis la nuit des temps, tes sanglots longs n’y pourront rien changer.

Et pour ceux qui s’interrogent encore sur la nature du phénomène que j’incrimine, lisez cet article qui illustre à merveille les dérives effrayantes de ce féminisme vicié : « Le vagin n’est pas un organe sexuel. (Pas plus que l’anus ou la bouche). »

Jacqueline Sauvage, un procès très politique

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Avocates de Jacqueline Sauvage. © AFP/Archives JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN.

La demande de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage a donc été rejetée. Mais qui, peut être sérieusement surpris d’une pareille décision ? Elle était inéluctable pour plusieurs raisons. Il n’est que de constater la nouvelle levée de boucliers des médias acharnés à véhiculer un story telling mensonger et la réaction de politiques inconséquents à la recherche de mauvaises causes pour le comprendre. Tous ceux qui ont instrumentalisé cette affaire et transformé Jacqueline Sauvage en victime d’une terrible erreur judiciaire poursuivent dans cette voie par ignorance dans le meilleur des cas, par calcul dans le pire.

Une affaire plus complexe qu’il n’y paraît

Interpellé par le gigantesque battage médiatique après la condamnation en appel de Jacqueline Sauvage et par la contradiction avec tout ce que racontait la procédure judiciaire, je m’étais penché d’un peu plus près sur ce dossier. Pour constater que l’on nous servait un mensonge en la présentant comme la victime d’un monstre qui l’aurait martyrisé pendant 47 ans, violé ses filles et poussé son fils au suicide, monstre qu’elle aurait été contrainte de tuer pour se défendre. Je renvoie à l’article que j’avais alors publié pour expliquer la discordance entre deux décisions de justice identiques prononcées après une procédure d’instruction régulière, et le scénario que nous servaient les associations féministes massivement relayées par les médias. Ceux qui connaissaient le dossier, pour avoir par exemple assisté aux débats relevaient, parfois très sévèrement, les énormes fautes des avocates de la défense qui, se détachant de la réalité du dossier se comportèrent en militantes de la cause des femmes.

Négligeant le prétoire lieu où la justice se rend, elles se déployèrent dans l’espace médiatique. Où le vacarme obtint rapidement la décision à laquelle on pouvait s’attendre du Président de la République, une grâce mi-chèvre mi-chou. Sans mesurer à quel point cet énorme battage et cette décision présidentielle constituaient une gifle pour les magistrats et les jurés intervenus sur ce dossier. Parce que  le scénario que nous servaient militants et magistrats avait une logique : Jacqueline Sauvage sainte et martyre, cela voulait dire Justice rendue par des salauds. Alors, toutes les cervelles d’oiseau qui se réjouissaient de cette demi-victoire n’ont absolument pas vu le piège dans lequel elles enfermaient la malheureuse Jacqueline Sauvage. Et d’ailleurs, pour beaucoup d’entre elles, ce ne devait pas être un souci.

Justice pour une coupable

En France, on adore l’indépendance de la justice mais uniquement quand elle rend une décision en votre faveur. Où en ce qui concerne les médias quand elle leur donne satisfaction. Par conséquent, quand on n’est pas content, on l’insulte. On n’ira pas lui reprocher des décisions parfois délirantes comme dans l’affaire de Guyane concernant Christiane Taubira ou des violations des règles et des principes dès lors qu’il s’agit de la chasse au Sarkozy. Et on trouvera très amusant l’incroyable affaire du « mur des cons » où l’on a vu un important syndicat de magistrats revendiquer expressément la partialité (!). En revanche, quand la justice fait bien son boulot mais que cela heurte les convictions de militants bien en cour, que cela ne permet pas aux médias de faire de l’audience, ou que cela n’offre pas à des bateleurs politiques un peu de grain démagogique à moudre, alors là, la justice on lui tombe dessus.

Le corps des magistrats n’avait pas apprécié d’avoir été violemment attaqué dans ce qui ressemble à un mépris social certain à l’égard des jurés concernés. La demande de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage  semble faire l’objet d’un traitement assez rigoureux. Le parquet a fait ce qu’on lui demandait, c’est-à-dire requis la mise en liberté. Mais le juge du siège, après expertise, a considéré que la décision de condamnation – concernant le quantum de la peine[1. Le quantum de la peine est le montant de la peine infligée compte tenu de la faute commise et de l’appréciation du juge.] – avait l’autorité de la chose jugée. Force est de reconnaître que la campagne médiatique et la décision de grâce ont enfermé psychologiquement Jacqueline Sauvage dans un statut de victime. Ce qu’elle n’est judiciairement pas. Militants, politiques et médias attendaient la libération d’une innocente. La justice, quant à elle, avait à rendre une décision sur la mise en liberté conditionnelle d’une coupable.

Je vois pour ma part dans ce retour au réel une manifestation d’indépendance d’impartialité de la justice. Ce n’est bien sûr pas le cas des militants, des politiques en campagne, et de ces médias qui continuent très tranquillement à raconter n’importe quoi. Au détriment des véritables intérêts de Jacqueline Sauvage.

 

Les Jeux olympiques n’ont pas créé l’exploit sportif

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La Grande armée. Wikipedia.

Ce 31 août 1904, bien qu’arrivé deuxième, Tom J. Hicks remporta le marathon aux Jeux olympiques de Saint-Louis, aux Etats-Unis, son concurrent Fred Lorz se voyant disqualifié pour avoir fait une partie du circuit en voiture. Mais le vainqueur fut loin d’être exemplaire. Épuisé par une chaleur et un taux d’humidité asphyxiants, Hicks se rendit coupable de dopage en ingérant, pendant l’épreuve même, sulfate de strychnine, blancs d’œuf et… cognac. Un recours, regrettable, à un cocktail expérimental (!) qui ne remet cependant guère en cause, ici, le dépassement de soi.

Depuis la naissance du sport moderne au début du XXe siècle, nous vibrons devant ces « exploits » et admirons les athlètes qui les réalisent et finalement nous inspirent. Mais en d’autres temps, d’autres lieux et surtout d’autres circonstances, des hommes sortis de leur quotidien ont dépassé leurs limites physiques et psychologiques. Les soldats de Napoléon ne dédaignèrent pas un peu d’eau de vie. L’usage de tels breuvages de courage avant de s’engager sur les champs de bataille est connu, mais il leur permit aussi d’avaler de nombreux kilomètres à travers l’Europe. Car l’Empereur gagna ses campagnes tout autant grâce à ses qualités de stratège et aux vertus guerrières de ses hommes, qu’à la constance de ces derniers à marcher des heures durant, pour rejoindre les lieux d’affrontement : déplacer rapidement une grande masse d’hommes, pour surprendre l’ennemi et combattre en nombre, était un véritable enjeu. Assurer de bonnes conditions à ces efforts en était un autre.

Des kilomètres à pied, ça use…

Les soldats nouvellement incorporés dans les armées napoléoniennes, même habitués à de rudes travaux physiques dans leur vie civile, allaient devoir se former à la marche militaire, au rythme réglementaire de trois à quatre kilomètres par heure, jusqu’à douze heures d’affilée, des haltes étant préconisées toutes les heures et demie, et les repos d’étape tous les quatre à six jours. Chaussés d’une paire de souliers de mauvais cuir et dont les pieds droit et gauche étaient indifférenciés, ils étaient lourdement chargés d’un barda de vingt-cinq à trente kilogrammes sciant les épaules, blessant le dos, et revêtus d’uniformes mal coupés, en draps de laine de mauvaise qualité, séchant mal une fois trempés. Au fil du temps et des lieues, à défaut de pouvoir compter sur les approvisionnements réglementaires (les chaussures devaient servir trois ans ou mille kilomètres), les hommes durent faire preuve d’inventivité, pour adapter la pointure générale des chaussures (il n’existait que trois tailles) à leurs pieds, remplacer la semelle déchirée par du carton ou tout autre matériau, et protéger leurs pieds nus sans chaussettes, notamment avec un mélange d’eau de vie (encore elle) et de jaunes d’œufs. Leurs corps mis à mal par ces marches interminables, certains soldats se seraient résolus, le soir, à se frictionner les jambes avec un peu de leur ration… d’eau de vie, bien inutile cependant quand ils souffraient de fracture de fatigue. Après quinze ans de service, les plus chanceux auraient parcouru plusieurs milliers de kilomètres. L’idée courrait dans les rangs, développée dans un petit écrit de propagande qui vantait en 1805 La vie du soldat français, que « Les soldats français vont si vite, qu’ils n’ont pas le temps d’être tués. L’Empereur a trouvé une nouvelle méthode pour faire la guerre ; il ne se sert que de nos jambes, et pas de nos baïonnettes… Désormais les soldats français sont éternels, et l’on ira à l’armée pour sa santé.  »

Les jambes étaient examinées avec attention lors des visites médicales validant l’incorporation des nouveaux soldats. Près de 2,5 millions d’hommes furent enrôlés dans les armées napoléoniennes, suivant le mode de la conscription, établie par la loi du 19 fructidor an VI (15 septembre 1798) : « la conscription militaire comprend tous les Français depuis l’âge de vingt ans accomplis jusqu’à celui de vingt-cinq ans révolus. (…) En sont exemptés les hommes mariés, ou veufs avec enfants. » Lors des visites médicales, les hommes dont la taille était inférieure à 1,598 mètre étaient les premiers écartés. Mais, la majorité des Français étant petits, la taille minimum requise fut abaissée en 1804 à 1,544 mètre. Les cas d’exemption pour raisons médicales étaient nombreux, certains évidents comme la privation de la vue, la surdité ou la perte d’un membre, d’autres circonstanciés comme l’absence de canines ou d’incisives empêchant de déchirer les cartouches ou celle de l’index droit. En contractant un mariage arrangé, en entretenant une mauvaise plaie, voire en se mutilant, certains tentaient d’échapper à la guerre. Étaient écartés également, ceux aux jambes de mauvaise conformité, tordues ou marquées par des varices. Aussi, pas de variqueux au service de Napoléon !

70% des veinotoniques consommés en France

Cette sélection semblerait avoir eu des répercussions, inattendues, jusqu’à nos jours. En 1999, une étude était commandée par l’Observatoire National des Prescriptions et Consommations des Médicaments, pour comprendre la consommation importante de veinotoniques en France. En 1997, ces derniers représentaient 3,8 % des ventes de spécialités remboursables, soit près de 3 milliards de francs en 1997 (prix fabricant hors taxe), ce qui correspondait à un coût d’environ 1,6 milliard de francs pour les régimes d’assurance maladie. Et la France constituait alors 70 % du marché mondial. Des études révélaient par ailleurs le caractère héréditaire des insuffisances veineuses, touchant les femmes comme les hommes. Au détour de son ouvrage sur des Histoires insolites qui ont fait la médecine, le professeur Jean-Noël Fabiani nous rapporte une hypothèse historique sur cette particularité française : les critères de sélection des soldats de Napoléon, laissant retourner à leur vie civile, travailler et fonder une famille, des hommes aux jambes défaillantes, pourraient être à l’origine de cette évolution. Un héritage qui peut compliquer la pratique de millions de Français de plus en plus adeptes de la course à pied : suivant une étude commandée en 2016 par la Fédération française d’athlétisme, 12,5 millions de coureurs ont pratiqué chaque semaine en 2015. Ça promet…

Hillary, une russophile honteuse?

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Poutine et Clinton en 2010 au sommet de l'APEC. Sipa. Numéro de reportage : AP21291320_000134.

Un ogre, ça sert d’abord à faire manger la soupe

Pour faire avaler son morne brouet à des électeurs démocrates qui, par millions, repiquent au bon vieux tonneau du radicalisme américain, Hillary Clinton a misé sur Donald Trump : en plus d’être le « Bogeyman » presque trop parfait de l’histoire, le milliardaire coiffé au pétard incarne aussi la figure, bien contemporaine, du Troll ; et s’emploie, en tant que tel, à se faire éjecter de la compétition politique.  « Si ça se joue entre elle et cet enculé, je vote pour elle sans hésiter », me dit mon copain Hank. Hank, middle class, la quarantaine bien entamée, n’a jamais voté ; il a découvert la politique en soutenant « Fight for Fifteen » — le mouvement qui, aux quatre coins des États-Unis, impose un salaire minimal de 15 dollars de l’heure, et a voté pour Bernie Sanders.

À ses yeux, Trump est d’abord le seul grand patron américain qui refuse, par principe, de payer les employés plus de $ 10 — « he’s just another fat cat ». La correspondance de la Convention démocrate, publiée par WikiLeaks en amont du grand raout de Philadelphie, a révélé qu’au sommet du parti, de malfaisantes Pénélopes s’étaient appliquées en coulisse à « détisser » l’unité affirmée tout au long des primaires. Hank ne changera pas d’avis ; Sanders, lui, a bu le calice jusqu’à la lie avec un stoïcisme inattendu : Trump lui fout la trouille. Les électeurs ont sans doute l’estomac moins bien accroché ; boiront-ils, en se pinçant le nez, à la coupe désormais pleine de merde que leur tend Hillary ?

Peut-être bien, après tout : Trump, pris dans le tournoiement de son propre marketing, a perdu en une poignée de jours les quelques points d’avance conquis au sortir de la tempétueuse convention républicaine. Esclandre, désastreux aux yeux de l’opinion, avec les parents d’un militaire musulman mort au combat ; invectives contre Paul Ryan, l’influent speaker républicain de la Chambre des Représentants, et contre John McCain, le candidat républicain a finalement, de fort mauvaise grâce, accepté d’investir les deux hommes pour les prochaines élections. Chaque jour ou presque, Trump est à deux doigts de faire exploser son propre parti. Chaque jour ou presque, il le sauve, mais le sauve in extremis, au prix de compromis bien pourris et de mots d’ordre à rallonge qui n’auraient pas déparé le répertoire brejnévien — le dernier en date : « Party Unity Will Make America Great Again ».

« Publiez plus d’e-mails ! »

Du côté d’Hillary, on se dit sans doute que deux précautions — c’est à dire, deux épouvantails — valent mieux qu’une ; et on est allé chercher rien moins que le croquemitaine en chef : Vladimir Poutine. Des tréfonds de son château, c’est lui, via le réseau de Julian Assange, qui aurait empoisonné la Convention démocrate, « afin de favoriser Donald Trump », accuse Robby Mook, directeur de campagne d’Hillary Clinton. Fidèle à sa stratégie — stratégie dépourvue, peut-être, d’intention stratégique — de retournement des stigmates en emblèmes, le tycoon s’est empressé de lancer un appel aux Russes : « publiez plus d’emails ! » ; il fut promptement exaucé.

On se demande bien ce que l’électorat républicain, pour lequel la Russie est un lointain goulag enneigé et coco, et Vladimir Poutine un proche parent de Satan, pense de cette mascarade et de l’entrain avec lequel son champion endosse le costume d’homme du Kremlin, tandis que la candidate démocrate enfile l’uniforme des faucons. Cette division des rôles ne va pas de soi ; et il faut toute la puissance de l’amnésie médiatique pour faire oublier la lune de miel prolongée qui eut lieu entre les époux Clinton et le pouvoir russe. On se rappelle que c’est Hillary Clinton, dont la nomination fut accueillie positivement par Moscou, qui fut à l’initiative de la politique dite de « reset » inaugurée après la crise géorgienne de 2008, destinée à rapprocher les deux grands pouvoirs, notamment sur le plan économique.

Uranium… et coopération fructueuse

On sait moins que le secteur hautement stratégique de l’uranium fit l’objet d’une coopération particulièrement fructueuse entre le complexe militaro-industriel russe et de grandes entreprises américaines — plus précisément, celles qui abondent la puissante Fondation Clinton, qui fut la troisième grande bénéficiaire du « reset ». Moscou poursuivait une politique de sécurité visant « non seulement à construire des centrales nucléaires dans le monde entier, mais aussi à s’assurer le contrôle d’une large part de la production mondiale d’uranium », écrit Peter Schweizer dans son best-seller « Clinton Cash ». L’entreprise d’Etat russe « ROSATOM », fer de lance de cette stratégie, aura pour partenaires « une série d’investisseurs étrangers qui avaient versé d’énormes sommes à la Fondation Clinton et finançaient les conférences fort lucratives que donnait Bill. Les décisions prises par Hillary au poste de secrétaire d’État leur ont assuré des gains colossaux ». En 2009, sous l’égide de l’énergique Sergeï Kirienko (un éphémère Premier ministre de Boris Eltsine, fort apprécié en son temps par l’administration Clinton), « ROSATOM » achète 17 % d’« Uranium One », une grande entreprise canadienne qui opère sur le marché américain. À la fin de la même année, le directeur de « ROSATOM » fait valider par Vladimir Poutine un plan visant à acquérir des mines d’uranium à l’étranger.

Fondation Clinton, qui sont les donateurs ?

En 2010, la compagnie acquiert 52 % des parts d’« Uranium One ». Alors en plein développement sur le sol américain, l’entreprise « projette de contrôler la moitié de la production d’uranium des États-unis en 2015 », rapporte Peter Schweizer. La Fondation Clinton n’a jamais fourni les documents identifiant les donateurs… La transaction et les plans de « ROSATOM » visant à donner une dimension mondiale à « Uranium One » provoquèrent une certaine émotion dans les rangs du Congrès, plus particulièrement parmi les sénateurs des États d’extraction. Pourtant, la mobilisation d’un groupe bipartisan n’empêcha pas le CFIUS[1. Committee on Foreign Investment in the United States : Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis.], institution chargée de vérifier la compatibilité des cessions d’infrastructures américaines « sensibles » à des investisseurs étrangers, d’entériner la prise de contrôle de l’entreprise par le géant russe. Une procédure d’une facilité déconcertante, relève Schweizer, qui rappelle l’attention minutieuse que portait auparavant Hillary Clinton aux décisions du CFIUS.

500 000 $ l’heure de discours de Bill…

En 2005, l’ancienne first lady, alors sénatrice de l’État de New-York, avait ainsi publiquement dénoncé la cession de ports américains à un fonds souverain des Émirats Arabes Unis… L’annonce du « deal » entre les deux entreprises coïncida, écrit Schweizer, avec l’arrivée de Bill Clinton à Moscou, où l’ancien président toucha un demi-million de dollars pour délivrer « quelques remarques au cours d’une conférence » organisée par « RenCap », une entreprise créée à Chypre à l’initiative d’anciens officiers du KGB, elle-même impliquée dans la vente de « ROSATOM ». À cette occasion, Bill Clinton rencontra aussi Vladimir Poutine. Selon Schweizer, « les deux hommes entretenaient une relation de confiance », qui remonte au second mandat de Bill Clinton. En 2013, en pleine crise ukrainienne, celui-ci ne manquait pas de rappeler l’« intelligence » et la qualité « d’homme de parole » du Président russe. La détérioration ultérieure des rapports russo-américains a sans doute eu raison de la relation privilégiée entre les deux hommes. Néanmoins, on retiendra qu’Hillary Clinton a favorisé la prise en main d’un secteur hautement stratégique de l’économie nord-américaine par une entreprise d’État russe, directement contrôlée par le Kremlin.

145 millions de dollars pour la fondation Clinton

Selon Schweizer, les protagonistes de cette transaction auraient ensemble versé environ 145 millions de dollars à la Fondation Clinton, sans compter les sommes considérables reçues par son mari à l’occasion de conférences. Il y a là bien autre chose que les gesticulations de Donald Trump et les encouragements adressés par Vladimir Poutine à ce dernier ; Hillary Clinton, est très, très mal placée pour accuser son adversaire d’intelligence avec l’ennemi…

Ô capitaine, Hamon capitaine!

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Le Port de La Rochelle étant déserté par les amiraux de la flotte socialiste fin août, l’un de ses flibustiers les plus illustres, l’ex jeune-rocardien qui mouille dans le sud des Yvelines, Benoît Hamon, récupère cette date pour faire « sa » propre rentrée politique, mais sur le plancher des vaches: à Saint-Denis, 9-3.

Pourtant, toute la flibuste de sa motion, la B comme Barbades, a prévu de se retrouver à La Rochelle, justement, mais les 10 et 11 septembre, pour faire leur propre rentrée politique.

Hamon, en la jouant perso (à ce jour aucun autre matelot n’est annoncé à ses côtés), ourdirait-il une mutinerie contre ses propres pirates, Christian Paul en tête ?

Coincée entre la rentrée du loup de mer Montebourg à Frangy le 21/08 et celle des corsaires à La Rochelle les 10-11/09, à quoi servira donc cette réunion, étalée sur deux jours ?

À « retrouver la terre ferme », nous dit le brestois d’origine. Car le pays est « ballotté », « ne va pas bien ». Education, économie, démocratie, écologie, et même les attentats, BH relève rapidement les points qui, semble-t-il, seront soulevés et même résolus « ensemble » lors de ce week-end dionysien.

On va y « fabriquer de l’espérance » et « fabriquer les solutions » pour les « 5-10-15 et même 20 ans à venir ». Au hasard, la taxe halal, idée qu’il mettra peut-être sur le pont dans cette ville symbolique du communautarisme rampant de nos banlieues ?

Ville bien connue de sa camarade du Conseil régional Clémentine Autain qui pourrait l’aider, si par malheur son sextant se brisait, à lui bourrer sa pipe s’il devait pagayer vers ce genre de rivages noirs.

Noble et vaste programme, très ambitieux, tonnerre de Brest ! Mais pourquoi ne pas apporter son écot avec tous les autres capitaines crochets, encore une fois, de son camp dit « des frondeurs » ?

Ira-t-il jusqu’à quitter le vaisseau Fronde pour prendre une chaloupe, poussé par les mousses du MJS ? Les fameux « pousse-mousse » (Un peu de rhum aide parfois l’auteur de ces lignes)…

Pourquoi, alors que toutes les flottilles socialisto-frondeuses avaient su s’allier au moment du congrès (hamonistes, mauréliens, montebourgistes, filochards ou encore liennemen), à l’approche des primaires et des présidentielles – donc des enjeux bien plus lourds et importants que le congrès du PS- certains semblent la jouer perso (Filoche, Lienneman et peut-être Hamon… ?), et ce alors que toutes les cartes au trésor convergent vers le bourguignon Montebourg soutenu par Christian Paul, chef désigné par les mêmes frondeurs l’année passée ?

Peut-être, le PS étant à fond de cale, estime-t-il qu’il ne quitterait pas un navire, mais une galère ? Après tout, ceux qui ont le vent en poupe sont bien les gars d’la Marine, pas ceux de l’ex capitaine de pédalo.

À moins, finalement, qu’il s’agisse d’un coup d’épée dans l’eau, et que Hamon n’y fera que des propositions qui serviront, comme autant de bouées de sauvetage, au futur candidat de son bord ?

Et donc peser de tout son poids pour être le meilleur second, et imprimer une cadence d’attaque à bâbord toute à cette escouade qui grossirait jusqu’aux primaires, voire au-delà, pour partir dans de longues et difficiles conquêtes navales où les coups de tabac seront nombreux, n’en doutons pas.

Autant de questions que l’auteur, tel un phare, éclairera du mieux possible pour ses passagers.

Inflexible Erdogan

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Rencontre Poutine-Erdogan, août 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21934241_000013.

Si l’on peut difficilement séparer l’histoire des hommes qui la font, reconnaissons que certains arrivent mieux d’autres à peser sur le cours des événements. C’est le cas du Président turc Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier n’a certainement pas accouché tout seul de la nouvelle Turquie postkémaliste qu’il dirige, mais sa personnalité, sa façon particulière de vivre une ambition dévorante (laquelle n’est pas une exception en soi mais plutôt la règle parmi les grands de ce monde), son leadership et sa longévité au pouvoir (quatorze années ininterrompues) permettent de dire sans exagération aucune que la Turquie d’aujourd’hui, c’est lui.

Ce fait saute encore plus aux yeux à l’examen de sa politique intérieure et extérieure : il s’agit d’une montagne russe de crises dont la plupart sont provoquées – ou exacerbées – par les emportements et les improvisations du chef. La crise récente avec la Russie en est un parfait exemple.

Erdogan/Poutine: bis repetita…

Les commentaires médiatiques de la rencontre mettant en scène la réconciliation du « Tsar » et du « Sultan » rappellent ceux qu’on lisait déjà lors de la visite d’Etat de Poutine à Ankara en décembre 2014 lorsque le dirigeant russe venait défendre en Turquie un projet pharaonique de gazoduc contournant l’Ukraine. Toutes les spéculations de l’époque sur un éventuel partenariat russo-turc n’ont pas empêché Erdogan de s’obstiner dans l’affaire de l’avion russe abattu en Syrie. Selon le journal turc Huriyyet, ces derniers mois, tandis que le chômage a battu des records dans une Anatolie abandonnée par les touristes russes, les émissaires d’Erdogan ont feuilleté leurs dictionnaires à la recherche d’un mot plus fort que regrets mais plus faibles qu’« excuses ».

Pour rappel, quand le vice-président américain Joe Biden avait laissé entendre que la Turquie finançait des groupes djihadistes en Syrie, Erdogan avait exigé et obtenu très rapidement des excuses.

Or, le « style » particulier du leader de la deuxième armée de l’OTAN a de quoi inquiéter : si aujourd’hui il échange des accolades avec Poutine, il y a encore quelques mois la possibilité d’un conflit ouvert entre Ankara et Moscou représentait une hypothèse sérieuse. Et cela n’est pas sans rappeler ses relations tumultueuses avec Bachar Al-Assad : à peine plus de deux ans séparent les manœuvres militaires syro-turques conjointes en 2009 et l’intimité affichée entre les Erdogan et les Assad, et  l’inimitié que l’on connait depuis 2011. Pour Erdogan, entre l’amour et la haine, n’existe qu’une impatience difficilement maîtrisée qui fait penser à un volcan au bord de l’irruption.  Or, depuis que le coup d’Etat raté du 15 juillet l’a transformé en sauveur de la République – lui conférant au passage un statut unique – son empreinte personnel sur le destin de la Turquie, déjà exceptionnelle, n’a plus d’autre limite que son ambition et sa santé physique et mentale. Il est donc plus que jamais intéressant de revenir sur sa vie, notamment sur les éléments constitutifs de sa vision du monde.

Contre le pays des Soviets

Le premier est l’origine de sa famille paternelle. Dans leur excellente biographie du président turc, Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse consacrent quelques paragraphes à cette question, révélant que les aïeux d’Erdogan sont originaires du  Caucase, les « marches » des Empires ottomans et russes. Son grand-père paternel Bakatali Tayyip – c’est de lui qu’Erdogan a hérité son deuxième prénom – serait originaire du hameau de Bagata (d’où son  prénom Bakatali, « qui vient de Bagata ») en Ossétie du Sud. Il se serait probablement installé – comme des nombreux autres Caucasiens musulmans – en Anatolie pour échapper à la progression des Russes. Les femmes de ce côté-ci sont elles aussi originaires de Géorgie, leurs familles ayant également fui la progression russe dans cette région. Plus tard, à la fin des années 1960 puis dans les années 1970, l’engagement politique du jeune Erdogan a été largement façonné par la Guerre froide et l’hostilité à toutes les formes de marxisme.

Même si Erdogan et ses camarades rejetaient également l’impérialisme des Etats-Unis dont ils considéraient les valeurs et la culture incompatibles avec celles de l’Islam, l’athéisme soviétique – notamment dans les républiques soviétiques du Caucase turcophone et musulman – et son refus de l’économie du marché ont fait que dans la hiérarchie des inimitiés, l’URSS constituait l’ennemi principal. En fin de compte, le rejet de l’URSS – comme la peur de Staline qui a poussé la Turquie à rejoindre les Alliés en 1945 et à prendre parti dans la guerre de Corée en 1950 – avait des racines plus profondes que de simples différends idéologiques conjecturels. La Turquie a hérité de la rivalité entre les sultans et les tsars tout simplement parce que sa géographie n’a pas changé et le souvenir des treize guerres entre les deux puissances n’a pas été effacé. Or, cette grande et longue histoire est aussi la petite et l’intime histoire d’Erdogan et de sa famille. Ainsi, Erdogan et Poutine peuvent bien trouver un terrain d’entente et faire avancer des intérêts économiques communs –  même pendant la Guerre froide, l’URSS a massivement investi dans l’industrie lourde turque, notamment dans la fabrication d’acier -, mais il est difficile d’imaginer un bouleversement radical des alliances comme certains medias laissent croire. Une petite semaine avant le coup d’Etat du 15 juillet, au moment où, selon la presse turque, les négociations entre Ankara et Moscou sur une future réconciliation étaient sur le point d’aboutir, la Turquie a demandé à l’OTAN de renforcer sa présence navale dans une Mer noire qu’Erdogan qualifie de « lac russe » depuis l’annexion de la Crimée.

Venger Menderes

La vision du monde d’Erdogan a été aussi profondément marquée par sa confrontation très précoce avec la politique nationale. En septembre 1961,  Recep Tayyip Erdogan n’a que sept ans et demi quand un évènement plonge sa famille dans un deuil profond : l’exécution du Premier ministre Adnan Menderes destitué en 1960 par un coup d’Etat militaire, le premier d’une longue série. « Mon père, raconte Erdogan  quarante ans plus tard, une fois devenu à son tour Premier ministre, avait apporté à la maison la revue Hayat […] avec les photos du procès inique [..] Cet homme qui allait ainsi à la potence, ces instants d’extrême émotion de mon père et de ma mère, je vivais tout cela à la maison. Un homme qui a tant servi était conduit à la mort ».   L’image de l’homme en chemise de condamné à mort, les mains liées dans le dos, le souvenir du chagrin de ses parents, accompagneront Erdogan tout au long de sa carrière. À ses yeux, les années Menderes avaient levé un grand espoir sur la Turquie en démantelant le projet kémaliste afin de redonner une identité islamique au pays. Menderes incarnait à la fois l’homme du peuple – représentant les couches populaires, les commerçants et paysans, et les exilés ruraux d’Istanbul – contre les élites urbaines occidentalisées. Il défendait la liberté religieuse (c’est-à-dire la restauration de l’Islam) contre une laïcité athée, le libre marché contre l’interventionnisme d’un Etat bureaucratique.

Cinq ans après avoir confié à un journaliste le traumatisme qu’il a vécu lors de l’exécution de Menderes, à son élection à la présidence de la République turque en août 2014, saluant la victoire de la « nouvelle Turquie », Erdogan a déclaré : « nous refermons la parenthèse ouverte le 27 mai 1960 (date du coup d’Etat militaire qui a renversé Adnan Menderes et son gouvernement) ». Depuis le 15 juillet dernier, Erdogan y pense sans doute encore plus intensément, ayant conscience qu’à 62 ans son destin suit désormais le chemin inverse de celui de cet homme de 62 ans également, dont l’exécution il y a 55 ans l’avait si profondément marqué. On peut avancer avec quasi-certitude que ses propos réitérés sur la peine de mort promise aux conjurés (il ne cesse d’évoquer « le prix à payer » pour la trahison et « la volonté du peuple de réintroduire la peine de mort ») ont quelque chose à voir avec les images qui l’avaient marqué en septembre 1961.

En vengeant Adnan Menderes, Erdogan cherche à fermer deux parenthèses. Celle, vieille de 55 ans, du coup d’Etat militaire contre son lointain prédécesseur mais aussi une autre, plus ancienne encore, ouverte par Atatürk il y 93 ans. Et rien ne semble aujourd’hui pouvoir l’arrêter.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie

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Pierre Etaix, par Hannah Assouline.

Pierre Etaix est un esprit raffiné, indépendant, précis à la manière de la délicate mécanique de son rire. Artiste multiple – Wikipedia le définit comme « réalisateur, acteur, clown, dessinateur et dramaturge français », il revisite le slapstick, genre d’humour créé par Max Linder et d’illustres américains, au début du siècle dernier. Considérant « l’immense édifice de [leur] souvenir », il éprouve une humilité non feinte, mais il est digne de ses maîtres. Après une rude bataille, il a retrouvé les droits d’exploitation de ses films, qui sont des œuvres de chevet. Rencontre avec un immense créateur doublé d’un enchanteur ironique et sans illusion.

Causeur remercie Odile Etaix, sa femme, et les éditions Séguier, qui publient un livre magnifiquement illustré : C’est ça Pierre Etaix, par Odile Etaix et Marc Etaix, fils de Pierre.

Causeur. Vous paraissez toujours étonné par l’admiration qu’on vous témoigne.

Pierre Etaix. Non, au contraire, je suis toujours très touché par cette admiration. Elle me prouve qu’il y a eu « résonance » avec le spectateur. Quand une idée me séduit, j’y travaille longuement – car il faut du temps pour mettre au point une scène, or le temps est ce qui fait le plus cruellement défaut aujourd’hui –, mais j’ignore quel effet, plus ou moins durable, elle produira. Et voilà qu’un inconnu m’assure qu’elle a atteint son objet, alors, je reçois cela comme un cadeau, bien sûr, mais pas plus ! L’humilité est la chose la plus importante quand on veut créer : on peut avoir de l’orgueil pour la création, pour l’acte de créer, mais nullement à l’égard de sa propre création. Je me croyais voué à la musique, je me suis vite rendu compte que j’y serais ridicule. Même chose pour la peinture !

Pourtant, de l’avis de tous ceux qui les ont vues, vos peintures sont dignes d’éloges ! Vous avez un don évident pour le dessin, vous êtes un graphiste très doué…

Un don ne vous appartient pas vraiment.

Il n’appartient pas non plus au voisin !

Peu importe, l’essentiel est ailleurs ! Ce que j’ai fait représente si peu ! Voyez mes maîtres dans l’art cinématographique, et dans le genre qui est le mien : Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy… Je ne suis même pas sous leur semelle ! Si on les replace dans leur époque, alors, on est ébloui par leur apport ; quant à moi, je me suis contenté de mettre mes pas dans leurs grandes traces, de poursuivre dans la direction qu’ils m’indiquaient, avec mes pauvres moyens.

Bien, je ne vous convaincrai pas… Venons-en à votre parcours. Vous n’êtes pas issu d’une famille du cirque, pourtant vous y avez été coopté, en quelque sorte.

J’avais une irrésistible volonté d’être clown au cirque. Ma première tentation artistique, que j’éprouve toujours avec la même force, a été la comédie clownesque, issue de la commedia dell’arte. Puis j’ai rencontré Housch Ma Housch, illustre représentant de cet art, qui avait été engagé par le Lido de Paris. Cette rencontre avec cet homme me fut un bonheur. Il s’intéressait à mon travail et m’a emmené à Moscou. Il avait reçu une solide formation à l’école du cirque de Kiev, mais on ne lui avait pas appris à être drôle, il n’y a pas d’école pour cela.

Existe-t-il une « nature » clownesque ?

On la porte en soi, mais d’où vient-elle ? L’hérédité nous l’a peut-être transmise, ou autre chose. Je crois qu’il s’agit d’un héritage sentimental : il éveille immédiatement une émotion, et nous réagissons comme il convient. Mon père me parlait de son admiration pour Buster Keaton. Je lui opposais Charlie Chaplin, il répondait : « Chaplin est grand, mais Buster Keaton… ! »

Naguère, qui aimait Buster dédaignait Charlie !

Chaplin s’adresse à l’humanité entière. Sa manière n’est pas toujours de « bon goût » mais peu importe, ce qu’il montre est universel. Keaton ne joue pas dans le même registre. Aujourd’hui, mon admiration pour les deux est totale. Le père de Keaton lui a enseigné l’acrobatie, il l’a soumis à des exercices diaboliquement difficiles. Sa capacité à se déformer lui avait valu le surnom de « serpillère », qui n’avait aucune connotation morale. On le jetait littéralement dans le public, il se relevait de toutes les chutes, reprenait son apparence : c’est l’apprentissage du cirque. 

Buster Keaton pratiquait ce qu’on nomme le « slapstick », terme difficilement traduisible : il fait surgir le comique de situations conflictuelles où dominent la brusquerie physique, la violence ou la maladresse, réglées comme une mécanique d’horlogerie. Il a toujours eu des admirateurs en France, alors qu’il est oublié en Amérique. Chaplin, lui, avait un contentieux avec l’Amérique.

Surtout, Chaplin était son propre producteur. Il avait d’ailleurs conseillé à Keaton de se dégager de l’emprise des sociétés de production, mais Keaton était alors en proie à une sévère dépression, provoquée par une déception sentimentale, il buvait, il n’a pas suivi le conseil. Chaplin, hanté par son enfance misérable, a toujours été lucide et prévoyant, alors que Keaton, malgré son rude apprentissage du métier de la scène, a bénéficié d’une enfance plutôt heureuse. [access capability= »lire_inedits »]

Vous avez failli travailler avec lui sur une nouvelle version des Fiancées en folie.

Un jour, je reçois une lettre de Raymond Rauer, le distributeur de ses films, qui m’informe que Keaton, qui avait visionné Rupture, je crois, en Allemagne, voudrait que nous travaillions ensemble sur le scénario. J’ai cru que le sol s’ouvrait sous mes pieds !

Il avait donc aimé votre film.

Aimé, je ne sais pas ! Le slapstick, à l’époque, n’avait plus cours. Il a peut-être pensé que mon travail correspondait à son esprit. Il est hélas décédé peu de temps après.

C’est par Jacques Tati que vous accédez au cinéma. Vos rapports avec Tati ont été compliqués, pour le moins. Il vous prend à ses côtés, alors qu’il prépare et réalise Mon Oncle, afin que vous lui fournissiez des idées de gag.

Jacques Tati m’a donné ma chance, et je lui en suis reconnaissant. Je n’avais aucune entrée dans le cinéma, il m’a ouvert la porte, puis l’a refermée. Un jour, il me fit le curieux récit d’un séjour à Los Angeles, qu’il avait effectué vers 1955, que j’ai trouvé trop détaché pour refléter sa vraie pensée (imitant à la perfection les voix, Pierre Etaix prend celle de Tati) : « On a voulu me conduire à une maison de retraite, où se trouvaient Stan Laurel, Buster Keaton, Harold Lloyd et Mack Sennett. J’ai demandé à les voir à l’extérieur. » Même sur le coup, cela m’a paru étonnant, car, s’il est vrai que Stan Laurel ne pouvait déjà plus marcher, ni lui ni les autres ne vivaient alors dans une maison de retraite. Bon, moi, je le regarde, ébahi ! Comment les avait-il trouvés ? Et il me répond : « Ils sont vieux ! » Ces mots m’ont glacé. Il voulait signifier que son temps était venu. Tati possédait un immense talent, il a pu s’imaginer que son génie se substituait à tous ceux qui l’avaient précédé, qu’il les reléguait aux oubliettes… Après Mon Oncle, je l’ai quitté, car j’avais fait la connaissance du clown Nino Fabri. Tati m’en a voulu, il appréciait ma présence, même critique. Il espérait peut-être que j’allais demeurer à ses côtés. Qu’importe ! Ensuite, j’ai réalisé mon premier film, j’ai suivi ma route. Bien plus tard, je me suis rendu au chevet de sa fille, avec qui je m’entendais très bien, et qui a admirablement servi sa mémoire : elle était à l’hôpital, elle agonisait. Je l’avais connue petite fille… J’étais accablé.

Après Tati, vous délaissez le cinéma au profit du cirque.

Je réponds à ma vocation fondamentale : la comédie clownesque. Je suis retourné vers le cinéma, peu après et par hasard. J’avais une idée que je ne parvenais à exploiter dans aucun numéro, une histoire de lettre de rupture.

Ainsi est né votre premier court-métrage, Rupture, écrit, comme le seront nombre de vos films, avec votre ami de longue date Jean-Claude Carrière.

Jean-Claude est un précieux ami, en effet, et il sait tout sur tout. Il n’y est pour rien, mais Rupture reste un film d’une pauvreté exemplaire, réalisé d’ailleurs avec des moyens d’une pauvreté exemplaire !

Je l’ai revu récemment, et les derniers instants de cet homme accablé par le chagrin, dont l’univers immédiat se « rompt » au fur et à mesure, se désintègre, sont d’un pathétique hilarant ! Rupture est un bijou !

La fin est bâclée…Heureux Anniversaire est bien mieux conçu et réalisé. Vous comprenez, le genre auquel je suis attaché, au cinéma, demande des moyens confortables, or je ne les ai jamais eus, sauf pour Yoyo. Mon principal producteur était un paysan des Vosges très près de ses sous !

Dans votre œuvre, un film, Pays de cocagne, fait figure d’exception. Il a dérouté vos admirateurs, choqué les autres, la critique l’a attaqué au lance-flammes. Il faut dire que la réalité sociale qu’il révèle est assez rude.

Ah ! ça, oui ! Seul Jean-Louis Bory lui a été favorable. Ce film a une histoire, très douloureuse. Je venais d’épouser Annie Fratellini, qu’Europe 1 avait invitée à se produire sur son « podium d’été ». Il y a avait une sorte de radio-crochet, une atmosphère de foire permanente, animée entre autres par Maurice Biraud. Autour de moi, je voyais une réalité dégradante, des gens méprisés. Une voiture, conduite par un type ivre, avait même causé un grave accident dans la foule. Tout cela m’a troublé, et m’a fourni l’aliment d’un documentaire. J’ai filmé les campings surpeuplés, la publicité envahissante, les comportements des uns et des autres. À la fin, je disposais de 40 000 mètres de pellicule ! J’ai gardé au montage ce que je croyais essentiel. Je l’ai montré à l’organisateur du podium d’Europe 1. Sa réaction a été violente : « Votre film ne sortira jamais ! » Francis Blanche, pour qui j’ai organisé une projection privée, m’a prévenu : « Vous signez votre arrêt de mort. » On n’a pas pu interdire la diffusion de Pays de cocagne, mais on a soudoyé la presse. Et ce fut l’hallali, suivi d’un échec retentissant, parfaitement orchestré. J’ai payé très cher mon audace, je n’ai plus trouvé de producteur, et je me suis retrouvé sur la paille.

L’un des ressorts de votre vis comica n’est-il pas une certaine mélancolie et un zeste de cruauté dans l’observation des choses et des êtres ?

Il n’existe pas de situation naturellement comique. C’est la dérision du tragique qui produit du comique, l’irruption de l’échec dans le sérieux. J’ai créé un numéro de music-hall à partir d’une idée qui m’avait traversé l’esprit pendant un récital de Jacques Brel, aux Trois Baudets. Il jouait de la guitare, debout, le pied posé sur le barreau d’une chaise placée devant lui. Je n’appréciais guère Brel, j’ai imaginé que le barreau se brisait : c’est cela le comique de l’échec, qui m’a valu un beau succès.

Certaines vies se signalent par une sorte d’ironie de l’échec : je pense à Orson Welles cherchant désespérément, jusqu’à la fin, un producteur.

Je me souviens d’une soirée avec Welles, du genre de celle des César, animée par Jacques Martin. Ce fut navrant : Annie Cordy y avait un sketch où elle imitait Charlot… Pendant les répétitions, Martin indique à Welles la place qu’il devait gagner. Welles s’exécute obligeamment. Au bout de quelques minutes, rien ne se passant, il s’en éloigne. Jacques Martin le hèle : « Je vous ai dit là ! » Welles se retourne, livide, l’œil immense : « J’avais compris ! » Je me souviendrai toujours de sa physionomie. Il y avait quelque chose de terrible dans cette scène. L’homme de tant de chefs-d’œuvre cinématographiques réprimandé par un animateur de télévision !

Vous admirez Dubout, Saul Steinberg, vous avez bien connu Chaval.

Un homme unique, d’une tristesse et d’une drôlerie ! Il a vécu l’enfer d’une situation amoureuse absolument inextricable. Il était marié à Anny Fourtina, une artiste peintre remarquable, qui a sacrifié sa carrière pour lui. Tous deux étaient liés à un couple, dont le mari était également peintre. Un jour, cet homme abandonne le domicile conjugal. Anny voyant le désespoir de l’épouse délaissée, la reçoit chaque jour à son domicile, et, chaque soir, Chaval la raccompagne au métro Porte-d’Orléans. Jusqu’à ce que… Il me rapporte les faits de cette manière (Pierre Etaix prend l’accent bordelais de Chaval) : « Nous allions nous dire au revoir ; je ne sais si c’est venu d’elle ou de moi, toujours est-il que nos lèvres ont glissé, nous nous sommes embrassés sur la bouche ! Eh bien, quand je suis rentré, j’ai dit à ma femme : “Excuse-moi, je ne t’aime plus !”. » Après cela, il n’a plus connu la paix. Sa maîtresse lui faisait constamment des scènes, et sa femme s’est suicidée. Je n’ai malheureusement pas revu Chaval avant son propre suicide. Sa mère m’a raconté qu’elle connaissait son intention mais, le voyant si malheureux, elle n’a rien fait pour s’opposer à son projet. Elle m’a également décrit son dernier dessin : un chapeau de gendarme en papier journal, sous lequel se trouvaient deux chimpanzés, lui et Anny Fourtina !

Ce suicide et la fin mélancolique de Georges Méliès illustrent votre conviction, selon laquelle la vis comica se fonde sur le chagrin du monde.

Méliès invente le septième art. Il montait ses films, et lorsque, par hasard, une coupe malheureuse transforma un tramway en corbillard, il découvrit l’art cinématographique et ses ressources. Il brilla en son temps, mais, ruiné, il finit vendeur de jouets dans une cabane en bois de la gare Montparnasse, sans amertume. Privé du spectacle du malheur, celui du rire perdrait de sa force. Peut-être se couperait-il même de sa source d’inspiration. [/access]

Tiens, voilà du Boudard!

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Audiard avait du flair. On pouvait tout lui reprocher : ses dialogues recyclés jusqu’à la corde, ce parfum Vieux Paris qui prend à la gorge et sa casquette à carreaux afin d’amadouer le populo. Sauf que le p’tit cycliste du XIVème savait lire. Un vrai lecteur qui s’empiffre de mots pour tenter de surnager dans le cloaque de l’après-guerre. Et pas l’un de ces bachoteurs qui lisent pour briller en société ou ces énarques qui fichent la littérature comme on parque des sans-papiers.

Lorsqu’il tombe sur  La métamorphose des cloportes, histoire d’un ex-prisonnier qui cherche à retrouver ses anciens complices et les faire casquer, derechef, il  achète les droits. Comme d’habitude, il réunit sa « dream team ». Il hèle l’ami Simonin, pilier essentiel de l’édifice, qui se chargera de l’adaptation, Pierre Granier-Deferre se colle à la mise en scène et lui, se réserve une quarantaine de répliques censées faire rire la France du Général. Au casting, que du beau monde estampillé « France 1965 » : Lino Ventura, Pierre Brasseur, Charles Aznavour, Maurice Biraud, Georges Géret et la caution féminine, l’intrépide Françoise Rosay, toujours prête à refourguer de la belle marchandise. Rien de ce qui transperce les portes blindées ne lui est étranger. Dans le chalumeau ou, plus tard, le papier monnaie (Le cave se rebiffe), elle est redoutable d’efficacité. Le roman publié chez Plon est l’œuvre d’un inconnu.

Un certain Alphonse Boudard (1925-2000), son pedigree interpelle la Rive Gauche plus habituée à voir des Normaliens emprunter la carrière des lettres que des loquedus de son espèce. Il se définit ainsi : « Engagé volontaire, Blessé du poumon, Croix de guerre 1939-1945, Agrégé de l’Université de Fresnes-lez-Rungis ». Un drôle de coco, casseur de coffre-fort, héros de la Seconde Guerre, taulard et tubard qui débarque dans l’édition française comme un érudit chez Morandini. Michel Tournier craque pour « cette langue brutale et cynique (qui) traduit admirablement l’appétit de vivre ». Plon qui possède dans son catalogue une brochette d’académiciens et de colonels en goguette signe trois livres de cet énergumène pour la somme de 2 000 francs : La métamorphose, La Cerise (Prix Sainte-Beuve) et Les Vacances (prémices des Combattants du petit bonheur, Prix Renaudot 1977, qui paraîtra à la Table Ronde).

Cet ancien repris de justice en a sous le pied et dans le citron ! Quelques malveillants snobent ce « sous-Céline » de l’avenue de Choisy, mais l’immense majorité de la profession reconnait un futur cador. Les plus éminents critiques de l’époque (François Bott, Jean-Louis Bory, etc…) saluent l’artiste. A l’ombre ou à l’hosto, Alphonse n’a cessé de cracher de la copie, une prose argotique pleine de noirceur et de volupté. Un robinet de fiel qui se fait plus mélancolique lorsqu’il évoque son cher XIIIème arrondissement : « Même s’il n’est pas très beau, ce coin, s’il pue l’usine, l’eau de vaisselle, les choux de Bruxelles bouillis, l’habit-chiffons-ferraille à vendre, il ne passe pas par-là, l’homme, sans un regret, sans un regard un peu plus tendre ». Avec un premier tirage d’à peine 6 000 exemplaires, La métamorphose ne casse pas la baraque mais permet à Boudard d’envisager une autre vie, cette fois-ci en dehors des barreaux et des murs clos. Au cinéma, le film ne dépassera pas le million d’entrées ce qui est une contre-performance pour Ventura, déjà star du box-office. Les profanateurs d’Audiard crient à la vulgarité générale du propos et jugent la réalisation trop plan-plan.

Ce film de construction classique n’a pas vocation à révolutionner le 7ème art, il n’en demeure pas moins un agréable divertissement, hésitant entre la farce et la série noire, bien soutenu par la musique de Jimmy Smith et la présence d’acteurs hors-catégorie. Mention spéciale à Aznavour tordant dans son rôle de fakir et à la sensuelle Irina Demick.

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député
>>> Série d’été “Un film, un livre” (13) : Tout est bon dans Marcel Aymé
>>> Série d’été “Un film, un livre” (14) : Le Club des 7 en Auvergne


Houellebecq, artiste surexposé ?

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Toute exégèse serait abusive et redondante. Michel Houellebecq a pris soin d’expliquer l’arrangement de l’exposition hors normes – un espace de près de 2 000 m2 auquel ne peuvent aspirer que les plus grandes stars de l’art contemporain – qui lui est dédiée au Palais de Tokyo jusqu’au 9 septembre. Avec une certaine dose d’insolence, l’écrivain a déclaré : « Ce n’est pas vraiment une synthèse de mes livres, mais j’emploie la même méthode, avec un démarrage très plombant, sinistre, avec une réalité indiscutablement réelle, une longue partie intermédiaire où ça part un peu dans tous les sens, ce que j’appelle le n’importe quoi mégalomane, et une fin très évanescente. » Le parcours démarre ainsi avec une succession de paysages houellebecquiens, parfaitement conformes aux attentes de la critique et des visiteurs. Encore que. À l’entrée, l’injonction « Il est temps de faire vos jeux », inscrite sur la photo d’un ciel à peine éclos de l’obscurité de la nuit, introduit une légère appréhension quant aux intentions du maître des lieux. Radicale et énigmatique à la fois, l’interpellation trouve son écho dans la salle voisine, où une autre photographie, rappelant à s’y méprendre une capture d’écran d’un jeu vidéo guerrier hyperréaliste, se trouve gratifiée d’une épigramme : « Vous n’avez aucune chance. Continuer ? »[access capability= »lire_inedits »]

Et si c’était Houellebecq qui jouait à nous faire peur ? En ce cas, c’est infiniment moins efficace qu’à travers ses romans. Y compris lorsqu’il nous confronte à une série de photos prise dans les années 1990 et sobrement intitulée « France ». Sans surprise, s’ensuivent des clichés de zones périurbaines, de parkings déserts, de péages autoroutiers abandonnés, de façades vitrées de gratte-ciel, fidèles à ce que l’auteur d’Extension du domaine de la lutte appelle « l’esthétique du casier ». En somme, la France qu’Houellebecq avoue connaître le mieux dans la vie : « J’ai plutôt habité en banlieue, plutôt dans les zones autour du parc Eurodisney. » Une France dépeuplée aussi, sinon habitée par des êtres qui ne valent pas qu’on les prenne en compte. « La première et la plus importante des opérations, pour moi, consiste à cadrer », a confié l’écrivain à Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, avant d’ajouter : « Je suis dans la négation complète du hors-champ. »  Seuls les animaux, quelques vaches saisies à l’heure de la sieste sur fond de collines bucoliques, trouvent grâce à ses yeux. Une iconographie de La Carte et le Territoire, dévoilant une France édénique autant que postindustrielle, laquelle, curieusement, ne paraît pas très démoralisante. Du moins, pas en comparaison avec cette image qu’on prendrait bien pour prophétique, à l’heure du Brexit, d’un centre commercial délabré, triste à mourir, délaissé, avec son nom « Europe » en lettres géantes coulées dans le béton armé. « Oui, il y a un côté à la fois coercitif et en voie de dégradation rapide, qui résume assez bien ce que je pense de l’Europe », a conclu l’auteur.

Il faut reconnaître à Houellebecq un don quasi surnaturel d’implication dans des coïncidences tellement singulières qu’on aurait bientôt l’impudence de dire qu’il les « suscite ». Après la date de parution de Soumission concomitante à l’attentat contre Charlie Hebdo, voici que l’inauguration de son exposition tombe le jour du référendum britannique, érigeant la photo d’un supermarché de Calais au rang de symbole. Dommage que l’écrivain se soit hâté de déclarer au Point ne pas croire à la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Il aurait pu passer pour un expert en affaires publiques.

Justement, comment aborder la partie médiane de l’exposition, celle qui tire vers « le n’importe quoi mégalomane » ? Probablement en rassurant le visiteur : aussi fastidieuse qu’elle soit, elle se laisse traverser en apesanteur. Aérées, sombres, opportunément garnies de sièges plutôt confortables, les salles exhibent d’une part les obsessions lovecraftiennes de Houellebecq, et de l’autre son attendrissante folie des grandeurs. En qualité d’artiste invité, Renaud Marchand expose par exemple une pièce inspirée par la lecture de La Possibilité d’une île, qui représente ses protagonistes, Esther et Daniel, limités à leur composition organique présentée sous la forme d’une bonbonne d’oxygène et d’éprouvettes remplies de substances chimiques. De fait, les salles centrales trahissent une prétention à créer une installation totale, mêlant les œuvres en deux dimensions à des sons, des reconstitutions d’intérieurs, des objets, tel cet autel à l’effigie de Houellebecq constitué de cannettes de Coca. Le summum de l’étrangeté et, disons-le, du « n’importe quoi » est toutefois atteint dans l’espace séparé qui contient deux photos de statues de Bouddha, prises par l’écrivain en Thaïlande – l’une noyée dans une lumière douce, l’autre dans une semi-opacité mate. Au milieu, un sarcophage en verre disposé verticalement enferme un stylo, un appareil photo et un bloc-notes. « Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai fréquenté des adeptes ; ils avaient l’air contents, ne manifestaient aucun signe d’abrutissement, ils menaient une vie professionnelle active, plus ou moins réussie, mais ils n’étaient pas à la dérive », s’en est expliqué Houellebecq. On le laisse sans trop de peine nous entraîner vers l’épilogue « évanescent »

Il n’est pas vraiment surprenant que Michel Houellebecq, né Thomas, fils malaimé et vite laissé pour compte par une mère qui l’a sommé publiquement d’« aller se faire foutre », associe l’amour à un phénomène évanescent. Or la fin du parcours est réservée à « l’amour absolu », celui d’Houellebecq et de son chien, Clément, mort en 2011. Le petit Welsh Corgi Pembroke, roux-blanc, ressemble d’ailleurs étrangement à son maître sur les croquis réalisés par l’ex-femme de l’écrivain, Marie-Pierre. Une sorte de sérénité mélancolique se lit dans ses yeux tendres d’animal affectueux et vulnérable. « C’est la salle la plus autobiographique de l’expo », a confié Houellebecq. La voix rauque d’Iggy Pop, récitant calmement « Two weeks after my arrival, Fox died… », imprime à l’atmosphère un on-ne-sait-quoi de tragique au sens ontologique du mot. De peu, Houellebecq aura réussi à éviter le pathos, en nous rappelant qu’il y a toujours quelques raisons plus ou moins valables de « Rester vivant », comme suggère le titre de l’exposition, tiré d’un de ses poèmes. [/access]

« Michel Houellebecq – Rester vivant », Palais de Tokyo, Avenue du président Wilson, Paris 16ème, jusqu’au 11 septembre 2016.

Quand le féminisme chavire dans les eaux radicales

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feminisme hommes barbe
Le collectif féministe "La Barbe" fait irruption au salon des entrepreneurs. Sipa. Numéro de reportage : 00574265_000013.
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Le collectif féministe "La Barbe" fait irruption au salon des entrepreneurs. Sipa. Numéro de reportage : 00574265_000013.

À chacune ou presque de mes publications sur mon blog, je dois essuyer une volée de remarques sous forme de commentaires, de mails, de tweets ou de messages persos, plus ou moins cinglants, plus ou moins violents en provenance d’un mouvement qui a salement tendance à vouloir se propager : le féminisme radical ou les éoliennes enragées[1. Avertissement :  Ce billet n’a pas été écrit sous une quelconque contrainte et son contenu n’engage que moi, Lilas Goldo, chromosomes XX (et ta mère et tes sœurs aussi un peu)].
Le flot de leur rancœur est si dense et obtus que j’ai dû vite me résoudre à abandonner l’idée de répondre personnellement à chacune (chacun parfois) sous peine d’y perdre toute mon énergie, mon temps et ma foi en l’humanité. Et je laisse donc courir.
Cependant, la récurrence, pour ne pas dire l’acharnement, de ces « agressions »  martèle inconsciemment mon être et lorsque je me retrouve devant mon ordi, prête à rédiger un billet, je ne peux m’empêcher d’appréhender leurs réactions à venir, je suis frustrée de ne pouvoir y répondre concrètement et je m’en veux de subir sans rien dire ce harcèlement psychologique.

Un féminisme qui me réduit en victime

Qui ne dit mot consent. Plutôt crever. Ce papier est pour toi, féministe extrémiste, féministe qui s’est clairement égarée en cours de route, féministe mue par la colère qui n’œuvre non pas pour le respect, la dignité et le droit des femmes mais juste contre la bite.

Je refuse de me plier à ce féminisme qui veut m’ordonner comment penser, m’épiler, baiser ou aimer. Crois-tu vraiment que je me casse le cul à m’affranchir des diktats patriarcaux pour venir ensuite lamentablement me jeter dans la gueule, toute aussi béante et tranchante, de ton féminisme despotique ? Féminisme qui me réduit continuellement en victime, en petite chose fragile fatalement manipulée par le Grand Méchant Loup et qui refuse de voir en moi autre chose qu’un utérus sur pattes, un être humain à part entière. Féminisme qui tente de ligaturer ma liberté d’expression en brandissant des pseudo-arguments de culpabilisation. Féminisme qui me ridiculise en prétendant parler au nom de toutes les femmes et dont le discours se résume à un rageur « Je veux être calife à la place du calife ! » discours aussi constructif et perspicace qu’un beau caca nerveux sur le tapis du salon. Féminisme qui m’aboie dessus à longueur de vie : « OSEZ LE CLITO ! » « STOP A L’ÉPILATION ! » « TRIPOTEZ-VOUS ! »

Non, désolée mais je ne souhaite pas m’enrôler dans ton armée de petits soldats à ovaires, j’ai d’autres ambitions que celle de devenir ta chair à canon. Encore désolée mais j’ai la prétention de croire que je suis autre chose qu’un agneau à gros seins. Vraiment désolée mais mon vagin ne fait pas de moi, une pâte à modeler dévouée à tes capricieuses convenances.

Je ne dis pas que le sexisme, les atteintes faites aux femmes n’existent pas, juste que tes armes pour tenter d’y remédier sont si grossièrement affûtées qu’elles finissent par se retourner contre toi et la cause même que tu prétends défendre.

Haine des mâles

Bien sûr que les abus de la toute-puissance masculine existent même que tu en es, féministe toute pleine de fureur, sa preuve irréfutable, sa plaie sanguinolente qu’on ne saurait pas voir. Au risque de fâcher, je vais dire sans détour ce qui me semble entraver une lutte intelligente : bon nombre d’entre vous souffrent visiblement d’une expérience douloureuse, d’un traumatisme, sont ou ont été victimes, d’une façon ou d’une autre, de cette domination patriarcale et réclament une vengeance avant même une réelle égalité des sexes. Ta seule motivation tangible reste la haine. Mais bordel de merde, on ne construit rien de solide avec la haine, la haine est un ciment friable. La haine t’aveugle, te faisant tomber dans un pathétique mimétisme, te faisant prendre ces armes que sont la force et la violence, les tentatives d’intimidation, ces armes qui ne sont rien d’autres que celles utilisées par ceux-là même que tu accuses. Inconsciente, tu détruis à coups de mots lapidaires, rageurs et bornés des années de lutte pertinente, à coups de pioche, tu creuses chaque jour un peu plus, le fossé de la discorde. En instaurant le non-dialogue et ta pensée unique, tu distilles frustration et colère ou les mamelles nourricières de la guerre, tu ne fais qu’attiser les braises déjà brûlantes du sexisme et les femmes en deviennent ton principal dommage collatéral.
La haine n’est qu’un gage de faiblesse. Trop d’affect nuit aux facultés de discernement, il faut cesser de penser avec ses tripes, le féminisme ne doit pas être une psychothérapie personnelle s’il veut être efficace. Le féminisme ne doit pas être impulsif mais réfléchi. Guéris tes blessures avant de vouloir en faire une cause nationale.

Non au matriarcat !

Je veux croire en une complémentarité équitable des sexes et non pas en une dualité puérile, en un rapport de force vain et usant. Je veux me battre pour une parité homme/femme non pas pour imposer un pouvoir matriarcal. Je n’ai pas honte de dire que j’ai besoin des hommes. Tout comme eux ont besoin de moi. Voilà pourquoi je refuse ce féminisme qui veut en faire des ennemis. C’est pas d’une guerre qu’on a besoin mais d’un règlement intérieur qui définisse la place de chacun pour une cohabitation juste et équitable.

Tu dois maintenant admettre une chose, une base ; les femmes n’auront jamais de bite, tout comme les hommes n’enfanteront jamais et l’un ne peut aller sans l’autre. C’est comme ça depuis la nuit des temps, tes sanglots longs n’y pourront rien changer.

Et pour ceux qui s’interrogent encore sur la nature du phénomène que j’incrimine, lisez cet article qui illustre à merveille les dérives effrayantes de ce féminisme vicié : « Le vagin n’est pas un organe sexuel. (Pas plus que l’anus ou la bouche). »

Jacqueline Sauvage, un procès très politique

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jacqueline sauvage prison
Avocates de Jacqueline Sauvage. © AFP/Archives JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN.
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Avocates de Jacqueline Sauvage. © AFP/Archives JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN.

La demande de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage a donc été rejetée. Mais qui, peut être sérieusement surpris d’une pareille décision ? Elle était inéluctable pour plusieurs raisons. Il n’est que de constater la nouvelle levée de boucliers des médias acharnés à véhiculer un story telling mensonger et la réaction de politiques inconséquents à la recherche de mauvaises causes pour le comprendre. Tous ceux qui ont instrumentalisé cette affaire et transformé Jacqueline Sauvage en victime d’une terrible erreur judiciaire poursuivent dans cette voie par ignorance dans le meilleur des cas, par calcul dans le pire.

Une affaire plus complexe qu’il n’y paraît

Interpellé par le gigantesque battage médiatique après la condamnation en appel de Jacqueline Sauvage et par la contradiction avec tout ce que racontait la procédure judiciaire, je m’étais penché d’un peu plus près sur ce dossier. Pour constater que l’on nous servait un mensonge en la présentant comme la victime d’un monstre qui l’aurait martyrisé pendant 47 ans, violé ses filles et poussé son fils au suicide, monstre qu’elle aurait été contrainte de tuer pour se défendre. Je renvoie à l’article que j’avais alors publié pour expliquer la discordance entre deux décisions de justice identiques prononcées après une procédure d’instruction régulière, et le scénario que nous servaient les associations féministes massivement relayées par les médias. Ceux qui connaissaient le dossier, pour avoir par exemple assisté aux débats relevaient, parfois très sévèrement, les énormes fautes des avocates de la défense qui, se détachant de la réalité du dossier se comportèrent en militantes de la cause des femmes.

Négligeant le prétoire lieu où la justice se rend, elles se déployèrent dans l’espace médiatique. Où le vacarme obtint rapidement la décision à laquelle on pouvait s’attendre du Président de la République, une grâce mi-chèvre mi-chou. Sans mesurer à quel point cet énorme battage et cette décision présidentielle constituaient une gifle pour les magistrats et les jurés intervenus sur ce dossier. Parce que  le scénario que nous servaient militants et magistrats avait une logique : Jacqueline Sauvage sainte et martyre, cela voulait dire Justice rendue par des salauds. Alors, toutes les cervelles d’oiseau qui se réjouissaient de cette demi-victoire n’ont absolument pas vu le piège dans lequel elles enfermaient la malheureuse Jacqueline Sauvage. Et d’ailleurs, pour beaucoup d’entre elles, ce ne devait pas être un souci.

Justice pour une coupable

En France, on adore l’indépendance de la justice mais uniquement quand elle rend une décision en votre faveur. Où en ce qui concerne les médias quand elle leur donne satisfaction. Par conséquent, quand on n’est pas content, on l’insulte. On n’ira pas lui reprocher des décisions parfois délirantes comme dans l’affaire de Guyane concernant Christiane Taubira ou des violations des règles et des principes dès lors qu’il s’agit de la chasse au Sarkozy. Et on trouvera très amusant l’incroyable affaire du « mur des cons » où l’on a vu un important syndicat de magistrats revendiquer expressément la partialité (!). En revanche, quand la justice fait bien son boulot mais que cela heurte les convictions de militants bien en cour, que cela ne permet pas aux médias de faire de l’audience, ou que cela n’offre pas à des bateleurs politiques un peu de grain démagogique à moudre, alors là, la justice on lui tombe dessus.

Le corps des magistrats n’avait pas apprécié d’avoir été violemment attaqué dans ce qui ressemble à un mépris social certain à l’égard des jurés concernés. La demande de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage  semble faire l’objet d’un traitement assez rigoureux. Le parquet a fait ce qu’on lui demandait, c’est-à-dire requis la mise en liberté. Mais le juge du siège, après expertise, a considéré que la décision de condamnation – concernant le quantum de la peine[1. Le quantum de la peine est le montant de la peine infligée compte tenu de la faute commise et de l’appréciation du juge.] – avait l’autorité de la chose jugée. Force est de reconnaître que la campagne médiatique et la décision de grâce ont enfermé psychologiquement Jacqueline Sauvage dans un statut de victime. Ce qu’elle n’est judiciairement pas. Militants, politiques et médias attendaient la libération d’une innocente. La justice, quant à elle, avait à rendre une décision sur la mise en liberté conditionnelle d’une coupable.

Je vois pour ma part dans ce retour au réel une manifestation d’indépendance d’impartialité de la justice. Ce n’est bien sûr pas le cas des militants, des politiques en campagne, et de ces médias qui continuent très tranquillement à raconter n’importe quoi. Au détriment des véritables intérêts de Jacqueline Sauvage.

 

Les Jeux olympiques n’ont pas créé l’exploit sportif

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napoleon jeux olympiques
La Grande armée. Wikipedia.
napoleon jeux olympiques
La Grande armée. Wikipedia.

Ce 31 août 1904, bien qu’arrivé deuxième, Tom J. Hicks remporta le marathon aux Jeux olympiques de Saint-Louis, aux Etats-Unis, son concurrent Fred Lorz se voyant disqualifié pour avoir fait une partie du circuit en voiture. Mais le vainqueur fut loin d’être exemplaire. Épuisé par une chaleur et un taux d’humidité asphyxiants, Hicks se rendit coupable de dopage en ingérant, pendant l’épreuve même, sulfate de strychnine, blancs d’œuf et… cognac. Un recours, regrettable, à un cocktail expérimental (!) qui ne remet cependant guère en cause, ici, le dépassement de soi.

Depuis la naissance du sport moderne au début du XXe siècle, nous vibrons devant ces « exploits » et admirons les athlètes qui les réalisent et finalement nous inspirent. Mais en d’autres temps, d’autres lieux et surtout d’autres circonstances, des hommes sortis de leur quotidien ont dépassé leurs limites physiques et psychologiques. Les soldats de Napoléon ne dédaignèrent pas un peu d’eau de vie. L’usage de tels breuvages de courage avant de s’engager sur les champs de bataille est connu, mais il leur permit aussi d’avaler de nombreux kilomètres à travers l’Europe. Car l’Empereur gagna ses campagnes tout autant grâce à ses qualités de stratège et aux vertus guerrières de ses hommes, qu’à la constance de ces derniers à marcher des heures durant, pour rejoindre les lieux d’affrontement : déplacer rapidement une grande masse d’hommes, pour surprendre l’ennemi et combattre en nombre, était un véritable enjeu. Assurer de bonnes conditions à ces efforts en était un autre.

Des kilomètres à pied, ça use…

Les soldats nouvellement incorporés dans les armées napoléoniennes, même habitués à de rudes travaux physiques dans leur vie civile, allaient devoir se former à la marche militaire, au rythme réglementaire de trois à quatre kilomètres par heure, jusqu’à douze heures d’affilée, des haltes étant préconisées toutes les heures et demie, et les repos d’étape tous les quatre à six jours. Chaussés d’une paire de souliers de mauvais cuir et dont les pieds droit et gauche étaient indifférenciés, ils étaient lourdement chargés d’un barda de vingt-cinq à trente kilogrammes sciant les épaules, blessant le dos, et revêtus d’uniformes mal coupés, en draps de laine de mauvaise qualité, séchant mal une fois trempés. Au fil du temps et des lieues, à défaut de pouvoir compter sur les approvisionnements réglementaires (les chaussures devaient servir trois ans ou mille kilomètres), les hommes durent faire preuve d’inventivité, pour adapter la pointure générale des chaussures (il n’existait que trois tailles) à leurs pieds, remplacer la semelle déchirée par du carton ou tout autre matériau, et protéger leurs pieds nus sans chaussettes, notamment avec un mélange d’eau de vie (encore elle) et de jaunes d’œufs. Leurs corps mis à mal par ces marches interminables, certains soldats se seraient résolus, le soir, à se frictionner les jambes avec un peu de leur ration… d’eau de vie, bien inutile cependant quand ils souffraient de fracture de fatigue. Après quinze ans de service, les plus chanceux auraient parcouru plusieurs milliers de kilomètres. L’idée courrait dans les rangs, développée dans un petit écrit de propagande qui vantait en 1805 La vie du soldat français, que « Les soldats français vont si vite, qu’ils n’ont pas le temps d’être tués. L’Empereur a trouvé une nouvelle méthode pour faire la guerre ; il ne se sert que de nos jambes, et pas de nos baïonnettes… Désormais les soldats français sont éternels, et l’on ira à l’armée pour sa santé.  »

Les jambes étaient examinées avec attention lors des visites médicales validant l’incorporation des nouveaux soldats. Près de 2,5 millions d’hommes furent enrôlés dans les armées napoléoniennes, suivant le mode de la conscription, établie par la loi du 19 fructidor an VI (15 septembre 1798) : « la conscription militaire comprend tous les Français depuis l’âge de vingt ans accomplis jusqu’à celui de vingt-cinq ans révolus. (…) En sont exemptés les hommes mariés, ou veufs avec enfants. » Lors des visites médicales, les hommes dont la taille était inférieure à 1,598 mètre étaient les premiers écartés. Mais, la majorité des Français étant petits, la taille minimum requise fut abaissée en 1804 à 1,544 mètre. Les cas d’exemption pour raisons médicales étaient nombreux, certains évidents comme la privation de la vue, la surdité ou la perte d’un membre, d’autres circonstanciés comme l’absence de canines ou d’incisives empêchant de déchirer les cartouches ou celle de l’index droit. En contractant un mariage arrangé, en entretenant une mauvaise plaie, voire en se mutilant, certains tentaient d’échapper à la guerre. Étaient écartés également, ceux aux jambes de mauvaise conformité, tordues ou marquées par des varices. Aussi, pas de variqueux au service de Napoléon !

70% des veinotoniques consommés en France

Cette sélection semblerait avoir eu des répercussions, inattendues, jusqu’à nos jours. En 1999, une étude était commandée par l’Observatoire National des Prescriptions et Consommations des Médicaments, pour comprendre la consommation importante de veinotoniques en France. En 1997, ces derniers représentaient 3,8 % des ventes de spécialités remboursables, soit près de 3 milliards de francs en 1997 (prix fabricant hors taxe), ce qui correspondait à un coût d’environ 1,6 milliard de francs pour les régimes d’assurance maladie. Et la France constituait alors 70 % du marché mondial. Des études révélaient par ailleurs le caractère héréditaire des insuffisances veineuses, touchant les femmes comme les hommes. Au détour de son ouvrage sur des Histoires insolites qui ont fait la médecine, le professeur Jean-Noël Fabiani nous rapporte une hypothèse historique sur cette particularité française : les critères de sélection des soldats de Napoléon, laissant retourner à leur vie civile, travailler et fonder une famille, des hommes aux jambes défaillantes, pourraient être à l’origine de cette évolution. Un héritage qui peut compliquer la pratique de millions de Français de plus en plus adeptes de la course à pied : suivant une étude commandée en 2016 par la Fédération française d’athlétisme, 12,5 millions de coureurs ont pratiqué chaque semaine en 2015. Ça promet…

Hillary, une russophile honteuse?

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Poutine et Clinton en 2010 au sommet de l'APEC. Sipa. Numéro de reportage : AP21291320_000134.
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Poutine et Clinton en 2010 au sommet de l'APEC. Sipa. Numéro de reportage : AP21291320_000134.

Un ogre, ça sert d’abord à faire manger la soupe

Pour faire avaler son morne brouet à des électeurs démocrates qui, par millions, repiquent au bon vieux tonneau du radicalisme américain, Hillary Clinton a misé sur Donald Trump : en plus d’être le « Bogeyman » presque trop parfait de l’histoire, le milliardaire coiffé au pétard incarne aussi la figure, bien contemporaine, du Troll ; et s’emploie, en tant que tel, à se faire éjecter de la compétition politique.  « Si ça se joue entre elle et cet enculé, je vote pour elle sans hésiter », me dit mon copain Hank. Hank, middle class, la quarantaine bien entamée, n’a jamais voté ; il a découvert la politique en soutenant « Fight for Fifteen » — le mouvement qui, aux quatre coins des États-Unis, impose un salaire minimal de 15 dollars de l’heure, et a voté pour Bernie Sanders.

À ses yeux, Trump est d’abord le seul grand patron américain qui refuse, par principe, de payer les employés plus de $ 10 — « he’s just another fat cat ». La correspondance de la Convention démocrate, publiée par WikiLeaks en amont du grand raout de Philadelphie, a révélé qu’au sommet du parti, de malfaisantes Pénélopes s’étaient appliquées en coulisse à « détisser » l’unité affirmée tout au long des primaires. Hank ne changera pas d’avis ; Sanders, lui, a bu le calice jusqu’à la lie avec un stoïcisme inattendu : Trump lui fout la trouille. Les électeurs ont sans doute l’estomac moins bien accroché ; boiront-ils, en se pinçant le nez, à la coupe désormais pleine de merde que leur tend Hillary ?

Peut-être bien, après tout : Trump, pris dans le tournoiement de son propre marketing, a perdu en une poignée de jours les quelques points d’avance conquis au sortir de la tempétueuse convention républicaine. Esclandre, désastreux aux yeux de l’opinion, avec les parents d’un militaire musulman mort au combat ; invectives contre Paul Ryan, l’influent speaker républicain de la Chambre des Représentants, et contre John McCain, le candidat républicain a finalement, de fort mauvaise grâce, accepté d’investir les deux hommes pour les prochaines élections. Chaque jour ou presque, Trump est à deux doigts de faire exploser son propre parti. Chaque jour ou presque, il le sauve, mais le sauve in extremis, au prix de compromis bien pourris et de mots d’ordre à rallonge qui n’auraient pas déparé le répertoire brejnévien — le dernier en date : « Party Unity Will Make America Great Again ».

« Publiez plus d’e-mails ! »

Du côté d’Hillary, on se dit sans doute que deux précautions — c’est à dire, deux épouvantails — valent mieux qu’une ; et on est allé chercher rien moins que le croquemitaine en chef : Vladimir Poutine. Des tréfonds de son château, c’est lui, via le réseau de Julian Assange, qui aurait empoisonné la Convention démocrate, « afin de favoriser Donald Trump », accuse Robby Mook, directeur de campagne d’Hillary Clinton. Fidèle à sa stratégie — stratégie dépourvue, peut-être, d’intention stratégique — de retournement des stigmates en emblèmes, le tycoon s’est empressé de lancer un appel aux Russes : « publiez plus d’emails ! » ; il fut promptement exaucé.

On se demande bien ce que l’électorat républicain, pour lequel la Russie est un lointain goulag enneigé et coco, et Vladimir Poutine un proche parent de Satan, pense de cette mascarade et de l’entrain avec lequel son champion endosse le costume d’homme du Kremlin, tandis que la candidate démocrate enfile l’uniforme des faucons. Cette division des rôles ne va pas de soi ; et il faut toute la puissance de l’amnésie médiatique pour faire oublier la lune de miel prolongée qui eut lieu entre les époux Clinton et le pouvoir russe. On se rappelle que c’est Hillary Clinton, dont la nomination fut accueillie positivement par Moscou, qui fut à l’initiative de la politique dite de « reset » inaugurée après la crise géorgienne de 2008, destinée à rapprocher les deux grands pouvoirs, notamment sur le plan économique.

Uranium… et coopération fructueuse

On sait moins que le secteur hautement stratégique de l’uranium fit l’objet d’une coopération particulièrement fructueuse entre le complexe militaro-industriel russe et de grandes entreprises américaines — plus précisément, celles qui abondent la puissante Fondation Clinton, qui fut la troisième grande bénéficiaire du « reset ». Moscou poursuivait une politique de sécurité visant « non seulement à construire des centrales nucléaires dans le monde entier, mais aussi à s’assurer le contrôle d’une large part de la production mondiale d’uranium », écrit Peter Schweizer dans son best-seller « Clinton Cash ». L’entreprise d’Etat russe « ROSATOM », fer de lance de cette stratégie, aura pour partenaires « une série d’investisseurs étrangers qui avaient versé d’énormes sommes à la Fondation Clinton et finançaient les conférences fort lucratives que donnait Bill. Les décisions prises par Hillary au poste de secrétaire d’État leur ont assuré des gains colossaux ». En 2009, sous l’égide de l’énergique Sergeï Kirienko (un éphémère Premier ministre de Boris Eltsine, fort apprécié en son temps par l’administration Clinton), « ROSATOM » achète 17 % d’« Uranium One », une grande entreprise canadienne qui opère sur le marché américain. À la fin de la même année, le directeur de « ROSATOM » fait valider par Vladimir Poutine un plan visant à acquérir des mines d’uranium à l’étranger.

Fondation Clinton, qui sont les donateurs ?

En 2010, la compagnie acquiert 52 % des parts d’« Uranium One ». Alors en plein développement sur le sol américain, l’entreprise « projette de contrôler la moitié de la production d’uranium des États-unis en 2015 », rapporte Peter Schweizer. La Fondation Clinton n’a jamais fourni les documents identifiant les donateurs… La transaction et les plans de « ROSATOM » visant à donner une dimension mondiale à « Uranium One » provoquèrent une certaine émotion dans les rangs du Congrès, plus particulièrement parmi les sénateurs des États d’extraction. Pourtant, la mobilisation d’un groupe bipartisan n’empêcha pas le CFIUS[1. Committee on Foreign Investment in the United States : Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis.], institution chargée de vérifier la compatibilité des cessions d’infrastructures américaines « sensibles » à des investisseurs étrangers, d’entériner la prise de contrôle de l’entreprise par le géant russe. Une procédure d’une facilité déconcertante, relève Schweizer, qui rappelle l’attention minutieuse que portait auparavant Hillary Clinton aux décisions du CFIUS.

500 000 $ l’heure de discours de Bill…

En 2005, l’ancienne first lady, alors sénatrice de l’État de New-York, avait ainsi publiquement dénoncé la cession de ports américains à un fonds souverain des Émirats Arabes Unis… L’annonce du « deal » entre les deux entreprises coïncida, écrit Schweizer, avec l’arrivée de Bill Clinton à Moscou, où l’ancien président toucha un demi-million de dollars pour délivrer « quelques remarques au cours d’une conférence » organisée par « RenCap », une entreprise créée à Chypre à l’initiative d’anciens officiers du KGB, elle-même impliquée dans la vente de « ROSATOM ». À cette occasion, Bill Clinton rencontra aussi Vladimir Poutine. Selon Schweizer, « les deux hommes entretenaient une relation de confiance », qui remonte au second mandat de Bill Clinton. En 2013, en pleine crise ukrainienne, celui-ci ne manquait pas de rappeler l’« intelligence » et la qualité « d’homme de parole » du Président russe. La détérioration ultérieure des rapports russo-américains a sans doute eu raison de la relation privilégiée entre les deux hommes. Néanmoins, on retiendra qu’Hillary Clinton a favorisé la prise en main d’un secteur hautement stratégique de l’économie nord-américaine par une entreprise d’État russe, directement contrôlée par le Kremlin.

145 millions de dollars pour la fondation Clinton

Selon Schweizer, les protagonistes de cette transaction auraient ensemble versé environ 145 millions de dollars à la Fondation Clinton, sans compter les sommes considérables reçues par son mari à l’occasion de conférences. Il y a là bien autre chose que les gesticulations de Donald Trump et les encouragements adressés par Vladimir Poutine à ce dernier ; Hillary Clinton, est très, très mal placée pour accuser son adversaire d’intelligence avec l’ennemi…

Ô capitaine, Hamon capitaine!

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Le Port de La Rochelle étant déserté par les amiraux de la flotte socialiste fin août, l’un de ses flibustiers les plus illustres, l’ex jeune-rocardien qui mouille dans le sud des Yvelines, Benoît Hamon, récupère cette date pour faire « sa » propre rentrée politique, mais sur le plancher des vaches: à Saint-Denis, 9-3.

Pourtant, toute la flibuste de sa motion, la B comme Barbades, a prévu de se retrouver à La Rochelle, justement, mais les 10 et 11 septembre, pour faire leur propre rentrée politique.

Hamon, en la jouant perso (à ce jour aucun autre matelot n’est annoncé à ses côtés), ourdirait-il une mutinerie contre ses propres pirates, Christian Paul en tête ?

Coincée entre la rentrée du loup de mer Montebourg à Frangy le 21/08 et celle des corsaires à La Rochelle les 10-11/09, à quoi servira donc cette réunion, étalée sur deux jours ?

À « retrouver la terre ferme », nous dit le brestois d’origine. Car le pays est « ballotté », « ne va pas bien ». Education, économie, démocratie, écologie, et même les attentats, BH relève rapidement les points qui, semble-t-il, seront soulevés et même résolus « ensemble » lors de ce week-end dionysien.

On va y « fabriquer de l’espérance » et « fabriquer les solutions » pour les « 5-10-15 et même 20 ans à venir ». Au hasard, la taxe halal, idée qu’il mettra peut-être sur le pont dans cette ville symbolique du communautarisme rampant de nos banlieues ?

Ville bien connue de sa camarade du Conseil régional Clémentine Autain qui pourrait l’aider, si par malheur son sextant se brisait, à lui bourrer sa pipe s’il devait pagayer vers ce genre de rivages noirs.

Noble et vaste programme, très ambitieux, tonnerre de Brest ! Mais pourquoi ne pas apporter son écot avec tous les autres capitaines crochets, encore une fois, de son camp dit « des frondeurs » ?

Ira-t-il jusqu’à quitter le vaisseau Fronde pour prendre une chaloupe, poussé par les mousses du MJS ? Les fameux « pousse-mousse » (Un peu de rhum aide parfois l’auteur de ces lignes)…

Pourquoi, alors que toutes les flottilles socialisto-frondeuses avaient su s’allier au moment du congrès (hamonistes, mauréliens, montebourgistes, filochards ou encore liennemen), à l’approche des primaires et des présidentielles – donc des enjeux bien plus lourds et importants que le congrès du PS- certains semblent la jouer perso (Filoche, Lienneman et peut-être Hamon… ?), et ce alors que toutes les cartes au trésor convergent vers le bourguignon Montebourg soutenu par Christian Paul, chef désigné par les mêmes frondeurs l’année passée ?

Peut-être, le PS étant à fond de cale, estime-t-il qu’il ne quitterait pas un navire, mais une galère ? Après tout, ceux qui ont le vent en poupe sont bien les gars d’la Marine, pas ceux de l’ex capitaine de pédalo.

À moins, finalement, qu’il s’agisse d’un coup d’épée dans l’eau, et que Hamon n’y fera que des propositions qui serviront, comme autant de bouées de sauvetage, au futur candidat de son bord ?

Et donc peser de tout son poids pour être le meilleur second, et imprimer une cadence d’attaque à bâbord toute à cette escouade qui grossirait jusqu’aux primaires, voire au-delà, pour partir dans de longues et difficiles conquêtes navales où les coups de tabac seront nombreux, n’en doutons pas.

Autant de questions que l’auteur, tel un phare, éclairera du mieux possible pour ses passagers.

Inflexible Erdogan

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erdogan poutine menderes
Rencontre Poutine-Erdogan, août 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21934241_000013.
erdogan poutine menderes
Rencontre Poutine-Erdogan, août 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21934241_000013.

Si l’on peut difficilement séparer l’histoire des hommes qui la font, reconnaissons que certains arrivent mieux d’autres à peser sur le cours des événements. C’est le cas du Président turc Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier n’a certainement pas accouché tout seul de la nouvelle Turquie postkémaliste qu’il dirige, mais sa personnalité, sa façon particulière de vivre une ambition dévorante (laquelle n’est pas une exception en soi mais plutôt la règle parmi les grands de ce monde), son leadership et sa longévité au pouvoir (quatorze années ininterrompues) permettent de dire sans exagération aucune que la Turquie d’aujourd’hui, c’est lui.

Ce fait saute encore plus aux yeux à l’examen de sa politique intérieure et extérieure : il s’agit d’une montagne russe de crises dont la plupart sont provoquées – ou exacerbées – par les emportements et les improvisations du chef. La crise récente avec la Russie en est un parfait exemple.

Erdogan/Poutine: bis repetita…

Les commentaires médiatiques de la rencontre mettant en scène la réconciliation du « Tsar » et du « Sultan » rappellent ceux qu’on lisait déjà lors de la visite d’Etat de Poutine à Ankara en décembre 2014 lorsque le dirigeant russe venait défendre en Turquie un projet pharaonique de gazoduc contournant l’Ukraine. Toutes les spéculations de l’époque sur un éventuel partenariat russo-turc n’ont pas empêché Erdogan de s’obstiner dans l’affaire de l’avion russe abattu en Syrie. Selon le journal turc Huriyyet, ces derniers mois, tandis que le chômage a battu des records dans une Anatolie abandonnée par les touristes russes, les émissaires d’Erdogan ont feuilleté leurs dictionnaires à la recherche d’un mot plus fort que regrets mais plus faibles qu’« excuses ».

Pour rappel, quand le vice-président américain Joe Biden avait laissé entendre que la Turquie finançait des groupes djihadistes en Syrie, Erdogan avait exigé et obtenu très rapidement des excuses.

Or, le « style » particulier du leader de la deuxième armée de l’OTAN a de quoi inquiéter : si aujourd’hui il échange des accolades avec Poutine, il y a encore quelques mois la possibilité d’un conflit ouvert entre Ankara et Moscou représentait une hypothèse sérieuse. Et cela n’est pas sans rappeler ses relations tumultueuses avec Bachar Al-Assad : à peine plus de deux ans séparent les manœuvres militaires syro-turques conjointes en 2009 et l’intimité affichée entre les Erdogan et les Assad, et  l’inimitié que l’on connait depuis 2011. Pour Erdogan, entre l’amour et la haine, n’existe qu’une impatience difficilement maîtrisée qui fait penser à un volcan au bord de l’irruption.  Or, depuis que le coup d’Etat raté du 15 juillet l’a transformé en sauveur de la République – lui conférant au passage un statut unique – son empreinte personnel sur le destin de la Turquie, déjà exceptionnelle, n’a plus d’autre limite que son ambition et sa santé physique et mentale. Il est donc plus que jamais intéressant de revenir sur sa vie, notamment sur les éléments constitutifs de sa vision du monde.

Contre le pays des Soviets

Le premier est l’origine de sa famille paternelle. Dans leur excellente biographie du président turc, Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse consacrent quelques paragraphes à cette question, révélant que les aïeux d’Erdogan sont originaires du  Caucase, les « marches » des Empires ottomans et russes. Son grand-père paternel Bakatali Tayyip – c’est de lui qu’Erdogan a hérité son deuxième prénom – serait originaire du hameau de Bagata (d’où son  prénom Bakatali, « qui vient de Bagata ») en Ossétie du Sud. Il se serait probablement installé – comme des nombreux autres Caucasiens musulmans – en Anatolie pour échapper à la progression des Russes. Les femmes de ce côté-ci sont elles aussi originaires de Géorgie, leurs familles ayant également fui la progression russe dans cette région. Plus tard, à la fin des années 1960 puis dans les années 1970, l’engagement politique du jeune Erdogan a été largement façonné par la Guerre froide et l’hostilité à toutes les formes de marxisme.

Même si Erdogan et ses camarades rejetaient également l’impérialisme des Etats-Unis dont ils considéraient les valeurs et la culture incompatibles avec celles de l’Islam, l’athéisme soviétique – notamment dans les républiques soviétiques du Caucase turcophone et musulman – et son refus de l’économie du marché ont fait que dans la hiérarchie des inimitiés, l’URSS constituait l’ennemi principal. En fin de compte, le rejet de l’URSS – comme la peur de Staline qui a poussé la Turquie à rejoindre les Alliés en 1945 et à prendre parti dans la guerre de Corée en 1950 – avait des racines plus profondes que de simples différends idéologiques conjecturels. La Turquie a hérité de la rivalité entre les sultans et les tsars tout simplement parce que sa géographie n’a pas changé et le souvenir des treize guerres entre les deux puissances n’a pas été effacé. Or, cette grande et longue histoire est aussi la petite et l’intime histoire d’Erdogan et de sa famille. Ainsi, Erdogan et Poutine peuvent bien trouver un terrain d’entente et faire avancer des intérêts économiques communs –  même pendant la Guerre froide, l’URSS a massivement investi dans l’industrie lourde turque, notamment dans la fabrication d’acier -, mais il est difficile d’imaginer un bouleversement radical des alliances comme certains medias laissent croire. Une petite semaine avant le coup d’Etat du 15 juillet, au moment où, selon la presse turque, les négociations entre Ankara et Moscou sur une future réconciliation étaient sur le point d’aboutir, la Turquie a demandé à l’OTAN de renforcer sa présence navale dans une Mer noire qu’Erdogan qualifie de « lac russe » depuis l’annexion de la Crimée.

Venger Menderes

La vision du monde d’Erdogan a été aussi profondément marquée par sa confrontation très précoce avec la politique nationale. En septembre 1961,  Recep Tayyip Erdogan n’a que sept ans et demi quand un évènement plonge sa famille dans un deuil profond : l’exécution du Premier ministre Adnan Menderes destitué en 1960 par un coup d’Etat militaire, le premier d’une longue série. « Mon père, raconte Erdogan  quarante ans plus tard, une fois devenu à son tour Premier ministre, avait apporté à la maison la revue Hayat […] avec les photos du procès inique [..] Cet homme qui allait ainsi à la potence, ces instants d’extrême émotion de mon père et de ma mère, je vivais tout cela à la maison. Un homme qui a tant servi était conduit à la mort ».   L’image de l’homme en chemise de condamné à mort, les mains liées dans le dos, le souvenir du chagrin de ses parents, accompagneront Erdogan tout au long de sa carrière. À ses yeux, les années Menderes avaient levé un grand espoir sur la Turquie en démantelant le projet kémaliste afin de redonner une identité islamique au pays. Menderes incarnait à la fois l’homme du peuple – représentant les couches populaires, les commerçants et paysans, et les exilés ruraux d’Istanbul – contre les élites urbaines occidentalisées. Il défendait la liberté religieuse (c’est-à-dire la restauration de l’Islam) contre une laïcité athée, le libre marché contre l’interventionnisme d’un Etat bureaucratique.

Cinq ans après avoir confié à un journaliste le traumatisme qu’il a vécu lors de l’exécution de Menderes, à son élection à la présidence de la République turque en août 2014, saluant la victoire de la « nouvelle Turquie », Erdogan a déclaré : « nous refermons la parenthèse ouverte le 27 mai 1960 (date du coup d’Etat militaire qui a renversé Adnan Menderes et son gouvernement) ». Depuis le 15 juillet dernier, Erdogan y pense sans doute encore plus intensément, ayant conscience qu’à 62 ans son destin suit désormais le chemin inverse de celui de cet homme de 62 ans également, dont l’exécution il y a 55 ans l’avait si profondément marqué. On peut avancer avec quasi-certitude que ses propos réitérés sur la peine de mort promise aux conjurés (il ne cesse d’évoquer « le prix à payer » pour la trahison et « la volonté du peuple de réintroduire la peine de mort ») ont quelque chose à voir avec les images qui l’avaient marqué en septembre 1961.

En vengeant Adnan Menderes, Erdogan cherche à fermer deux parenthèses. Celle, vieille de 55 ans, du coup d’Etat militaire contre son lointain prédécesseur mais aussi une autre, plus ancienne encore, ouverte par Atatürk il y 93 ans. Et rien ne semble aujourd’hui pouvoir l’arrêter.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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